CHAPITRE IX

Foulani (Foulbé, Peul).

Foulani (Foulbé, Peul).

Foulani (Foulbé, Peul).

Le Baghena ne forme, à proprement parler, qu’une partie de la région nommée el-Hodh, qui, limitée au nordpar le Sahara, est déjà dans sa moitié méridionale plus favorisée par la nature et forme un pays fertile, propre au labour et au pâturage. Il n’est donc pas étonnant que des combats aient eu lieu de tout temps pour sa possession, ce qui ne l’a pas empêché de se trouver toujours dans un état relativement très prospère ; les adroits Assouanik ont su s’allier à temps aux différents partis dominants, que ce fussent les Arabes, les Foulbé ou les Bambara, de sorte que leur pays n’a pas subi les dévastations qui sont ailleurs les suites des querelles et des dissensions intérieures.

J’ai souvent mentionné déjà les Foulbé ou Foulani. Il est en effet impossible de voyager dans le Soudan sans se trouver en contact avec ce peuple. Son extension est extraordinaire. De Ouadaï dans l’est jusqu’à Saint-Louis sur l’Atlantique, on le retrouve partout, groupé en masses et formant une classe dominante, ou en communautés isolées, mais jouissant encore d’une grande influence. Tel est ce peuple sur l’origine encore incertaine duquel on a tant écrit. Timbouctou, le Niger et le lac Tchad forment à peu près la limite nord de sa région d’extension, et vers le sud il s’étend jusqu’au pays des sources du Niger et à l’Adamaoua. Il est donc réparti sur une zone compacte, de largeur variable, mais comprise en moyenne entre le 8eet le 19edegré de latitude et à peu près sur 35° de longitude. G.-A. Krause, qui s’est récemment occupé tout particulièrement de la langue et de l’histoire des Foulbé et a publié en 1883 dans l’Auslandquelques remarques très intéressantes sur ce sujet, dit à propos de l’extension de ce peuple : « C’est dans la Sénégambie et les pays au sud, où ils atteignent les côtes de l’océan Atlantique, qu’ils se sont le plus avancés vers l’ouest. Au Fouta-Djallonils forment la partie principale de la population. Plus à l’est ils possèdent sur les deux rives du Niger supérieur, au sud-ouest de Timbouctou, le royaume de Massina, et depuis près de vingt années ils se sont emparés de l’empire Bamana (Bambara) de Ségou. Les pays entre le Massina et le cours moyen du Niger nourrissent également une population foulbé. A l’est et en partie à l’ouest de ce fleuve, les deux puissants royaumes de Gando et de Sokoto sont gouvernés par des Foulbé. D’autres se sont également fixés dans le Bornou, le Baguirmi et l’Ouadaï, mais ils n’ont pu encore y acquérir une influence politique et religieuse prépondérante. C’est au contraire dans l’Adamoua (Foumbina), des deux côtés du fleuve Binoué, qu’ils se sont avancés le plus loin vers le sud ; d’année en année ils étendent les limites de leur royaume, qui dépend du Sokoto, en poursuivant une guerre impitoyable et ininterrompue contre les Nègres païens de ces régions. Si des embarras sérieux ne viennent les arrêter, leurs expéditions victorieuses les conduiront, dans peu d’années, aussi bien au cours moyen du Congo qu’au golfe de Guinée. »

La zone d’extension des Foulbé comprend donc un espace qui équivaut presque à la quatrième partie de l’Europe, tandis que leur nombre ne peut être calculé, même approximativement.

Leur nom varie extrêmement ; les Européens, comme les peuples africains, leur en ont donné qui diffèrent de celui que les Foulbé emploient eux-mêmes. Ils se nomment Foul-bé, comme les appellent unanimement les voyageurs qui ont été en contact avec eux. La racinefoulsignifie « brun clair, rouge, orange » et se rapporte à leur couleur par rapport à celle des Nègres.Foul-béest le pluriel,Poul-ole singulier. Krause donne une listeintéressante des noms attribués aux Foulbé par différents peuples : les Arabes les nomment Foulan, Felata (pluriel), Foulani, Felati, Foulania, Felatia ; chez les Touareg ils se nomment Ifellan, Afoullan, Ifoulan, Foulan, Ifilanen et Afilan. Chez les Haoussa nous trouvons les noms de Fillani, Foullani et Bafillantchi. Chez les Mousouk ou Mousgou (au sud du Bornou) ils se nomment Maplata et Maplatakaï ; chez les Kanouri du Bornou, Felata ; Foula chez les Mandinka ; Agaï chez les Djouma (Yorouba) ; Tchilmigo chez les Mossi ; Kamboumana chez les Qourecha ; Folani ou Foulga chez les Gourma ; Bale chez les Bafout ; Fato (c’est-à-dire « homme blanc ») chez les Ham ; Abate chez les Djoukou, et Goï chez les Noupé ; en Europe on entend fréquemment les noms de Foulbé, Pouls, Peuls, Fellata, Foulan, Fouta, etc. ; Krause est d’avis que les différents peuples européens peuvent former ces mots correctement, en se servant de la racine foul ou poul ; ainsi : en allemand et en italien, Ful ; en français, Foul ; en anglais, Fool ; en hollandais, Foel, etc. ; de sorte qu’en Allemagne le vrai nom de ce peuple devrait s’écrire Fulen.

Nous devons à Henri Barth les premiers et les plus exacts renseignements sur ce peuple, comme sur le Soudan en général. Il fait déjà remarquer la grande dissemblance qui existe entre le Foulan pur et le Nègre, différence qui s’étend à la couleur, à la conformation du visage et du crâne, aux cheveux, à la taille, à l’intelligence, et qui saute aux yeux. Les Foulbé purs ont une peau claire et un visage parfaitement semblable à celui des Ariens, un nez bien formé et légèrement recourbé, un front droit, des yeux vifs, des membres élégants et élancés, de longs cheveux noirs, une maigre figure ovale (on voit rarement un Foulan obèse, tandisqu’il y a beaucoup de Nègres de ce genre). J’ai eu souvent l’occasion de voir des Foulbé purs, et j’étais étonné de les trouver si rapprochés des Européens au milieu d’une hideuse population noire. Leur attitude tranquille et distinguée, leur langue aux intonations douces, imposent tout à fait ; seulement les yeux de la plupart indiquent un sombre fanatisme et une intolérance religieuse qui peut dégénérer en haine irréconciliable contre les Infidèles. Barth a jadis beaucoup souffert à Timbouctou des persécutions de ces stricts Mahométans, tandis que, heureusement, de mon temps l’influence des peu orthodoxes Touareg me protégeait contre ce danger.

Krause fait remarquer avec raison que l’on doit séparer les Foulani purs, ou rouges, des métis ou Foul noirs. Grâce à leur goût pour les voyages et les conquêtes, des mélanges entre eux et les indigènes sont inévitables. Ainsi l’on peut compter la population fouta de la Sénégambie parmi les Foulbé, et d’après cela Hadj Omar serait un Poulo ; mais il y a une distance d’un monde entre les Nègres fouta du Kaarta et les beaux habitants du Moassina. Les Foulani purs, ou rouges, ne sont pas en général très nombreux : il n’y a pas de pays ou d’État qui en soit uniquement habité, mais on les trouve toujours au milieu de la population noire et arabe.

Tout voyageur sera frappé de la haute intelligence des Foulani en comparaison des Noirs. Ils ont embrassé l’Islam de très bonne heure, et font partie de ses plus fervents sectateurs. Le Coran est étudié avec zèle chez eux, et dans chaque petite communauté se trouvent des écoles, de sorte que tout Poulo pur sait lire et écrire ; ils apprennent de préférence l’arabe, quoiqu’il y ait aussi des grammaires foulaniques, avec des lettres arabes à peinemodifiées. Ils vénèrent également dans un de leurs chefs, le Poulo du Haoussa Otman-dan-Fodio, un de leurs plus grands poètes ; et son fils Bello était non seulement un guerrier fameux, mais aussi l’auteur de nombreux ouvrages historiques, géographiques ou religieux. Le fils de ce dernier, Saïdou-dan-Bello, fut le premier à écrire une grammaire foulanique, sous le nom deNahan Foulfouldé, pour rendre son peuple entièrement indépendant de l’arabe. Ce n’est que dans les royaumes du Sokoto et du Gando que le dialecte écrit foulanique est en usage ; dans le Moassina et plus loin à l’ouest, où ne se trouvent pas en général de Foulbé purs, mais des métis, l’arabe est exclusivement employé comme langue écrite. Aujourd’hui encore, le centre de gravité de la vie intellectuelle des Foulbé se trouve sans doute à Sokoto.

Outre cette intelligence scientifique, il y a également lieu de signaler chez les Foulbé une activité extraordinaire, de l’estime pour le travail en général, de même que de la probité, en rapport avec un profond sens religieux. J’ai déjà parlé de la beauté des localités habitées par eux, du bien-être qui y règne partout à la suite d’une pratique soigneuse de la culture et de l’élevage du bétail. Ces qualités se retrouvent même chez les métis, les Foulbé noirs, qui sont bien loin d’avoir la nonchalance et l’entêtement du Nègre stupide. Dans ces peuplades métisses, l’élément foulanique domine complètement le nègre.

Il y a longtemps qu’on a commencé de traiter la question de l’origine des Foulbé, et les hypothèses les plus hardies ont été émises à ce sujet. Pour ce qui concerne la situation ethnographique de ce peuple, Friedrich Müller pourrait avoir trouvé juste, en réunissant lesNouba[14]et les Foulani dans un groupe particulier, qu’il nomme Nouba et qu’il partage en moitiés occidentale et orientale. Il dit : « Sous l’expression de Nouba, ou plus exactement de race nouba-foulah nous comprenons un groupe de peuples qui habitent dans le nord de l’Afrique, partie au milieu des Nègres, partie à la lisière de leur pays, et qui se distinguent d’eux autant par leur complexion physique que par certaines particularités ethnologiques. Les Foulah à l’ouest, et les Nouba à l’est, peuvent passer pour leurs représentants principaux. Ces peuples ne sont ni des Nègres ni des Hamites méditerranéens, mais une race intermédiaire. Comme les Cafres, ils forment également la transition de la race noire à la race méditerranéenne et spécialement, dans ce dernier cas, au type hamitique. La différence entre eux et les Cafres consiste pourtant en ce que ceux-ci sont plus près des Nègres que des Méditerranéens : aussi bien sous le rapport physique que comme état moral, les peuples nouba-fouta se rapprochent plus des derniers que des véritables Nègres. »

G.-A. Krause a tenté de s’informer de l’origine des Foulani auprès de quelques-uns d’entre eux, mais il n’a entendu que des contes, dont le noyau historique est encore à dégager de sa poétique enveloppe.

Les Foulbé même cherchent à prouver qu’ils sont d’origine arabe. D’après eux une armée de cette nation aurait pénétré, dans le cours duVIIesiècle, jusqu’au Sénégal et chez le peuple des Torodo. Un des généraux de cette armée fut laissé dans ce pays, et il épousa la fille du roi ; ses enfants auraient été les ancêtres des Foulbé. Mais ce conte est répété sous la même forme dans différents pays, de sorte que la fantaisie y apparaîtouvertement. Krause dit avec raison, à ce propos : « Tous les Mahométans considèrent les peuples arabes comme des élus d’Allah, au point de vue religieux ; car il choisit un Arabe, Mahomet, comme son plus grand et son dernier prophète. Mais, pour prendre leur part de cet honneur, les Musulmans autres que les Arabes aiment à établir avec eux des rapports fabuleux quelconques. Ainsi les Foul rapporteraient volontiers leur origine à ce peuple. » D’après d’autres légendes les Foulbé descendraient même d’Arabes marocains, tandis que l’on crut longtemps en Europe, et qu’on y croit encore en partie, à leur origine malaise, c’est-à-dire à une migration venue de l’Extrême-Orient de l’Asie. Il faut remarquer à ce propos que la population hova de Madagascar est en relations étroites avec les Battak malais de Sumatra. Cependant il ne paraît pas nécessaire d’accepter pour les Foulbé une parenté si éloignée et d’invoquer une grande migration de l’Asie orientale, qui deviendrait indispensable pour l’expliquer : leur origine doit sans doute être cherchée dans l’Afrique même. Krause, qui s’est occupé d’une comparaison très approfondie de leur langue et des dialectes hamito-sémitiques, arrive à cette conclusion : « La langue foulique, dans sa première forme, de même que les dialectes hamito-sémitiques, et le peuple foulbé, aussi bien que les Hamito-Sémites, sont d’une seule et même origine ». Il désigne donc les Foulbé comme étant des anciens ou Proto-Hamites.

Tous les Hamites, Berbères et Touareg vivant dans l’ouest de l’Afrique sont — cela est démontré — venus de l’est. Les Touareg trouvèrent, à leur arrivée, un peuple qu’ils nommaient Djabbar ou Kel Yerou, et dont on rencontre encore les momies dans les tombes anciennes de leur pays. Krause croit pouvoir admettreque ces Djabbar sont les ancêtres des Foulbé actuels.

La question des anciens habitants du Nord-Africain, à une époque où les conditions d’existence y étaient peut-être plus favorables et où la marche de la transformation du pays en désert n’avait pas encore été portée si loin, est sans aucun doute l’un des problèmes géographiques les plus intéressants. Beaucoup de circonstances l’indiquent, et nous reviendrons plus amplement sur ce sujet dans un prochain chapitre ; le Sahara possédait jadis unehabitabilitéplus grande qu’aujourd’hui, et un temps, qui se compte seulement par milliers d’années, s’est écoulé depuis l’époque où ces contrées étaient encore habitées et arrosées par des eaux courantes, alors qu’elles sont aujourd’hui des déserts absolument stériles.

La question des Djabbar, soulevée de nouveau par Krause, mérite en tout cas d’attirer l’attention des ethnographes, et rien n’est plus regrettable que la difficulté si grande où l’on est de faire des études scientifiques complètes dans le pays habité par les Touareg. De même que nous avons tiré des tombes des îles Canaries la preuve que les Guanches disparus appartenaient aux groupes des peuples berbéro-hamitiques, de même l’étude des tombeaux des Djabbar permettrait de découvrir bien des données importantes pour l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique, et aussi pour celle de la formation du Sahara. Si le temps doit venir où les explorations étendues n’auront plus la raison d’être qu’elles ont certainement encore, et où l’on pourra se livrer à des études plus complètes, limitées à de moindres surfaces, l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique devra certainement alors passer en première ligne.

Que les Foulbé soient ou non les descendants de cesanciens Djabbar, ils ont fait récemment de grandes migrations pour tenter de s’étendre. Ils n’avaient fondé jusque-là aucun royaume, et leur début dans la politique active date de la fin du siècle précédent. « Le commencement de ce siècle vit les Foulbé ouvrir la période de leurs grandes conquêtes. Au temps où Napoléon troublait le monde européen, détruisant d’antiques royaumes pour en créer de nouveaux, le Soudan moyen fut transformé par les Foul d’une façon non moins profonde, mais plus durable. » Un prêtre foulbé, nommé Otman-dan-Fodio, joua alors un grand rôle ; il vivait dans la province de Gobir, du pays haoussa, et commença la guerre sainte (djihad) contre les peuples païens de ce pays : il réussit enfin à soumettre toutes les provinces du Haoussa ; les Foulbé, victorieux, s’avancèrent loin dans l’ouest, jusqu’auprès de l’océan, et vers le sud et le sud-est. Le Bornou même fut attaqué par eux, mais la suite de leurs victoires y trouva son terme devant le cheikh Mouhamed el-Kaoulmi, le fondateur de la dynastie actuelle de ce pays. Otman-dan-Fodio prit, lui aussi, le titre d’Emir el-Moumenin(Commandeur des Croyants) et partagea son grand empire en deux moitiés : dans la partie occidentale il plaça son frère Abdallahi avec Gando pour résidence, tandis que son fils Bello habitait à Sokoto dans la fraction orientale. C’est depuis ce temps qu’existent les deux grands royaumes de Gando et de Sokoto, gouvernés par des Foulbé qui ont forcé la population noire indigène à embrasser l’Islam.

L’un des généraux d’Otman-dan-Fodio, nommé Lebbo (Labo), entreprit une guerre pour son compte vers le nord-ouest et du côté du Niger moyen ; il fonda là le royaume du Moassina (j’ai toujours entendu prononcer ainsi à Timbouctou, et non Massina) avec Hamd-Allahipour capitale. Mais les Bambara, aussi bien que les Touareg, ont toujours combattu ce pays, surtout parce que les Foulbé qui l’habitaient étaient disposés à prendre possession de Timbouctou. Une lutte permanente commença entre eux et les Touareg ; lorsqu’un nouvel ennemi, personnifié par Hadj Omar, surgit, Hamd-Allahi fut détruit.

Depuis ce temps le Moassina est gouverné de Ségou, quoiqu’il soit habité par beaucoup de Foulbé purs. Comme je l’ai dit, le cheikh arabe Abadin, influent à Timbouctou, cherche à s’allier aux Foul du Moassina, soit pour protéger Timbouctou contre les Touareg, soit peut-être aussi pour devenir indépendant et arracher le Moassina au Ségou. En ce moment un parent du sultan Ahmadou est encore à Hamd-Allahi ; mais, comme la puissance du Ségou est en décadence, une modification dans la répartition des forces de ces pays paraît imminente.

Au contraire, les deux grands États foulbé de Sokoto et de Gando (Gwando) existent depuis le commencement de ce siècle et sont dans une situation prospère. Voici la liste de leurs princes :

Le sultan Moas, qui règne depuis 1877[15], est âgéde soixante-trois ans ; il est de couleur noire ; sa mère était une esclave du Haoussa.

Hanafi, mort aujourd’hui, était de couleur noire ; sa mère était de la peuplade des Torodo.

On ne peut dire que les Foulbé aient terminé leurs conquêtes ; au contraire, ils provoqueront toujours de nouvelles révolutions dans ces pays et pénétreront surtout comme des missionnaires guerriers dans les pays noirs. Il est certain que ce sont les gens les plus intelligents de l’Afrique, avec les Arabes ; mais leur extension est regrettable, parce qu’ils gagnent à l’Islam des régions immenses. Ce n’est pas un avantage pour le Nègre barbare, et il est à déplorer, dans l’intérêt des aspirations que l’on comprend en général sous le nom de « civilisation », que cet accroissement du domaine de la religion musulmane constitue un obstacle sérieux au développement des relations avec les Européens. Pour moi il est évident que l’Islam est le plus grand ennemi de la civilisation européenne, tandis que nous devons voir, dans les États chrétiens seulement, les représentants du progrès. En outre, il est faux de prétendre que l’Islam soit une sorte de préparation au Christianisme pour le Nègre grossier, adonné à un fétichisme sauvage. Nousle voyons chez les Bambara et les autres populations noires, de même que chez les métis foulbé, les Fouta, etc. : ils n’ont pris de l’Islam que quelques pratiques extérieures, et y ont puisé surtout la haine contre les gens d’autres croyances.

Les Foulani forment un facteur politique d’un grand poids dans le nord de l’Afrique, jusqu’à l’Équateur ; et, lors du partage prochain de cette partie du monde, les nations européennes auront certainement à compter avec ce peuple. Il est brave, et combat pour une idée religieuse ; si les Européens veulent s’établir politiquement dans l’intérieur de l’Afrique, ils feront bien de s’entendre d’abord avec lui.

Mais nous devons souhaiter avant tout que les grands royaumes foulbé soient parcourus par des Européens sachant la langue de ces populations ; il y a sûrement beaucoup d’ouvrages historiques encore cachés chez elles, et les problèmes touchant leur origine seront plus facilement résolus dans le pays même, au moyen d’une comparaison critique des vieilles légendes, de l’étude des anciennes histoires de ces contrées ou de l’analyse faite avec soin de la langue foulbé d’une part et de l’autre de la structure anthropologique du peuple. Jusqu’ici ces deux écoles se tiennent avec raideur face à face : le linguiste ne reconnaît aux mensurations crâniennes qu’une faible valeur, et l’anatomiste méprise les règles grammaticales. Une marche en commun donnera seule des résultats heureux et durables.

DÉPART DE MÉDINET-BAKOUINIT POUR MÉDINE ET SAINT-LOUIS.

Départ de Bakouinit. — Fasala. — Les lions. — Eau courante. — Villages foulbé. — Kamedigo. — Maladies. — Rhab-Nioro. — Population fouta. — Marchands d’esclaves marocains. — Montagnes bordières. — Vallée du Sénégal. — Village arabe. — Kouniakari. — Le cheikh Bachirou. — Message de Médine. — Arrivée au Sénégal. — Les tirailleurs. — Le fort de Médine. — Siège par Hadj Omar. — Paul Holl. — Communications télégraphiques. — Départ. — Mosquitos. — Bakel. — La colonne expéditionnaire. — Le poste de Matam. — M. Lecard. — Villages de Fouta. — Vapeurs. — Les vapeurs leCygneet l’Archimède. — Saldé. — Podor. — Dagana. — Richard Toll. — Crocodiles et pélicans. — Arrivée à Saint-Louis. — Fièvre jaune. — Mauvais port. — La barre. — Ténériffe. — Pauillac. — Quarantaine. — Arrivée à Bordeaux. — Voyage à travers l’Espagne jusqu’à Tanger.

Le 7 octobre nous quittons Bakouinit. Notre but le plus proche est le Kaarta, qui est sous la domination des Fouta, parce que le sultan de Ségou y a placé deux de ses frères comme vice-rois ; une fois ce pays passé, nous n’aurons plus qu’une courte distance à parcourir jusqu’au Sénégal, si longtemps désiré, et où nous espérons trouver dans les stations militaires le calme et les soins nécessaires, après les marches, épuisantes sous tous les rapports, des derniers temps.

Nous ne pouvons partir que l’après-midi à trois heures et arrivons fort tard dans la soirée au bourg de Fasala. Il doit avoir été jadis une grande ville, car de vieilles murailles et des ruines considérables de maisons indiquent une étendue importante. Aujourd’hui ce n’est plusqu’un village habité exclusivement par des esclaves libérés, qui se sont installés dans les ruines de l’ancienne ville, et ont construit en outre une quantité de paillotes. Ils ont planté du sorgho dans les intervalles libres des maisons, mais n’ont ni moutons ni bœufs. Nous ne pouvons donc nous faire préparer qu’un repas très simple, peu approprié à mes malades. Abdoullah a dû être attaché sur son bœuf de charge, car il ne peut se tenir assis ; pour qu’il n’en tombe pas, un des conducteurs doit toujours être à côté de l’animal : c’est une lente et pénible marche.

Le matin suivant, nous partons de bonne heure. Nous ne devons atteindre ce jour là aucune localité, mais nous camperons en plein air ; mes conducteurs sont un peu inquiets pour leurs animaux, car il y a ici beaucoup de lions ; nous voyons de nombreuses traces de ces animaux dans les hautes herbes ; elles sont foulées sur de grands espaces et montrent la direction qu’ils ont suivie. De onze heures à midi nous faisons halte et dressons nos tentes à six heures du soir : pendant la nuit, des feux sont entretenus et quelques hommes veillent. Le terrain traversé aujourd’hui diffère du précédent en ce que la forêt diminue d’épaisseur, et que nous avons beaucoup de belles prairies découvertes. C’est un fort gracieux paysage, et des groupes d’arbres isolés, surtout des baobabs imposants (arbres à pain de singe), épars au milieu des clairières, donnent à la contrée le caractère d’un parc.

Nous marchons encore le jour suivant, 9 octobre, dans un paysage semblable. Ce beau pays est inhabité, quoiqu’il renferme de nombreuses dayas et que le sol y soit excellent, aussi bien pour la culture que pour le pâturage. Il semble que les brigandages de Hadj Omarl’aient également dépeuplé et transformé en désert. Notre marche dure de cinq à onze heures du matin et de deux à six heures du soir.

Parmi les étangs, la grande daya Redja est surtout remarquable ; nous passons également près d’un puits, ce qui prouve que la contrée a dû certainement être habitée autrefois.

Les traces de lions redeviennent très nombreuses, mais nous n’en rencontrons pas un seul. Près d’une daya nous trouvons les hautes herbes foulées d’une manière surprenante, et mes gens prétendent qu’une famille de ces animaux y a passé la nuit ; quelques-uns d’entre nous refusent absolument de traverser cet endroit, de peur d’en rencontrer, et veulent faire un grand détour pour atteindre la localité la plus proche. Enfin je réussis à les en dissuader. Dans le terrain découvert nous remarquons de nouveau beaucoup de minerai de latérite ; pendant les dernières heures de l’après-midi nous atteignons un terrain assez accidenté, avec de petites collines hautes de 60 à 80 pieds seulement, qui dominent la plaine. Nous dressons nos tentes pour la nuit dans un endroit convenable ; il faut encore veiller, de crainte des lions. Mes malades vont aujourd’hui un peu mieux ; Benitez a pu déjà faire une grande partie de la route sans être attaché sur son bœuf ; sa mine est effrayante.

Le 10 octobre nous partons de grand matin. Bientôt le terrain change : à la place des clairières découvertes nous trouvonsun terrain rocheux et montagneux et, pour la première fois, de l’eau courante !Cette dernière surtout est la bienvenue et nous la saluons avec joie.

C’est un petit ruisseau étroit, avec un mince filet d’eau, et non plus une daya avec son liquide stagnant ;ce petit cours d’eau s’écoule vers le Sénégal, si longtemps désiré. Les montagnes consistent en schiste argileux foncé ; la latérite n’est pas rare à leur surface. L’altitude du terrain varie encore de 300 à 320 mètres ; la chaleur n’est pas très forte : aussi pouvons-nous marcher aisément. Je n’ai de soucis qu’au sujet de mes malades et de l’accueil qui m’est réservé à Nioro ; en outre, nous avons devant nous un pays fortement peuplé de Foulbé, et ne savons pas encore comment on nous y recevra.

Dès onze heures nous atteignons le premier village des Foulani et n’y sommes pas accueillis d’une manière hostile. Leurs villages sont très beaux. Chaque ferme est entourée d’une haie vive, et consiste en huttes d’argile rondes, au nombre de trois à six, avec un toit de chaume pointu, très solide et très épais. Ces localités sont assez étendues et bien peuplées, leurs habitants aisés et l’on voit chez eux beaucoup de chevaux, de bœufs, de moutons et de chèvres. Les champs et les villages sont également bien entretenus ; on cultive surtout le sorgho, le riz et la canne à sucre, mais on plante également déjà la noix de terre (arachide), au goût agréable ; les concombres ainsi que les courges poussent au milieu même des villages, et leurs feuilles couvrent complètement les maisons. Dans tous les cas, une de ces colonies de Foulbé fait une impression agréable ; la propreté et l’ordre ne peuvent y être niés, et l’on ne voit nulle part de mendiants misérables ou estropiés. Les Foulani se trouvent beaucoup au-dessus des diverses peuplades nègres qui les entourent. Dans tous leurs villages il existe un espace découvert, entouré de pieux, qui sert de place de prières : c’est là que se rassemblent régulièrement les hommes du lieu au moment de laprière, car les Foulbé sont très pieux. Presque tous peuvent lire et écrire l’arabe, et l’on voit fréquemment de petits garçons ou des jeunes gens studieux écrire sur une table de bois, et lire le Coran.

Les Foulbé vivant ici dans le pays de Kaarta viennent, dit-on, des districts situés plus à l’est sur le Niger ; ils n’auraient été ramenés ici comme prisonniers qu’après les expéditions de guerre et de pillage de Hadj Omar ; leurs colonies sont donc de date récente, et remontent tout au plus à quelque vingt ans. Ils doivent payer l’impôt au frère du sultan de Ségou ; comme je l’ai dit, les combats entre Fouta et Foulbé ne sont pourtant pas rares.

Nous fûmes très bien reçus dans ce premier village foulbé ; on nous donna une hutte pour la nuit et l’on pourvut à notre nourriture.

Le 11 octobre nous quittions cet endroit, pour nous rendre chez le cheikh de ce groupe de villages, qui porte le nom de Kamedigo. Dès deux heures environ nous étions dans un gros bourg, où l’on nous accueillit peu amicalement. Les habitants se montraient importuns, ils nous refusèrent une maison, et finalement nous dûmes dresser nos tentes en plein air. Enfin le cheikh crut devoir me faire une visite et m’assigner une maison : il ne se montra plus pendant le reste du jour. Le soir il envoya de la viande et du couscous, sans demander aucun présent.

Pourtant notre séjour à Kamedigo a été fort avantageux. Nous avions loué nos bœufs porteurs de Bakouinit à Nioro, qui est encore à une marche d’ici ; mais nous les renvoyâmes dès Kamedigo, car notre hôte se déclarait tout prêt à partir avec nous pour Médine dans quelques jours, avec cinq bœufs de charge. Nousacceptâmes aussitôt cette offre avantageuse, d’autant plus que notre hôte, un Foulbé intelligent, qui avait déjà été en relations avec les Européens, consentait à n’être payé qu’à Médine. Il me reconnut naturellement aussitôt pour un Européen et un Chrétien, et consentit ensuite sans difficulté à me faire crédit jusqu’à mon arrivée chez les Français. Les autres habitants du lieu restaient toujours très réservés envers nous ; un Chrétien, car je passais universellement pour tel, est en exécration pour le Foulbé, dans sa stricte orthodoxie ; nous eûmes pourtant des visites, mais ce fut seulement celles de jeunes gens curieux, qui se montrèrent importuns ; sous ce rapport les Arabes sont plus convenables.

Le jour suivant, nos hommes de Bakouinit retournent dans leur pays ; parmi eux se trouve le fils de notre hôte de cette ville, Gabou. Ils sont très heureux de n’avoir pas eu besoin d’aller jusqu’à Nioro, car ils redoutent extrêmement cette ville fouta. Notre hôte de Kamedigo essayera de nous faire tourner Nioro, mais il ne peut s’y engager. Il a du reste des affaires au Sénégal et veut remettre aux Français quelques-uns de ses esclaves, qui doivent entrer dans les tirailleurs sénégalais, corps de troupes composé surtout de Nègres libérés et qui rend de bons services.

Nous devons attendre quelques jours, ici, qu’il se soit procuré des bœufs porteurs et qu’il ait terminé ses préparatifs pour une absence de plusieurs semaines. Quant au reste, nous sommes très bien accueillis : on a mis une jolie hutte à notre disposition, nous sommes bien nourris, et enfin la population de l’endroit ne nous importune pas trop. Mais le 14 octobre tout change de nouveau : Hadj Ali et moi, nous avons des accès de fièvre ;Benitez est très souffrant et sa faiblesse incroyable, mais on peut encore le sauver ; par malheur, Kaddour, lui aussi, tombe tout à coup malade, pendant la nuit, des mêmes souffrances dont ont été attaqués Benitez et Farachi ; il se plaint extrêmement, sa tête est lourde, sa mine très changée, et l’un de ses bras complètement paralysé ! Ce sont des perspectives peu rassurantes pour l’avenir. Les symptômes de paralysie chez Kaddour sont surtout frappants ; par bonheur ils disparaissent au bout de quelques jours : il semble avoir été victime d’une attaque d’apoplexie ; d’ailleurs l’ensemble de sa maladie est survenu tout à coup : quelques heures avant cet accès il était gai et se trouvait parfaitement bien.

Notre espoir de pouvoir tourner Nioro est complètement anéanti. Le 16 octobre apparaît tout à coup une troupe de douze cavaliers, bien armés, sur de beaux chevaux, qui nous apportent le salut du cheikh de Rhab (Nioro), Aguib Oulad el-Hadj Omar, et qui expriment l’attente certaine que nous irons le voir ! Ce message courtois ne m’est rien moins qu’agréable ; il ne peut s’ensuivre qu’un pillage complet, mais il serait tout à fait impossible de décliner cette invitation.

Si ma présence est connue à Nioro, on doit en être également informé à Kouniakari, qui n’est pas fort loin, et où vit le frère d’Aguib : par suite on la connaît à Médine, située dans le voisinage.

Le 17 octobre, en compagnie de quelques Foulbé, nous faisons route jusqu’à Nioro, ou Rhab, comme disent les Arabes. Vers midi nous arrivons dans un village fouta, où nous sommes tout à fait mal accueillis et où l’on répète avec insistance que nous devons aller à Nioro, chez le cheikh Aguib, pour y payer le droit de passage. A partir de ce point nous prenons une direction plusvers le nord-ouest, mais nous n’atteignons pas la ville et campons en plein air.

Le matin suivant, après avoir franchi un terrain difficile et rocheux, avec de nombreux cours d’eau, profondément encaissés, nous arrivons, dès dix heures, près de la ville de Nioro, entourée de murs élevés. Nous sommes forcés d’attendre d’abord longtemps au dehors, mais enfin une troupe de cavaliers nous conduit dans une maison petite et laide de la ville, qui doit me servir de logement. La population fouta, rassemblée en masses, est insolente et importune au plus haut point. Parmi elle il y a une foule de gens qui savent quelques mots de français et nous les crient constamment au nez ; j’affecte de ne pas les comprendre et ne réponds qu’un peu d’arabe. Nous cherchons à nous retirer aussitôt que possible dans la maison, et fermons les portes, sous prétexte de maladies. Benitez est, il est vrai, de nouveau très mal ; la crainte d’être reconnu pour un Chrétien vient encore ajouter à son malaise, et j’ai les plus sérieuses préoccupations pour lui.

Aguib habite une large kasba, entourée d’un énorme mur, construit en partie en pierres ; je n’ai pu le voir lui-même ; d’ailleurs je n’en ai eu nul besoin, et nos relations s’établirent par l’un de ses fidèles. Comme je l’ai dit, c’est un des frères du sultan de Ségou, Ahmadou, et l’un des fils cadets de Hadj Omar. Quoiqu’il règne ici indépendamment en quelque sorte, il est soumis complètement à Ségou pour les choses d’importance ; il y a toujours ici des représentants d’Ahmadou qui le tiennent au courant de ce qui se passe à Nioro. La ville paraît être assez grande, et peuplée surtout de soldats. La population, composée en grande partie de Fouta, est au plus haut point désagréable et antipathique ; depuis l’apparitionde Hadj Omar ces gens sont devenus sauvages et ont une attitude impertinente et arrogante ; ils portent une haine particulière aux Français, dont ils observent jalousement les progrès ; mais on doit avoir rapidement deviné que je ne suis pas de cette nation, car on ne me retient pas longtemps dans la ville.

Nous étions à peine dans notre maison, que quelques hommes du cheikh Aguib arrivèrent, avec mission de fouiller nos bagages ; cela se fit de la façon la plus approfondie ; tous les sacs furent ouverts et vidés, ce qui mit au jour divers articles d’Europe ; entre autres j’avais conservé pendant tout le voyage dans mon sac un vêtement européen très simple, de sorte que mes subterfuges de hakim osmani (médecin turc) trouvèrent ici médiocre créance. Cependant il me sembla qu’il était très indifférent à ces gens-là qu’un Chrétien ou un Mahométan passât chez eux ; l’affaire principale était de trouver quelque chose dont on pût faire un présent au cheikh Aguib. On me prit donc tout simplement mon seul fusil, la carabine Mauser, qu’il daigna trouver à son goût, puis un plaid de voyage, un vêtement très bien brodé de Timbouctou, un burnous de drap appartenant à Hadj Ali ; finalement nous dûmes encore donner un anneau d’or d’un certain poids, de sorte qu’il ne nous en restait plus qu’un. Hadj Ali fut particulièrement irrité qu’on nous eût pris ce fusil, que je lui avais promis en présent ; mais je ne pus m’y refuser, et nous dûmes nous estimer heureux d’en être quittes ainsi. Il y a lieu de s’étonner de l’impudence avec laquelle on dépouille ici les étrangers ; c’est par pure grâce qu’on leur laisse encore quelque chose.

Cependant nous reçûmes en échange notre nourriture, un peu de riz et de viande et, le jour suivant, la permissionde repartir ; on voulait évidemment ne pas nous nourrir longtemps, et, comme il n’y avait plus rien à tirer de nous, on nous laissa en liberté.

A Nioro nous fîmes la connaissance de quelques Marocains, originaires, je crois, de Marrakech même et que Hadj Ali nous désigna pour des chourafa. Ils revenaient d’un long voyage de commerce au Soudan, après avoir acheté de l’or et des Nègres : ils durent également payer un tribut, montant à cinq esclaves et cinquante mitkal d’or. Ces gens veulent aussi se rendre à Médine, de sorte que nous allons former une caravane nombreuse : avec eux il y a environ cent Noirs achetés depuis peu, la plupart femmes et enfants ; ces Marocains, qui sont montés, se font accompagner d’une douzaine de serviteurs noirs. Il ne m’est pas du tout agréable de voyager avec ces marchands d’esclaves, tandis que Hadj Ali paraît subitement transfiguré ; il a trouvé des Arabes, qui sont chourafa comme lui, et il est très heureux de cette connaissance.

Kaddour s’est rétabli ; Benitez au contraire est encore très faible, cependant il peut supporter la marche à dos de bœuf, aussi j’ai un espoir fondé d’atteindre Médine en peu de temps. Nous n’avons plus à dépasser que Kouniakari ; on ne peut me prendre grand’chose et je ne doute pas qu’on ne nous permette de continuer notre route.

Hier j’ai eu de nouvelles inquiétudes. Aguib a dit en effet, prétend-on, qu’il ne peut me laisser passer, et que je devrai aller d’abord trouver le sultan de Ségou, pour obtenir de lui la permission de me rendre à N’dar (Saint-Louis). Pour mon compte, le voyage ne m’eût pas été, après tout, fort désagréable, mais, en raison de l’état de mes compagnons si gravement malades, et dumanque de ressources, je fus forcé de protester aussi énergiquement que possible contre ce projet, et je reçus enfin la permission de me rendre à Kouniakari. Si j’avais eu de l’argent ou des marchandises, j’aurais été forcé de me rendre auprès du sultan Ahmadou, pour m’y faire complètement dépouiller.

Il était déjà trois heures du soir quand nous quittâmes Nioro, le 19 octobre. A partir d’ici le chemin de Kouniakari se dirige vers le sud-ouest, mais nous n’atteignons aucun village et sommes obligés de camper en plein air ; par bonheur il nous reste encore un peu de riz, de quoi préparer un maigre souper. Les aliments européens ont depuis longtemps disparu de notre table ; il y a déjà plusieurs semaines que nous n’avons même plus de thé.

Le jour suivant, nous partons de très bon matin et dépassons dès huit heures un village foulbé, sans nous y arrêter ; nous arrivons vers onze heures à un second, à l’extérieur duquel on installe le campement. Vers le soir seulement, les habitants nous invitent à entrer dans leur bourgade et à y passer la nuit : ce que nous faisons. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ces villages foulbé produisent tous une jolie impression ; leur population est laborieuse et aisée, et, à part son fanatisme religieux, elle est de relations beaucoup meilleures et bien plus courtoises que les grossiers et farouches Nègres fouta.

Nous attendons dans cet endroit l’arrivée de la caravane marocaine d’esclaves, qui apparaît le lendemain de grand matin. Nous repartons ensemble, pour faire halte au bout de deux heures seulement près d’une daya. Le pays, qui est déjà à 340 mètres d’altitude, est de nouveau très boisé, de sorte qu’il nous est difficile de frayer un chemin à nos animaux, très chargés. Vers trois heures nous repartons, pour tendre les tentes aubout d’une courte marche de deux heures seulement.

Il y a maintenant une grande animation dans notre bivouac, qui couvre une large surface. Les nombreux esclaves vont chercher de l’eau et du bois, les femmes font cuire du couscous ; des feux s’allument à divers endroits ; autour d’eux se groupent nos noirs compagnons, pourvus seulement des vêtements les plus indispensables. En route six hommes conduisant un grand troupeau de moutons se sont réunis à nous ; nous achetons quelques-uns de leurs animaux, de sorte que nous pouvons maintenant joindre un peu de viande fraîche à notre riz si sec.

Les Marocains emportent aussi des tentes avec eux, et Hadj Ali y passe la plus grande partie de son temps avec ses compatriotes. Benitez va mieux et j’espère le mener jusqu’à Médine, où il trouvera des soins médicaux.

Le 22 octobre nous traversons de nouveau un pays inhabité, couvert de forêts touffues ; nous ne faisons que des marches très courtes, de cinq à neuf heures du matin, pour nous reposer ensuite jusqu’à trois heures ; d’ordinaire les tentes sont dressées avant six heures. Cette foule de femmes et d’enfants, qui vont naturellement à pied, ne peuvent supporter de longues marches ; il est même tout à fait étonnant que, de ces esclaves mal nourris, complètement négligés, et en route depuis des mois, il en reste encore autant de vivants. A mon grand regret, je vois beaucoup de scènes barbares ; ces malheureux sont bâtonnés quand ils ne veulent ou ne peuvent plus marcher.

Il y a beaucoup de dayas en cet endroit ; la rivière que nous avons remarquée près de Nioro prend une autre direction, plus méridionale, pour s’unir ensuite auSénégal, tandis que nous inclinons fortement vers le sud-ouest.

Le matin suivant, nous partons à quatre heures, pour arriver vers onze heures seulement à une daya ; nos animaux, fatigués et souffrant de la soif, pouvaient à peine avancer. Nous avons eu auparavant à franchir une large fondrière fort désagréable, où mon âne reste engagé, sans pouvoir avancer ni reculer, et où il s’enfonce toujours davantage ; pour mon compte, je suis entré aussi profondément dans l’eau vaseuse et je ne puis être tiré de cette situation difficile qu’avec le secours de quelque vigoureux Nègre. Le passage de cette fondrière nous a pris beaucoup de temps, surtout pour la faire traverser par les bœufs. Au delà s’élève une montagne isolée, haute d’environ cent mètres ; auprès d’elle est une daya avec de l’eau potable : nous y passons la nuit. La température n’est plus très élevée maintenant, et pourtant notre voyage est déjà très fatigant ; nous aspirons tous aux bâtiments du Sénégal, car nous sommes las des marches à dos de chameau, d’âne, de cheval, de mulet ou de bœuf, que nous avons toutes pratiquées pendant notre long voyage.

Le 24 octobre nous marchons de quatre heures à onze heures et demie du matin ; nous nous arrêtons auprès d’une petite daya pour y dresser les tentes ; à notre gauche courent un certain nombre de chaînes de hauteurs, formées de schistes argileux foncés, comme je puis m’en assurer en examinant quelques cours d’eau à sec ; j’observe également beaucoup de latérite en cet endroit.

La différence de température entre le jour et la nuit est très importante ici, et, quand nous nous levons le matin vers quatre heures, nous tremblons tous de froid ;j’ai souvent peine à quitter ma tente, bien chaude. Mais cette fraîcheur du matin exerce peut-être une heureuse influence sur Benitez, car il se sent insensiblement un peu mieux, quoiqu’il ait toujours très mauvaise mine et qu’il soit bien faible.

Le 25 octobre nous avons encore une longue marche, de quatre heures du matin à une heure de l’après-midi ; nous sommes alors forcés de faire une halte, à cause de l’épuisement général et quoique nous n’ayons pas d’eau au bivouac. On dit qu’il y a une daya dans le voisinage : quelques hommes y sont envoyés pour abreuver les animaux et en rapporter de l’eau. Après une longue absence, ils reviennent avec plusieurs outres pleines. Kaddour est aujourd’hui de nouveau malade ; il mange sans modération, et, quand les vivres sont abondants, on ne peut l’en arracher ; il tient plus à la quantité qu’à la qualité de sa nourriture, et son estomac est souvent dérangé.

Nous nous trouvons toujours sur un plateau, dont la hauteur moyenne atteint 300 mètres. Malgré le manque d’eau, le pays est très boisé, mais d’ailleurs complètement désert. Les Foulani ne se sont pas avancés si loin vers le sud-ouest, et les Fouta restent volontiers dans le voisinage des lieux fortifiés de Nioro et de Kouniakari, où ils trouvent plus aisément un abri après leurs incursions. Foulbé aussi bien qu’Assouanik se plaignent amèrement de la domination de ces Fouta ; à Bakouinit, où l’élément arabe est fortement représenté parmi les Assouanik, on disait très ouvertement qu’on verrait plus volontiers les Français arriver dans le Kaarta et mettre fin à la domination fouta, que de supporter plus longtemps les brigandages de ces Nègres.

Le 26 octobre nous avons encore une marche longue, mais intéressante, de quatre à onze heures du matin et de trois à six heures du soir, presque directement vers l’ouest. Au début le terrain est un peu ondulé, puis il se couvre de collines, qui se changent enfin en montagnes. Depuis que nous avons quitté la chaîne de l’Atlas, nous n’avons pas encore vu de semblables accidents de terrain. Le chemin suit des vallées profondes et étroites, dont les flancs s’élèvent à plusieurs centaines de pieds ; des ravins profonds et à berges verticales, remplis de grandes masses de roches roulées, s’ouvrent de chaque côté dans les vallées principales ; mais pour l’instant ils sont à sec. Vers quatre heures de l’après-midi nous descendons du bord montagneux du plateau dans la plaine ; la pente est très rapide. Devant nous s’étend une large vallée plate, couverte de hautes herbes d’où sortent de loin en loin les toits pointus d’un village : c’est déjà la vallée du Sénégal.

Ces montagnes bordières consistent surtout en couches très faiblement inclinées de schiste argileux bleu, comme j’en ai observé plusieurs fois ces derniers jours ; je remarque ensuite des strates de grès et de schistes disposées verticalement et tombant vers le sud ; il doit même y avoir là des formations éruptives anciennes, car, parmi les cailloux roulés, je trouve souvent des échantillons d’une roche de ce genre.

Nous avons donc atteint ici le bord sud du grand plateau, qui va au nord jusqu’au Sahara ; mais, comme il est couvert partout de sable et d’humus, la couche inférieure n’apparaît que sur les berges de la vallée du Sénégal. Le bord de ce plateau est divisé en une quantité de pics isolés et de chaînes montagneuses, qui s’inclinent en pentes rapides vers le sud. La différenced’altitude entre le plateau et la plaine du Sénégal dépasse cent mètres.

Arrivés dans la vallée, nous nous dirigeons vers le plus proche village et y passons la nuit.

Ce sont des nègres Assouanik, un peu mélangés d’Arabes et plutôt de Fouta, qui habitent ici dans d’assez grands villages, dont les maisons d’argile sont couvertes de toits élevés et pointus en chaume. Celui où nous sommes est dans le voisinage d’une rivière, qui coule d’ici vers le sud-ouest, dans la direction du Sénégal, et se jette non loin de Médine.

Le 27 octobre nous partons à sept heures du matin. La rivière s’est creusé dans le sol argileux un lit profond, enfermé entre des murs verticaux ; par suite notre passage est très pénible et très lent. Ce n’est qu’avec beaucoup de précautions qu’on fait descendre par chaque animal la berge escarpée et glissante et qu’on lui fait remonter ensuite la rive opposée. Enfin, lorsque toute notre nombreuse caravane a passé la rivière, nous continuons vers le sud-ouest, à travers une plaine couverte d’herbes hautes de dix à douze pieds ; c’est une marche désagréable. Les herbes se referment au-dessus de la tête des cavaliers, tant elles sont hautes et épaisses ; chacun doit emboîter exactement le pas de celui qui précède, afin de ne pas s’égarer ; il existe, il est vrai, des sentiers de piétons, faiblement tracés, mais il est difficile de les suivre. Vers dix heures et demie nous arrivons dans un village situé au milieu de vastes champs de maïs, de cannes à sucre et de sorgho. Ici la moisson n’a pas encore lieu, et même le grain est encore loin d’être mûr. Du reste la culture des champs est très régulière et fort bien entendue ; pour la première fois, je trouve ici le cotonnier en rapport ; l’arachideest cultivée également en grandes masses. Au contraire on ne voit pas beaucoup de bétail ; la population paraît se livrer surtout à la culture.

La végétation est généralement riche et tout autre que sur le plateau ; la température est également plus élevée ; nous trouvons déjà ici le climat humide et chaud des vallées des tropiques ; sur la hauteur domine l’air sec des plateaux à moitié déserts du sud du Sahara, certainement plus sain que l’atmosphère de serre chaude du pays où nous sommes. Nous remarquons des palmiers à éventail ; la forêt est plus épaisse ; les herbes géantes deviennent un fouillis impénétrable : bref, tout annonce une autre région. Vers midi nous faisons halte auprès d’un second village, également habité par des Assouanik ; il se trouve au point où la vallée, assez étroite et limitée des deux côtés par une chaîne de montagnes, s’élargit en une vaste plaine et laisse passage à une rivière.

Nous faisons halte sur ce point, et y passons tout le jour suivant. Les Marocains le désirant, je ne puis m’y opposer, car Hadj Ali ne fait que ce qui est agréable à ses amis. Nous avons de nouveau à ce propos des discussions, dans lesquelles je traite de brigands ces marchands d’esclaves. L’irritation de Hadj Ali, en m’entendant traiter ainsi des saints, des chourafa, est sans borne ; mais la colère de mon compagnon me laisse tout à fait froid, car sous peu de jours nous atteindrons les postes français.

Le 29 octobre nous reprenons la marche vers Kouniakari ; nous partons à sept heures, et faisons halte dès dix heures près d’un village : à notre grand étonnement il est habité par des Arabes purs, les Oulad Chrouisi, originaires du Hodh et qui se sont fixés ici.La joie de Hadj Ali et des Marocains est grande quand ils rencontrent des compatriotes.

Nous sommes depuis un certain temps en cet endroit, quand tout à coup un cavalier se présente de la part du cheikh Bachirou afin de nous conduire à Kouniakari. Il a craint sans doute que nous ne lui échappions, pour gagner directement Médine, qui est dans son voisinage. Ces chefs fouta ont dû être toujours exactement informés, par des messagers, de la direction que je prenais ; il semble que, dès mon départ de Bakouinit, j’aie été toujours surveillé et qu’on ait informé de toutes mes démarches les frères d’Ahmadou.

Kouniakari est aussi une localité importante, habitée surtout par des Fouta. A notre arrivée nous sommes conduits à la kasba : c’est un château fort, entouré de quatre hautes murailles de pierre, où nous sommes reçus par le cheikh Bachirou. On a évidemment fait de grands préparatifs pour m’imposer, et toute la force armée de l’endroit a dû être réunie.

Nous ne traversons pas moins de cinq cours ; dans chacun des étroits passages qui les séparent se trouvent cinquante soldats, debout ou couchés, bien armés et chargés d’éloigner tout importun. Ces gens sont en guenilles, mais je ne doute pas qu’ils ne soient des guerriers braves et dangereux. Bachirou a déployé cette pompe pour que je pusse parler aux Français de son imposante force armée et de sa citadelle, qui est considérée comme imprenable. Enfin, après avoir dépassé les grandes cours avec leurs soldats, nous arrivons dans une dernière, plus petite, où le cheikh Bachirou, le fils du redouté Hadj Omar, est assis sur un tapis et nous souhaite la bienvenue avec un calmeplein de noblesse. Il est encore jeune, a peu de barbe, le visage de couleur foncée, et porte le bonnet de linge blanc en usage ici, ainsi qu’une toba de couleur sombre. A côté de lui sont accroupis quelques fidèles. Il parle et comprend assez bien l’arabe, et ce n’est que par exception que des assistants doivent lui donner des explications. Il s’informe de notre voyage et écoute nos récits avec une indifférence feinte. Le cheikh a une expression de physionomie quelque peu altière et arrogante, et en même temps un certain éclair sombre dans les yeux, qui annonce de l’énergie et un manque de scrupules dans les moyens d’atteindre son but. Il est évident que ces Fouta constituent aujourd’hui un peuple important, et que les descendants de Hadj Omar poursuivent systématiquement l’exécution de ses plans. Ils veulent parvenir à la domination des pays situés entre le Sénégal et le Niger, comme le père de Hadj Omar l’a déjà ambitionnée ; c’est à Ségou que se réunissent tous les fils de leur politique ; le pays de Kaarta avec Nioro et Kouniakari est pour eux un poste avancé, qui leur sert à inquiéter les Français et à les empêcher de parvenir à Timbouctou en tournant Ségou.

L’audience ne fut pas longue, et après un quart d’heure j’étais libéré. La circonstance que nous avions été reçus par Bachirou contribua, dans tous les cas, à rendre le peuple moins importun et moins grossier dans son attitude qu’à Nioro. On nous laissa en paix et même on nous conduisit dans une grande maison, très jolie, construite en argile, et qui appartenait à un homme du nom de Ledi. Il paraissait être paisible et rangé, et me présenta un certificat attestant que Paul Soleillet, en l’année 1878, s’était arrêté à Kouniakari pendant son voyage à Ségou et avait habité chez lui.

Outre les Fouta, il y a ici beaucoup de Nègres assouanik, tandis que les Arabes sont moins nombreux. Nous passons toute la journée dans une tranquillité complète, et l’on ne nous importune pas davantage. Hadj Ali prétendant que Bachirou a réclamé des présents, je remets à mon compagnon mon dernier anneau d’or de Timbouctou, ainsi qu’un vêtement brodé. Je n’ai jamais su si ces objets étaient parvenus dans les mains du cheikh et comment ils y étaient arrivés ; cela m’était d’ailleurs indifférent, le principal fut que Bachirou me fit dire que nous pourrions partir le jour suivant.

J’ai donc ainsi échappé à ces deux cheikhs redoutés, sans qu’ils m’aient trop molesté. Bachirou a été certainement informé par Aguib qu’il n’y a plus rien à prendre dans mon bagage ; c’est pour ce motif qu’il renonce à le faire examiner ; quant à Aguib, il n’a agi que d’après les ordres de son frère aîné de Ségou, et a dû lui envoyer au moins mon fusil. Il a mieux valu que je visite ces deux villes, au lieu de les avoir tournées, comme j’en avais d’abord eu l’intention ; malgré tout on nous aurait trouvés, et nous nous eussions attiré ainsi des aventures fort désagréables.

Ce fut pourtant avec un véritable allègement que nous quittâmes, le soir du 31 octobre, Kouniakari et le pays des Fouta. Mes guides foulbé et les Marocains me félicitèrent au sujet du succès de mon voyage, car Médine n’est qu’à une courte distance, et le chemin était parfaitement sûr pour une caravane nombreuse comme la nôtre. Nous marchâmes vers le sud-ouest, pour nous arrêter après quelques heures. Dans les environs de Kouniakari sont de nombreux villages, dont les habitants fouta et assouanik s’occupent beaucoup de leurschamps. Ils cultivent le sorgho et le maïs en grandes quantités, ainsi que l’arachide, que l’on vend aux factoreries du Sénégal.

Le matin suivant, 1ernovembre, nous partions de bonne heure. Vers midi quelques hommes vinrent au-devant de nous, porteurs d’un grand sac et de lettres destinées à un voyageur chrétien se trouvant à Kouniakari ou à Nioro. Le messager avait pour mission de nous découvrir et au besoin d’aller jusqu’à Nioro ; il fut donc étonné de nous rencontrer sitôt. Notre joie fut naturellement grande ; l’homme venait du poste militaire de Médine, et la lettre contenait les lignes suivantes :

« De la part des officiers du poste de Médine, au voyageur annoncé dans les environs, en attendant qu’ils aient le plaisir de le voir au poste. » Mais le sac avait un précieux contenu ; on en sortit : d’abord quelques bouteilles de vin, rouge et blanc, et d’autres de bière de Marseille ; puis, du pain de froment tout frais, aliment dont nous étions privés depuis longtemps ; des conserves de tout genre dans des boîtes de fer-blanc ; des fruits en bocaux, etc., etc., de sorte que même Hadj Ali ne put réprimer sa joie et que les traits pâles et maladifs de Benitez s’animèrent.

Aussitôt que nous trouvâmes un endroit favorable, nous fîmes halte, renonçant à arriver le jour même à Médine et consacrant tout notre intérêt à l’aimable envoi des officiers français. Nous dressâmes nos tentespour la dernière fois, car le lendemain nous serions au fort et y dormirions dans des lits ; pour mon compte, je me débarrassai de tout mon costume arabe, qui était peu compliqué, car il consistait en une chemise, un pantalon de toile, une djellaba de laine blanche du Maroc, des pantoufles en cuir, une pièce d’étoffe blancheenroulée autour de ma tête et enfin le chapeau que le kahia de Timbouctou m’avait donné. Je mis au jour mon costume européen, mais je me trouvai extrêmement mal à mon aise dans mes bottes étroites et mes vêtements étriqués ; les Marocains et les Nègres furent extraordinairement surpris de me voir accoutré de la sorte, et mon apparition provoqua chez eux une gaieté bruyante.

Nous passâmes là une soirée agréable et je fus très heureux de voir Benitez, lui aussi, se sentir assez bien pour goûter aux friandises françaises, quoique en quantité modérée. Il avait terriblement souffert, physiquement ainsi que moralement, et n’était pas absolument hors de danger ; j’espérais, avec l’aide des médecins et d’une nourriture rationnelle, pouvoir bientôt le remettre sur pied.

Les chefs de la caravane d’esclaves ont exprimé aujourd’hui le désir de voyager avec moi de Saint-Louis au Maroc par un vapeur, tandis que leurs serviteurs et leurs esclaves suivraient la côte ; ils ne peuvent pénétrer avec ces derniers sur la rive gauche du Sénégal, car ceux-ci seraient libres aussitôt : ils sont donc forcés de s’établir quelque part dans le voisinage du fleuve. Plus tard du reste ces gens ont renoncé à leur nouveau plan et se sont rendus directement au Maroc par le désert, avec le butin qu’ils ramenaient du Soudan.

Nous partons dès trois heures dans la nuit du 1erau 2 novembre, et marchons rapidement à travers la vallée très boisée du fleuve. Mon âne de Timbouctou, qui m’a porté constamment jusque-là, ne peut aller plus loin et je suis forcé de me résigner pendant le dernier jour à monter sur un bœuf. Le matin, vers huit heures, nous apercevons pour la première fois lestoits couverts de tuiles du fort de Médine ; mes compagnons s’approchent rayonnants de joie et me montrent le fort, situé sur une hauteur qui domine le village de l’autre côté du fleuve. Nous respirons tous plus facilement, remerciant la destinée amie qui nous a préservés de tant de dangers. Bientôt nous atteignons la haute berge du Sénégal : il forme, un peu au-dessus de Médine, à Felou, une chute écumante, et les bateaux à vapeur ne peuvent remonter plus loin. De la rive opposée se détachent alors quelques larges barques et nous reconnaissons un Européen : c’est le médecin de la marine de la station de Médine, M. Roussin, qui nous souhaite la bienvenue de la manière la plus amicale, et nous invite, au nom du commandant de place, alors légèrement malade, M. le lieutenant Pol, à descendre dans le fort français : ce que je fais naturellement avec plaisir.

Nous disons adieu aux marchands d’esclaves marocains, et nous nous laissons transporter au delà du fleuve avec le Foulbé qui nous a accompagnés depuis Kamedigo. Cet homme trouve à se loger dans le village ; tandis que des chambres nous ont été préparées dans les bâtiments du fort même ; j’y passe quelques jours agréables en compagnie de deux aimables officiers, ainsi que du médecin. Avec mon arrivée à Médine, ma véritable exploration avait atteint heureusement sa fin.

Médine et mon voyage par eau jusqu’à Saint-Louis.— A peine arrivé à Médine, je télégraphiai au gouverneur de Saint-Louis mon heureuse arrivée ; ce dernier envoya lui-même un télégramme officiel à la Société de Géographie de Paris, de sorte que l’issue favorable de mon voyage était connue en Europe avant le milieu de novembre.

Les six jours de notre passage à Médine furent pournous très agréables, sauf peut-être que Hadj Ali se sentit légèrement effacé et trop peu traité comme un « prince » ; il réclamait en effet ce titre, mais il reconnut plus tard que sa prétention au sang princier n’était pas acceptée avec le sérieux nécessaire chez les Français. L’état de Benitez s’améliorait ; il trouvait là du repos et des soins médicaux, et de plus il était délivré de la terreur avec laquelle dans les derniers temps il avait joué son rôle de Mahométan.


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