CHAPITRE XI

Le Touat, ce vaste groupe d’oasis qui est habité surtout par une famille de Touareg[23], toujours particulièrement hostile aux Chrétiens, est pour ainsi dire encore plus dangereux pour les Français. De même que pour le Tafilalet, peu d’Européens l’ont visité et ils y ont supporté des jours difficiles. A diverses reprises les Français ont, il est vrai, conclu des traités avec les habitants de ces contrées, mais que valent ces conventions pour des hommes sans foi ni loi, surtout avec des gens d’autres croyances ! La célèbre MlleTinné, entre autres, a été victime de leur fanatisme, alors qu’elle avait résolu d’exécuter son entreprise sur la foi d’un traité entre les Français et les Touareg. Si donc il est déjà extrêmement difficile pour des voyageurs isolés d’atteindre le Touat, combien plus d’obstacles trouverait une colonne d’ingénieurs européens, de soldats, etc., chargée d’entreprendre les études du terrain et d’obtenir les mesures exactes, indispensables pour l’établissement des voies ferrées ! La première condition à réaliser serait donc que les Français se rendissent complètementles maîtres du sud algérien et du Touat ; mais, comme on le voit maintenant, les Arabes d’Algérie saisissant toute occasion favorable de se révolter, il sera probablement nécessaire, pour des travaux de colonisation de ce genre, de procéder autrement que jusqu’ici. Si l’on réussissait à incorporer le Touat dans les possessions françaises, cela ne suffirait en aucun cas pour faire de la traversée du Sahara une entreprise sûre, même jusqu’à un certain point. De tous côtés menacent des difficultés : à l’ouest, dans les groupes d’oasis de Figuig et du Tafilalet, se trouvent les Arabes et les Berbères fanatiques du Maroc méridional ; à l’est le Fezzan, placé sous la domination turque et renfermant d’importantes places de commerce ; c’est là du reste qu’un arrangement favorable aux Français serait le plus aisément conclu. Au sud se dresse le pays montagneux, presque complètement inconnu, du Ahaggar, dont les habitants, à peu près exclusivement Touareg, se sont jusqu’ici gardés avec le plus grand succès des intrus européens et qui prépareraient aux entreprises françaises la résistance la plus sérieuse. Ces gens sont en effet les instigateurs et les complices du massacre, si profondément regrettable, de l’expédition Flatters. Soumettre ces divers groupes de Touareg, qui circulent dans le Sahara ou qui s’y sont plus ou moins fixés, constituerait déjà une tâche difficile pour les Français : les Turcs seraient plus à même d’accomplir quelque chose de semblable.

D’après cela on reconnaît que l’état politique du nord de l’Afrique est de telle nature qu’il doit faire regarder le projet d’un Transsaharien tout au moins comme prématuré. Si les Français ou quelque autre nation européenne réussissaient à soumettre ce mélange de peuplesqui habitent le nord et le nord-ouest de l’Afrique, ou à s’en faire des amis, la question serait alors résolue au point de vue politique.

Lorsqu’on demanda aux Chambres françaises, et qu’on en obtint, des sommes assez importantes pour les travaux préliminaires du chemin de fer du désert, on n’était certainement pas assez au courant des rapports des Français avec la population mahométane du nord de l’Afrique, ou bien on saisit l’idée du Transsaharien avec un optimisme incompréhensible. De France même, on a déjà dirigé de nombreuses tentatives pour atteindre Timbouctou : maint vaillant explorateur, enthousiasmé pour sa tentative, y perdit la vie, ou dut y renoncer le cœur gros ; mais sa qualité même de Français lui avait certainement été plus nuisible qu’utile. Les indigènes de ces pays savent parfaitement qu’ils ont surtout à craindre de la part des Français des empiétements sur leur indépendance. Il faudrait que l’on fût bien convaincu en France que la population du Nord-Africain est encore aujourd’hui complètement hostile à ses nouveaux maîtres et qu’elle ne se courbe qu’impatiemment sous leur joug. Cette disposition est fort à regretter, car, d’après moi, on ne peut que souhaiter, dans l’intérêt de la civilisation, de voir les beaux pays riverains de la Méditerranée, si négligés sous la domination de l’Islam, prospérer entre les mains d’une puissance européenne. Espérons qu’après les révoltes sans nombre, les massacres de Chrétiens, etc., les Français sauront prendre maintenant une voie plus sûre pour se faire des amis de la population arabe, ou, s’ils ne le peuvent la rendre du moins incapable de nuire.

Les questions techniques soulevées par le Transsaharienme paraissent aussi défavorables que les circonstances politiques.

Quoique en général on soit maintenant mieux au courant qu’il y a dix ans de la constitution du sol dans le Sahara, bien qu’on sache aussi qu’il ne forme pas du tout une plaine uniforme, mais un plateau d’une structure très variée, les études spéciales du terrain offriraient encore des difficultés considérables pour le tracé d’une voie ferrée. Le manque d’eau, ou plus exactement sa répartition défavorable, les nombreux oueds profondément découpés, et surtout les immenses régions de dunes constitueraient des obstacles, qui, en somme, s’ils ne sont pas absolument invincibles dans l’état actuel de nos connaissances techniques, seraient pourtant extrêmement difficiles à vaincre.

Bien que les grands massifs de dunes (areg, iguidi) soient fixes en général, il y a à l’intérieur de ces chaînes de montagnes de sable, souvent très longues et très larges, des modifications dans la configuration des crêtes et dans la position des collines isolées, qui permettraient à peine d’établir une voie solide. On serait donc obligé d’éviter les masses de sable mouvant et de chercher à utiliser uniquement le sous-sol fixe, sans pouvoir empêcher les dunes de changer fréquemment de position, de grandeur et de forme sous l’action des vents. Ces deux facteurs, le temps et l’argent, suffiraient peut-être à écarter cet obstacle, mais on doit être à peu près certain que, si l’on voulait en venir réellement à la construction d’une voie, on trouverait encore de nombreuses difficultés, qu’on ne peut ni prévoir ni contrôler à l’avance.

Si les circonstances politiques et les questions techniques ne sont pas particulièrement à souhait pour la construction d’un Transsaharien, le problème économiquequ’elle soulève ne paraît pas non plus très encourageant. Il pourrait bien se faire que pendant des années il ne doive pas être question d’une rémunération de l’énorme capital de premier établissement : dans les conditions actuelles du commerce au Sahara et à Timbouctou, les frais annuels d’entretien de la voie seraient même bien loin de pouvoir être couverts. En traitant du commerce à Timbouctou, nous avons vu qu’en général l’exportation y est minime et que le commerce des esclaves forme une des branches principales de recettes. Tout ce qui s’en exporte annuellement en or, en ivoire, en gomme et en plumes d’autruche tiendrait aisément sans doute dans quelques trains de chemin de fer. D’un autre côté, on sait par expérience que, partout où sont construites des voies ferrées, le commerce et la circulation augmentent, souvent dans des proportions importantes. L’importation s’accroîtrait de même sûrement, car il y a au Soudan des produits naturels qu’on abandonne sur place comme sans valeur, parce qu’ils ne compensent pas le prix du transport à dos de chameau (il suffit de citer les peaux) ; en tout cas, il s’écoulera bien du temps avant qu’une modification heureuse soit apportée à cet état de choses.

Les conditions de l’importation des marchandises par un chemin de fer saharien seraient un peu plus favorables que celles de l’exportation. Si l’on admet, suivant une appréciation très optimiste, qu’annuellement il arrive à Timbouctou 50000 charges de chameaux, mais dont la moitié seulement viennent du nord, c’est-à-dire de la direction du chemin de fer projeté, et si l’on tient compte que chaque chameau porte trois cents livres, on peut calculer combien de trains de chemins de fer seraient nécessaires pour le transport de ces marchandises. Ilne faudrait pas compter sur une circulation de voyageurs un peu active ; de même qu’on ne pourrait transporter par voie ferrée les esclaves venant du Soudan et se rendant dans les pays du Nord-Africain.

On voit donc par ce court exposé qu’autant tout le projet du Transsaharien est encore incertain et nuageux, autant les chemins de fer commencés déjà au Sénégal paraissent sainement conçus et pleins d’avenir. Nos idées sur les grandes entreprises que nous venons de nommer peuvent se résumer ainsi qu’il suit :

Pour ce qui concerne le chemin de fer du Sahara : 1oles difficultés techniques ne sont pas invincibles avec l’aide du temps et de l’argent ; 2oil ne pourrait être question pendant bien des années d’une rémunération du capital de construction ; 3ol’état politique du nord de l’Afrique est tel, qu’en ce moment on ne pourrait même pas procéder aux travaux préliminaires les plus sommaires pour l’établissement d’une voie ferrée à travers le désert.

En ce qui concerne les chemins de fer du Soudan : 1oles difficultés techniques ne paraissent pas considérables, abstraction faite du climat malsain ; 2oles relations des côtes avec l’intérieur pourraient augmenter à tel point, que les frais, d’ailleurs assez peu importants, de l’installation d’une voie ferrée ne devraient certainement point être considérés comme un capital perdu ; 3oles circonstances politiques ne sont pas défavorables aux Français et seraient complètement rassurantes s’ils arrivaient à briser d’une façon quelconque l’influence fâcheuse du sultan de Ségou et de sa bande fouta.

LE SAHARA ÉTAIT JADIS HABITABLE.

Nature du Sahara. — Hamada. — Es-sérir. — Dunes. — El-Eglab. — El-Meraïa. — El-Azaouad. — Zone de transition. — Anciens écrivains au sujet du Nord-Africain. — Nombreux lits de rivière. — Grands mammifères du nord de l’Afrique. — Les étangs à crocodiles de Bary. — Chameaux et chevaux. — Constructions égyptiennes. — Pétroglyphes. — Age de pierre dans le Nord-Africain. — Cause de la formation des déserts. — Humboldt et Peschel. — Vents régnants. — Changement de climat. — Effets du déboisement. — Production des sables. — La mer Saharienne.

Les derniers voyageurs qui ont parcouru le nord de l’Afrique ont fait connaître de nombreux détails sur la constitution du Sahara, et pourtant on rencontre très fréquemment les idées anciennement répandues d’après lesquelles ce désert doit être considéré comme une plaine immense couverte de sables. On parle encore de la prétendue mer desséchée du Sahara, et l’on se figure probablement toute cette énorme surface comme un ancien lit d’océan, quoique l’on sache bien qu’une mer, ou un bras de mer, qui serait desséchée par des moyens naturels ou artificiels, ne pourrait mettre au jour un terrain exclusivement sablonneux. Dans les chapitres précédents j’ai déjà fait remarquer à diverses reprises, et l’on peut s’en assurer en étudiant les altitudes de tous les itinéraires que je donne, que le Sahara occidental est non une plaine, mais un plateau situé en moyenne à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée ; on a souvent établi ce fait pour les autres partiesdu Sahara. De même, sa prétendue uniformité n’existe pas, comme on doit l’avoir remarqué en lisant le récit de mon voyage. Lorsqu’on a franchi la puissante chaîne de l’Atlas qui s’étend du sud-ouest au nord-est, on arrive d’abord sur la Hamada (désert de pierres), répartie sur une large zone dans la direction de l’ouest à l’est. Le versant sud de l’Atlas est très escarpé, et la transition de la région des montagnes au plateau tout à fait subite. Cette Hamada, qui a environ 400 mètres d’altitude, consiste en une plaine uniforme constituée surtout par du calcaire bleu foncé ; la surface presque horizontale de ses couches est sans végétation et sans eau, et l’on ne trouve les végétaux ligneux et de petite taille qui servent à la nourriture des chameaux, que là où apparaît le sable, ou bien dans les lits de rivières desséchés. Les masses rocheuses du Sahara appartiennent pour la plus grande partie aux formations du calcaire carbonifère, comme le prouvent beaucoup de fossiles laissés à nu par les intempéries, et appartenant surtout aux genres des Producti et des Spirifères, ou des Encrinides. Par places le voyageur rencontre une région nomméees-sérirpar les Arabes : plaine horizontale, couverte de millions de petites pierres, cailloux roulés pour la plupart et appartenant aux différentes variétés de quartz : silex, agate, jaspe, roche cornée, etc., et de rognons de minerai de fer. Ces cailloux roulés, ainsi que les fossiles couvrant la plaine, ont une surface remarquablement polie ; c’est un effet du frottement des petits grains de quartz constituant le sable du désert, qui sont mis en mouvement par le vent.

Une marche de quatre à cinq jours dans la Hamada mène le voyageur dans une petite oasis, celle de Tendouf, bourgade qui ne date que de vingt ans environ, maisqui a déjà atteint une certaine importance. De jolies maisons, des jardins et de l’eau en abondance font de cette oasis un agréable lieu de repos, surtout parce que la population, qui appartient aux tribus des Maribda et des Tazzerkant, n’est pas mal disposée pour les étrangers. De là partent annuellement plusieurs grandes caravanes ; les habitants possèdent beaucoup de chameaux, qu’ils louent aux négociants, ou qui leur servent à transporter vers le sud des marchandises pour le compte de ces derniers. La véritable Hamada ne s’étend que peu au sud de Tendouf et se perd alors dans une masse colossale de dunes, la région de l’Iguidi (en arabe, Areg). Cette Iguidi consiste en une série de longues chaînes de montagnes, avec des pics de quelques centaines de pieds, et formées uniquement de fin sable mouvant de quartz. De loin on croit avoir devant soi des hauteurs étendues, aux formes pittoresques.

Les dunes vont en général du sud-ouest au nord-est, s’élèvent lentement en venant du nord-ouest et tombent presque à pic du côté opposé à la direction dominante des vents. Leur passage est pénible pour les caravanes, car les animaux chargés s’enfoncent de plusieurs pieds dans le sable pur et fluide ; la chaleur est également très forte dans cette région d’Areg, qui est au nombre des plus désagréables du désert, d’autant plus que ces chaînes de collines changent constamment de contours et souvent même de place, de sorte que les guides s’y trompent fréquemment. Au contraire, l’eau n’y est pas rare sous le sable, et il existe par suite un peu de végétation, quoiqu’elle soit chétive. Le monde animal y est lui-même représenté, et de petits troupeaux de gazelles et d’antilopes courent çà et là.

Après avoir passé cette région de dunes, on traverse de nouveau un terrain tantôt rocheux, tantôt sablonneux, jusqu’à ce qu’on atteigne, au bout de peu de jours, le pays d’el-Eglab, où se dressent des montagnes et des chaînes de granit et de roche porphyrique. Ces hauteurs apparaissent à la limite sud des grands plateaux paléozoïques (carbonifères et dévoniens) qui constituent la partie nord du Sahara occidental ; plus au sud je rencontrai de nouveau ces couches, riches en pétrifications.

Le pays change alors fréquemment d’aspect : on franchit une plaine de sable, puis une région pierreuse ; de temps en temps se montrent de petites étendues d’areg : on passe beaucoup de lits de rivières desséchées, dont quelques-unes sont considérables, et qui toutes se dirigent de l’est à l’ouest : le caractère de cet ensemble n’est pas du tout aussi uniforme qu’on s’y attendrait.

On arrive alors dans la large vallée de l’oued Teli et auprès de la petite ville de Taoudeni, célèbre et importante pour ses vastes salines, qui sont exploitées de temps immémorial. Des milliers de charges de chameaux en partent tous les ans pour Timbouctou.

La région de Taoudeni est intéressante ; tandis que le Sahara formait jusque-là un plateau de 250 à 300 mètres d’altitude, il s’abaisse à 150 mètres, mais en demeurant toujours au-dessus du niveau de la mer, de sorte qu’il ne peut être question d’une dépression absolue dans cette partie du désert. Au sud de Taoudeni, à partir de l’oued Teli et de l’oued Djouf, le terrain se relève ; les plaines de pierre et de sable alternent avec de petites régions d’areg, et même des chaînes de collines en quartzite. Après avoir franchi une étendue stérile, garnie de blocs de pierre, et nommée el-Djmia, on arrive à une autregrande plaine, entièrement couverte d’alfa, et qui porte le nom d’el-Meraïa (le Miroir). Ce pays va jusqu’à la grande région d’Areg, qui commence peu avant la ville d’Araouan et s’étend encore à un jour de marche vers le sud. La situation de cette ville est affreuse ; elle est placée au milieu d’une masse gigantesque de dunes, où l’on ne voit pas la moindre trace de végétation, quoique l’eau y soit abondante ; car les vents chauds du sud, qui règnent dans cette région, ne laissent croître aucun végétal, et les nombreux chameaux qui s’y rencontrent doivent être menés à des milles de distance, avant de trouver du fourrage. A un jour au sud d’Araouan commence la grande forêt de mimosas, el-Azaouad, qui s’étend encore bien au delà de Timbouctou.

Cette forêt va également au loin vers l’est, car d’autres voyageurs en citent une pareille au sud de Mourzouq, sous la même latitude ; elle établit la jonction du désert, pauvre en animaux et en végétaux, avec le Soudan. A mesure qu’on avance dans cette direction, apparaissent, parmi les mimosas résineux isolés, d’autres plantes plus vigoureuses ; le monde animal devient plus riche ; çà et là se trouvent ce que l’on nomme des dayas, c’est-à-dire des étangs : on rencontre de nombreux Arabes nomades, avec de grands troupeaux, jusqu’à ce qu’on atteigne le bourg de Bassikounnou, la première localité fixe, qui se trouve déjà dans le Soudan, comme le démontrent l’apparition du puissant baobab, des luxuriantes Euphorbiacées, etc., de même que celle de la latérite, formation ferrugineuse caractéristique des tropiques.

Nous avons vu dans les pages précédentes que le Sahara n’est pas du tout une grande plaine couverte de sable, mais un plateau de structure très variée, parcourude nombreux lits de rivières desséchées, et sillonné de beaucoup de montagnes, avec des régions de dunes et des plaines d’alfa, de la hamada et des déserts de sable : bref, nous avons traité la question : Qu’est-ce que le Sahara ? et nous arrivons maintenant à la discussion de celle-ci : Qu’était-ce que le Sahara ?

Il a été déjà dit plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que nous possédons une foule de témoignages historiques et physiques prouvant que la constitution du désert était jadis tout autre, et que l’espace de temps pendant lequel des modifications aussi profondes ont eu lieu est, selon toute vraisemblance, relativement très court. Nous tirons d’abord ces témoignages des anciens auteurs qui ont décrit les pays du nord de l’Afrique, et, en outre, de la conformation actuelle du Sahara ou de l’absence des êtres organisés, qui y ont sûrement vécu autrefois.

On doit d’abord faire ressortir ce fait, que le désert est parcouru de nombreux lits de rivières, dont la plus grande partie sont aujourd’hui desséchées. Avec leurs berges à pic, ces oueds se découpent partout très nettement dans le terrain, de sorte qu’on en peut établir sûrement la largeur et la direction. Ce sont exclusivement des vallées creusées par des eaux courantes : ce qui prouve que le Sahara doit avoir été jadis un pays abondamment arrosé. L’origine de ces nombreux cours d’eau, souvent larges et profonds, doit être ancienne, et remonte peut-être à une période contemporaine des temps diluviens ; mais leur desséchement complet et leur ensablement paraissent dater à peine de quelques milliers d’années.

Les oueds mêmes prennent surtout leur source dans les pays de montagnes et de hauts plateaux duSahara central, d’où les eaux s’écoulaient au nord et au nord-est vers la Méditerranée, au sud dans le Niger (et le lac Tchad), et à l’ouest vers l’océan Atlantique ; sur la rive gauche du Nil on voit également des oueds desséchés : ce puissant fleuve, qui se distingue par le petit nombre de ses affluents, devait autrefois en avoir du côté des déserts libyens.

Le Sahara a été trop peu étudié pour que l’on connaisse le cours exact de ses nombreux oueds, même d’une manière approximative ; mais leur existence est certaine ; si l’on admet que les divers lits de rivières larges et profonds que j’ai traversés en coupant le désert occidental du nord au sud, aient été pleins d’eau autrefois, comme il est probable (car ce sont, je l’ai dit, exclusivement des vallées d’érosion, qui n’ont rien à faire avec les phénomènes purement géologiques), le Sahara occidental devait être alors une région riche en végétation et en animaux, soumise à des pluies régulières, et habitée par une population s’occupant d’agriculture et d’élevage.

Ce qui s’applique au Sahara occidental est également vrai pour le reste de ces solitudes immenses, dont la composition est partout la même et dont les parties ne diffèrent qu’au point de vue de leur étendue. Vers l’est, la « transformation en désert » exerce des effets beaucoup plus intenses, de sorte que nous voyons dans la Libye le maximum de surfaces de sables, le plus grand manque d’eau et la plus faible densité de population, tandis qu’à l’ouest les circonstances sont moins défavorables.

Les anciens auteurs nous font connaître que le nord de l’Afrique était jadis habité par de grands mammifères, qui depuis longtemps n’y ont plus trouvé de conditionsnormales d’existence. Les Carthaginois employaient les éléphants d’Afrique à la guerre : ce qui prouve que cet animal est susceptible de dressage comme celui de l’Inde, et que dans le nord de la Tunisie il y avait jadis une plus grande abondance d’eau, avec une vie végétale plus active. D’ailleurs, dans l’antiquité, les côtes sud de la Méditerranée étaient célèbres pour leur grande fertilité. L’hippopotame et le crocodile sont cités comme habitant alors les rivières qui se jettent dans cette mer, ainsi que l’oued Draa ; aujourd’hui ce dernier grand fleuve ne roule plus d’eau que dans son cours supérieur, tandis que ses parties moyenne et inférieure forment de larges plaines argilo-sablonneuses où l’on cultive des champs d’orge ; ce n’est que dans les années particulièrement pluvieuses qu’un faible courant d’eau atteint l’océan Atlantique. Nous savons par de Bary, mort malheureusement trop tôt, qu’aujourd’hui encore, au milieu du Sahara, il existe des étangs, qui sont peut-être les restes d’anciens fleuves et contiennent des crocodiles. Tout cela indique naturellement que les oueds aujourd’hui ensablés étaient jadis remplis d’eau.

Le chameau, maintenant indispensable pour la traversée du Sahara, n’existait pas encore dans le nord de l’Afrique au début de l’ère chrétienne ; il y a été introduit d’Asie par l’Égypte. Il paraît même être arrivé tard seulement dans cette contrée, car il n’est représenté nulle part sur les monuments égyptiens, et l’on n’aurait certainement pas laissé de côté un animal si caractéristique, alors que tous les autres genres d’animaux ont servi de modèles. Et pourtant les anciens écrivains racontent que, de tout temps, des relations se sont établies entre les habitants du nord de l’Afrique et ceux du sud :les Garamantes entreprenaient avec leurs chevaux des voyages et des expéditions vers le midi.

Il est vrai qu’on mentionne déjà à cette époque des régions pauvres en eau. Actuellement une grande troupe de chevaux ne pourrait traverser nulle part le Sahara, car il faudrait prendre pour chacun de ces animaux plusieurs charges de chameau en eau et en fourrage.

Les constructions colossales des anciens Égyptiens, aujourd’hui au milieu du désert, ont été sans doute, à l’origine, élevées dans des endroits accessibles, et où des hommes pouvaient vivre aisément : nous devons donc en conclure que la vallée du Nil a jadis été beaucoup plus large.

Des ruines nombreuses et étendues situées dans le sud de l’Algérie, de nos jours complètement transformé en désert, prouvent que jadis il y a eu là une civilisation florissante.

Les preuves que nous venons de citer démontrent donc que, même dans des temps historiques, il y a deux ou quatre mille ans (cela ne change rien au point actuel où en sont nos connaissances au sujet de l’âge de la race humaine), certaines parties du Sahara étaient riches en eaux et habitables, et que depuis cette époque les circonstances se sont modifiées au préjudice des pays en question.

En beaucoup de points de la terre on trouve ce que l’on nomme des « pétroglyphes », c’est-à-dire des dessins et des représentations d’objets tracés sur la pierre ; elles sont particulièrement nombreuses dans le Sud-Américain, mais il y en a également dans le nord et le sud de l’Afrique. Ces pétroglyphes ont été regardés, par la plupart des voyageurs, comme des signes d’écriture provenant d’un peuple primitif, et les hypothèses ethnographiquesles plus osées ont été établies sur cette supposition. Maintenant on sait que la majorité de ces dessins ont une origine moins noble et que généralement, du moins dans le nord de l’Afrique, ils ne constituent que le résultat du désœuvrement des bergers, ou peut-être aussi des indications relatives aux chemins et des signes rappelant des souvenirs quelconques. J’ai trouvé des dessins semblables au sud du Maroc, dans les montagnes dites de l’Anti-Atlas, et l’on me dit qu’ils provenaient de bergers. Mardochai ben Serour les avait déjà vus et en avait envoyé des reproductions à la Société de Géographie de Paris. Elles sont précieuses en ce qu’elles montrent des figures d’animaux qui ne vivent pas et ne peuvent plus vivre dans ces pays, l’éléphant, le crocodile, la girafe. On peut donc les ranger parmi les témoignages attestant les modifications de la structure physique des contrées en question ; les habitants d’autrefois connaissaient donc des animaux qui ne trouvent plus ici les conditions nécessaires à leur existence et qui se trouvaient peut-être déjà à l’état de raretés dans les rochers calcaires de l’Atlas.

Enfin, pour remonter encore plus haut, il nous faut encore attirer l’attention du lecteur sur l’âge de la pierre. L’Afrique a eu une période de ce genre aussi bien que l’Europe, et les trouvailles faites en Égypte, en Algérie, sur la côte d’Or, sur celle des Somalis, dans le Mozambique, et surtout au Cap, sont des preuves tout à fait indéniables de son existence. Dernièrement on a rencontré des outils de l’âge de la pierre très loin dans le désert : Gerhard Rohlfs en a recueilli près de Koufara, et moi près de Taoudeni. Les outils que j’ai trouvés là sont en pierre verte dure, d’un beau travail et d’un poli parfait ; ils ressemblent tout à fait à ceux rencontrés en Europe. Il esttout à fait improbable que des gens encore dépourvus de la connaissance des métaux et réduits à se servir de pierres en guise d’outils aient habité un désert où les conditions d’existence sont aussi extraordinairement défavorables ; ils auront vécu au contraire dans les pays fertiles et boisés qui constituaient certainement jadis le Sahara. Cette région livrerait sûrement encore maint document de l’histoire primitive de l’homme, si les difficultés de son exploration n’étaient aussi grandes ; je n’entends point par là celles qui proviennent du climat, car elles se laissent tourner et modifier jusqu’à un certain point, mais uniquement celles causées par la population et qui ont pour origine son avidité plutôt que son fanatisme religieux : elle rend impossibles les explorations scientifiques des Européens.

J’ai résumé dans les lignes précédentes les circonstances démontrant, à mon avis du moins, que le Sahara était jadis habitable et qu’encore au début de l’ère chrétienne, certaines de ses parties offraient sous ce rapport des conditions meilleures que celles d’aujourd’hui. Une question s’impose alors : Quelles sont les causes qui ont provoqué une modification si grande dans la structure physique de régions aussi étendues ? Comment expliquer la sécheresse de l’air et la petite quantité de pluies dans le Sahara ?

On sait que Humboldt a fait remarquer que les vents alizés du nord-est venant de l’intérieur de l’Asie exerçaient une action desséchante ; Peschel, saisissant cette idée avec enthousiasme, a prétendu s’en servir uniquement pour expliquer la transformation en désert d’une grande partie de l’Asie et de l’Afrique. Mais il faut remarquer que, dans le nord de cette dernière contrée, les vents du nord-est sont très rares. Presque tous lesvoyageurs ne mentionnent dans le Sahara septentrional que les courants atmosphériques du nord et du nord-ouest : dans le Sahara occidental je n’ai observé, jusqu’avant dans le sud, que des vents frais et agréables du nord-ouest, et ce fut plus tard seulement qu’apparurent les courants brûlants venus du Soudan. Mes compagnons, dont plusieurs avaient souvent entrepris le voyage d’Araouan et de Timbouctou et cela aux époques de l’année les plus diverses, y ont toujours remarqué des vents du nord-ouest, c’est-à-dire provenant de l’océan Atlantique. On doit donc regarder les vents alizés comme n’étant pas, à eux seuls, les causes de la formation des déserts, quoiqu’on ne puisse nier qu’ils exercent une certaine influence.

On entend souvent les mots de « changement de climat ». Mais il est difficile de dire ce que l’on comprend par là et quelle peut en être la cause. Ces mots n’ont aucune signification précise, d’autant plus que l’on ne devrait les employer que pour des faits survenus dans l’intervalle des périodes géologiques et non pour des phénomènes qui doivent remonter seulement à quelques milliers d’années. Introduire une action cosmique comme raison de ces changements sera toujours incertain : au lieu de faire intervenir des hypothèses cherchées bien loin, il conviendrait plutôt de tenter d’expliquer de la façon la plus simple possible les phénomènes étudiés.

Des vents desséchants peuvent avoir joué un rôle dans la transformation en désert d’une grande partie de l’Afrique ; mais je voudrais aussi, en étudiant cette question, attirer l’attention sur certaines circonstances qui expliquent peut-être bien des faits d’une manière fort simple.

Comme je l’ai dit plus haut, des montagnes et des plateaux du Sahara central sortent des rivières nombreuses et puissantes, d’ailleurs desséchées aujourd’hui, quiprennent les directions les plus différentes. C’était donc la région des sources d’une foule de courants d’eau. Il est tout à fait improbable qu’un terrain d’où coulaient tant de rivières n’ait pas possédé une végétation luxuriante. Nous sommes donc obligés d’admettre que ces montagnes du Sahara central ont été jadis fortement boisées ou tout au moins couvertes d’une grande quantité de végétaux herbacés ; sans cette circonstance on ne pourrait expliquer une circulation d’eau régulière comme elle existe et comme elle a existé sur toute la terre. Il doit même y avoir eu des pluies très violentes dans cette région de sources, car les rivières s’y sont creusé des lits larges et profonds, c’est-à-dire qu’elles ont dû rouler d’énormes masses d’eau, ce qui n’est possible que dans les contrées boisées : d’autre part, la longueur du cours de ces rivières prouve elle-même de nouveau la croissance de végétaux dans les régions parcourues.

Nous connaissons, il est vrai, très peu la région centrale du Sahara ; mais, autant que nous pouvons le savoir, il n’y existe pas aujourd’hui de végétation riche et puissante ; des cours d’eau permanents, de peu d’importance, s’y trouvent encore, mais les grands oueds sont desséchés et ensablés. La végétation des montagnes a disparu, dans la suite des milliers d’années, peut-être en partie à cause d’un déboisement artificiel. Les conséquences de cette disparition doivent être les suivantes : d’abord une grande irrégularité dans la circulation de l’eau, une diminution des pluies, la disparition de la couche d’humus, une décomposition plus complète des roches, la diminution du volume d’eau dans les rivières, qui ont fini par atteindre l’état où nous les voyons aujourd’hui. Les grandes masses de sables (grès et quartzite désagrégés) ne sont plus entraînées à la mer, car levolume d’eau courante ne suffit plus à cette tâche, et elles demeurent dans les lits jusqu’à ce qu’enfin la diminution du débit soit si grande, que la majeure partie des rivières deviennent des oueds desséchés. Du reste, aujourd’hui on trouve encore assez souvent un peu d’eau sous le sable de ces oueds : les étangs à crocodiles rencontrés dans le Sahara et dont j’ai parlé déjà ne sont probablement que les restes les plus profonds des grandes rivières d’autrefois.

Nous avons vu dans beaucoup d’endroits ce que les destructions de forêts peuvent produire, en Algérie, en Espagne, en Istrie, etc. ; et je puis très bien m’imaginer qu’un déboisement, artificiel ou naturel, prolongé pendant un temps fort long, de la région des sources des montagnes du Sahara central ait pu produire des modifications extraordinaires dans la structure physique. Ce déboisement ne devrait donc pas être négligé dans la discussion des causes de la formation des déserts.

On parle toujours de l’ancienne mer du Sahara. Si l’on emploie le mot « ancienne » dans le sens géologique, on a parfaitement raison ; aux temps des formations carbonifères, dévoniennes, crétacées et probablement aussi tertiaires, il y a eu des mers réparties par places, mais l’épaisseur de sable qui couvre aujourd’hui une grande partie du désert n’a rien de commun avec le lit d’un ancien océan et provient simplement de montagnes de grès ou de quartzite détruites par les agents atmosphériques. Ce sable est réuni en grandes masses dans les vallées des rivières, ou groupé en dunes par les vents régnants, et vient généralement des lits de rivières, d’où il est enlevé par le vent et dispersé au loin. En tout cas, il est inadmissible de voir dans ces surfaces le fond d’une ancienne mer.

La majorité des rivières de l’Afrique occidentale qui se jettent encore maintenant dans l’Atlantique au sud du Sahara, roulent des masses de sables considérables ; j’ai observé ce phénomène, en proportions tout à fait surprenantes, dans l’Ogooué, où, en temps de sécheresse, des bancs extrêmement longs et hauts de plusieurs mètres surgissent de l’eau. De même les embouchures de ces rivières, celles de l’Ogooué et du Congo par exemple, ne laissent que d’étroits passages, praticables pour les navires, entre les puissantes masses de sable qui y sont entassées. La raison de cette accumulation est la suivante : toutes les rivières doivent rompre la lisière très riche en quartzite des montagnes schisteuses de l’Afrique occidentale : ces passages forment généralement un angle droit avec la direction de la chaîne, d’où résultent des terrasses, des chutes d’eau et des rapides ; les débris de quartzite entraînés sont réduits en grains de sable dans la suite de leur longue course et parviennent enfin sous cette forme et en masses immenses jusqu’à l’océan Atlantique.

Si, par exemple, les gigantesques forêts de la région des sources de l’Ogooué et de ses affluents étaient détruites d’une manière quelconque, je puis très bien m’imaginer qu’en admettant pour ce phénomène la durée et l’intensité nécessaires, il puisse se produire, dans les pays situés entre l’équateur et le Congo, des conditions semblables à celles que nous voyons au nord de l’Afrique dans le Sahara, ainsi qu’au sud dans le désert de Kalahari.

Vers ces derniers temps on a tenté, surtout du côté des Français, de fertiliser le désert, et le fonçage de nombreux puits artésiens en Algérie est certainement le meilleur moyen pour conquérir de nouveaux terrains de culture à la population arabe pauvre. En tout cas untravail semblable, qui s’opère sans bruit, mais avec des progrès constants, est plus important et plus utile que l’idée, encore trop répandue, de mettre sous l’eau une partie des chotts d’Algérie et de Tunisie. En supposant que les mesures prises soient exactes, nous admettons qu’il soit techniquement possible de creuser à partir de la Méditerranée un canal allant vers les chotts, mais nous ne pouvons nous convaincre que l’utilité d’un pareil travail soit en proportion avec les moyens à mettre en œuvre : et nous laissons ici de côté la crainte de voir ainsi créer un grand marais salé, qui rendrait le climat encore plus malsain.

Nous avons traité précédemment de l’autre grand projet des Français relatif au désert, le Transsaharien.

CONCLUSIONS.

La découverte de nouvelles régions et l’exploration de celles qui sont déjà connues se succèdent aujourd’hui avec une vitesse extraordinaire en Afrique, et des voyageurs de toutes les nations civilisées y prennent part. Les causes qui avaient fait progresser si lentement jusqu’ici les découvertes géographiques tiennent aux difficultés propres du pays et à la barbarie de ses habitants.

Le climat, mortel presque sur tous les points, le manque de voies navigables et de chemins, les forêts épaisses des vallées, la large zone difficilement franchissable du Sahara, qui sépare les terres tempérées de l’Afrique méditerranéenne de la partie tropicale du continent, tous ces obstacles ont autant d’importance que la résistance d’une sauvage population noire, adonnée à un grossier fétichisme. Mais nous en trouvons de semblables dans d’autres parties de la terre. Les déserts de l’intérieur de l’Asie et de l’Australie valent le Sahara ; les Nyam-Nyam du Nil supérieur ou les Fan de l’Ogooué sont beaucoup moins dangereux que les anthropophages de la Nouvelle-Guinée, et le climat de ce pays ou des îles de la Sonde est aussi meurtrier que celui des côtes orientale et occidentale de l’Afrique. Mais il intervient dans cette contrée un autre facteur, qui pèse lourdement dans la balance : c’est l’Islam. Tout voyageur chrétien dans le nord de l’Afriquedoit lutter, non seulement contre le climat et une population pillarde, mais aussi contre cette forme religieuse : plus d’explorateurs ont échoué dans cette tâche que devant les autres circonstances défavorables rencontrées par eux. Il est aisé de comprendre qu’un voyageur tué par les Touareg uniquement parce qu’il est Chrétien, excite un intérêt beaucoup plus général qu’un autre succombant à la fièvre des tropiques ; comme le nombre de ceux qui sont victimes du fanatisme mahométan n’est pas du tout sans importance, les voyageurs qui se rendent dans ces pays sont accompagnés, outre les sympathies générales du monde civilisé, de celles qui sont spéciales aux Chrétiens.

Il est vrai que presque toutes les religions montrent une tendance à devenir universelles, et que seuls leurs moyens diffèrent pour y arriver : mais aucune n’a cherché à atteindre ce but avec aussi peu de scrupules que l’Islam. C’est la seule forme religieuse qui, d’après ses adeptes, ait le privilège des grâces du Seigneur : aucune autre ne peut être regardée comme la valant ; en outre, partout où l’Islam trouve accès dans la population, le pays doit aussitôt tomber en la possession de ses belliqueux missionnaires.

L’Islam aspire à la domination du monde, et fut deux fois sur le point de l’atteindre, une fois auVIIIesiècle, l’autre auXVIe. Il fut alors repoussé au delà des Pyrénées et du Danube ; et aujourd’hui, depuis le commencement de ce siècle, il ne traîne plus, du moins en Europe, qu’une existence misérable et de pur apparat. Certes les sectateurs de Mahomet s’étendent puissamment en Afrique et dans l’Inde, mais les grossières peuplades noires de l’intérieur de l’Afrique, qui ont peine à balbutier leur « Allah kebir », ne seront certainement pas pour l’Islamd’aussi vigoureux combattants que les Arabes et les Turcs. Cette religion ne pourra donc jamais devenir un danger ; la menace de déployer « l’étendard vert du Prophète » et celle de « déclarer la guerre sainte » ont perdu leur importance, et c’est tout au plus si elles pourraient produire en Asie ou en Afrique un arrêt provisoire dans le développement général de ces contrées.

L’Islam a quelque chose d’imposant en apparence quand il reste dans toute sa grandeur et sa pureté : mais, aussitôt qu’il se laisse entraîner à une concession quelconque en face de nos idées modernes, il devient une caricature ridicule. Par principe, il doit se maintenir complètement indépendant de notre civilisation ; il ne veut ni ne peut l’accepter, et c’est de ce point de vue que partent les Mahométans, que ce soient des Arabes ou des Turcs, des Berbères ou des Nègres, pour s’opposer à l’intrusion d’émissaires de l’Occident. Les vrais Croyants s’en rendent compte : une fois le peuple plus au courant des idées européennes, il mettra fin au rôle de l’Islam ; un système de religion aussi immuable, aussi routinier, aussi complètement opposé à tout progrès, ne peut exister que quand on le laisse complètement intact : pour le musulman pieux il ne doit y avoir rien de plus sur terre que le Coran et ses commentateurs. La conséquence de ce principe est, en Afrique comme dans une partie de l’Asie, l’intolérance religieuse, qui s’affirme souvent de la manière la plus grossière chez le bas peuple et dont les pionniers des sciences européennes ont à souffrir en première ligne. A ce fanatisme se trouve liée une cupidité illimitée, existant au fond du caractère de tous les Orientaux et qui est généralement encore plus grande que l’intolérance religieuse : la religion lui sert souventde prétexte pour couvrir des vols, des meurtres et des assassinats systématiques.

Les nombreux Européens qui visitent aujourd’hui en touristes l’Orient proprement dit rapportent souvent une fausse idée de l’Islam et des Mahométans. Ils voyagent sous la protection de l’Europe et ne voient que le côté, évidemment intéressant pour l’étranger, de la vie musulmane. Les figures calmes et dignes des Arabes ou des Turcs leur imposent alors que les Croyants se rendent à l’appel du mouezzin pour se prosterner devant Allah dans la poussière de la mosquée. Mais ils ignorent que l’on demande dans ces prières l’extermination des Infidèles : les Croyants qui se sont particulièrement distingués dans les combats pour l’unique et sainte religion de Mahomet en espèrent des joies inexprimables. Ils sont en effet attendus au Paradis, dans des jardins remplis de fleurs, au bord de sources fraîches, remplies d’eau excellente, par des houris éternellement vierges, aux regards chastement baissés, belles comme des rubis et des perles, à la taille élancée et aux grands yeux noirs !

Cette prédilection pour les Mahométans n’est pas le fait des touristes de passage seuls, mais aussi de beaucoup de négociants, qui déclarent commercer plus volontiers avec les Turcs et les Arabes qu’avec les Chrétiens fixés en Orient. On ne peut dissimuler que ces derniers, à la suite de leur oppression pendant des siècles, ont perdu ce sentiment du droit, qui doit être regardé comme la base d’un commerce honorable. En raison de la maladresse et de la brutalité avec lesquelles les Osmanlis ont régné dans le sud-est de l’Europe et ont opprimé les habitants chrétiens, il s’est développé une réaction qui a poussé au plus haut point la finesse et la ruse déployées par eux pour la protection de leurs biens ; quelque chosede semblable ne se perd qu’au bout de générations, quand le sentiment de la sécurité a pris de nouveau le dessus. L’Islam élève directement ses Croyants à la fourberie et au mensonge en face des Infidèles : tous ceux qui ont eu longtemps affaire avec les Mahométans se plaindront certainement avec amertume de leurs mensonges et de leur manque de foi ; les exceptions sont assez rares pour confirmer la règle.

Beaucoup de faits prouvent que l’on n’est pas trop sévère en accusant les Musulmans de goût pour le pillage et d’intolérance religieuse. Il suffit de parcourir la liste des victimes qui ont succombé, dans ces dernières cinquante ou soixante années, depuis le début des explorations modernes de l’Afrique, à la cupidité et au fanatisme des habitants du nord de ces contrées :

Le major anglais Gordon Laing, tué en 1826 entre Timbouctou et Araouan ;

L’Anglais Davidson, tué en 1836 entre Tendouf et el-Arib ;

Le meurtre de Vogel et plus tard celui de Beurmann aux frontières du Ouadaï ;

MlleTinné, Hollandaise, tuée en 1869 dans l’oued Aberdjoudj, entre Mourzouq et Rhat ;

Les voyageurs français Dorneaux-Duperré et Joubert, tués en 1872 à quatre jours de marche au sud-est de Rhadamès ;

Bouchart, Paulmier et Ménoret, tués en 1875 à Metlili, sur le chemin du Touat ;

Les deux guides indigènes du voyageur Largeau, tués en 1876 sur le chemin de Rhat ;

Le meurtre du peintre autrichien Ladein en 1880 au Maroc ;

Le Juif brûlé vif à Fez, capitale du Maroc, pendant monséjour dans cette ville, en janvier de la même année ;

L’attaque de la mission Galliéni, envoyée à Ségou, par les Nègres musulmans du Bambara en 1881 ;

Le massacre terrible d’une partie des membres de l’expédition Flatters, la même année ;

Le meurtre de trois missionnaires algériens, le P. Richard et ses compagnons, près de Rhadamès, en décembre de cette année ;

Charles Soller, tué également en 1881 sur le chott Debaïa dans l’oued Draa ;

La destruction de la mission italienne Giulietti sur le chemin d’Assab-Bai au Qalima ;

L’assassinat du voyageur autrichien docteur Langer par les Arabes (en Asie) ;

L’emprisonnement de Barth à Timbouctou et celui de Nachtigal près de Toubou ;

La blessure presque mortelle reçue par Gerhard Rohlfs en 1864 ;

Le pillage de l’expédition de Rohlfs vers Koufrah, en 1879, par des gens de la secte des es-Senoussi ;

Le pillage de Soleillet sur le chemin du Sénégal à l’Adrar en 1879 ;

L’attaque dirigée sur moi et mon escorte par les Oulad el-Alouch près de Timbouctou ; le massacre projeté de mon expédition par Sidi Housséin dans Ilerh, et l’attaque de ma maison à Taroudant, en 1880[24].

Les soulèvements récents en Algérie, en Tunisie et enÉgypte ont été fréquemment signalés par des actes de férocité contre des gens d’autres croyances. L’assassinat de centaines de pacifiques colons espagnols par les bandes de Bou-Amema en Algérie et les massacres d’Alexandrie démontrent que des destructions d’infidèles comme il y en eut autrefois en Syrie ne sont pas des événements impossibles aujourd’hui. La manière dont, une des années précédentes, le savant professeur Palmer et ses compagnons Charrington et le capitaine Gill avaient été assassinés dans la presqu’île du Sinaï prouvait une cruauté bestiale de la part des hordes arabes de l’endroit. Et que signifie le dernier soulèvement du Mahdi, le faux Prophète, dans le Soudan égyptien, sinon une nouvelle tentative de l’Islam pour se défendre contre la civilisation moderne et, par suite, contre sa propre chute ? Ce serait un grand malheur pour l’Égypte, qui a déjà accepté beaucoup des progrès de l’Occident, si ce soulèvement prenait plus d’importance et ne devait pas être bientôt étouffé ; car sous les drapeaux du Mahdi se groupent les éléments rebelles qui avaient mis toutes leurs espérances dans l’affaire d’Alexandrie et qui ont été déçus par l’intervention aussi rapide qu’énergique des Anglais. Il existe déjà sur le Nil supérieur un haut degré de civilisation, et il serait triste qu’un fou ou un imposteur, fanatique et avide de butin, détruisît tout ce qui a été fait dans ces pays depuis les dernières années par l’activité de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires chrétiens, parmi lesquels les Allemands et les Autrichiens jouent un rôle prépondérant et qui y ont épuisé leurs meilleures forces.

Ce n’est point là une liste complète des victimes de l’avidité et de l’intolérance musulmanes, et l’on ne doit prévoir pour une époque prochaine aucune amélioration de cet état de choses ; ce qui le prouve le mieux, c’estqu’un vulgaire artisan ait pu réussir à se donner en peu de temps l’auréole d’un Prophète, en groupant autour de lui une armée : c’est ainsi que le Mahdi a conquis le Darfour et le Kordofan, deux grandes provinces de l’Égypte. Dans tous les événements survenus jusqu’aux derniers pillages exécutés par lui, apparaît ce fait, que la cupidité a joué un rôle au moins aussi grand que les motifs religieux ; même dans certains cas le pillage était le but principal, et l’Islam servait uniquement de prétexte. Le faux prophète du Soudan, qui représenterait volontiers son entreprise comme une guerre de religion, a usé de sa conquête d’Obéid, la riche capitale du Kordofan, de la manière qu’ont seuls coutume d’employer les bandes de coupeurs de route et de brigands ; il paraît aussi que son avidité amènera plus tôt sa chute que les victoires des troupes égyptiennes, car on dit que parmi ses partisans il existe un esprit de mécontentement provoqué par le partage d’un riche butin.

Il y a certainement beaucoup de gens qui déclarent injustes les progrès des Européens en face des peuples indigènes ou immigrés des autres parties du monde. D’après leurs théories, on devrait laisser ces peuplades à l’innocence idyllique qu’elles doivent à la nature, ne point leur faire connaître les besoins de notre civilisation, et surtout ne pas prendre leur pays. Le progrès, qui marche à pas tranquilles et réguliers, s’inquiète peu d’une politique sentimentale de cette espèce ; celui qui tente de résister à ses lois générales doit succomber devant lui : les États mahométans de la Méditerranée sont dans ce cas. L’Europe civilisée ne peut voir périr avec indifférence, sous le régime théocratique de l’Islam, des régions aussi favorisées, où s’était développée, il y a des milliers d’années, une civilisation si admirable. Il est incompréhensible qu’il existeencore là un État auquel, jusque fort avant dans notre siècle, les grandes puissances européennes payaient tribut (le Maroc), et où encore aujourd’hui les représentants des nations étrangères habitent non la résidence impériale, mais une ville éloignée de la côte : un pays qui s’est surtout plus complètement dérobé à toute influence étrangère que la Chine et la Corée. Le temps présent verra certainement l’écroulement de cet état de choses vermoulu sur les côtes de l’Afrique méditerranéenne : heureuses les nations qui sauront à propos s’assurer une grande influence dans ces pays si riches. L’Angleterre et la France sont, à ce qu’il semble, en première ligne pour remplir la belle et haute mission d’introduire notre civilisation moderne dans l’une des régions les plus bénies de la terre ; l’Italie et l’Espagne font également, depuis peu, des efforts pour entrer en ligne de compte. La première croit avoir des droits sur la Tripolitaine, mais elle cherche provisoirement à s’établir en Abyssinie et sur les côtes de la mer Rouge ; l’Espagne a, elle aussi, les yeux fixés sur le Maroc ; seule la jalousie entre la France, l’Angleterre et l’Espagne a maintenu jusqu’ici l’indépendance de cet empire.

Nous devons encore une fois faire ressortir la tendance en général hostile à tout progrès de l’Islam, car nous y voyons une des causes principales qui rendent si extraordinairement incomplètes nos connaissances d’une grande partie du continent africain. Dans les circonstances actuelles, les puissances chrétiennes représentent la civilisation et le progrès ; l’Islam est au contraire identique à la stagnation et à la barbarie. Ce n’est que lorsqu’on sera parvenu à rompre l’influence fatale de cette religion que l’exploration scientifique des contrées africaines ne sera plus accompagnée de ces accidents et de ces dangersnombreux et impossibles à prévoir, sur lesquels, encore aujourd’hui, viennent souvent échouer l’enthousiasme le plus grand et le dévouement le plus complet.

Si je suis arrivé, en dépit de ces circonstances défavorables, dont l’existence est indéniable, à atteindre le but que je m’étais assigné, c’est que diverses causes sont intervenues pour moi. Je ne veux point donner une importance considérable au fait que j’ai pu passer pour un Mahométan et un médecin turc ; il s’agissait seulement là de tromper la grande masse du peuple ; car la partie intelligente s’aperçut bientôt que j’étais Européen et Chrétien. Sans aucun doute, mon compagnon Hadj Ali Boutaleb a été pour moi d’une utilité essentielle, en sachant se donner l’auréole d’un grand chérif ; sa parenté avec le défunt émir Abd el-Kader, ainsi que sa connaissance des idées et des habitudes musulmanes, ont également contribué à nous faire échapper aux dangers contre lesquels s’étaient brisés tous mes devanciers. Une autre circonstance me fut certainement utile. Les habitants du nord de l’Afrique connaissent très bien les projets d’expansion des Français, ainsi que le goût naturel des Anglais pour les annexions : le fait, rapidement connu, que je n’appartenais à aucune de ces nations, a contribué à l’accueil qui m’a été réservé par les diverses personnalités dirigeantes. On attribuait à mon voyage moins d’importance politique qu’il n’est ordinaire pour les Européens, et l’on me considérait souvent comme un voyageur inoffensif et curieux de s’instruire. En outre, la simplicité de mon attirail, auquel j’étais condamné par le manque de ressources, me fut certainement utile pour atteindre mon but[25]: l’attitude aussipeu prétentieuse que possible du voyageur envers les indigènes contribue certainement à assurer son succès. Je n’ai eu aucune occasion, et tout naturellement je l’ai encore moins cherchée, de faire usage de mes armes, quoique bien souvent j’aie pu entendre unkelb el-kafiru(chien d’infidèle). On doit laisser passer ces insultes sans y prêter attention, car il serait certainement mal à propos de saisir immédiatement son revolver.

Peut-être enfin mon voyage a-t-il contribué à rendre plus facile l’accès de Timbouctou, surtout en partant du Sénégal, et à combler les vides, encore nombreux, dans nos connaissances relatives à ces pays.

Un fait caractéristique pour notre époque est que les voyages ayant un but purement scientifique deviennent toujours plus rares, et que presque toutes les nouvelles entreprises de ce genre ont un fond politique ou pratique. Les voyages des Allemands conservent en général le premier caractère, tandis que ceux des Français, des Anglais et récemment des Italiens et des Espagnols sont surtout de nature politique. Certes il serait tout à fait superflu de rappeler que mon voyage avait un but exclusivement scientifique, si, bientôt après mon retour en France, des voix ne s’étaient élevées pour me désigner, même dans les journaux, comme unéclaireur d’une grande armée prussienne[26], en signalant l’entrée de soldats allemands en Algérie et en me mettant même en corrélation avec les derniers soulèvements qui s’y sont produits ! Mon compagnon Hadj Ali n’a pu lui-même serefuser le plaisir de faire remarquer, devant la Société de Géographie de Constantine, combien toute mon ambition avait été de m’informer des choses militaires dans les pays traversés, et cette assertion ridicule a suffi pour que les chauvins français fissent remarquer de nouveau les dangers de mon entreprise pour la France !

L’accueil extrêmement gracieux que j’ai partout reçu à mon retour chez les Français, aussi bien au Sénégal que dans leur mère patrie, est en contradiction complète avec ce que je viens de citer, et je puis admettre sûrement que l’absurdité de ces attaques a été reconnue par la partie intelligente et libre de préjugés de ce peuple, qui m’est d’ailleurs si sympathique.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.


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