CHAPITRE VII

Quand l’affaire eut été arrangée, on nous rendit les chameaux, et les Alouch repartirent, peu contents de leurs succès. Nous demandâmes au cheikh Boubaker et à son neveu de nous accompagner jusqu’à Bassikounnou, en échange des présents qu’il avait reçus. Je ne croyais pas en effet invraisemblable qu’il existât encore des bandes de même nature que la sienne, et je désirais éviter de retomber dans un danger semblable. Le cheikh Boubaker, après quelques débats, se déclara tout prêt à me servir d’escorte ; il me fallut encore faire un petit présent à ces deux brigands, mais j’avais au moins la perspective d’atteindre mon but sans danger.

Toute l’affaire avait été fort désagréable et nous avait mis en grand émoi ; elle parut surtout avoir exercé sur Benitez une impression profonde. Aussitôt que nous eûmes réussi à nous faire rendre les chameaux, Hadj Ali déclara qu’il fallait immédiatement revenir à Timbouctou ; je m’étais déjà habitué à cette idée, quoiqu’elle me sourît fort peu, quand nous eûmes la pensée d’engager nos voleurs même comme guides et comme escorte. Hadj Ali s’y rallia aussi.

Au moment de cette surprise, j’avais eu une autre idée, qui me remplit d’effroi. Je ne croyais pas que l’on dût nous tuer, si nous n’opposions aucune résistance ; mais je craignais un pillage complet, ainsi que la perte de mon journal de marche et de mes cartes,qui en aurait été la conséquence. Nous aurions pu finalement nous retirer jusqu’aux premières tentes des nomades, sans bagages et sans chameaux ; privé ainsi de toute ressource, je serais tombé momentanément dans une situation terrible. J’aurais accepté tout cela, mais non la perte de mes notes. Je fus donc extrêmement heureux de nous en voir quittes à si bon compte ; Hadj Ali s’est certainement comporté très adroitement dans cette circonstance et nous a rendu de grands services.

Quand la masse principale des Alouch se fut éloignée, nous refîmes notre paquetage et rechargeâmes nos chameaux. Les Tourmos, qui craignaient fort la perte de leurs animaux, étaient encore très méfiants et ne continuaient évidemment la marche qu’avec regret. Nous partions vers sept heures, pour marcher jusqu’à minuit, d’abord tout droit vers le sud, puis au sud-ouest. Notre nuit se passa sans sommeil, et nous reposâmes sans dresser les tentes.

Le 4 août nous marchâmes du matin jusqu’à midi ; notre escorte se trouvait tantôt un peu en avant, tantôt un peu sur les flancs, pour mettre au courant de notre passage les Oulad el-Alouch qui auraient pu se trouver là. En effet, de petites troupes de cette tribu étaient dans les environs pour y chasser. Nous entendîmes à diverses reprises des aboiements de chiens, mais sans voir les chasseurs. Notre défiance envers Boubaker disparaît peu à peu ; nous voyons qu’il prend réellement soin de nous éviter de nouvelles attaques et qu’il est prêt à aller avec nous jusqu’à Bassikounnou.

Vers midi nous faisons halte jusqu’à trois heures dans une contrée couverte d’arbres et de buissons ; nous continuons la marche et atteignons, vers cinq heures, unegrande colonie d’Oulad el-Alouch, dont les Tourmos ne paraissaient même pas soupçonner l’existence. Comme nous étions en compagnie du cheikh Boubaker, il ne nous arriva rien de fâcheux ; nous fûmes seulement importunés par une curiosité fort tenace. Boubaker fut, quant à lui, reçu avec de grands cris de joie, car sa venue était tout à fait inattendue. Après une courte halte nous continuâmes la marche. J’insistai le plus possible dans ce sens, car, la conduite de ces Oulad el-Alouch me déplaisant, je désirais me débarrasser d’eux le plus tôt possible. Dans tout le pays ils ont la réputation de voleurs de grands chemins et sont partout redoutés ; si nous avions soupçonné que nous les rencontrerions, je me serais fait donner à Timbouctou une lettre de recommandation pour un des cheikhs ou pour le chérif de la tribu ; ce dernier, homme fort considéré, habite d’ordinaire la petite ville de Nana, à trois ou quatre journées de marche à l’ouest de Bassikounnou, au milieu du pays d’el-Hodh.

De ce douar des Alouch jusqu’à Bassikounnou nous eûmes encore une marche d’une heure et demie, et vers le coucher du soleil nous arrivions dans la ville.

Déjà la veille la constitution du sol a pris un autre caractère, et aujourd’hui cette modification apparaît encore plus tranchée. Au lieu du terrain argilo-sablonneux je remarque tout à coup de petites pierres, des fragments de quartzite, répandus par places ; une brèche de quartzite ferrugineuse, qui s’est décomposée en gravier, couvre le sol et lui donne une grande solidité. Nous rencontrons également des grains et des rognons de minerai de fer, polis comme des fèves : c’est ce qu’on nomme la « latérite », formation qui couvre la surface du sol sur des espaces immenses dans l’Afrique, l’Asie et l’Amériqueéquatoriales. La latérite est une argile sablonneuse très ferrugineuse où sont disséminés de gros rognons de minerai de fer. Quand ils arrivent à la surface du sol, ils se décomposent facilement en grains de diamètres variant entre celui d’un haricot et celui d’une noix, à surface polie, et qui couvrent le sol en grandes masses, réparties çà et là. C’est une formation qui a la même composition dans les trois parties du monde et ne se montre que dans les pays tropicaux : son apparition caractérise en quelque sorte la frontière nord de la région des tropiques, qui est donc assez nettement déterminée près de Bassikounnou, au point où nous nous trouvions. On peut dire que le désert s’étend jusqu’au début de la forêt de mimosas d’el-Azaouad, au sud d’Araouan ; puis vient, comme zone de transition, le plateau plus ou moins sablonneux, mais pourtant riche en végétation, qu’on désigne sous le nom d’el-Hodh, à l’ouest de notre route, et où se trouvent de nombreuses villes arabes ; enfin commence le Soudan tropical, caractérisé extérieurement par l’apparition de la latérite. Mais ce n’est pas d’ailleurs uniquement ce minéral qui donne au paysage un autre caractère : la flore, en relation intime, il est vrai, avec la contexture du sol, devient également tout autre, plus riche et plus vigoureuse. Le pays est couvert d’une forêt assez dense, et peu avant Bassikounnou nous entrons dans une grande clairière, qui paraît avoir été pratiquée artificiellement par le déboisement, car elle est entourée de bois épais. Nous y voyons enfin les premiers champs de sorgho et de maïs, et surtout de la première plante, qui atteint une hauteur gigantesque et possède une grande vigueur ; çà et là s’élèvent aussi quelques cannes à sucre, tandis que le sol porte des courges, des melons et des plantes en forme de concombres.

Il y avait longtemps déjà que nous n’avions vu de champs ; les derniers étaient les terres plantées d’orge du cheikh Ali dans le lit de l’oued Draa. Aux environs de Timbouctou il y en a également ; mais, comme ils sont situés à une certaine distance de la ville, je n’avais pu les voir. Nous saluâmes joyeusement un vieux Nègre qui s’occupait activement de son champ de sorgho et regardait avec étonnement des étrangers arrivant dans la ville écartée de Bassikounnou.

Après notre entrée on nous indiqua une petite maison du quartier nègre. C’était un bâtiment renfermant une cour, d’où des portes étroites conduisaient dans de petites pièces basses, servant en même temps au logement des animaux. Aussi nous préférâmes dresser les tentes dans la cour, où nous devions nous trouver beaucoup mieux que dans ces pièces sombres et malpropres. Un vieux Nègre nous reçut, en sa qualité de remplaçant du cheikh, mort depuis peu. Sa réception, sans être hostile, ne fut pas très amicale : il n’y eut pas de présents d’hospitalité, et nous dûmes à nos conducteurs de chameaux, les Tourmos, de pouvoir ajouter un peu de lait à notre couscous, qui sans eux eût été bien sec. Ils ne demeurèrent que peu de temps dans la ville, pour abreuver leurs chameaux et, après nous avoir dit adieu vers minuit, ils quittèrent Bassikounnou pour atteindre, aussitôt que possible, les douars de leur tribu, à Ras el-Ma. Ils donnèrent comme raison de leur hâte que, les chameaux étant trop rongés par les insectes dans ces contrées, ils étaient forcés de regagner au plus vite la région du nord : pendant les derniers jours, ces animaux avaient en effet beaucoup souffert de piqûres, et ils s’agitaient constamment en marchant. Mais la raison principale des Tourmos était autre. Ils se méfiaient des Oulad el-Alouchet craignaient qu’on ne leur volât leurs chameaux. Aussi se proposaient-ils de retourner par un chemin plus à l’est, afin de ne pas rencontrer de ces gens sur leur passage ; ils voulaient ne marcher que la nuit et se tenir cachés le jour. Comme leurs chameaux n’avaient plus rien à porter, ils auront sans doute atteint très vite leurs compatriotes, si les Alouch ne leur ont pas créé de difficultés. Ces Tourmos étaient irrités au plus haut point de la surprise dont nous avions été victimes, et ils juraient qu’ils s’occuperaient à Timbouctou de faire punir les Alouch. J’avoue que je serais fort heureux s’ils avaient pu y réussir, et j’espère qu’ils ont atteint sans danger leurs villages. C’étaient des gens tranquilles ; ils n’avaient pas exigé de nous une rémunération trop forte, n’étaient pas importuns et avaient défendu leur propriété, ainsi que nous, de la façon la plus énergique.

Bassikounnou est dans une grande plaine déboisée, à environ 270 mètres au-dessus de la mer et entourée de champs de sorgho fort étendus. Il y a ici deux sortes de cet important végétal ; leSorghum vulgare, blé de Nègre ou millet de Nègre, dont les semences sont réduites en farine, qui est mangée sous forme de couscous ; on cuit très rarement du pain. Le couscous de sorgho est bien moins bon que celui de froment ; son goût est presque désagréable, et il faut quelque temps avant de s’y habituer ; mais le sorgho est la seule plante du Soudan occidental tout entier qui donne un peu de farine. Ses feuilles sont mangées avec une grande avidité par le bétail, bœufs, chevaux et ânes. Le petit âne que j’avais emmené de Timbouctou ne pouvait s’en détacher quand nous marchions à travers champs, et il arrachait une feuille après l’autre, grand régal pour lui au lieu du fourrage monotone qu’il avait mangé jusque-là. En mêmetemps que ce millet, et même sous forme de plantes disséminées au milieu de lui, se présentait aussi leSorghum saccharatum, la canne à sucre africaine. Les champs sont fort étendus autour de Bassikounnou ; au temps de la maturité, qui commençait alors que nous arrivions dans ces contrées, on y place des gardiens, généralement sur de hauts échafaudages : ils font un grand bruit avec des bâtons et des crécelles, pour chasser les oiseaux qui viennent souvent se jeter sur les champs en vols énormes.

La culture est la principale occupation des habitants ; à leurs yeux l’élevage est secondaire, quoiqu’ils aient des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. C’est une population sédentaire et pour laquelle une bonne récolte est le principal. Tout ce qui lui en reste, c’est-à-dire ce qui n’est pas nécessaire à sa consommation, est vendu aux Arabes du Hodh. Le sorgho atteint une grande hauteur, et un cavalier monté peut disparaître entièrement dans un champ épais. La culture se fait d’une façon très primitive ; les hautes tiges de chaume sont arrachées, et le grain semé très serré. Le sol est extrêmement fertile et récompense toujours largement ce mince travail auquel se livrent hommes et femmes.

L’agriculture est uniquement pratiquée par la population noire, du reste mahométane, qui habite un quartier séparé de la ville. Les Arabes, peu nombreux, vivent ensemble et s’occupent surtout du commerce de gomme, de grains, d’étoffes, etc.

Bassikounnou est entouré d’une sorte de mur percé d’un seul passage : la ville est laide, malpropre ; ses rues, étroites, sont fort irrégulières. Pour les constructions on emploie uniquement l’argile battue ; les murs de derrière, surélevés, des maisons placées sur la périphérie formenten même temps les murs de la ville, de sorte qu’il n’y a pas de véritable fortification. Les habitations, peut-être au nombre de 200, sont tout près les unes des autres ; il y a une petite mosquée, mais sans tour.

En dehors de la ville se trouvent un certain nombre de douars des Oulad el-Alouch, dans l’un desquels Boubaker ainsi que son compagnon passèrent la nuit. Auprès de ces tentes est une montagne, ou du moins une grande colline, formée par les décombres et les immondices apportés de la ville ; il s’y trouve aussi des animaux morts, etc., de sorte que pendant les chaleurs l’atmosphère y est suffocante. Non loin de là est un puits très profond, rarement utilisé, car les habitants aiment trop leurs aises pour en tirer de l’eau ; ils préfèrent en puiser dans une petite daya du voisinage, remplie d’eau trouble et d’un goût désagréable.

Tout d’abord les habitants étaient assez importuns, mais, quand nous eûmes parlé à quelques Arabes, on nous laissa en paix ; leurs femmes, peu nombreuses ici, car les Négresses dominent, étaient très peu timides et fort indiscrètes ; elles s’écriaient dans les rues qu’un Chrétien était dans la ville. Cela n’émouvait pas le moins du monde cette indifférente population noire ; il est vrai qu’elle est mahométane, mais très tiède : elle réduit autant que possible les cérémonies religieuses. Le 8 août, commença le grand mois de jeûne du Rhamadan, dont nous vîmes les débuts ; les Nègres s’inquiétaient très peu du Kerim[13], et Hadj Ali finit par s’en désintéresser aussi : d’ailleurs, en voyage, la stricte observation du Rhamadan n’est pas exigée. Les Arabes présents étaient trop à leurs petites affaires commercialespour s’occuper de nous, de sorte que presque toujours nous n’avions de rapports qu’avec le vieux Nègre qui nous avait désigné la maison.

La langue arabe est généralement parlée ici, et les Nègres paraissent ne plus avoir de dialecte particulier ; mais les Arabes sachant écrire sont sans doute peu nombreux. Il ne semble pas y avoir de chef ou de fonctionnaire quelconque. En ce moment la ville n’appartient à personne, et notre visiteur acharné, le vieux Nègre, est pour la population noire une sorte de cheikh, mais sans la moindre influence. Du reste, j’appris plus tard que le cheikh mort récemment, nommé Nisari, était un Foulbé, ou, comme disent les Arabes, un Foulani. Bassikounnou est à l’extrémité orientale du pays foulbé de Moassina sur le Niger, et probablement on enverra bientôt de là un nouveau chef chargé d’administrer la ville.

Le 5 août au matin, Boubaker se présenta pour prendre possession des présents qu’il croyait avoir mérités en nous amenant ici sans danger. Comme il y avait là beaucoup d’Oulad el-Alouch et qu’ils pouvaient encore me suivre, je dus donner de nouveau quelque chose à cet homme ; cependant il avait déjà beaucoup reçu. Je sacrifiai quelques douros, quoique par là je laissasse voir à regret qu’il me restait quelque argent : en échange, je lui demandai de m’aider à aller plus loin et surtout de me fournir des animaux de bât, ce qu’il me promit aussi. Par bonheur, les autres Alouch ne m’assiégèrent pas de demandes, et la population de Bassikounnou me laissa fort tranquille à cet égard. Il fallut seulement donner une pièce d’étoffe au vieux cheikh pour la maison et le peu de lait qu’il nous procurait chaque soir. J’achetais toujours moi-même les moutons et le reste des vivres.

Le soir, vers dix heures, il y a un violent orage et une pluie de longue durée, de sorte que notre petite cour d’argile est inondée et extrêmement boueuse.

Mon état de santé, supportable pendant les derniers jours de voyage, empira de nouveau à Bassikounnou, et des symptômes de fièvre apparurent. L’émotion que m’avait donnée l’affaire des Alouch y contribuait, et je n’espérais plus pouvoir me remettre que par un départ aussi prompt que possible et des déplacements fréquents.

D’après le plan projeté à Timbouctou, nous devions aller de Bassikounnou à la ville arabe de Bango, située à cinq journées de marche, selon nos renseignements. Mais, comme la contrée à parcourir était infestée de nombreuses bandes d’Oulad el-Alouch, je ne trouvai personne qui voulût m’y accompagner et me louer des chameaux. Je dus donc songer à une autre route. Hadj Ali aurait préféré de beaucoup passer par les villes du Hodh, car il n’y a là que des Arabes, et il ne voulait pas entendre parler des peuples noirs du Soudan, du Ségou, etc. Faute de guide pour aller dans cette direction, il fallut pourtant nous décider à marcher vers le sud, ce qui m’était personnellement fort agréable ; je voulais au moins toucher la limite nord du pays des Bambara, la ville de Sokolo, où se trouvent aussi quelques familles arabes.

A partir d’ici on ne peut plus se servir de chameaux ; on emploie presque exclusivement les bœufs et les ânes au transport des hommes et des marchandises. Quand nous eûmes fait connaître notre résolution d’aller à Sokolo, il se trouva aussitôt quelques hommes qui consentirent à nous louer des bœufs et à nous accompagner. La perspective d’acheter quelques esclaves, dontbeaucoup viennent des pays bambara, parut surtout les attirer. D’un autre côté, on me disait que Sokolo était une ville importante, d’où l’on pouvait se diriger facilement dans toutes les directions, surtout chez le sultan Ahmadou, de Ségou. Je louai donc six bœufs pour aller à Kala-Sokolo, qui n’était, disait-on, qu’à trois ou quatre jours de marche ; mais, ayant fait la remarque depuis très longtemps que les renseignements des Arabes au sujet des distances sont inexacts, je ne m’étonnai pas quand, dans la suite, nous mîmes huit jours à faire cette route. Les gens du pays comptent toujours d’après leurs voyages rapides sans beaucoup de bagages, et non d’après les marches plus lentes d’un Européen. En tout cas je fus heureux de ne pas être forcé d’attendre trop longtemps à Bassikounnou, ainsi que je le craignais.

Nos préparatifs de voyage furent assez rapidement faits. Nous devions partir dès le 9 août ; mais, nos conducteurs ne nous ayant apporté les outres que tard dans l’après-midi, il eût fallu bivouaquer à une courte distance de la ville et courir ainsi le danger d’être poursuivis par des voleurs, qui auraient pu nous détrousser pendant la nuit. Nous demeurâmes donc encore un jour à Bassikounnou, de façon à en partir le matin suivant.

En général, l’accueil reçu dans cet endroit avait été froid ; on nous avait laissés en paix, mais on fut évidemment heureux d’être débarrassé de nous. Si le cheikh foulbé avait été encore vivant, je n’eusse peut-être pas pu m’échapper si vite. Les Foulbé du Moassina passant pour fanatiques, j’aurais probablement eu des difficultés avec eux. Mais il n’y avait là aucun chef influent, et le grand cheikh foulbé de Hamd-Alahi n’avait pas connaissance de mon voyage.

Les cinq hommes qui nous avaient loué des bœufs voulurentnous accompagner ; je les payai d’une partie de l’argent qui me restait de Timbouctou, et avec lequel ils ont plus tard acheté des esclaves.

Toute cette entreprise est contre la volonté de Hadj Ali, qui perd ici sa sécurité, à l’endroit où commence le pays des Nègres, et qui ne peut plus en imposer, à sa manière ordinaire, comme chérif et neveu d’Abd el-Kader. Les Nègres de Bassikounnou n’avaient aucune idée de ce dernier, et cela fâchait fort mon compagnon. Suivant ses idées, nous aurions dû, s’il était absolument nécessaire d’aller au Sénégal, passer par Oualata et les villes du Hodh. En effet, ces contrées sont habitées uniquement par des Arabes, ce qui pouvait être, dans certains cas, pour nous, un avantage, et en tous pour Hadj Ali ; de plus, ce plan méritait d’être pris en considération, car il pouvait être mis à exécution facilement et sûrement. Mais, comme je m’étais proposé de visiter une partie des villes des Bambara, des Foulbé et des Fouta, je ne me laissai pas détourner de mon itinéraire. Il est vrai que je dus entendre plus tard d’amers reproches, lorsque, mes compagnons et moi, nous tombâmes gravement malades : mais il était trop tard pour revenir sur nos pas.

Quand tout fut prêt pour le voyage au pays bambara, nous quittâmes le 10 août 1880 Bassikounnou, pour nous diriger vers le sud. Le bagage était réparti sur six bœufs, qui devaient également servir de montures. Outre mon âne, j’en emmenai un second, pour porter différents petits objets que nous devions avoir constamment sous la main.

Les Oulad el-Alouch nous avaient déjà quittés, et le cheikh Boubaker était allé rejoindre sa bande ; peut-être a-t-il regretté longtemps ensuite de ne pas avoircédé à ses compagnons en nous dépouillant complètement ? Nous avions su nous tirer autant que possible à notre avantage de cette malheureuse affaire, et, si je n’étais arrivé à Bassikounnou en compagnie du cheikh Boubaker, qui sait si l’on m’aurait donné aussi vite des conducteurs et des bêtes de somme ?

VOYAGE DE BASSIKOUNNOU A KALA-SOKOLO.

Départ de Bassikounnou. — Bœufs de selle et de bât. — Euphorbiacées. — Temps pluvieux. — Le baobab. — Farabougou. — Inondation. — Benitez tombe malade. — Kala-Sokolo. — Ahmadou. — Ségou. — Le chérif de Kala. — L’empire des Bambara. — Curiosité du chérif. — Coquilles de cauris. — Maladies. — Les chanteurs. — Avidité des Bambara. — Industrie. — Le tabac. — Benitez est gravement malade. — Les guides foulbé. — Les curiosités du chérif. — Vengeance du cheikh. — Absence de Juifs espagnols. — Départ. — Climat malsain. — Historique de Kala. — Remarques sur Ahmadou-Ségou et les Nègres bambara.

Notre caravane, au départ de Bassikounnou, se composait, outre mes quatre Marocains et moi, de cinq hommes de la ville, demi-Nègres, demi-Arabes, qui nous avaient loué des bœufs. Mes hommes s’en servaient comme de montures, mais je préférai conserver mon âne. Il est aussi désagréable que peu sûr de monter ces bœufs chargés de ballots de marchandises ; ils portent en guise de selle deux sacs de cuir remplis de foin, placés sur leur dos sans y être attachés ; par-dessus on met la charge, qui pend sur les flancs de l’animal ; enfin le cavalier couronne le tout. Tant que le terrain est complètement plat et découvert, et que les bœufs peuvent marcher tranquillement et à pas réglés, tout va bien ; mais, aussitôt qu’ils s’avancent irrégulièrement ou qu’ils sont arrêtés par les buissons, les bagages entassés sur leur dos tombent souvent, et les cavaliers s’y trouvent fort mal. En outre, ces bœufsont leurs cornes dirigées en arrière, aussi, quand on est assis trop près du cou, la position devient dangereuse. Enfin ces animaux vont beaucoup plus lentement que les chameaux.

Kala-Sokolo est directement au sud de Bassikounnou ; avant d’y arriver, nous rencontrerons un petit village bambara, nommé Farabougou.

J’ai déjà dit que la nature du sol et de la végétation n’est pas la même dans le pays de Bassikounnou que dans celui de Ras el-Ma. Après avoir quitté la ville, nous trouvons aussitôt une végétation plus riche, parmi laquelle sont surtout à citer des Euphorbiacées charnues, que nous n’avions pas encore vues. Il est vrai que par places le sol est encore un peu sablonneux ; mais il n’en est pas moins couvert d’un épais tapis d’herbes, partout où il n’est pas transformé en champs de sorgho ; le terrain lui-même est très faiblement ondulé, et s’élève peu à peu vers le sud.

Nous sommes obligés d’emporter d’ici quelques outres pleines, car on en est réduit à des dayas isolées, tandis que les rivières n’apparaissent pas encore dans ces contrées. L’eau des étangs situés près de Bassikounnou n’étant pas très bonne, j’en envoyai chercher dans un puits situé dans le voisinage, profond de 30 mètres et de 5 à 6 mètres de circonférence ; mais cette eau était salée. A un mille à l’ouest de Bassikounnou il y a une daya grande et profonde, malheureusement elle était trop éloignée.

Nous quittons la ville à sept heures du matin et avançons lentement vers le sud avec notre caravane de bœufs ; vers midi nous faisons halte, pour marcher ensuite de trois à six heures. A ce moment il faut dresser les tentes, car de lourds nuages d’orage se montrent, etun violent ouragan se déchaîne bientôt. Je suis arrivé presque au début de la saison des pluies, et le premier inconvénient de cette circonstance est que nous rencontrerons plus tard des zones d’inondation fort étendues ; en outre il est malsain de voyager à cette époque, et nous en souffrirons tous.

Le matin suivant, nous partons de bonne heure pour continuer vers le sud par un terrain toujours semblable, couvert d’herbes et de bouquets d’arbres disséminés. La contrée étant complètement inhabitée, nous sommes étonnés de rencontrer un homme qui conduit quelques esclaves bambara ; il vient de Kala, où il les a achetés pour les revendre chez les Arabes. Vers midi nous faisons halte, car nos animaux sont trop fatigués ; mais nous n’avons pas d’eau. Mes gens ont été hier soir très imprévoyants avec la provision emportée, pensant qu’ils rencontreraient bientôt une daya : il n’en a rien été. Aussi, ne pouvant nous installer pour le repos, nous faisons paître un peu nos animaux et repartons vers une heure, par la grande chaleur. Au bout de deux heures de marche seulement nous atteignions l’étang désiré, large mare pleine d’eau trouble et laiteuse : elle n’avait pas du moins l’arrière-goût de l’eau salée du puits de Bassikounnou. Les bœufs étaient extrêmement altérés et il fut impossible de les arrêter. Quand nous arrivâmes près de l’eau, ils s’y jetèrent brutalement et burent à longs traits ce médiocre breuvage.

Nous demeurons auprès de cette daya, nommée Kantoura, et dressons nos tentes. De nouveau le ciel s’est couvert de nuages noirs ; le vent s’élève aussi vers le soir, mais la pluie ne tombe pas.

Nous sommes peu riches en provisions, et notre nourriture quotidienne ne consiste qu’en couscous ou enriz, préparé avec un peu de beurre. Je n’ai pu acheter de moutons à Bassikounnou, car les habitants eux-mêmes n’en ont pas beaucoup ; du reste ils sont chers. La contrée où nous sommes paraît du moins être indemne des brigandages des Arabes, qui ne descendent pas si loin, car ils ne trouvent plus ici de grands troupeaux de bestiaux, comme dans les régions placées au nord. L’altitude est la même qu’à Bassikounnou : environ 270 mètres ; à midi la température s’élève d’ordinaire à près de 30 degrés centigrades à l’ombre, et s’abaisse un peu le matin et le soir.

Le 12 août, vers sept heures du matin, nous quittons la daya, pour marcher vers le sud. A Bassikounnou on m’a dit que Kala n’est qu’à trois jours de marche, mais nous y mettrons probablement le double de temps. En outre je reconnais maintenant que mes guides et mes conducteurs de bœufs n’ont jamais été à Kala et n’en connaissent le chemin que d’une manière générale. Ils ont cherché à se renseigner à Bassikounnou, où personne n’a voulu m’accompagner, et on leur a dit, entre autres choses, que nous devons rencontrer un grand baobab isolé.

Nous marchons de sept heures à midi, vers le sud : la température est élevée, mais un peu adoucie par de faibles souffles de vent. Puis nous dressons nos tentes pour le repos. Lorsque vers trois heures nous voulons continuer la marche et que tout est déjà paqueté et chargé sur les animaux, un ouragan s’élève tout à coup, suivi d’un terrible orage : ils surviennent si subitement, que nous sommes tous complètement traversés. Il est impossible de marcher dans ces conditions ; nous tendons de nouveau les toiles mouillées et restons sur place, pour leur permettre de se sécher. Mais pendant la nuit la pluietombe encore. C’est un bivouac extrêmement malsain, sur un sol humide et dans des tentes mouillées ; je crains que plus tard nous n’ayons beaucoup à en souffrir.

Le matin suivant, vers neuf heures, nos bagages sont secs et nous pouvons partir ; mais, après une heure et demie de marche seulement, tout le ciel se couvre d’épais nuages d’orage : nous n’avons pas encore fini de tendre nos tentes, qu’une pluie violente et de longue durée recommence. Comme de nouveaux nuages se rassemblent toujours dans le sud, nous ne pouvons songer à aller plus loin, et il faut encore demeurer sous des tentes humides. J’en suis fort contrarié, car je voudrais atteindre aussi vite que possible la ville, où nous serons à l’abri de ces pluies, dans des maisons bien sèches.

Le terrain s’est relevé et atteint une altitude d’environ 300 mètres ; la contrée a un joli cachet de parc : c’est une forêt remplie de clairières, couvertes de gravier de latérite. Elle doit être riche en toute espèce de gibier, mais nous n’en rencontrons pas ; il est d’ailleurs impossible de faire arrêter la caravane pour parcourir les environs : ce serait un jour de perdu, et nous sommes forcés, à cause de nos maigres provisions et du temps pluvieux, de marcher le plus vite possible. Ces pluies continuelles ont déjà eu pour mes gens un fâcheux effet. Hadj Ali ainsi que Benitez se sentent tout à fait mal. Le premier se plaint, en même temps que d’une faiblesse générale, de douleurs d’estomac, suites évidentes de l’eau malsaine qu’il a bue. Chez Benitez se montrent, à cause de ces pluies fréquentes, des symptômes de fièvre. Je suis forcé d’entendre des reproches au sujet de mon refus de prendre le chemin du désert par Oualata. Je ne pouvais répondre qu’en rappelantle but de mon voyage qui m’obligeait à parcourir les contrées les moins fréquentées, et les dangers dont nous aurait menacés dans les pays au sud de Oualata une population arabe de rôdeurs et de pillards. Sur cette route, au contraire, dès que nous aurons atteint Kala, nous pénétrerons dans des contrées peuplées, et pourrons chaque soir nous arrêter dans un village. Je dois l’avouer, j’aspirais ardemment à ce moment : ce bivouac durant des semaines en plein air, cette vie pure et simple de l’homme des bois, deviennent insupportables, et l’on aspire à se retrouver dans des demeures humaines.

Une sorte de mécontentement et de découragement apparaît chez mes compagnons, et se trouve encore accrue par ce fait, que nous remarquons chez nos guides une grande ignorance du chemin ; nous n’avons, il est vrai, qu’à marcher toujours vers le sud, pour arriver enfin dans une localité bambara, mais cela pourra durer longtemps. Je ne puis les consoler qu’en leur faisant espérer en l’avenir, en notre prompte arrivée chez les Français, etc. Mais je sais mieux que mes gens ce que nous aurons encore de difficultés à vaincre.

Le 14 août nous avançons encore un peu vers le sud ; pendant la nuit il n’a pas plu, mais, quand nous nous levons le matin, le ciel est complètement couvert, et nous attendons plusieurs heures que le temps se soit un peu assis. Vers dix heures nous pouvons partir, pourtant dès midi mes gens ne veulent plus avancer ; notre marche se fait donc très lentement, et nos vivres nous causent de grands soucis. Les conducteurs de bœufs ont emporté pour eux de Bassikounnou une sorte de farine de semoule, qui est presque complètement épuisée, aussi ils ne mangent plus qu’une fois par jour. Il mefaut finalement leur donner encore un peu de nos provisions, déjà si minces et quoique nous n’en ayons plus que pour trois ou quatre jours.

Nous parcourons aujourd’hui une forêt très épaisse, dans laquelle il est difficile aux animaux d’avancer ; la latérite apparaît toujours plus abondante.

Vers trois heures nous levons les tentes pour marcher comme toujours vers le sud ; mais dès cinq heures nous faisons halte, après avoir atteint une grande daya. Un peu auparavant, nous avons vu le baobab géant dont j’ai parlé, magnifique arbre d’environ 6 mètres de tour, et qui produit une grande impression par son apparition isolée au milieu de buissons bas et de petits arbres. Comme je l’ai dit, il sert de repère aux caravanes, et indique à peu près le milieu du chemin entre Bassikounnou et Kala. Nous avons plusieurs fois perdu notre route, et nous avons erré dans les bois ; sans quoi nous aurions atteint cet arbre depuis longtemps. A partir de Bassikounnou on voit des sentiers frayés par des animaux de charge et que nous avons naturellement pris ; mais, quand la contrée est devenue plus boisée, ces traces se sont perdues : nous avons fréquemment suivi de fausses pistes de bœufs, qui nous ont écartés de la direction principale. Il a fallu, par suite de ces circonstances et des pluies fréquentes, cinq jours pour atteindre uniquement ce baobab.

Le 15 août se passe sans pluie. De sept heures du matin jusqu’au soir nous errons dans les bois épais, sauf pendant deux heures ; nous conservons en général la direction du sud, mais les traces de chemin se sont perdues. Mes gens espèrent en vain atteindre un village bambara ; à la fin nous sommes si épuisés que nous faisons halte vers cinq heures du soir au milieu de laforêt, et y dressons les tentes. Notre nourriture est fort maigre ; nous sommes forcés d’attacher nos bœufs et nos ânes pour les empêcher de s’écarter, de peur des lions. Quoique nos conducteurs aient entretenu du feu toute la nuit, aucun de nous ne peut dormir ; pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons à souffrir des moustiques.

Pendant la nuit mes gens prétendent avoir entendu des coups de fusil, provenant sans doute de chasseurs ; le matin suivant, nous partons dans leur direction. La forêt est très épaisse et nous avons peine à la traverser avec nos bœufs chargés ; de place en place apparaissent des élévations formées de latérite. Mais, à mesure que nous avançons vers le sud, la forêt tend à s’éclaircir, et elle prend bientôt le caractère d’un parc, avec de vastes clairières découvertes, des groupes de buissons et quelques grands arbres, baobabs ou arbres à pain de singe : c’est un terrain de chasse favorable sous tous les rapports. Après avoir erré plus de quatre heures dans une direction plus ou moins arrêtée, nous voyons enfin de loin les hautes tiges de champs de sorgho, qui nous annoncent la présence d’un lieu habité dans le voisinage ; nous remarquons bientôt les rares traces d’un chemin frayé, et, en le suivant, nous atteignons, après une heure et demie de marche, les premières maisons de la petite ville de Farabougou. Barth, dans l’un des nombreux itinéraires qu’il a recueillis par renseignements, indique également cet endroit comme se trouvant sur la route de Oualata à Sansandig.

Farabougou est une petite bourgade composée de maisons d’argile, et à peine aussi grande que Bassikounnou. Les habitants sont des Nègres bambara, dont une petite partie seulement a embrassé l’Islam ; le resteest païen, c’est-à-dire ne s’inquiète absolument pas de ce qui ressemble à une religion. Même les Bambara que les guerres de Hadj Omar ont convertis de force à l’Islam sont des croyants extrêmement tièdes ; ils font à peine leurs prières une fois par jour. Les Bambara ordinaires n’entendent pas l’arabe, et, en dehors de :Allah Kebir !, ils ne savent à peu près rien des enseignements de Mahomet.

A la tête de la ville sont deux frères, dont l’un a préféré devenir Mahométan, tandis que l’autre est demeuré païen. Aussi l’autorité demeure-t-elle aisément dans la famille ; l’un des frères a pour amis les Nègres bambara convertis, l’autre les Infidèles sans aucune croyance : de sorte que les deux partis vivent en paix l’un près de l’autre et se livrent à leur seule occupation, le commerce des esclaves.

Comme partout dans les villes de ces contrées, beaucoup d’Arabes se sont fixés ici ; l’un d’eux est un parent éloigné d’Abadin, dont la considération en cet endroit est fort grande ; quand nous déclarons venir d’auprès de lui, nous sommes généralement bien accueillis. Nos tentes sont dressées hors de la ville, et bientôt arrivent de nombreux curieux. Vers le coucher du soleil, les esclaves reviennent des travaux des champs et s’arrêtent étonnés devant ces tentes étrangères. L’un des cheikhs apparaît aussi, et, peu après, chacun des deux frères nous envoie un mouton comme cadeau d’hospitalité. Mais ils demandent en échange de si grands présents, que Hadj Ali, fort mal disposé surtout pour cette incrédule population bambara, entre dans la plus violente colère et maudit en termes énergiques ces Nègres grossiers, « qui ne croient ni en Dieu ni en son Prophète ». A la fin nous envoyons un peu d’étoffe et quelques sabres comme présents,en déclarant n’avoir rien de plus. On fut très mécontent de cette réponse, et l’on nous négligea de toute manière. La population nègre, et surtout la partie la plus jeune, se comporta d’une façon importune et insolente, et, si nous n’avions eu dans notre compagnie quelques Arabes de l’endroit, nous aurions été exposés à toute espèce de scènes désagréables.

Comme je l’ai dit, de grands champs de sorgho entourent la ville, et en outre nous vîmes des troupeaux assez importants de bœufs, de moutons et de chèvres, ainsi que beaucoup de chevaux et d’ânes. Cette localité paraît être aisée ; la population doit compter plusieurs milliers d’âmes, y compris les nombreux esclaves.

Tout près de la ville sont plusieurs grandes dayas, qui ont de l’eau toute l’année. On rassemble ici, au moment de la floraison, les semences des herbes et l’on s’en sert comme moyen d’alimentation. A différents endroits situés en dehors de la ville, je remarquai des femmes occupées à promener dans les herbes un appareil ingénieusement construit pour recueillir les semences. Il consiste en une corbeille avec une quantité de petits bâtons, placés les uns près des autres en forme de herse : en la promenant dans l’herbe, un mouvement habile de l’ouvrière y fait tomber les semences des tiges.

Mes gens de Bassikounnou étaient fort joyeux de pouvoir enfin manger à leur faim de la viande ; je leur en fis donner autant qu’ils voulurent, pour les tenir en bonne humeur. Hadj Ali et Benitez étaient assez mal disposés : le premier à cause des Nègres grossiers et incrédules, auxquels il importait peu qu’il se fît passer ou non pour un chérif et un neveu d’Abd el-Kader et qui ne connaissaient que leur maître fanatique etpillard de Ségou ; Benitez se trouvait décidément très mal depuis plusieurs jours. Je croyais même avoir remarqué que ce changement remontait à notre surprise par les Oulad el-Alouch ; cet incident avait causé sur lui une profonde impression, et en outre l’humidité du climat lui avait donné des symptômes de fièvre.

Il fallut faire veiller pendant la nuit quelques-uns de nos guides, car la population bambara passe pour adonnée au vol, surtout quand tant d’esclaves se trouvent réunis.

Pendant la nuit suivante il plut encore très fort, ce qui ne nous empêcha pas de partir le matin du 17 août à sept heures, pour atteindre enfin Kala et pouvoir habiter dans une maison sèche. Mais quel chemin parcourons-nous ! Le terrain, presque sans aucune pente, était devenu un étang, à la suite des pluies fréquentes des derniers temps ; les animaux marchaient constamment dans l’eau et s’y abattaient souvent. C’était toujours une tâche extrêmement pénible que de remettre sur pieds des animaux chargés d’un lourd bagage. Pendant longtemps il fallut que nous marchâmes nous-mêmes dans l’eau jusqu’aux genoux, parce que les bœufs ne pouvaient plus nous porter ; mon âne surtout s’enfonça si profondément dans la boue, qu’il était incapable d’avancer ou de reculer. Nous passâmes ainsi près de quatre heures avant d’atteindre un terrain plus élevé et d’arriver à un petit village, où nous demeurâmes quelque temps afin de nous sécher. Ce fut une journée terrible, surtout pour Benitez, déjà malade. Les champs de sorgho, qui étaient aussi en partie sous l’eau, s’étendent au loin vers le sud, et nous marchâmes longtemps dans cette inondation. Vers trois heures nous quittions notre lieu de halte, où nous avionsremis nos bagages en ordre et où nous nous étions reposés aussi bien que possible ; après plus de trois heures de marche, nous entrions dans Kala-Sokolo. Le terrain, devenu plus élevé, était sec en très grande partie.

De Bassikounnou au point où nous étions, on constate la présence d’une pente ascendante constante, quoique fort peu sensible. La première ville a environ 270 mètres d’altitude, tandis que la contrée située entre Farabougou et Kala en a 320 ; pendant ces derniers jours, la température, supportable, rarement atteint 30 degrés centigrades. La petite ville de Farabougou est la localité la plus septentrionale du grand empire bambara, qui aujourd’hui est gouverné de Ségou par le sultan Ahmadou, l’aîné des fils de Hadj Omar ; autant que j’ai pu le savoir, à Kala on était peu satisfait de cet étranger (c’est un Fouta en effet) et de ses expéditions de pillard.

Séjour à Kala.— Les champs de sorgho qui entourent la ville s’étendent pendant des heures, et, quand nous vîmes les premiers indices de culture, nous respirâmes plus légèrement, comptant sur un accueil pacifique. On nous avait dit qu’un chérif arabe se trouvait dans la ville, et Hadj Ali tenait naturellement à ce que nous réclamions son hospitalité et non celle du cheikh bambara. Le chérif nous accueillit du reste très amicalement. C’était un homme maigre, d’environ cinquante ans, aux cheveux noirs et touffus, vêtu simplement de la toba bleue ordinaire ; il souffrait un peu de rhumatismes aux jambes. Il nous donna une petite maison, construite en argile comme toutes les maisons de Kala ; mais elle avait un porche couvert en paille, formant en quelque sorte une véranda.

Kala, comme les Arabes nomment la ville, ou Sokolo, suivant la dénomination des Bambara, est d’étendue assez considérable et doit compter au moins 6000 habitants, Nègres bambara pour la très grande partie. Une petite colonie d’Arabes venus du Hodh s’y est également fixée.

Les rues de la ville sont relativement larges, mais irrégulières ; outre les maisons d’argile battue se trouvent aussi de nombreuses huttes en paille et en roseau, placées surtout autour d’une rue très large, ressemblant à une place et dont le niveau est un peu plus bas que ma maison ; elle n’est habitée uniquement que par la population noire.

Comme je l’ai dit, l’agriculture est en honneur à Kala, et des champs de sorgho très étendus l’entourent ; tout près d’elle sont de grandes dayas qui ont toujours de l’eau, et vers l’une desquelles se trouvent trois arbres gigantesques.

Quand le cheikh bambara apprit que des étrangers étaient arrivés chez le chérif, il envoya aussitôt un de ses neveux pour visiter nos bagages ; il fallut vider complètement chacun de nos sacs et montrer ce que nous possédions. On nous dit que c’était afin de voir les marchandises soumises à des droits de douane, certains articles de commerce payant ici, à leur entrée dans le pays bambara, des droits d’importation. Comme nous n’en avions pas, l’envoyé du cheikh s’éloigna ; mais néanmoins il avait vu ce que nous portions avec nous et ce qui, à l’occasion, pourrait servir de présents. La fureur de Hadj Ali reprit à ce propos, et il déplora, de la façon la plus vive, d’être venu chez ces grossiers Infidèles.

Nous étions entièrement nourris dans la maison du chérif, c’est-à-dire que deux fois par jour on nous apportaitun plat rempli de riz au beurre, dans lequel étaient placés de petits morceaux de viande de bœuf. C’était une alimentation peu substantielle, mais nous ne pouvions nous procurer mieux. Le peu de pièces d’étoffe et les quelques douros que je possédais encore étaient réservés pour payer la location d’animaux de charge ; en outre, Hadj Ali désirait que nous n’achetions pas de viande fraîche, afin d’éviter les apparences de la richesse. Mais je ne pus pourtant me dispenser d’échanger des œufs et des poulets contre des coquilles de cauris. Un œuf coûtait cinq cauris ; un poulet, de 30 à 40, selon la grosseur.

Nègre bambara.

Nègre bambara.

Nègre bambara.

Abdoullah (Benitez) est très malade et ne peut absolument plus rien manger depuis plusieurs jours ; son teint est livide, il a maigri et passe toute la journée étendu sur une natte, morne et apathique. J’ai de lui les plus tristes pronostics. De plus, mes autres compagnons tombent malades et j’ai constamment à entendre des reproches.


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