Chapter 2

—Je sais sur son compte, dit-elle, ce que je dois savoir. Et elle ajouta, transformant, sur place, une inquiétude qui la prenait en moyen de se justifier:

—Croyez-vous, directeur, que je laisserais n'importe qui auprès d'Henriette?

Or, pendant que ce dialogue se déroulait avenue Montaigne, Guillaume, gris comme un potache, se livra certes à un des actes les plus incompréhensibles de sa carrière.

L'alcool soulevant un fragile couvercle de réalité, il courut se plaindre chez sa tante.

La pauvre dévote n'entendait rien à ses plaintes. Elle y démêla qu'on le torturait, qu'on insultait son galon dans un hôpital civil, et que Guillaume la suppliait d'ordonner qu'on le respectât.

Elle prenait ses larmes d'ivrogne pour des larmes de honte, embrouillait l'école de tir, le service de liaison et l'hôpital. Bref, en face d'un tel désespoir, elle promit de se rendre rue Jacob et de parler à Verne. Guillaume s'enferma dans sa chambre et, sans se déshabiller, s'endormit comme une brute.

Le lendemain matin il dormait encore quand sa tante descendit rue Jacob.

Au bout d'un quart d'heure qu'elle se trouvait assise dans le cabinet-loge, Verne comprit la vraie catastrophe que Guillaume Thomas était Thomas tout court et qu'il avait seize ans.

Sa croix tournait devant ses yeux comme les artichauts des feux d'artifice.

En entendant le docteur parler de sa famille, des Fontenoy, du général de Fontenoy, du neveu du général de Fontenoy, la pauvre vieille fille s'était écriée:—Mais il y a erreur. Erreur complète. Guillaume est natif de Fontenoy, c'est tout. Ce n'est pas son nom. Comment a-t-il pu? Oh! oh! et elle eut une crise.

Verne fit un rapide calcul. Il rassembla ses forces. Il importait que Guillaume restât ce qu'il était, ou plutôt, ce qu'il n'était point.

Verne tenait les mains de la vieille fille et lui versait un fluide torrentiel. Peu s'en fallait qu'il ne s'écriât, en travestissant la phrase des magnétiseurs.

—Vous êtes Fontenoy, je le veux.

Elle reprenait ses sens.

Du calme, du calme, lui dit Verne. Buvez un peu d'eau. Là, là. Ne grondez pas Guillaume. Il porte un trop beau nom pour qu'on le gronde.

Et, comme la vieille fille se récriait:

—Tu, tu, tu, fit le docteur... Je ne veux rien entendre. Je sais, je sais. Vous êtes trop modeste.

Ce mot énorme acheva la dévote. Le docteur la fixait d'un œil terrible et la poussait vers la porte.

—Et surtout, lui dit-il, presque à l'oreille, pas un mot de notre conversation à votre neveu. Des choses considérables en dépendent, jurez-le. Jurez-le sur votre livre de messe, s'écria-t-il, en le saisissant, qui dépassait d'un réticule.

La malheureuse jura. Elle se croyait chez un fou. Elle se trompait à peine. Le docteur était fou d'inquiétude.

Il l'accompagna jusqu'à la voûte, de peur qu'elle ne fit quelque rencontre. Il tombait juste. Ils croisèrent la princesse qui entrait.

Verne regarda la vieille fille tourner le coin de la rue. Madame de Bormes attendait dans la cour.

—Tiens! s'écria-t-il, que je suis bête. Vous ne connaissez pas cette excellente personne?

Et, comme la princesse prenait un regard vague.

—C'est la tante de Guillaume, mademoiselle de Fontenoy.

Aucune phrase ne pouvait être plus précieuse à Madame de Bormes. Elle se félicita de ses réponses aux insinuations du directeur.

—Les journalistes, pensa-t-elle, se nourrissent de faits-divers.

Thomas se réveilla chez sa tante avec la migraine et sans le moindre souvenir des folies de la veille. Il ne se rappelait que le punch et la fatigue l'empêchant de se déshabiller. Il fit sa toilette, descendit la Butte, et se rendit à l'hôpital.

La princesse était assise chez Verne. Il venait de lui raconter la scène du mot de passe, en arrondissant les angles. «Guillaume est un peu vif... Monsieur d'Oronge est un peu sourd. Guillaume m'avait dépêché sa tante sous prétexte de se battre en duel avec moi.»

Il riait. Il essayait de mettre une bonhomie de grand-père sur sa grosse figure de requin.

—Guillaume! voilà Guillaume!

Madame de Bormes poussa un cri. On le voyait entre des véhicules, derrière la porte vitrée.

—Qu'il entre, s'écria le docteur, en ouvrant cette porte. Qu'il entre, notre enfant prodigue.

La haine et le respect se partageaient l'âme du docteur. Il haïssait Guillaume de l'avoir joué, mais il respectait le coup de main. C'était à lui de partager les chances. Il tenait le filou et pourrait l'utiliser sans courir de risques. Il serait couvert par la princesse.

Cet homme que les titres grisaient pensa qu'on aurait mauvaise grâce à chicaner sur un titre avec la princesse de Bormes et que sa puissance mondaine devait être assez grande pour baptiser une poularde: carpe, un Thomas: Fontenoy, si jamais elle se trouvait compromise. Incapable de déchiffrer l'hiéroglyphe d'une pareille femme, il l'accusait du pire et ne balançait pas à en taire la maîtresse du jeune tricheur.

La princesse grondait Guillaume du faux bond de la veille. Il raconta le punch.

Au nom de M. d'Oronge, tout lui sauta dans la mémoire, à pieds joints.

—Par votre faute, dit Verne, le convoi est en panne et les blessés attendent. Les voitures devaient partir à minuit. Elles sont encore dans la cour. À propos, ajouta-t-il légèrement, j'ai reçu la visite de votre tante. Une per sonne bien pieuse, comme le général.

Il observa Guillaume en dessous. Guillaume trouva cette remarque toute simple.

—Diable, pensa Verne, le mâtin! Il est fort. Il ira loin. Il ira loin, si on ne l'arrête pas en route. Employons nous à ce qu'on l'arrête trop tard.

—Pourquoi, demanda Clémence, est-ce que je ne connais pas votre tante?

—C'est une sainte, dit Guillaume; elle ne bouge pas de chez elle, sauf pour aller au Sacré-Cœur. Ce matin, elle a dû venir parce qu'elle descendait à Saint-François-Xavier où elle brûle des cierges.

Le docteur dodelinait du chef, applaudissait à part soi, comme fait au tribunal un coupable, d'un complice qui ne se coupe jamais. Son parti était pris. On ne le volait plus. Il jouait de moitié avec Guillaume.

Or, de même qu'il y a les gens qu'on croit et ceux dont on doute, il y a les gens qui gagnent et ceux qui perdent. Le docteur perdait.

Pour Guillaume, le convoi, l'ambulance, Verne, madame Valiche, le dentiste, la femme du radiographe, c'est une boîte vide. Reste le contenu: la princesse et Henriette.

Nous devrions écrire: Henriette et la princesse, car, depuis quelque temps, Guillaume s'ennuyait, premiers troubles de l'amour qui, prudemment, avant de paraître dans sa splendeur, commence par enlaidir, dégonfler, décolorer tout. Guillaume s'efflanquait; il traînait, écartelé par la croissance du corps, son rôle, sa vérité, le malaise d'un épanouissement normal sous des couchés de mensonge.

L'habitude de ne pas s'analyser et la rêvasserie active de Guillaume ne l'aidaient pas à voir clair. À force d'entretenir du chien-et-loup, il s'encombrait de ténèbre. Au lieu de se dire qu'il aimait Henriette, ce qui sortait de son jeu, il s'hypnotisait sur ce jeu et attribuait son malaise à l'inaction, au manque d'aventures.

Le général d'Ancourt mourut. Guillaume sauta sur ce prétexte pour disparaître de l'hôpital. Verne faillit crever de rage. Mais que pouvait-il?

Guillaume, sans rien dire aux deux femmes, alla voir Pesquel-Duport au journal. Il inventa que la mort du général d'Ancourt le libérait, qu'on le réformait à cause de sa jambe et de son état nerveux, que c'est grâce à son oncle qu'il avait pu suivre le général, qu'on refusait de le prendre, croyant plaire à Fontenoy déjà accablé de deuils. Il languissait à l'arrière et suppliait le directeur de l'envoyer dans une des cantines que le journal entretenait sur le front. Par exemple, il ne faudrait pas raconter sa démarche, avenue Montaigne. Il prétendrait avoir reçu l'ordre.

Pesquel-Duport faillit lui sauter au cou. Rien ne l'arrangeait mieux que d'éloigner Guillaume. Il cacha cette satisfaction, le rabroua, en le félicitant de son courage, et lui dit que, contre promesse d'un silence absolu chez madame de Bormes, il l'enrôlerait dans la cantine de Coxyde, au front belge.

Le front belge, c'étaient les Belges, les zouaves, les tirailleurs, les Anglais, les fusiliers marins. Un vaste champ d'entreprise. Guillaume rayonnait.

L'exubérance fut courte. Il se sentait, de nouveau, tout triste sans savoir pourquoi. Il n'osait lever sur Henriette et sur sa mère ses yeux en larmes. Madame de Bormes le croyait très atteint par la mort de son chef. L'amour faisait d'Henriette un Stradivarius, un baromètre sensible aux moindres températures morales. Elle déchiffrait seule à livre ouvert, ce que sa mère croyait du regret et Guillaume un ennui mêlé de remords.

Ce remords ne portait pas sur une indélicatesse qui n'en était plus une à ses propres yeux, mais sur le fait d'avoir prié le directeur en cachette de le séparer des deux femmes. Du moins ce motif commode lui servait-il à s'expliquer son état.

C'est donc tête basse qu'il apprit son affectation à Madame de Bormes et à sa fille. Le coup fut amorti par le privilège du poste (un poste d'infirme, expliquait Guillaume) et la coïncidence qui l'attachait à une œuvre dont Pesquel-Duport tenait les fils.

Mais la princesse savait par affinité qu'un poste de tout repos ne le resterait pas pour Guillaume.

—Pourvu, gémissait-elle, que vous ne fassiez pas le fou. Je vais prévenir le directeur qu'il donne des ordres et qu'on vous surveille.

La semaine du départ, si courte, n'en finissait pas. Guillaume qui croyait s'ennuyer et se sauver sur sa chimère, préparait entre ces femmes et lui le lien d'absence qui se renforce à mesure qu'il s'allonge et renverse les perspectives, puisque nous voyons ceux qui s'éloignent grandir démesurément.

La nuit, Henriette ne dormait plus. Elle se disait: Il m'aime. Il croit que je ne l'aime pas; ou bien: il redoute maman. Il se sauve et il souffre. Elle épelait sans aide l'abécédaire de l'amour. Il ne fallait rien moins que l'inquiétude de la princesse, ses échelles et ses pots de laque, pour lui masquer les yeux rouges de sa fille.

Après le départ de Guillaume, départ tragi-comique à cause des pleurs et des cadeaux, Henriette tomba malade.

—Henriette me ressemble, dit Clémence à Pesquel-Duport; jusqu'ici, elle tenait de son père un équilibre insupportable. Mais depuis quelque temps, je la trouve excessive, comme moi. Cette métamorphose nous rapproche. Le départ de Guillaume la rend malade. Je suis contente.

L'amour de cette jeune fille crevait les yeux. Pesquel-Duport, dès qu'il s'en aperçut, ajouta ce lest à celui que jetait l'éloignement de Guillaume.

Hélas! Clémence, elle, la voyante aveugle, ne voyait pas que, comme dans un lied d'Henri Heine, sa fille était amoureuse d'un fantôme.

La cantine du journalLe Jourcampait sur la route entre Nieuport-ville et Coxyde-ville. Elle ravitaillait et ravigotait les troupes de relève. Elle se composait a une roulotte fumante d'alchimiste où se relayaient les neuf volontaires et versait au bord de la route des litres de café noir ou de punch. Ces volontaires, assimilés au grade de sous-lieutenant, surveillés par un sous-lieutenant véritable, logeaient à Coxyde-ville dans une bicoque de crime. Toutes ces bicoques ressemblaient à des maisons du crime, surtout celles de Coxyde-bains, mi-détruites, anciennes villégiatures des baigneurs belges le long de la mer du Nord.

Nieuport-ville, Nieuport-bains, Coxyde-bains, Coxyde-ville, reliaient, à vol d'oiseau, un cadre distordu de routes.

Entre Coxyde-bains et Nieuport-bains, c'était la dune. Des champs, des fermes, et un bois surnommé: Bois triangulaire, entre Coxyde-ville et Nieuport-ville. L'ensemble, vide et peuplé en cachette.

L'artillerie anglaise et française, mélangée, profitait des dunes et des arbres. Les zouaves et les tirailleurs occupaient les tranchées de l'embouchure de l'Yser, où l'une de leurs sentinelles gardait le premier sac de cette ville creuse serpentant d'un bout à l'autre de la France. Ensuite, du côté de Saint-Georges, les fusiliers-marins veillaient sur un terrain chèrement conquis lors de la bataille de l'Yser.

Zouaves et fusiliers se réunissaient au repos dans les anciens hôtels et les anciennes propriétés de Coxyde-bains.

Les deux Nieuport, en ruines, l'offraient plus que l'abri de leurs caves aux chefs et aux postes de secours des différents corps. Ces villes et cette campagne, sans âme qui vive, cachaient un incroyable labyrinthe de couloirs, de routes, de galeries souterrains. Les hommes y circulaient comme des taupes et on pouvait, entrant dans un trou à Coxyde, sortir par un autre trou, en première ligne, sans voir le ciel. Ce secteur 131 était un secteur calme. Une entente tacite nous empêchait de tirer sur Ostende pour que les ennemis ne tirassent pas sur la Panne, exil du roi et de la reine. Ces souverains y habitaient avec les enfants royaux, enchantés, eux, de l'imprévu et d'une charmante basse-cour.

La défense naturelle du fleuve et des inondations protégeait Nieuport contre une grosse surprise. Le colonel Jocaste n'en croyait pas moins à un débarquement nocturne sur des radeaux, par la plage. C'était une crainte chimérique. Il la chérissait. On venait pour cela de bâtir sur la côte, entre Nieuport et l'Yser, un boyau de sapin qui sentait l'hôtel suisse et qui portait le nom du colonel. Cet homme considérait, à juste titre, son boyau comme une des merveilles du monde. Il était, en effet, inutile comme les pyramides, suspendu comme les jardins de Babylone, creux comme le colosse de Rhodes, funèbre comme le tombeau de Mausole, coûteux comme la statue de Jupiter, froid comme le temple de Diane et voyant comme le phare d'Alexandrie. Des guetteurs s'y échelonnaient et tiraient les mouettes.

Les dessous de Nieuport ressemblaient à ceux du théâtre du Châtelet. On avait relié les caves les unes aux autres et surnommé cet égout: Nord-Sud. Chacun des orifices arborait le nom d'une station du Nord-Sud, et ce n'était pas son moindre charme que de vous déverser à la pancarte: Concorde, au milieu des ruines d'un casino.

Une ramification accédait à la cave P. C. du colonel. Cette cave était celle de la villaPas sans peine, dont par miracle, la salle à manger restait seule debout. Le colonel, les jours calmes, y déjeunait comme un gros rat dans un morceau de gruyère.

Le chef-d'œuvre du secteur, c'étaient les dunes.

On se trouvait ému devant ce paysage féminin, lisse, cambré, hanché, couché, rempli d'hommes. Car ces dunes n'étaient désertes qu'en apparence. En réalité, elles n'étaient que trucs, décors, trompe-l'œil, trappes et artifices. La fausse dune du colonel Quinton y faisait un vrai mensonge de femme. Ce colonel, si brave, l'avait construite sous une grêle d'obus, qu'il recevait en fumant dans un rocking-chair. Elle dissimulait, en haut, un observatoire d'où l'observateur pouvait descendre en un clin d'œil, par un toboggan.

En somme, ces dunes aux malices inépuisablement renouvelées, côté pile, présentaient, côté face, aux télescopes allemands, un immense tour de cartes, un bonneteur silencieux.

—Où est la grosse pièce? Où est-elle? À droite? À gauche? Au milieu? Suivez-moi bien. Où est-elle? Droite? Gauche? Boum! Au milieu.Et la pièce, sous une bâche peinte couleur de la dune aux bosses de chameau sur qui pousse un poil d'herbe pâle, reculait et envoyait un obus d'un poids de coffre-fort.

On ne voyait rien. On entendait les cent cinquante-cinq, les soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l'obus déchire un coupon de soie, la pièce anglaise dont on ne comprenait jamais d'où elle tirait, les canons contre avions qui couronnent les aéroplanes de petits nuages en boule pareils aux séraphins qui escortent la Sainte-Vierge, la mer du Nord, couleur d'huître, secouant une eau si froide, si grise, si ressemblante à la formule H2O, NaCl, que le désir de s'y baigner ne venait pas plus que de se brûler ou de s'enterrer vif.

La nuit, le ciel et la terre se balançaient à l'éclairage des fusées, comme une chambre et son plafond éclairés à la bougie, quand la flamme remue. S'il y avait du brouillard, il buvardait les éclairs de la canonnade qui ne formaient plus qu'une seule lueur aveuglante, à rendre fou. Sur la mer, au large, se baisaient, se quittaient et gesticulaient les projecteurs. Parfois ils se réunissaient comme des ballerines, et, au bout, on voyait les ventres blancs des zeppelins, en route vers Londres.

Dormait-on à Coxyde? On était réveillé par les pièces de marine. Ce tir ébranlait le monde et jetait contre les vitres un grand liseron de lumière mauve.

Le dimanche, au bruit des mitrailleuses qui vocalisent dans le ciel, sur une seule note, un rire de tête de mort, et des moteurs qui chantent, sombrant soudain leur murmure du bleu pâle au velours noir, les officiers du Royal-Navy jouaient au tennis.

À ce vaste mensonge de sable et de feuilles, il ne manquait que Guillaume de Fontenoy.

Il vint. C'était le soir. Un side-car l'amena de Dunkerque. L'accueil de la cantine fut glacial. La raison en était que, pour caser Guillaume, Pesquel-Duport avait remis en disponibilité le boute-en-train du groupe. Guillaume usurpait une place encore chaude; place chaude si froide qu'elle lui glaça le cœur. Il s'attendait à trouver des camarades. Il trouva des ennemis mortels.

Ces absurdes garçons, fermés au charme surnaturel de Guillaume, le crurent complice d'un crime qu'il ne soupçonnait pas et le mirent en quarantaine. Seul, sur eux, craignant le grade et à l'affût des récompenses, eut pu agir le nom du général. Mais un secteur est une ville de province où le pharmacien en impose plus que Charcot. Fontenoy ne commandait pas le secteur.

Les commères ridicules virent tout de suite que Guillaume avait de l'enthousiasme. Ce fut le comble. Chaque volontaire était aussi peu volontaire que possible. Rien de noble, de gai, de simple, ne les réunissait. Ils prirent le zèle de Guillaume pour une insulte.—Il nous nargue, pensaient-ils. Et, par vengeance, ils l'envoyaient porter des rapports aux zouaves, dans la zone dangereuse. Guillaume ne demandait pas autre chose. À travers ce parc de feu et de tonnerre, il se promenait, ravi.

C'est de la sorte qu'il lia connaissance avec le colonel Jocaste. Ce colonel, en lisant le nom de Fontenoy, tomba les quatre fers en l'air. Il entraîna Guillaume dans son trou, et, comme il était cinq heures, le pria d'y prendre le thé. Le téléphoniste jouait le rôle de jeune fille de la maison. Il disposait sur un coin de table, des tasses, une théière et une boîte de biscuits.

Sous prétexte qu'il était défendu de mettre les villas à sac, et que le moindre ustensile provenait de cette source, on prétendait toujours avoir trouvé tout dans l'église.

—Ces tasses viennent de l’église, dit le colonel, en clignant de l’œil.

Le colonel harcela Guillaume de questions sur son oncle. Ce général était son dieu. Tout en parlant, il roulait des bandes molletières autour de ses grosses jambes et gémissait comme si ce fussent des pansements. Il confia ses craintes à Guillaume au sujet des radeaux et lui dessina son plan de défense. Il redoutait aussi les gaz, presque impossibles en cet endroit de vents qui tournent. Il était fier de sa salle à manger en dentelles.

—Que voulez-vous, dit-il a Guillaume, je ne renonce jamais au décorum, si faire se peut. J’en suis féru. Ainsi, entre nous, j’ai une maîtresse, une femme du monde. Eh, bien, pour dîner seule en tête à tête avec moi, ou avec son mari et moi, toujours la robe ouverte et les hommes en smoking.

Sa quatrième marotte était un soixante-quinze monté en première ligne, à vingt-sept mètres du poste d'écoute ennemi, boulon par boulon, comme les bateaux dans les bouteilles.

—Vous voyez leur gueule, disait-il, en cas d’attaque. Un soixante-quinze en première ligne!

Il riait, se tapait sur les cuisses.

Soudain la porte s’ouvrit et le général commandant du secteur parut.

Avec deux capitaines, harnachés de cuirs et de rubans, il passait une inspection, espèce de surprise-partie fort désagréable pour ceux qui la reçoivent.

Le colonel sauta sur ses pieds et, faisant une révérence, culbuta la boîte de biscuits secs. Par un réflexe mondain, le général se précipita pour ramasser les gâteaux et cogna de son casque la tête du colonel qui se précipitait en sens inverse.

—Je vous ai fait mal? demanda-t-il. Il avait tait très mal. Le colonel répondit que ce ne serait rien. Guillaume, d'un angle de la cave, dévorait des yeux cette scène surprenante.

Maintenant, le pauvre colonel, un peu remis du choc physique et moral, décrivait ses merveilles.

Il en était à son soixante-quinze dans une hutte, et le général, oubliant sans doute le camouflage des dunes, demandait si cette hutte était une hutte de feuilles, lorsqu’un artilleur parut. Le colonel le congédia du geste, mais le général se récria, ne voulant sous aucun prétexte, appuyait-il, déranger le travail habituel du secteur.

—Parlez, dit le colonel.

Il s'agissait du soixante-quinze. L'homme venait dire, après un interminable préambule, que les mesures du génie étaient fausses, que la hutte était trop étroite, qu'on voyait l'affût, et qu'il y avait des chances pour que l'ennemi donne une «bamboula» de représailles.

—Des représailles! des représailles! éclatait le colonel, furieux de paraître ridicule aux yeux du général. Nous allons voir. Je vais leur en fiche, des représailles.

—Commandez, hurla-t-il dans un tuyau acoustique, cent coups de soixante-quinze sur la villa Vromberg.

—Vromberg? interrogea le général. Parbleu, dit-il en se tournant vers un de ses capitaines, c'était la villa de madame Vromberg. Une charmante femme. Pauvre madame Vromberg.

—Vous la connaissez, mon général, s'écria le colonel qui perdait la tête. Et, saisissant le tuyau acoustique:—Décommandez le tir, dit-il, dé-com-man-dez-le-tir.

Le général vit l’état dans lequel sa visite mettait le brave homme.

—Diable, fit-il, voilà que vous vous montrez galant avec des ruines. Je vous quitte. Il me semble que tout cela marche aussi bien que possible. Restez. Ne vous dérangez pas. Ne vous donnez pas la peine. Je connais le chemin.

Le colonel se retrouva seul avec Guillaume. Il ruisselait. Il frottait une bosse produite par le casque. Il demanda s'il s'était montré à la hauteur.

—Il y a bien l’histoire du soixante-quinze, répétait-il. Mais mon boyau efface tout.

Ils prirent le thé.

Des bureaucrates, encore des bureaucrates, pensait Guillaume. Il cherchait une brèche. Son but était ce lieu redoutable qu'il entendait la nuit crépiter comme une pièce d’artifice, cette fusillade leste, inégale, semblable aux tic d'un dormeur rêvant qu'il marche.

Le surlendemain le colonel lui on un guide pour la visite aux lignes. Ils partirent à onze heures, au clair de lune.

Au lieu de prendre le système de boyaux si cher au colonel, on lui désobéissait et on gagnait la berge par l'ancienne grande rue de Nieuport. On marchait de barrage en barrage, entre les dominos de quelques pans de murs et de la lune. La lune grandissait ces petites ruines toutes jeunes, et à droite du sable, deux ou trois arbres chloroformés dormaient debout.

Un pont de poutres, de solives, de madriers, de rondins, de barriques s'entrechoquant, traversait l'Yser à son embouchure. L'eau grisé se bousculait, pénétrait tragiquement la mer du Nord, comme un troupeau de moutons entre à l'abattoir.

La nuit, cette eau devenait phosphorescente. Si on y jetait une douille, elle sombrait toute éclairée comme leTitanic.Un projectile y tombant, sa chute allumait au fond un boulevard de magasins splendides.

Sur l'autre rive commençaient les tranchées. Guillaume toucha le premier de ces sacs de sable qui protègent la ville creuse et dans lesquels les balles s'enfouissent avec le bruit du frelon dans la fleur.

Le dédale des tranchées était interminable. Guillaume suivait son guide silencieux qui fumait la pipe, empaqueté dans des moufles, des peaux de mouton, des passe-montagnes. On entendait les vagues tantôt derrière soi, tantôt devant, à gauche ou à droite. On tournait sans se rendre compte, et on ne savait jamais où mettre la mer. Quelquefois, l'eau vous montait à mi-jambes.

Cette Venise, cette Alger, cette Naples de songe semblait aussi vide que les dunes, car, dans mille celliers, les zouaves dormaient, serrés comme des bouteilles. On les cassait aux jours d'orgie.

Sur deux points de ce front, le méandre des lignes allemandes et françaises se joignait presque. Le premier, nommé Mamelon-Vert, près de Saint-Georges, le deuxième près de la plage. De part et d'autre, on y avait creusé des postes d'écoute.

Guillaume se glissa dans la sape. On ne passait qu'à plat-ventre. Cette sape débouchait dans une fosse contenant deux hommes. Le jour, ils jouaient aux cartes. Les ennemis occupaient une fosse analogue à douze mètres. Chaque fois qu'un des zouaves éternuait, une voix allemande criait: «Dieu vous bénisse».

Le long du mur de première ligne, sur une sorte de remblai, de corniche, de piédestal, se tenaient, de place en place, les guetteurs. Ce mur se composait de tout, comme le reste de la ville. Outre les sacs, on le sentait fait avec des armoires à glace, des commodes, des fauteuils, des dessus de piano, de l'ennui, de la tristesse, du silence.

Ce silence, aggravé par la fusillade et le reflux, était pareil au silence des boules de verre où il neige. On y marchait comme on vole en rêve.

La botte de caoutchouc de Guillaume ayant glissé, il remua l'eau. Un des guetteurs se retourna. C'était un goumier. Il mettait le doigt sur la bouche. Ensuite, il redevint statue.

Car cet Arabe au burnous de journaux et de ficelle se tenait plus immobile que, sur son cheval, Antar mort. Guillaume contemplait, entre les sacs, enfarinée de lune, cette silhouette d'un meunier jaloux, terrible, guettant avec un fusil, à une lucarne de son moulin.

Ces guetteurs concentraient toute leur vie sur leur figure. S'ils rechargeaient, leurs mains allaient et venaient comme des domestiques. Aussi la France avait-elle, au bord de son manteau, une étonnante hermine de visages attentifs.

Mais, ce qui attirait Guillaume, c'était la bande qui foudroie, la bande mixte où poussent les ronces de fil de fer. Nul n'y pose le pied en dehors des attaques, sauf en patrouille, la nuit. Pour être d'une de ces patrouilles, Guillaume eut fait n'importe quoi.

Au lieu de cela, il rebroussait chemin. Il n'était que touriste. Il quittait le théâtre et se retrouvait dans la rue, sans partager la mystérieuse vie des acteurs.

Il se morfondait. Chaque semaine lui pesait sur les épaules. Son seul plaisir était les lettres et les cadeaux que lui envoyaient Henriette et sa mère.

Ses journées médiocres le tournaient vers le souvenir des deux femmes. Peu à peu, comme les presbytes qui ne lisent qu'à distance, Guillaume lut ses sentiments pour Henriette. Elle était loin, irréelle, factice. Elle pouvait donc entrer dans sa fiction.

Il joua cet acte à merveille. Il soupirait, enrageait, ne mangeait plus, gravait des cœurs dans des bagues d'aluminium, écrivait des lettres qu'il déchirait ensuite; car, avec cette patte des chats qui jouent ensemble et sentent exactement où s'arrête la griffe, Guillaume, torturé d'amour, ne faisait rien qui put avertir Henriette, donner la moindre racine à son rêve.

Il ne cherchait pas à savoir si cet amour était réciproque. Il pouvait dire, avec Goethe: «Je t'aime; est-ce que cela te regarde?»

Sur ces entrefaites, la cantine reçut l'ordre de se rendre dans la Somme. Elle laisserait du matériel en Belgique avec un volontaire-gardien.

Le volontaire désigné ne pouvait être que Guillaume. Les niais crurent lui jouer un bon tour en se débarrassant de lui. Or, ils le débarrassaient d'eux.

Le surlendemain de leur départ, Guillaume rencontra le jeune capitaine Roy, des fusiliers-marins.

—Quoi, dit-il, on vous laisse seul? Venez donc à notre popote.

L'héroïsme réunissait un monde mêlé sous une même palme. Bien des meurtriers en herbe y trouvaient l'occasion, l'excuse de leur vice et sa récompense, côte à côte avec les martyrs. On s'étonne que la guerre embauchât, par exemple, les Joyeux. Ils tenaient le secteur entre les fusiliers et les zouaves. La société trouvait bon, alors, qu'ils déployassent des instincts pour quoi elle les avait exclus.

Mais ni zouaves, ni fusiliers ne profitent d'une chasse permise. Rien de féroce ne tachait les fusiliers-marins.

Leurs chefs étaient des héros charmants. Ces jeunes hommes, les plus braves du monde, et dont pas un ne reste, jouaient à se battre, sans la moindre haine. Hélas, des jeux pareils finissent mal.

Ils se relayaient aux lignes et habitaient une villa de Coxyde-bains. Ce que Guillaume avait de beau les enchanta. Et, au fait, à ce moment, quel reproche pourrait-on lui faire? Il ne trompe personne. Ce n'était pas un nom de générai qui influençait ces âmes nobles. Du reste, ce nom qui perdait en ce lieu son sens pratique, ne devenait-il pas un simple nom de guerre? Ils en portaient tous. Guillaume Thomas étaitFontenoy, comme Roy:Fantomas, Pajot:Cou de Girafe, Combescure:Mort subite, Breuil de la Payotte, fils de l'amiral:l'Amiral, Le Gannec:Gordon Pym.

Leur devoir semblait être celui de madame de Bormes: s'ennuyer le moins possible. Le reste du secteur, comme le monde à Clémence, n'y comprenait rien. On prenait leur désinvolture pour de la morgue. On les traitait d'aristocrates. On se trompait de peu. C'était une aristocratie, c'est-à-dire une démocratie profonde, une famille, que ce bataillon.

L'accueil fait à Guillaume n'était possible que là. Jalousies, crainte des registres, grades, inégalité des classes, l'eussent empêché ailleurs.

Le bataillon entretenait le négligé de la véritable élégance. À la fin du repas, Le Goff, matelot qui servait à table, cousit des ancres sur la vareuse bleu sombre des cantines, et le tour fut joué. On adoptait Guillaume. On ne se quitterait plus.

Les marins, comme la princesse, furent un foyer pour Guillaume. Ils en raffolaient, le fêtaient, le consultaient. Ils l'emmenèrent dîner chez leur chef. Ce vieillard délicieux trouva l'adoption aussi drôle que si ses enfants, comme il appelait ses subalternes, lui eussent amené un petit ours. Le fait est que, comme les ours, singes, marmottes, Guillaume devint fétiche. Il se sentait au but. Son amour pour Henriette tomba. Son cœur s'était mis en marche à cause d'elle, mais son amour était l'amour tout court. Il en reportait l'élan sur ses nouveaux amis. Il leur versait sa richesse. Il était amoureux du bataillon.

Tout concourait à sa chance, car, fusilier-marin réel, Guillaume aurait trouvé la tache rude. Devenu fusilier sans l'être, il pouvait jouir pleinement de son bonheur.

Il lisait mal les grosses missives de l'avenue Montaigne. Il en oubliait de cachetées dans sa poche. Il distribuait les friandises à la popote et remerciait sur des cartes qui limitent l'effusion.

Avait-il le temps d'écrire? Il suivait soit Roy, soit Breuil, soit Le Gannec à leur poste. Il montait en ligne avec eux, et parfois, on le léguait au successeur.

Il avait écrit une seule lettre longue: à Pesquel-Duport. Il le priait de le laisser à Coxyde, le vague matériel fournissant une excuse à son interminable séjour.

Sa joie était si complète qu'il déchira sa permission. Il dit à la popote qu'il ne pouvait se résoudre à partir. Ce trait couronna ses conquêtes. Les jeunes chefs lui organisèrent un banquet et envoyèrent acheter du champagne à la Panne où l'hôtel Terlinck et la pâtisserie fonctionnaient encore malgré les bombes.

Ils se grisèrent et firent des discours. Le nom de Fontenoy revenait souvent, mais d'une façon assez irrespectueuse. Le général y tenait plutôt le rôle de ganache que d'idole. La vraie idole étant Guillaume Thomas.

Mademoiselle de Bormes et la princesse vivaient dans l'attente de cette permission. Elles préparaient mille gâteries et Henriette retrouvait de fraîches couleurs. La déception les effondra. Guillaume prétendit ne pouvoir s'éloigner du matériel. On me pillerait, écrivait-il.

Elles ne furent pas dupes, mais il est vrai, pour le devenir davantage.

—Il se dit que nous l'empêcherions de retourner au devoir, s'écriait Clémence.

Henriette, dans son lit, en larmes, embrassait un instantané envoyé par Guillaume, se reprochait son silence, et, le cœur large ouvert, se torturait entre l'idée que Guillaume ne l'aimait pas et la fuyait, ou qu'il l'aimait et voulait éteindre une flamme au couronnement de laquelle il ne croyait pouvoir prétendre.

Elle ne voyait que ce blanc et que ce noir. Elle ne distinguait rien entre.

Son optimisme d'âge penchait vers le blanc.

—Il m'aime, pensait-elle, et sa délicatesse l'éloigne. Il craint de passer pour un séducteur, que maman le chasse. Je suis la seule coupable. Mon indolence l'expose.

Henriette se promettait de parler, de supplier. Mais elle n'y parvenait pas. Son secret lui était si cher qu'elle en reculait le partage, avec qui que ce fût.

Ces deux femmes, hors d'elles, harcelaient Pesquel-Duport. Tout était de sa faute. Elles ne savaient pas si bien dire.

Il avait beau se disculper, expliquer la consigne des services; l'avenue Montaigne devenait intenable.

Il eut alors une de ces inspirations qui, lorsqu'elles s'adressent aux foules, font la fortune des journalistes.

—Le journal, dit-il aux deux femmes, organise des séances de théâtre aux armées. Je désigne le Nord pour la prochaine séance, je vous engage dans la troupe, et je vous accompagne.

La princesse l'embrassa. Henriette pleurait.

Le directeur tint sa promesse. Quatre jours après, Clémence, Henriette et lui-même, allèrent rejoindre la tournée au train.

Il semblait aux femmes que ce fût un train de plaisir qui mène déjeuner sur l'herbe. Guillaume ne savait rien. On lui réservait la surprise.

La troupe, recrutée de bric et de broc, se composait de quelques comparses, d'une cantatrice en robe et en chapeau de Grande-Mademoiselle, d'un tragédien illustre, d'une débutante en deuil, accessit du Conservatoire de l'année précédente, et d'un jeune premier dont le fils colonel venait de gagner sa septième palme. Il comptait pouvoir le rejoindre au front.

Pesquel-Duport nommait les compagnons de route les uns aux autres, lorsque la princesse, stupéfaite, vit, revenant d'acheter des oranges, madame Valiche. Elle arborait la tenue décrite dans la ferme.

—Par exemple! s'écria cette horrible femme, vous! vous ici! mais qu'arrive-t-il donc,ma chère?dit-elle, pour montrer aux comédiens son intimité avec Madame de Bormes.

La princesse, lui abandonnant le bénéfice de ce «ma chère», car elle voyait en rose et ne voulait troubler le plaisir de personne, présenta Pesquel-Duport, et dit qu'elle lui devait cette faveur.

Elle ajouta:

—Guillaume Fontenoy est à Coxyde; nous espérons l'y voir.

—Et allez donc! pensa madame Valiche, en clignant de l'œil.

La princesse ne tenait pas à ce que madame Valiche, forte de leurs souvenirs communs, s'accrochât derrière elle et Guillaume. Elle avait d'abord voulu taire leur véritable but. Immédiatement, elle comprit que cette femme se vengerait, en s'apercevant d'une cachotterie. Ce rouage la fit prononcer honteusement une phrase toute simple.

Pesquel-Duport était fin, mais pas assez. Il remarqua le ton de Clémence et le clin d'œil. Les deux lui déplurent.

Maintenant madame Valiche expliquait:

—Vous allez m'applaudir, ma chère. Je voulais visiter le Nord. Mon maître Romuald (elle désignait le tragédien) m'emmène avec lui. Mais, minute! je paye ma place. JedonneLA FIANCÉE DU TIMBALIER, s'il vous plaît. Et je figure dans LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR.

La princesse présenta Henriette qui se croyait déjà au spectacle. Avec le sans-gêne de la jeunesse, elle riait au nez de madame Valiche et des comédiens, gardait ce rire étalé sur sa figure et les dévisageait comme des bêtes curieuses.

Pesquel-Duport avait eu la précaution de retenir un compartiment pour les deux femmes et lui, à quelque distance du compartiment de la troupe.

Chaque fois que madame Valiche passait dans le couloir, elle jetait un coup d'œil sur les places vides et, derrière les vitres, mimait un «Peste! vous ne vous ennuyez pas» qui était un reproche. Car ils étaient empilés dans leur compartiment.

La princesse était sur le gril. Pesquel-Duport tenait bon.

—Ne l'invitez pas, disait-il. Cette femme a l'air d'un papier à mouches.

Lorsque Pesquel-Duport alla dire quelques bonnes paroles à son bétail, il entendit le maître Romuald qui racontait la guerre de 70. Il la racontait depuis le départ. Cet homme avait eu, le mois d'avant, une idée renversante pour qui ne connaît pas le monde des coulisses.

Ayant su, le premier, la mort héroïque d'un de ses élèves, il s'était rendu et chez les parents, un brave ménage idolâtrant ce fils, et, pour adoucir, croyait-il, la nouvelle, la leur avait apprise en récitant un sonnet de sa composition.

Ces malheureux étaient à table. Romuald récitait de la porte. Ils ne comprirent pas et le crurent fou. Il fallut leur expliquer la chose après, comme on recoupe le cou à un condamné manqué par la hache.

La jeune actrice en deuil était la fiancée de l'élève. Elle savait le sonnet par cœur.

À Dunkerque les attendaient des automobiles. Le tragédien portait un chapeau Bolivar, des guêtres, une sacoche et des jumelles. Il cherchait les avions ennemis.

Le lendemain matin, à la Panne, où logeait la troupe, madame de Bormes et sa fille, qui ne tenaient plus en place, faillirent se trouver mal; car, apprenant l'arrivée d'actrices, Guillaume, Roy et Pajot étaient venus à leur rencontre.

En voyant quelles étaient les actrices, Guillaume crut rêver. C'était bien, pour lui, la preuve qu'il ne rêvait pas. Ces femmes et lui formaient un groupe de gravure empire: Le Retour du Soldat.

Le cœur aéré, exalté de Guillaume ne leur ménagea aucune fête. Il n'avait pu faire l'effort d'aller à elles, mais il exultait qu'elles vinssent à lui et connussent ses camarades. Il n'était pas de ces âmes étroites, soucieuses de cloisons étanches.

Un miracle, s'il dure, cesse d'être considéré comme tel. C'est pourquoi les apparitions disparaissent si vite.

Au bout d'un quart d'heure, on ne s'étonna plus. Guillaume embrassa madame Valiche, et les fusiliers enlevèrent le directeur et les deux dames.

On retrouverait la troupe à Coxyde, le soir, pour le spectacle.

Il pleuvait. Cette journée fut, pour ces trois êtres, la plus belle du monde. Pesquel-Duport, rajeuni, plaisait aux fusiliers.

Madame de Bormes et Henriette bénéficièrent des préparatifs qu'on réservait aux actrices, et purent croire qu'on les attendait féeriquement. Leur joie débordante était faite de dunes, d'aéroplanes, de canons, de casques et, en pénétrant dans la villa, de traverser la cuisine, où des diables à moitié nus, tatoués d'ancres, éclairés par un feu d'enfer, gesticulaient autour des marmites.

Madame de Bormes eut un succès extraordinaire. Tout ce monde risquant d'être tué le lendemain, se livrait sans réserve et ne calculait pas. Cette atmosphère généreuse qui était la sienne comme celle de Guillaume, la mettait en valeur.

De plus, une femme belle et une jeune fille fraîche, saisissaient dans un tel décor, autant que roses sur une banquise.

Roy les promenait partout. On les acclamait. On baisait leurs mains, on touchait leurs robes. Chacun voyait en elles une ressemblance chérie.

Madame de Bormes, qui flairait le ridicule d'une lieue, sentit qu'elle pouvait, sans ridicule, qu'elledevaitdistribuer, en les arrachant, les franges de cuir de son manteau. Il est bien rare qu'une femme se trouve en posture de faire un geste pareil. La reine des Belges n'aurait pas mieux réussi.

Guillaume en était fier et regardait Henriette. Henriette, dans des conditions si riches, si pleines, ne doutait plus du bonheur. Aussi, ne craignant pas de paraître frivole aux yeux de Guillaume, lâchait-elle les brides à son amusement.

Cette pente douce les mena jusqu'au spectacle.

Il eut lieu dans un hangar de l'escadrille anglaise, mieux aménagé que nos scènes élégantes.

Les automobiles des chefs ronronnaient, lumières éteintes. On sortait les cartes des poches. Les soldats entraient un par un, car la salle étant assez petite, on avait distribué les places au compte-gouttes.

Les malchanceux firent contre mauvaise fortune bon cœur. Ils écoutèrent, assis sur le sable, un camarade réciter des monologues. D'autres trouaient les planches avec leurs baïonnettes, pour voir se déshabiller les actrices.

L'orchestre joua les hymnes alliés bout à bout. Ils prenaient feu l'un à l'autre. Ensuite, les généraux français, anglais et belges s'assirent, et le spectacle commença.

La troupe interprétait LA PEUR DES COUPS, un acte de l'ÉTINCELLE et un acte de LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR.

Comme la première de ces comédies parle d'un capitaine et qu'il en paraît dans les suivantes, les soldats crurent que c'était une pièce en trois actes. Ils comprirent mal l'intrigue.

En queue des comédies et de l'opérette, où madame Valiche figurait, travestie en tambour, elle vint seule sur les planches, et récita, dans ce costume impudique, LA FIANCÉE DU TIMBALIER. Elle plut beaucoup.

À l'aide de grimaces, de sous-entendus, elle finissait par donner à ce poème un air égrillard et actuel. La cantatrice plut moins. Voulant faire reprendre à la salle une chanson de route que les militaires ne chantent pas, elle criait: «En chœur les gars» dans le vide.

Romuald sauva la mise en déclamant la Marseillaise, avec un drapeau tricolore rejeté sur l'épaule.

Après la représentation, la troupe était invitée chez le général Madelon. Madame de Bormes et sa fille ne pouvaient s'y soustraire, d'autant plus que Pesquel-Duport devait tenir là son rôle officiel.

Guillaume et ses camarades convinrent qu'en sortant, le trio viendrait les rejoindre, qu'ils le mèneraient à Saint-Georges, en cachette; le général interdisait qu'on montrât les lignes aux civils.

Ce général, qui avait mal compris le titre de Pesquel-Duport, et ne le croyait pas directeur de journal, mais de théâtre, le félicita sur sa troupe.

—Vous avez là, lui dit-il, une troupe excellente.

—Mon général, rectifia doucement Pesquel-Duport, je suis un invité.

—Moi aussi, que diable! moi aussi. Et je ne m'en plains fichtre pas. N'est-ce pas, mesdames? s'écriait le general.

Sa phrase n'avait aucun sens. Il appelait ce genre de phrases: l'esprit d'à propos.

La princesse et Henriette ne souhaitaient que partir. Pesquel-Duport fronçait les sourcils. Enfin, à la limite permise, ils prirent congé.

—Bravo! encore bravo, mesdames! dit le général, qui reconnaissait en elles les interprètes de Pailleron.

Le reste de la nuit fut sublime.

Bien que leurs souliers s'accrochassent entre les lattes des caillebotis, les deux femmes marchèrent quatre heures.

Guillaume, dans une cave de Nieuport, les avait recouvertes de capotes et de casques.

Au retour, elles chancelaient de fatigue.

Un moment, la princesse stoppa.

—Je ne sais ce que j'ai, dit-elle, je suis prise d'angoisse.

—Vous n'avez pas peur? Penchez-vous, ne craignez rien, dit Roy. Nos ennemis dorment.

—C'est stupide. Je suis une femmelette. Continuons.

Madame Valiche sut ou renifla la visite aux lignes. Furieuse de ne pas y avoir été emmenée, elle se vengea.

Au retour, profitant de se trouver en tête à tête avec Henriette dans le couloir du wagon, croyant qu'il existait un commerce entre sa mère et Guillaume et ayant percé la jeune fille, elle fit mine de regarder si personne ne les entendait. Elle chuchota:

—Dites donc... Guillaume est fou de vous... Halte-là. Ne désespérez pas ce petit bonhomme. Il serait capable de se faire casser la figure.

Et, sans attendre de réponse, laissant Henriette interdite, glacée, elle réintégra le wagon des comédiens.

À la popote, on ne s'entretenait que des deux femmes. Plus qu'un oncle général, elles ajoutaient du prestige à Guillaume.

—Dis donc, lui dit Roy, elle t'adore, cette gosse.

Guillaume, avec la voix qu'il avait prise jadis pour répondre à la princesse chez Verne: ma tante est une sainte, etc., répondit au fusilier:

—C'est réciproque. Nous nous aimons comme frère et sœur.

Or, cette visite avait apporté de la richesse à Guillaume et la lui laissait. Un nouvel accessoire ornait son jeu étrange. Henriette pouvait aller au bout du monde sans qu'il trouvât rien à y perdre.

Un malheur frappa le groupe de Coxyde.

Pajot devait partir en permission le jour de sa descente des lignes. Il tremblait donc toute la nuit qu'un accident survint. Roy le taquinait, et, comme Pajot le suppliait de se tenir tranquille, lui barbouilla le visage de lumière, avec sa lampe de poche. Pajot tomba raide mort, une balle dans la tête. Cette balle était une balle perdue, mais Roy se traitait d'assassin. Il ne sortait plus d'une tristesse noire.

Guillaumme ne le quittait pas, le surveillait, s'employait à l'égayer.

À Paris, mademoiselle de Bormes vivait avec la phrase de madame Valiche. Elle n'en était plus à déplorer qu'une pareille femme se mêlât de ses tourments. Elle se reprochait de commettre un crime.

Déjà, n'eût-elle point aimé Guillaume, son devoir lui commandait presque de feindre, et elle aimait.

Elle prit un parti fort sage: s'ouvrir à Pesquel-Duport.

Elle s'arrangea pour qu'ils allassent ensemble chercher sa mère qui goûtait au golf de Saint-Cloud.

Dans la voiture, pâle, mi-morte, elle déshabilla son cœur.

Pesquel-Duport la savait éprise, mais pas à ce point.

Or, une enquête venait de lui prouver, la veille, que Guillaume, quoique d'une excellente famille, usurpait le titre de Fontenoy. Il se trouvait dans une difficulté extrême. En face des trésors qu'on étalait devant lui, cet excellent homme décida de surseoir. Il dit à Henriette qu'il parlerait à sa mère et qu'il la suppliait de se calmer, d'avoir confiance.

—Agissez vite, s'écria cette vierge avec une voix de vieille maîtresse—nous n'avons pas une minute à perdre. Sauvons-le!

Elle se mouchait, relevait ses mèches, rajustait sa toque; et Pesquel-Duport songeait à son propre amour, à son âge, à Clémence, presque aussi fraîche qu'Henriette.

—Elle me dit qu'elle n'aimera plus, pensait-il. C'est peut-être qu'elle n'a jamais aimé encore. Je la crois plus jeune, beaucoup plus jeune que sa fille.

L'automobile roulait. Henriette se taisait, tournait vers le paysage une figure hagarde.

Pesquel-Duport poursuivait, à part soi: Il y a bien son enthousiasme pour Guillaume. Cependant, lorsque ces choses-là sont sérieuses, elles se cachent. Mais elle est si neuve, qu'elle est capable d'aimer sans le savoir, de se rendre plus lentement compte que sa fille.

Il se demandait la conduite à suivre.

Voici la manœuvre qu'il combina.

Cette manœuvre était d'un goût détestable, rude et périlleuse. Mais il aimait et l'amour s'encombre peu de délicatesse, de douceur, de sécurité.

Il apprendrait à Clémence que sa fille aimait Guillaume et la pousserait à la lui donner. Ainsi, d'une part, verrait-il l'effet de cette nouvelle et s'il touchait une mère ou une rivale, d'autre part, il ne l'engagerait pas beaucoup, puisqu'en dernier ressort, la découverte du faux nom et de l'âge de Guillaume romprait les fiançailles. Le directeur comptait sur ce coup de théâtre bien amené pour guérir Henriette.

Le soir même, un ami qui dînait avec eux allait au concert et les laissa seuls. Une fois Henriette dans sa chambre, Pesquel-Duport exécuta son programme.

—Mon Dieu! s'écria la princesse. La sotte! Elle aime et elle se cache. Mais, directeur, je tombe des nues. Et Guillaume l'aime? Quel bonheur! Quand je pense que j'ai pu épouser Bormes. Suis-je assez stupide, assez niaise, assez distraite. Tenez... je mérite tout ce qu'on me reproche.

Pesquel-Duport n'en revenait pas. Cette femme devait le dérouter toujours.

Son effervescence lui fit mettre les freins. Il objecta qu'il faudrait attendre, se renseigner, que la fortune...

—La fortune! interrompit la princesse. Laissez donc. D'abord, qui vous dit que Guillaume est pauvre? Les Fontenoy sont riches. Je donne à Henriette ce qu'il faut. D'ailleurs (elle éclata de rire), nous perdons la tête, mon pauvre directeur. Nous sommes aussi naïfs l'un que l'autre. Nous voilà, parlant sérieusement d'une chose qui n'existe pas. Henriette ne connaît rien à rien. Guillaume a dix-neuf ans. C'est le premier garçon qu'elle rencontre. Elle se croit amoureuse de lui. Elle ne l'est pas. Moi, aussi, je suis amoureuse de Guillaume. Mais ce n'est pas l'amour.

La princesse prenait un air grave pour émettre ces extravagances. Du geste, elle empêchait Pesquel-Duport d'ouvrir la bouche.

En l'écoutant, il sentait revenir ses inquiétudes.

—Je ne veux pas, continua Clémence, marier Henriette à la légère, ni donner à Guillaume une femme qui s'en lasse au bout de quinze jours. Vous me voyez avec un gendre sur les bras.

Ce mot de gendre, appliqué à Guillaume, la jeta dans de nouveaux éclats de rire.

—C'est une folle, se dit sérieusement Pesquel-Duport; mais une folle dont je suis fou.

Après son rire, la princesse demanda des détails. Le directeur s'embrouillait, atténuait la scène de l'automobile.

—Tenez, dit Clémence, vous n'êtes bon qu'à faire des articles. Taisez-vous. Je vais employer un moyen très simple. Je vais interroger Henriette.

Elle se leva et disparut.

Pesquel-Duport s'enfouit la figure dans les mains. Cet homme de poigne m'avait les larmes aux yeux.

À quoi lui servait une poigne? On ne pouvait saisir Clémence. Elle glissait, se retournait, s'évaporait. Il la sentait irréelle, sans masse. Il se répétait:

J'aime une folle; j'aime une fée. Aime-t-elle Guillaume? Non. Elle n'aime personne. Elle ne s'aime pas. Elle n'aime pas sa fille. Elle n'est ni coquette, ni mère. Elle a un autre destin qui m'échappe.

Du reste, c'est plus simple. Je la crois fée; elle n'est que légère, légère comme on ne l'est pas. Aime-t-elle Guillaume sans le savoir? Alors, j'aurais une chance. Elle m'aime peut-être, sans le savoir. Elle nous aime peut-être tous les deux.

Pesquel-Duport déraillait, trébuchait, tournait en rond.

Lorsqu'il s'éveilla d'un demi-sommeil provoqué par le feu, il regarda l'heure.

La princesse était allée chez Henriette à onze heures. Il était une heure du matin. Il croyait attendre depuis cinq minutes. Car la douleur, le doute, et même le feu d'une cheminée, découpent le temps à leur fantaisie.

Pesquel-Duport était assez intime avenue Montaigne pour enfreindre l'étiquette. Il alla écouter à la porte de la jeune fille, entendit des sanglots, frappa, entra.

Madame de Bormes était assise sur le lit. Mère et fille se tenaient embrassées et pleuraient.

—Entrez! entrez vite! s'écria la princesse. Venez dire à cette petite amoureuse qu'elle aura son Guillaume, qu'elle sera sa femme, que je le lui promets.

La princesse, la visite au front du Nord s'éloignant, commençait à s'ennuyer.

Sa fille la sauva.

Le lendemain des aveux, elle portait cinq ans de moins que la veille.

Henriette l'embrassait, la caressait, admirait ce chef-d'œuvre: une mère qui, loin de sermonner, de briser l'élan de la jeunesse, lui imprime une impulsion plus vive.

À la suite d'une conférence interminable, où chacune donnait son avis, il fut décidé qu'Henriette écrirait à Guillaume. La princesse trouvait normal que les femmes fissent le premier pas.

Elle ajouterait à la lettre un post-scriptum, qui lui ôterait toute apparence clandestine.

—Sois tranquille, dit-elle à Henriette, je ne lirai rien.

Henriette s'enferma dans sa chambre, regarda le portrait de Guillaume et écrivit:

«MON CHER GUILLAUME,

«Je ne sais de quelle façon commencer cette lettre. Je voudrais vous l'écrire très courte, parce que je ne suis pas adroite et que ce que j'ai à vous dire est bien simple. Mon cher Guillaume, ne commettez aucune imprudence: Je vous aimeaussi.

«Je ne veux pas dire que je vous aime comme maman vous aime, ni comme j'aime maman. Je vous aime d'amour. J'en suis malade et très heureuse. Mais j'ai peur.

«J'ai compris que vous évitiez la maison par délicatesse, à votre joie sincère de nous voir arriver à la Panne. Car si vous vouliez nous fuir pour d'autres raisons, notre surprise vous aurait été plutôt désagréable.

«Mon cher Guillaume, maman et moi, nous étions contentes d'entendre les soldats faire votre éloge, mais je n'ai pas besoin d'eux pour vous connaître.

«J'ai peur que vous vous exposiez plus qu'on ne vous le demande et que vous risquiez votre vie dix fois, pendant que les autres la risquent une fois.

«Si je vous écris cette lettre si difficile et qui me donne tant de mal, parce que j'aimerais mieux vous parler, vous tenir la main, c'est que je voudrais que vous vous ménagiez pour moi, pour nous, pour notre avenir. Maman est si bonne que vous ne pouvez pas savoir. C'est elle qui me permet de vous écrire et qui me dit de vous écrire vite pour gagner du temps.

«Mon cher Guillaume, répondez-moi. Dites-moi si vous m'aimez comme je vous aime et si vous êtes heureux de ce que maman consente à notre bonheur.

«Je vous quitte, parce que j'ai envie de pleurer et que je répéterais toujours la même chose. Mon cher Guillaume,

«Je vous embrasse.»

Sans lire cette lettre, la princesse ajouta au bas de la feuille:

«C'est du propre.»

À six heures du soir, dès que Pajot fut enterré, que sa cantine fut en ordre et les déclarations en règle, Roy et Guillaume remontèrent en ligne délivrer Combescure qui remplaçait Roy pour vingt-quatre heures.

Ils firent la route à pied, car la voiture qui pouvait les mettre au pont de Nieuport-Ville avait eu son moteur démoli par un schrapnell, près du Bois-Triangulaire.

Le trajet était moins pénible pour Roy qu'avec ses hommes, car il marchait en promeneur, et ne portait pas, suspendue autour de lui comme à un mât de cocagne, une charge d'objets lourds. Mais sa charge était d'un autre ordre. Son cœur lui pesait plus que cet appareil.

Pourtant, les morts comptaient peu dans le secteur.

Malgré que la mort civile soit distribuée à chacun de nous, elle n'en conserve pas moins du prestige.

Il arrive même que la mort décerne un brevet de bonne vie et mœurs. Hé! pense-t-on, malgré soi, cet homme vient de mourir. Il est tout de même mort. Ce n'était donc pas un homme quelconque. Il était peut-être mieux que ce dont il avait l'air.

Mais, aux lignes, comme si la fréquence de la mort, les blessures et les risques ininterrompus, fissent chaque homme mourir plusieurs fois, la mort, mise en petite monnaie, perdait sa valeur.

Son change était le plus bas possible.

Aussi le dialecte du secteur semblait-il féroce à qui venait du pays-de-la-mort-rare.

En effet, on ne disait pas: «Pauvre un tel», mais: «Il n'avait qu'à prendre le refuge.»

On parlait des obus comme d'autobus, comme des dangers de Paris qu'un myope ou qu'un provincial n'évite pas.

La mort de Pajot fit exception à la règle. Elle amputait le corps de la villa des fusiliers d'un de ses membres, et Roy était indirectement cause de l'amputation.

Je l'ai tué, disait-il, comme si ma lampe de poche était une arme.

Cette circonstance eut suffi pour rendre à la mort de Pajot une gravité civile.

Guillaume et Roy traversaient donc la campagne en silence. Le vent attisait une braise de son plaintif dans les petites veilleuses que les poteaux télégraphiques portent en haut comme le muguet.

Roy, de mère bretonne, était superstitieux. Il entendait l'âme de Pajot se plaindre.

Il serrait, pinçait le bras de Guillaume, et se mordait les lèvres comme un enfant qui essaye de ne pas pleurer.

Retourner à Saint-Georges, c'était retourner sur le lieu du crime. Il se félicitait de l'accident survenu à l'automobile et qui retardait la confrontation.

Guillaume avait beau plaider la coïncidence, les balles mortes, la difficulté de viser une tête visible une seconde, Roy s'obstinait dans le remords.

—Sa famille... murmurait-il, ... sa pauvre famille. Il partait voir sa famille. Il me suppliait de ne pas taire l'imbécile. C'est trop affreux.

Tout à coup, éclata dans l'ombre une musique extraordinaire. C'était la nouba des tirailleurs nègres. Ils traversaient Coxyde-ville.

La nouba se compose d'un galoubet indigène que les soldats imitent en se bouchant le nez, en prenant une voix de tête, et frappant leur pomme d'Adam. Ce galoubet nasillard joue seul une mélodie haute et funèbre. On dirait la voix de Jézabel. Les tambours et les clairons lui répondent.

La troupe s'approchait comme le cortège de l'Arche d'Alliance sur la route de Jérusalem. Roy et Guillaume se rangèrent et le virent passer.

Les nègres venaient de Dunkerque, stupéfaits de froid et de fatigue. Ils étaient couverts de châles, de mantilles, de mitaines, de sacs, de gamelles, de cartouches, d'armes, de dépouilles opimes, d'amulettes, de colliers de verroterie et de bracelets de dents.

Le bas de leur corps marchait; le haut dansait sur la musique. Elle les soutenait, les soulevait. Leurs têtes, leurs bras, leurs épaules, leurs ventres, remuaient, doucement bercés par cet opium sauvage. Leurs pieds ne marchant plus d'accord traînaient dans la boue. On entendait ces pieds mâcher cette boue, et le choc des crosses contre la boîte à masques, pendant les silences; puis le solo sortait du fond du désert, du fond des âges, salué par les cuivres et les tambours.

La nouba, qui amusait Guillaume, trouait le cœur de son camarade. Sa plainte funèbre accompagnait son deuil. Il revoyait des voyages avec Pajot, leur navire, leurs escales, leurs bordées dans les ports d'Orient.

Ils reprirent leur promenade sans échanger une parole.

Le Bois-Triangulaire tonnait comme une chasse royale. À Nieuport, le cimetière des fusiliers marins reposait près de l'église informe. Plus loin que Nieuport, du boyau qui menait à Saint-Georges, on voyait à droite, émergeant de l'inondation, une carcasse de ferme, dite: Vache-Crevée.

L'auteur de ce surnom, adopté sur les cartes d'état-major, était une jeune Anglaise, miss Élisabeth Hart.

Miss Hart, que tout le monde appelait miss Élisabeth, était la fille du général des troupes anglaises du secteur.

Sous prétexte de Red-Cross, elle pilotait une ambulance de poche et vivait avec les fusiliers-marins.

Chez une Française, ce genre d'existence choquerait. Mais Élisabeth Hart était un vrai garçon, un diable. Elle s'habillait presque en matelot. Elle portait des cheveux courts, bouclés autour d'une figure d'ange.

Elle offrait plus d'un rapport avec les amazones modernes du film américain, sauf qu'on ne la voyait jamais trembler. Elle allait, venait, de La Panne aux lignes, et laissait son ambulance n'importe où, comme dans les rues de Londres. Sa crânerie indisposait le colonel des zouaves. Il la trouvait sans-gêne. Aussi, négligeait-elle le secteur-mer pour le secteur-inondations.

Les fusiliers en faisaient une sainte.

C'était, d'ailleurs, sans aucun doute, une héroïne. La condition même de l'héroïsme étant le libre arbitre, la désobéissance, l'absurde, l'exceptionnel.

De plus, elle lisait dans la main.

Lorsque Guillaume et Roy arrivèrent à Saint-Georges, elle était assise dans la guitoune de Roy et buvait du porto avec Combescure. Elle revenait d'une longue permission. Elle ne connaissait pas Guillaume. Elle parlait avec un accent agréable.

Attentive à prononcer nosret ne pouvant les prononcer de la gorge, elle les roulait au bout de sa langue. Elle gronda Roy de ses scrupules.

Combescure voulait qu'elle lût dans la main de Guillaume.

La tâche de chiromancienne sincère était épineuse, au front. Elle se récusait. Guillaume insista.

En voyant la paume de cette main, le visage de la jeune Anglaise eut une expression tellement surprise que Combescure et Roy lui en demandèrent la raison.

—Par exemple!... répondit Élisabeth. Je n'ai jamais rencontré une main pareille. Il n'a pas une ligne de vie; il en a plusieurs.

—Et ma mort, ou... mes morts? interrogea Guillaume.

—Vous savez, dit-elle, je ne suis pas très forte. Je vois l'ensemble. Votre ensemble est bon.

Combescure et miss Hart partirent. Elle le véhiculait jusqu'à Coxyde.

—Quelle femme! dit Guillaume à Roy. C'est une merveille.

—Encore une victime d'Élisabeth. On ne compte plus ses morts, plaisanta le jeune capitaine. C'est une fille brave et une brave fille, ce qui vaut mille fois mieux.

Il souhaitait se taire. Guillaume le comprit. Les ordres de Roy donnés, il proposa une partie de cartes.

La guitoune du capitaine Roy était la seule habitable de Saint-Georges. L'eau rendait le travail de la terre presque impossible. Elle fournissait une excuse à la folle insouciance des marins. Leur système d'abris était aux tranchées des zouaves ce qu'une ruche d'arbre est à une ruche d'apiculteur.

On ne s'y garantissait ni de l'eau ni du feu.

Cette insouciance d'hommes toujours bercés de houle et de hamac, voire par l'esprit de corps lorsqu'ils n'avaient point navigué, se fortifiait de ce qu'une heure de bombardement bouleverse un travail de cinq semaines.

Souvent, après un essai d'attaque allemande, les zouaves souffraient moins de leurs blessures que de leur amour-propre d'architectes.

Seule la tendresse des fusiliers pour leurs chefs les avait décidés à bâtir une cabine avec d'étonnantes mains de couturières, qui savent d'un béret à pompon rouge faire une merveille d'élégance et nouer une corde comme des initiales d'amour.

Ce segment était donc fort dangereux et ils y perdaient beaucoup d'effectifs.

Roy souhaitait le silence et jouait en silence.

Dehors, on n'entendait, de loin en loin que ces coups de feu qu'il semblait qu'on tirât pour entretenir la guerre.

Une fusillade très proche retentit.

Elle se prolongeait. Roy posa ses cartes et alla aux renseignements.

—Ce sont, dit-il à Guillaume en reprenant ses cartes, nos messieurs qui s'amusent. Plouardec et Lulu qui gardent le poste d'écoute jouent à la manille et ont imaginé d'annoncer leurs points à coups de fusil. C'est économique. Je les ai fait taire.

Les marins n'ont pas avec leurs chefs les rapports des autres soldats, qu'ils surnomment: les guerriers. Par exemple, ils saluent ces chefs comme les chefs d'infanterie répondant à un deuxième classe, et joignent à ce geste un petit rictus amical.

Douze minutes après les remontrances de Roy, les coups de fusil recommencèrent de plus belle.

Roy, souriait, furieux.

—Cette fois, dit-il, on dépasse les bornes. Je vais punir. Viens Guillaume.

Ils allaient atteindre la plate-forme qui précède les trous d'écoute, lorsqu'une voix assez lointaine, mais très nette, très forte, s'éleva:


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