The Project Gutenberg eBook ofThomas l'imposteurThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Thomas l'imposteurAuthor: Jean CocteauRelease date: July 10, 2019 [eBook #59889]Language: FrenchCredits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Imagesgenerously made available by Hathi Trust.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THOMAS L'IMPOSTEUR ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Thomas l'imposteurAuthor: Jean CocteauRelease date: July 10, 2019 [eBook #59889]Language: FrenchCredits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Imagesgenerously made available by Hathi Trust.)
Title: Thomas l'imposteur
Author: Jean Cocteau
Author: Jean Cocteau
Release date: July 10, 2019 [eBook #59889]
Language: French
Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Imagesgenerously made available by Hathi Trust.)
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TABLE DES MATIÈRES
UNE MAISON DE SANTÉLA PRINCESSE DE BORMESLE CONVOIUN COUPLEUN POÈTE À L'ÉTÂT BRUTUN CAPITAINELA ROUTEVERNEL'ÉVÊQUEUN MAJORLA FERMELE DIOCÈSESCRUPULESREIMSL'IMAGE D'ÉPINALHENRIETTEPESQUEL-DUPORTLE MOTMADEMOISELLE THOMASFAUX CALCULSLE CŒURLE SECTEUR 131LE BOYAU JOCASTELES DUNESLA CANTINELES TRANCHÉES DE MERL'AMOUREUXLES FUSILIERS-MARINSLA PERMISSIONLE THÉÂTRE AUX ARMÉESSUCCÈS DE MADAME DE BORMESLE SPECTACLELE GÉNÉRAL MADELONUNE ANGOISSESUITES DU THÉÂTREMORT DE PAJOTLES AVEUXLA LETTREROYLES NÈGRESMISS ÉLISABETH«JE DONNE RAISON À MES ENFANTS»LE RENDEZ-VOUS DES ANGESL'APOTHÉOSELA NOUVELLELE DOCTEUR GENTILUNE MÈREÉTAT-CIVIL
La guerre commença dans le plus grand désordre. Ce désordre ne cessa point, d'un bout à l'autre. Car une guerre courte eût pu s'améliorer et, pour ainsi dire, tomber de l'arbre, tandis qu'une guerre prolongée par d'étranges intérêts, attachée de force à la branche, offrait toujours des améliorations qui furent autant de débuts et d'écoles.
Le gouvernement venait de quitter Paris, ou, suivant la formule naïve de ses membres: de se rendre à Bordeaux pour organiser la victoire de la Marne.
Cette victoire, mise sur le compte du miracle, s'explique à merveille. Il suffit d'avoir été en classe. Les polissons l'emportent toujours sur les forts-en-thème, pour peu qu'une circonstance empêche ces derniers de suivre aveuglément le plan qu'ils se sont fait. Toujours est-il que le désordre vivace, vainqueur de l'ordre massif, n'en était pas moins du désordre. Il favorisa l'extravagance.
La fille d'un des hauts dignitaires de la République avait, dans Paris tranquille, transformé la maison de santé du docteur Verne en Croix-Rouge. C'est-à-dire qu'elle avait transformé le bas de ce vieil et magnifique hôtel de la rive gauche, et laissé le reste aux malades civils. Elle avait déployé dans cette œuvre charitable un zèle que rien ne refroidit, sauf le départ du Gouvernement. Elle s'excusa, expliqua au docteur l'obligation où elle se trouvait de suivre son père, bien qu'elle fût d'âge à ne plus obéir.
Elle partit donc, laissant les salles pleines de lits et d'appareils, aux mains des chirurgiens, des infirmiers bénévoles et des Sœurs.
Le docteur Verne était spirite. Il négligeait la clientèle nombreuse à cause des spécialistes de premier ordre attachés à l'établissement.
Verne, qu'on soupçonnait de boire, s'enfermait une partie de la journée dans son cabinet, ancienne loge de concierge donnant sur la cour, et, là, hypnotisait le personnel.
—Boitez, ordonnait-il à l'un.—Toussez, ordonnait-il à l'autre. Rien ne le distrayait plus que ces phénomènes ridicules. Il avait, par ruse, endormi presque toute la maison, et les patients, dès lors sous son influence, devenait ses victimes. La clientèle le savait original mais ignorait sa manie. Elle recevait sa visite quotidienne. Il se bornait à consulter la fiche de température et à prononcer, de chambre en chambre, quelques phrases d'hôtelier qui passe de table en table.
L'hôtel de Verne était l'ancien hôtel Joyeuse, rue Jacob. Le bâtiment, flanqué d'ailes neuves, s'élevait entre la cour ronde et le jardin. Les pièces du rez-de-chaussée grandes ouvertes, on apercevait ce jardin, une pelouse et des plates-bandes. Aussi, la façade triste ayant accablé le malade qu'on y amenait, avait-il, ensuite, la charmante surprise des arbres.
Dans une de ces chambres aux boiseries intactes mais ripolinées selon les règles de l'hygiène, couchait la fille de la princesse de Bormes. Cette jeune fille était opérée depuis peu de l'appendicite. La princesse, qui ne voulait pas se séparer d'elle, habitait une petite pièce voisine.
Madame de Bormes était, par force, une des seules personnes de son monde restée à Paris, après le départ pour Bordeaux. Elle se félicitait secrètement d'avoir un motif qui la retint dans la capitale. Elle ne croyait pas à la prise de Paris. Elle n'y croyait pas parce qu'il était d'usage d'y croire, et comme il arrive neuf fois sur dix, son tour d'esprit frondeur lui donnait une double vue. On ne l'en traitait pas moins de folle, et, le matin même du départ, Pesquel-Duport, son ami, directeur du journalLe Jour, l'ayant en vain suppliée de transporter sa fille à Bordeaux, lui cria qu'elle restait par vice et pour entendre les fifres jouer la marche de Schubert.
Ses vrais mobiles étaient d'un autre ordre.
Veuve, fort jeune, du prince, mort d'un accident de chasse deux ans après leur mariage, la princesse de Bormes était Polonaise. La Pologne est le pays des pianistes. Elle jouait de la vie comme un virtuose du piano et tirait de tout l'effet que ces musiciens tirent des musiques médiocres comme des plus belles. Son devoir était le plaisir.
C'est ainsi que cette femme excellente disait: «Je n'aime pas les pauvres. Je déteste les malades.»
Rien d'étonnant que de telles paroles scandalisassent.
Elle voulait s'amuser et savait s'amuser. Elle avait compris, à l'encontre des femmes de son milieu, que le plaisir ne se trouve pas dans certaines choses mais dans la façon de les prendre toutes. Cette attitude exige une santé robuste.
La princesse dépassait la quarantaine. Elle avait des yeux vifs dans un visage de petite fille, que l'ennui flétrissait instantanément. Aussi le fuyait-elle et recherchait-elle le rire que les femmes évitent parce qu'il donne des rides.
Sa santé, son goût de vivre, la singularité de ses modes et de son mouvement lui valaient une réputation épouvantable.
Or elle était la pureté, la noblesse mêmes. C'est ce qui ne pouvait se faire comprendre aux personnes pour qui noblesse et pureté sont des objets divins dont l'usage est sacrilège. Car la princesse s'en servait, les assouplissait et leur communiquait un lustre nouveau. Elle déformait la vertu comme l'élégance déforme un habit trop roide et la beauté de l'âme lui était si naturelle qu'on ne la lui remarquait pas.
C'est donc, de la sorte dont les gens mal habillés jugent l'élégance, que la jugeait le monde hypocrite.
Elle était née sous le signe des aventures. Sa mère, enceinte, trompée, folle d'amour, s'était attelée à la recherche du coupable, disparu depuis plusieurs mois. Elle l'avait découvert, dans une petite ville russe. Là, contre une porte derrière laquelle on entendait un dialogue, et où elle n'osait sonner, cette amoureuse était morte de fatigue et de douleur en mettant une fille au monde.
Cette fille, Clémence, avait grandi auprès d'un domestique ivrogne. À la mort de son père, une cousine l'avait élevée. Mais cette enfant muette, farouche, qui se protégeait instinctivement avec son épaule, se développa d'un coup, comme le rosier des fakirs.
La cousine, stupéfaite, la vit, après un bal, devenir turbulente. Elle poussait, s'épanouissait, fleurissait, au dedans et au dehors. Elle fut un vrai diable et l'organisatrice des fêtes de la jeunesse.
Enfin, après rencontre du prince de Bormes, voyageur diplomatique, elle se fiança en quatre jours. Le prince était ensorcelé. Elle, voyait à travers lui la France et sa capitale. Paris lui semblait le seul théâtre digne de ses débuts.
Il faut toujours un certain temps pour que la sincérité du premier jet s'étouffe, pour que le public se fige, craigne d'avoir montré du cœur et de s'être laissé prendre.
La princesse bénéficia d'abord de la surprise que causa son entrée en scène.
Peu à peu, elle choqua par son aisance et sa politique maladroite.
Elle touchait à ce qui ne se touche pas, ouvrait ce qui ne s'ouvre pas et parlait sur la corde raide, au milieu d'un silence glacial. Chacun souhaitait qu'elle se rompît le cou.
Après avoir diverti, elle dérangeait. Elle entrait dans le monde comme un jeune athlète entrerait dans un cercle et brouillerait les cartes en annonçant qu'il faut jouer au foot-ball. Les vieux joueurs (vieux ou jeunes), étourdis par tant d'audace, s'étaient soulevés de leurs fauteuils. Ils y retombèrent vite et lui en voulurent.
Mais, si ce caractère haut en relief et en couleur offensait les uns, il en séduisait d'autres. Ces autres étaient le petit nombre, celui-même d'après lequel Montesquieu souhaitait qu'on jugeât au tribunal.
Aussi, d'imprudences en imprudences, la princesse de Bormes faisait-elle le plus adroit travail de filtre; éloignant d'elle le médiocre et ne retenant que la qualité.
Sept ou huit hommes, deux ou trois femmes de cœur, devinrent ses intimes. C'étaient juste ceux qu'une intrigante eût souhaité avoir et eût manqués.
Le reste, à cause du prince, dissimula des sentiments qui, après sa mort, devinrent une sourde cabale. La princesse vit dans cette cabale un moyen de lutte et de déployer sa force. Elle riait au feu. Elle complotait avec son état-major.
On lui reprocha de porter mal son deuil. Mais elle n'aimait guère le prince et répugnait à jouer un rôle de veuve inconsolable. Le prince lui laissait une fille: Henriette.
Henriette tenait du prince l'admiration béate qui le paralysait en face de madame de Bormes. Clémence était née actrice, sa fille spectatrice, et son spectacle favori était sa mère.
C'était, du reste, le plus beau spectacle du monde, que cette personne qui attirait le surnaturel et autour de qui on eut dit que les anges volassent, comme les oiseaux autour de l'oiseleur.
Si une préoccupation la tourmentait, l'atmosphère devenait irrespirable. On sentait son rayonnement, quel qu'il fût.
Cette femme qui se moquait d'avoir la première place aux fêtes y voulait la meilleure. Ce n'est généralement pas la même. Au théâtre, elle cherchait à voir et non à se faire voir. Les artistes l'aimaient.
La guerre lui apparut tout de suite comme le théâtre de la guerre. Théâtre réservé aux hommes.
Elle ne pouvait se résoudre à vivre en marge de la chose qui avait lieu; elle se voyait exclue du seul spectacle qui comptât désormais. C'est pourquoi, loin de déplorer que des circonstances la retinssent à Paris, elles les bénissait et remerciait sa fille.
Paris, ce n'était pas la guerre. Mais, hélas, il en devenait proche, et cette nature intrépide écoutait le canon comme, au concert, on écoute l'orchestre derrière une porte que les contrôleurs vous empêchent d'ouvrir.
Dans cette soif de guerre, la princesse était aussi peu malsaine que possible. Le sang, la fièvre, le vertige des courses de taureaux ne l'attiraient pas. Elle y pensait avec dégoût. Elle plaignait les blessés, pêle-mêle. Non; elle était amoureuse folle des modes, légères ou profondes. La mode était au danger; elle mourait de calme. La jeunesse se dépensant et se prodiguant jusqu'à se jeter par les fenêtres, elle trépignait d'inaction. Elle aurait voulu que les événements l'aidassent, la soutinssent, comme la foule aide une femme à voir le feu d'artifice.
De si grands trésors ne se comprennent pas. Ils paraissent suspects. Le monde avare vous accuse de battre monnaie.
En l'occurrence, la folie de l'espionnage accusait madame de Bormes d'être Polonaise, c'est-à-dire espionne.
Rue Jacob, elle plaisait. Elle en profita. Son génie la mit vite sur la piste d'un ingénieux moyen de prendre part aux événements.
Le bas de l'hôtel était une ambulance, mais une ambulance vide. Elle imagina de la remplir. Il s'agissait d'improviser un convoi, de recruter voitures et conducteurs bénévoles, d'obtenir les laissez-passer nécessaires et de prendre au front le plus de blessés possible. Elle fit miroiter la croix au docteur qui devint son complice, sonna le branle-bas dans cet hôpital de Belle-au-Bois-dormant, secoua sa torpeur de chloroforme, exalta le patriotisme de la femme du radiographe. Elle monta, pièce par pièce, une vaste machine.
Le plus difficile était de trouver des voitures et des conducteurs. La princesse n'en revenait pas. Elle croyait une quantité de gens désireux de vivre double et de voir la mort de près.
Enfin, elle réunit onze véhicules, y compris sa limousine et l'ambulance de l'hôpital.
D'un coup d'œil, elle avait vu les avantages du grabuge, alors à son comble.
C'était l'époque où le vieil uniforme, en route vers le neuf, devenait méconnaissable. Chacun l'accommodait à sa guise. Et cette mue, si drôle en ville, était superbe aux années: une avalanche de sans-culottes.
La princesse devina notre étonnante victoire révolutionnaire aux routes jonchées de bouteilles de champagne, de chaises et de pianos mécaniques.
Elle se représentait moins, avouons-le, les mascarades, les dentiers, les gros ventres, les gaz nauséabonds de la mort, et que bientôt, chasseurs et gibier deviendraient des plantes face à face, des frères siamois réunis par une membrane de boue et de désespoir.
Elle sentait la gloire comme un cheval l'écurie. Elle volait à la suite de nos troupes. Elle piaffait sous sa coiffe blanche. Elle sortait de la chambre de sa fille trente fois par jour et revenait lui rendre compte de ses démarches.
On ne reconnaissait plus la cour d'honneur, si digne, avec son pavé envahi d'herbe. Les moteurs, ronflaient. Les véhicules reculaient les uns dans les autres. Les chauffeurs criaient. La princesse traînait Verne à ses trousses, distribuait les rôles.
Enfin, comme au fameux «Lâchez tout» du colonel Renard, assis au coin du feu, près de sa femme en train de tricoter, dans son dirigeable modèle qui ne voulut jamais partir, s'éleva de dix centimètres et retomba brutalement, le convoi ne partit pas le jour convenu. Il lui manquait un laissez-passer rouge.
Madame de Bormes, après une visite d'enjôleuse aux Invalides, avait cru obtenir le Sésame-ouvre-toi de la guerre. Elle n'emportait qu'un coupe-file, juste valable pour se rendre à Juvisy.
La déception fut d'autant plus grosse que le cortège s'était mis en branle à l'aube, au milieu des applaudissements des crémières et du personnel. Il lui fallut rebrousser chemin, et rentrer, trois heures après, à la queue-leu-leu, tête basse.
Mais l'impulsion était donnée. Rien ne pouvait l'interrompre. La princesse recommença ses démarches et la cour offrit derechef un spectacle d'usine.
Il poussait entre les fentes de cette cour d'étranges champignons.
L'orage de la guerre eut sa faune et sa flore, éteintes sitôt la paix.
Madame Valiche en fut un spécimen.
Éprise de drame, pour d'autres motifs que la princesse, elle s'était offerte au convoi comme infirmière-major. Elle amenait avec elle un mauvais dentiste, le docteur Gentil, qu'elle donnait pour chirurgien des hôpitaux. Elle était aussi laide, vulgaire et rapace que madame de Bormes était belle, noble, désintéressée. Ces deux femmes se rencontraient sur le terrain de l'intrigue. Simplement, l'une intriguait pour son plaisir, l'autre pour son intérêt.
Madame Valiche voyait dans cette guerre confuse une excellente eau trouble, une pêche miraculeuse aux récompenses. Elle aimait le docteur Gentil et le poussait. Elle joignait à ce mobile un goût maladif pour l'atroce.
La princesse confondait cet enthousiasme avec le sien. Elle devait bientôt s'apercevoir de leurs différences profondes.
Madame Valiche était veuve d'un colonel, mort des fièvres au Tonkin. Elle racontait cette mort et les péripéties du cercueil qu'elle ramenait en France. Ce cercueil, mal attaché à la grue qui le débarquait, était finalement tombé à l'eau. Elle se consolait avec le dentiste. Il avait une barbe noire, une figure jaune, des yeux d'almée.
Ce couple vivait en blouse et en bonnet de police. Madame Valiche avait cousu des galons sur son amant et sur elle-même. Elle suivait Clémence dans les bureaux où son aplomb et ses brassards faisaient merveille.
Mais, malgré tant de grâce d’une part et tant d’astuce de l’autre, le convoi restait un convoi idéal, cassant la tête des malades et donnant à l'ambulance l’aspect d’un ministère.
Ce fut cette cour bruyante et encombrée que vit un soir, par la porte large ouverte, un jeune soldat qui passait dans la rue. Il s’arrêta, s’appuya contre une des bornes et jeta sur ce tohu-bohu le regard avec lequel Bonaparte devait observer les Clubs.
Après avoir longuement hésité, il entra et se mêla aux mécaniciens.
Il paraissait si jeune que son uniforme lui donnait un air d’enfant de troupe. Mais ce qui rendait sa jeunesse incroyable, c’était un mince galon de sous-officier, sur la manche de sa petite vareuse bleue. Sa figure, fraîche, animale, bien faite, l’introduisait plus vite que n’importe quel certificat.
Au bout de dix minutes, il aidait tout le monde et savait tout. Il savait même qu’on avait apporté, la veille, le général d’Ancourt, seul hôte d’une des chambres du rez-de-chaussée. Le général était l’ami du chirurgien-chef de la rue Jacob et ce chirurgien avait obtenu que l’hôpital Buffon le lui cédât. On devait lui couper la jambe. Il délirait. Son ami gardait peu d 'espoir.
De groupe en groupe, le jeune militaire finit par rencontrer le docteur Verne qui dressait avec la princesse une liste des membres de l’association.
—Qui êtes-vous? demanda Verne, toujours brusque.
—Guillaume Thomas de Fontenoy, répondit-il.
—Parent du général de Fontenoy?
Ce général était alors en grande vedette.
—Oui, son neveu.
L’effet de la réponse fut immédiat, car le docteur ne perdait jamais sa croix de vue. Elle le guidait, comme l’étoile les mages.
—Diable! s’écria-t-il. Et vous êtes des nôtres?
—Je suis, dit alors le jeune homme, secrétaire du général d’Ancourt. Il n’a, hélas! aucun besoin de mes services, et je m’occupe comme je peux, sans trop m’éloigner de lui.
—Mais c’est le ciel qui vous envoie, s’écria la princesse; le général, si on le sauve, en a encore pour des mois de chambre. Je vous enrôle. Je suis votre général.
Pendant que Verne sentait grossir sa croix, Clémence envisageait les mille ressources du nom magique. Cette femme, qui ne voyait pas les pièges à deux mètres, voyait dans l’avenir. Encore une fois, elle vit juste.
Guillaume Thomas, malgré son nom d’incrédule, était un imposteur. Il n’était ni le neveu du général de Fontenoy, ni son parent d’aucune sorte. Il était né à Fontenoy, près d’Auxerre, où des historiens placent la victoire de Fontanet, remportée en 841 par Charles le Chauve.
Lorsque la guerre fut déclarée, il avait seize ans. Il devint enragé. Il maudissait son âge. Il tenait d’un grand-père, capitaine au long cours, le goût des escapades. II était orphelin et habitait Montmartre avec sa tante, vieille fille dévote qui le laissait courir n’importe où, ne s’occupait que du salut de son âme et se souciait peu de celui des autres.
Trouvant déjà dans le mensonge une antichambre des aventures, Guillaume se vieillissait, racontait aux voisines qu'il allait s’engager, qu’il obtiendrait une autorisation spéciale, et parut un beau jour en uniforme. Il tenait l’uniforme d’un camarade.
Sous le couvert de ce déguisement, il polissonnait, rôdait autour des casernes et de la grille des Invalides.
Il disait à sa tante: «Je prépare l’école de tir». Tout était si sombre, si remué qu’on admettait n’importe quoi.
De fil en aiguille, il lui arriva ce qui arrive aux enfants qui jouent. Il crut au jeu. Il s’attacha un galon.
Personne ne l’arrêtait. Il n’éprouvait aucune crainte. Il se sentait fier de ce que les civils se retournassent sur son passage. Un jour, ayant montré à un cycliste auxiliaire un papier de famille portant le nom de Fontenoy, ce cycliste crut qu’il s’appelait Thomas de Fontenoy réponse affirmative, et joignit désormais ce titre à ses accessoires de jeu.
Vous voyez de quelle race d'imposteurs relève notre jeune Guillaume. Il faut leur faire une place à part. Ils vivent une moitié dans le songe, L'imposture ne les déclasse pas, mais les surclasse plutôt. Guillaume dupait sans malice. La suite montrera qu'il était sa propre dupe. Il se croyait ce qu'il n'était pas, comme n'importe quel enfant, cocher ou cheval.
On l'eut bien surpris en lui démontrant qu'il risquait la prison.
Pour expliquer son immunité bizarre, je citerai l'exemple d'une scène qui se reproduisit vingt fois.
Guillaume passe, place des Invalides, avec madame Valiche. Il raffole d'armes à feu. Il porte un revolver d'ordonnance à la ceinture. Il arbore un calot et un brassard de Croix-Rouge du docteur Gentil, galonnés d'or.
Un capitaine l'arrête. Voici leur dialogue:—Dites donc!—Mon capitaine?—Qu'est-ce que c'est que cette tenue? Vous portez un revolver et un brassard de Croix-Rouge?—Mais, mon capitaine...—Et ce calot? Qu'est-ce que c'est que ce calot?—C'est le callot de Cyr, mon capitaine.—Hein? Vous êtes à Saint-Cyr? Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Comment vous appelez-vous?—Thomas de Fontenoy, mon capitaine.—De Fontenoy? Vous êtes parent du général?—Son neveu, mon capitaine.—On raconte qu'il a tourné l'aile gauche des Allemands.—C'est exact, mon capitaine.—Dites donc, entre nous, je sais bien que la plus grande fantaisie règne dans les tenues, mais ne mettez pas un brassard et un revolver. Choisissez. Mettez l'un ou l'autre. Parce que, ajoute paternellement ce militaire, vous tombez sur moi, mais vous pourriez tomber sur un imbécile.
La princesse entraîna d'office Guilaume dans la ronde. Elle ne quittait plus ce talisman. En quarante-huit heures, elle obtint ce qu'elle essayait d'obtenir depuis quatre semaines. Le nom de Fontenoy ne faisait jamais anti-chambre. On grondait Guillaume, on lui pinçait l'oreille, on lui distribuait de petites claques, et il emportait les permis.
On joignit même au convoi un planton qui savait les mots de passe et qui devait l'accompagner dans ses voyages, sur le siège de la voiture de tête. Cette voiture était celle de madame Valiche et du dentiste, la suivante, celle de la princesse, les autres se plaçaient au hasard. Leurs conducteurs étaient, qui un chemisier, qui un écrivain, qui un oisif.
Ils partirent à onze heures du soir.
Ce qui compliquait encore l'hétéroclite d'une pareille distribution était que le mécanicien de madame de Bormes ayant reçu sa feuille de route, elle avait mis à sa place un pauvre peintre russe qui parlait fort peu notre langue et se faisait chauffeur par amour. La princesse l'aidait à vivre. Il l'adorait. Il menait mal. Mais il n'avait pas à mener vite et suivait la voiture directrice.
Madame Valiche et le docteur Gentil, qui n'avaient jamais eu de voiture, jouissaient de cette promenade et se sentaient en route vers la fortune.
Ils allongeaient leurs jambes sur les caisses de biscuits secs, d'oranges et de Cordial-Médoc, que madame de Bormes emportait pour les blessés. Ils étiraient leurs membres, caressaient leurs galons et s'embrassaient aux caniveaux. À chaque poste la voiture stoppait.
Qui va là? Qui vive? Une ombre menaçante barrait la route. Le planton, jouet mécanique, sautait du siège, parlait à l'oreille de l'ombre, remontait à sa place, et le cortège continuait, déambulait le long des côtes, traversait des villages en ruines.
Un intermède absurde fut que Madame de Bormes, qui partageait son automobile avec Guillaume vit, par la lucarne d'arrière, l'ambulance de l'hôpital illuminée comme une vitrine, rue de la Paix. Le docteur Verne était sur son siège et, seule dans cet éclairage, la femme du radiographe, qu'on soupçonnant d'être la maîtresse de Verne, se tenait assise sur une pile d'oreillers, toute droite.
Elle se jouait un rôle d'ange. Les yeux mi-clos, souriante, une main sur le commutateur, elle apparaissait et disparaissait à son gré, en traversant les campagnes.
Madame de Bormes pria Guillaume de se pencher à la portière et de crier au docteur d'éteindre. Il était périlleux de jouer à l'ange dans ces parages, où la moindre lampe risquait de vous faire fusiller comme espion.
Clémence et Guillaume se comprenaient. Ils collaient leur nez aux vitres comme des enfants qui convoitent une pâtisserie.
Ils entraient dans les coulisses du drame. La scène se rapprochait, et ils dévisageaient cette solitude, ces arbres à droite et à gauche, cette nuit encombrée de canonnade. Ne ressemblaient-ils pas à ces mélomanes du poulailler, écoutant Stravinsky, penchés sur un gouffre noir.
Le trajet interminable ne les fatiguait pas. Ils supportaient l'odeur brune du charnier, le bruit monotone de l'horizon qui s'écroule.
Bientôt ce bruit ne serait plus celui d'une porte cochère qu'on entend du cinquième étage. Il ébranlerait la voiture, l'envelopperait de lueurs. La princesse et Guillaume, chacun à part soi, espéraient cette grande minute.
Quelle loi mystérieuse rassemble un Guillaume, une madame Valiche, une princesse de Bormes comme le vif-argent? Leur esprit d'aventure accourt se rejoindre du bout du monde.
Soudain, la voiture directrice prit une traverse et s'immobilisa. On distinguait une grille et des pilastres. Que se passait-il? Une chose simple. Verne avait une propriété aux environs de Paris. Il voulait y porter une centaine de pots de géranium. Sans souffler mot à la princesse dont il redoutait les sarcasmes, il avait rempli les voitures de pots, en cachette, et convenu avec madame Valiche qu'on ferait cet immense détour.
Donc, au lieu de se rapprocher des lignes, on s'en écartait.
Lorsque la princesse de Bormes connut la manœuvre, elle devint hors d'elle-même. Le docteur déchargeait ses géraniums. Elle le saisit par la manche. Mais, au moment où elle allait éclater en reproches, il tourna vers elle une figure si drôle, qu'elle éclata de rire. Il portait, en effet, des lunettes dont le masque de caoutchouc lui faisait le profil grec. Ce rire le sauva. La princesse ne pouvait le vaincre. Elle alla rire aux larmes dans l'automobile. Ce rire fou dura tant que le docteur et ses acolytes transportèrent les pots. Il se calmait, lorsque Verne, confus, vint lui présenter des excuses. Elle rit de plus belle.
—Voilà, pensait Guillaume, une femme avec qui on peut s'entendre. Elle entrait dans sa partie. Il plaignait sa tante dévote.—Croyez-vous en Dieu, madame? lui demanda-t-il.—Oui, répondit Clémence; surtout quand j'ai peur. Tenez, par exemple, en chemin de fer.
Ils atteignirent M... à l'aurore.
La rue, à pic, était pleine de monde. L'évêque s'y dépensait déjà, en camail. Il ne quittait cette rue que pour sa chaire. Il était ambitieux. Il aimait la pompe et les honneurs. Aussi ne perdait-il pas un pouce de sa gloire.
Cet homme théâtral se tenait là, debout, relevant haut sa robe, montrant ses mollets violets, comme si le flot allemand parti eut laissé des flaques.
Il avait galvanisé la ville, étouffé le maire, et régnait comme un capitaine à son bord.
Les femmes baisaient son améthyste, les hommes attendaient ses ordres. Beau et gonflé, il était un fabuleux fuchsia.
Sur le passage du cortège qui coupait sa ville, il fronça le sourcil et retint sans peine l'aspect des véhicules. La princesse eut bien voulu recevoir sa bénédiction, mais Gentil était libre-penseur. Il ne croyait même pas aux tables tournantes comme madame Valiche que cette incrédulité complète émerveillait.
—Le monstre, disait-elle, il ne croit à rien.
—Si, madame, répondait le dentiste d'une voix méprisante, je crois. Je crois aux vibrations de l'éther.
L'évêque leur semblait ridicule.
—Il est en robe de bal dès le potron-minet, s'écriait madame Valiche.
—Bien le bonjour, Dominus vobiscum amen, marmotta le docteur, et leur automobile entraîna les autres sous le regard courroucé du grand vieillard.
On peut brûler une ville; on ne brûle pas un évêque. Ils payèrent cette faute le surlendemain. Pour le moment, le plus ennuyé était un séminariste. Il cherchait son frère dont il était sans nouvelles et avait obtenu de suivre le convoi. Il se pelotonnait sur le siège de la dernière automobile, mais l'œil d'aigle de l'évêque, au passage, avait compté tous les boutons de sa soutane. Il se sentait perdu. Madame Valiche y pensa.—Pauvre vobiscum, dit-elle au docteur, il doit être dans ses petits souliers. Elle appelait vobiscum les prêtres. Mais le docteur dormait. Madame Valiche l'enveloppa d'un châle et prit sa main morte.
Le ciel était rose. Les coqs chantaient. Le canon secouait les vitres. Les talus, les fumées, les caissons, les chevaux étaient roses. Au bord d'un champ de betteraves roses, des dragons sans pudeur étaient accroupis et montraient des lunes roses. D'autres, en chemise, se débarbouillaient. Le passage de ces femmes les stupéfia. La princesse, qui agitait sa main, vit longtemps leurs figures roses avec des yeux ronds et des bouches ouvertes.
—Les coulisses, se disait-elle. Voilà les acteurs, les figurants qui s'habillent.
De pommier en pommier, de poste en poste, ils arrivèrent à une bourgade où l'on transportait les blessés sous une tente ronde, dressée sur la place comme un cirque. La voiture de madame Valiche s'arrêta. Elle ne cherchait pas le feu, elle en cherchait les victimes.
De jeunes médecins accueillirent aimablement, quoique avec surprise, ce renfort inattendu. On ouvrit une caisse, on distribua des bouteilles et on prévint le médecin-chef. Le médecin-chef vit ces civils d'un mauvais œil. Il refusa brutalement les blessés que lui demandait la princesse de Bormes.
—Non, madame! criait-il. La paille, c'est le luxe des blessés. Ils n'ont besoin de rien d'autre. D ailleurs,qu'on laisse donc les blessés tranquilles.Les blessés, ce seral'encombrementde cette guerre.
Tous les membres du convoi écoutaient, sans souffler mot. La princesse était prête à rompre. Mais la vulgarité mâte la vulgarité. Le major n'était sensible qu'à cela. Il haïssait le charme de Clémence. Madame Valiche le conquit. Elle plaça le nom de Guillaume avec un bonheur extraordinaire. Le major devint un autre homme. Ses aides se détendirent. Le major refusait de donner ses blessés, mais il permettait qu'on leur distribuât des douceurs et qu'on les pansât. Il indiquait une ferme à neuf kilomètres où les blessés étaient si mal qu'on ne manquerait pas de les céder.
Sous la tente, une trentaine de martyrs agonisaient par terre sur des bottes de paille. Un parfum sans nom, fétide, douceâtre, à quoi la gangrène ajoutait son musc noir, tournait le cœur. Les uns avaient le visage gonflé, jaune, couvert de mouches; d'autres le teint, la maigreur, les gestes de moines du Gréco. Tous semblaient sortir d'un coup de grisou. Le sang se caillait sur les uniformes en loques et ces uniformes n'offrant plus ni teinte exacte ni contour, on ne pouvait comprendre qui étaient les Allemands et qui les nôtres. Une grande stupeur les mariait.
En pénétrant dans un tel lieu, madame de Bormes craignit de se trouver mal. Elle fit un effort surhumain pour reprendre son équilibre. N'était-elle pas arrière-petite-fille d'un homme qui, plutôt que de se rendre, broya un verre et l'avala.
Une véritable surprise fut madame Valiche. Elle venait de rejoindre son élément. Cette Morgue la transfigurait. Elle plaisantait, employait le vocabulaire des casernes, préparait des bandes et des seringues, coupait des capotes, enroulait, piquait, refusait ou donnait de l'eau.
—Hop! ma petite, cria-t-elle à la princesse, aussi gauche qu'aurait pu l'être madame Valiche dans un bal, hop! au travail! Passez-moi les ciseaux. Mais non, ne déboutonnez pas. Coupez! coupez! c'est la princesse qui paye. Pas vous, la princesse; l'autre.
Elle riait, à genoux auprès d'un débris.
Le dégoût de madame de Bormes lui fit presque regretter son entreprise. Mais elle s'aperçut que le mot de madame Valiche portait, que les jeunes majors la traitaient en collègue, et que c'était elle, la princesse, qui marquait mal.
Elle chercha, des yeux, Guillaume. Guillaume se souciait peu de charité chrétienne. Fort de son nom, il visitait le magasin et réquisitionnait des révolvers.
Ils repartirent le soir pour la ferme. Il pleuvait et il faisait froid. Cette ferme était en rase campagne. Sa cour, bossue au milieu, envoyait l'eau boueuse dans les étables. Ces étables abritaient une ambulance allemande, prisonnière. Il n'y avait que des blessés ennemis.
Les conciliabules se firent sous la pluie, à la lumière d'un falot que balançait le médecin-chef mal réveillé. Il ne demandait pas mieux que de voir, disait-il, partir cette vermine.
Le major allemand tenait une fourche et une lanterne. On ne distinguait pas les blessés dans l'ombre. Il fouillait avec sa fourche. C'était son système de triage. Les plus à vif criaient le plus. Il remettait leur fiche au dentiste. On sortait alors ces malheureux de la fange et on les portait dans la cour.
L'un d'eux, couché sur une civière, était éclairé au visage-par un des phares. Il était jeune. Il vivait, les deux mains arrachées. Il attrapait avec sa langue une petite chaîne qu'il portait au cou et il en prenait les médailles dans sa bouche. Sans doute demandait-il un miracle: Se réveiller dans son lit, en Allemagne, et avoir ses mains. Le major lui ôtait les médailles de la bouche en accrochant la chaîne avec une des cornes de la fourche. Le mutilé laissait faire et recommençait.
Lorsqu'on mit ce pauvre être debout, il eut un réflexe terrible. Voulant saisir les tringles de cuivre de l'ambulance, il dressa ses moignons. Les infirmiers le hissèrent, évanoui.
—Ouf! disait notre major au major prussien, vous content? fous gondent? prononçait-il pour l'aider à comprendre. Mais le prisonnier se mordait les lèvres et donnait ses instructions par signes.
—C'est ennuyeux, dit à la princesse madame Valiche, en rentrant ses mèches sous sa coiffe avec des mains dégoûtantes—Bourriches pour le Val-de-Grâce. Nib pour le Jacob. C'est partie remise.
La princesse admirait presque cette femme.
—Mais, madame, lui demanda-t-elle, avec une naïveté qui passait auprès des gens du monde pour de la noirceur, quand il n'y a pas la guerre, que faites-vous?
—Moi? je monte à cheval au Bois le matin. Harnais blanc, parmes aux oreilles. Ritz de cinq à sept. Je déclame. Je prends des leçons avec Romuald. Je déclame aux samedis du Petit-Palais, au club des aviateurs honoraires. N'allez pas croire que je porte toujours la blouse. J'ai mon genre. J'aime les robes charmeuse, le bracelet de cheville, les bouquets de violettes un peu fanés et les chapeaux de feutre avec des plumes Rembrandt. Connaissez-vous LA FIANCÉE DU TIMBALIER?
Madame de Bormes descendait en scaphandre au fond des mers. Madame Valiche lui ouvrait des labyrinthes.
—Ollé! Ollé! termina cette femme. Je retourne aux boches.
Elle pirouetta sur ses talons en esquissant un pas espagnol.
—J'ai connu Gentil au bal des Cure-Dents, savez-vous, dit-elle, à la porte de l'étable, en prenant l'accent belge.
—Il portait le costume boër et moi j'étais en Carmen. Un œil noir te regarde.
Elle disparut.
La princesse de Bormes ne pouvait imaginer madame Valiche ailleurs que sur des routes, la nuit, les mains dans les poches de sa capote d'homme, ou, le jour, vidant des vases. Elle croyait avoir beaucoup voyagé, connu des gens en musse, mais elle ne se rendait pas compte qu'elle emportait autour d'elle son atmosphère comme la terre, et, comme la terre, elle avait peine à croire les autres mondes habités.
Ce personnage d'un côté, tant d'horreur de l'autre, étaient une dure épreuve. Car, quels que soient l'esprit, l'excentricité, l'assurance d'une femme du monde, voire blâmée par le monde, elle évolue tout de même sur une scène d'amateurs, et le premier contact avec un vrai théâtre paralyse l'aisance de ses mouvements.
La princesse devait se reprendre vite. Elle n'était pas femme à supporter un échec. Il ne fallait pas rester au milieu de cette ferme comme un reproche. Il fallait rire de madame Valiche et se mettre à la besogne. En une minute sa décision fut prise. Elle brisa ses liens. Et, lorsque madame Valiche sortit de l'étable en s'écriant: «J'ai un beau cul-de-jatte!» la princesse lui dit d'une voix claire: «Voulez-vous que je vous aide à le transporter.»
Au retour, dans l'automobile, Guillaume vida ses poches, pleines de chargeurs allemands et de pattes d'épaulettes. Il montrait cette sinistre collection à madame de Bormes.
D'abord déçue, comme une débutante, par la puanteur des coulisses, elle s'habituait peu à peu à cette puanteur.
Elle avait sommeil. Guillaume pas. Il lui installa des coussins et s'endormit avant elle.
Sa tête pendait, sa langue dépassait ses lèvres entr'ouvertes. Sa main qui reposait sur la poignée de la portière tomba lourdement. Il ressemblait aux blessés.
Madame de Bormes s'endormit à son tour.
Dix minutes d'arrêt, buffet! Tout le monde descend!
Madame Valiche ouvrait la portière.
—Où sommes-nous? demanda Clémence, le corps à moitié sorti du songe.
Guillaume sauta de son rêve sur la route.
—Nous arrivons à M..., belle princesse, et nos blessés crient que c'est un bonheur.
En effet, dans la nuit froide, on entendait une plainte étrangère, des imprécations, des coups contre des parois.
—Ils souffrent, dit Clémence. La route est pleine de trous.
—Ça ne vous empêchait pas de dormir. Et c'est pour leur bien. On les mène au dodo. Us ne savent pas leur veine. Mais le chiendent n'est pas là. Nous sommes en panne. Cinq véhicules sans essence!
C'était exact. Il n'y avait pas une minute à perdre. Il fallait que la voiture de la princesse et celle de madame Valiche allassent chercher de l'essence. Or, renseignements pris, l'évêque seul pouvait en permettre la réquisition. Il était six heures du matin. Les plaintes des blessés décidèrent madame de Bormes. On crut habile d'emmener le séminariste qui n'avait pas trouvé trace de son frère. On le poussa dans la voiture où somnolait Gentil, et on se rangea en face du perron de l'évêque. La princesse sonna. Une vieille bonne vint ouvrir. Un jeune prêtre la suivait. Madame de Bormes lui exposa leur gêne. Le jeune prêtre qui boutonnait sa soutane, s'apitoyait et priait la bonne de sortir du pain et des confitures, pendant qu'il prévenait Monseigneur.
Monseigneur, toujours sur la brèche, avait entre ses persiennes, reconnu des épaves de la cavalcade. Il s'habilla descendit quatre à quatre, et, sans vouloir entendre un mot, foudroya Clémence. Il était pâle de colère. Sa semonce portait sur leur passage, la veille. Luiseuldélivrait des ordres de convoi. Il avait un contrôleabsolusur le travail du Service de Santé. Il se souciait des fiches comme de sa première culotte et il ne donnerait pas une goutte d'essence.
—Ah! s'écriait cet homme bon, mais aveuglé par Richelieu et qui, de toutes façons,voyait rouge,—ah! vous me passez sur le ventre. Eh bien, soit. Débrouillez-vous.
Venez, dit-il sèchement au jeûne prêtre. Puis, laissant la princesse, il traversa le vestibule et ouvrit la porte sur la rue.
Hélas, une apothéose l'attendait.
Pendant le chemin du retour, Madame Valiche et Gentil avaient vidé le fond des caisses. La voiture empilait un désordre et une saleté de wagon-restaurant. Ils étaient ivres de Cordial-Médoc. Leur tendresse ne se dissimulait plus. L'évêque, de son perron, vit ce couple vautré, les bouteilles, le séminariste. Il eut un haut-le-corps. Madame Valiche ouvrait un œil de folle.
—Vite, mon chéri, vite, cria-t-elle au docteur, donne ta bouche, voilà les curés!
Madame de Bormes, sortie à son tour, n'aperçut que le dos de l'évêque. Il s'éloignait vers la cathédrale sous une petite pluie fine. Il se retroussait, comme la veille, à pleines mains.
Ni madame Valiche, ni Gentil n'étaient en état de comprendre ce que leur conduite avait d'infâme.
Pendue au cou de son amant, madame Valiche chantait Manon. Le séminariste sanglotait. Il y avait dans ce spectacle pluvieux quelque chose d'irréparable.
Guillaume sauva tout. Il était allé chez le maire, avait nommé Fontenoy. Le maire, ravi qu'on reconnut son pouvoir et qu'on négligeât l'évêque, avait donné bidons sur bidons.
On enleva le couple orgiaque. Il dormait. On remplit les réservoirs, et le cortège de plaintes se remit en marche.
Souvent, dans la suite, madame de Bormes, sur les routes noires, en entendant ces plaintes, était prise de scrupules. Elle se demandait si, pour se dépenser, elle n'achevait pas des moribonds. Les routes, de plus en plus longues entre les lignes et la capitale, étaient défoncées par les tracteurs. Chaque secousse représentait pour ces hommes un enfer. Ne valait-il pas mieux les abandonner sur place malgré le manque de soins? Ils mourraient tranquilles.
Mais, lorsque ayant rempli l'ambulance de la rue Jacob, elle leur rendait visite soit à l'hôpital Buffon, soit aux Peupliers, soit au Val-de-Grâce, elle comprenait que son plaisir n'était pas criminel.
Cette femme admirable, indiquant à elle seule aux chefs civils et militaires le sens d'une organisation qui ne se fit que longtemps après, se cherchait des excuses.
Sa fille sur pied, Madame de Bormes réintégra son appartement, avenue Montaigne. Elle faisait la navette entre l'avenue et l'hôpital, quelquefois même partant directement de chez elle pour rejoindre le cortège aux portes de Paris.
Guillaume était l'enfant gâté de la maison. Il y avait une chambre, ce qui lui évitait de retourner chez sa tante, à Montmartre, après les randonnées trop lourdes. Du reste, sa tante était loin de son esprit. Guillaume lui apparaissait dix minutes par semaine, prétextant un poste d'agent de liaison.
Il disait: «J'ai une liaison, ma liaison», comme jadis les mauvais sujets. Il remplissait sa chambre de pointes de casques et de morceaux d'obus.
Ce fut à Reims que Clémence de Bormes et Guillaume eurent le baptême du feu. En y arrivant, des collines, on la voyait en bas, comme le bûcher de Jeanne d'Arc. Sa fumée sombre s'étalait, plate, aussi loin que celle des paquebots sur la mer.
Dans la ville l'herbe poussait, des arbres sortaient par les fenêtres. Les immeubles ouverts en deux montraient le papier à fleurs des chambres. L'une avait encore sa commode, un cadre sur un mur. Le lit pendait au bord d'une autre.
La cathédrale était une montagne de vieilles dentelles.
Les médecins militaires, que le bombardement intense mettait dans l'incapacité d'agir, attendaient une accalmie dans la cave du LION D'OR. Trois cents blessés remplissaient l'hospice et l'hôpital. Reims se trouvant, en cas de guerre, sous la protection d'une ville qui ne s'en souciait pas, ne pouvait ni évacuer, ni nourrir personne. Les blessés mouraient de leurs blessures, de la faim, de la soif, du tétanos, du tir. La veille, à l'hôpital, on venait d'apprendre à un artilleur qu'il fallait lui couper la jambe sans chloroforme, que c'était la seule chance de le sauver, et il fumait, blême, une dernière cigarette avant le supplice, lorsqu'un obus réduisit le matériel chirurgical en poudre, et tua deux aides-majors. Personne n'osa reparaître devant l'artilleur. On dut laisser la gangrène l'envahir comme le lierre une statue.
Ces scènes se répétaient dix fois par jour. Chez les Sœurs, on avait, pour cent cinquante blessés, une tasse de lait rance et une moitié de saucisson. Un prêtre, dans une longue salle trouée, administrait de paillasse en paillasse et, pour mettre l'hostie dans les bouches, desserrait les dents avec une lame de couteau.
Les services que pouvait rendre le convoi étaient minces, mais les majors chargeaient Gentil de fiches appelant au secours. On vivait sous la tonnelle de nos projectiles qui passaient avec un bruit d'express et des obus allemands ponctuant la fin de leur paraphe soyeux d'un pâté noir de foudre et de mort.
Le désarroi de cette ville était à son comble, ses nerfs à bout. On ne voyait qu'espionnage et on fusillait vite. La Princesse, Madame Valiche et Guillaume, rencontrèrent une patrouille qui menait bel et bien le peintre russe au mur. On l'avait trouvé, dessinant la cathédrale. Le nom magique le sauva et empêcha de lui adjoindre d'autres membres du cortège.
Cette atmosphère intenable vivifiait Clémence et Guillaume. Ils secondaient Madame Valiche dont le zèle ne connaissait plus de bornes et qui émerveillait les deux ambulances.
Elle proposa d'emplir les voitures de blessés. On la laisserait à Reims avec le docteur et on viendrait le lendemain prendre une nouvelle charge. La princesse et Guillaume voulurent rester aussi.
—Ma voiture vide, dit Clémence, peut contenir deux hommes. Il m'est impossible de prendre leur place.
Ils couchèrent sous des couvertures, dans la cave du LION D'OR. La ville recevait les obus comme un navire les vagues d'une tempête. Ils l'ébranlaient chaque fois jusqu'à l'âme.
Les pièces ennemies visaient le gazomètre. Elles tournaient autour, tâtonnaient avec l'hésitation d'un aveugle qui cherche un bouton de porte. Ce danger achevait de mettre les nerfs à vif.
Guillaume admirait la bravoure de Clémence de Bormes, laquelle admirait la sienne. Or, la bravoure de Guillaume était de l'enfantillage et celle de la princesse de l'inconscience. Ils en eurent la preuve. La princesse avait supporté le pire. Elle avait vu un cheval tourner l'angle d'une rue en boitant dans ses tripes. Elle avait vu un groupe d'artilleurs foudroyés à leur pièce. Mais elle se croyait invulnérable.
Seule femme, ou presque, dans cette ville, elle imaginait on ne sait quelle galanterie de la mort. Elle la coudoyait, sans la craindre.
Mais, lorsqu'allant de l'hôpital à l'hospice, elle vit, à cinquante mètres, une pauvre Rémoise et sa petite fille atteintes par le feu du ciel, comprenant soudain que les obus n'épargnent point les femmes, elle fut prise d'une de ces peurs qui s'abattent sur les natures riches. Elle se mit à crier, à courir en tous sens, à appeler Guillaume.
Guillaume qui, en furetant dans les décombres, venait d'être soufflé roulé, et s'en tirait indemne avec un coup de poutre au genou, arrivait en boitant. Il était vert.
Clémence se tordait les mains. Elle parlait de sa fille, s'accusait d'être une mère indigne, suppliait Guillaume de l'emmener à la minute.
C'était moins commode à réaliser qu'à dire. Les automobiles ne seraient de retour que le soir.
Le reste de la journée fut infernal. Madame Valiche soignait Clémence qui tremblait de tous ses membres.
Les voitures revinrent, sauf une. Celle de l'oisif. La bande le surnommait: le parasite. Les Allemands avaient pointé leur tir sur le convoi, fourmilière suspecte qui déambulait au flanc de la colline. Les obus cherchaient à prendre les voitures comme des pions. Enfin, un d'eux avait fait dame sur celle de l'oisif, et il n'en restait pas trace.
Il fallut attendre que l'obscurité cachât le départ.
La princesse refusait d'attendre. Comme le peintre russe tournait la mise en marche, une marmite, visant le gazomètre, tomba dans la maison derrière laquelle stationnait l'automobile. Ils furent couverts de plâtre et les vitres volèrent en éclats.
C'est donc dans une voiture glorieuse mais inconfortable que Clémence et Guillaume s'éloignaient de Reims, sans craindre les zigzags du Russe.
L'air vif les fouettait et ranimait la princesse.
Alors Guillaume entendit cette femme incorrigible murmurer:—Retournons, retournons; c'est ridicule d'avoir eu peur.
Il y a des gens oui possèdent tout et ne peuvent le faire croire, des riches si pauvres et des nobles si vulgaires, que l'incrédulité qu'ils suscitent finit par les rendre timides et leur donne une attitude suspecte. Sur certaines femmes les plus belles perles deviennent fausses. Par contre, sur d'autres, les perles fausses paraissent véritables. De même, il existe des hommes qui inspirent une confiance aveugle et jouissent de privilèges auxquels ils ne peuvent prétendre. Guillaume Thomas était de cette race bienheureuse.
On le croyait. Il n'avait aucune précaution à prendre, aucun calcul à faire. Une étoile de mensonge le menait droit au but. Aussi n'avait-il jamais le visage préoccupé, traqué, du fourbe. Ne sachant ni nager, ni patiner, il pouvait dire: Je patine et je nage. Chacun l'avait vu sur la glace et dans l'eau.
Une fée spéciale jette ce sort à la naissance. Certains réussissent, au berceau desquels aucune fée n'était venue, sauf celle-là.
Il n'arrivait jamais à Guillaume de faire son examen, de penser: «Comment en sortirai-je?» ou: «Je triche», ou: «Je suis un misérable,» ou «Je suis un habile homme». Il allait, mêlé à sa fable, étroitement.
Plus il vivait son rôle, plus il s'y incorporait, plus il y apportait de feu et cette franchise qui persuade.
Depuis quelque temps, il possédait Un jouet nouveau: raconter la mort de ses cousins sous les yeux de leur père. Son récit absurde était dessiné naïvement et colorié comme une image d'Épinal.
À l'exemple de ces images, sa synthèse frappait et semblait plus réelle que la réalité. Il touchait en ses auditeurs ce qui reste en chacun de nous d'enfantin. Parfois, il rehaussait l'image d'un peu d'or. Il s'y prenait lui-même. Ses yeux se remplissaient de larmes. On ne pouvait l'entendre sans s'émouvoir.
N'ayant jamais à observer la prudence qui perd les coquins, il racontait cet épisode héroïque, chez la princesse, à table, devant des hommes rompus à l'exercice. Il roulait civils et militaires, tant il est vrai que, même fausse, la vérité sort de la bouche des enfants.
Paris se repeuplait. Un à un revenaient ceux qui l'avaient déserté à toutes jambes. Chacun s'excusait de ce départ auprès de ceux, fort rares, qui n'étaient pas partis. Les uns prétextaient leur service, d'autres leur petite fille, d'autres leur vieille mère, d'autres leur importante personne que les Allemands eussent prise comme otage, d'autres le devoir national.
Pesquel-Duport, directeur duJour, que ses intimes appelaientLe directeur, un des dix du cercle de la princesse de Bormes, essayait de lui prouver qu'elle avait eu tort, bien que les circonstances lui donnassent raison, que la destinée avait, pour une fois, été aussi folle et aussi aimable qu'elle, et que Klück avait beau n'être point entré à Paris, il y était entré tout de même, en principe.
En principe. C'est justement parce que Clémence manquait de principes qu'elle était extra-lucide, et c'est aussi par son manque de principes que la construction de notre succès échappait au bon sens.
D'habitude, les intimes qui reviennent dans une demeure détestent y trouver une figure neuve. Mais Guillaume fit exception à la règle.
—J'ai beaucoup connu monsieur votre père à la Chambre, lui dit Pesquel-Duport.
Enfant gâté il était, enfant gâté il resta. Gâté d'un plus grand nombre.
Il avait dit à Clémence qu'il souffrait de son genou à cause d'un éclat de l'obus qui avait tracassé la cuisse du général d'Ancourt. Cet éclat devint une action d'éclat. Son héroïsme lui valait place d'homme et et son image d'Épinal lui ouvrait les cœurs.
Car, non par ruse, mais par amour-propre, il n'avait jamais laissé voir la surprise de ses premiers voyages aux lignes.
D'ailleurs, Reims était un récit de la princesse. Il le lui laissait. La vérité lui donnait les malaises du mensonge. Reims ne l'intéressait pas, le dérangeait plutôt.
Le meilleur public de Guillaume était la fille de Madame de Bormes, Henriette. N'avons-nous pas dit qu'elle était de race spectatrice. Jusqu'alors un seul personnage, sa mère, brûlait les planches. Maintenant, elle en contemplait deux.
Élevée sans la moindre superstition des castes, des titres, des richesses, Henriette avait toujours, vu sa mère juger les hommes d'après leur mérite, et mettre des artistes sur le même rang que des souverains. Mais elle était fort jeune, sortait peu, et avait rarement l'occasion de rencontrer des hommes exceptionnels.
Grâce à la guerre qui favorise les rencontres d'accident de chemin de fer, non seulement elle voyait un de ces hommes, mais il avait son âge et ils vivaient côte à côte.
Inutile de consigner l'effet, sur cette âme naïve, des récits qui amollissaient la vieille classe.
Elle aimait Guillaume. Elle le confondait avec sa mère dans ses pensées, et, comme sa mère le traitait en fils, elle ne voyait à cette confusion rien de coupable.
La princesse, nous l'avons dit, perçait les murailles; elle ne lisait pas dessus. Elle ne s'apercevait aucunement de ce merveilleux mécanisme: une rose qui s'ouvre. Guillaume non plus. Mais la jeunesse a ses maladies contagieuses. Guillaume, l'artificiel, était sans artifice. Son cœur intact comprenait, lui, à des profondeurs où son esprit enfantin ne pouvait descendre.
Guillaume apprenait gloutonnement la vie, depuis qu'il avait mis le pied dans la cour de l'hôpital. Il datait de cette cour. Sans se féliciter le moins du monde de sa chance, il s'enrichissait, se développait, profitait chaque jour davantage.
Tout homme porte sur l'épaule gauche un singe et, sur l'épaule droite, un perroquet. Sans que Guillaume s'y employât, son perroquet répétait le langage d'un monde privilégié, son singe en imitait les gestes. Aussi ne courait-il pas le risque des gens excentriques, une semaine adoptés et rejetés par le monde. Il y creusait sa place et paraissait son nom l'accréditant, y avoir gran toujours.
Un seul intime voyait Guillaume d'un assez mauvais œil. C'était le directeur.
Il était amoureux fou, depuis cinq ans, de la princesse de Bormes. Le génie de ce journaliste n'était qu'une longue patience. Il avait vouluLe Jour; il l'avait. Il avait voulu devenir riche; il l'était. Il voulait épouser cette veuve, encore jeune, et dont les lumières éclatantes, éteintes par le milieu mondain, aideraient son œuvre et scintilleraient dans le monde intellectuel.
Pesquel-Duport croyait au monde intellectuel. Il était de l'époque des salons. Il en souhaitait un. Il ignorait que le palmarès officiel ne porte que les comédiens et les fantoches de l'art, et que ses ouvriers restent dans l'ombre. Il se rêvait une table chargée de fleurs, de cristaux; les femmes les plus élégantes, les hommes les plus illustres autour, et Clémence au milieu, en face de lui.
La princesse répondait à ses prières:—Mon cher directeur, attendez. Attendons. Je mentirais en disant que je vous aime d'amour. Du reste, ni vous ni personne. Mais vous êtes, certainement, de tous mes hommes, celui qui me déplaît le moins.
Elle était sincère. Elle ne trouvait pas laide cette figure. Pesquel-Duport avait cinquante-trois ans et une chevelure toute blanche.
Il se jugeait de première force. Il l'était dans le monde de la lutte, mais il était naïf pour l'esprit de finesse profonde, si rare dans les hautes places parce que cet esprit empêche choisir.
Un homme vraiment profond s'enfonce, il ne monte pas. Longtemps après sa mort, on découvre sa colonne enfouie, d'un seul bloc ou, peu à peu, par morceaux. Tandis que ces grandes intelligences médiocres, faites de coup d'œil et d'ironie, montent sans encombre jusqu'à la petite corniche du pouvoir.
C'est la naïveté de cet ambitieux que goûtait Clémence. Car si elle n'était pas un cerveau profond, du moins possédait-elle, comme certains insectes, une trompe qu'elle envoyait, sans méthode, mais profondément, au cœur des choses.
Ainsi cette folle portait-elle les verdicts de Tirésias.
Pesquel-Duport constatait cette faculté sans la comprendre et se trouvait fort aise de suivre ses conseils. Mais où il tombait juste, ce que son coup d'œil lui permettait de saisir, c'est que les femmes très intelligentes possèdent d'habitude une intelligence masculine qui les désaxe et perturbe leur individu, tandis que la princesse restait la femme-type, et ne devait ses ressources qu'à son propre sexe.
Il la voyait nue et primitive, une Eve mangeant la pomme qui lui plaît et quittant, contente, le Paradis, maison tout arrangée.
Pesquel-Duport savait la princesse de mœurs irréprochables. Cette certitude ne l'empêchait pas d'être jaloux.
Le commerce de Chérubin avec la Comtesse, de Jean-Jacques avec Madame de Warens, de Fabrice avec la Sansévérina, lui gâtaient les rapports entre Clémence et Guillaume. Il croyait Guillaume amoureux de sa protectrice et la protectrice flattée.
Là, son coup d'œil le trompait. Guillaume, éveillé par Madame de Bormes, sorti par elle de l'enfance, reportait ces trésors sur Henriette. La princesse l'étourdissait un peu. Chez Henriette, il la retrouvait, mais de plain-pied.
De temps en temps, cet acteur exquis descendait dans l'ombre de la salle s'asseoir auprès d'Henriette et applaudir sa mère. Aussi Henriette ressemblait-elle à ces épouses qui reçoivent, après le spectacle, des marques de tendresse que leur mari destine à la danseuse étoile.
Guillaume embellissait cette petite fille des séductions de la princesse, et comme elle était séduisante, il n'avait aucun effort.
La princesse de Bormes rouvrait et redécorait son appartement, laissé en friche à cause de la guerre. Elle ne dosait pas ses plaisirs. Celui de maîtresse de maison nuisait à ceux de l'héroïsme. Elle ne suivait plus régulièrement le convoi, se contentant de prêter l'automobile. Elle peignait, trottait, vernissait et achetait. Guillaume dînait presque chaque jour avenue Montaigne, en dehors des voyages.
Ces voyages devenaient beaucoup moins simples. Les services s'organisaient, et rien ne semble, en France, plus louche que de n'être sur aucun registre.
Au troisième bureau, il arrivait qu'on accueillît fort mal les quelques officiers évadés après d'affreux périls.Ils n'étaient plus sur les registres.
Ce convoi fantôme agaçait, mais expérimentait gratuitement. On ne le supprimait donc pas; on mettait des bâtons dans ses roues.
Guillaume continuait d'ôter ces bâtons. L'hôpital s'accrochait à lui comme à une bouée.
On suivait les phases de la lente agonie du général d'Ancourt. On redoutait une fin qui, sans nul doute, rendrait son pseudo-secrétaire aux cadres.
Un soir, à six heures, on attendait Guillaume auquel, maintenant, la Place confiait le mot d'ordre.
Guillaume avait bu punch sur punch avec des cyclistes des Invalides. Il était ivre. Il chantait à tue-tête ce mot que la France cache dans son corsage, mourant plutôt que de se le laisser prendre.
Un vieil infirmier bénévole, le comte d'Oronge, outré, empoigna Guillaume au collet et le secoua. Guillaume, se débattant, traita ce vieillard d'imbécile. La cour formait le cercle et personne n'osait donner tort au neveu du général.
Enfin, après que le comte d'Oronge, blême de rage, eut envoyé Guillaume rouler à terre, Guillaume se releva, menaça Verne et sortit en criant qu'on aurait de ses nouvelles.
On essaya de calmer le comte qui répétait comme une mécanique: Galopin! Galopin! et, dans le trouble, personne n'ayant retenu le mot fatal, le convoi ne put se mettre en route.
Le docteur, après huit heures, téléphona chez la princesse. Elle attendait Guillaume pour dîner; il n'était pas là.
Ce téléphone mit la princesse et Henriette aux cent coups. Elles croyaient Guillaume rue Jacob et le virent sous un autobus. À neuf heures, elles téléphonèrent à Verne. Il ne souffla mot de la scène et se contenta de dire que Guillaume était venu et reparti.
Pesquel-Duport qui dînait, les plaisanta doucement; puis, resté seul avec Clémence, lui reprocha de se mettre à l'envers pour un collégien. Qui était-il au juste? D'où venait-il? D'où sortait-il?
—Comment, s'écria-t-elle, vous savez, je suppose, le nom qu'il porte.
—Qui continuait le directeur, vous prouve qu'il le porte?
Madame de Bormes interloquée, se dit pour la première fois, qu'elle ne possédait sur Guillaume aucun renseignement exact. Mais outre que sa réussite tenait lieu de papiers, elle ne voulut pas avoir l'air en faute.