Pont sur le Sénégal à Saint-Louis.
Pont sur le Sénégal à Saint-Louis.
Pont sur le Sénégal à Saint-Louis.
Pour suppléer à ce manque d’eau, on a déjà étudié divers projets. A la pointe nord de l’île on a même creusé un puits artésien, mais qui n’a donné que de l’eau saumâtre. Un des gouverneurs précédents, Pinet-Laprade, avait faitétudier l’établissement d’un aqueduc, mais c’est d’aujourd’hui seulement que ce projet semble entrer dans la réalité. Le conseil général a voté en 1879 une somme de1600000 francs pour l’alimentation de la ville en eau potable. On la puisera à environ 12 kilomètres de Saint-Louis, au moyen de machines à vapeur, qui la conduiront dans un château d’eau situé à 90 mètres d’altitude, et de là, par des conduites en fonte, jusqu’à la ville.
Arabe de Saint-Louis.
Arabe de Saint-Louis.
Arabe de Saint-Louis.
La majorité de la population indigène est mahométane ; la mosquée est assez vaste. Les Arabes qui se trouvent dans la ville ont coutume de donner desfantasias sur une grande place. Tout près de là sont les paillotes de la petite colonie bambara, tandis que les Ouolof habitent exclusivement des maisons en pierre.
Saint-Louis possède une imprimerie du gouvernement, qui publie leMoniteur du Sénégal, journal officiel paraissant deux fois par semaine, et l’Annuaire du Sénégal et des dépendances.
Peu avant mon arrivée, le Cercle (Casino) avait été ouvert de nouveau, après avoir été dissous deux fois par le gouverneur. Il a été fondé par une réunion de négociants, de fonctionnaires et d’officiers, qui ont organisé un restaurant et des salles de jeu ; tout étranger respectable y peut être aisément admis. L’harmonie entre la population civile et le gouverneur ne paraissait pas très grande pendant mon séjour.
Les négociants établis à Saint-Louis sont exclusivement Français : il n’y a ni Anglais ni Allemands à la tête d’une affaire indépendante. Quelques Allemands vivent ici comme employés ou représentants de maisons françaises.
La fête de Noël fut très intéressante. La population noire chrétienne a l’habitude de faire de grandes processions à cette époque ; elle fabrique toutes sortes d’objets en papier coloré, bâtiments, maisons, etc., que l’on éclaire à l’intérieur et que l’on promène au milieu des chants et de la musique. On stationne d’abord devant le palais du gouverneur, puis on parcourt toutes les rues en s’arrêtant à chaque maison ; de chaque côté de la procession suivent des gens avec de grandes bourses, où l’on jette de l’argent. Les objets promenés, éclairés magnifiquement, sont souvent faits avec une grande habileté ; je vis des navires de quelques mètres de long, avectout leur attirail, de grandes maisons, ou des églises hautes de deux mètres, éclairées à l’intérieur et que ces gens promenaient avec précaution dans les rues. C’est un spectacle bienvenu pour la jeunesse noire, et, pendant les soirées où l’on fait ces processions, les rues sont remplies de gens qui arrêtent la circulation. La somme recueillie, généralement assez importante, est divisée entre les membres de la cérémonie ; le gouverneur a l’habitude d’y contribuer pour une forte part.
Dans la jolie maison qui m’avait été donnée se trouvait à cette époque un prisonnier, un marabout fouta. Il habitait une des pièces du rez-de-chaussée, et y était laissé en liberté, mais ne devait pas la quitter ; un agent de police noir y logeait également avec sa famille. Les Fouta d’entre Matam et Saldé créent constamment toutes sortes de difficultés aux Français, qui envoient souvent contre eux des bâtiments de guerre. Auprès de l’un de leurs villages, on avait attiré sur un navire cet homme influent et l’on était reparti avec lui.
Il est très important de pousser les lignes télégraphiques plus loin dans l’intérieur : tandis que tous les autres postes étaient, lors de mon passage, reliés entre eux par cette voie, l’intervalle situé entre Matam et Saldé demeurait encore sans communication de ce genre, de sorte que les dépêches devaient y être portées par des messagers.
Les Fouta se sont déclarés jusqu’ici opposés à la pose des fils télégraphiques, et l’on n’a pu rien faire pour vaincre cette résistance. Cette difficulté aura certainement été levée depuis l’envoi de tant de troupes dans le haut Sénégal : les relations des forts entre eux et avec le gouverneur de Saint-Louis auront paru d’une nécessité plus urgente.
Étendue de la colonie.— Le Sénégal et ses dépendances comprennent plusieurs points de la rive gauche du fleuve, les côtes et une petite fraction du pays nommé Sénégambie, c’est-à-dire situé entre le Sénégal et la Gambie, et s’étendent vers le sud, le long du littoral, sur une partie des territoires entre Sainte-Marie de Bathurst et Sierra Leone. La côte d’Afrique est très basse et longée de nombreux bancs de sable, où viennent se briser les flots de l’océan Atlantique ; à l’embouchure des fleuves se sont donc formées des barres, qui ne peuvent être franchies que par les temps tranquilles, avec des pilotes connaissant les lieux, et exactement au courant du déplacement des sables. Les parties orientales de la colonie sont au contraire montagneuses, et du Fouta Djalon s’étendent dans l’intérieur de nombreux contreforts, qui courent vers le nord et l’ouest. L’aspect du pays situé entre le Sénégal et la Gambie est triste et désolé, sauf ces montagnes. Ce sont généralement des régions sablonneuses, avec une végétation rare et chétive, qui ne rappelle pas le moins du monde la flore des pays subtropicaux. Néanmoins le sol est fertile, et la population, qui n’est pas très dense, pourrait en cultiver davantage, et en échanger les produits contre des articles européens, si elle n’était détournée de cette mise en culture par des querelles trop fréquentes.
Ce n’est qu’au sud de la Gambie, près de la rivière de Casamance, que le pays prend le caractère commun à tous ceux placés sous cette latitude. Les rivières les plus importantes sont :
1oLe Sénégal, l’un des plus grands fleuves de l’Afrique occidentale après le Niger, est formé de la réunion des rivières Bakhoy et Bafing, près du poste militaire de Bafoulabé. A son embouchure se trouve, entre deuxde ses bras, sur un banc de sable, la capitale de la colonie, Saint-Louis, qui est, après Saint-Paul de Loanda, la plus grande et la plus belle des villes de l’Afrique occidentale.
Paysage près de Saint-Louis.
Paysage près de Saint-Louis.
Paysage près de Saint-Louis.
Une population variée habite le bassin de ce fleuve ; sur ses deux rives, dans son cours supérieur, se trouvent les Bambara, les Sarakollé, les Toucouleur et les Foulbé ; sur la rive droite des parties moyenne et inférieure habitent les Maures, et sur la rive gauche les Toucouleur, les Foulbé et les Ouolof. Les grandes régions ont des noms particuliers, et parmi elles on distingue les pays suivants : sur la rive droite le Gouidimaka, le Djomboko, le Kaarta et le Fouladougou : sur la rive gauche, le Oualo, le Dimar, le Toro, le Fouta, le Damga, le Gouoyé, le Boumbdou, le Kaméra, le Bambouk, le Biania Kadougou. Quelques-uns de ces pays appartiennent à la France, d’autres sont protégés par elle, et le reste entièrement indépendant. Les deux plus importants parmi les affluents, très peu nombreux, du Sénégal sont la Falémé au sud et le Kouniakari au nord. Pour assurer l’influence française sur le fleuve, on a élevé les forts suivants le long de sa rive gauche ; Richard-Toll, Dagana, Podor, Aéré, Saldé, Matam, Bakel, Médine, Bafoulabé (et plus loin Kita).
2oLa rivière de Saloum sort d’une grande plaine inondée en temps de pluie, arrose le pays du même nom, et a trois bouches principales. Elle traverse les parties méridionales du Siné, du Gouilor et du Bar. A environ soixante milles marins dans l’intérieur se trouve sur sa rive droite le fort de Kaolack.
3oLa rivière de Gambie appartient aux Anglais.
4oLa Casamance, dont les sources n’ont pas encore été complètement explorées, coule à travers un beau pays,couvert d’une végétation magnifique ; dans son cours supérieur se trouve, sur la rive droite, le poste de Sédin ; dans une île du cours inférieur, celui de Carabane ; entre ces deux postes, et sur la rive gauche, est la colonie portugaise de Ziginchor.
5oLes rivières de Cachéo, rio Guéba, rio Grande et Casini sont en dehors des possessions françaises ; les Portugais y ont quelques établissements.
6oLe rio Nuñez vient des montagnes du Fouta Djalon, traverse le pays des Landouman, des Nalous et des Baga et se jette dans la mer un peu au nord du cap Verga. Le poste fortifié de Boké, sur la rive gauche, garde les nombreuses factoreries françaises élevées sur les deux rives de la rivière. Dans le voisinage de son embouchure se trouve le poste de douane, très bien situé, de Victoria.
7oLe rio Pongo coule à travers le pays des Sousou et des Baga et se jette dans la mer au cap Verga, par plusieurs bras. Non loin de son embouchure principale est le poste de douane française de Boffa.
8oLa rivière Mellacorée, qui arrose le pays des Sousou et des Mandingo, se jette un peu au nord de Freetown. Un poste français, Benty, est sur la rive gauche, non loin de l’embouchure. Les habitants du pays sont sous le protectorat de la France.
Entre le Sénégal et la Gambie se trouvent les pays du Cayor, du Baol, du Siné, du Rip (Bardibou), du Niani, d’Oulé, de Dentilia, habités par les Ouolof, les Sérer et les Foulbé.
La colonie du Sénégal et dépendances est partagée en deux arrondissements : celui de Saint-Louis et celui de Dakar-Gorée. Chacun d’eux est divisé en cercles, dont l’administration est confiée aux commandants des postesmilitaires, sous la direction supérieure du gouverneur de Saint-Louis.
Le climat ne peut être considéré comme favorable aux Européens. Il y a au Sénégal deux saisons différentes, séparées nettement l’une de l’autre. La première, qui va de décembre au commencement de mai, est sèche, froide et serait agréable dans les ports, où les relations commerciales sont le plus actives, si les vents chauds de l’est ne soufflaient pendant une grande partie du jour, de sorte que souvent, vers midi, la chaleur est de 20 degrés plus forte que le matin.
Au reste, la température est très variable dans cette saison. On peut dire que celle du matin et du soir est d’environ 11 degrés centigrades ; vers midi, le thermomètre monte jusqu’à 23 ou 25 degrés à l’ombre, et 35 à 36 degrés au soleil. Quand soufflent les vents brûlants de l’est, le thermomètre atteint même 40 degrés à l’ombre.
Cette saison n’est pas malsaine, en général, pour les Européens, mais elle est suivie par celle des pluies, si dangereuse. A l’intérieur la saison sèche est agréable durant trois mois seulement ; puis vient une période de très fortes chaleurs, pendant laquelle, pour les Européens, le climat est aussi malsain qu’en hiver. Durant six mois il ne tombe pas une goutte de pluie ; le Sénégal offre alors un triste aspect. Ce qu’on nomme l’hiver, c’est-à-dire le temps des pluies, commence à la fin de mai, ou au commencement de juin, et dure jusqu’aux derniers jours de novembre. Dans les quatre mois placés au milieu de cette saison surviennent des orages et des tornados aussi fréquents que violents. Ces conditions climatologiques s’étendent non seulement à la région des côtes, mais aussi profondément dans l’intérieur du continent,sous ces latitudes. De la mi-juillet en octobre j’observai beaucoup d’orages très violents pendant mon voyage de Timbouctou au Sénégal. Durant tout ce temps le thermomètre demeura entre 27 et 30 degrés à l’ombre et vers 40 degrés au soleil.
Au début de l’époque des pluies, à la fin de mai, ou au commencement de juin, les vents changent de direction, le Sénégal et la Gambie grossissent beaucoup et très vite. Le Sénégal, qui, pendant la saison sèche, est une rivière sans importance, se change alors tout à coup en un grand fleuve aux eaux abondantes ; par places, dans les endroits où des rochers rétrécissent son cours, il forme des rapides ; il déborde même sur certains points : les plus grands navires peuvent le remonter.
Les endroits où le fleuve s’élargit beaucoup, comme le Cayar et le Panié-Foul, et qui, en été, deviennent de simples fondrières, sont alors de véritables lacs, sur lesquels de grands vapeurs peuvent naviguer. La crue s’observe même à Saint-Louis, et dans la ville elle s’élève à environ un mètre ; l’eau du Sénégal, qui est salée durant la saison sèche, devient alors potable, car les flots de l’Océan sont refoulés par le courant. Ce régime des fleuves exerce certainement une influence sur la santé de la colonie. A la suite du retrait des cours d’eau en été, il reste de larges mares boueuses, où des matières organiques se décomposent en produisant toutes sortes de maladies.
Les premières fortes pluies apparaissent ordinairement au milieu de juillet, puis deviennent plus fréquentes et se terminent en août pour revenir en septembre. En octobre elles sont plus rares et cessent peu à peu complètement. Cette saison, où les pluies diminuent et où les eaux se retirent pour laisser derrière elles des marais, est lapire de l’année ; c’est alors que se développent surtout les miasmes qui produisent la malaria (la fièvre de marais), cette plaie de toute la côte occidentale d’Afrique, du Sénégal au Benguela.
Quartier nègre à Saint-Louis.
Quartier nègre à Saint-Louis.
Quartier nègre à Saint-Louis.
La Sénégambie a quelque chose de plus, sous ce rapport, que les autres colonies de l’Afrique occidentale : c’est la fièvre jaune. Nulle part on ne l’observe dans cette partie de l’Afrique, sauf peut-être des cas isolés ; là au contraire, à Saint-Louis, à Dakar, à Gorée, elle s’est presque établie à demeure, et à peu près chaque année elle y fait des victimes. Souvent même elle prend le caractère d’épidémies effroyables, comme en 1878 ou, pendant mon séjour, en 1880. La fièvre jaune a certainement été introduite des Indes Occidentales. Beaucoup de fonctionnaires, d’officiers, etc., du Sénégal sont originaires des possessions des Français aux Antilles et, d’après l’expérience, ils supportent mieux le climat. Ils sont même indemnes de la fièvre jaune jusqu’à un certain point.
Population.— Sur le cours moyen et inférieur du Sénégal, et le long de la rive droite seulement, habitent, comme je l’ai dit, des peuplades maures, surtout les Trarza, les Brakna et les Douaïch ; le Sénégal forme donc en quelque sorte une limite très nette entre la Mauritanie, avec sa population arabo-berbère, et la Nigritie, avec ses Noirs. Les Maures mènent une vie nomade ; ils sont guerriers, et assez souvent les Français ont dû diriger des opérations contre eux ; en outre ils sont cruels, avides et fourbes.
Par suite de traités, à l’exécution desquels les Français tiennent strictement la main, ces trois grandes tribus habitent uniquement la rive droite du Sénégal et ne peuvent pénétrer sur l’autre qu’en des points déterminés et à certaines saisons, pour y vendre de la gomme. Il afallu de longs combats avant que les Français réussissent à faire respecter ces stipulations.
Négresse Ouolof de Saint-Louis.
Négresse Ouolof de Saint-Louis.
Négresse Ouolof de Saint-Louis.
Parmi la population noire du Sénégal, les races les plus importantes sont les Foulbé, les Toucouleur, les Mandingo, les Sarakollé, les Ouolof, les Sérer, les Djola et les Bambara. Cette division actuellement en usage des populations de ces pays ne repose pas sur des principes ethnographiques, et n’est conservée, en quelque sorte, que pour l’administration. Les Foulbé habitent surtout les districts de Fouta, Damga, Boumdou et Fouta Djalon. Les Malinké et les Solinké (Mandingue et Sarakpollé) ont le type nègre plus accusé et habitent surtout la région montagneuse des sources du Sénégal, du Niger et de laGambie. Les Malinké n’ont pas embrassé l’Islam, on ne le pratiquent quepro forma: ce sont des marchands très habiles et très fins, qui ont dans leurs mains le district aurifère du Bambouk ; les Sarakpollé, au contraire, sont de stricts Mahométans.
Ouolof de Saint-Louis.
Ouolof de Saint-Louis.
Ouolof de Saint-Louis.
Les Ouolof et les Sérer, qui habitent le Cayor, les districts de Oualo, de Djolof et une grande partie du Baol et du Siné, sont parmi les plus grands et les plus beaux de tous les peuples nègres de l’Afrique. C’est une population douce en général, un peu vaine et apathique, mais quiest cependant très brave à l’occasion ; ils sont cultivateurs et pêcheurs, et vivent en bons rapports avec les Français. A Saint-Louis et aux environs un très grand nombre ont embrassé le Christianisme.
Les Djola forment une population noire distincte ; ils habitent les environs de la Guéba et se distinguent essentiellement des autres Nègres par la conformation, la couleur, la langue, les mœurs et les usages. Ils ont des traits grossiers, un nez large, de grosses lèvres et un ventre proéminent. Ils mangent de la viande de chien, sont adonnés au fétichisme et se tatouent. Leurs enterrements sont tout particuliers : le mort est exposé pendant un jour dans sa hutte, et ses parents et amis, après avoir déploré sa perte, demandent au défunt les motifs qui lui ont fait quitter ce monde. Après avoir attendu inutilement sa réponse, ils s’écrient qu’il est inutile de le plaindre, car il a maintenant une vie beaucoup plus heureuse que sur terre, et des fêtes commencent pour durer plusieurs jours.
Enfin, la population bambara est importante pour le Sénégal, parce qu’elle y transporte de l’ivoire et d’autres produits naturels des riches pays de l’intérieur ; une partie a embrassé l’Islam, mais uniquement par force ; de même les Malinké se dérobent autant que possible à cette religion, tandis que les Sérer ont rapidement accepté les préceptes de Mahomet. Les habitants du Cayor, des pays de Siné et de Baol sont des croyants, en tant qu’ils admettent tout ce qu’enseigne le Coran ; au contraire ils ne se conforment pas à certaines de ses défenses, particulièrement en ce qui concerne les boissons spiritueuses.
La religion chrétienne n’a obtenu de succès qu’à Saint-Louis, Gorée et Dakar, mais ils ne sont pas très importants.Le clergé est sous la direction d’un préfet apostolique et comprend cinq cures : la capitale, Gorée, Dakar, Rufisque et Joal. En outre il y a des écoles dirigées par des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny et de l’Immaculée-Conception ; ces religieuses s’occupent aussi du soin des malades.
Les succès obtenus par le clergé sont sans importance, comme il ne peut en être autrement dans des pays où le Mahométisme domine à ce point et surtout quand des missionnaires de différentes confessions viennent s’y fixer ; la stricte unité de l’Islam doit avoir sur les indigènes une influence beaucoup plus grande que la diversité des sectes chrétiennes, qui ne vivent pas toujours dans les meilleurs termes.
Quant à ce qui concerne la population du Sénégal, E. Fallot (Bulletin de la Société de Géographie de Marseille, 1883) donne les chiffres suivants :
Il va sans dire que ces chiffres ne sont qu’approximatifs ; la plupart de ces pays ont été visités rarement et très rapidement par des voyageurs européens, qui ne donnent leurs évaluations que d’après l’impression produite sur eux par la répartition et la densité de la population. Dans les villes et dans les ports, au contraire, un dénombrement a été ordonné, et les chiffres qui en résultent sont plus près de la vérité.
En général, les diverses peuplades du Sénégal sont intelligentes et peu éloignées d’entretenir des rapports avec les Européens ; mais c’est le plus petit nombre qui consentent à se regarder comme sujets français. Sous ce rapport il n’y a que les Ouolof habitant aux environs de Saint-Louis qui soient réellement soumis ; au contraire, les Fouta, les Bambara et les Foulbé sont des alliés incertains, et une partie d’entre eux sont même franchement hostiles. L’abîme qui existe entre l’Islam et la civilisation apparaît ici dans tout son jour. Les Français auront encore à livrer maint combat à la population guerrière de ces pays, avant qu’ils puissent avoir la possession incontestée du Sénégal, et il est aisé de comprendre qu’à Paris les députés se lassent de toujours voter de nouvelles sommes au bénéfice des colonies de l’Afrique Occidentale. Les fonds enfouis dans des entreprises de ce genre ne donnent de revenus que très tard, et n’en rapportent souvent pas ; mais on ne doit pas partir de ce point de vue pour apprécier une politique coloniale. Il s’agit autant d’obtenir ou de conserver une situationinfluente dans le commerce international, que d’accomplir les devoirs moraux d’un grand peuple en répandant activement la civilisation européenne. Malgré cette phrase si souvent entendue : « la France ne s’entend pas à coloniser », ce pays a beaucoup fait déjà en Afrique, et l’on ne peut que souhaiter de voir marcher vers leur réalisation les grands projets qu’il a au sujet du Sénégal.
Historique.— Un aperçu chronologique de la colonie du Sénégal, d’après l’Annuairequi paraît à Saint-Louis, peut trouver place ici.
Vers 1360. Découverte du Sénégal par les Dieppois.
Vers 1446. Les Portugais s’établissent sur les rives du Sénégal.
1455. Construction d’un fort portugais à Arguin.
1626. Formation de la Compagnie Normande ou Association des marchands de Dieppe et de Rouen.
1638. Le 5 février, les Hollandais s’emparent du fort d’Arguin.
1664. La Compagnie des Indes Occidentales, créée par un édit du Roi, achète tous ses établissements à la Compagnie Normande.
1672. Un édit du 9 avril force la Compagnie des Indes Occidentales à vendre tous ses établissements et privilèges à une nouvelle société qui, par lettres patentes du roi, du mois de juin 1679, prit le titre de Compagnie d’Afrique, et obtint le privilège de négocier exclusivement depuis le cap Blanc jusqu’au cap de Bonne-Espérance.
1677. Les Français enlèvent de vive force aux Hollandais l’île de Gorée et les comptoirs de Rufisque, de Portudal et de Joal. Le traité de Nimègue (10 août 1678) les confirme dans cette possession.
1681. La Compagnie d’Afrique, ruinée par les perteséprouvées durant la guerre contre les Hollandais, se voit réduite à céder tous ses droits et possessions à une nouvelle Compagnie, formée sous le nom de Compagnie du Sénégal, côte de Guinée et d’Afrique. Par arrêts du roi en date des 12 septembre 1684 et 6 janvier 1685, l’étendue de sa concession fut limitée entre le cap Blanc et Sierra Leone, et elle prit dès lors le nom de Compagnie du Sénégal.
1694. La Compagnie du Sénégal est obligée de vendre à une nouvelle Compagnie tous ses privilèges et toutes ses possessions.
Celle-ci, formée sous le nom de Compagnie royale du Sénégal, cap Nord et côte d’Afrique, reçoit ses lettres patentes, en mars 1696, qui fixent la durée de son privilège à trente ans.
1699. Construction du fort Saint-Joseph, près de Dramané (Kaméra), enlevé en 1701 par les eaux, rebâti, puis brûlé le 23 décembre 1702 par les naturels révoltés.
1709. La Compagnie royale du Sénégal, cap Nord et côte d’Afrique, accablée de dettes et de procès, est forcée par l’autorité royale de céder tous ses privilèges à la Compagnie du Sénégal. La vente est approuvée par un arrêt du Conseil d’État en date du 18 mars, et la nouvelle Compagnie reçoit ses lettres patentes le 30 juillet.
1713. Le fort Saint-Joseph est reconstruit à Makhana.
1715. Construction du fort Saint-Pierre de Kaïnoura sur la rive gauche de la Falémé, affluent méridional du Sénégal.
1717. Cession de Portendic aux Français par les Maures du Sénégal ; la convention signée à la Haye, le 13 janvier 1727, confirma les Français dans cette possession.
1718. Par acte de vente passé le 15 décembre 1718 etapprouvé par un arrêt du Conseil d’État du 10 janvier 1719, la Compagnie des Indes achète de la Compagnie du Sénégal tous ses droits, concessions, privilèges, établissements, forts et comptoirs. Le roi déclara en sa faveur ce privilège perpétuel et y comprit les côtes situées entre Sierra Leone et le cap de Bonne-Espérance, dont la concession avait été faite en 1685 à la Compagnie de Guinée.
1721. Les Hollandais fondent un établissement à Portendic.
1723. Les Maures, maîtres de Portendic, en font cession à M. Brue, directeur général de la Compagnie du Sénégal. Ce fort est abandonné.
1724. Les Français s’emparent du fort d’Arguin occupé par les Hollandais.
1743. Construction du fort de Podor, sur la pointe occidentale de l’île à Morphil.
1758. Prise du Sénégal et de Gorée par les Anglais.
1763, 1765, 1787. Gorée est restituée aux Français ; cette île est désormais administrée par des gouverneurs nommés par le roi. En 1763, 1765, 1787, cession à la France du cap Vert et des terres voisines, depuis la Pointe des Mamelles jusqu’au cap Bernard, avec les villages de Dakar et de Siné, par le damel (souverain) du Cayor.
1779. Le duc de Lauzun s’empare de vive force de Saint-Louis, dans la nuit du 29 janvier.
1783. Le traité de paix du 3 septembre entre la France et l’Angleterre reconnaît les droits de la France à la possession du Sénégal. Depuis cette époque le Sénégal est administré par des gouverneurs nommés par le roi.
1784. Le roi accorde pour neuf années à la Compagnie de la Guyane le privilège exclusif de la traite de la gomme.
En 1785 ce privilège fut cédé à une association de négociants qui prit le titre de Compagnie de la Gomme, et plus tard celui de Compagnie du Sénégal.
1800. L’île de Gorée tombe entre les mains des Anglais.
1809. Les Anglais s’emparent de Saint-Louis le 14 juillet.
1814. Le traité de Paris, du 30 mai, restitue aux Français tous les établissements qu’ils possédaient au 1erjanvier 1792 sur la côte occidentale d’Afrique.
1817. Reprise de possession effective du Sénégal par le colonel Schmaltz, le 25 janvier.
1819. Le 8 mai, le commandant passe un traité avec le brack (roi) et les principaux chefs du Oualo, par lequel ceux-ci, moyennant des coutumes[17]annuelles, cèdent aux Français en toute propriété et à toujours les îles et terres du Oualo qu’on voudra cultiver.
1820. Construction du fort de Bakel, sur la rive gauche du Sénégal, dans le Gadiaga.
1821. Construction du poste de Dagana.
1822. Essais de colonisation et de culture tentés au Sénégal. Mise en exécution de l’ordonnance royale du 7 janvier, portant organisation de l’administration judiciaire au Sénégal.
1824. Application du Code pénal dans la colonie du Sénégal.
1828. Établissement de la Société commerciale de Galam et du Oualo (Akolof).
1830. Abandon des essais de colonisation et de culture tentés au Sénégal.
1831. Promulgation de la loi du 4 mars 1831, concernant la répression de la traite des noirs.
1833. Organisation de la milice au Sénégal. Promulgation de la loi du 24 avril 1833 concernant le régime législatif des colonies.
1840. Promulgation de l’ordonnance royale du 7 septembre 1840 sur le Gouvernement du Sénégal et dépendances.
1842. Construction du fort de Mérinaghen sur les bords du lac de Guier (Panié-Foul).
1843. Construction du fort de Lampsar, sur le marigot de Kassakh (sans importance).
1845. Construction du fort de Sénoudébou, sur la rive gauche de la Falémé (sur l’emplacement de l’ancien fort Saint-Pierre).
1848. Promulgation des décrets du 27 avril portant abolition de l’esclavage et suppression des conseils coloniaux.
1854. Reconstruction du fort de Podor. Création de centres fixes de commerce à Podor et à Dagana.
1855. Construction du fort de Médine. Fondation de la banque du Sénégal, de l’imprimerie du Gouvernement et duJournal officiel de la colonie.
1856. Annexion à la colonie du pays de Oualo, des villages de Dagana, de Bakel et de Sénoudébou, des îles de Thionq et de N’diago.
1857. Renonciation par les Anglais au droit de commerce, sous voile, depuis l’embouchure de la rivière Saint-Jean jusqu’à Portendic, en échange de la factorerie d’Albreda, qui leur est cédée par les Français.
Création du bataillon de tirailleurs sénégalais.
Construction du fort de Matam, dans le Fouta Damga.
1858. Annexion à la colonie des villages de Gaé, Réfo, Bokol et de divers territoires aux environs de Saint-Louis.
Essais d’exploitation des mines d’or du Bambouk, à Kéniéba.
Traités de paix déterminant les bases de nos nouvelles relations avec les Maures Trarza, Brakna et Douaïch.
Traité de paix consacrant : 1odes cessions de territoires de la part des chefs noirs du haut pays, entre autres de la rive gauche du fleuve, depuis Bakel jusqu’à la Falémé ; 2ole droit de créer des établissements sur tout le parcours de cette dernière rivière.
1859. Construction du fort de Saldé (Tébékou). — Occupation de Rufisque, Joal et Kaolakh. Démembrement du Fouta en trois États indépendants : Damga, Fouta et Toro. — Annexion du Dimar à la colonie.
1860. Soumission à la France de la Basse-Casamance jusqu’à Zighinchor. Voyages d’exploration dans les contrées voisines par Vincent, Mage, Pascal, Lambert, Bourel, Azan, Alioun Sal, Bou el-Moghdad, Braouézec.
Le Toro et le Damga sont mis sous la protection de la France.
Traité de paix avec el-Hadj Omar, déterminant les limites entre ses États et les pays placés sous la sauvegarde de la France ; ces derniers sont : moitié (nord) du Bambouk, moitié (rive gauche) du Khasso, Bondou, Kaméra, Guoy, Guidi-Makha, Damga, Fouta, Toro, Dimar, Oualo, Cayor, Djolof, Baol, Siné, Saloum et les possessions dépendant de Gorée.
1861. Traité de paix avec le Cayor, consacrant la cession à la France du Diander, de Gandiole, du Gangouné et de toute la côte.
1862. Établissement d’une ligne de télégraphie électrique entre Saint-Louis et Gorée.
1863. Création d’un port à Dakar.
1864. Annexion à la colonie du N’diambour et du Saniokhor. — Établissement d’un phare de première classe au Cap-Vert.
1865. Construction d’un pont de bateaux sur le grand bras du fleuve, entre Saint-Louis et Bouëtville. — Annexion à la colonie des provinces centrales du Cayor. — Traités passés avec les chefs du rio Nuñez plaçant cette rivière sous le protectorat de la France.
1866. Construction des postes de Boké, N’diagne et d’Aéré. — Traités passés avec les chefs du rio Pongo et de la Mellacorée, plaçant ces rivières sous le protectorat de la France. — Établissement de deux feux de quatrième ordre, l’un sur le cap Manuel, l’autre sur la pointe des Almadies.
1867. Construction des postes de Talem, Khaoulou, Keur-Mandoumbé-Khary ; de Benty, dans la Mellacorée ; d’une geôle, de la direction et des ateliers du port, et des ateliers de la direction d’artillerie à Dakar.
Construction d’une ligne télégraphique entre Saint-Louis et N’diagne.
1868. Construction d’une ligne télégraphique entre Saint-Louis et Dagana ; du pont de Diaoudoun ; des camps de Lampsar, de Gandiole et du cap Manuel ; d’une caserne de cavalerie et du magasin de la marine à Dakar[18].
1869. Création d’une direction de l’intérieur au Sénégal.
1870. Création des chambres de commerce à Saint-Louis et à Gorée.
1871. La colonie du Sénégal envoie un représentantà l’Assemblée nationale. Promulgation au Sénégal du décret abolissant la contrainte par corps.
1872. Création de conseils municipaux à Saint-Louis et à Gorée. — Organisation de ces villes en communes.
1873. Suppression du contrôle colonial au Sénégal.
1874. Construction du poste de Mouït, d’une poudrière du commerce à Saint-Louis et d’un lazaret au cap Manuel.
1875. Transfèrement à Dakar des services publics du deuxième arrondissement de la colonie.
1876. Entrée de la colonie du Sénégal dans l’Union générale des postes.
1877. Construction et achèvement de la ligne télégraphique de Dagana à Podor. — Promulgation du Code pénal.
1878. Gorée et Dakar sont reliés par la télégraphie aérienne. — Études des projets de conduite d’eau du marigot de Khassak et du chemin de fer reliant la capitale à Dakar. — Voyage d’exploration de Soleillet dans les contrées voisines.
1879. Création d’un conseil général au Sénégal. — Construction d’un poste à Bafoulabé sur le haut Sénégal.
Depuis 1879 jusqu’à ce jour il a été fait des efforts extraordinaires pour le progrès de la colonie, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. La mission Galliéni, envoyée à Ségou, ainsi que les expéditions suivantes, dirigées par le colonel Derrien, ont exploré exactement le pays situé entre le Niger et le Sénégal ; on a fondé des postes jusqu’au delà de Bafoulabé ; on a posé des fils télégraphiques, et même commencé la construction d’une voie ferrée. La politique suivie à l’égard des souverains du Cayor a été énergique : ils s’opposaient à la constructionabsolument urgente d’un chemin de fer de Dakar à Saint-Louis ; cette voie doit être bientôt livrée à la circulation[19]; on a également beaucoup fait pour l’administration intérieure, et Saint-Louis a considérablement gagné : c’est aujourd’hui une ville où l’on peut vivre aussi bien que dans une cité européenne. On y trouve, comme en Europe, hôtels, cafés, clubs, francs-maçons, hôpitaux, écoles, églises, jardins publics, et il règne un confort tout moderne dans ses maisons. Quand l’installation des conduites d’eau sera terminée, l’état sanitaire s’améliorera sans doute, car on pourra s’occuper davantage de la propreté des rues ; il est vrai que la fièvre jaune paraît être devenue endémique à Saint-Louis et qu’il faudra longtemps pour l’en faire disparaître. La difficulté si gênante des communications, qui résulte du peu de facilité d’accès du port, sera tournée par l’établissement du chemin de fer de Dakar ; plusieurs grands ponts permettent les relations avec les localités des environs, et pendant la majeure partie de l’année les vapeurs remontent le fleuve jusque fort avant dans l’intérieur. Dans la population règne, comme partout en général chez les Français, une vie politique très active, et l’on croit que la ville ainsi que la colonie se développeraient encore plus vite si des gouverneurs civils remplaçaient l’administration militaire. Je ne puis décider si le Sénégal est mûr pour ce changement ; en tout cas une colonie voisine d’une population indigène belliqueuse doit être soumise à une administration militaire, avant de pouvoir être gouvernée comme la mère patrie.
Le traité qui suit peut donner une idée de la manière dont les Français concluent des traités avec les indigènes.
TRAITÉ AVEC LE FOUTA[20].
Gloire à Dieu, Maître des Mondes, créateur de tout ce qui existe dans les cieux et sur la terre !
Au nom du Gouvernement Français,
Entre nous, G. Brière de l’Isle, colonel d’infanterie de marine, commandeur de la Légion d’honneur, gouverneur du Sénégal et dépendances, représenté par M. le lieutenant-colonel d’infanterie de marine Reybaud, chevalier de la Légion d’honneur, commandant supérieur des troupes, d’une part, et les différents chefs du Fouta, tous électeurs de l’almamy, d’autre part, a été conclu :
Art.1er. — Le Fouta, prenant la ferme résolution de vivre en paix avec les Français, s’engage à observer religieusement les traités du 15 août 1859, du 10 août 1853 et du 5 novembre 1864, ainsi que les modifications qui vont y être apportées par la stipulation suivante :
Art.2. — Le pays du Lao, commandé actuellement par Ibra-Almamy, qui s’étend depuis Ouandé et Koïlel dans l’ouest, jusqu’à M’boumba dans l’est, ainsi que le pays des Irlabés, commandé actuellement par Ismaïla, comprenant les villages de Oualla, Vacétaki, N’gouye, Saldé, Peté, désirant rester, à l’avenir, en dehors de toutes les agitations politiques, si nombreuses dans le Fouta, les chefs du Fouta reconnaissant solennellement un fait déjà accompli en réalité depuis plusieurs années, celui de la séparation de ces deux pays du reste du Fouta.
Art.3. — Le Lao et l’Irlabé, formant chacun un Étatindépendant, se placent sous la protection de la France, dans les mêmes conditions que le Toro.
Art.4. — Les chefs du Fouta s’engagent solennellement à ne plus élever désormais aucune prétention sur les pays placés sous la protection de la France, tant par le présent traité que par les traités antérieurs, ces prétentions ne pouvant avoir d’autre résultat que de troubler les relations amicales avec les Français et de nuire à la prospérité du pays.
Art.5. — Les chefs du Fouta s’engagent à empêcher toute incursion de leurs sujets et des gens auxquels ils donnent hospitalité dans le Djoloff, pays placé sous le protectorat de la France. De son côté, le Bourba-Djoloff s’engage à ne rien entreprendre contre le Fouta et à ne pas permettre le passage dans son pays aux Peul venant du Cayor ou d’autres lieux pour aller faire (sic) des villages dans le Fouta.
Fait et signé en double expédition, à Galoya, le 24 octobre 1877.
Signé : P. REYBAUD.
(Suivent les signatures d’Abdoul-Boubakar et des autres chefs du Fouta.)
Ont signé comme témoins :
Agriculture, commerce et industrie.— A mesure que cessent les guerres entre les peuples du Sénégal, ainsi qu’entre eux et les Français, les terres cultivées gagnenten étendue. Partant du point de vue, très juste, que les produits naturels, comme l’ivoire, la gomme, etc., viendront peu à peu en moindre quantité sur le marché, le gouvernement voit dans la culture du sol et dans les plantations l’un des facteurs les plus importants du développement de la colonie. Il a donc fondé à Saint-Louis, le 29 décembre 1874, une société d’exploitation, destinée à servir d’intermédiaire pour la culture des terrains par les indigènes. On a réparti des semences variées, qui paraissent de nature à prospérer dans ces pays, et une école d’arboriculture vient d’être fondée. Le coton et les arachides sont déjà cultivés, en même temps que le maïs et le sorgho, dans les pays du haut Sénégal, le Kaarta, etc., et de nombreuses plantes utiles pourraient l’être également. Dans le cours inférieur du Sénégal, l’agriculture est insignifiante ; on lui préfère le commerce, plus aisé, mais moins solide, et les indigènes achètent même leurs aliments contre de l’argent monnayé. La culture de l’arachide serait particulièrement importante ; on la récolte déjà en grandes masses, mais cette plante utile demande si peu de peine et son produit est si considérable qu’elle ne peut être assez cultivée.
Le mouvement industriel n’est pas considérable parmi les habitants de la vallée du Sénégal ; il semble qu’ils aient une sorte de mépris pour tous les travaux manuels et qu’ils tiennent pour la seule occupation digne d’un homme, de prendre part à des querelles ou de perdre leur temps à des débats sans but. L’institution de l’esclavage, telle qu’elle est autorisée chez les Mahométans, et la coutume qu’ont les femmes de faire tous les travaux concernant le ménage, entraînent cette conséquence, que les hommes se sont habitués à une vieoisive et qu’ils regardent tout travail comme humiliant.
Les seules fabriques, si l’on peut s’exprimer ainsi, de tout le pays sont les tuileries et les fours à chaux dans le voisinage de Saint-Louis et de Dakar : le sol argileux et la masse de coquilles d’huîtres que l’on trouve aux environs de Saint-Louis permettent une production facile de tuiles et de chaux.
Comme gens de métier, il y a dans les villes des menuisiers, des maçons, des calfats, des tisserands et des forgerons. On y trouve également des orfèvres fort habiles, et leurs produits, fabriqués avec des outils très primitifs, ont une certaine originalité et indiquent un goût fin.
Le tissage est exclusivement pratiqué par les Noirs : ils sont assis, à quinze ou vingt, sous des nattes et travaillent à des bandes étroites de cotonnade, ayant environ deux mètres de long et que l’on coud ensemble pour faire les tobas bleues en usage là-bas.
Le Sénégal possède, dans les pays de Bambouk et de Tambaoura, des terrains aurifères, jadis exploités par le gouvernement et abandonnés ensuite à cause du climat très malsain des environs du poste de Kéniéba, qui y avait été élevé. L’or se trouve disséminé à l’état de pépites dans des sables d’alluvion, ainsi qu’en filons dans le quartz et l’argile schisteuse. Pendant la saison sèche les Noirs creusent des trous profonds de 7 à 8 mètres, et les femmes lavent la terre qui en est retirée, d’une façon très simple, avec des calebasses, ce qui rend le produit très minime et fait perdre beaucoup d’or. Comme je l’ai déjà remarqué, Saint-Louis possède une industrie d’orfèvrerie très développée ; les Noirs ont des modèles pleins d’originalité ; des anneaux, des papillons, des croix, des étoiles, des élytres d’insecteenchâssés, des pendants d’oreilles, des amulettes, etc., traités généralement à la manière du filigrane, peuvent être achetés là en grandes quantités. Ces objets sont vendus au poids ; on compte le gramme d’or à 14 ou 15 francs, et l’on ajoute comme prix de façon 25 pour 100 de la valeur du métal.
On dit qu’aux environs de Bakel il existe du mercure à l’état natif, en gouttelettes ; les indigènes les rassemblent dans de petits trous coniques, à parois fortement inclinées ; on trouve de même, dans les montagnes du haut Sénégal, des minerais d’argent et de plomb ; mais il ne faut pas songer à une exploitation minière de ces produits du sol. Les ouvriers européens ne peuvent absolument faire aucun travail pénible sous ce climat, et les indigènes sont trop maladroits et trop paresseux pour se livrer à des travaux aussi difficiles ; il faudrait introduire des Chinois dans ces pays, mais on ne peut y penser non plus, parce que l’influence française est encore très faible en beaucoup d’endroits.
La principale richesse du Sénégal est et restera le commerce ; en effet les chiffres de l’exportation et de l’importation sont déjà très favorables.
J’emprunte à l’article dont j’ai parlé plus haut quelques données qui montrent de la façon la plus évidente l’essor de la colonie.
Le commerce avec la mère patrie seule s’est élevé :
En 1881 l’ensemble du commerce entre le Sénégal et la France seule représentait donc une valeur de 39452922 francs ; si l’on y ajoute la valeur des échanges avec les autres pays, qui montait les années précédentes à environ 8 millions, on peut dire qu’en ce moment le mouvement commercial du Sénégal représente, en chiffres ronds, un déplacement annuel de 48 millions de francs.
Quant à ce qui concerne les produits naturels exportés du Sénégal, les deux plus importants sont la gomme produite par différents genres d’acacias, ainsi que les noix de terre (en françaisarachide, en anglaisground-nuts,Arachis hypogæa). Le premier produit était encore le principal il y a quelques années, mais aujourd’hui c’est l’arachide qui atteint la plus grande valeur et qui en atteindra une plus considérable.
L’exportation de la gomme a été :
Au contraire, le commerce de l’arachide, ce produit végétal à peine connu des botanistes il y a quarante ans, s’est rapidement accru.
L’exportation de l’arachide a été :
On voit par ces tableaux que cet article a subi unedépréciation en rapport avec l’augmentation des quantités exportées.
L’arachide va presque exclusivement dans de grandes fabriques de Bordeaux et de Marseille, où l’on en fait de l’« huile d’olive ». Ce fruit est très oléagineux ; son produit a un bon goût, et, quand il est bien préparé, il est difficile de le distinguer de la véritable huile d’olive ; on sait que cette dernière n’est fabriquée qu’en quantités fort insuffisantes, et, comme on en fait usage partout où habitent des Européens, on admettra facilement qu’une proportion considérable provienne de l’arachide.
Les deux petits noyaux qui la renferment se trouvent dans une écorce jaune sale, un peu oléagineuse et qui est employée pour la nourriture des bestiaux ; à Saint-Louis on me dit que la valeur de ces écorces couvrait déjà les frais de transport de l’arachide.
Parmi les autres articles d’exportation, il faut citer : le caoutchouc (exporté en 1880 pour la valeur de 138000 fr.) ; les plumes d’ornement (en 1880, 288000 francs) ; l’or (1880, 36000 francs) ; la graine de lin (1880, 27000 francs) ; les peaux (1881, 135000 francs) ; les poissons conservés (1881, 171000 francs). On exporte peu de grains, et le commerce du riz, du coton, de l’indigo, du cacao, du café, du bois de construction, de l’ébène, des bois de teinture, etc., est sans importance jusqu’ici : ce sont là des articles qui proviennent tous des riches pays de l’intérieur, ou qui pourraient y être cultivés. Le commerce d’oiseaux vivants, et surtout d’une petite espèce de pinson qu’on trouve souvent chez nous comme oiseau d’appartement, est également assez productif pour Saint-Louis.
Il est évident qu’avec un état politique tranquille, et après l’installation de voies de communication convenables,ces diverses branches de commerce seront susceptibles d’une extension considérable.
En ce qui concerne l’importation, presque tous les articles européens y sont représentés, mais en première ligne l’étoffe dite « guinée », cotonnade bleue qui est importée en masses tout à fait énormes. A l’origine elle venait des colonies françaises de l’Inde ; aujourd’hui elle est surtout fabriquée en Belgique ou en Angleterre, de qualités très différentes, plus mauvaises les unes que les autres, et dont l’apprêt très fort doit dissimuler la transparence. Les étoffes fabriquées par les indigènes sont infiniment meilleures, mais plus chères. Cette guinée sert de monnaie au Sénégal et dans une partie du Soudan ; une pièce représente une certaine valeur, qui varie selon l’éloignement de la côte.
Dans les villes du Sénégal, les monnaies françaises servent naturellement à la circulation monétaire ; à l’intérieur, en même temps que la guinée, le sel, les coquilles de cauris et l’or non monnayé sont employés comme moyen de payement.
Le commerce du Sénégal prendra un essor imprévu si les Français réussissent à exécuter les deux voies ferrées projetées. C’est d’abord la ligne de Dakar à Saint-Louis par le Cayor, puis le chemin de fer du Sénégal au Niger, de Bafoulabé à Kita et à Bamakou. Comme le Sénégal est navigable au moins pendant une grande partie de l’année, les marchandises pourraient ainsi être transportées du navire, par chemin de fer, par le fleuve, puis de nouveau par voie ferrée jusqu’à Ségou sur le Niger, d’où des vapeurs les répandraient au loin dans le Soudan ; et, inversement, les produits de l’Afrique intérieure parviendraient rapidement et à bas prix jusqu’à la mer.
Les questions qu’il faut examiner à propos de la construction de ces voies ferrées se rattachent à l’état politique des régions intéressées, aux difficultés techniques à vaincre, et enfin aux produits éventuels de la ligne considérée. D’après mon impression, toutes ces questions peuvent être résolues au Sénégal d’une manière favorable à l’entreprise.
Quoique la domination française ne s’étende pas, pour le moment, beaucoup au delà des postes militaires, la majorité des peuplades du pays est déjà trop habituée aux Français et trop bien convaincue des avantages à retirer de relations commerciales directes avec les Européens, pour opposer des difficultés sérieuses aux projets de voie ferrée. L’esprit de lucre, fortement enraciné chez les peuples du Sénégal, leur fera rapidement comprendre les avantages infinis de relations plus promptes, d’autant plus que le gain à en retirer sera surtout pour eux et que les Français ne peuvent en aucune manière pressurer la population indigène. Des reproches semblables à ceux que l’on a adressés aux Anglais pour leur manière de traiter les Hindous ne pourraient être justifiés vis-à-vis des Français, en raison de la pauvreté de la population du Sénégal par elle-même. Il est naturel que le commerce français profite des nouvelles voies ferrées en première ligne, mais la population indigène prendrait également sa part des avantages précieux résultant de communications régulières et rapides. Cette considération l’éclairerait bientôt.
Il est vrai qu’il faudra encore combattre, surtout avec les gens du Fouta et avec les partisans bambara d’Ahmadou-Ségou, chez lesquels interviennent, en même temps que des convoitises de domination, d’autres motifs se rapportant à la religion ; mais, à la fin,la grande masse du peuple se débarrassera d’un autocrate, qui a si peu fait pour le développement des pays placés sous sa domination et qui ne peut maintenir son autorité que par sa cruauté et des brigandages de toute nature. Ce serait un grand avantage pour les Français si l’un de leurs gouverneurs, ou de leurs chefs d’expédition, parvenait à conclure une alliance avec les Bambara et à mettre fin à la mauvaise administration du traître Ahmadou et de sa bande fanatique de Fouta.
Si les circonstances politiques ne sont pas défavorables à l’établissement de nouvelles routes de commerce, et spécialement d’une voie ferrée, les difficultés techniques ne paraissent pas non plus devoir être trop grandes. La navigation du Sénégal est assez active et le deviendrait davantage si l’on parvenait, par quelques travaux de régularisation, à obtenir la possibilité de naviguer toute l’année jusqu’à Médine ; cela ne semble être également qu’une question d’argent : le pays situé entre le Sénégal et le Niger, spécialement de Médine à Bafoulabé, à Kita et à Bamakou, était jusqu’ici peu connu. L’expédition Desbordes a emmené avec elle un détachement topographique, pour faire des études exactes du terrain. Leurs résultats paraissent avoir été favorables, car on a commencé la construction de la voie ferrée, et la locomotive circule déjà sur une portion de railway qui n’est pas insignifiante[21]. La ligne de partage des eaux entre les deux fleuves n’est pas formée de hautes montagnes, mais de collines aisées à franchir. Au contraire, la région paraît peu habitée et semble même être déserte par places, à la suite desdévastations de Hadj Omar. Mon itinéraire me conduisit au nord de cette route à travers des régions peuplées et bien cultivées ; la construction d’un chemin de fer y provoquerait certainement bien vite la formation de nouveaux centres habités.
Les difficultés de terrain pour le chemin de fer de Dakar à Saint-Louis par le Cayor paraissent être encore moindres. Cette voie ferrée est déjà fort avancée dans sa construction et ne tardera pas à être entièrement ouverte. Le député du Sénégal obtiendra, il faut l’espérer, malgré les mauvaises dispositions de la Chambre, les crédits encore nécessaires pour terminer d’une manière satisfaisante cet important travail de civilisation. Naturellement il faudra renoncer pendant des années à obtenir des revenus des chemins de fer du Soudan, mais cet état de choses est également destiné à s’améliorer si le commerce gagne considérablement en activité, ce qui est inévitable. En ce moment les maisons de commerce françaises envoient leurs agents passer plusieurs mois sur le fleuve afin d’acheter les produits apportés par les Arabes ou les Nègres, qui viennent souvent de fort loin. Mais les circonstances seraient tout autres si les articles européens pouvaient être transportés rapidement et sûrement à Ségou. Les traitants y entreraient en contact immédiat avec les habitants du Soudan central, dont la richesse est grande, avec les gens du Haoussa et des autres contrées voisines. Un grand pas serait fait ainsi pour la pénétration d’une partie très étendue de l’Afrique intérieure.
De ce qui précède il résulte qu’au Sénégal les conditions politiques, techniques, aussi bien qu’économiques, des projets de voies ferrées ne sont pas défavorables. Il est vrai que ces considérations optimistes sont soumisesà un facteur, qui n’a pas été pesé jusqu’ici, et n’a même rien à faire directement avec les voies ferrées elles-mêmes, mais qui intéresse au contraire ceux appelés à les bâtir et à les utiliser : c’est le climat. Les pays des bassins du Sénégal et de la Gambie font partie des régions les plus malsaines de l’Afrique. Non seulement les Européens qui y vivent ont à souffrir des fièvres de malaria, mais la fièvre jaune elle-même y a pris droit de cité, quoiqu’on ne la connaisse pas dans la majeure partie des régions de l’Afrique occidentale. Mais on sait par expérience que le pire climat du monde n’est pas à même de faire déserter une place favorablement située pour des entreprises commerciales ; de nouveaux Européens arriveront toujours pour mettre à profit les avantages qu’elle présente ; on peut s’en assurer dans un très grand nombre de villes de l’Afrique et de l’Asie. L’esprit commercial, le goût de la spéculation, le besoin d’acquérir, sont trop puissants chez l’homme pour qu’il se laisse effrayer par un danger qui est en somme le plus grand de tous. Au Sénégal, en particulier, on s’assurera la coopération d’une population qui n’est pas inintelligente, et les voies ferrées en construction, celles du Cayor et du Sénégal au Niger, donneront des résultats dont on ne peut encore mesurer l’importance. On doit souhaiter que les Français consacrent leur ambition et leurs forces à ces œuvres civilisatrices au plus haut point ; il ne faut pas juger uniquement de semblables entreprises au point de vue de leur revenu éventuel, quoique des avantages sérieux en doivent résulter sûrement tôt ou tard.
Le chemin de fer que l’on a nommé le Transsaharien a certains rapports avec ce railway du Soudan. D’après les projets en discussion, cette voie ferrée partirait dusud de l’Algérie, toucherait probablement les groupes d’oasis, importants et fortement peuplés, de Figuig et du Tafilalet[22]ainsi que ceux du Touat, et se dirigerait vers Timbouctou à travers tout le Sahara occidental. A Timbouctou, ou dans le port de Kabara, les vapeurs du Niger prendraient les produits européens et les apporteraient dans l’intérieur de l’Afrique. Comme le Niger entre Timbouctou, Kabara et Ségou est, suivant toute vraisemblance, navigable pour les petits vapeurs au moins, on obtiendrait de cette façon, en se servant de la voie ferrée du Soudan, une circulation directe entre l’Algérie et le Sénégal. C’est certainement une grande idée, mais dont l’exécution est encore exposée à rencontrer de très sérieux obstacles.
Les postes français d’Algérie s’avancent, il est vrai, déjà assez loin vers le sud, mais l’influence du gouvernement est très limitée dans ces régions ; il existe même dans le nord de l’Algérie, où habitent de nombreux Européens, un grand parti mécontent de l’administration française, comme les derniers soulèvements l’ont démontré. Quand même il serait loisible d’établir les travaux préliminaires de la voie ferrée future en Algérie jusqu’à la latitude d’el-Goléa, cette possibilité s’arrêterait là. Vers le sud se trouve l’important groupe des oasis du Touat, et vers l’ouest celui, aussi considérable, du Tafilalet ; deux régions dont il faudra certainement tenir compte, pour l’établissement d’un chemin de fer, à cause de leur nombreuse population et de leur commerce actif. Mais ces deux groupes d’oasis ont été visités jusqu’ici par un très petit nombre d’Européens,et un voyage dans leur direction est encore parmi les entreprises les plus dangereuses. Le Tafilalet, qui appartient du reste nominalement au Maroc, est le séjour de beaucoup de chourafa fanatiques, toujours disposés à exciter la population contre les Infidèles. Quoique Fez, si facile à atteindre, soit uni à ces oasis par une route relativement bonne et souvent suivie des caravanes, jusqu’ici un seul voyageur, que ses connaissances scientifiques y rendaient propre, Gerhard Rohlfs, a pu y arriver par cette voie.