CHAPITRE VIII

Négresse bambara et son enfant.

Négresse bambara et son enfant.

Négresse bambara et son enfant.

Les Arabes du pays ne paraissent pas très pieux, car ici le Kerim n’est pas du tout observé. Par bonheur nous avons encore un peu de thé, mais pas de sucre, et le chérif, qui passe chez nous toutes ses journées, boit du thé avec plaisir et fume en même temps. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, il répond qu’il est malade et que danscet état il peut tout se permettre. Le chérif, qui sait que je suis Chrétien, mais ne s’en émeut en aucune façon, est fort avide de s’instruire, et chaque jour il nous interroge sur tous les sujets. Je suis forcé de lui peindre l’état politique de l’Europe ; il me demande des nouvelles géographiques et désigne lui-même grossièrement sur le sable les côtes du nord de l’Afrique, en se servant d’un bâton : il indique même, d’une manière exacte en général, la situation de chaque pays. Il veut voir ce qu’est notre écriture, et je dois lui écrire quelque chose ; il demande que je lui parle allemand, pour qu’il sache comment sonne cette langue : bref, il veut s’instruire de toute façon.

J’avais à payer aux conducteurs de bœufs de Bassikounnou le reste de la somme convenue, et ils le réclamèrent en cauris. Le chérif s’occupa de faire échanger de l’étoffe contre ces coquillages et m’en apporta 12000 en échange d’une pièce deguinée; pour un douro d’Espagne je n’en reçus que 3500. Il est possible que le chérif ait un peu gagné à cette affaire, dont il ne voulut laisser le soin à personne : mais cela n’a pu être bien considérable.

Nous discutâmes alors sérieusement la question du reste du voyage. Lors de notre séjour à Bassikounnou nous avions formé le plan d’acheter des bœufs à Kala pour atteindre lentement le Sénégal, en marchant de village en village, sans dépendre de personne. Mais le chérif nous en dissuada vivement. Si les Bambara s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore beaucoup d’argent, ce qui aurait lieu forcément si j’achetais des bœufs, dont chacun coûterait au moins de 40000 à 50000 cauris, la cupidité du cheikh serait éveillée ; de plus, nous ne serions pas en sûreté en route. On nous reconnaîtrait au premierabord pour des étrangers et l’on ne se ferait aucun scrupule de nous voler nos animaux. Le plus sûr serait donc de louer quelques bœufs aux habitants de Kala pour aller à la première ville importante ; nous aurions ainsi un certain nombre de conducteurs et de guides qui s’occuperaient des animaux. Ces conseils furent naturellement de mon goût, mais il fut difficile de trouver des conducteurs. Un homme se déclara prêt à me louer des bœufs pour aller à Goumbou si je lui payais 36000 cauris par animal ; je ne pus déférer à des exigences aussi impudentes.

Le 19 août tous mes compagnons étaient alités : Benitez très fortement atteint, les autres moins ; les douleurs d’estomac, le froid et l’humidité les avaient tous attaqués, et j’eus moi-même à réagir vigoureusement pour ne pas tomber sérieusement malade. Par malheur, nous manquions de tout : le café, le vin, le sucre, le tabac étaient épuisés depuis longtemps, et il ne me restait qu’un peu de thé vert, qui devait durer encore quelques jours. Comme médicaments, je n’avais plus que de la quinine ; mes purgatifs, mes vomitifs, ma poudre de Dower étaient en général détériorés par l’eau ; je n’avais sauvé qu’un peu d’émétique et j’en donnai à Hadj Ali ; après l’avoir pris, il se sentit un peu mieux. Kaddour, le Marocain, jadis si vigoureux et d’une santé si robuste, dut aussi se coucher, et j’eus une nuit sans sommeil.

Le cheikh des Bambara exigeait des présents, sans m’avoir rien donné, et il voulait en recevoir beaucoup : une toba brodée de Timbouctou, des couvertures de laine, de l’étoffe, etc., tout lui convenait. La colère de Hadj Ali le reprit à cette exigence d’un Infidèle, mais il fallut pourtant lui envoyer quelque chose. Voyant quenous avions peu à lui donner, il se déclara momentanément satisfait.

L’institution des chanteurs de cour (griot) existe déjà ici. Ce sont des gens qui se tiennent constamment parmi la suite du cheikh, sont nourris par lui et doivent chanter les louanges de leur maître dans les circonstances convenables, pendant les repas et surtout quand il y a des étrangers dans la ville. Un de ces poètes de cour vint également nous éveiller dès le matin à diverses reprises. Après avoir célébré les vertus de son maître en termes peu harmonieux, pour lesquels il s’accompagnait d’une sorte de guitare, il nous chantait aussi, nous estimant heureux d’avoir accompli sans malheur notre grand voyage, et ne partait pas d’ordinaire sans avoir reçu un présent de cauris. Ces gens-là ne paraissent pas estimés par les Arabes, car le chérif renvoya durement à diverses reprises cet acharné mendiant. Les griots doivent aussi accompagner leur maître quand il entreprend des expéditions de guerre ou de pillage, et encouragent leurs compagnons par des chants. Ils paraissent en même temps servir d’espions, et je suppose que ces griots venaient nous voir pour se renseigner sur tout ce qui nous arrivait. Le cheikh éprouvait une grande défiance envers nous et le chérif ; il était courroucé de voir ce dernier, et avec lui, par suite, la colonie arabe, nous protéger et nous soutenir de toute façon : il supposait que nous avions fait au chérif un gros présent d’or ou d’argent, qui lui avait été ainsi enlevé, à lui le cheikh du lieu. Je m’apercevais déjà que les relations avec les Bambara sont difficiles ; ce sont des gens farouches et cupides, qu’ils appartiennent ou non à l’Islam.

Le 22 août nous avions le soir un violent orage ; tousmes compagnons étaient encore étendus malades ; le petit Farachi s’occupait seul et avec peine du ménage. Le chérif avait également fait dire qu’il était souffrant ; ses douleurs rhumatismales semblaient s’accroître avec les pluies. Aussi étions-nous dans une fâcheuse disposition d’esprit.

Il est difficile de trouver des gens qui consentent à nous accompagner et à nous louer des animaux ; le cheikh de l’endroit m’est évidemment hostile ; nous sommes tous malades ; nos ressources sont extrêmement limitées ; nous n’avons aucun aliment européen et en sommes réduits au plat de riz de notre hôte, quoiqu’il continue à être très bien disposé pour moi : son riz est rarement remplacé par un couscous de sorgho à peine mangeable ; toutes ces causes, accompagnées des reproches constants de Hadj Ali, qui me demande toujours pourquoi je n’ai pas voulu passer par Oualata, m’émeuvent beaucoup et je crains de tomber malade moi-même.

A Kala il n’y a presque aucune industrie ; un de nos visiteurs est pourtant habile ouvrier en fer. Il fabrique surtout de petits poignards élégants avec des fourreaux de cuir ; d’ordinaire, leurs lames sont ornées d’inscriptions et d’arabesques, de même que les pipes dont j’ai parlé. Leur fourneau est en bois teint en noir et garni de petits anneaux d’argent incrustés ; leur bout, qui est long, est en tôle. On fume beaucoup ici, surtout un tabac indigène très fort, auquel je ne pus m’habituer. Il peut être bon, mais ces gens ne savent pas le préparer. Je constatai également ici une coutume que j’avais observée ailleurs : avant de bourrer le tabac dans la pipe, on l’enduit de beurre ! J’avais vu déjà une fois, dans l’oued Draa, et sans vouloir en croire mes yeux, le cheikh Ali rouler son tabac dans du beurre etle bourrer ensuite dans sa pipe ; ce procédé donne au tabac un goût et une odeur extrêmement forts, et même répugnants, impossibles à supporter pour un étranger. Le tabac à priser n’est pas inconnu, mais je l’ai trouvé plus en usage à Timbouctou et Araouan ; c’est une poudre jaune, très énergique, que l’on conserve dans de petites boîtes élégantes en cuir.

Cependant je cherchais à poursuivre, du mieux possible, les négociations pour la continuation du voyage. D’après tout ce que j’entends, le mieux est d’aller au bourg de Goumbou, à environ six jours de marche, et là de louer de nouveaux animaux. Le 22 août le chérif me fait dire qu’il a loué quatre bœufs pour moi de quelques Foulani, qui se déclarent prêts également à m’accompagner à Goumbou ; deux jours après, ces gens retirent leurs promesses, de sorte que je suis constamment dans l’incertitude.

Un Arabe, très fin, de Kassambara, un peu au sud-ouest de Oualata, s’est montré pour nous un ami de la maison ; je me donne beaucoup de peine pour l’engager à faire avec nous le voyage de Médine sur le Sénégal ; je lui promets de fortes sommes ; il refuse, en apparence à cause de sa femme. Par contre, il réussit à nous soutirer une quantité de petits présents, en échange de renseignements et de promesses de tout genre, qui n’eurent plus tard pour nous aucune utilité.

Le 24 août Hadj Ali se sent un peu mieux et se lève ; Benitez a pu prendre, lui aussi, hier, pour la première fois depuis huit jours, un peu de nourriture ; pourtant il a le délire, et ne peut rester debout ; quand il quitte la hutte, deux hommes doivent le conduire, et il tombe d’ordinaire sur les genoux au bout de deux pas ; sa tête s’incline et il demeure sur place. C’est une triste vue quecelle d’un homme aussi fort et aussi jeune en pareil état, sans que nous ayons quoi que ce soit pour le guérir. Abdoullah éveille la compassion même de nos visiteurs de Kala, mais ils n’ont rien contre une pareille maladie, qui semble être une fièvre typhoïde et dont les habitants du pays ne sont jamais atteints. Je crois que des déplacements seraient le meilleur des remèdes, pourtant il m’est impossible d’emmener un pareil malade.

Le 25 août Hadj Ali est de nouveau atteint ; je ne me sens pas bien moi-même : de sorte que le petit Farachi est seul en assez bonne santé. Le chérif vient ce jour-là ; il boite fortement et se plaint beaucoup de ses rhumatismes. Le soir il nous envoie un peu de lait frais, qui nous fait beaucoup de bien. Je regrette vivement de ne pouvoir user plus souvent de cet excellent aliment ; les habitants ont leurs troupeaux en dehors de la ville ; quelques chèvres seulement y reviennent le soir des pâturages.

Les jours suivants se passent dans une monotonie insupportable ; aucun de nous n’est bien portant, et chacun attend avidement le jour du départ. Nous avons fréquemment des pluies pendant la nuit, souvent aussi pendant le jour ; du reste, nous sommes en pleine saison pluviale. Mon malaise s’accroît et j’ai des symptômes analogues à ceux d’Abdoullah : tête lourde, faiblesse dans les membres, manque d’appétit. Abdoullah s’est remis pendant les derniers jours de notre passage à Kala, au point de pouvoir se tenir debout et de faire péniblement quelques pas.

Le 28 août le chérif a définitivement conclu avec les Foulbé ; ils iront avec nous jusqu’à Goumbou et nous loueront six bœufs de charge. Pour moi, je me servirai de mon excellent âne de Timbouctou, qui m’est aujourd’huifort utile, car à son défaut j’aurais dû louer un bœuf de plus, ce qui m’eût été difficile ; j’ai eu déjà assez de peine et de dépenses à en réunir six. Il est entendu que les Foulani seront payés à Goumbou : j’achèterai là, contre quelques anneaux d’or que j’ai encore, de l’étoffe bleue qui, dans ce pays, est partout acceptée comme moyen de payement.

Je ne comprends pas pourquoi les habitants se décident si difficilement à se diriger vers l’ouest ; pour aller au sud, vers Sansandig, Ségou, etc., j’aurais facilement trouvé des guides, mais je ne veux pas prendre cette direction, parce que je crains que le climat ne soit encore pire dans le voisinage du Niger. D’ailleurs le sultan Ahmadou de Ségou n’a pas une bonne réputation. Si alors j’avais su que l’expédition française de Galliéni se trouvait dans ce pays, j’aurais probablement pris cette direction ; n’ayant reçu sur les événements qui se passaient à Ségou que des nouvelles tout à fait vagues, et que je devais accueillir avec une grande défiance, je préférai m’en tenir à mon premier plan, c’est-à-dire aller à Médine.

Pendant les derniers jours de mon passage à Kala, le chérif me tourmenta fort pour avoir des médicaments. J’en avais une certaine quantité, mais ils étaient généralement gâtés : il voulut pourtant avoir de tous ; je lui donnai finalement une certaine quantité de poudre de quinine, ainsi que du sulfate de soude et un grand flacon de poudre de riz, qui s’était merveilleusement conservé ; enfin il me demanda de quoi écrire. Il n’avait jamais vu de plumes de fer, et je dus lui en laisser, ainsi qu’une paire de lunettes ; bref, je lui remis tout ce dont je pouvais me passer. Il enveloppa avec soin chacun de ces objets, et écrivit pour chacun une étiquetteen arabe. Il m’apporta une fois sa caisse de curiosités, où se trouvaient de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, ainsi qu’il me le dit mystérieusement. Mais l’or et l’argent étaient de la pyrite de fer ou du minerai de plomb, et les pierres précieuses des cristaux de quartz.

Le chérif possédait une jolie pipe, qui avait depuis longtemps éveillé ma curiosité et le désir de la posséder. Elle avait la même forme que celle en usage chez nous, mais son fourneau, au lieu d’être en bois, était en pierre creusée. Quoique je ne l’aie vue que très rapidement, cette pierre me parut être de la néphrite. Le chérif y attachait un grand prix et ne voulait s’en séparer en aucun cas ; son grand-père l’avait trouvée dans un voyage à travers le Sahara, du Maroc au pays d’el-Hodh. Ce serait donc l’une des rares trouvailles de néphrite que l’on connaisse en Afrique. Si j’avais pu offrir beaucoup en échange, j’aurais peut-être décidé le chérif à me la céder.

Ce chérif nous a rendu de très grands services ; c’était un homme intelligent et aux aspirations élevées : malgré son éloignement du monde civilisé et sa situation dans cette petite ville bambara, il s’était fait une idée plus exacte des puissances chrétiennes que beaucoup d’Arabes et de Maures habitant à peu d’heures des grands États de l’Occident. Je dois le dire à l’avance, j’appris, après avoir quitté Kala depuis quelques semaines, que le cheikh bambara de Sokolo lui avait enlevé la plus grande partie de ses biens, et même avait voulu le chasser de la ville. Il lui reprochait son hospitalité pour un Chrétien, qui avait donné à lui cheikh des présents minimes, alors qu’il en avait fait probablement de très importants au chérif. Cette nouvelle nous fut donnée par plusieurspersonnes avec une telle précision, qu’elle pourrait bien avoir quelque fondement : je serais fort peiné que, par suite de l’amitié que m’avait montrée ce chef, une telle injustice eût été commise envers lui.

Je n’ai jamais pu voir ce cheikh bambara, mais ses parents et ses fidèles vinrent plusieurs fois nous visiter. Du reste, les gens dominant à Kala paraissent ne pas être des Bambara ; beaucoup sont évidemment des Fouta, c’est-à-dire des favoris et des créatures du sultan de Ségou, qui les a placés ici. Les Fouta ont un extérieur beaucoup plus intelligent que les Bambara.

En dehors de ces derniers et des Arabes, il y a aussi une certaine quantité de ces Nègres assouanik, qui avaient jadis fondé un royaume particulier ; je reviendrai sur ce qui les concerne à propos des localités qu’ils habitent.

Tandis que, dans ses migrations, l’Arabe a pénétré profondément dans le Soudan, le Juif espagnol paraît n’avoir pas dépassé Timbouctou ; en tout cas il n’y en a aucun dans les pays bambara ; plus à l’ouest, les Juifs voyagent probablement davantage vers le sud, et, comme quelques-unes de leurs familles doivent se trouver à Oualata, il n’est pas impossible qu’elles se soient étendues jusque dans certaines villes du Hodh.

Kala n’est pas aujourd’hui un centre de commerce important ; on y vend surtout des esclaves ; peut-être envoie-t-on de là un peu de sorgho au nord, dans les pays pauvres en grains ; le riz est peu cultivé et même doit être apporté du dehors. On ne trouve à acheter ici qu’en petite quantité des noix de gourou (kola) ; l’or n’existe absolument pas : en guise de monnaies, il ne circule que des étoffes, des coquilles de cauris et du sel.

Hadj Ali est fort heureux de quitter les Bambara ; ilne se sent pas en sûreté chez eux et demande uniquement à se rendre dans des pays où l’Islam soit la religion de tous et où chacun parle arabe, s’il est possible. Il a l’espoir qu’on y respectera sa qualité de chérif, contrairement à ce qui se passe ici.

Les adieux de notre ami le chérif de Kala sont très affectueux ; il nous souhaite tout le bonheur possible et recommande plusieurs fois à nos guides foulani de s’occuper de nous ; il me donne également des lettres de recommandation pour un de ses correspondants de Goumbou.

Nous n’étions pas, il est vrai, en parfait état de santé en quittant la ville bambara, mais un plus long séjour n’eût servi de rien, et je tenais toujours les déplacements fréquents pour le meilleur remède. Les pluies, nombreuses et violentes, supportées sur le chemin de Bassikounnou à Kala, le séjour dans des tentes humides sur un sol détrempé, et la marche par un pays inondé, enfin, et surtout, de mauvaise eau : toutes ces causes nous ont atteints plus ou moins profondément. Du reste la situation de Kala ne paraît pas saine, quoique la ville soit à environ 320 mètres d’altitude, fort loin du Niger, déjà sur le plateau, et non dans la zone d’inondation du fleuve ; le chérif lui-même se plaint d’y être souvent malade. Le manque d’eau courante y est très sensible, et celle des dayas est corrompue par de nombreuses matières organiques en décomposition, ce qui la rend nuisible. Seuls les Nègres peuvent la supporter, parce qu’ils y sont habitués dès l’enfance.

Le 30 août nous quittons Kala-Sokolo : avant de continuer la description de notre route, je puis dire quelques mots des Bambara en général.

La ville de Kala est très ancienne, car, suivant toutevraisemblance, c’est la même Kala qui formait jadis un petit royaume indépendant, et ensuite une des trois grandes subdivisions du royaume du Mellé, puissant pour un temps. Le plus grand roi de ce royaume, Mansa Mouça (Kounkour Mouça), monta sur le trône en 1311, et donna à son pays un développement considérable, de sorte que, suivant l’expression du vieux géographe Ahmed Baba, dont j’ai parlé, il possédait une puissance d’attaque sans mesure et sans limite. Ce roi soumit les quatre grands pays de la partie occidentale du Soudan, c’est-à-dire le Baghena, le Sagha ou Tekrour occidental, avec le Silla, et enfin Timbouctou et le Sonrhay. Politiquement, le Mellé était divisé en deux parties, nord et sud, séparées par le Niger ; au point de vue des nationalités, le Mellé formait trois grandes provinces : celles de Kala, de Bennendougou et de Sabardougou, chacune avec douze vice-rois. Celui de la province de Kala était nomméOuafala-ferengh. Sous le nom de Kala on comprenait également la province et la ville de Djinnir, le long de la rive nord du fleuve, comme les villes de Saré et de Samé (Barth). Les habitants du Mellé faisaient partie du puissant peuple des Mandingo, qui ont eu une grande influence dans cette partie de l’Afrique jusqu’à ce que les Foulbé ou Foulani y arrivassent et s’y établissent de telle façon qu’on doit les regarder aujourd’hui comme le peuple le plus important du Niger moyen. Les Bambara, demeurés longtemps païens, sont des congénères du peuple mandingo. Le chef fanatique des Fouta dont j’ai parlé, Hadj Omar, soumit tous les districts bambara et s’établit fortement à Ségou, dont il fit la capitale du pays. Après sa mort, le pouvoir passa au sultan actuel, Ahmadou, l’aîné de ses fils, tandis que les deux autres, Aguib et Bechirou, luiservent de vice-rois dans les villes de Nioro (Rhab) et de Kouniakari, dont je parlerai plus tard. Si les Français réussissent à établir leur influence jusqu’à Ségou, le pays bambara est appelé à être plus en évidence que ce n’a été le cas jusqu’ici. Nous aurons l’occasion de revenir sur les Bambara en parlant de ces tentatives d’expansion et des chemins de fer projetés au Sénégal.

Les Bambara appartiennent à une peuplade nègre assez laide, et qui n’a jamais atteint un développement particulier. Ils se trouvent dans un état de démoralisation et d’abêtissement, par suite du commerce d’esclaves qu’ils font depuis de longues années ; récemment survinrent les guerres de conquêtes de Hadj Omar, qui voulut en faire des Musulmans et leur livra des combats sanglants, signalés de part et d’autre par la plus grande cruauté. L’esclavage existe encore, comme on sait, dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique, et le pays des Bambara est celui qui fournit le plus d’esclaves. Chaque année des marchands du Maroc le parcourent pour en acheter ; les esclaves parviennent aussi dans le nord par l’intermédiaire de marchands de Timbouctou et d’Araouan.

D’un côté les Bambara sont mécontents du gouvernement d’Ahmadou à Ségou ; de l’autre, ils mettent obstacle aux tentatives des Français pour s’y établir et y organiser un meilleur état de choses. Les dernières expéditions françaises, celles de Galliéni et du colonel Derrien, ont eu beaucoup à souffrir des attaques des Bambara.

Ce sont surtout des explorateurs français qui ont visité le Ségou et les pays bambara. Mungo Park a donné le premier une relation détaillée de son voyage dans ces contrées ; puis vint en 1860 l’importante exploration deMage et Quintin, qui nous fit connaître le Ségou, et surtout Hadj Omar et l’aîné de ses fils, Ahmadou ; Raffanel avait visité avant Mage, vers 1840, le pays de Kaarta.

Mage fut presque obligé d’accompagner Ahmadou dans une expédition contre des tribus bambara révoltées. Plus tard Galliéni, Soleillet, Derrien et d’autres, tous plus ou moins munis de missions officielles du gouverneur du Sénégal, ont parcouru ces pays. Il est, en effet, de la plus grande importance pour cette colonie d’entrer en relations suivies avec le royaume bambara de Ségou, afin d’établir une communication entre le Sénégal et le Niger. Aujourd’hui, comme on sait, on s’en occupe très sérieusement (1884).

Tous les voyageurs qui ont vu le Ségou sont d’accord sur ce point, qu’Ahmadou ne possède pas la puissance et la considération de son père Hadj Omar et que, sinon avant sa mort, du moins aussitôt après, la domination de cette famille fouta sur les Bambara prendra fin. Ahmadou n’a pas su se ménager de partisans fidèles ; il passe également pour avare et a, dit-on, entassé d’énormes quantités d’or dans son palais. Nous avions déjà entendu raconter à Timbouctou les histoires les plus fabuleuses sur cette richesse, parée avec une véritable exagération orientale. Hadj Ali croyait ces racontars sur parole et se mettait en colère quand je déclarais exagérés ou faux tous les récits de ses amis mahométans.

Ahmadou, qui s’est donné également le titre d’émir el-Moumenin(commandeur des Croyants), n’est pas non plus heureux dans ses entreprises : au lieu d’un accroissement d’étendue et de puissance, son royaume supporte chaque année des déchirements intérieurs plus grands, de sorte que les anciens partisans de son père se retirentde lui. Il ne pourrait rétablir son autorité que par une grande guerre heureuse.

Le commerce du pays des Bambara est plus dans les mains des intelligents Nègres assouanik (Saninkou, etc.) que dans celles des indigènes eux-mêmes, qui ne sont que des producteurs et ne s’entendent pas à tirer parti de ce qu’ils récoltent ; de même, il s’y trouve beaucoup d’Arabes et de Maures du Hodh, surtout d’origine marocaine, qui remplacent ici les Juifs.

En somme, le gouvernement de la dynastie fouta de Ségou n’est pas un bienfait pour le pays bambara, si riche en toutes sortes de produits naturels, et l’influence des Français y serait très profitable ; mais il leur faudrait d’abord briser la puissance du fanatique Ahmadou.

VOYAGE DE KALA-SOKOLO A MÉDINET-BAKOUINIT.

Départ de Kala. — Les Foulbé. — Épouvantails vivants. — Bousgueria. — Farachi. — Nara. — Nègres assouanik. — Goumbou. — Koumba de Barth. — Le cheikh de Goumbou. — Fin du Rhamadan. — Bassaro. — Présents du cheikh. — Benitez est gravement malade. — Difficultés de la marche. — Historique. — Départ pour Bakouinit. — Benitez est sur le point de mourir. — Bakouinit. — Les Fouta de Baghena. — Hadj Ali est malade. — La moisson. — Notre hôte de Bassaro. — Exactions. — Les Foulani et les Fouta. — Départ. — Le pays de Baghena. — Historique. — Les Foulbé. — Leur extension. — Leur nom. — Leur extérieur. — Foulbé purs et métis. — Les Djabar. — Migrations et conquêtes des Foulbé. — Sokoto et Gando.

Le 30 août 1880 nous quittions la ville bambara de Kala. Il m’avait été difficile de reconnaître dans ce bourg aujourd’hui négligé, avec sa nombreuse population d’esclaves, l’ancienne capitale d’une province de l’un des plus puissants empires de l’Afrique. Quel aspect doit avoir eu ce pays alors que le royaume du Mellé était encore à son apogée ! Une population nombreuse, aisée et instruite pour l’époque, habitait cette région ; de lointaines expéditions de guerres et de conquêtes, dirigées par des rois puissants, lui apportaient un bien-être qu’il n’a jamais revu ; des terres aujourd’hui abandonnées étaient alors des champs cultivés avec soin ; une industrie indépendante s’était développée ; les lettrés mahométans jouissaient de la plus grande considération auprès de la cour et du peuple. Et aujourd’hui !

Ces réflexions me vinrent à l’esprit lorsque nousquittâmes la ville, de grand matin, avec nos guides foulbé. Nous prîmes un congé cordial de notre ami le chérif ; le cheik de la ville ne se fit pas voir, et un certain nombre de ses esclaves ou de ses familiers furent seuls présents à notre départ.

Parmi mes Foulbé, qui parlaient aussi l’arabe, étaient quelques hommes extrêmement beaux ; un teint clair, un nez bien dessiné, de grands yeux vifs et une taille élégante distinguent tout à fait ce peuple de la hideuse population nègre ; ils ont l’habitude de tresser leurs longs cheveux noirs en nombreuses boucles minces. Mais dans ces pays on ne trouve plus beaucoup de Foulbé purs ; ils se sont mêlés depuis longtemps avec des Bambara et des Nègres assouanik. Nous transportions nos bagages sur cinq bœufs, qui servaient également de montures. Mes gens étaient assez bien remis pour pouvoir supporter le voyage. Benitez était cependant encore très faible.

Tandis que nous avions pris dans tout le reste de notre voyage, à partir du Maroc, la direction générale du sud, nous nous dirigions maintenant droit vers l’ouest. Notre but était la côte atlantique, la capitale de la Sénégambie, Saint-Louis, ou N’dar, comme disent les Arabes.

Nous ne connaissions pas nettement les difficultés que nous aurions à vaincre. Je savais qu’une route de caravanes existe entre les pays où nous étions et les forts des Français au Sénégal ; on nous engageait unanimement à nous défier des frères d’Ahmadou qui vivent à Nioro et à Kouniakari ; mes amis arabes m’avaient conseillé de chercher à éviter ces villes. En outre, il pouvait aisément m’arriver d’être retenu en ces endroits comme espion français. Je ne me laissai naturellementpas troubler par ces perspectives ; s’il était possible, je tournerais ces villes ; sinon, je me laisserais dépouiller par les chefs fouta : il ne pourrait m’arriver rien de plus.

Nous marchons vers l’ouest le matin du 30 août, de huit à onze heures, jusqu’au petit village de Sinjana, où se trouve une daya et où nous nous arrêtons longtemps pendant que les bœufs paissent ; après une courte marche nous dressons nos tentes le soir, dans une contrée inhabitée.

Le terrain est toujours le même : très plat, couvert d’une forêt clairsemée, avec de grandes clairières pleines de hautes herbes ; autour du village dont j’ai parlé se trouvent encore de vastes champs de sorgho cultivés partout avec soin : comme l’époque des moissons approche, une foule d’esclaves sont dans chaque champ, effrayant les oiseaux en poussant de grands cris et en agitant des crécelles de bois.

Les deux jours suivants, nous parcourons également une contrée complètement inhabitée, et notre nuit se passe en plein air. Là aussi nous sommes obligés d’emporter un peu d’eau, quoique de petites mares où l’on peut abreuver nos bœufs se trouvent souvent sur notre route. Nous marchons d’ordinaire de sept heures du matin jusque vers midi, et de trois à six heures. Le 1erseptembre il tombe une pluie violente, de sorte qu’il nous faut demeurer longtemps sous les tentes. Comme nourriture nous avons exclusivement du riz : tous les autres aliments manquent.

Malheureusement la conduite de Hadj Ali était de nouveau telle, que nous nous trouvions dans les dispositions les plus fâcheuses. Il insultait de la manière la plus vile Benitez, à peine relevé de maladie et encore très faible,et me cherchait également querelle sur tous les sujets. Rien ne lui en donnait cependant le motif ; c’était encore une explosion de méchanceté et de jalousie, aussi bien que de mécontentement, causée parce que nous n’avions pas pris le chemin qu’il avait recommandé.

Le 2 septembre nous partons de bon matin, sous un ciel très couvert : vers midi nous faisons halte pendant une heure, pour atteindre enfin, le soir, la petite ville de Bousgueria. Des champs immenses l’entourent, et, avant d’y arriver, on marche durant des heures entre de hautes plantations de maïs et de sorgho.

Bousgueria est une colonie toute nouvelle, fondée surtout par des Nègres assouanik avec une certaine quantité de familles arabes ; elle date de peu d’années, quelques-uns disent quatre seulement. Un mur d’argile entoure cette petite ville ; à l’intérieur sont encore plus de huttes en nattes et en paille que de maisons en terre ; elle est pourtant assez importante et renferme quelques milliers d’habitants au moins. Une grande daya se trouve tout près.

La hauteur du plateau reste ici partout la même, elle est de 310 à 320 mètres ; la chaleur n’est plus aussi grande ; entre midi et trois heures du soir, le soleil est cependant brûlant ; nous cherchons toujours une place ombragée pour la halte, car il fait trop chaud sous les tentes.

Mes Foulani paraissent avoir rencontré ici de bons amis et ils déclarent qu’il faut nous arrêter pendant une journée, afin de permettre aux bœufs de se reposer. Cette résolution ne me plaisait guère, car l’endroit était très malsain et nous avions en même temps beaucoup à souffrir des mouches ; je ne me sentais pas bien, j’avais de nouveau des étourdissements et des maux detête ; j’aurais voulu marcher le plus vite possible, mais dans ces pays on dépend entièrement de son entourage.

Nous trouvons ici de frais épis de maïs, qui forment un supplément agréable à notre misérable nourriture : on les rôtit au feu et on les trempe un peu dans l’eau salée, ce qui donne un mets d’un goût fort agréable : on le sait bien dans certains pays de l’Europe, et surtout en Hongrie, en Galicie, etc., où des épis de maïs ainsi préparés sont même servis sur les tables.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre il a plu violemment, et, quand nous sommes prêts à partir le lendemain matin, le ciel est encore très couvert. Nous partons quand même.

Aujourd’hui nous avons eu une triste journée : le petit Nègre de Marrakech, Farachi, est mort en route. Déjà, le dernier jour passé à Kala, il était très malade : son état n’a fait qu’empirer depuis, et pendant les derniers temps il a dû être attaché sur un des bœufs, car il ne pouvait plus se tenir debout. Il semble que nous sommes tous attaqués d’une même maladie, qui se traduit par des étourdissements, une faiblesse générale et le manque d’appétit ; Benitez a éprouvé des symptômes analogues, mais s’est un peu remis jusqu’ici. Je me sens aussi fort mal et j’éprouve le besoin de rester étendu le plus possible ; aussitôt que je veux me lever, les étourdissements me prennent et je dois rassembler toute mon énergie pour ne pas tomber. Quand j’ai pu parvenir à monter sur mon petit grison, et que notre caravane est en marche, mon état s’améliore un peu. Farachi a montré des symptômes semblables, et il a succombé aujourd’hui vers midi. Mes Foulbé, ainsi que Kaddour, le Marocain, qui est tout à fait inconsolable, enterrent le pauvre petit dans un coin écarté du bois.

Farachi, garçon laborieux et rangé, m’était devenu presque indispensable pour le service de ma tente. Nous fûmes tous profondément émus quand notre pauvre compagnon de voyage, qui avait passé avec nous les bons et les mauvais jours, et s’était toujours montré plein d’activité et de bonne volonté, dut être enterré ici dans la solitude. Nous avons tous gardé de lui un souvenir amical.

Le 5 septembre est consacré à une longue marche du matin au soir, avec une courte interruption seulement vers midi, de façon à atteindre le petit village de Nara ou de Nowara. La direction suivie est exactement celle de l’ouest, et la structure du terrain, plaine, forêt et prairie, reste toujours la même. Nara est une petite colonie de Nègres assouanik, mêlés d’Arabes du Hodh, où l’agriculture est également en honneur. Le soir nous recevons un peu de lait frais, qui est tout à fait le bienvenu pour moi, et permet un changement agréable dans la préparation du riz. Nous sommes partout très amicalement accueillis dans ces bourgs de Nègres assouanik et n’avons jamais à nous y plaindre du fanatisme.

Le jour suivant, 6 septembre, nous atteignons, après une marche de six heures, notre but immédiat, la ville de Goumbou, jusqu’où nos Foulbé ont été engagés. C’est encore le même paysage ; nulle part d’élévation du sol, de colline ou de montagne ; aucune eau courante, mais seulement des dayas ; beaucoup de bois et de hautes herbes. Là aussi les champs s’étendent durant des heures en avant de la ville, et il est difficile de s’y retrouver, faute de chemins. Le sorgho et le maïs poussent ici en masse, avec une vigueur et une exubérance extraordinaires.

Toute notre caravane disparaît entièrement dans un de ces champs, car les tiges qui portent les épis en pleine maturité dépassent de beaucoup les cavaliers.

Nous avons encore parcouru une partie de notre voyage de retour, et nous approchons toujours de pays habités par des Européens. Aucun d’eux ne paraît avoir suivi ce chemin avant moi, et, si les noms de la plupart des endroits que j’ai vus se trouvent déjà sur les cartes, ils proviennent de nombreux renseignements recueillis par les voyageurs précédents et surtout par Barth. Pendant la route nous avons demandé à nos Foulbé de continuer à nous accompagner, moyennant un bon prix, car ce sont des hommes paisibles et laborieux : mais, à mon grand regret, ils ont refusé.

Goumbou, très grande ville, est composée de deux parties, séparées par une daya étendue et dont chacune a un cheikh particulier. Les deux quartiers sont entourés de murs et contiennent beaucoup de maisons d’argile, avec une population totale qui atteint certainement de 15000 à 20000 âmes ; je crois que Goumbou est plus considérable que le Timbouctou actuel.

Les maisons sont grandes et consistent en bâtiments bas donnant sur une cour. On n’y voit pas beaucoup de tentes et de huttes en paille. La population est surtout composée de Nègres assouanik fortement mêlés d’Arabes ; la langue de ces derniers est partout répandue.

Barth cite cet endroit sous le nom de Koumba, à propos de l’itinéraire de Sansandig à Kassambara, qu’il a tracé au moyen de renseignements. Il décrit ainsi la ville : « Koumba, la première ville du Baghena, est partagée par une vallée en deux quartiers différents, dont chacun a son gouverneur particulier. On tient le marché dans le ravin ou vallée qui les sépare. Les habitants sont tousMahométans et parlent le bambara. » Cette description, qui date d’environ 1850, doit être rectifiée sur un point : c’est que le bambara est peu parlé à Goumbou. Tous les habitants entendent l’arabe et en partie le foulbé ; ils sont certainement Mahométans, mais sans le fanatisme des Foulani.

Notre lettre de recommandation parvient au cheikh du quartier sud de Goumbou, grand Nègre assouanik très vigoureux, ainsi que son frère Bassaro, homme bienveillant et amical ; il nous reçoit très bien et nous loge dans une petite maison, à l’intérieur d’une vaste propriété.

Le soir de notre arrivée, le 6 septembre, il y a grande fête à Goumbou ; le Rhamadan est fini, et la population se livre bruyamment à la joie. Le matin suivant, les fêtes continuent, chacun est en habit de gala ; les femmes ont mis des bijoux d’or et d’argent, en partie riches et d’un travail original ; les jeunes garçons tirent des coups de fusil. Nous sommes accablés de visiteurs, qui nous questionnent sur tout. Le cheikh chez lequel nous sommes descendus est un bon homme, mais un père de famille sévère et ordonné. Il se conforme strictement à certains préceptes enseignés chez les Mahométans, d’après lesquels on doit héberger gratuitement ses hôtes pendant trois jours.

Notre hôte s’acquitte de cette obligation, mais ensuite nous devons payer toute mesure de riz ou de couscous, chaque œuf ou chaque poulet, généralement avec de l’étoffe ; je sacrifie aussi des douros, dont il me reste quelques-uns, et que je partage en quatre avec un couteau ; on n’accepte déjà plus très volontiers les cauris. Le cheikh a derrière notre maison une grande pièce pleine de riz et de sorgho ; chaque matin, il vient avec ses esclaves et mesure la quantiténécessaire aux divers ménages ; il a quatre femmes, chacune habite avec ses enfants et ses esclaves une partie séparée de la maison, et reçoit tous les jours sa ration de grain. Ce grain est pilé ensuite dans de grands mortiers en bois, et la farine ainsi obtenue est mangée d’ordinaire sous forme de couscous, préparé avec du beurre ou du lait. D’ordinaire le cheikh ne donnait pas de viande : mais, quand il faisait tuer un mouton, chaque femme en recevait sa part ; il y avait souvent des réclamations sur ce point, mais, en père de famille sévère, il ne se laissait pas aller à discuter et repoussait simplement toutes les plaintes. En somme, son ménage était fort bien ordonné ; le cheikh mangeait alternativement chez chacune de ses femmes et se faisait toujours annoncer, afin que tout fût préparé pour le recevoir. C’était un homme pieux, faisant régulièrement ses ablutions et ses prières. En général, il nous laissa en paix, et ne vint nous voir que de temps en temps pour causer quelques instants. Son frère Bassaro nous visitait plus souvent et s’occupait activement de trouver des bœufs de charge pour la continuation du voyage. Les Foulbé de Kala ne se laissèrent pas convaincre de demeurer avec nous, et repartirent pour leur pays après avoir reçu leurs cinq pièces d’étoffes ; j’avais acheté au cheikh de la cotonnade contre de l’or, car elle me faisait défaut. Il a fallu encore lui remettre des présents ; Hadj Ali a été obligé de me donner beaucoup de ses tobas brodées et de couvertures, afin que je puisse faire les cadeaux nécessaires ; nous nous sommes mis d’accord pour leur attribuer un fort bon prix, dont je lui suis naturellement redevable et que je n’ai pu acquitter qu’à mon arrivée au Sénégal. Il paraît ici extrêmement difficile d’obtenir des guides et des bœufs de charge, aussi je suis forcé d’augmentermes présents au cheikh : je sacrifie un cafetan de drap rouge, emporté du Maroc et que j’ai pu sauver jusque-là ; ce cadeau lui plaît tellement, qu’il se donne beaucoup de peine pour nous. Une autre marque d’attention particulière de sa part est de nous envoyer chaque matin un plat de lait frais. Comme nous pouvions en outre acheter des poulets et des œufs, nous aurions vécu d’une manière assez confortable, si notre santé eût été meilleure. Quant à moi, j’étais encore assez souffrant ; Hadj Ali avait de fortes douleurs d’estomac et des accès de fièvre ; il était très inquiet et craignait de mourir. Aussi il m’accablait des plus violents reproches, parce que je l’avais persuadé de voyager dans un pays si malsain. Cependant son état n’était pas très grave, ici du moins ; l’usage de la quinine et des vomitifs l’améliorait beaucoup. Au contraire, Benitez paraissait toujours plus mal, de sorte que j’avais pour lui les plus graves appréhensions. Il passait son temps étendu dans sa hutte, et semblait avoir perdu toute connaissance ; il ne pouvait presque rien avaler. Cet homme, jadis vigoureux, était à l’état de squelette et ne pouvait se tenir assis, encore moins se lever et marcher. Un jour que j’avais pu le décider à s’asseoir près de nous pour manger, il ne lui fut pas possible de porter à sa bouche sa cuiller, et sa main retomba inerte : c’était un fort triste spectacle. En outre, la crainte d’être reconnu pour un Chrétien, ou d’être dénoncé par Hadj Ali, le poursuivait évidemment. Pendant les dix jours que nous demeurâmes à Goumbou, il ne se trouva pas mieux. Je dus songer au départ, et pourtant je ne pouvais le laisser seul ici. Cette circonstance, les hésitations provoquées pour la location des animaux, la conduite brutale et indigne d’Hadj Ali, tout cela exerçait sur moi un effetquelque peu décourageant : aussi avais-je besoin de toute mon énergie physique et morale pour me soutenir dans de telles circonstances.

J’aurais volontiers loué des guides ici, pour nous conduire directement à Médine, qui est déjà fort bien connue des habitants ; nous aurions pris une route plus au sud que celle suivie jusque-là, afin de ne pas être forcés d’aller voir les frères du sultan de Ségou à Nioro et à Kouniakari. Mais nous aurions dû traverser des localités bambara, et Hadj Ali s’éleva très énergiquement contre cette pensée ; il ne voulait absolument pas aller dans des pays nègres, où la langue arabe n’est comprise que de quelques cheikhs. Il nous restait encore un parti, celui d’éviter la route principale et de ne traverser pendant le voyage que des régions inhabitées, en nous éloignant des localités. Mais il aurait fallu prendre avec nous une quantité de vivres, ainsi qu’un grand nombre d’hommes, et nous aurions dû probablement faire souvent des détours : c’eût été un voyage très désagréable et très dangereux, même si nous avions eu des guides pour le faire, ce qui n’était pas le cas ; je n’en trouvai même pas qui voulussent me louer des bœufs pour aller jusqu’à Médine par le chemin direct. Nous envoyâmes des gens dans le voisinage afin d’en chercher, mais en vain. Cependant ma situation devenait toujours plus désagréable ; Kaddour, le serviteur marocain, tomba malade et demeura également alité ; le manque de ressources, qui m’eussent permis de mener mes affaires plus énergiquement, m’était fort pénible : il ne nous resta qu’à diminuer l’étendue de notre voyage et à ne louer des hommes et des animaux que jusqu’à la ville de Bakouinit. Quoiqu’elle fût à une courte distance, je ne trouvai personne pour cela. Enfin le frère du cheikh, Bassaro, nousfut d’un grand secours en déclarant qu’il nous accompagnerait lui-même à Bakouinit ; son offre fut accueillie avec une grande joie, et il se trouva aussitôt des gens pour nous louer cinq bœufs. Bakouinit n’était, disait-on, qu’à trois ou quatre jours de marche, mais les habitants craignaient le peu de sécurité de la route, ainsi que les lions, nombreux, paraît-il.

Goumbou même est encore à 300 mètres d’altitude, et la partie nord de la ville à 20 mètres environ plus haut, car le terrain va en montant à partir de la daya. Nous n’avons eu que peu de pluie pendant notre séjour ; il semble que la saison pluviale soit près de sa fin, et, si nous réussissons à atteindre sans difficulté le Sénégal dans quelques semaines, il ne sera plus navigable aux vapeurs. Aussi désirais-je avancer aussi vite que possible.

Goumbou, qui est une vieille ville, date peut-être de l’époque où l’ancien royaume de Ghanata existait encore et où le pays de Baghena (aujourd’hui Bakounou) en constituait une des parties. La ville est encore importante aujourd’hui ; elle est très grande et entourée d’une ceinture de champs de sorgho, qui s’étend fort loin. A certaines époques il y a ici un mouvement d’affaires, et les Arabes du Hodh y passent une ou plusieurs fois par an pour porter de la gomme à Médine ou à Bakel sur le Sénégal.

Le 16 septembre tout parut enfin prêt, mais la matinée se passa sans que nous pussions partir. Il manquait l’un des bœufs loués, et il fallut longtemps avant qu’il pût être amené. Nous prîmes enfin congé du cheikh de Goumbou, qui, en somme, nous avait amicalement accueillis et soutenus, quoiqu’il nous eût fait tout payer. Bassaro, son frère, voyageait avec nous sur soncheval ; les hommes qui nous accompagnaient étaient ses esclaves.

L’état d’Abdoullah (Benitez) est toujours lamentable ; pourtant il faut partir ; j’emmène donc un âne à son intention, mais il peut à peine se tenir sur lui. Au bout de deux heures de marche seulement, nous faisons halte dans un petit village, afin de faire paître nos bœufs ; Benitez tombe aussitôt dans un sommeil cataleptique, et c’est presque un bonheur que nous ne puissions continuer la marche ce jour-là, car un des bœufs s’est enfui et ne peut être repris qu’après des recherches qui durent des heures. Cependant il est trop tard pour pouvoir marcher encore, et nous passons la nuit ici. Les maisons en argile, même dans les petits villages, sont généralement bien bâties. La direction suivie a toujours été droit vers l’ouest.

De ce point à Bakouinit il ne m’a plus été possible de noter les noms de tous les villages. Ce fut d’abord l’état alarmant de Benitez, puis la maladie de Hadj Ali et la mienne, qui m’occupèrent à tel point que je ne pus songer à autre chose. Hadj Ali se refusa finalement à demander aux habitants les noms de quelques localités et ne me le permit point, pas plus qu’à Benitez ; c’était, disait-il, trop dangereux, et cela pouvait rendre les gens défiants. Durant la route je ne pouvais faire qu’avec peine quelques observations, dont je notais ensuite la nuit, quand j’étais seul, les plus importantes. Du reste cette partie de Goumbou à Bakouinit a été l’une des plus désagréables de tout mon voyage ; je n’en conserve que de tristes souvenirs.

Le 17 septembre nous partons de grand matin. Cette journée m’est restée comme la plus horrible de mon expédition : aucun des accidents qui étaient survenusjusque-là ne s’est si profondément imprimé dans ma mémoire que les événements de ce jour.

Nous marchons sans nous reposer et par la grande chaleur jusqu’à deux heures ; vers une heure nous passons près d’un petit village, malheureusement sans y faire halte. Enfin Benitez ne peut plus continuer et s’affaisse inerte, sa mine est effrayante et je m’attends à tout moment à le voir mourir. J’insiste pour que nous nous arrêtions et qu’on dresse les tentes ; nous faisons halte quelques instants ; mais, quand il s’agit de repartir, il devient évident qu’Abdoullah ne peut demeurer ni sur un des ânes, ni sur un des bœufs, ni sur le cheval de Bassaro ; il retombe constamment ; Hadj Ali demande alors tout uniment qu’on l’abandonne ici, dans le désert : « il doit mourir, après tout, et cela ne peut durer encore que quelques heures ! » Je suis indigné de cette proposition et je déclare qu’en ce cas je veux demeurer seul avec Benitez. Mais Bassaro pense aussi qu’il est nécessaire d’atteindre le soir un endroit habité : il le faut. Les esclaves qui nous accompagnent se refusent à mettre Benitez sur un des bœufs et à l’y attacher ; puis ils déclarent subitement qu’ils ne veulent pas toucher à un Chrétien mourant ! Évidemment Hadj Ali leur a dit qu’Abdoullah est Chrétien. Enfin Bassaro lui-même en a pitié, et m’aide à l’attacher sur un des bœufs. C’est une triste marche que celle qui suit. Benitez est étendu inconscient sur son animal, et à tout instant j’appréhende de le voir mourir... Cependant il commence à pleuvoir et nous arrivons dans la soirée seulement, après cette marche épuisante, à un village, où nous pouvons nous arrêter. Benitez vit encore, il est vrai, mais j’ai peu d’espoir qu’il puisse passer la nuit.

Hadj Ali m’a certainement rendu de grands servicespendant mon voyage et a contribué pour une large part à son succès. Il nous a évidemment sauvés d’une mort certaine lors de la surprise des Oulad el-Alouch, et à Taroudant il a su manœuvrer habilement ; en général il a beaucoup fait pour nous, et je lui en dois de la reconnaissance. Mais sa conduite dans cette journée a complètement étouffé en moi ce sentiment. Je ne pourrai jamais lui pardonner ce qu’il a fait à Benitez.

Le village où nous passons la nuit est divisé en deux parties, dont l’une est habitée par des Assouanik et l’autre par des Arabes. Heureusement le lendemain, 18 septembre est un jour de repos : Bassaro s’occupant d’affaires, nous demeurons ici tout le jour. Benitez vit encore le lendemain matin ; il a même sa connaissance et se plaint en termes incohérents de Hadj Ali. Il ne peut encore se tenir debout, ni même assis ; mais je lui donne aujourd’hui un peu de bouillon de viande d’agneau et il le supporte.

Il fait de nouveau très chaud, mais nous avons par bonheur des pièces assez fraîches dans notre maison d’argile ; Abdoullah peut y demeurer couché tout le jour et il se remet réellement un peu. Il le doit exclusivement à Bassaro ; si Hadj Ali avait réalisé hier ses intentions et si nous avions abandonné Benitez, c’eût été mon devoir de rester seul avec lui dans le désert. Chacun prétendait qu’il mourrait, mais sa forte nature l’a sauvé.

Dans ces villages assouanik la nourriture ordinaire se compose de couscous, de sorgho et de riz ; la viande est rare, et, quand il est possible d’acheter un mouton, nous sommes toujours obligés d’en laisser une partie à nos hôtes du jour : ainsi le veut la coutume. Aussi souvent que je l’ai pu, j’ai pris des consommés deviande avec des œufs ; j’en ai fait prendre aussi à Benitez : nous avons dû à ces aliments et au lait, que malheureusement nous ne pouvions toujours trouver en quantité suffisante, de nous rétablir tous deux ; j’étais également peu à peu retombé malade et je souffrais encore d’étourdissements de mauvais augure.

Le 24 septembre seulement, c’est-à-dire après un voyage de huit jours, nous atteignîmes la ville de Bakouinit (Médinet-Bakouinit, par opposition au pays du même nom), tandis qu’on nous avait dit au début qu’il s’agissait de trois étapes. Le terrain n’était pas resté le même : les premiers jours nous avions traversé une grande région de forêts, avec des clairières où se trouvaient de petits villages isolés ; l’altitude était toujours d’environ 320 mètres, comme à Goumbou. Puis le sol s’inclina, peu à peu il est vrai, et le 22 septembre nous arrivions à une localité qui n’avait que 180 mètres. Déjà auparavant la composition sablonneuse du sol nous avait frappés, par contraste avec l’argile des terrains précédents, qui étaient très fertiles, tandis que le sable du terrain actuel montrait une flore très pauvre. A partir de ce point le sol s’éleva de nouveau ; le jour suivant, nous campâmes dans une localité située à 260 mètres d’altitude, et le 29 septembre nous atteignions Bakouinit, qui est de nouveau à 320 mètres au-dessus de la mer. Nous avions traversé une dépression large d’environ 50 ou 60 kilomètres et dirigée probablement du nord au sud, tandis que sa plus grande profondeur atteint 140 mètres. C’est une enclave de la région des sables, el-Hodh, qui a à demi le caractère d’un désert ; elle s’avance vers le sud dans le pays de Baghena, fertile lui-même.

Nous rencontrions chaque soir un village en argile,ou un douar provisoire de tentes et de huttes, où les habitants des villes s’étaient rendus pour faire la moisson : ces colonies passagères se trouvaient toujours dans le voisinage d’un grand champ de sorgho. La population était partout la même, un mélange d’Arabes et d’Assouanik, qui entendaient d’ailleurs tous la langue arabe.

Je fus désagréablement ému quand, peu avant Bakouinit, nous rencontrâmes justement quelques villages fouta. Cette population noire, aussi sauvage que fanatique et pillarde, et d’où sort Hadj Omar, célèbre avec tant de raison, paraît s’étendre déjà du pays de Kaarta à Bakounou (Baghena).

Dans la plupart des localités se trouvent des puits avec de bonne eau, et en général le pays est sain. Je me suis remis un peu, et Benitez est devenu également infiniment plus vigoureux ; il semble que la crise survenue dans cette terrible journée se soit heureusement terminée. Ces derniers jours, il a pu se tenir déjà sur un bœuf sans en tomber, et il a même un peu d’appétit, de sorte que je le crois sauvé. Il souffre surtout dans les villes ; aussitôt que nous sommes en route, invariablement son état s’améliore. Par contre, Sidi Hadj Ali tombe maintenant malade et ne peut marcher qu’avec peine : il a la mine pâle et amaigrie. Bien que n’étant pas d’une constitution plus vigoureuse que mes compagnons, et quoique me trouvant encore moins habitué qu’eux au climat du sud, j’ai pourtant mieux supporté en général le voyage. Il semble que ce soit une tout autre chose de faire par soi-même une exploration d’après une idée déterminée, pour la réalisation de laquelle on s’impose toutes les peines possibles, ou, au contraire, d’y prendre part contre rémunération.Dans ce dernier cas il manque naturellement l’excitation morale, qui pousse un homme à ne pas désespérer, même dans les situations les plus dangereuses. Mes deux compagnons ne portaient évidemment plus aucun intérêt à l’issue du voyage et ne pensaient uniquement qu’à ses dangers et à ses fatigues.

A cette époque nous vîmes dans beaucoup d’endroits faire déjà les récoltes. Le sorgho et le maïs étaient mûrs, et la population, heureuse d’avoir une bonne moisson, travaillait assidûment dans les champs ; on coupe les tiges près du pied et l’on arrache à la main les grains des épis, après les avoir fait sécher au soleil ; partout dans les villages les toits en étaient couverts. Comme je l’ai dit, la farine s’obtient en écrasant le grain dans de grands mortiers de bois ; le riz est également décortiqué de cette manière.

Dans la dépression sablonneuse de terrain dont j’ai parlé, la latérite apparaît par places ; près de Bakouinit je vis enfin les premières roches ; c’étaient des schistes argileux foncés, qui sortaient par places du sol de la plaine et faisaient partie des contreforts les plus avancés des montagnes schisteuses du sud.

Le soir du 24 septembre nous arrivions à Médinet-Bakouinit. Les Arabes, les Foulbé et les Assouanik nomment cette ville Bakouinit, et de même tout le pays porte le nom de Bakounou ; je n’ai pas retrouvé l’ancienne forme de Baghena.

C’est une ville assez étendue, à peu près à moitié aussi grande que Goumbou et qui consiste également en maisons d’argile, plus délabrées pourtant que dans cette dernière ville. Une grande daya est située tout près et renferme beaucoup d’eau très claire, d’ailleurs fade et peu rafraîchissante, tandis que celle de puits,dont nous avions usé jusque-là, était extrêmement fraîche.

Nous ne descendons pas chez le cheikh Chamous, mais chez un correspondant de Bassaro, qui nous accueille très bien ; cependant il ne peut mettre à notre disposition qu’une petite pièce, de sorte que nous sommes obligés de demeurer presque toujours dans la cour et même d’y dresser une tente. Pourtant il faut d’abord donner quelques présents à cet homme ; Hadj Ali doit encore venir à mon aide et me prêter quelques vêtements brodés de Timbouctou. En échange, notre hôte promet de s’occuper de nous faire avoir des animaux pour aller jusqu’à Médine.

A Médinet-Bakouinit les habitants sont encore composés de ce mélange d’Arabes et d’Assouanik qui paraît être répandu dans tout le pays de Bakouinit (Baghena). Ils sont très pieux, font régulièrement leurs prières et savent presque tous lire et écrire. Cet état moral tient à ce que l’on rencontre souvent ici des Foulbé et des Fouta, deux peuples qui, bien qu’ennemis acharnés, se distinguent également par une grande piété, dégénérant souvent en véritable fanatisme. Nous devions bientôt savoir à quoi nous en tenir sur la fâcheuse influence de la population fouta.

Aussitôt que nous sommes entrés dans la ville, Benitez s’est trouvé beaucoup plus mal ; il semble que la peur d’être reconnu pour Chrétien ait autant d’action sur lui que les souffrances physiques. Son état empire encore beaucoup ; sa faiblesse s’accroît, il s’affaisse quand il veut se tenir debout, et sa mine est extrêmement inquiétante. Il commence à se plaindre de douleurs d’estomac, et la pensée me vient, malgré moi, qu’il souffre d’un empoisonnement. Je me souviens que Hadj Ali, à lamort du petit Farachi, a laissé échapper qu’il avait été probablement empoisonné à Kala. Je ne voulus pas examiner plus sérieusement la possibilité d’une tentative semblable contre Benitez : cette pensée était trop horrible. Nous ne pouvions rien que le laisser reposer et tenter de lui faire avaler un peu de lait, de consommé ou de bouillon de poulet ; il passa étendu inerte sur son lit toute la durée de notre séjour, qui dura près de deux semaines.

Sauf un accès de coliques extrêmement violentes, qui me surprit la nuit et me fit encore songer malgré moi au poison, je me trouvai fort bien à Bakouinit, et le seul mal dont je souffris était la faim ! Manger constamment du couscous et du riz ne suffit pas à la calmer ; ce n’est pas une alimentation nutritive : elle rassasie momentanément, mais laisse bientôt reparaître le sentiment du vide de l’estomac. Il y avait à Bakouinit beaucoup de poulets, de moutons et de chèvres, mais Hadj Ali ne me permit pas d’en acheter. « Si les habitants s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore de l’or, ils ne nous laisseraient pas partir avant de me l’avoir complètement soutiré. » C’était, il est vrai, une raison assez fondée ; mais nous avions tous trois besoin d’une nourriture substantielle, et avec l’aide de notre hôte nous aurions bien pu acheter un peu de viande.

Le 27 septembre, arriva un homme qui consentit à me louer des bœufs jusqu’à Médine (on dit toujours ici Moudina) ; mais il demandait huit pièces d’étoffe pour chaque animal ; une pièce de cotonnade bleue diteguinéereprésente ici au moins quatre douros (vingt francs), et à peine la moitié à Médine ; c’était encore trop cher, selon moi, pour une distance relativement courte, carj’aurais eu besoin d’au moins cinq bœufs, ce qui m’eût coûté 800 francs ! Le soir, vint un autre homme, qui nous offrit des chevaux et des bœufs à cinq pièces d’étoffe par animal.

Le matin suivant on nous dit que quelques Fouta se trouvant à Bakouinit avaient interdit à tous les propriétaires d’animaux de m’en louer, de sorte que je devais m’attendre à un long arrêt. Il est étonnant que ces Fouta, qui n’ont autour de Bakouinit que deux ou trois petits villages, y aient une telle influence et puissent terroriser le pays. Tout le monde se plaint des brigandages de ces gens audacieux et arrogants, mais personne n’ose leur résister, de peur du gouverneur voisin de Nioro, le frère du sultan de Ségou.

Le 29 septembre, Bassaro, qui ne nous avait pas encore quittés, et notre hôte se rendirent dans les environs pour tenter de louer des bœufs. Quand ils revinrent le soir, ils annoncèrent que des gens se présenteraient le lendemain. Le matin suivant, Bassaro retourna à Goumbou ; il nous avait rendu beaucoup de services, et Benitez surtout devait lui être fort reconnaissant. Je n’avais plus absolument rien ; mais, pour ne pas le laisser partir sans un présent convenable, je lui donnai une boîte à tabac en métal blanc, qui portait mes initiales gravées. Si donc un jour quelque voyageur passe à Goumbou, il ne devra pas s’étonner d’y trouver une boîte très élégamment travaillée pour tabac de Turquie.

Bassaro et son frère le cheikh sont deux personnages de grande taille, vigoureux, d’allures un peu rudes et brutales et qui paraissent posséder une assez grande influence ; les Fouta ne leur imposent pas encore ; ils habitent assez loin de Kaarta et de Ségou pour que Goumbou jouisse d’une certaine indépendance. Cetteville est d’ailleurs plus aisée et plus jolie que Bakouinit, car les brigandages des Fouta ne s’étendent pas aussi loin, pas plus que les bandes pillardes des Arabes Oulad el-Alouch ne descendent autant dans le sud.

Je dis un adieu cordial à Bassaro, car il avait pris une place importante parmi le petit nombre de gens qui nous ont vraiment soutenus dans toute mon entreprise.

Le 30 septembre, en effet, quelques hommes vinrent m’offrir des bœufs à louer, mais nous ne pûmes nous entendre ; l’un d’eux, qui en a deux, consent à m’accompagner moyennant sept pièces d’étoffe ; pour le moment nous n’acceptons pas son offre.

Peu après apparaît le cheikh des Fouta des alentours de Bakouinit, un farouche coquin, universellement connu et redouté comme un voleur de grand chemin, mais auquel ici personne n’ose s’opposer ; il nous demande un grand anneau d’or en échange de la permission de quitter Bakouinit et de continuer notre route. Il n’y a pas le moindre droit, et seul le cheikh de Nioro (ou de Rhab, comme les Arabes nomment cette ville) devrait exercer de pareilles exactions, mais je ne suis pas moins obligé de lui donner un anneau pesant à peu près quatre mitkal (quatre grammes), car il nous aurait certainement attaqués avec sa bande. Ma réserve d’or se borne maintenant à deux anneaux, outre le peu qui reste à Hadj Ali, car il m’a déjà beaucoup prêté.

Le 1eroctobre nous avons un violent orage, Benitez est très mal, et Hadj Ali commence à se trouver gravement malade ; il ne peut supporter aucune nourriture ; le Marocain Kaddour se plaint aussi de violents maux de tête, de sorte que maintenant je suis seul assez bien portant.

Je suis persuadé que nous nous remettrions bientôt tous avec une nourriture substantielle et appropriée, mais Hadj Ali persiste à prétendre qu’il serait dangereux de montrer que nous avons encore de l’argent monnayé ; et il s’exprime sous une forme si brutale, qu’il m’est impossible d’arriver à une explication plus complète ; je suis donc forcé de laisser les choses suivre leur cours, en souhaitant que la vigoureuse nature de mes compagnons leur rende la santé.

Le soir on nous dit que les gens sur lesquels nous avons compté ne partiront pas avec nous ; ce qui peut nous arriver de mieux est d’attendre ici d’un à deux mois. A ce moment il arrive des Arabes du Hodh qui portent de la gomme aux factoreries françaises du Sénégal, et je pourrai voyager commodément et sûrement avec eux. Jolie perspective ! Il faudra d’abord subir un long arrêt ici dans des circonstances fâcheuses ; puis nous ne savons si les Arabes nous permettront de les suivre ; enfin, si cette éventualité se réalise, leur route sera tout autre, située beaucoup plus au nord, et très longue.

Le 2 septembre il vient encore quelques-uns de ceux qui ont refusé hier de partir avec moi et ils se déclarent prêts à nous accompagner ; ils demandent d’avance six pièces d’étoffe. Mais je dois poser comme condition à tous que le payement n’aura lieu qu’à Médine, car je suis loin d’avoir assez de ressources pour payer ici le prix de location. Dans la ville je ne trouverai personne, parce qu’on y craint généralement les Fouta, et je serai probablement forcé de m’entendre tout d’abord avec eux. Le jour suivant, nous souffrons tous de très violentes douleurs d’intestins, occasionnées par de la viande gâtée que nous avons mangée la veille au soir ;l’état de Hadj Ali est surtout devenu très inquiétant.

Le 4 septembre il vient encore des gens qui se déclarent prêts à se rendre avec moi à Kouniakari ; mais ils réclament d’avance le prix (trente pièces d’étoffe), ce que je ne puis naturellement leur donner, et les négociations se rompent. Puis d’autres arrivent et il est convenu entre nous qu’ils me donneront deux bœufs et trois ou quatre chevaux, pour Rhab (Nioro), moyennant une pièce et demie d’étoffe par animal. Je puis encore réunir cette quantité de cotonnade, mais je tomberai ainsi entre les mains du frère du sultan Ahmadou, qui me prendra les derniers restes de mon bagage, si même il ne me retient pas prisonnier ; je dois m’y attendre à peu près sûrement. Le jour suivant on nous dit que nous partirons le surlendemain avec quatre animaux de charge, pour lesquels nous devons payer six pièces d’étoffe. D’ailleurs je n’ai qu’à me résigner ; sans ressources, comme je suis, je ne puis exercer aucune influence sur les résolutions de ces gens.

Le 6 septembre ont lieu nos préparatifs de départ ; mais ce n’est que le jour suivant que nous pouvons réellement parcourir une partie de notre route. Le pays n’est pas sûr et nos guides sont fort inquiets. Les Fouta, cette population noire, inquiète, ambitieuse et arrogante, entreprennent constamment des expéditions contre les Foulbé fixés entre Bakouinit et Nioro, qui s’entendent naturellement à se défendre, en leur qualité de peuple guerrier. Il y a peu de jours seulement, quatre Foulani sont tombés dans une escarmouche, où un plus grand nombre de Fouta a également péri : ces circonstances rendent naturellement le voyage beaucoup plus difficile.

Hadj Ali emploie la journée qui précède notre départà m’arracher un billet de 70 mitkal d’or (environ 800 francs) pour marchandises prêtées ! Il m’a en effet remis une certaine quantité de vêtements brodés et de couvertures, que j’ai dû donner en présent pendant la route ; je ne veux pas rechercher si leur valeur montait à cette somme ; en tout cas je lui donne le billet demandé.

Abdoullah est encore très malade et très faible ; je ne puis m’imaginer comment il pourra partir le lendemain ; j’espère qu’il sera un peu rétabli par la perspective de revoir bientôt des Européens. Kaddour s’est remis de nouveau ; je me sens moi-même assez bien, et nous attendons tous avidement la prochaine journée qui doit nous rapprocher du but. Il est vrai que nous avons encore devant nous l’une des plus fâcheuses parties de notre itinéraire : le voyage dans le pays de Kaarta, où les deux frères d’Ahmadou et leur bande de Fouta dominent avec une puissance illimitée et un grand arbitraire. Je basais avant tout mon espoir de pouvoir avancer rapidement sur la circonstance qu’en dehors de mon fusil je n’avais réellement plus rien qu’on pût me prendre, et je comptais que les maîtres du pays se débarrasseraient bientôt de nous, plutôt que de se voir forcés de nous nourrir. On n’oserait certainement rien de sérieux à notre détriment, car les Français du Sénégal devaient être depuis longtemps informés de l’arrivée d’un Européen : par leur intercession je sortirais rapidement des mains des Fouta, si ces derniers en venaient réellement à vouloir me retenir.

Les deux grandes villes de Goumbou et de Bakouinit appartiennent au Baghena, qui n’existe plus aujourd’hui comme État indépendant. Il formait une partie du grand royaume de Ghanata, habité par les Assouanik (Souananki, Sébé ou Ouakoré) et qui fut fondédès la fin duIIIesiècle de notre ère. On prétend qu’au temps de sa splendeur il s’étendait du haut Niger, au sud de Timbouctou, jusqu’à l’océan Atlantique. A ce que suppose Barth, sa population appartenait à la race foulbé, et elle était identique au peuple nomméLeucoæthiopespar Ptolémée.

Ces Ouakoré furent plus tard soumis par des Mandingo ou Djouli leurs congénères, qui fondèrent sur les ruines du royaume de Ghanata un nouvel empire, plus tard très puissant, celui du Mellé.Mellé(libre, noble) était le nom que se donnaient les vainqueurs en face de la population subjuguée des Assouanik.

Après que le royaume du Mellé eut été plus tard anéanti par celui du Sonrhay, ce qui entraîna la mort du prince foulbé Dambadoumbi (en l’an 1500), les ruines de cet empire furent enfin détruites par les Marocains venus du nord, tandis que les Bambara les envahissaient au sud. Une longue guerre eut alors lieu pour la possession de ces pays. D’un côté combattaient les Bambara qui avaient déjà pris le Ségou avec l’alliance de quelques peuplades foulbé ; l’autre parti se composait des Marocains amenés au Soudan par Mouley Ismaïl, les Rami (Rouma ou Erma), alliés à la grande tribu arabe des Oulad el-Alouch et à une fraction de la population d’origine ouakoré ou assouanik.

A la suite de cette guerre, l’empire du Mellé fut partagé : les Bambara prirent la partie méridionale, tandis que les pays du nord-est et le Baghena revenaient aux Oulad Mebarek et aux Oulad Masouk. Mouley Ismaïl, le sultan du Maroc, remit la souveraineté du pays de Baghena à Hennoun, neveu de Mebarek, et ses successeurs ont conservé jusqu’ici une certaine autorité.

Mais les Foulbé commencèrent aussi très vite à yjouer un grand rôle ; leur influence s’accrut rapidement dans le Baghena et ils cherchèrent à en chasser les Arabes. Lorsqu’en 1820 une autre fraction des Foulbé commença une guerre de conquêtes sous le chef fanatique Lebbo et fonda le royaume de Hamd-Allahi sur le Niger, les Foulbé du Baghena furent inquiets pour leur domination et s’unirent aux Marocains. Leur résistance contre les bandes de Lebbo ne fut pas tout à fait heureuse, car il parvint à s’établir dans quelques parties du Baghena.

Depuis cette époque les différents chefs se sont disputé ce beau et fertile pays sans qu’aucun soit parvenu à y dominer entièrement. Même aujourd’hui on ne peut citer un émir ou un cheikh qui règne dans toute la contrée. En certains endroits ce sont encore les descendants de la dynastie marocaine, principalement dans la partie nord, qui jouissent de la plus grande influence ; dans d’autres, et surtout vers le sud, les Foulbé et les Bambara se disputent l’autorité ; depuis Hadj Omar, les Fouta y sont encore intervenus tout récemment et ils possèdent le Kaarta dans le voisinage ; quelques-uns de leurs villages ont déjà été fondés auprès de Bakouinit, et la paisible population de la ville est terrorisée par eux.

Tandis que des conquérants étrangers cherchaient à s’étendre dans le Baghena, les vrais possesseurs du pays, les Assouanik, n’intervenaient pas violemment, mais savaient se plier en marchands habiles à ce que commandaient les circonstances. Il est difficile d’admettre qu’ils soient aujourd’hui en état de se réunir de nouveau, malgré leur dispersion actuelle, et de rendre indépendant leur pays natal de Baghena (présentement nommé Bakounou par les Assouanik et les Arabes). Il est vrai que le danger du côté des Fouta est le moins grand, car la souverainetéd’Ahmadou, de Ségou, ne pourra durer longtemps, et les Bambara se choisiront un chef parmi eux ou se soumettront à un Foulbé. Une autre supposition est la plus vraisemblable : les Français prendront tout le pays jusqu’au Niger. Les Foulbé sont trop puissants pour permettre une réunion des Assouanik ; en outre il n’est pas interdit de croire que, si les Français s’établissent sérieusement à Ségou, le Kaarta et le Baghena ne pourront plus se dérober à l’influence européenne.


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