CHAPITRE X

Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). — Limite de la navigation à vapeur.

Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). — Limite de la navigation à vapeur.

Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). — Limite de la navigation à vapeur.

La réception et l’hospitalité que je trouvai à Médine, et plus tard aussi en d’autres endroits du Sénégal, furent extrêmement gracieuses et cordiales ; la bonne alimentation, la vie calme et l’absence de ces émotions constantes qui, pendant mon voyage, à la suite des dangers menaçants de divers côtés, avaient rendu absolument impossible la conservation de notre santé, toutes ces causes eurent pour résultat de nous rendre visiblement des forces, même à Benitez. Il est vrai qu’il fallait gagner, aussi vite que possible, la côte, car ces forts situés le long de la rive gauche du Sénégal sont tous placés en des points très malsains, et un grand nombre d’hommes blancs de leurs garnisons souffrent toujours de la fièvre. Aussi sont-elles composées relativement de peu de soldats européens, mais au contraire d’un nombre considérable de tirailleurs sénégalais et de spahis. Pendant mon séjour Médine n’avait que vingt soldats blancs, dont beaucoup étaient malades ; il est vrai que l’on était précisément sur le point d’entreprendre une expédition vers l’intérieur, et l’arrivée de la colonne était attendue à tout moment.

Les Français ont su se créer dans les tirailleurs sénégalais une troupe très utile et même complètement indispensable là-bas ; ce sont en grande partie d’anciensesclaves, que leurs maîtres remettent aux Français. La marche suivie pour l’acceptation de ces mercenaires est la suivante. Un Foulbé, un Arabe, un Fouta quelconque, ou tout autre, a besoin d’argent et veut se débarrasser de quelques-uns de ses esclaves. Il va avec eux au poste le plus voisin ; aussitôt qu’ils touchent la rive gauche du Sénégal, par cela même ils sont libres. On examine au poste les hommes ainsi présentés, et, quand ils sont reconnus aptes au service, ils peuvent s’engager comme tirailleurs pour une durée de six ans. Pendant ce temps ils reçoivent la solde, la nourriture, un uniforme et sont considérés en général comme des soldats français ; en outre, au moment de leur engagement, ils reçoivent quelques centaines de francs. Cette prime n’arrive jamais dans les mains de l’ancien esclave : son maître s’en empare tout simplement. Pourtant cette institution est excellente. Grâce à elle les Français réunissent beaucoup d’hommes, dont on tire un bon parti et qui, aussitôt après leur temps de service, sont en état, par ce qu’ils savent de la langue et par d’autres connaissances utiles, de trouver plus tard à vivre d’une manière régulière ; les administrateurs du pays obtiennent ainsi plus de résultats que les missionnaires ne cherchent à en atteindre par d’autres moyens ; ils ont en outre l’avantage de se créer une bonne troupe, habituée au climat.

Le Foulbé qui nous avait suivis de Kamedigo à Médine remit, lui aussi, ses esclaves aux Français et accapara leur prime. Je l’avais engagé à m’accompagner et à me louer des bœufs de charge, mais sans pouvoir le payer d’avance. A Médine je reçus à crédit les pièces d’étoffe nécessaires ; en outre je donnai à cet homme, qui nous avait rendu des services sérieux, une quantitéde petits objets pris parmi les ustensiles de voyage, et dont il fut très content, de sorte que nous nous séparâmes bons amis.

Déjà pendant ma route à Nioro j’avais appris qu’une grande activité régnait à ce moment sur le Sénégal, en raison de préparatifs militaires ; les marchands d’esclaves marocains qui venaient de Ségou me contèrent que les Français avaient une guerre avec les Prussiens ! Quant à savoir à quoi serviraient les transports de troupes dans le haut Sénégal, ils ne pouvaient l’expliquer.

Le fort de Médine consiste en un bâtiment de pierre, fortement organisé pour la défense, placé sur la haute berge du Sénégal, et entouré de murs : dans l’espace qu’ils enferment se trouvent en outre un certain nombre de bâtiments accessoires, de baraquements pour les malades, de magasins de munitions et de vivres, etc. Ces derniers sont précisément aujourd’hui combles d’approvisionnements, car la colonne expéditionnaire doit se pourvoir ici. Le bâtiment principal, haut d’un étage, est entouré d’un passage couvert bien aéré et dont le toit est supporté par des colonnes ; il ne renferme en outre que cinq ou six petites pièces pour les officiers et le médecin. La situation élevée du fort lui fait dominer un cercle assez étendu, et avec l’aide de ses canons il pourrait se défendre longtemps contre les attaques des Nègres. Au-dessous, sur le fleuve, se trouve le bourg de Médine, habité à l’origine par des Kassonké, auxquels se sont joints maintenant des gens d’autres peuplades du voisinage. Tous vivent sur un bon pied avec les Français, qui trouvent en eux des alliés contre la population fouta, toujours inquiète et hostile.

Une inscription placée sur la porte du fort de Médinerappelle un épisode dans lequel son commandant d’alors, Paul Holl, joua un grand rôle. Le fort eut à supporter en 1857 un siège de Hadj Omar, que j’ai plusieurs fois nommé, et Paul Holl, avec sa petite troupe d’Européens, montra là une résolution, une persévérance et une habileté rares.

Hadj Omar arriva, chargé de butin, avec ses bandes fanatisées des pays bambara et du Kaarta, pour établir chez les Fouta le centre de sa puissance. En route il dut passer près du fort de Médine. Arrogant comme il l’était, confiant dans son armée, qui comptait plus de 20000 hommes aussi audacieux et braves qu’avides et cruels, il résolut de chercher querelle aux Français et d’attaquer d’abord Médine, que le réorganisateur du Sénégal, le général Faidherbe, avait fondée peu d’années auparavant.

Négresses du Sénégal.

Négresses du Sénégal.

Négresses du Sénégal.

La garnison du fort était très faible, mais les Français avaient de leur côté les habitants des environs immédiats,ainsi qu’une foule de fugitifs du Kaarta, comptant ensemble près de6000 âmes, et qui s’étaient élevé une sorte de camp retranché compris dans les lignes de défense. Tous ces gens étaient résolus à repousser avec les Français l’attaque de Hadj Omar et ils choisirent pour chef le cheikh kassonké Sambala.

Ouolof du Sénégal.

Ouolof du Sénégal.

Ouolof du Sénégal.

Hadj Omar avait fanatisé ses bandes farouches, en disant que les canons si redoutés par eux ne pourraient rien contre de vrais croyants : la forteresse fut donc attaquée avec une furie extraordinaire. La garnison de Médine consistait alors en 64 hommes : 22 tirailleurs noirs,34 laptots (Nègres et surtout Ouolof de Saint-Louis qui ont servi pendant quelques années comme matelots sur les navires de guerre français), le secrétaire du commandant, deux artilleurs blancs, trois hommes et un sergent d’infanterie de marine.

Le 20 avril 1857 eut lieu la première attaque de Hadj Omar, aussi bien contre le fort que contre les Nègres de Sambala, protégés par des retranchements en terre ; malgré de violents assauts répétés, les canons français réussirent à arrêter les bandes de Hadj Omar, qui eurent même à supporter des pertes importantes.

Paul Holl avait envoyé, le jour précédent, des exprès aux forts du voisinage, surtout à Bakel, ainsi qu’au commandant d’un vapeur qui se trouvait en route pour Médine, car il n’espérait pas pouvoir résister longtemps contre une telle supériorité numérique. En effet Hadj Omar renouvela plusieurs fois ses attaques dans le cours de ce mois, mais toujours sans succès et en éprouvant de grandes pertes. Il investit alors complètement Médine, pensant avec raison que l’absence de munitions et de vivres mènerait le fort plus sûrement à sa chute qu’un assaut.

En effet on éprouva bientôt à Médine le manque de toutes ressources : les vivres s’épuisèrent, et même l’eau fit défaut, car l’investissement était si étroit que Hadj Omar avait coupé la communication entre le fort et le fleuve voisin.

Le manque de poudre était encore plus grave ; Sambala demanda à diverses reprises des munitions pour ses gens, dans le but d’entreprendre une sortie ; mais Holl dut refuser sous toutes sortes de prétextes ; si Sambala avait soupçonné qu’il n’y avait plus de poudre dans lefort, lui et ses gens, perdant courage, auraient entrepris des négociations avec Hadj Omar.

La nécessité devenait chaque jour plus grande, et Holl vit que, si un secours n’arrivait bientôt, le fort succomberait à la première attaque énergique. La garnison était incapable, par suite de son épuisement, de faire le service de garde indispensable ; et parmi les Nègres de Sambala beaucoup mouraient déjà de faim. Holl et le sergent Deplat résolurent, si le fort tombait aux mains de Hadj Omar, de se retirer dans le magasin à poudre et d’y mettre le feu, de façon à ne pas être pris vivants par le fanatique cheikh.

Le fort s’était ainsi défendu jusque vers la seconde moitié de juillet ; au moment où la famine y était à son plus haut degré, on entendit tout à coup, le 18 juillet, des coups de canon qui annonçaient l’approche de renforts. Ceux-ci n’avaient pu arriver plus tôt à cause du niveau trop bas des eaux, et ils accouraient maintenant en grande hâte pour sauver ce point important. Cette délivrance eut lieu avec un succès complet : la sortie de la garnison et des Nègres auxiliaires de Sambala d’un côté, la canonnade dirigée de l’autre sur les troupes ennemies par les navires, produisirent d’excellents résultats, et les bandes, découragées et désillusionnées, de Hadj Omar se dispersèrent dans une fuite désordonnée pendant laquelle beaucoup furent tués ; Hadj Omar lui-même n’échappa qu’avec peine.

Cette vaillante défense de Médine par Paul Holl constitue un des faits les plus importants de la conquête du Sénégal par les Français ; il est tout à fait impossible de calculer ce qui serait advenu de ces pays si Hadj Omar eût pris Médine : son prestige aurait centuplé, toute la population du bassin du Sénégal se serait jointe à lui, etil aurait probablement anéanti tous les autres forts des Français en descendant la rivière. La possession de la colonie aurait donc été compromise, l’influence bienfaisante des Européens anéantie, et l’Islam eût pénétré, avec le fer et le feu, dans des pays où une puissance chrétienne a déjà fait faire de grands progrès à la civilisation de peuplades nègres intelligentes.

Après cet échec Hadj Omar ne s’attaqua plus aux Français ; il dirigea son attention sur les pays du Niger, même sur Timbouctou ; s’il ne réussit pas à conquérir l’antique royaume du Sonrhay, il parvint pourtant à une telle puissance, que l’aîné de ses fils règne encore aujourd’hui à Ségou, et que les autres résistent énergiquement à toute tentative des Français pour aller du Sénégal vers Timbouctou. Mais le nom de Holl sera lié pour toujours à la forteresse de Médine, aussi bien que celui du général Faidherbe à toute la colonie du Sénégal.

Depuis ce temps Médine a été rendue beaucoup plus forte ; les relations des postes entre eux et leurs communications avec Saint-Louis sont bien mieux assurées ; aussi des cas semblables à celui-là ne pourront se représenter. Les forts sont reliés par une ligne télégraphique, qui va jusqu’à Saint-Louis ; de mon temps il y avait d’ailleurs de Matam à Saldé une solution de continuité, parce que les Fouta de l’endroit mettaient obstacle à l’installation des poteaux télégraphiques ; mais aujourd’hui cette interruption est sans doute comblée, et l’on pourrait, si le câble sous-marin de Dakar au cap Vert existait, communiquer directement et en peu d’heures de Paris jusque très loin à l’intérieur du pays.

Malheureusement, pendant mon séjour à Médine, il ne se trouvait à ma disposition aucun bateau à vapeur, cartous les remorqueurs étaient employés au transport des troupes. Je fus donc forcé de descendre dans un petit bateau jusqu’à la première station en aval, le fort assez considérable de Bakel. Après avoir adressé des adieux amicaux à nos aimables hôtes, nous quittâmes Médine le 8 novembre dans une petite chaloupe à quatre rameurs, bien pourvue de provisions de tout genre. Nous n’étions pas, il est vrai, très commodément installés ; mais la pensée que nous allions maintenant vers la mer, que nous étions dans le voisinage de centres européens, et les progrès constants de l’état de santé de Benitez ne me laissèrent pas songer aux petits ennuis de notre navigation dans cette barque, et nous avançâmes avec les meilleures dispositions. Le soir, à six heures, nous faisons halte près d’un village, et nous passons la nuit à terre. Les deux rives et surtout la gauche sont encore accidentées par places ; le fleuve lui-même est assez large, mais ses eaux ont déjà commencé fortement à baisser, car nous approchons de la saison sèche. Une plaie fort désagréable à supporter sur le Sénégal est celle des moustiques, dont nous avions eu peu à souffrir jusque-là, mais qui apparurent alors en masses effrayantes. Par bonheur le commandant Pol m’avait donné une moustiquaire, de sorte que je pus me protéger un peu, du moins pendant la nuit.

Le jour suivant, nous eûmes encore une descente ennuyeuse dans notre lourd bateau découvert. Un petit vapeur nous rejoignit, mais son patron déclara qu’il ne pouvait nous remorquer parce qu’il avait ordre de rejoindre Bakel aussitôt que possible et que notre barque le retarderait trop. Nous continuâmes donc très lentement, et passâmes de nouveau la nuit à terre, fort tourmentés par les moustiques. Le matin du 10 novembrenous avions à peine ramé pendant une courte distance, que le même petit vapeur venait au-devant de nous. Il avait atteint Bakel et annoncé notre arrivée, de sorte que le commandant du fort l’avait renvoyé à notre rencontre dès deux heures du matin. A bord se trouvaient le docteur Colin, médecin de la station, et le télégraphiste de Bakel. C’était là une grande marque d’attention de la part des Français : ces messieurs apportaient avec eux des vivres, des boissons et des cigares, ce qui rendit agréable notre navigation jusqu’à Bakel, où nous entrions vers midi.

Ce fort, également placé sur une colline assez haute, est le plus imposant et le plus grand de tous les postes militaires du Sénégal. Un vaste bâtiment bien aéré, tout en pierre avec des corridors larges et élevés, de grandes chambres, sert d’habitation aux fonctionnaires et aux officiers ; des fortifications complètes l’entourent, et sa garnison est aussi plus importante. Mais, de même qu’à Médine, il y avait beaucoup de malades parmi les soldats européens. Le commandant civil du cercle de Bakel, qui était souffrant lui aussi, me reçut le mieux du monde, et nous passâmes quelques jours dans le fort. Par suite de la concentration du corps expéditionnaire, il y régnait une vie très active ; les munitions et les vivres devaient être tenus prêts, et les animaux de charge réunis ; le 12 novembre il arriva quelques officiers de la colonne dans une petite chaloupe à vapeur, que l’on mit ensuite à ma disposition jusqu’au poste le plus voisin.

A Bakel se trouve toute une ménagerie d’animaux sauvages indigènes, ainsi que de jolis jardins. Dans le bâtiment principal du fort se promenait en liberté un jeune lion, qui avait pour compagnon un singe ; ils setrouvaient provisoirement très bien ensemble. Mais, le premier étant assez fort, on n’a pas dû le laisser longtemps dans ces conditions.

Parmi les officiers arrivés se trouve un jeune sous-lieutenant, très souffrant de la phtisie ; d’après tout ce que j’entends, il est perdu, car cette maladie suit toujours ici une marche galopante. Le docteur Colin, qui possède une belle collection d’oiseaux empaillés, m’en donne un grand nombre ; il me remet aussi une lettre destinée à la Société de Géographie de Paris, à laquelle il demande un subside pour un voyage d’exploration sur la rivière la Falémé. Les Français ont élevé sur ce cours d’eau des postes militaires, qui ont été ensuite abandonnés ; pourtant une société française a entrepris aujourd’hui l’exploitation des sables aurifères.

Nous quittâmes Bakel le soir du 12 novembre, et descendîmes quelque temps la rivière, avant de passer la nuit auprès d’un village. Le matin suivant, vers dix heures, nous rencontrions un grand bâtiment à vapeur chargé de troupes ; une partie de la colonne suivait par voie de terre. C’était une fraction du corps expéditionnaire, commandée par le capitaine Comb[16], accompagné de six autres officiers ; le capitaine Comb était alors destiné au poste de commandant de Médine. Il me déclara qu’il avait absolument besoin de mon vapeur et que j’aurais à me faire porter jusqu’au premier fort par un bateau à rames ! Il mit en revanche quatre laptots à ma disposition. Par suite je demeurai le jour et la nuit en cet endroit, où je fis dresser une tente pour attendre une occasion favorable de continuer ma route.

Les troupes rencontrées par nous étaient composées surtout de tirailleurs sénégalais ; sur le petit nombre de soldats européens de la colonne, il y en avait déjà beaucoup de malades. Cette expédition devait se rendre à Kita, au-dessus du poste fortifié de Bafoulabé. Il me fut désagréable d’être obligé de renoncer à mon vapeur, mais je compris parfaitement la nécessité de cette réquisition dans les circonstances présentes.

La nuit, tandis que nous demeurions en cet endroit, il passa un deuxième grand vapeur chargé de soldats ; comme je l’appris plus tard, M. Soleillet, le voyageur bien connu, se trouvait à bord ; il avait l’intention de se diriger de Médine vers l’intérieur. Ce voyage n’eut aucun résultat ; des difficultés avec le gouverneur et les officiers de la colonie allèrent si loin, que M. Soleillet fut invité officiellement à se retirer.

Nous avons attendu au passage une grande chaloupe à voile, chargée de gomme et d’arachide, et qui se dirige vers Saint-Louis ; elle remorque notre petit bateau. Il est vrai que nous avançons très lentement et que le séjour à bord est désagréable. Le capitaine Comb m’a donné des provisions, ainsi que des lettres pour Saint-Louis et une lettre d’introduction pour le poste de Matam.

Le 15 de grand matin nous faisons voile lentement vers l’aval, mais nous nous arrêtons dès dix heures, et l’équipage demeure dans un village jusqu’à deux heures. Un grand vapeur nous croise ; il est plein de soldats et remonte le fleuve ; après avoir débarqué son chargement, il redescend au bout de quelques heures seulement, mais sans s’arrêter. Sur notre table frugale apparaît maintenant presque chaque jour du poisson, aliment dont nous avons été longtemps privés ; un grand poisson, ressemblant au silure, est très abondant. D’autres,beaucoup plus petits et à peine longs de trois pouces, que l’on prend en masses énormes, sont aussi fort bons.

Durant la nuit nous avons avancé à quelque distance, de sorte que le 16 novembre, à dix heures du matin, nous atteignons le poste de Matam. Il consiste en un petit bâtiment en pierre, de construction particulière, mais très solide ; à l’étage supérieur sont pour les officiers deux chambres, incommodes et manquant absolument de confort. En ce moment il n’y a ici que quatre Européens et environ une douzaine de tirailleurs ; un sergent fait fonctions de commandant de place. Nous sommes bien accueillis et l’on nous offre l’hospitalité que comportent les circonstances.

Toute l’installation est un peu primitive, et le poste semble ne pas être considéré comme bien important, puisqu’il n’y a même pas d’officier.

J’ai remarqué dans chaque fort que les soldats sont bien nourris et reçoivent surtout un vin rouge tout à fait excellent ; cette alimentation fort rationnelle concourt à la conservation de leur santé et de leurs forces.

Le village de Matam consiste en deux quartiers, dont l’un appartenant aux Français et l’autre indépendant. En général l’autorité française ne s’étend pas beaucoup au delà du rayon des postes, qui servent en premier lieu à protéger la navigation sur le Sénégal et les marchands qui opèrent dans les terres. Il existe déjà en réalité dans la colonie un courant commercial tout à fait régulier, et, à l’exception de quelques villages fouta, personne n’inquiète les négociants européens.

Près du poste de Matam on a planté deux bananiers, les premiers que j’aie vus dans mon voyage, mais ils n’ont pas encore porté de fruits. Nous passons la nuitau fort, attendant en vain l’arrivée du vapeur promis. Il ne nous reste plus qu’à descendre le fleuve en ramant, le soir du 17 novembre à quatre heures, dans notre petite chaloupe, qui ne tient pas fort bien l’eau, de manière à atteindre le poste le plus voisin, celui de Saldé.

J’appris à Matam que le botaniste français Lecard se trouvait dans l’intérieur du pays, au sud du poste. C’est ce voyageur qui a découvert la plante nomméeVigne du Soudan; je ne l’ai jamais rencontrée. On sait qu’il est mort peu après, au moment où l’on songeait à faire des essais avec les semences qu’il avait rapportées ; je ne connais pas leurs résultats. Lecard demanda, lors de son retour de l’intérieur à Saint-Louis, 20 francs pour chaque graine ; mais ce prix exagéré amena des difficultés entre lui et le gouverneur ; c’était en effet aux frais du gouvernement et en sa qualité d’horticulteur soldé qu’il avait fait son voyage, de sorte qu’il était tenu de livrer le résultat de ses recherches sans dédommagement. Ainsi que je l’ai dit, il mourut sur ces entrefaites, et le reste de ses collections botaniques fut plus tard vendu à Bordeaux.

Nous quittâmes donc Matam dans le petit bateau que j’avais depuis Bakel, avec trois laptots comme rameurs, de sorte que nous n’avancions que lentement : c’est une partie du fleuve particulièrement désagréable que celle entre Matam et Saldé ; il n’y habite que des Fouta, qui, en leur qualité de Mahométans très fanatiques, sont toujours en rébellion contre les Français. Il m’aurait été agréable d’avoir avec moi dans ces endroits un vapeur ou au moins quelques Européens. Nous passâmes la nuit dans un endroit inhabité, mais sans pouvoir dormir, tant les moustiques étaient insupportables.Même les indigènes, qui sont pourtant faits à bien des plaies de ce genre, dorment à certaines époques en dehors de leurs villages, sur de hauts échafaudages au-dessous desquels brûle un feu lent qui chasse les moustiques. J’avais déjà trouvé cette coutume en usage dans des villages assouanik, et tout d’abord le but de ces grands échafaudages m’avait paru problématique. Je connais différents points des côtes occidentales de l’Afrique, mais nulle part cette plaie des moustiques ne m’a paru aussi insupportable qu’ici.

Le 18 novembre nous continuâmes dans notre petit bateau cet ennuyeux voyage à la rame, à travers le pays fouta. Nous arrivâmes à un gros village, où j’aurais volontiers fait arrêter pour acheter un mouton ; mais les laptots avaient peur de cette population, et ils firent force de rames. J’achetai dans une deuxième localité quelques poissons, et j’eus de nouveau occasion d’observer l’importunité et l’insolence de ces Fouta. Ils vinrent en masse avec des fusils et des piques, insultant les Chrétiens, de sorte que Hadj Ali trouva nécessaire de rééditer la vieille histoire du médecin turc. Je fus heureux quand je me trouvai assis dans ma barque et que j’eus derrière moi cette farouche compagnie. Les Fouta sont partout les mêmes : une bande fanatique, sauvage, pillarde ; le principal devoir des Français doit être de les soumettre le plus tôt possible. Ce sont les brigandages de Hadj Omar qui ont rendu cette population aussi farouche.

Le 19 novembre nous rencontrâmes le grand vapeur leCygne, capitaine Martin, ayant à bord l’état-major de la colonne, parmi lequel était le chef des travaux topographiques, le colonel Derrien, bien connu depuis. Le vapeur s’arrêta : on demanda qui j’étais, et, lorsqu’onentendit mon nom, je fus aussitôt invité à me rendre à bord. Je passai là une demi-heure agréable, dans un cercle d’aimables officiers, au milieu desquels se trouvait un beau-frère de M. de Lesseps. J’appris également une bonne nouvelle : c’est que le gouverneur de Saint-Louis m’avait envoyé un vapeur, qui se trouvait à Saldé ; on ne s’attendait pas à ce que je descendisse si vite le fleuve.

Nous continuâmes à ramer lentement tout le jour, en suivant le fil de l’eau, et, après une nuit passée sans sommeil à cause des moustiques, nous reprîmes notre descente le matin du 20 novembre. Nous avions enfin derrière nous les villages fouta, et devions arriver bientôt à Saldé, où le grand vapeur nous attendait. Mais nous étions depuis peu en chemin, que l’Archimèdearrivait au-devant de nous. Ce bateau, entièrement vide, était spécialement destiné à me conduire à Saint-Louis. La réception qu’on me fit à bord fut excellente.

Nous pûmes nous y installer commodément ; maintenant, nos peines étaient complètement passées. Il y eut encore, il est vrai, une scène désagréable au sujet de Hadj Ali ; le commandant du navire, qui ne pouvait agir que d’après ses ordres, ne considérait que moi comme le chef de l’expédition, et il avait mission de me traiter en officier supérieur ; je pris donc seul mes repas avec le commandant, comme c’est l’habitude sur les vaisseaux de guerre ; mes gens durent au contraire vivre avec les sergents, les caporaux, etc. Benitez trouva la chose toute naturelle, mais Hadj Ali s’écria à diverses reprises : « Je suis prince » et ne put être réduit au silence que par une injonction fort énergique.

Le commandant me fit alors une communication réjouissante : sur la demande du ministère des Affairesétrangères de Berlin, transmise par l’ambassade d’Allemagne à Paris, le gouverneur du Sénégal avait été informé officiellement de mon arrivée et invité à me donner tous les secours et tout l’appui nécessaires ; par là je vis que mes lettres envoyées d’Araouan étaient arrivées en Europe, car c’est de ce point que j’avais écrit à la Société Africaine de Berlin, en la priant de faire des démarches pour moi.

Nous ne fîmes qu’un très court arrêt à Saldé. Le chef de toute l’expédition du haut Sénégal était là, malade de la fièvre, ayant près de lui le médecin en chef. Le commandant civil de Saldé était alors M. Holl, le fils du Paul Holl que le siège de Médine a rendu célèbre.

Le 21 novembre, à quatre heures de l’après-midi, nous atteignions le grand et important poste de Podor, où l’on prit du charbon. Il se trouvait là beaucoup de négociants de Saint-Louis, qui achetaient des produits du pays. Podor possède un grand bâtiment de pierre, spacieux, bien fortifié et une garnison assez forte ; de beaux jardins et de grandes et belles chambres paraissent y rendre la vie supportable, mais la chaleur est terrible et le climat malsain ; je m’aperçus du premier inconvénient pendant les quelques heures que j’y passai.

A Podor les bords du fleuve sont déjà peu élevés, et des deux côtés s’étendent des plaines immenses ; vers le sud elles se fondent dans les pays fertiles, au climat humide et chaud, de l’intérieur du Sénégal ; vers le nord ce sont au contraire des plaines ressemblant à des déserts, et que parcourent différentes tribus arabes indépendantes, Trarza, Douaïch, etc. : à certaines époques de l’année elles viennent dans le voisinage du poste pour vendre de la gomme.

Podor, avec son grand fort, les jolies maisons desnégociants aisés et ses jardins, produit une impression agréable ; mais il est malsain, comme tous les autres postes situés sur le Sénégal.

Quand l’Archimèdeeut pris du charbon, nous continuâmes notre route. Vers onze heures du soir nous nous arrêtions peu de temps au poste de Daganar, et à trois heures du matin nous jetions l’ancre à Richard-Toll (tollsignifie « jardin »), l’un des plus anciens postes et qui se distingue par ses jolis jardins ; nous y demeurâmes jusqu’au matin.

Le 22 novembre au soir nous entrions enfin dans Saint-Louis, le chef-lieu du Sénégal.

Pendant les derniers jours j’avais été surpris du grand nombre de crocodiles dans le fleuve ; du bateau on en voyait une foule étendus sur la rive, et ils disparaissaient rapides comme l’éclair quand une balle les avait frappés. L’un d’eux traversa même très tranquillement le Sénégal devant nous, avec un gros poisson dans la gueule. Il y a aussi des hippopotames, mais ils sont peu nombreux. Je fus également surpris de voir, en un point où le fleuve s’élargit, une quantité innombrable de pélicans. L’eau en était littéralement couverte et, quand le vapeur s’approchait en faisant fuir une partie de ces milliers d’oiseaux, il se produisait un bruit analogue à celui d’un coup de tonnerre lointain. Mes gens, qui ne les avaient pas vus, sautèrent d’effroi sur le pont en entendant ce bruit formidable. La faune de ces pays est très riche, et a été particulièrement étudiée par des naturalistes français : les nombreux postes où sont stationnés des médecins permettent d’obtenir facilement des collections zoologiques et botaniques venant du Sénégal ; en temps de paix, ces médecins ont peu à faire, et leur seule distraction est de réunir des objets d’histoire naturelle.

Mon arrivée à Saint-Louis mettait un terme définitif à mon deuxième voyage en Afrique. Le 22 décembre 1879 j’avais quitté les côtes de la Méditerranée à Tanger, et, exactement onze mois après, le 23 novembre 1880, j’apercevais de Saint-Louis les flots de l’océan Atlantique. Pendant ce séjour en Afrique j’ai parcouru près de 5000 kilomètres, pour me rendre des rivages tempérés de la Méditerranée, par-dessus les montagnes neigeuses de l’Atlas, dans les plaines brûlantes du Sahara. Et de là il m’était réservé d’atteindre la ville du Niger si souvent désirée et si rarement aperçue, Timbouctou, à laquelle on a donné les noms d’« Athènes africaine », de « Reine des déserts », et d’autres encore. Reçu amicalement, hébergé d’une façon très gracieuse dans cette ville, j’en partis après les adieux les plus cordiaux, et pus réussir à traverser les grandes plaines, ayant à demi le caractère de déserts, situées entre le Sahara et le Soudan. Après avoir surmonté beaucoup de difficultés sérieuses, j’atteignis la vallée du Sénégal et pénétrai ainsi dans la partie tropicale de l’Afrique. J’ai certainement été très heureux dans mon entreprise, et je dois beaucoup à une destinée amie, qui m’a permis d’exécuter un voyage devant lequel les meilleurs et les plus forts ont souvent échoué. Ce fut donc avec une satisfaction légitime et une joie évidente que je saluai la large surface de l’Atlantique, les grandes maisons blanches de Saint-Louis et les tours de la cathédrale.

Je donnerai dans les chapitres suivants quelques considérations sur Saint-Louis et la colonie française du Sénégal en général, ainsi que sur les tentatives d’expansion qui s’y produisent aujourd’hui ; ici je me bornerai à raconter en peu de mots mon retour en Europe et la rentrée de mes Marocains dans leur pays.

Nous dûmes passer à Saint-Louis près de six semaines, attendant une occasion pour notre voyage de retour. La fièvre jaune empêchait le bateau-poste de toucher à Dakar, de sorte qu’il ne nous aurait même pas été possible d’atteindre ce point. J’acceptai donc volontiers la proposition, qui me fut faite par les représentants de la maison Maurel et Prom, de Bordeaux, de m’embarquer sur l’un de leurs vapeurs. Le plus convenable me parut être leRichelieu, qui devait quitter Saint-Louis le 1erjanvier. Je pris de bonne heure mes billets de passage, craignant de voir le bateau fortement assiégé, ce qui fut le cas en effet. Le prix du transport s’éleva pour moi, Hadj Ali et Benitez à 1200 francs, et à 200 pour Kaddour. J’avais formé le plan de descendre à Ténériffe et d’y attendre un vapeur allant à Mogador, pour m’en retourner à Tanger sur le même navire ; si cette combinaison ne réussissait pas, je pourrais aller de Ténériffe à Cadix avec le bateau-poste, qui fait ce trajet deux fois par mois.

Le port de Saint-Louis offre un accès difficile : il est séparé de la mer proprement dite par une barre de sable, aussi des bâtiments d’un faible tirant d’eau peuvent seuls y pénétrer ; les bateaux-poste anglais et français font escale à Dakar, d’où de petits bâtiments portent à Saint-Louis les passagers et le courrier ; et quand cela n’est pas possible, comme il arrive quelquefois, passagers et courrier sont transportés à dos de chameau par le Cayor.

NotreRichelieun’était qu’à demi chargé : aussi passâmes-nous assez bien la barre et ses brisants, grâce au secours de pilotes lamaneurs, mais avec un fort roulis et en talonnant un peu dans le sable. En même temps que nous, sortaient deux petits bâtiments, leTamesiet le schooner laPerdrix, dont notre navire devait prendre lechargement (de la gomme et des arachides) en dehors de la barre. Cette manœuvre dura six jours !

A bord nous sommes onze passagers, dont un médecin de la marine, malade, et qui retourne en Europe, un ingénieur des ponts et chaussées, un ingénieur des mines, qui dirige, au nom de la société française dont j’ai parlé, les laveries d’or de la Falémé, puis une femme avec un petit enfant. Parmi les passagers du pont sont une vingtaine de soldats français, d’infanterie de marine ou de spahis, qui ont dû être également renvoyés en France pour raisons de santé. On dit qu’à Bordeaux nous aurons à subir une quarantaine de quinze jours, déduction faite du trajet.

Mon Marocain Kaddour est un peu malade, et Benitez, qui s’était parfaitement remis à Saint-Louis, souffre légèrement de la fièvre. Les passagers jouent aux cartes ou pêchent ; un canot arrive le 6 janvier de Saint-Louis et m’apporte des lettres et des journaux ; parmi ces derniers se trouve laIllustrirte Zeitungde Leipzig, avec un article sur mon voyage. Vers midi un des soldats du bord meurt d’un accès pernicieux ; je ne crois pas que ce soit la fièvre jaune. On dit qu’il a été atteint à la suite d’une insolation contractée en dormant au soleil. Ce cas éveille à bord quelques inquiétudes, car on y redoute l’apparition de la fièvre jaune, qui règne encore à Saint-Louis. Le soir même, nous en avons fini avec le chargement de la cargaison, et nous partons enfin, en route pour la patrie !

L’air frais de la mer remet bien vite mes deux malades ; au contraire le médecin de la marine est très mal. Le 10 janvier à midi nous jetons l’ancre devant Santa-Cruz de Ténériffe ; la mer est fort agitée, le temps froid et désagréable. Le pic et une grande partie de l’île sont enveloppésde brouillards, de sorte que nous n’en pouvons rien voir. Quand la barque de la Santé arrive, on nous met immédiatement en quarantaine, et personne ne peut quitter le navire. J’envoyai par le premier bateau charbonnier qui nous quitta une lettre au consul d’Allemagne en le priant d’obtenir mon débarquement. Je pouvais évidemment subir une quarantaine à terre. Le consul arriva bientôt dans une petite barque et, se tenant à portée de voix, déclara que mon désir était impossible à réaliser. « Les Espagnols sont fort stricts en pareil cas », dit-il ; comme nous venions d’un endroit où la fièvre jaune est endémique, on avait repoussé catégoriquement ma demande. « Du reste, aux îles Canaries il n’y a, ajouta-t-il, aucun lazaret pour recevoir les gens en quarantaine. » Il me restait donc à aller à Bordeaux, au lieu de Mogador, et à me rendre ensuite avec mes gens à Tanger, à travers toute l’Espagne, pour les y payer définitivement. Cela augmentait les frais de voyage dans de très grandes proportions.

Après avoir pris du charbon, des vivres et de l’eau, nous quittions Ténériffe le 11 janvier, vers trois heures. La mer était encore très mauvaise, et les jours suivants elle le devint de plus en plus, de sorte que le bâtiment roulait effroyablement. Le 14, à midi, nous passions au large de Lisbonne ; le vent, que nous avions debout, rendait la marche très lente. Le 15 et le 16 janvier le temps fut un peu plus calme, mais nous eûmes beaucoup de pluie ; le lendemain, et surtout le 18 janvier, la mer redevint extrêmement mauvaise. La direction du bâtiment dut être changée (il fut mis sous le vent), et nous demeurâmes en place le jour et la nuit. Cette manœuvre avait été dangereuse et ne se fit qu’avec des oscillations effrayantes. Nous nous trouvions alors àquelques milles seulement de la barre qui est à l’entrée de la Gironde, et nous avions espéré de nous trouver déjà dans le fleuve dès le 18 janvier. La nuit suivante, qui fut effroyable, vers quatre heures, le capitaine risqua de continuer la route. Le temps s’améliora un peu vers midi ; nous pûmes distinguer la ligne des côtes. A trois heures arriva un pilote, qui nous fit franchir la barre, de sorte que nous nous trouvâmes dans des eaux tranquilles. Bientôt nous atteignions la gracieuse petite ville de Pauillac ; mais nous ne pûmes continuer jusqu’à Bordeaux, et il fallut nous arrêter dans le lazaret, pour y subir la quarantaine. Cet établissement consiste en un certain nombre de bâtiments séparés par des murs et placés au milieu d’un grand parc. Tous les passagers furent complètement isolés dans une maison où quelques employés demeurèrent avec nous. Le prix de la pension s’élève à neuf francs par tête et par jour ; la nourriture y est excellente, ainsi que la tenue des chambres. Avant d’y pénétrer, nous avions eu à supporter une fumigation pour nous et nos effets dans un bâtiment particulier.

Le temps était très froid, et la neige couvrait les célèbres coteaux à vignes du Médoc, de sorte qu’il fallut faire grand feu dans nos chambres. Dès le 22 janvier nous étions libérés ; nous nous rendions à la station du chemin de fer de Pauillac et de là à Bordeaux, où j’étais reçu le même soir par le consul d’Allemagne, Winter, et par quelques membres de la Société de Géographie bordelaise.

Je renvoyai à Tanger Benitez et Kaddour par Marseille et la mer ; pour mon compte je me rendis au même point avec Hadj Ali par l’Espagne jusqu’à Cadix et ensuite par bateau ; nous arrivâmes à peu près en même temps. ACadix il me fallut demeurer quelques jours par suite d’un fort refroidissement ; Séville étant inondée pendant notre voyage en Espagne, nous dûmes y passer une journée dans notre compartiment de chemin de fer.

Un accueil extrêmement cordial nous était réservé à Tanger, de la part des représentants de toutes les puissances européennes, et surtout du ministre résident d’Allemagne et du consul d’Autriche ; les quelques semaines que je passai là dans la maison hospitalière du ministre sont parmi mes plus agréables souvenirs.

Il fallut enfin me séparer de mes amis de Tanger, et je repris lentement mon voyage de retour par l’Espagne et la France ; à Madrid, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Lyon et Paris eurent lieu des séances extraordinaires des sociétés de Géographie, où il me fut donné de pouvoir faire un compte rendu succinct de mon voyage. En avril 1881 j’arrivai à Berlin, et en mai je rentrais à Vienne, après une absence de vingt mois.

LES COLONIES FRANÇAISES DU SÉNÉGAL.

Séjour à Saint-Louis. — Mauvais port. — Fièvre jaune. — La ville de Saint-Louis. — Conduites d’eau. — Fête de Noël. — La colonie du Sénégal. — Son étendue. — Les rivières. — Le climat. — La population. — Historique. — Traités avec les indigènes. — Agriculture, commerce et industrie. — Les chemins de fer du Soudan et le Transsaharien.

Mon séjour à Saint-Louis, chef-lieu du Sénégal, que nous avions atteint le 22 novembre 1880, se prolongea, contre ma volonté, pendant près de six semaines. Le gouverneur d’alors, Brière de l’Isle, avait mis à ma disposition une jolie maison, tandis que mes trois compagnons étaient hébergés dans un hôtel. Nous nous y réunissions pour prendre nos repas en commun. Je fis entrer plus tard Benitez à l’hôpital, pour qu’il y reçût les soins convenables ; il y passa douze journées et se sentit rétabli. On y paye 10 francs par jour, et l’installation intérieure, l’alimentation, etc., répondent à ce prix.

J’eus moi-même, pendant mon séjour à Saint-Louis, quelques accès de fièvre, mais qui disparurent bientôt. La réception que me réservaient le gouverneur et les habitants fut très honorifique. La « population civile » organisa un banquet, auquel prirent part une grande partie des notables de l’endroit ; j’y donnai un court résumé de mon voyage. De même je communiquai au gouverneur Brière de l’Isle un rapport sur ses résultats ; ils éveillaient un intérêt d’autant plus grand que l’expéditionde Galliéni se trouvait encore à ce moment dans l’intérieur, et que depuis longtemps il n’était parvenu aucune nouvelle la concernant. Il est vrai que je ne pouvais donner rien de nouveau à son sujet, car pendant mon voyage il n’avait circulé à ma portée que des bruits très vagues sur son séjour à Ségou. Mais, durant mon séjour, des lettres et des cartes de lui parvinrent à Saint-Louis, et, peu de mois après, toute sa mission était de retour.

Je reçus également en avance, du gouverneur, de la manière la plus obligeante, les sommes nécessaires pour faire honneur à mes engagements et payer les frais de mon séjour et du retour dans mon pays.

Comme je l’ai dit, je ne pus quitter Saint-Louis suivant mon désir, parce que la fièvre jaune avait éclaté parmi les troupes. Les communications ordinaires entre l’Europe et le Sénégal s’établissent au moyen de la ligne de l’Amérique du Sud des Messageries maritimes, dont les bâtiments vont de Bordeaux à Dakar ; ou au moyen des bateaux-poste de Liverpool, qui desservent régulièrement les places de l’Afrique occidentale ; et touchent également à Dakar. Il est très fâcheux que ces navires ne puissent arriver directement à Saint-Louis, car les passagers sont forcés de faire, à partir de Dakar, un voyage de vingt-quatre heures dans un petit vapeur côtier. Il arrive également que la mer est si mauvaise que ce bâtiment ne peut naviguer : alors les voyageurs doivent entreprendre un voyage de trois jours à dos de chameau, à travers le Cayor, pour atteindre Saint-Louis. L’embouchure du Sénégal, sur ce dernier point, est fermée par une barre de sable, traversée de canaux étroits, changeant fréquemment de position et qui ne permettent le passage qu’aux bâtiments d’un faible tirantd’eau. Cette barre ne peut pas toujours être franchie, et il arrive assez souvent qu’un grand nombre de navires doivent attendre des jours et même des semaines, en deçà comme au delà de l’embouchure, avant de pouvoir continuer leur route. La mer est très mauvaise dans ces parages et le ressac très violent ; les chenaux se déplacent souvent, de sorte que seuls des pilotes qui les sondent constamment, et sont placés là spécialement à cet effet, peuvent faire entrer et sortir les bâtiments. Le tirant d’eau de ceux-ci doit être faible ; aussi ne charge-t-on qu’à moitié les navires sortants, avant de leur faire passer la barre, tandis que les grands bâtiments à voile, qui arrivent à pleine cargaison, sont allégés au dehors.

Rue Nationale à Saint-Louis.

Rue Nationale à Saint-Louis.

Rue Nationale à Saint-Louis.

Sur le palais du gouvernement est hissé chaque matin un pavillon qui indique l’état de la barre. Le rouge annonce : barre bonne et franchissable ; le bleu : mauvaise barre, chenal ensablé et ressac violent. Les guetteurs de la tour du palais observent avec des longues-vues les signaux faits par les pilotes.

Il est incompréhensible qu’un centre commercial de l’importance de Saint-Louis puisse résister à des circonstances aussi défavorables, et se maintienne dans la situation acquise.

Le Sénégal, ce grand fleuve, qui offre un chemin commode pour gagner les riches pays de l’intérieur, est du plus haut intérêt au point de vue du commerce, de sorte que les négociants supportent les incommodités et les frais qu’entraîne le séjour de Saint-Louis, plutôt que de se fixer à Gorée ou à Dakar, beaucoup mieux partagées comme ports. D’après cela, on comprendra combien une voie ferrée de Dakar à Saint-Louis aurait d’importance pour transporter rapidement dans cette dernière ville les passagers, marchandises et lettres.

Quand la fièvre jaune éclate à Saint-Louis, les vapeurs anglais et français cessent de prendre des passagers à Dakar, pour ne pas être mis plus tard en quarantaine ; dans les derniers temps je ne pus même pas quitter Saint-Louis, car on isole la ville du monde extérieur, afin d’empêcher la contagion.

Pendant mon séjour dans la capitale du Sénégal, la fièvre jaune y éclata, uniquement parmi les troupes, qui évacuèrent bientôt la ville et furent dispersées sous des tentes à une certaine distance. La maladie avait pris naissance dans une caserne située au milieu de la ville, et qui est considérée depuis longtemps comme un foyer épidémique ; le mal apparut d’abord chez les spahis sénégalais, qui vivent avec très peu de régularité et sont fort enclins aux excès de tout genre. La population a demandé à plusieurs reprises, mais en vain, que les casernes fussent bâties en dehors de la ville. Du reste, l’épidémie de 1880 ne fut pas de beaucoup aussi grave que celle survenue deux années auparavant. A cette époque elle fut extrêmement meurtrière pour la population de Saint-Louis, comme pour celle de Dakar, de Gorée et de Rufisque ; en 1878, au Sénégal, il mourut de la fièvre jaune vingt-deux médecins militaires : c’est un nombre tout à fait extraordinaire, si l’on tient compte de celui des médecins répartis dans les divers postes et qui ne devait pas dépasser de beaucoup trente. En ce moment on élève dans le cimetière de Saint-Louis un monument à ceux qui sont tombés victimes de leur devoir en cette circonstance.

Parmi les habitants qui résistent le mieux à la fièvre jaune sont les mulâtres et les métis immigrés des Indes occidentales.

Saint-Louis est situé sur une île de sable, entre deuxbras du Sénégal, et n’est séparé de la mer que par une longue et étroite lisière, nommée Langue de Barbarie.

La ville est bâtie régulièrement ; elle possède de larges rues et des maisons à toit plat, à galeries et à terrasse. Sa position militaire est favorable en ce que des navires ennemis pourraient difficilement franchir la barre ; par contre, elle serait aisément bombardée du dehors. Sa situation insulaire la met d’ailleurs à l’abri des attaques des indigènes. Deux ponts de pilotis réunissent la ville à la Langue de Barbarie, et un beau pont de bateaux, long de 600 mètres, la met en communication avec la rive gauche du Sénégal.

Le centre de Saint-Louis est occupé par le palais du gouvernement, élevé sur l’emplacement du fort primitif : c’est un très beau bâtiment, avec de grands corridors bien aérés, par où l’on arrive dans les bureaux auxquels se relie la jolie installation privée du gouverneur. Autour de ce bâtiment se groupent les quartiers européens, tandis que les indigènes sont établis à l’extérieur. La ville compte environ 16000 habitants. Les monuments remarquables sont : l’église catholique, la grande mosquée, le palais de justice, les casernes d’infanterie et d’artillerie, les quartiers de la cavalerie et du train, les hôpitaux militaire et civil et le bâtiment de la direction d’artillerie.

Sur la Langue de Barbarie se trouvent deux villages, Guet N’dar et N’dar-Toute (N’dar est le nom de Saint-Louis pour les indigènes ; chez les Arabes et même à Timbouctou on parle de N’dar, et les noms de Saint-Louis et du Sénégal sont inconnus) ; la première localité, très importante, est habitée presque exclusivement par des pêcheurs, qui pourvoient la ville d’excellents poissons de mer ; dans N’dar-Toute se trouvent des jardins et de petites villas européennes, où l’on va,pendant la saison chaude, chercher la fraîcheur et prendre des bains.

Les deux villages de Bouëtville et de Sor, sur l’île de Sor, sont habités par des négociants indigènes, en relations avec les nombreuses caravanes arrivant de l’intérieur. Sur les dunes, et partout où cela est possible, se trouvent des jardins ou des plantations d’arbres fruitiers, qui prouvent que l’on pourrait faire quelque chose des environs sablonneux de la capitale, en apparence si stériles. A Saint-Louis même un jardin, petit il est vrai, mais charmant, est disposé en promenade publique ; on y trouve une foule de plantes des tropiques. La longue allée de palmiers qui conduit au delà des ponts jusqu’à la mer est très aimée également : les flots s’y brisent sur la plage sablonneuse avec un bruit de tonnerre. De tous côtés se trouvent diverses allées de dattiers, dont quelques-unes remontent au temps du général Faidherbe.

Saint-Louis possède aussi peu de puits que les villes de Dakar et de Gorée. Pendant la saison sèche on s’y alimente au moyen de citernes qui contiennent de l’eau de pluie, ou de bateaux-citernes, qui remontent le fleuve et sont remplis en des points où l’influence de la salicité de la mer ne se fait plus sentir. On a également creusé des puits sur les rives sablonneuses du fleuve, d’où l’on tire de l’eau filtrée par les sables et presque sans saveur salée. Pendant la saison des pluies celle du fleuve est douce jusqu’à son embouchure.


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