Le commerce à Timbouctou.— Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, au point de vue commercial cette ville ne peut être considérée que comme un entrepôt : ce n’est point un lieu de production ou de fabrication, mais un intermédiaire qui permet l’échange ou la vente de certaines marchandises pour des pays déterminés. Oualata était et est encore une importante ville industrielle, et les jolis objets en cuir, remarquables par leur originalité, que l’on trouve à Timbouctou, ne sont fabriqués dans cette dernière ville que pour une très faible partie. Parmi ces objets, lesbiout, petites poches à tabac et à amadou, ont surtout une forme particulière : on les porte attachées au cou par un long cordon de cuir. Ces poches, composées de trois, quatre ou cinq petits sacs, sont souvent ornées de broderies du plus ravissant travail. Les sacs en cuir, fabriqués de toutes dimensions et en grandes masses, les étuis de fusils et les espèces de coussins en cuir que l’on remplit de sable et qui servent d’oreillers ou de coussins d’appui pour les bras, ont la même origine. Ce sont là des travaux tout particuliers, fabriqués avec un cuir de mouton ou de chèvre très bientanné, et qui vient, en grande partie, des différentes villes du Moassina placées sur le Niger.
Quelques forgerons trouvent à vivre dans Timbouctou, en fabriquant ou en réparant des chaînes, etc., mais, là non plus, il ne peut être question d’industrie. Tout ce dont on a besoin vient du dehors, surtout du sud, et le maintien de la circulation entre Timbouctou et les localités industrielles du Sokoto, du Haoussa et du Moassina est de la plus grande importance pour la ville.
Les Touareg, surtout les femmes, fabriquent également des objets en cuir ; les grands et beaux chapeaux de paille, d’un travail solide, la poterie, les vêtements, etc., viennent presque tous du sud ; les pantoufles de cuir et les fusils, du Maroc. Comme ville industrielle, Timbouctou est donc sans aucune importance et, sous ce rapport, bien au-dessous des villes du Haoussa et du Sokoto.
Timbouctou était jadis un grand marché pour le commerce de l’or, mais il a beaucoup diminué. Ce métal vient des pays du Bambouk et du Bouré, connus de toute antiquité pour leur richesse aurifère ; déjà du temps de Barth l’or du Ouangaraoua allait surtout dans les ports de l’Atlantique : aujourd’hui c’est le cas même pour celui du Bouré et du Bambouk, dont les habitants trouvent un débouché plus facile à Ndar (Saint-Louis). La conséquence de cet état de choses a été la hausse considérable du prix de l’or à Timbouctou. Le mitkal de ce métal sert dans les transactions ; ce n’est pas une monnaie frappée, mais une unité de poids, pesant environ 4 grammes. Du reste, sa valeur diffère selon les villes. Barth donne, comme taux du mitkal d’or, des chiffres d’après lesquels je vois que, dans les vingt-sept ans qui se sont écoulés depuis le séjour à Timbouctou de ce célèbre et heureux voyageur,il y a eu des fluctuations importantes dans les prix de cette unité. D’après Barth le mitkal de Timbouctou aurait le poids de 96 grains de blé et la valeur de 3000 à 4000 cauris. D’après cela, le prix des coquilles de cauris doit avoir beaucoup baissé, et celui de l’or a dû s’élever dans d’énormes proportions. A Timbouctou je payai de 10 à 12 francs le mitkal d’or, c’est-à-dire plus de 2 douros d’Espagne ; pour 1 seul douro je reçus plus de 4000 cauris. A Araouan le mitkal vaut de 8 à 10 francs ; à Saint-Louis, au contraire, sa valeur courante est de 14 à 15 francs.
L’or circule à Timbouctou presque exclusivement sous forme d’anneaux, ou de feuilles minces, qui servent aussi de bijoux aux femmes ; il est plus rarement en grains ou en poussière.
L’exportation de l’or des districts aurifères par Timbouctou ou Araouan vers les pays mahométans est aujourd’hui peu considérable ; la plus grande partie va probablement à Mogador : il est impossible de donner des chiffres pour cette exportation.
Un article aussi important pour le commerce que pour le change est formé par les grandes et larges chemises bleues, garnies de broderies de soie très originales, les épaisses couvertures teintes en bleu pâle, d’un travail également très beau, les pantalons d’étoffe bleue à parements brodés, etc. Tous ces articles viennent en grande partie de Sansandig et des autres villes du Niger. L’étoffe, tissée en petites bandes teintes de couleur bleu indigo, que l’on coud ensuite ensemble, est excellente ; malheureusement le misérable article de provenance anglaise, de prix beaucoup moindre, tend de plus en plus à prendre le dessus et à remplacer les articles indigènes, meilleurs, mais plus chers.
Ces chemises larges, garnies de broderies de soie, sont répandues dans tout le Soudan occidental et estimées ; on les trouve même dans les pays au sud de l’Atlas, dont les habitants entretiennent des relations avec Timbouctou. Dans cette dernière ville on n’en fabrique que pour l’usage local.
Le commerce du sel est fort important à Timbouctou, et le nombre des chameaux qui y arrivent de Taoudeni, avec une charge de quatre plaques chacun, s’élève, dans le cours d’une année, à plusieurs milliers. Comme je l’ai dit, ces plaques (rouss, singulierrâss) sont d’environ 1 mètre de long et du poids moyen de 27 kilogrammes. Du temps de Barth, où le commerce semble avoir été peu prospère, le prix de la plaque de sel devait être de même fort bas, car il dit que le râss oscille entre 3000 et 6000 cauris. Aujourd’hui on le paye de 8000 à 9000 cauris ou environ 1 mitkal d’or ; mais, comme pendant le séjour de Barth l’or était également moins cher, et que 1 mitkal ne valait guère que 3000 à 4000 coquillages (c’est-à-dire la valeur actuelle de 1 douro d’Espagne), il n’y a pas de différence essentielle entre les prix d’alors et ceux d’aujourd’hui. Ce commerce de sel a une grande importance dans le Sahara occidental, car le Soudan, très vaste et très peuplé, mais fort pauvre en sel, offre un bon débouché de cette denrée.
Les salines de Taoudeni sont en exploitation depuis 1596 ; auparavant on exploitait un peu au nord celles de Teghasa : elles ont dû l’être avant le onzième siècle.
Un important article de commerce à Timbouctou est aussi la noix de kola, qui vient en grande partie des régions situées à l’intérieur des côtes de Sierra Leone, de même que du nord de l’empire des Achantis, quoiquela zone d’extension de cet arbre soit très considérable. Barth rapporte que l’on distingue à Timbouctou les espèces de cette noix d’après la saison où on les recueille : lestino-ouro, lessigaet lesfara-fara. Dans les pays haoussa, surtout dans le Kano, ce commerce est beaucoup plus actif encore ; on y nomme ces fruitsgouro, nom tout à fait analogue au mot sonrhay en usage à Timbouctou, tandis quetinoest le nom d’un district.
Du temps de Barth, le prix d’une noix oscillait, d’après sa grosseur et sa qualité, entre 10 et 100 coquilles ; je ne me souviens pas de les avoir payées moins de 100 cauris.
Cette noix rouge pâle, à saveur amère, assez agréable, constitue un article de luxe, mais qui joue dans le commerce un rôle très important et occasionne un mouvement actif de marchandises. En raison du manque de thé et de café en ces pays et du besoin que l’on y éprouve d’aliments excitants, beaucoup de millions de noix sont mises chaque année dans le commerce et représentent, grâce à leur prix relativement élevé, une somme importante pour leurs producteurs, en même temps qu’elles sont l’origine de gains considérables pour les marchands ; car leur prix d’achat dans le pays de production et les prix de vente dans Kano, Sokoto, Timbouctou et les autres villes diffèrent notablement.
LeBulletin de la Société de Géographie de Marseillea publié il y a peu de temps une étude fort intéressante, avec des dessins à l’appui, de M. Édouard Heckel, au sujet de cette noix de kola, qui joue un si grand rôle au Soudan. La véritable noix de kola ou de gouro (il y a encore d’autres noms chez les différentes races nègres) est le fruit d’un bel arbre, haut de 10 à 12 mètres, leSterculia(Cola)acuminata, qui, extérieurement, a un peu d’analogie avec notre châtaignier. Il pousse danstoute l’Afrique occidentale, de la latitude de Sierra Leone à l’embouchure du Congo ; vers l’intérieur, sa zone d’extension ne paraît pas dépasser de 150 à 200 milles anglais, en partant des côtes. Jusqu’ici on croyait cet arbre inconnu dans l’Afrique orientale, mais Schweinfurth cite également une Sterculia.
Il a été importé dans le centre et le nord de l’Amérique, et les Anglais l’ont beaucoup planté dans l’Inde. Il croît surtout facilement sous les climats côtiers chauds et humides, dans des pays élevés de moins de 200 à 300 mètres au-dessus de la mer ; à l’âge de dix ans il donne une récolte extrêmement riche, environ 120 livres anglaises, et, comme il fleurit deux fois par an, il arrive qu’il porte en même temps des fleurs et des fruits. Ces derniers consistent en une cosse orangée de 10 centimètres de diamètre, partagée en cinq ou six cellules, dont chacune contient de cinq à quinze noix de kola. On les enveloppe dans des feuilles, pour qu’elles ne se dessèchent pas trop vite, et elles peuvent alors être transportées au loin ; ces feuilles doivent être maintenues un peu humides. On les achète dans cet état en grandes masses, que l’on envoie dans l’intérieur du pays, jusqu’au Bornou, au Sokoto et à Timbouctou, et même de là dans le nord de l’Afrique. Cette partie du monde est le principal pays de consommation de ce fruit, mais en outre on en expédie, chaque année, des quantités importantes au Brésil, où les Nègres africains les achètent avec avidité ; c’est surtout par les ports de Porto Novo (Dahomey) et Ambrizette (au sud de l’embouchure du Congo) que les noix de kola sont exportées.
Sierra Leone est la place principale de ce commerce : on y achète les noix au poids ; 45 kilogrammes sontvendus de 50 à 150 francs, suivant la saison et la demande.
Au début de ce siècle elles étaient beaucoup plus chères et plus rares ; les chefs et les prêtres seuls pouvaient en manger. Les noix fraîches apportées de Sierra Leone à Gorée y ont déjà une valeur supérieure de 50 pour 100 : à l’intérieur et surtout dans les pays du Niger, leur prix s’élève très considérablement.
Cette noix rouge pâle et à saveur amère remplace dans ces pays le thé, le café et le cacao ; de même que ces aliments sont devenus un besoin pour d’autres peuples, de même l’habitude de mâcher des noix de kola est généralement répandue au Soudan. C’est un présent habituel quand on fait des visites ou quand on en reçoit, et une sorte de marque d’amitié, analogue à l’offre d’une prise de tabac chez nous. Quand on arrive dans un endroit, si les habitants se laissent entraîner à une conversation où des noix de kola sont offertes, on peut être relativement assuré de leurs bonnes dispositions. Chez les peuples de l’intérieur de l’Afrique, la noix de kola sert de symbole pour les traités, les mariages, les déclarations de guerre, l’administration de la justice.
A l’état sec, la noix est aussi mise en poudre et, vendue sous cette forme, mélangée avec différentes substances. Souvent la kola est simplement mâchée, comme le tabac chez nos matelots, sans être avalée. La kola a certainement, en raison de sa saveur amère, un effet utile sur l’économie ; la caféine et la théobromine qu’elle contient en font un excitant, et, après qu’on en a mâché, les mets les plus fades prennent un certain goût. Non seulement les indigènes, mais aussi beaucoup d’Européens vivant dans ces pays en consomment ; nous nous y étions toushabitués à Timbouctou. Pour des gens qui font de longs voyages dans des pays peu ou point peuplés, la noix de kola est fort précieuse, car elle rassasie, c’est-à-dire qu’elle rend moins pressant le sentiment de la faim. En outre, comme les Nègres le savent fort bien, elle constitue un bon remède contre la dysenterie et un aliment que l’estomac supporte toujours parfaitement. Enfin, la croyance aux effets aphrodisiaques de cette noix est également répandue chez les Mahométans et chez les Nègres.
A côté de la véritable kola il y a encore une « fausse kola » ou une kola amère, qui provient d’un autre arbre, laGarcinia Kola; ce végétal se présente sur les mêmes points que la Sterculia, et ses fruits sont aussi en usage, quoiqu’ils ne renferment ni caféine ni théobromine. On se borne à les mâcher, mais on ne les mange jamais avec du lait, ainsi qu’on le fait pour les vraies noix de kola ; leur goût est analogue à celui du café vert et amer. On prétend qu’elles constituent un bon remède contre les refroidissements.
En tout cas, la noix de kola joue en Afrique un rôle tout à fait extraordinaire, et la valeur de ces fruits récoltés et vendus tous les ans est très importante.
Quoique cette noix soit en usage dans les pays des Noirs probablement depuis un temps immémorial, elle était jusque dans ces dernières années peu connue en Europe ; sa composition chimique toute particulière, ses effets ainsi que la faveur dont elle jouit, et qui en sont la conséquence, ont été tout récemment expliqués.
Longtemps on a désigné l’arbre qui la produit sous le nom de « café du Soudan » ; mais c’est une erreur. Le « café du Soudan » est le fruit de l’Inga biglobosa, légumineuse africaine dont la semence rôtie est employée enguise de café : autrefois on la croyait identique avec la kola.
A Timbouctou on se sert comme monnaie divisionnaire, je l’ai dit plusieurs fois, des coquilles de cauris, dont la valeur varie souvent, ainsi qu’il arrive d’ailleurs pour tous les articles commerciaux. La saison, la situation politique, les circonstances atmosphériques, et en général une foule de motifs déterminent le prix des marchandises, et le négociant qui vient du sud ou du nord ne peut jamais le fixer à l’avance.
Barth rapporte que 3000 cauris correspondent à 1 douro d’Espagne ; j’en reçus davantage à Timbouctou : d’ordinaire 4500 (une fois, par exception, 5000 d’un Juif) ; plus loin, la valeur monta jusqu’à 3000 par douro.
Sur le marché, et en général pour tout le petit commerce, on ne compte que par cauris, et même des objets plus importants, valant de 40000 à 50000 cauris, sont encore vendus de cette manière quelque peu embarrassante. Les coquillages sont, en effet, non pas pesés, mesurés ou enfilés dans des cordons, mais comptés un à un ; il est vrai que les gens du pays ont pour cela une grande habitude, et opèrent avec beaucoup de sûreté ; mais un pareil mode de payement n’est possible que dans des pays où l’on ignore le prix du temps.
En présence de l’importance colossale que les coquilles de cauris ont en Afrique, aussi bien comme monnaies que comme ornements, quelques renseignements sur leur origine et sur leur importation dans ces pays pourront utilement trouver place ici.
La coquille de cauri[12](Cypræa moneta) forme déjàdepuis longtemps l’objet du commerce européen et surtout des échanges des négociants anglais avec les Nègres de l’Afrique occidentale, et particulièrement avec ceux du pays de Lagos. Vers 1840, quelques marchands de Hambourg saisirent cette occasion et envoyèrent, à titre d’essai, de petits bâtiments à voile aux Maldives, l’endroit où l’on récolte surtout ces coquilles. On achetait alors les 100 livres de cauris des Maldives, à peu près de 45000 à 48000 coquilles, pour 8 à 9 dollars ; tandis que ceux de la côte de Zanzibar, de taille un peu plus grande (Cypræa annulus), se vendaient par 100 livres (18000 à 20000 coquilles) au prix peu élevé de trois quarts de dollar. On employait alors la plus forte espèce comme pierre à chaux.
L’armateur hambourgeois Hertz, qui commença à cette époque ce genre de commerce, vendit sur la côte occidentale d’Afrique le quintal de cauris des Maldives 18 dollars, et celui de Zanzibar de 8 à 9 dollars ; ces derniers cauris rapportaient donc un plus grand bénéfice. A la suite de ce premier envoi, les négociants de Hambourg se bornèrent au transport des coquilles de Zanzibar, quoiqu’elles fussent moins volontiers acceptées sur la côte occidentale. Au Soudan on les compte ; leur valeur tient donc à leur nombre, et une charge de petits cauris contient plus d’exemplaires que le même volume en coquilles de Zanzibar. Ce commerce prit un nouvel essor lorsqu’ils furent introduits dans le Bornou comme monnaie divisionnaire, et cela sur l’avis de Hadj Bechir, conseiller du cheikh Omar, connu par les récits de Barth. Jusque-là les bandes de cotonnades longues de trois à quatre mètres et larges de cinq à six centimètresavaient remplacé dans le Bornou la monnaie jadis en usage, lerotl, unité de poids de cuivre. Le cheikh Omar introduisit dans le pays comme monnaie officielle le douro d’Espagne et le thaler de Marie-Thérèse, qui y avaient déjà cours ; au contraire, les cauris servirent de monnaie divisionnaire. La fraction de thaler comptant 32 cauris fut nomméerotl, en souvenir de l’ancienne pièce de cuivre, et son cours fut réglé de temps en temps. Quand Nachtigal, auquel nous devons ces renseignements, était au Bornou, 1 thaler y valait à peu près de 120 à 130 rotl de 32 cauris, c’est-à-dire environ 4000 cauris. Cette valeur est à peu près celle de ces coquillages dans les pays que j’ai parcourus.
Au bout d’un certain temps, le transport des cauris sur la côte occidentale prit de telles proportions, qu’ils y perdirent toute valeur, et en 1859 la maison Hertz fermait sa factorerie de Zanzibar.
Depuis quelques années, la demande de ces coquillages est redevenue active ; les guerres fréquentes au Soudan et les destructions de localités qui en ont résulté, ainsi que la fragilité naturelle des cauris, ont fortement diminué la quantité des coquillages en circulation.
La zone d’extension de ceux employés comme monnaie s’étend du lac Tchad à l’est au pays des Mandingo à l’ouest, et de Timbouctou au nord jusqu’à l’embouchure du Niger au sud ; le royaume des Achantis était exclu de cette zone, au moins jusqu’à la dernière guerre avec l’Angleterre. C’est donc en général dans l’immense bassin du Niger, y compris le Bénoué, que cette monnaie est répandue ; au contraire, comme objet d’ornement, sa zone d’extension est beaucoup plus considérable, et une grande partie des peuplades nègres emploient ces coquillages de cette façon.
Dans le Kouka on prend toujours pour compter, d’après Nachtigal, quatre coquilles à la fois, de sorte qu’avec huit poignées le rotl est complet ; comme je l’ai dit, à Timbouctou on les compte cinq par cinq ; quelquefois aussi on emploie la méthode en usage plus au sud, notamment au Ségou, et que Mage décrit en détail, après le long séjour qu’il a fait dans ces contrées. Dans le Ségou, le Moassina et au nord jusqu’à Timbouctou, on fait du nombre 16 fois 5 coquilles une sorte d’unité, qu’on évalue non pas à 80, mais à 100. On obtient ainsi :
De cette manière on a en réalité :
L’emploi des cauris comme monnaie est fort ancien. On sait que des coquilles de ce genre ont été retirées des anciennes tombes et des stations préhistoriques de Suède, ou de celles qui sont attribuées aux Anglo-Saxons, ainsi que des tombes païennes de Lithuanie. Chez les anciens écrivains arabes, les cauris sont cités comme monnaies ; quand les Portugais découvrirent et conquirent l’Afrique occidentale, ils les y trouvèrent déjà répandus.
Jadis ils étaient également en usage pour les échanges dans l’Inde, dans le royaume de Siam et aux Philippines. Cette jolie coquille, que l’on nomme aussi « petite tête de serpent » ou « de vipère », est encore plus répandue comme objet d’ornement. Même en Allemagne elle servaità garnir les brides des chevaux, etc. Nulle part pourtant cette coquille n’est autant en usage et n’est apportée en masses aussi considérables qu’en Afrique ; Timbouctou est le point le plus élevé vers le nord de son immense zone d’extension ; les Arabes, qui y ont trouvé les cauris en usage dès leur arrivée, ont dû les accepter, au moins pour le petit commerce. Ces coquillages n’ont jamais trouvé accès comme moyen monétaire dans les oasis du désert et les États du nord de l’Afrique.
A Timbouctou et dans ses environs immédiats on ne peut cultiver aucun produit des champs ou du jardinage, et tout arrive du dehors sur le marché. Parmi les produits alimentaires, les plus importants sont naturellement les grains : j’ai remarqué surtout le froment et le sorgho (millet), qui sont employés à la préparation du pain et du couscous ; puis vient le riz, cultivé au Soudan en grandes quantités, de même que le maïs. On met également en vente du beurre végétal (boulanga), que la population pauvre emploie au lieu de beurre animal, tandis que le reste des habitants s’en sert pour l’éclairage. Au marché on trouve encore des épices, telles que diverses espèces de poivre, de piment, etc., ainsi que des oignons, des fruits et des légumes ; la viande est vendue sur une place spéciale, comme le poisson à demi pourri du Niger. Les pigeons, qui sont ici en masses ainsi que les poulets, forment encore un important article du marché.
Parmi les marchandises importées d’Europe, qui viennent du nord avec les caravanes, les plus importantes sont les draps et les cotonnades bleues, puis le thé vert de Chine, le sucre et les bougies, les dattes et le tabac, ainsi que toute espèce de marchandises de petit volume. Chose bizarre : à Timbouctou comme au Maroc, lespierres précieuses sont très recherchées, quoique le commerce en soit fort limité, car il n’y circule pas assez d’argent pour qu’on puisse réellement vendre des pierres de prix.
Les routes de caravanes les plus importantes sont celles du Maroc et de Rhadamès. Par les premières on entend toutes celles qui viennent de l’oued Noun, de l’oued Sous, de Mogador, de l’oued Draa, du Tafilalet, etc., et sur lesquelles les marchandises sont ordinairement transportées avec l’aide des Tazzerkant. Les négociants de Rhadamès, qui jouent un rôle très important à Timbouctou, apportent toutes les marchandises d’Algérie, de Tunis et de Tripoli.
Il est impossible de déterminer le chiffre des chameaux et la quantité des marchandises arrivant tous les ans à Timbouctou par ces deux faisceaux de routes ; d’ordinaire un certain nombre de petites caravanes se réunissent en une grande, de manière à être plus en sécurité ; mais de faibles troupes de 50 à 60 chameaux n’en traversent pas moins le désert. Il est probable que par ces voies il n’arrive pas annuellement à Timbouctou au delà de 5000 charges de chameaux.
Le tabac et les dattes viennent spécialement du Touat ; Barth cite pour sa qualité le tabac de l’oued Noun ; cependant il semble que ce pays n’en produise plus beaucoup. A Timbouctou et plus loin dans le sud on fume généralement le tabac dans de petites pipes en bois, gracieusement incrustées d’anneaux d’argent, munies d’un bout en fer, et qui sont attachées au cou par un mince cordon de cuir ; un cure-pipe et une pincette pour placer sur le tabac un charbon ardent, tous deux en fer très élégamment travaillé, pendent également à ce cordon, tandis que le tabac, le briquet,la pierre à fusil et l’amadou sont placés dans les jolies petites poches en cuir dont j’ai parlé. Chez les Foulani, aux croyances strictes et aux mœurs ascétiques, le commerce du tabac est interdit : il ne peut être introduit qu’en contrebande.
Parmi les produits exportés de Timbouctou en Europe, les plus importants sont les plumes d’autruche, la gomme et un peu d’or ; la petite quantité d’ivoire qui en est expédiée reste au Maroc ; de même que les Nègres esclaves, encore exportés en assez grand nombre, se répartissent entre les États musulmans du nord de l’Afrique. La gomme et un peu de cire vont plus à Saint-Louis (Ndar) que vers le Maroc.
Si Timbouctou se retrouvait un jour sous l’influence d’un gouvernement puissant, elle prospérerait de nouveau, et les relations commerciales y seraient plus actives. En ce moment cette ville, dominée par tant de maîtres et pourtant sans chef, ne peut augmenter d’importance ; il semble que l’antique querelle entre Foulani et Touareg ne sera pas terminée avant qu’une troisième puissance, un peuple d’Europe, vienne s’immiscer dans leurs luttes. Il faudra, il est vrai, que ce peuple évite avec soin la destinée des Foula sous Hadj Omar. Lui aussi intervint comme le troisième larron entre les deux combattants, mais ce fut pour essuyer dans Timbouctou une terrible défaite.
Dans la situation actuelle du commerce européen et des relations de peuple à peuple, Timbouctou ne reprendra pas son importance avant qu’un autre trafic ait remplacé celui des caravanes, si pénible, si lent et si risqué : il semble que le cours du Niger doive être appelé à jouer un rôle dans ce commerce.
Historique.— On sait que Barth a réussi à trouver et àtraduire un manuscrit écrit dans le Gando et qui contient l’histoire détaillée des anciens États nègres, surtout de celui du Sonrhay. Ces annales ont été composées, sous le titre deTarich es-Soudan, par un lettré nommé Ahmed Baba, qui écrivit un grand nombre d’ouvrages, forma beaucoup d’élèves et jouit partout de la plus grande considération. Son histoire remonte jusqu’à la période de l’hégire, époque à laquelle la dynastie Sa fut fondée dans le Sonrhay ; elle était originaire de Libye. Le quinzième roi de cette dynastie embrassa l’Islam au début du onzième siècle, et depuis cette époque les États du Niger moyen sont demeurés le boulevard principal de cette religion ; dans la suite ils furent également le centre d’une civilisation prospère pour l’époque et d’une grande érudition.
Timbouctou même a été fondé, vers la fin du cinquième siècle, par des Touareg (Imocharh), appartenant surtout aux tribus des Idenan et des Imedidderen ; elle demeura probablement une ville entièrement indépendante jusqu’à ce qu’elle fût conquise par le célèbre Kounkour Mouça, roi du Mellé, vers le milieu du quatorzième siècle. Ainsi, quoique les Touareg, qui y avaient leurs bivouacs depuis longtemps, doivent être considérés comme les vrais fondateurs de Timbouctou, dès le début beaucoup de Nègres du Sonrhay y ont sans doute demeuré, et Barth suppose que la forme primitive du nom de la ville Toumboutou a été empruntée à leur langue ; les Imocharh en ont fait le mot Toumbutcou, qui s’est changé plus tard en Toumbouctou ; dans les derniers temps, l’influence des Arabes surtout a fait transformer ce nom en Timebouctou ; c’est le nom que tous donnent en parlant de la ville, tandis qu’ils écrivent Tinebouctou. Le mot sonrhaytoumboutousignifie « bas-fond, dépression »,et il s’explique parce que la ville est en quelque sorte placée dans une dépression au milieu des dunes.
Si ancien que soit l’empire du Sonrhay, il y avait déjà longtemps que ses deux voisins, les royaumes du Mellé et du Ghanata, étaient fondés quand il le fut lui-même ; Ahmed Baba raconte que ce dernier avait eu déjà vingt-deux rois lorsque Mahomet commença à répandre sa religion.
En 1326 le Sonrhay et Timbouctou furent conquis par le puissant roi du Mellé, Mansa Mouça, et il construisit dans cette ville un palais, Ma-dougou, et la grande mosquée de Djinguere-Ber. Timbouctou y perdit son indépendance, mais fut incorporée à un grand royaume, en état de la protéger contre les tribus ses voisines. Elle devint très vite prospère et se transforma en un puissant centre de commerce, aux dépens surtout de Oualata. Beaucoup de marchands du Maroc, de l’oued Sous, du Tafilalet, du Touat, etc., quittèrent cette ville pour se fixer à Timbouctou.
Mais, au bout de peu d’années, en 1329, celle-ci fut conquise par le roi païen des Mo-Si, pillée et complètement détruite, après la fuite de la garnison des Mellé. Pendant sept ans Timbouctou demeura abandonnée à elle-même et ne retomba qu’en 1336 au pouvoir du royaume de Mellé, pour y rester les cent années suivantes.
En 1350 le célèbre Arabe Ibn Batouta visita ces pays et alla également à Timbouctou. Il s’embarqua dans son port pour voir la capitale du Sonrhay, Gogo, après avoir été auparavant au Mellé. En 1373 la ville de Timbouctou paraît pour la première fois sur une carte, sous le nom de Timboutch figurant sur la mappemonde catalane.
Le peuple du Mellé perdit de plus en plus son influence, et en 1433 les Imocharh conquirent Timbouctou et en chassèrent pour toujours les Mellé. Le roi targui A’kil ne résida pas dans cette ville, mais y plaça un vice-roi,Toumboutou koy, nommé Mouhamed Nasr, de Chinguit ; c’est de la fin de 1450 que date l’importance de Timbouctou comme entrepôt de sel.
En 1464 enfin, Timbouctou est conquise par le puissant roi du Sonrhay Sonni Ali et presque complètement détruite ; une partie des habitants sont, dit-on, cruellement massacrés. A partir de cette époque, Timbouctou demeure incorporée au royaume du Sonrhay, jusqu’à sa conquête par les Marocains.
Sous Sonni Ali commencèrent également les premières relations avec les États chrétiens, car le roi Jean II de Portugal envoya une ambassade au roi du Sonrhay. Sonni Ali se noya dans une rivière en revenant d’une expédition entreprise contre les Foulbé, alors établis au sud de son pays.
Le fils d’Ali, monté sur le trône, fut vaincu par un lieutenant de son père qui avait rassemblé une armée autour de lui ; cette mort mit fin à la dynastie. Cet indigène du Sonrhay, Mouhamed abou Bakr, monta sur le trône avec le titre de « chalif el-Moslemin » et se nomma le roi Askia. Il entreprit le voyage de la Mecque et se fit reconnaître officiellement comme chalifa du Sonrhay. Au cours de son long règne, Askia entreprit des expéditions nombreuses dans toutes les directions et augmenta la puissance du royaume. Mais son fils Askia Mouça se révolta contre lui et le força en 1529 à abdiquer. Les successeurs de ce grand prince ruinèrent peu à peu le pays par des guerres continuelles, et dès 1584 le danger parut imminent du côté du Maroc.Le sultan Mouley Hamid envoya une grande armée, qui périt, il est vrai, presque tout entière, mais lui donna les salines de Teghasa. En 1588 les Marocains, commandés par Bacha Djodar, reparurent. Ce chef arriva à Timbouctou et éleva une kasba dans le quartier des Rhadamèsiens ; il fut plus tard remplacé par Mahmoud Bacha. Le dernier roi du Sonrhay fut enfin battu ; il s’enfuit chez des païens dont il avait autrefois envahi le pays et fut tué.
Ce fut la fin de ce puissant empire, qui avait étendu sa domination des pays du Haoussa jusqu’à l’océan Atlantique, et de Mosi jusqu’au Touat.
Les Marocains mirent alors des garnisons dans Timbouctou, Djinni et Bamba ; ils cherchèrent à fortifier leur domination par des mariages avec des indigènes, et parmi leurs descendants on compte encore les Rami, dont j’ai parlé et dont fait partie le kahia actuel de Timbouctou.
En 1603 mourut Mouley Hamed el-Mansour, sultan du Maroc et conquérant du Sonrhay ; son jeune fils Sedan lui succéda. Timbouctou avait repris une importance considérable, que des troubles intérieurs vinrent bientôt compromettre. En 1640 la ville fut inondée par une crue du Niger.
Cependant des troubles éclataient aussi au Maroc, et les sultans ne furent bientôt plus en état de tenir concentré dans leurs mains un empire aussi étendu. En 1680 Timbouctou est conquis par les Mandingo, qui sont peu à peu chassés à leur tour par les Touareg, de sorte que la ville redevient plus ou moins indépendante, car ces nomades ne s’y établiront jamais, et se borneront à y prélever des impôts. Cette situation paraît avoir duré jusqu’au début de ce siècle. En 1805 et 1806, Mungo Park suivit le Niger et traversa Kabara.
En 1826 les Foulbé du Moassina devinrent enfin assez puissants pour occuper Timbouctou et en chasser les Touareg. C’est également à cette époque que le major Laing vint à Timbouctou ; mais il en fut expulsé par les Foulbé, et, après avoir été dépouillé et blessé par les Touareg, il fut assassiné sur le chemin d’Araouan, à l’instigation du cheikh des Berabich. La même année mourut également le grand cheikh Sidi Mouhamed el-Bakay ; son fils, le cheikh el-Mouktar, lui succéda à Timbouctou. Caillé demeura dans cette ville du 10 avril au 3 mai 1828 ; pendant les années suivantes, les Foulbé y pénétrèrent en grand nombre ; c’est de là que datent leurs querelles presque ininterrompues avec les Touareg. Ceux-ci les vainquirent complètement en 1844 et les chassèrent de la ville. En 1855, après le retour de Barth, les Foulbé entreprirent une grande guerre contre les Touareg. Dès le temps de Barth, leur influence n’était pas sans importance ; son protecteur, le cheikh el-Bakay, s’appuyait, comme on sait, sur les Imocharh.
Peu après que Barth eut quitté Timbouctou, un nouvel ennemi apparut pour le pays et pour la ville : c’était le célèbre Hadj Omar. Ce chef de la race des Fouta, qui habite au Sénégal, revint en 1854 ou 1855 d’un pèlerinage à la Mecque et éprouva le besoin de jouer un grand rôle. Il voulut d’abord se donner pour le Christ revenu sur terre, puis il se contenta de la situation prise par le Prophète. Il avait entendu parler du célèbre cheikh arabe Abd el-Kader et avait vu les Foulbé fonder de puissants empires ; il voulut, lui aussi, mettre en honneur le nom des Fouta. Il entreprit donc une guerre de religion en armant ses nombreux esclaves ; ses compatriotes, avides de butin et guerriers comme ils étaient, le suivirent sans difficulté,et, le Coran dans une main, l’épée dans l’autre, il commença ses conquêtes. Il eut bientôt une armée de 20000 aventuriers pillards et fanatisés, et la jeta d’abord sur les pays noirs du Bambouk, pour convertir les Mandingo. Elle y commit les atrocités les plus horribles et anéantit tout, de sorte que, aujourd’hui encore, certains pays ne se sont pas relevés des brigandages de Hadj Omar. Il se dirigea alors vers le haut Sénégal et menaça même Ségou, alors capitale des Nègres bambara, qui avaient conservé le paganisme avec le plus grand entêtement. Mais il en fut repoussé, se rabattit sur le pays de Kaarta et le mit à sac ; les Nègres bambara qui survécurent furent forcés d’embrasser l’Islam. Hadj Omar revint alors dans le pays des Fouta, chargé d’un immense butin, et voulut faire de cette contrée le centre d’un grand empire. Ses tentatives pour chasser les Français du Sénégal ayant échoué, il se tourna vers Timbouctou. Uni avec les Foulbé, aussi fanatiques que lui, il envoya une petite armée de 4000 hommes contre la ville, avec mission d’exiger un tribut.
Le cheikh el-Bakay abandonna Timbouctou, mais força bientôt, avec l’aide des Touareg et des nombreuses tribus arabes des environs, les représentants et les troupes de Hadj Omar à se retirer. A la suite de cette retraite, Hadj Omar revint lui-même avec une grande armée de Fouta, au début de l’année 1863, et, soutenu par les Foulbé, arriva devant Timbouctou. A l’approche de Hadj Omar, el-Bakay et les Touareg quittèrent le camp dressé au sud de la ville, et le chef fouta, aussi fanatique que pillard, put y entrer et la faire piller. Mais à peine ses soldats s’étaient-ils dispersés dans Timbouctou, que les Arabes et les Touareg y pénétrèrent de tous côtés, et l’inondèrent du sang des Fouta ; Hadj Omarne put s’échapper qu’avec une faible partie de ses forces.
Plus tard il s’établit dans Ségou et le Moassina, soumit à son joug les Nègres bambara, et les convertit en grande partie et de force à l’Islam. On dit qu’il mourut pendant le siège de Hamd-Allahi ; il n’y a rien de certain à cet égard, et les bruits les plus extraordinaires circulent sur sa mort. Nul ne sait exactement où et quand il est tombé ; seule une vieille femme le vit, dit-on, se brûler dans une petite hutte. C’est même une légende encore répandue chez les Fouta que leur grand compatriote vit encore !
Ses fils dominent aujourd’hui tout le pays entre le haut Sénégal et le Niger ; l’aîné est sultan de Ségou ; je reviendrai plus tard sur ces circonstances en décrivant le pays de Kaarta.
Depuis 1864 Timbouctou paraît avoir été exempte de grandes luttes ; Foulbé et Touareg continuent, il est vrai, leurs querelles, mais ils n’inquiètent pas la ville elle-même. Mardochai, qui a passé quelques années à Timbouctou après ces événements, ne parle pas de guerres, et je n’ai également rien entendu dire de semblable. Le changement le plus important qui soit survenu dans l’état politique de Timbouctou, depuis le séjour de Barth, est que le cheikh Abadin, contrairement aux traditions de ses ancêtres, s’appuie davantage sur les Foulbé, tandis que son père recherchait surtout l’aide des Touareg.
VOYAGE DE TIMBOUCTOU A BASSIKOUNNOU.
Départ de Timbouctou. — Adieux solennels. — Eg-Fandagoumou. — El-Azaouad. — Dayas. — Ouragans et orages. — Benkour. — Les Tourmos. — Les nomades. — Le cheikh es-Sadirk. — Eau malsaine. — Ouragan. — Ras el-Ma. — Tribu des Dileb. — Surprise par les Oulad el-Alouch. — Le cheikh Boubaker. — La latérite. — Les champs de sorgho. — Bassikounnou. — Retour des Tourmos. — Culture. — Le Rhamadan. — Le cheikh foulbé Nisari. — Malaise. — Bœufs. — Rango. — Résistance de Hadj Ali.
Je quittai Timbouctou, qui m’était déjà devenu bien cher, après y avoir passé dix-huit jours seulement. Hadj Ali et Benitez, Kaddour et Farachi étaient ceux de mes compagnons venus du Maroc ; trois hommes de la tribu des Berabich, qui nous avaient loué des chameaux, étaient partis avec nous, de sorte que nous étions huit en tout. Je me servais de l’âne acheté à Timbouctou comme monture ; c’était un excellent animal, qui fit tout le chemin jusqu’à Médine, mais qui arriva en ce dernier lieu dans un tel état d’épuisement, que j’avais douté qu’il pût y parvenir.
Notre bagage était naturellement beaucoup moins considérable qu’à notre arrivée à Timbouctou ; comme vivres je n’avais qu’un peu de riz, de couscous, de thé et très peu de café et de sucre. Quelques pièces de cotonnade bleue, un petit sac de cauris et une faible quantité d’or qui me restait de la vente des chameaux, ainsi qu’environ une douzaine de douros d’Espagne, composaient toute ma fortune. Il me semblait impossible d’arriver jusqu’àMédine avec de pareilles ressources, car je devais encore louer quatre ou cinq fois en route des animaux frais avec de nouveaux conducteurs. En outre j’avais quelques couvertures de laine et des tobas, que j’avais achetées ou reçues en présent et que je désirais rapporter en Europe ; Hadj Ali en possédait aussi, que l’on nous a du reste repris en grande partie pendant ce voyage.
Les adieux qu’on nous fit lors de notre départ de Timbouctou eurent un caractère absolument cordial et même grandiose.
Vers dix heures du matin, la maison et la rue étaient pleines de gens qui voulaient prendre congé de nous, et, quand enfin nous sortîmes de la ville, des milliers d’hommes, sans exagération, nous accompagnèrent jusqu’en rase campagne. Hadj Ali fut presque étouffé ; chacun voulait baiser ses mains ou du moins ses vêtements, et l’on m’adressa aussi d’amicales paroles d’adieux. Le kahia et le plus grand lettré de Timbouctou prirent Hadj Ali sous leurs bras, le mirent au milieu d’eux, et marchèrent lentement, en murmurant des prières, par les rues de la ville ; le fils du kahia et Youssouf, commerçant tunisien, qui nous avait beaucoup fréquentés en nous montrant toutes sortes de complaisances, me placèrent entre eux, et nous suivîmes. Derrière nous venaient, sur les chameaux, Benitez, Kaddour et Farachi, ainsi que les trois conducteurs et une foule nombreuse, tous les hommes armés de plusieurs piques. Nulle part un mot hostile ou un visage haineux : tous montraient les dispositions les plus amicales, et nous n’entendîmes que des souhaits de bonheur pour notre entreprise. Je ne sais à quoi attribuer cette unanimité : est-il réellement survenu, depuis le voyage deBarth, une révolution dans les idées régnantes au sujet des Infidèles ? Ces gens-là croyaient-ils réellement que j’étais Mahométan, quoique je ne me fusse jamais fait voir dans une mosquée et que je n’eusse jamais prié devant eux ? En tout cas Hadj Ali a eu une grande part dans l’attitude amicale des habitants de Timbouctou, car il a su mettre à propos en lumière et utiliser sa parenté lointaine avec Abd el-Kader.
Nous étions sur le point de monter sur nos animaux, quand un grand mouvement se fit dans la population qui nous accompagnait : nous vîmes apparaître au loin une foule de cavaliers, montés sur des chevaux ou des chameaux de course : c’était le grand sultan des Touareg, eg-Fandagoumou, avec de nombreux hommes armés. A diverses reprises il nous avait invités à passer quelque temps dans son camp ; toute sa nombreuse famille, hommes, femmes et enfants, était venue chez moi, sans qu’il voulût y paraître lui-même. N’ayant pu dominer sa curiosité, il avait tenu à nous voir. C’était un homme vigoureux, maigre, nerveux, de taille moyenne, ayant cinquante ans à peine : je ne pus voir son visage, couvert du litham. Son langage était rude et impératif, son rire sonore et puissant.
L’escorte de ce cheikh paraissait extrêmement imposante et guerrière. Chaque chameau était monté de deux hommes, armés de piques, d’épées, de sabres, de poignards et de grands boucliers ronds ; celui assis par derrière portait tout un arsenal d’armes de réserve. Eg-Fandagoumou lui-même montait un cheval de petite taille, et portait une longue épée et un sabre court. Tous étaient enveloppés de tobas bleu foncé ; ils avaient le visage et la tête voilés, de sorte qu’on ne pouvait voir que leurs yeux. Cette visite passa généralement pourune marque de la haute estime que les farouches Touareg nous portaient.
Comme il faisait très chaud quand nous partîmes, je priai le kahia de me donner un des grands chapeaux de paille, très beaux et fort bien travaillés, dont on use dans le pays. Il envoya à la ville un de ses serviteurs, qui rapporta une petite ombrelle de dame, en soie rouge et de provenance européenne, comme nos grand’mères en portaient jadis. Le ciel seul sait comment cet article de toilette était venu s’échouer à Timbouctou, après avoir quitté des pays civilisés : probablement par l’intermédiaire de marchands d’Algérie ou de Tunisie. Je refusai cette ombrelle avec mille remerciements, et demandai encore une fois un chapeau de paille, qui me fut alors apporté. Un nouvel et cordial adieu suivit ; les Touareg disparurent ; les gens de Timbouctou se dispersèrent, et quelques-uns seulement nous accompagnèrent quelque temps, pour nous quitter à leur tour. Nous étions seuls et marchions vers le sud-ouest à travers des pays que jamais le pied d’un Européen n’avait foulés.
Je fus quelque peu étonné de ne pas voir le chérif el-Abadin le jour de notre départ : il ne s’était d’ailleurs présenté qu’une fois chez moi. Je crains qu’il n’ait été irrité de l’imposture qui me faisait passer pour un Mahométan : les Juifs de Timbouctou doivent lui avoir dit que je suis Allemand et Infidèle. Je ne sais jusqu’à quel point Hadj Ali a été mêlé à ces commérages.
Il était près de midi au moment de notre départ de la ville ; nous ne marchâmes qu’une heure dans la plaine sablonneuse, couverte de nombreux mimosas à gomme, de tamaris et de végétaux de toute nature ; puis nous nous arrêtâmes pour laisser passer la grandechaleur et attendre encore quelques hommes qui voulaient voyager avec nous. Nous marchâmes ensuite de quatre à neuf heures du soir, généralement vers l’ouest. Il faisait chaud, mais un vent du nord-ouest apportait un peu de fraîcheur. Le pays que nous traversions appartenait encore à l’Azaouad ; c’était une plaine ondulée, avec de nombreuses dunes basses, couvertes de végétation et pourvues d’une faune extrêmement riche en oiseaux et en insectes.
Des deux côtés de la route nous aperçûmes quelques douars d’Arabes nomades, sans les visiter. Nous passâmes la nuit comme d’ordinaire sous les tentes, et à cinq heures du matin chacun était de nouveau prêt à partir. La matinée était d’une fraîcheur très agréable ; mais le vent du nord-ouest cessa tandis que nous avancions très rapidement, presque tout droit vers l’ouest. A dix heures on fit halte et l’on dressa les tentes pour prendre du repos jusqu’à quatre heures. A ce moment nous repartîmes pour marcher jusqu’à minuit, avant de trouver un endroit avec de l’eau ; notre petite provision de Timbouctou avait été rapidement consommée.
Le terrain est absolument le même ; ici l’altitude de l’Azaouad est d’environ 230 à 240 mètres. Les acacias à gomme sont très fréquents, et leur résine est recueillie par les Arabes.
Le 19 juillet, à cinq heures du matin, nous continuions la marche, mais pour nous arrêter dès huit heures. Nous vîmes de loin les hauteurs qui limitent le cours du Niger ; on les nomme Tahakimet. La tribu des Kalansar, appelée également Djilet, habite sous des tentes ; ils ne sont pas Arabes purs, mais croisés de Touareg. La veille au soir nous n’avions pas trouvéd’eau, et l’un de mes hommes était allé remplir les outres dans un endroit appelé djebel Oum ech-Chrad : c’est une daya qui, en temps de crue, est en communication avec le Niger. Nous faisons halte toute la journée, puis marchons de six heures du soir jusque vers dix heures, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, et à travers une région de dunes couverte de végétation. Le soir nous observons de nombreux éclairs dans le sud.
Mon état ne s’est pas encore amélioré ; hier j’ai eu un accès de fièvre, et j’en attends un autre pour demain soir.
Le 20 juillet notre marche recommence de six heures du matin jusqu’à dix heures. Hadj Ali est encore aujourd’hui de fâcheuse humeur : peut-être regrette-t-il d’être parti de Timbouctou, ou au moins d’avoir pris cette route ; il aurait de beaucoup préféré retourner par le désert et par Rhadamès. Vers trois heures un fort orage passe au-dessus de nous, sans éclater ; il ne tombe que quelques gouttes de pluie, accompagnées d’un vent violent.
Vers six heures nous repartons : c’est mon heure de fièvre. Ayant pris cet après-midi un gramme de quinine, je ne suis pas saisi de frissons ; au contraire j’éprouve à cette heure une violente transpiration ; mais il est impossible de nous arrêter et je suis forcé de voyager en cet état. Dès avant dix heures il faut faire halte, car un terrible orage commence, accompagné d’un ouragan violent. Nous parvenons avec peine à dresser les tentes, ce qui n’empêche pas tout ce qu’elles renferment d’être complètement traversé. Cette pluie n’est pas favorable à mon état, si agréable que soit la fraîcheur apportée par elle. Nous sommes forcés de creuser des rigoles autourdes tentes pour empêcher l’eau d’y pénétrer. Celle qui tombe sur les parois en toile est recueillie dans des vases ; nous remplissons ainsi une outre avec cette eau pure, assez fraîche, mais absolument insipide. Un peu au sud de notre bivouac se jette dans le Niger une petite rivière nommée Benkour. Elle vient du pays de Ras el-Ma (Tête de l’Eau), qui est notre but de voyage le plus rapproché. Mes gens désignent le Niger sous le nom de el-Fehal.
Le 21 juillet nous restons au bivouac tout le jour jusqu’à quatre heures du soir, car les tentes, mouillées, seraient trop lourdes ; beaucoup des bagages, également traversés, durent être séchés. Notre alimentation dans cette marche par un pays inhabité est très simple : du riz et du couscous, sans pain ni viande ; aussi regrettons-nous amèrement le bon temps de Timbouctou. Mais nous espérons bientôt rencontrer des bergers et pouvoir en obtenir du lait frais. Il y a déjà des signes de leur apparition prochaine : le sol devient plus argileux, et, au lieu d’être couvert de végétaux ligneux, il porte de l’herbe et des fourrages succulents pour les moutons et les chèvres. Nous marchons droit vers l’ouest, jusqu’à dix heures du soir environ ; mes gens vont encore chercher de l’eau fraîche à la petite rivière Benkour.
A partir du point où nous sommes, on désigne le pays non plus sous le nom d’Azaouad, mais sous celui de Ras el-Ma ; c’est une zone fertile, habitée par de nombreuses familles arabes.
Le matin suivant, nous partons à six heures, et vers dix heures nous atteignons les premières tentes des nomades. Ce sont les deux tribus des Tourmos et des Ouasra, qui ont ici leurs lieux de pâture. La chaleurnous force à faire halte jusque vers quatre heures, et après une marche d’une heure nous arrivons aux tentes principales, où le cheikh des Tourmos s’est fixé. On y est déjà instruit de notre arrivée par nos conducteurs de chameaux, qui appartiennent à cette tribu. Naturellement mon séjour à Timbouctou avait été très vite connu aux environs ; les nombreuses personnes qui vont et viennent chaque jour portent les nouvelles dans toutes les directions.
Nous sommes reçus chez les Tourmos de la façon la plus gracieuse, et même la plus solennelle. On tire des salves de coups de fusil ; les femmes et les enfants chantent des hymnes de bienvenue en notre honneur : bref, c’est une réception très agréable que nous réservaient ces simples nomades, qui s’inquiètent fort peu de fanatisme politique ou religieux et accueillent tout étranger avec une hospitalité amicale.
Les Tourmos sont des Arabes purs, cependant de couleur foncée, qui ont en général des métisses pour femmes. Ils habitent de petites tentes en cuir, faites de peaux de bœuf tannées et cousues ensemble ; leur seule occupation consiste à faire paître de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Aussitôt qu’un endroit n’est plus assez pourvu de fourrage, ils transportent leurs tentes dans un autre. Leurs troupeaux étant naturellement toujours en plein air, ces animaux, par suite du manque de soins suffisants, ne sont pas de très belle race. Les Tourmos vivent entièrement de leurs produits ; ils en tirent directement la viande, le lait et le beurre, et échangent à Timbouctou contre des moutons vivants la farine d’orge et le peu de vêtements indispensables ; ils fabriquent aussi une sorte de fromage blanc, gluant, extrêmement difficile à digérer. Ils n’ontni pain ni farine de froment, mais mangent la farine d’orge grossière sous forme deel-azéida, pâte de farine faite avec de l’eau et un peu de beurre et pétrie en boulettes ; elle se conserve très longtemps. C’est ce genre de pâte qui sert ordinairement de nourriture aux Arabes pendant leurs voyages au désert ; lors de mon départ de Tendouf pour Araouan, j’avais remarqué que mes gens s’étaient confectionné la veille plusieurs petits sacs pleins de cette azeïda, mais je n’ai pu m’y accoutumer : j’ai préféré le riz, si sec qu’il soit, ou le couscous.
Le cheikh des Tourmos, es-Sadirk, chercha à rendre notre séjour aussi agréable que possible, et surtout à nous pourvoir de nourriture. Le soir de notre arrivée il nous envoya deux moutons vivants ; le matin suivant, deux autres, déjà tués et rôtis ; dans la soirée apparurent de nouveau deux moutons vivants et une masse de viande de mouton cuite. Cette dernière était très bonne ; dans ces pays il faut la préférer à la viande de bœuf. En même temps nous recevions de tous côtés une quantité de lait frais de mouton et de chèvre, qui était tout à fait excellent et qui nous fut fort agréable après notre longue consommation d’eau détestable. Je me sentais déjà beaucoup mieux.
Le 24 juillet, dans l’après-midi, le cheikh d’une tribu voisine, qui porte le nom d’Iguila, vint nous voir. C’est une nombreuse tribu, de 2000 tentes, fortement mêlée de sang targui : on le voyait aussi au costume de ces nomades, car leur cheikh portait le litham. Les visites continuèrent le jour suivant ; chacun apportait quelque chose, moutons, chèvres ou lait : de sorte que nous aurions vite réuni tout un troupeau.
La veille, l’orage avait déjà menacé, mais il ne plutpas ; au contraire, le lendemain, une pluie accompagnée de coups de vent commença à tomber et nous rafraîchit beaucoup ; le thermomètre descendit de 36 degrés à 26 degrés centigrades à l’ombre.
Les journées passées dans ce douar, chez ces pacifiques bergers, m’ont extraordinairement plu. Involontairement je me souvenais des histoires bibliques entendues dès ma première enfance, et dans lesquelles les nomades et leurs troupeaux jouent un si grand rôle. En Orient la population des campagnes vit depuis des milliers d’années, comme ces Arabes ; tous les événements de l’histoire du monde ont passé, sans laisser de traces, sur ces peuples de pasteurs, qui ne souhaitent rien que de l’herbe savoureuse et abondante pour leurs troupeaux et de la sécurité contre les pillards. Ces gens simples n’ont pas d’autres désirs ni d’autres besoins.
Malgré leurs pacifiques occupations de bergers, ces Arabes sont pourtant braves et belliqueux quand il s’agit de défendre leurs biens ; ils savent alors employer leurs sabres, leurs piques et leurs fusils à pierre, s’il plaît au sauvage Targui ou au pillard Ouled el-Alouch de pénétrer dans leurs terres de pâtures et de voler leurs troupeaux.
Le 25 juillet nous quittâmes nos amis les Tourmos, après avoir pris d’eux un congé solennel. Le voyage à Bassikounnou, notre but le plus proche, devait durer six jours ; afin que nous ayons de la viande fraîche, le cheikh nous donna six moutons, qui étaient cependant assez embarrassants à transporter ; ils furent liés ensemble et poussés en avant par un homme. En tout cas, c’était un beau présent ; mais je n’avais à peu près rien à remettre en échange. Je finis par donner au cheikh deux dourosd’Espagne, afin qu’il fît faire quelques bijoux d’argent pour ses femmes.
Vers huit heures nous partons, mais nous nous arrêtons dès onze heures auprès de quelques tentes ; il faisait très chaud, et il demeurait là également un parent du cheikh, qui voulut aussi nous donner deux moutons. Au début nous avions encore marché vers l’ouest, mais pour incliner ensuite vers le sud. Vers quatre heures nous faisons halte dans un autre douar des Tourmos. Nous y passâmes toute la nuit, car nous devions aller chercher au loin dans la rivière l’eau dont nous voulions nous approvisionner. Celle que nous avions eue les derniers jours était la pire que l’on pût imaginer ; presque répugnante, épaisse, remplie de boue jaune, d’une odeur fétide, elle restait trouble, même après des filtrages fréquents, et avait un goût écœurant. Elle provenait de mares laissées par les inondations du Niger, et qui se dessèchent lentement.
Vers le soir, de lourds nuages orageux s’amassèrent de nouveau, mais la pluie ne tomba point ; le matin suivant, régnait un violent ouragan.
Le sol est partout le même ; une plaine faiblement ondulée, couverte de plantes fourragères, parmi lesquelles quelques mimosas ; c’est toujours la zone qui forme la transition du Sahara au Soudan tropical. L’altitude est la même également, 230 mètres en moyenne. Le manque d’eau courante est caractéristique pour cette région ; il n’y en a point sous ces latitudes dans les pays à l’ouest du Niger : ils ne contiennent que des dayas, étangs permanents, dont le niveau est élevé en temps de pluie, mais qui ne renferment qu’un peu d’eau, fort mauvaise, pendant la sécheresse.
Le 27 juillet, à sept heures du matin, nous partonspour marcher presque droit au sud ; mais il faut nous arrêter au bout d’une heure et demie, parce qu’un chameau ne peut aller plus loin. Mes conducteurs en font l’échange chez quelques Tourmos du voisinage. Nous continuons la marche à trois heures, toujours vers le sud, jusqu’au coucher du soleil et par des contrées d’excellents pâturages. Vers sept heures du soir commence un orage terrible, accompagné d’un ouragan comme je n’en avais vu qu’une fois pendant mon voyage, dans les montagnes du pays d’Andjira, au Maroc septentrional : un peu de pluie tomba également. L’ouragan ne se calma que vers le matin ; il venait du nord-ouest. C’est un fait digne de remarque que ces vents pénètrent avec une telle violence si loin dans l’intérieur de l’Afrique.
Le matin suivant, à quatre heures, nous continuons la marche, pour nous arrêter à dix heures. Il y a dans le voisinage une rivière, petit bras latéral du Niger ; j’y envoie encore des hommes pour puiser de l’eau courante, préférable toujours à celle des dayas. Des points élevés du terrain je puis voir nettement ce petit affluent ; l’endroit où mes hommes vont puiser de l’eau se nomme Tichtéit-Embeba. De quatre heures à sept heures et demie du soir nous continuons vers le sud-est ; puis nous dressons nos tentes au bord d’une petite daya qui porte le nom de daya el-Ghiran. Pendant la nuit nous ne pouvons laisser paître nos animaux, que nous attachons, car il y doit avoir ici beaucoup de lions et d’autres animaux carnassiers. Jusqu’ici nous n’avions rien remarqué à cet égard, mais Ras el-Ma, dont nous approchons, est très riche en ce genre d’animaux. Mes compagnons ont du reste une grande frayeur des lions ; ils allument des feux pendant la nuit et veillent. Les ânes surtout sont,dit-on, en danger, car les lions les attaquent de préférence, et mon brave petit grison, qui marche si bien, doit être gardé avec soin. Ici également le terrain est couvert de bons pâturages, mais nous ne rencontrons aucun troupeau ; les Tourmos paraissent ne pas aller aussi loin vers le sud à cette époque de l’année.
Le 29 juillet nous partons à cinq heures pour marcher vers le sud-ouest jusqu’à neuf heures ; mais il faut alors nous arrêter pour laisser paître les chameaux, qui jeûnent depuis le soir précédent. A notre gauche nous voyons encore de grandes surfaces liquides, le véritable Ras el-Ma. Ce sont de vastes étangs, constamment pourvus d’eau et qui ont vers le nord-est un émissaire, le Benkour : ce dernier se réunit, comme je l’ai dit, au Niger, ou, plus justement, constitue un bras du grand fleuve s’avançant fort avant dans le pays, ainsi qu’il y en a beaucoup.
A quatre heures nous reprenons la marche, pour nous arrêter à sept heures à un endroit nommé Foulania, car le ciel s’est fortement couvert et un orage menace. A peine avons-nous dressé les tentes, qu’il éclate avec des torrents d’eau ; le calme revient un instant ; puis commence un ouragan de sable extrêmement violent, qui se termine par une forte et très longue averse.
Le nom de Foulania indique que les Foulani ou Foulbé ont pénétré jadis jusque dans ces pays. Nous y voyons cette fois des traces de lions, mais sans apercevoir un seul de ces animaux. Elles sont encore plus fréquentes le jour suivant, où la faune devient plus riche : au loin apparaissent des troupeaux de bœufs sauvages ou d’antilopes, qui pas plus qu’à l’ordinaire ne s’approchent à portée de fusil. La viande fraîche eût été cependant fort bien accueillie par nous, car les moutonsque nous avions emmenés étaient déjà dévorés, et le chemin devait être beaucoup plus long qu’on ne nous l’avait dit.
Ici le monde des oiseaux est également riche et varié : le pays situé près des étangs de Ras el-Ma serait extrêmement apprécié des chasseurs : mes gens me contèrent que, la nuit, de nombreux animaux s’y rendent pour boire ; les bœufs, les gazelles, les zèbres, etc., sont fréquents en cet endroit ; mais les grands carnassiers, qui y trouvent un excellent terrain de chasse, sont par suite fort nombreux.
Ce jour-là nous marchons de sept à onze heures et de quatre à six heures et demie ; le terrain s’élève peu à peu. A la suite de la pluie d’hier il fait extrêmement chaud ; aussi nous nous traînons péniblement dans la plaine herbeuse et sans ombre.
Le 31 juillet nous marchons de trois heures à neuf heures et demie du matin vers le sud-ouest ; il semble que Bassikounnou soit beaucoup plus loin à l’ouest que ne l’indiquent généralement les cartes. Nous nous trouvons sur des chemins tracés par les chameaux, ce qui indique une certaine circulation. Ce doit être probablement une des directions qui mènent dans les villes du pays d’el-Hodh. De Ras el-Ma une route va directement à Oualata sans passer par Timbouctou ou Araouan ; on dit qu’elle n’est longue que de dix journées de marche ; mais, d’après ce que l’on appelle ici une journée, il faut compter certainement le double de temps. Cette route à dû être suivie par l’officier de spahis français Alioun Sal, déjà nommé, lorsqu’il se dirigea de Oualata à Bassikounnou. Comme il n’existe aucune carte de son itinéraire, il est naturellement difficile de le déterminer ; mais je suis porté à croire qu’ilalla de Oualata à Ras el-Ma et de là à Bassikounnou par le même chemin que moi.
La végétation devient toujours plus riche et plus variée à mesure que nous approchons de ce dernier point ; le monde des insectes montre de nombreuses formes que je n’avais jamais vues ; mais les chameaux en souffrent beaucoup. Le corps de ces malheureux animaux étant toujours assailli de taons, etc., un homme doit suivre à pied pour les en débarrasser. Les oiseaux sont également plus nombreux et de couleurs plus vives ; ce pays renferme aussi d’excellents chanteurs ; des arbres et des buissons que nous n’avons pas encore rencontrés apparaissent, sinon sous forme de forêts, du moins en assez grand nombre, et donnent au paysage le caractère d’un parc.
Le soir, de quatre à sept heures, nous marchons un peu plus vers le sud, jusqu’à quelques douars de la tribu arabe des Dileb ; là aussi nous sommes amicalement accueillis, et l’on nous donne du lait frais. Un peu au sud se trouve la fontaine de Soulima, et, plus vers le sud-est, un autre puits, le Bir el-Arneb ; nous apercevons dans cette direction quelques chaînes de hauteurs.
Le jour suivant, 1eraoût, nous conduit encore dans un joli paysage, riche en végétation. Nous partons à six heures du matin, pour marcher jusque vers dix heures au sud-ouest ; nous atteignons le puits Bouguentou, où nous prenons de l’eau ; il se trouve également là une daya, desséchée en ce moment. L’après-midi est encore consacré à une courte marche, d’une heure et demie, qui nous conduit à un petit douar d’une fraction de la tribu des Dileb ; nous y dressons nos tentes et y passons la nuit. Le lait et le peu de viande fraîche que nous yrecevons sont les bienvenus. Comme nous faisons des marches très courtes, afin de ménager nos chameaux, que les insectes tourmentent horriblement, nous mettons beaucoup plus de temps que nous n’avions compté pour aller à Bassikounnou ; aussi nos provisions menacent d’être vite épuisées. Dans notre voisinage se trouve le puits Adar, qui est mis fort à contribution par les gens de la tribu.
Le 2 août nous faisons encore une marche dans la direction générale du sud-ouest. Le sol devient constamment plus argileux et plus fertile, et la végétation y croît en vigueur et en variété. Il y a ici d’excellents pâturages, mais qui paraissent être peu mis à profit, car ils sont déjà trop au sud. La véritable région des Arabes nomades est constituée par les terrains plus sablonneux de Ras el-Ma et par leur prolongement vers l’ouest ; les troupeaux s’y trouvent évidemment mieux que dans les contrées méridionales, trop riches en insectes.
De quatre à dix heures et demie du matin nous marchons au sud-ouest ; l’après-midi, au contraire, nous ne pouvons faire qu’une heure de route, car le ciel se couvre, et à peine avons-nous dressé les tentes, qu’un orage terrible éclate. L’averse durant assez longtemps, nous nous occupons à remplir d’eau de pluie toutes sortes de vases et à en verser le contenu dans les outres ; l’eau de la dernière daya était encore très mauvaise, et je me demande comment elle n’a pas complètement dérangé tous nos estomacs. Le manque d’eau courante est le principal inconvénient de ce pays de plateaux ; son altitude s’accroît très insensiblement en allant vers le sud, de sorte que nous avons déjà atteint 260 mètres.
Le 3 août de l’année 1880 restera toujours dans mamémoire, car il vit se dérouler un événement qui parut destiné à donner d’un seul coup une conclusion inattendue à mon voyage.
Nous partons à six heures du matin pour marcher, comme auparavant, vers le sud-ouest. Nous dépassons un puits, le Bir Bousriba, qui a 40 mètres de profondeur, dit-on, mais renferme de mauvaise eau salée : aussi sommes-nous heureux de recourir à l’eau de pluie que nous avons recueillie. Non loin de là est un autre puits, le Bir Touil.
Nous avions dressé les tentes, et nous étions, vers trois heures, en train de les abattre, quand tout à coup mes conducteurs accourent, émus au plus haut point, en s’écriant : « Oulad el-Alouch ! » Nous nous précipitons aussitôt hors de la tente et nous voyons une bande d’une vingtaine d’hommes, en partie montés, s’emparant déjà de nos chameaux, qui se débattent, et les emmenant avec eux. Alors commencent des cris formidables ; les voleurs (ils font partie de la fameuse tribu des el-Alouch) sont armés de fusils à pierre ; ils se préparent à une attaque et cherchent un couvert derrière des buissons pour tirer sur nous. Pendant ce temps mes Tourmos, les conducteurs de chameaux, ont commencé un furieux combat en paroles avec les chefs de la bande ; je n’y comprends qu’une chose : les Berabich (c’est-à-dire les Tourmos) n’ont pas le droit de traverser ce pays ; les Oulad el-Alouch seuls peuvent l’accorder. Nous nous sommes cependant mis sur la défensive, tout en voyant que c’est fort inutile. Nous couvrons de nos revolvers l’accès des tentes, car quelques hommes de la bande se faufilent constamment dans leur voisinage pour nous voler. Les discussions deviennent toujours plus violentes, et il semble que les choses vont tout à fait se gâter. LesTourmos réclament leurs chameaux, et les Alouch déclarent qu’ils les conserveront et nous tueront tous. Dans l’intervalle, de nouveaux Alouch sont arrivés, et, parmi eux, le cheikh Boubaker ; mais son apparition semble avoir pour unique résultat d’exciter encore les pillards et de leur faire tenter une attaque. A diverses reprises nous nous préparons à tirer : je songe toujours à l’impossibilité de nous défendre contre une aussi grande supériorité de forces, même si nous mettons quelques hommes hors de combat. Aussi je cherche à détourner mes gens de faire feu.
Hadj Ali commença alors avec le cheikh un long débat, extrêmement animé. Tous deux s’avancèrent un peu, et Hadj Ali tint à l’Ouled el-Alouch un discours d’une violence passionnée qui répondait à la situation. Il fit savoir au cheikh ennemi qui nous étions ; lui-même était chérif et membre de la famille du grand Abd el-Kader, et il en appela au Coran pour lui montrer combien les Alouch étaient de mauvais Musulmans. Hadj Ali dit également l’accueil amical que nous avions reçu à Timbouctou et annonça que, s’il arrivait malheur à l’un de nous, on nous vengerait sûrement. La discussion dure longtemps ; tantôt il semble que les Alouch vont céder, tantôt au contraire on dirait que toutes les négociations sont rompues et que le revolver va intervenir. Tandis que Hadj Ali mène ces débats, Benitez, Kaddour et moi, nous avons assez à faire pour tenir loin des tentes les indiscrets. Quelques-uns en approchent, et, quand nous les renvoyons, ils demandent à boire. Le cheikh Boubaker se fait, lui aussi, apporter de l’eau, que lui tendait le petit Farachi de Marrakech.
Après bien des ruptures de négociations, des insulteset des malédictions de chaque côté, cette triste affaire parut incliner vers une solution favorable. Le cheikh Boubaker et un de ses parents s’écartèrent avec mes Tourmos, pour traiter ensemble ; les avides Alouch, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Nègres, furent invités à arrêter provisoirement leurs attaques, ce qu’ils firent de mauvais gré.
Nous étions tous d’accord sur ce point : c’est que nos coups de feu n’auraient servi absolument à rien, sinon à nous faire assassiner ; nous ne pouvions nous sauver que par la douceur, et Hadj Ali avait pris la bonne voie en portant la discussion sur le terrain religieux. Un seul coup de feu irréfléchi de notre part eût coûté la vie à toute l’expédition : c’était ma conviction. La discussion du cheikh Boubaker avec les Tourmos devint encore orageuse, et parut même devoir être interrompue ; mais ils finirent par s’entendre. Le cheikh Boubaker et son cousin vinrent nous trouver dans notre tente, pour se mettre, s’il était possible, d’accord avec nous. La première de toutes les conditions que nous posâmes fut naturellement qu’on nous rendît aussitôt les chameaux, car sans eux nous n’aurions pu rien faire. Restait à savoir ce que nous devions payer. Le cheikh Boubaker chercha dans notre mince bagage ce qui lui plaisait ; nous niâmes naturellement avec énergie toute possession d’or ou d’argent monnayé ; il finit donc par prendre quelques pièces de cotonnade bleue, un morceau d’étoffe blanche pour turban, une toba brodée, une couverture de voyage européenne, ainsi que divers petits objets, et s’en alla ensuite trouver sa bande pour lui montrer son butin. Nous vîmes très bien que la majorité de ses hommes n’en était pas satisfaite, et que de violentes discussions commençaient parmi eux. Dans unpillage général, chacun aurait pu recevoir quelque chose, tandis que de cette façon le cheikh seul tirait un certain profit de notre surprise. Cela excitant la mauvaise humeur des autres, on nous rapporta les objets pris par le cheikh. Encore une fois il semblait que l’affaire ne se passerait pas sans effusion de sang. Nous appelâmes de nouveau Boubaker près de nous et lui promîmes un présent supplémentaire, à lui spécialement destiné, s’il nous laissait tranquillement suivre notre route, et s’il rendait les chameaux. Il se trouva encore d’autres objets qui lui plurent et qu’il demanda ; après les avoir reçus, il donna ordre qu’on nous ramenât les chameaux, qui pendant cette scène avaient été conduits au loin : ce qui fut exécuté enfin, malgré le mécontentement évident des autres Alouch. Le cheikh demeura chez nous un certain temps et nous expliqua comment il était venu tomber sur nous avec sa bande. Les Tourmos que j’avais engagés à Timbouctou comme conducteurs de chameaux ne s’étaient déclarés prêts à partir qu’autant que le terrain à parcourir serait libre des Oulad el-Alouch : des nouvelles ayant annoncé qu’ils s’étaient retirés au loin vers l’ouest, nous entreprîmes notre voyage. Le jour qui précéda l’attaque, nous avions rencontré au milieu de cette solitude un homme seul, qui échangea quelques mots avec nous ; il avait vu plus tard la bande des Alouch et leur avait dit qu’un Chrétien était en route pour Bassikounnou avec de grands trésors. Là-dessus le cheikh Boubaker se mit aussitôt en campagne avec sa bande, pour nous surprendre, ce qui lui réussit. Les Tourmos étaient surtout fâchés qu’on leur eût donné de si mauvais renseignements ; ils déclaraient qu’ils n’auraient jamais eu la pensée de venir ici, s’ils avaient soupçonné que les Alouch pussent être dans le voisinage.Le cheikh Boubaker nous dit alors que les Alouch avaient en effet l’habitude de se tenir pendant cette saison dans les pâturages situés plus loin vers l’ouest ; il n’était venu dans ce pays que par un simple hasard, qui lui avait également fait recevoir d’un passant des renseignements sur nous.