D'ailleurs, en ce temps léthargique,Sans gaieté comme sans remords,Le seul rire encore logiqueEst celui des têtes de morts.PAUL VERLAINE.
La cloche d'arrivée me réveilla. Nous étions dans le port de Saint-Malo. C'était sur les onze heures, à peu près; il faisait beau soleil. Je pris ma canne et ma valise, je sautai sur le pont, et, avec le flot des voyageurs, je me précipitai sur la jetée, les bottes maculées par l'écume des mers.
Ma première action, en touchant le sol de mon illustre patrie, fut d'entrer dans ce café d'où le regard embrasse toute la rade, et, au loin, le tombeau d'un ancien ministre de Charles X, le vicomte de Châteaubriand,—dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages ont, paraît-il, été remarqués. Je demandai ma dose d'absinthe habituelle, énorme d'ailleurs; puis, me laissant tomber assis, je saisis avec une distraction nostalgique le premier journal qui me vint crier sous les doigts.
C'était une feuille locale:—une gazette salie, oubliée, déchirée, d'une date déjà ancienne. Elle traînait là,—près de moi,—sur la banquette rouge. Et, maintenant, que j'y songe, il me revient, distinctement, que le garçon voulut me l'arracher des mains pour m'en donner une autre plus récente,—et que je lui résistai par le mouvement machinal de tout homme auquel on veut prendre ce qu'il tient.
En parcourant le journal, mes regards s'arrêtèrent sur un entrefilet situé entre un nouveau cas d'empiètement du parti clérical, —judicieusement signalé par le gazetier,—et une recette infaillible contre les maux d'oreilles les plus invétérés, recette que préconisait quelque empirique de passage.
Voici l'entrefilet:
«L'Académie des Sciences de Paris vient de constater l'authenticité d'un fait des plus surprenants. Il serait avéré, désormais, que les animaux destinés à notre nourriture, tels que moutons, boeufs, agneaux, chevaux et chats, conservent dans leurs yeux, après le coup de masse ou de coutelas du boucher, l'empreinte des objets qui se sont trouvés sous leur dernier regard. C'est une vraiephotographie,de pavés, d'étals, de gouttières, de figures vagues, parmi lesquelles se distingue presque toujours celle de l'homme qui a frappé. Le phénomène dure jusqu'à décomposition.
«Comme on le voit, l'Ignorance va s'amoindrissant; cette découverte figurera noblement parmi ses compagnes au catalogue déjà sérieux de ce siècle de lumières.»
Que je connusse antérieurement ce fait jusque dans ses particularités appliquées récemment à la police de l'Amérique du Nord—et aupuffde la même contrée,—c'est là ce qui, je l'espère, ne saurait laisser l'ombre d'un doute dans l'esprit du Lecteur. Mais ce qui me frappa, ce fut un phénomènepersonnelqui se produisit, alors, en moi, à cette lecture; savoir un certain caractèred'à-propossous lequel le fait m'apparut en ce moment—et ainsi accommodé par quelque misérable loustic de province.
Cette dépravation sensorielle pouvait tenir de la fatigue nerveuse, morale et physique, due à mon voyage: je me laissai donc aller à l'examen de moi-même:—puis, machinalement, je relevai les yeux … et la direction de mon regard tomba sur un homme debout contre un mât de misaine, les bras croisés, à deux cents brasses de moi: je reconnus le noble lieutenant.
Nos yeux se rencontrèrent à l'unisson, et nous détournâmes spontanément la vue l'un de l'autre, comme avec malaise. Pourquoi?… Ni lui ni moi ne le saurons jamais.
Pour couper court aux pensées ternes qui commençaient à monter en mon esprit, je me levai en sursaut, j'avalai l'absinthe d'un trait; puis, tournant les talons à la guinguette, je me mis à arpenter vivement le chemin des faubourgs maritimes où habitaient les époux Lenoir,—chemin quasi perdu et désert à cette heure de la journée.
Le soleil me brûlait: je m'arrêtai, de temps à autre, pour essuyer mon front et pour jeter autour de moi un coup d'oeil inquiet.
Beaux yeux de mon enfant, arcanes adorés,Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiquesOù, derrière l'amas des ombres léthargiques,Scintillent vaguement des trésors ignorés.CHARLES BAUDELAIRE,Spleen et Idéal.
Une demi-heure après, j'étais devant une maison de campagne isolée, l'habitation du bon docteur Césaire, mon meilleur ami. Je dis le «docteur» par façon de parler: car Lenoir était, au fond, un âne bâté, un oison bridé en personne naturelle, s'il en fût un sous le Soleil!—J'agitai donc la cloche: un domestique des plus âgés vint m'ouvrir, escorté d'un énorme basset à poils roux, qui devait joindre, dans la maison, les fonctions de chien de garde à celle d'étrangleur de messieurs les rats.
Le domestique m'introduisit dans la salle à manger, me pria d'attendre et sortit.
C'était une salle ordinaire de rez-de-chaussée. Par la fenêtre, ouverte sur le jardin, entrait une fraîche odeur d'arbres. Portrait d'aïeule sur la muraille; lampe et son abat-jour sur la grande table recouverte d'un tapis. Sur la cheminée, une glace profonde et limpide, en son cadre de chêne sculpté, reflétait le vieux Saxe de la pendule et d'anciens candélabres.—Et cette salle était pénétrée d'une quiétude provinciale, d'un calme d'isolement. J'étais resté debout, mon chapeau et ma canne d'une main, ma valise de l'autre. Je savourai l'ensemble de cette fraîcheur silencieuse, pleine d'échos.
Puis, faisant demi-tour sur moi-même:
—Voilà des heureux! pensai-je.
Ce mouvement m'avait amené devant la glace; j'y vis la porte s'ouvrir sans bruit, derrière moi, et donner passage à un être dont l'aspect me causa quelque saisissement.
C'était une femme enveloppée d'une robe de chambre de velours vert, à glands grenat; deux longues boucles de cheveux châtains tombaient, à la Sévigné[3], sur sa poitrine; elle avait sur les yeux une paire de lunettes d'or, dont les énormes verres bleuâtres,—ronds comme des écus de six livres,—cachaient presque ses sourcils et le haut de ses pommettes pâles. Elle venait, montrant ses dents avec un sourire intentionnel et des airs d'apparition. Je l'ai dit et je le redis encore: sa vue, à l'improviste, me remplit de saisissement.
[Note 3: Inutile de rappeler, n'est-il pas vrai? que nous ne répondons pas desfaçons de voir, même physiques, du Docteur. Il a ses appréciationsà lui, que nous n'avons à nous permettre de rectifier en rien,—supposé qu'il y ait lieu, dans ses dires, de «rectifier» quoi que ce soit.]
—C'est donc vous, monsieur le voyageur! me dit Claire Lenoir d'une voix mordante et vibrante comme le son de l'argent. Nous sommes allés vous attendre, hier au soir, sur la jetée! Posez cela, et buvez bien vite un verre de ce vieux madère; Césaire va descendre dans un instant.
Une fois mes ustensiles posés dans un coin, à la hâte, je lui pris les mains:
—Vous! murmurai-je;—est-ce possible?…
La jeune femme me toisa comme très surprise.
—Sans doute, me dit-elle, sans aucun doute! Et d'où vient tant d'étonnement, mon très cher monsieur? Je ne me savais pas changée à ce point!—Ah! s'écria-t-elle, tout à coup, en riant aux éclats, j'y suis! Ce sont mes lunettes!… C'est vrai! vous ne m'avez pas revue depuis le jour… Hélas! mon ami, je me suis résignée à les porter, à mon âge, dans l'espérance d'une prolongation de la lumière!… Voyez! voyez!
Et, soulevant de ses deux mains les grandes besicles, elle me laissa considérer sesYeux.
Ils étaient d'un éclat si vitreux, si interne, que le regard avait le froid de la pierre; ils faisaient mal. C'étaient deux aigue-marines.
—Baissez! lui dis-je vivement; un coup d'air trop subit serait dangereux.
Les grands cils retombèrent sur les prunelles.
—Je ne sais ce qu'ont mes yeux, dit-elle en m'obéissant; mais je juge, aux clignements des paupières, que c'est autant dans l'intérêt des autres que dans le mien, que je dois porter ces lunettes épaisses.
Il y eut un silence.
Je compris que le moment était venu de glisser un madrigal, la situation me paraissant même l'exiger impérieusement! Mais, au moment où j'ouvrais la bouche pour placer une comparaison avec les astres les plus énormes de la voûte céleste (aimés des anges nocturnes), un autre personnage apparut derrière la porte vitrée: c'était Lenoir.
Aussitôt qu'il m'eut reconnu, ses sourcils élevés et disparates se défroncèrent, il entra comme un boulet de quarante-huit, se précipita dans mes bras sans dire un mot, avec une franche expansion qui faillit me renverser.
Il m'étouffait.
—Me voilà! lui dis-je, et je vois avec une joie véritable, mon cher Lenoir, que vous n'avez pas souffert des années? Toujours fort et vigoureux! ajoutai-je en souriant et en me palpant pour m'assurer si je n'avais pas quelque chose de cassé dans mon armature.
Il appela les domestiques, en s'essoufflant, pendant que sa femme me remplissait un verre de madère; il fit monter mes effets dans la chambre qui m'était destinée. Après quoi, nous passâmes au salon et nous nous mîmes à causer.
Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants!LECONTE DE LISLE.
L'ameublement, les rideaux et les tapisseries de ce petit salon étaient d'un rouge sombre: des vases d'albâtre sur la cheminée. Dans l'ombre, une toile dans le style des élèves de Rembrandt; de mauvais dahlias violets dans une coupe, sur le piano. Un petit vaisseau de guerre (oeuvre des loisirs de mon ami), avec ses gréements et ses canons, était suspendu au plafond en guise de lustre. La fenêtre était ouverte, donnant sur le ponant et sur la mer.
Enfoui dans le canapé, entre Césaire et sa femme, je racontai, rapidement et à grands traits, mes voyages dans les cinq parties du monde, mes explorations au sommet des montagnes et dans les entrailles de la terre, depuis le sommet de l'Illimani jusque dans les profondeurs des mines de Poullaouën; je parlai des djeysers ou volcans de boue de l'Islande,—du crâne pointu des Séminoles,—des rites de Jaggernaut,—des supplices chinois, dont la simple nomenclature emplirait un dictionnaire de la capacité de nos Bottin,—des sectes de sorciers qui dansent en Afrique avec des bâtons de soufre enflammé sous les aisselles,—du passeport tatoué sur mon dos que m'avait donné, en signe d'affection, Zouézoué-Anandézoué-Rakartapakoué-Boué-Anazenopati-Abdoulrakam-Penanntogômo V, roi des îles Honolulu et Moo-Loo-Loo,—des arbres indiens sur chaque feuille desquels est inscrite quelque pensée de Bouddha, du culte du serpent chez les cannibales de la Terre de Feu,—(serpent qui se contente de mordre l'ombre humaine sur le sable, au soleil,—pour faire mourir), des sucs de la ciguë crucifère du pôle austral, dont l'infusion donne toujours le même genre d'hallucinations et qui contient les reflets du monde antédiluvien;—de la religion du Canada, qui consiste à croire que l'univers a été créé par un grand lièvre;—des niams-niams ou hommes qui portent une queue de chimpanzé et qui se classent avant le gorille et au-dessous du nègre Caffre, dans l'échelle apparente des créatures, (ainsi que je le constate dans mon traité intitulé:Du Têtard),—du grand lama thibétain, dont le visage royal est toujours voilé depuis la naissance jusqu'à sa mort inclusivement,—du chef de tribu zélandais Ko-li-Ki (Roi des Rois), qui ne vit qu'en prélevant sur ses sujets (lorsqu'il passe à travers les huttes) de grands morceaux de chair, enlevés d'un coup de mâchoire, aux endroits friands;—je parlai des grands arbres, des flots, des rochers et des aventures lointaines. Je tins le dé; je renvoyai la balle; j'agitai les grelots de la plaisanterie;—je racontai avec aplomb toutes ces fadeurs;—je parlai de ceci, de cela, de droite et de gauche, à tort et à travers, pensant, qu'après tout, c'était assez bon pour eux.—Bref, je fus charmant!
Ils avaient l'air stupéfait l'un et l'autre, et me considéraient comme s'ils ne m'eussent pas reconnu. J'avais pitié de ces provinciaux: de vraisécoute s'il pleut!.
Et puis, s'il faut tout dire, j'étais de fort mauvaise humeur contre Lenoir, parce qu'il m'avait serré avectropde tendresse entre ses bras musculeux: je n'aime pas les expansions grossières.
Le soir vint; les rayons du soleil couchant nous éclairèrent tous trois d'une lueur sinistre, au fond du salon rouge.
Pendant un moment de profond recueillement, le vieux domestique entr'ouvrit discrètement la porte et laissa tomber ces mots:
—Madame est servie.
On se leva. Je tendis le jarret, je fis la bouche en coeur, j'arrondis le bras et l'offris à Mme Lenoir, qui daigna s'y appuyer.
Césaire nous suivait, pensif, en pinçant, du bout de son pouce et de son index, son nez où il avait expédié une prise, à la dérobée. Son attitude méditative ne m'échappait pas, bien qu'il fût derrière moi, parce que, comme tous les gens de tact, j'ai deux yeux derrière la tête.
On apporta des candélabres allumés dont l'éclat se reflétait sur les verres, la nappe et les cristaux.
Nous nous assîmes; nous déployâmes nos serviettes, avec une certaine solennité silencieuse due à l'atmosphère de ma conversation, et, après le premier verre de bordeaux, nous eûmes un sourire général.
Un dîner bien caqueté.Mme DE SÉVIGNÉ.
A table, Claire parla musique avec une science que, vraisemblablement, je ne pouvais attendre d'une malheureuse femme.
Elle mentionna certain maître allemand, dont j'ai oublié le nom—et l'époque; «Génie miraculeux!» disait-elle, «mais seulement accessible aux intelligences initiées, aux humains complets. Ses oeuvres traitent de légendes brabançonnes—d'un bâtiment posthume,—d'un virtuose guerroyeur enlevé par Celle qu'on révère à Paphos,—d'un nommé Tout-fou,—d'un Fatras mythologique en quatre séances, etc., etc.: ces dernières compositions paraissaient remplir Mme Lenoir d'une admiration inexplicable. Je me remémore très bien qu'elle nous parla d'un certain «crescendoenré» où resplendissait (disait-elle en son enthousiasme d'enfant) le «terrible HOSANNAH».
Elle spécifia, de plus, on ne sait quelChant de Pèlerins, «dont la profonde lassitude avait quelque chose d'éternel!» Ce chant la captivait jusqu'à la divagation.—A l'en croire, «il était, d'abord, étouffé sous les enlacements de rires aphrodisiaques, poussés par des syrènes moqueuses, apparues sous la lune, dans les roseaux.» Les circonstances se passaient «près d'une montagne enchantée». Cela signifiait, tout bonnement, que les instigations câlines de nos passions obscurcissent parfois en nous, pèlerins de la terre, le souvenir de la patrie céleste:—pensée que jamais croque-notes n'est capable d'avoir,—on en conviendra,—(si puérile qu'elle soit, d'ailleurs!)—«Mais» ajoutait Mme Lenoir, «la mystique fanfare finissait par éclater et dominer triomphalement: une option réfléchie et décisive reprenait, dans la lumière du soir, l'hymne de gloire et de martyre, et précipitait la fuite desombres, comme une authentique mission d'Espérance!»
A cet énoncé, je sentis le fou rire me monter à la gorge. Il était évident que Mme Lenoir, abusant des privilèges de son sexe frivole, voulait se divertir à mes dépens. Je jugeai opportun de m'y prêter de bonne grâce et l'éloge de cet intrigant défraya le babil des deux premiers services.
Ensuite elle s'aventura dans la littérature: là, j'étais mieux sur mon terrain.
Aux îles Chinchas,—(si justement estimées pour leur engrais fameux),—pendant une maladie qu'il est inutile de nommer, j'avais pris quelques tomes pour combattre les ennuis nocturnes.
C'étaient deux ou trois ouvrages d'un écrivain prodigieux et qui avait gagné déjà son pesant d'or avec ses livres:—ce qui est, pour moi, comme pour les gens incapables de se repaître de mots, la meilleure des recommandations.
C'est la plume, à coup sûr, la plus féconde de notre beau pays, et, dans les cinq parties du monde, les notabilités des deux sexes se disputent ses produits, quels qu'ils soient.
J'ai oublié son nom: mais le genre de son talent (auquel s'efforcent en vain d'atteindre tous ses confrères), consiste àgazer, adroitement, les situations les plus scabreuses!… A frapper l'imagination du lecteur par un enchaînement de péripéties émouvantes—et logiques!—où les personnages en relief (quoique appartenant aux bas-fonds de la société), élèvent le coeur, nourrissent l'esprit et calment les consciences les plus inutilement scrupuleuses.
Ses héros intéressent principalement en ce qu'ils ne meurent aurectoque pour ressusciter auverso. Sur ces pages, que l'oeil parcourt fiévreusement, se projettent à la fois les ombres vénérables d'Orphée, d'Homère, de Virgile et de Dante,—sinon de Chapelain, lui-même,—et, pour me résumer, cet homme, ce moraliste, représente, d'ores et déjà,la pure expression de l'Art moderne dans sa Renaissance et sa Maturité. Aussi est-il goûté de tous. Et moi-même, depuis cette époque d'exil aux îles Chinchas, j'avais hâte de venir poser un pied furtif et incertain sur la terre de France pour m'adonner tout entier à la lecture de ses nouveaux recueils, les feuilles publiques encombrées par son génie ne m'offrant, çà et là, que quelques bribes chues de sa forte plume autorisée.
J'avais pris, également,—(j'allais oublier de le dire)—deux ou trois volumes d'un ancien député français, ex-pair de France,—si je dois en croire ce que m'affirma, très étourdiment, le capitaine,—et les ouvrages d'un conteur américain édité à Richmond, dans la Caroline du Sud.
Je dois l'avouer: la prose du romancier sans second, du Moraliste des îles Chinchas, m'avait, vraiment, rafraîchi le coeur. Ses personnages, solides comme du bois, m'avaient rempli d'intérêt,—souventefois d'émotion,—notamment l'un d'eux, nommé, je crois, Rocambole. Je ne lui ferai qu'un reproche et encore avec la réserve de l'humilité: c'est d'être quelquefois, peut-être, un peu—métaphysique… un peu—comment dirais-je?—un peu trop abstrait…—enfin,—pour dire quelque chose,—un peu tropdans les nuages, comme le sont, malheureusement, tous les poètes.
—Ah! quand viendra-t-il donc un écrivain qui nous dira des choses vraies!—des choses qui arrivent!—des choses que tout le monde sait par coeur! qui courent, ont couru et courront éternellement les rues! des choses SÉRIEUSES, enfin! Celui-là sera digne d'être estimé du Public, puisqu'il sera la Plume-publique.
Quant à l'ancien député, ses «vers», suivant son étonnante expression, m'avaient échauffé la bile. C'était (autant que je puis m'en souvenir) une sorte de pot-pourri de légendes sans suite, et, comme on dit, sans rime ni raison. Il était question, là-dedans, de Mahomet, d'Adam et d'Ève, du Sultan, des régiments de la Suisse et des chevaliers errants: c'était, enfin, le capharnaüm le plus chaotique dont cerveau brûlé ait jamais conçu l'extravagance.
Quelques bons mots, ça et là,—quelques appréciations justes, ne le rendaient, à mes yeux, que plus dangereux pour les esprits faibles. Je ne conçois pas qu'on ait nommé député un pareil individu: ce recueil m'avait donné là, vraiment, une piteuse idée de notre belle langue française.
Parlerai-je de l'Américain?… Celui-là m'avait paru, le gaillard, posséder quelques teintures de rhétorique!… Mais une chose qui m'a frappé c'est letitrede ses oeuvres. Il les appelait, avec une certaine suffisance: «Histoires sans pareilles!» «Contes extraordinaires!…» etc.—J'ai lu toutes ces histoires et je me suis vainement demandé ce qu'il voyait d'extraordinaire dans tout ce qu'il racontait. C'était, en bonne conscience, le dernier mot du banal,—présenté, il est vrai, à la bourgeoise,—mais du banal; et il m'endormit, maintes fois, délicieusement. J'en avais conclu que le titre avait été choisi par l'éditeur pour piquer la curiosité du vulgaire.
Claire Lenoir rougit beaucoup au nom du Moraliste des îles Chinchas, et m'avoua, toute confuse, qu'elle en entendait parler pour la première fois.
A cette naïve confidence, je l'enveloppai, naturellement, d'un regard oblique et presque vipérin, n'en croyant pas mes oreilles: pour une femme versée dans l'étude des Lettres et dans les questions abstruses de la philosophie, c'était là une triste réponse, on en conviendra!—Que lisait-elle donc?… pensai-je. A quoi songeait cette petite tête évaporée?
Néanmoins, sa franchise toute provinciale lui gagna mon indulgence, et point ne voulus abuser de la supériorité de mes connaissances vis-à-vis de ma charmante hôtesse.
Je me bornai donc à deviser du député et du conteur américain—(dont il est inexplicable que les noms m'échappent!…)—J'en devisai, dis-je, dans les termes d'appréciation sus-énoncés.
Mme Lenoir parut m'écouter avec la plus grande attention pendant quelque temps; elle avait l'air d'ignorer totalement de qui je voulais parler. Mais lorsque j'eus précisé lesujet—(qui me revint fort à propos)—de quelques-unes des «légendes» du député et letitrede quelques-uns des «contes sans pareils» dus au bourgeois de la Caroline du Sud, elle tressaillit comme si elle se fût réveillée en sursaut et sa physionomie prit une expression très singulière!—je puis l'affirmer!… par les démons!—indéfinissable!… c'est le mot.
Elle fixa, d'abord, sur moi ses aigue-marines à l'abri de ses lunettes, et demeura comme saisie d'une vague stupeur. Puis, s'emparant de la carafe, elle remplit son verre, but une gorgée d'eau pure, reposa le verre devant son assiette, et, tout à coup, sans motif, elle jeta un éclat de rire musical et saccadé pendant que je la considérais avec une pitié soupçonneuse, en m'interrogeant, moi-même, sur ses facultés mentales.
Elle reprit bientôt des dehors plus décents et je l'entendis murmurer très bas, car j'ai l'oreille fine:
—Pourquoi rire? Il est écrit: «Les morts ne vous loueront pas.»
Je ne sus, littéralement, que penser: je regardai Césaire: il ne sonnait mot et dévorait un râble aux tomates en roulant des yeux noyés dans l'extase.
—Oui, c'est la mystérieuse Loi!… continuait la jeune femme, si bas que je l'entendais à peine,—il est des êtres ainsi constitués que, même au milieu des flots de lumière, ils ne peuvent cesser d'être obscurs. Ce sont les âmes épaisses et profanatrices, vêtues de hasard et d'apparences, et qui passent, murées, dans le sépulcre de leurs sens mortels.
Je la blâmai, dans mon coeur, de cette épigramme évidemment à l'adresse de son mari, mais je ne voulus point, par bon goût, paraître l'avoir entendue.
—Ha! ha!… voyez-vous, chère madame Lenoir, m'écriai-je,—je suis tout rond, moi!
—Il est d'autres êtres, continua-t-elle avec douceur, qui connaissent les chemins de la vie et sont curieux des sentiers de la mort. Ceux-là, pour qui doit venir le règne de l'Esprit, dédaignent les années, étant possesseurs de l'Éternel. Au fond de leurs yeux sacrés veille une lueur plus précieuse que des millions d'univers sensibles, comme le nôtre, depuis notre équateur jusqu'à Neptune.—Et le monde, en son obéissance inconsciente aux Lois de Dieu, n'a fait que se rendre justice à lui-même et se vouer à la MORT, le jour où il s'est écrié: «Malheur à ceux qui rêvent!»
Et elle murmura le mot (insensé, à tous égards), de Lactance, en sonDe morte persecutorum,—si bas, si bas! que je le devinai plutôt que je ne l'entendis, cette fois:
—«Pulcher hymnus Dei homo immortalis!…»
Elle s'accouda, le menton dans la paume de sa belle main, comme oubliant notre présence.
Le compliment était sans doute exagéré: je suis loin d'être une aussi belle âme qu'elle voulait bien le donner à entendre: je me versai donc un ample coup de château-margaux, retour de l'Inde, et, à vrai dire, je me sentis un peu de compassion pour ce futile galimatias.
—Chère madame, répliquai-je galamment, j'ai toujours partagé les sentiments que vous venez d'émettre, envers ceux qui m'en ont semblé dignes,—et il est même dans mon tempérament de rendre service, d'une façon presqueinconscientecomme vous dites, aux bonnes natures que je rencontre sur mon chemin.
—Ah! vraiment, docteur? dit-elle.
—Oui, répondis-je, vraiment!—Et, tenez, il m'est arrivé, parfois, de lier connaissance avec des jeunes gens qui s'en allaient, à travers la vie, pleins d'enthousiasmes, le rire, le franc-rire aux lèvres, l'expansion et la joie dans le coeur!… Ah! ces poètes! ces doux enfants!… quel service j'ai su leur rendre!
Je m'arrêtai un instant pour savourer ces souvenirs.
—Eh bien? murmura Claire en me regardant.
—Eh bien, ajoutai-je d'un ton paterne, je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai constaté que, dans ma fréquentation,ils perdirent insensiblement l'habitude du rire—et même du sourire.
Il me sembla, comme j'achevais cette phrase, que Claire avait eu le frisson,—ce frisson nerveux, indice de santé après les repas,—et que le vulgaire stupide appelle «la petite mort».
Lenoir interrompit un instant ses travaux, releva la tête, et avec un sérieux bizarre, me regarda; puis, sans mot dire, il se replongea dans le dîner.
—Enfin, chère madame Lenoir, repris-je, pour conclure, j'ai toujours aimé les bons auteurs,—et aussi vrai que le bourrelet des enfants modernes n'est autre chose que la tiare atrophiée de Melchissédech,—aussi vrai le Moraliste des îles Chinchas est de ceux-là!
Claire baissa la tête en silence: elle était battue. Je compris que son ignorance l'accablait. Je me délectai innocemment de sa rougeur, mais ne voulant pas pousser la leçon plus loin, je me retournai vers Césaire pour traiter de choses plus sérieuses que les «Belles-Lettres» et que la «Musique».
Dans les dîners d'hommes, il y a unetendance à parler de l'immortalité del'âme au dessert.E. et J. DE GONCOURT.
Toutefois, comme l'intellect de Césaire,—et même toutes les facultés de son âme,—me paraissaient, pour le moment, absorbées par un plat de paupiettes, son mets favori, et que la sensation du goût, primant provisoirement les autres, devait, à coup sûr, étouffer en lui, (présumai-je en le regardant), toute notion de justice divine et humaine, je jugeai prudent de laisser, comme on dit, passer l'orage—et même de me régler de mon mieux sur le stoïcisme exemplaire de sa conduite.
En conséquence, je songeai vivement qu'il était à propos de donner du jeu à l'héroïque appareil de muscles masséters et crotaphytes, dont la Nature, en mère prévoyante, m'a départi la propriété. L'instant d'après, nos deux paires de mâchoires, se sentant dans le vrai, luttaient, sans bruit, de rapidité, d'adresse et de vigueur, et joignaient la ruse au discernement.
Claire, tout à coup, au milieu du silence intelligent qui régnait sur nos fronts éperdus, se plaignit de la trop vive lumière des candélabres.
Ce fut donc aux discrètes lueurs de la lampe que Césaire, s'estimant repu, se renversa, classique, sur le dossier de son fauteuil, et, dodelinant de la tête, posa bruyamment ses deux mains sur la table où le domestique venait de placer le café et la liqueur.—Il roula, sous des sourcils relevés, des yeux effarés et satisfaits, et regarda Mme Lenoir et moi comme dans une hébétude. Puis il savoura l'arôme d'une première lampée de la fève de Moka, posa sa tasse, tourna ses pouces, et, les regards au ciel, laissa tomber ce mot d'une voix grasse, gutturale et enrouée par la nourriture:
—Parfait!!
Sa bouche, fendue comme un bonnet de police, essaya d'ébaucher un sourire.
Il entama donc, sur-le-champ, une discussion «philosophique».
La thèse choisie par l'excellent amphitryon n'était pas autre que celle-ci:
—«Sommes-nous appelés à de nouvelles chaînes d'existences ou cette vie est-elle définitive? La somme de nos actions et de nos pensées constitue-t-elle un nouvel être intérieur soluble dans la Mort?» En d'autres termes: «Notre chétif quotient mérite-t-il immédiatement, après dissolution de l'organisme, après désagrégation de la forme actuelle, les honneurs de l'Immodifiable?»
Je laisse à penser au Lecteur l'effet que ce programme, à confondre les aliénés dans les hospices, dut produire sur moi. Mais Césaire, imperturbable, se recueillit, et je vis avec effroi qu'il s'apprêtait fort tranquillement à étaler, avec la plus grande complaisance du monde, toutes les superstitions dont il s'était infecté l'esprit.
Car—il faut bien, à présent, que je le dise! il est temps d'en prévenir le Lecteur!—c'était un hanteur d'endroits solitaires, un homme à systèmes sombres et à tempérament vindicatif. Il avait quelque chose d'égaré, de rudimentaire, dans les traits fondamentaux. Il prétendait, en riant sous son nez de Canaque, qu'il y avait en lui duvampire velu. Ses plaisanteries infatuées roulaient le plus souvent sur l'anthropophagie. Le tout semblait se fondre dans une bourgeoiserie bonasse,—mais lorsqu'il s'évertuait sur son thème favori:—«La forme que peut prendre le fluide nerveux d'un défunt, le pouvoir physique et temporaire des mânes sur les vivants»—ses yeux brillaient de flammes superstitieuses!—Ce sauvage parlait avec terreur du grand-Diable des enfers, et il eût fini par inquiéter et rendre malades des tempéraments moins affermis que le mien, grâce à son éloquence bizarre et opiniâtre.
Je l'ai vu me tenir jusqu'au matin sur certaine relation d'un capitaine de vaisseau russe, prisonnier des insulaires de l'Archipel de la Sonde—récit horrificque!—et sa figure prenait une expression que je n'eusse pas trouvée déplacée chez ces mêmes naturels.—Sa nature véritable, interne, devait être d'uneférocitécompassée, défalcation faite de son degré de civilisation.
Quant à ce qu'il appelait ses idées «théologiques», elles étaient pour moi la source la plus ample et la plus hilare de quolibets possible,—quolibets tout intérieurs, bien entendu,—car, fidèle aux prescriptions des excellents auteurs que j'ai eu l'honneur de citer au début de ce Memorandum, il n'entre pas dans mes idées de blâmer les gens ouvertement. Lenoir ne se doutait donc pas, lorsque j'approuvais, tout haut et avec un doux sourire, ses somnolentes et fadasses théories, qu'in pettoje nourrissais contre elles une haine basse, dédaigneuse, aveugle et presque sanguinaire!… C'était même (hé! hé! hé!) un peu pour cela que je l'avais marié sans pitié, autrefois! Car j'ai toujours un motif pour faire ce que je fais, moi! et,—comme le Jupiter d'Eschyle,—seul je connais ma pensée.
Or, c'était vers cette année, qu'au dire de ceux qui l'ont fréquenté, la foi dans les doctrines de la Magie, du Spiritisme et du Magnétisme et, surtout, de l'Hypnotisme, avait atteint son maximum d'intensité chez mon pauvre ami. Les suggestions qu'il prétendait pouvoir inculquer aux passants étaient capables d'alarmer et de jeter dans l'épouvante. Il soutenait avec aplomb des théories à faire venir la chair de poule, dans toute la monstruosité de l'expression.
Il faisait ses délices d'Eliphas Lévi, de Raymond-Lulle, de Mesmer et de Guillaume Postel, le doux moine de la Magie noire. Il me citait l'abbé astrologue Trithème, R.C. Il ne jurait que par Auréole Théophraste Bombaste, dit le «divin Paracelse». Gaffarel et le populaire Swédenborg le ravissaient jusqu'au délire, et il prétendait que l'Enfer d'épuration, analysé par Reynaud, étaitplusque rationnel.
Les modernes, Mirville, Crookes, Kardek, le plongeaient dans de profondes rêveries. Il croyait auxRessuscitésd'Irlande, aux vampires valaques, au mauvais oeil; il me citait des passages tirés du cinquième volume de la mystique de Görres, à l'appui de ses propositions.
Ce qu'il y avait de plus abracadabrant, c'est que Lenoir était unHégélien enragé et très entendu: comment arrangeait-il cela?
—Mais allez donc trouver un atome de bon sens dans les contradictions des gens qui sont assez sots pour «penser!» Alors qu'il est démontré que cela ne peut mener à rien, puisqu'on ne se convainc jamais soi-même!
Quant au Magnétisme, aux expériences très curieuses de Dupotet et de Regazzoni, il y attachait une confiance sans bornes. Cette fois, je n'étais pas très éloigné de partager quelques-unes de ses opinions, mais dans un sens plus rassis et plus éclairé, bien entendu.
Le vieux scélérat croyait fermement, lui, aux coups frappés sur quelqu'un à distance,—aux passions brusquement excitées par la seule volonté du magnétiseur,—aux richesses artificielles,—aux douleurs d'un enfantement factice,—aux fleurs empoisonnées par le regard,—enfin aux signes de l'Esotérisme sacerdotal formulant la réprobation.
Il avait, dans sa chambre, le Pentagramme d'or vierge et les attributs propices aux évocations noires et aux pactes. Il concevait le bouc baphométique, emblème prêté, comme on sait, aux anciens Templiers; il commentait couramment les clavicules de Salomon et il croyait au corps sidéral enfermé en un chacun. Et, à l'appui de ces balivernes, il me citait, avec un sang-froid de Groënlandais, des textes qui—chose assez surprenante—paraissaient d'abord les plus rationnels, les plus logiques, les plus scientifiques et les plus irréfutables,—mais qui, évidemment, ne pouvaient être, au fond, qu'un mauvais jeu d'esprit, fruit de l'ignorance et du charlatanisme.
Tel était le bon docteur; et il venait de poser la question—si toutefois c'est même une question—que j'ai mentionnée.
Elle donna lieu, comme on va le voir, à une discussion des plus étranges et qu'il est indispensable de relater, pour l'intelligence des événements plus étranges encore qui la suivirent.
La Philosophie commande et n'obéit pas.ARISTOTE.
Nous allumâmes des cigares et passâmes au salon.
Pour que l'on pût mieux jouir de la vue des flots qui brillaient, au loin, par la croisée ouverte, Claire baissa l'abat-jour de la lampe.
Le ciel était un noir chaos d'horribles nuages; un croissant de cuivre et quelques étoiles constituaient l'aspect de la nuit: mais l'odeur saine de la mer nous imprégnait les poumons.
—Nous voici au théâtre: on donne, ce soir,La Mer, grand opéra, musique de Dieu, murmura Mme Lenoir.
—Le fait est, répliquai-je en souriant, que, si j'ose m'exprimer ainsi, la houle va faire une basse «divine» à l'harmonie de nos pensées.
Je m'engouffrai dans le canapé: Mme Lenoir s'appuya contre le balcon, à demi tournée vers la vague; le docteur s'installa dans un fauteuil, en face de moi, plongeant des yeux singulièrement clairs et brillants au plus profond des miens, avec une fixité presque gênante.
—Mon ami, lui dis-je, mon seul, mon vieux compagnon d'armes, j'ai besoin, tout d'abord, du secours de vos lumières sur un point de physiologie qui m'intrigue.
—Parlez, Bonhomet, parlez!… murmura Lenoir, évidemment flatté de ce qu'un homme comme moi lui demandait ses «lumières».
—Voici en deux mots: les officiers de santé, qui desservent les hospices de fous, ont-ils songé à doser, dans des mesures approximatives, le degré deréalitéque peuvent avoir les hallucinations de leurs clients?
Par cette question incongrue j'espérais lui faire comprendre le ridicule et le mauvais goût de sa propre question.
—Avant de vous répondre, me dit-il sans s'émouvoir, je serais heureux de connaître ce que vous entendez par ce mot:la Réalité?
—Ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche, répondis-je en souriant de pitié.
—Non,—dit Lenoir; vous savez bien que l'Homme est condamné, par la dérisoire insuffisance de ses organes, à une erreur perpétuelle. Le premier microscope venu suffit pour nous prouver que nos sens nous trompent et quenous ne pouvons pasvoir les choses telles qu'elles sont.—Cette nature nous paraît grandiose et «poétique»?… Mais, s'il nous était donné de la considérer sous son véritable aspect, où tout s'entre-dévore, il est probable que nous frémirions plutôt d'horreur que d'enthousiasme.
—Soit!… m'écriai-je: nous savons cela! Mais le réel, pour nous, est relatif, mon ami: tenons-nous-en à ce que nous voyons.
—Alors, répliqua Lenoir, si le réel est, décidément, ce que l'on voit, je ne m'explique pas bien en quoi les hallucinations d'un fou ne méritent pas le titre de réalités.
Je me sentis acculé: mais je suis de ceux qu'on n'accule pas impunément, car la peur me fait rentrer dans le mur.
—C'est ma foi vrai, mon cher Lenoir!… dis-je après un silence.
J'ajoutai avec hypocrisie, pour briser sur toute métaphysique:
—Le mieux est de se mettre à genoux devant le Créateur, sans chercher à pénétrer l'insoluble mystère des choses.
—Cela dépend, dit Lenoir.
—Comment, cela dépend!…
—Je ne demande pas mieux que de me mettre à genoux devant mon Créateur, mais à la condition que ce soit bien devant Lui que je me mette à genoux et non devant l'idée que je m'en fais. Je ne demande précisément que d'adorer Dieu, mais je ne me soucie pas de m'adorer moi-même sous ce nom, à mon insu. Et il est difficile de m'y reconnaître.
—Mais votre conscience!… m'écriai-je.
—Si ma conscience m'a déjà trompé une fois (comme je viens de m'en apercevoir à propos de mes sens), qui m'affirme qu'elle ne me trompe pas encore ici? Quand je pense Dieu, je projette mon esprit devant moi aussi loin que possible, en le parant de toutes les vertus de ma conscience humaine, que je tâche vainement d'infiniser; mais ce n'est jamais que mon esprit, et non Dieu. Je ne sors pas de moi-même. C'est l'histoire de Narcisse. Je voudrais être sûr que c'est bien Dieu auquel je pense quand je prie!… Voilà tout.
—Sophismes! susurrai-je en souriant. On appelle objectivité, je crois, en langage philosophique, ce ressassé phénomène du cerveau. Mais on ne s'est pas créé tout seul!
—Vous dites?… fit Lenoir de son même ton de professeur qui m'agaçait.
—Enfin, vous ne nierez pas, je l'espère, qu'un Dieu nous a créés?
—Prêtez l'oreille: Dieu?…—Mystère; la Création?… Autre mystère. Dire que Dieu nous a créés, c'est donc affirmer, tout bonnement, que nous sortons du Mystère;—point sur lequel nous sommes parfaitement d'accord, puisque c'est précisément ce mystère (ou, pour parler plus exactement, ce problème) qu'il s'agit d'éclaircir et que vous ne rendez que plus obscur en le personnifiant. Or, tout problème suppose solution. Je ne serais, pas éloigné de croire qu'aujourd'huila solution soit possible.
—Possible!!! Bonté du ciel!… m'écriai-je en joignant les mains:—avec notre pauvre esprit borné?
—Borné à quoi? demanda Claire d'une voix douce. Pouvez-vous penser une limite précise, quand toutes se constituent d'unau-delà?
Une pareille question, sortant de la bouche d'une femme, était faite pour alarmer des gens plus prudes que moi. Je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux.
—Où voyez-vous des «bornes» dans l'Esprit? dit Lenoir. Je suis prêt à prouver, que l'entendement de l'Homme, s'analysant lui-même, doit découvrir, en et par lui seul, lastrictenécessité de sa raison d'être, la LOI qui faitapparaîtreles choses et le principe de toute réalité. Bien entendu, je ne parle qu'au point de vuede ce monde, sous toutes réserves, (s'il en est un autre) de ce que mes sens ne me révèlent pas.
Je l'avoue, je demeurai bouche béante devant la stupide fatuité du docteur.
—Ciel!…—pensai-je;—rien ne peut donc ternir l'hermine de sa sottise! C'est de l'étalage, à cause de sa femme.
—Mais, mon ami, dis-je, un simple chrétien vous demanderait pourquoi l'Humanité aurait attendu jusqu'à vous, six mille ans, avant de connaître la Vérité!… votre vérité!… en supposant que vous l'ayez.
—Je répondrais au chrétien: l'Humanité en a bien attendu quatre mille avant de connaître la vôtre!—La Vérité ne se mesure pas à l'année. Quant àmoi, ne faut-il pasque je sois, avant d'être chrétien? Avant d'être chrétien, il faut que je sois homme. Je suis Homme, d'abord: je fais partie de la série humaine; et quand je m'élève par la pensée jusqu'en l'Esprit humain, je suis le point par où l'idée du Polype-Humanité s'exprime à l'un de ses moments; je cesse d'être un moi particulier; je parle au nom de l'espèce qui se représente en moi.—Hors de l'idée générale, je ne serais qu'un fol ayant l'hallucination du ciel et de la terre, et devisant au hasard, comme les autres, en vue de quelque bas intérêt de la vie «pratique».
Je jugeai que le moment était venu d'amener Lenoir à résipiscence et qu'il fallait l'humilier:
—Laissez-moi seulement vous citer Cabanis!… balbutiai-je.
Et je leur exposai le passage où l'illustre officier de santé relate les exemples de personnes mordues par des animaux enragés: loups, chiens, pourceaux et boeufs:—«Ces personnes, affirme-t-il, se cachaient sous les meubles, aboyaient, hurlaient, grognaient, meuglaient et imitaient, par leurs attitudes, les coutumes et les instincts de l'animal qui les avait mordues.»—Vous comprenez, ajoutai-je, que le plus parfait des génies humains ne doit jamais perdre de vue qu'un tel désastre peut lui échoir, et, devant la seule possibilité de cette humiliation, ce n'est qu'avec une réserve extrême et compassée,—et après mûr examen au point de vue général,—qu'on doit exposer ses opinions personnelles. Pour moi, Kant, Schopenhauer, Fichte et le baron de Schelling ne sont que des personnages infectés d'une sorte devirus rabiquenaturel et qu'on eût dû traiter en conséquence.
Et Hégel, que vous allez me citer, puisque c'est votre maître (ajoutai-je pour humilier Lenoir), ne leur cède en rien sous ce rapport. Quand, d'après la théologie, le Diable, en réponse au:Quis ut Deus?de Michel, poussa son cri: «Non serviam!» (sottise qui fut châtiée par toutes les Vertus célestes, ajoutai-je avec un léger sourire), il nous instruisit à nous défier de toute précipitation enthousiaste.—Et le lycanthrope Nabuchodonosor ne renforça point peu cette leçon symbolique donnée à notre orgueil!—Eh bien! Hégel me fait, l'effet d'être le Nabuchodonosor de la Philosophie, voilà tout!
Et pour achever de troubler le bon docteur, je lui fis étinceler dans les yeux les facettes de mon diamant.
En entendant ce galimatias, Lenoir ouvrait des yeux démesurés, et je jouissais intérieurement de la difficulté qu'il éprouvait à lier le décousu de mes paroles.
—Vous ne prétendez pas inférer, je suppose, murmura-t-il enfin, qu'une maladie quelconque soit notre limite, puisque l'Espèce survit à l'Individu.—Si Cabanis est mordu, l'Esprit-Humain ne relève pas de sa rage: il la constate, l'étudie à titre de phénomène, découvre le remède et passe outre. Que voulez-vous dire?
—Je veux dire, criai-je, que si j'appuie mon pouce sur un lobe du cerveau, si je touche une partie quelconque de la pulpe cérébrale, je paralyse instantanément soit la volonté, soit le discernement, soit la mémoire, soit quelque autre faculté de ce que vous appelez l'âme. D'où je conclus que l'âme n'est qu'une sécrétion du cerveau, un peu de phosphore essentiel, et que l'idéal est une maladie de l'organisme, rien de plus.
Lenoir se mit à rire, tout doucement:
—Alors le problème se réduirait à savoir ce que c'est que le «phosphore» et dequoise «secrètent» le cerveau, le Soleil, le sens d'examen, la réflexion de l'Univers dans la pensée, et d'où vient la nécessité de l'être de ces «sécrétions» plutôt que de leur néant? Je veux bien: du moment qu'il y a question, le reste m'est indifférent. Entre les physiologistes et les métaphysiciens, le dissentiment ne provient que de la diversité des expressions: la science a ses pays et ses langages, comme une Terre.—Mais que croyez-vous dire en affirmant que vous paralysez les «facultés» de l'âme en touchant les lobes d'un cerveau?… Dites que vous paralysez lesappareils, les organes par lesquels ces facultés s'exercent, se révèlent extérieurement, ne dites pas que vous les touchez, encore moins que vous lesanéantissez. C'est comme si vous coupiez les jambes d'un homme, en ajoutant: «Je te défie de marcher.» Rien de plus.
—Fortement éloqué! murmurai-je d'un air confondu comme si je n'eusse pas su par coeur, depuis le berceau, toutes ces banalités rebattues et lamentables.—Eh! bien, Lenoir, vos conclusions?
—Je conclus que l'Esprit fait le fonds et la fin de l'Univers. Dans le germe de l'arbre, dans la graine d'une plante, on ne peut dire que l'arbre et la plante sont contenusen petit: il faut donc qu'ils y soient contenus idéalement. L'arbre et la plante futurs, virtuels en leur germe, y sont obscurément pensés. Par l'idée médiatrice de l'Extériorité, qui est comme la trame sur laquelle se brode l'éternel devenir du Cosmos, l'IDÉE se nie elle-même, pour seprouverson être, sous forme deNature, et je pourrais reconstruire le fait en employant la dialectique hégélienne. L'idée ne croît qu'en se retrouvant en sa négation. Le mouvement contenu dans la croissance des arbres et des brins d'herbe, n'est-il pas le même que celui qui fait osciller et bondir sur eux-mêmes les soleils projetant leurs anneaux au travers des cieux et produisant, ainsi, d'autres soleils? Comme les fruits tombés de l'arbre ou les fleurs des brins d'herbe produisent d'autres fleurs et d'autres arbres, comme le vent emporte dans les prairies et les vallées le pollen végétal, ainsi la vitesse centrifuge disperse dans les abîmes le pollen astral: c'est la germination du monde, que Hégel,—vous le savez,—regardait comme «une plante qui pousse».
Satan est bon logicien.DANTE.
Le domestique nous apporta le thé.
Claire, avec un doux sourire, que ses lunettes rendaient légèrement sinistre, m'offrit une tasse de la chaude infusion chinoise, sucrée et aromatisée de kirsch, par ses soins prévenants.
—Lenoir, dis-je, en savourant une gorgée de la digestive liqueur,—vous êtes en contradiction, je dois vous en prévenir, avec les théologiens et les physiologistes, en affirmant que l'Idée et la Matière sont une même chose.
—Non.
—Comment, non!
—Les Théologiens n'avancent-ils pas que Dieu est un pur Esprit, et qu'il a créé le monde? La Matière peut donc ÉMANER de l'Esprit, même au dire des théologiens. Ainsi, la différence n'est qu'apparente.—Quant aux physiologistes, ne sont-ils pas forcés d'affirmer quela formedu corps lui est plusessentielleque sa matière?—Vous voyez.
J'étais loin d'être dans les eaux de Lenoir; ses sophismes glissaient sur la cuirasse épaisse de mon Sens-commun.
—Voyons, mon ami, lui dis-je, abuseriez-vous de vos droits d'amphitryon jusqu'à vouloir insinuer que cette BUCHE, par exemple, n'est pas de la matière?
—Où voyez-vous la «Matière» en cette bûche? répondit-il.
Je me voilai la face de mes deux mains: le naufrage de cette intelligence me faisait mal. Il voulait goguenarder avec moi!… Avec moi!
—Vous prétendez que vous ne voyez pas la Matière! lui dis-je avec stupeur: et que cette BUCHE…
—Mais, enfin, c'est élémentaire, cela! cria Lenoir, que mon apparente mignardise finissait par exaspérer et qui me regardait de travers. Je vois des attributs deforme, decouleur, depolarité, depesanteur, réunies: j'appellebois, un certain agrégat de ces qualités. Mais ce quisoutientces qualités,—la SUBSTANCE, enfin,—que ces attributs couvrent de leur voile, où est-elle?…—Entre vos deux sourcils! Et nulle part! Vous voyez bien que la «Matière» en soi, n'est pas sensible! ne se pénètre pas! ne se révèle pas, et que la «Substance» est un être purement intellectuel dont le Monde sensible n'est qu'une forme négative, unrepoussé.
—Mais, mon pauvre ami, qu'est-ce qu'un être intellectuel, qu'est-ce que la réalité d'une idée, d'une pauvre idée, devant la réalité évidente du fait de cette simple BUCHE que vous niez!
—Je n'ai qu'à jeter cette bûche dans le feu, pour l'effacer: voilà votre BUCHE disparue, devenue autre qu'elle-même.—Qu'est-ce qu'uneréalitépareille, qui s'efface, qui est et n'est pas à la fois? qui dépend du hasard extérieur? Peut-on bien appeler cela «réalité?»… Allons!—C'est du Devenir, c'est du Possible,—ce n'est pas du Réel; car celapeut êtreaussi bien quene pas être. La Réalité est donc autre chose que cette contingence, et nous voilà revenus cette fois, logiquement, à la question posée au début: «Qu'est-ce que la RÉALITÉ?»
—Et moi, murmurai-je, endolori par la dialectique paradoxale du docteur, je soutiens, à l'encontre, que ce qui est solide et pesant n'est pas une simple idée, que diable!
—Faites rentrer l'idée depesanteur(puisqu'elle vous éblouit) dans l'idée delongueur, par exemple, et vous comprendrez mieux tout cela.
—Dans les mots, c'est possible; mais les faits matériels ne se prêtent pas à ces fusions et à ces confusions avec autant de bonne grâce que les idées.
—Vous plaisantez, n'est-ce pas?… dit Lenoir, après un instant. Comment voulez-vous que le fait puisse démentir une idée logique, puisque l'idée logique est l'essence même du fait?
—Prouvez, alors!—Essayez, essayez d'appliquer physiquement la théorie!
—Mais… il me suffira de faire glisser un poids sur la longueur d'une barre d'acier pour que la longueur de la barre soulève des pesanteurs mille fois supérieures à celle du poids qui glissera sur cette barre. Vous voyez bien que la longueur et la pesanteur rentrent l'une dans l'autre, aussi bien en fait qu'en idée.
—Phraséologie!… grommelai-je avec humeur: c'est spécieux; d'accord.Mais au fond, ce sont des mots.
—Et avec quoi voulez-vous que je vous réponde? fit Lenoir en souriant.Avec quoi me questionnez-vous?—Vous niez la valeur du motmotavec leMOT lui-même. Est-ce par gestes que vous voulez causer avec moi?… Levent souffle, l'instinct hurle, l'idée s'exprime.
—Mon cher Lenoir, m'écriai-je, revenons à la question.—Je puis conclure en affirmant que, comme je ne touche ni ne vois les idées, j'aime encore mieux appelerréellesles choses sensibles. Et toute l'Humanité sera de mon avis.
—Non, dit Lenoir.
—Comment, non! repris-je pour la troisième fois, en regardant avec tristesse le pauvre Hégélien.
—Si les chosessont, si l'Apparaîtrede l'Universse produit, ce ne peut être qu'en vertu d'une Nécessité-absolue. Il y a une raison à cela! Eh bien, que cette raison soit l'Idée ou autre chose que l'Idée, c'est bien plutôt de l'être-sensible qu'il faudra douter, puisque tout ce qu'il possède de réalité lui vient nécessairement de cetteraison-vive, de cette Loi-créatrice, et que cette raison, cette loi, ne peut être saisie et pénétrée que par l'Esprit.—L'IDÉE est donc la plus haute forme de la Réalité:—et c'est la Réalité même, puisqu'elle participe de la nature des lois suréternelles, et pénètre les éléments des choses. D'où il suit qu'en étudiant simplement les filiations de l'Idée, j'étudierai les lois constitutives des choses, et mon raisonnement COINCIDERA, s'il est strict, avec l'ESSENCE même des choses, puisqu'il impliquera, encontenu, cette NÉCESSITÉ qui fait le fonds des choses.
En un mot, je suis, en tant que pensée, le miroir, laRéflexion, des lois universelles, ou, selon l'expression des théologiens, «je suis FAIT à l'image de Dieu!»—Comprendre, c'est le reflet de créer.
Je me touchai le front d'un doigt significatif, en regardant Mme Lenoir, qui, silencieuse, semblait écouter avec une attention profonde les théories écoeurantes de son pitoyable époux. Je la plaignais, vraiment, d'avoir choisi un pareil énergumène. Je me versai donc une seconde tasse de thé.
—Ah! votre Dieu n'est pas celui des Théologiens, mon pauvre ami,—lui dis-je, le coeur gros.
—Là n'est pas la question! dit Lenoir. Je parle, en ce moment, Philosophie: mais,ne croyant qu'aux Sciences-noires, je n'attribue qu'une importance douteuse,—et, en un mot, touterelative—aux principes que je soutiens en ce moment. Cela posé, voyons ce que disent de Dieu vos théologiens.—Dieu, selon Mallebranche, est le lieu des esprits comme l'espace est celui des corps.—Dieu, selon saint Augustin, est tout entier partout, contenu tout entier nulle part.—Qui niera que Dieu soit corps, bien qu'il soit esprit? dit Tertullien.—Dieu, c'est l'Acte pur, dit saint Thomas.—Dieu, c'est lePèretout-puissant!—dit le symbole de Nicée.—Je ne m'arrêterais pas, si je donnais toutes les soi-disant définitions de l'Être-Inconditionnel, dont la notion est inséparable de l'être! Mais l'Esprit du Monde ne se définit pas de la sorte. Ces lueurs et ces images ne sont que profondes: Le mot de Jacob Boehm, «Dieu est le silence éternel,» ne me convainc pas davantage—et je suis sûr que c'est afin d'essayer de se soustraire à l'arrière-pensée,—afin de combler, pour ainsi dire, désespérément, le côté obscur de cette pensée, que l'abbé Clarke ne prononçait jamais le nom de Dieu sans de grandes démonstrationsphysiquesde Terreur et de Respect.
Hé bien! conclut Lenoir, je ne sais si le Dieu dont mon esprit a conscience diffère essentiellement, en sa notion, de celui des théologiens: je ne sais qu'une chose… c'est que j'ai PEUR de cet absolu Justicier.
Je ne pus m'empêcher de rire à cette dernière saillie.
—Ne craignez rien, Lenoir! lui répondis-je, et surtout à ce sujet!…N'exagérons rien, ou nous allons heurter le Sens-commun.
—C'est vrai! dit le docteur. Inclinons-nous devant ce divin Sens-commun, qui change d'avis à tous les siècles, et dont le propre est de haïr, natalement, jusqu'au nom même de l'âme. Saluons, en gens «éclairés» ce Sens-commun, qui passe, en outrageant l'Esprit, tout en suivant le chemin que l'Esprit lui trace et lui intime de parcourir. Heureusement l'Esprit ne prend pas plus garde à l'insulte du Sens-commun que le Pâtre ne prend garde aux vagissements du troupeau qu'il dirige vers le lieu tranquille de la Mort ou du Sommeil.
Ici, Lenoir ferma les yeux, comme perdu en une vision.
—O Flambeaux! murmurait-il. Que serait, après tout, votre gloire, sans les Ténèbres? Cependant,—ajouta-t-il en me souriant,—il est des Ténèbres-méphitiques, qui, incapables de recevoir la Lumière, éteignent les flambeaux.
A cette parole,—je l'avoue,—à cette banale plaisanterie,—oui,… l'idée de la perte de mon ami… me parut moins affreuse.
—En résumé, dis-je, à quoi, dans le domaine pratique et positif, peuvent servir toutes ces belles spéculations?
Lenoir me regarda quelques instants avec une physionomie grave, mais sans me répondre.
Et mon coeur était si joyeux—que je nele reconnaissais plus pour le mien.DANTE.
Grâce aux biais évasifs que j'avais, jusque-là, favorisés avec une feinte étourderie et par la docte frivolité de mes interrogats, Lenoir, (s'il était parvenu à faire valoir l'ingéniosité de son intelligence), n'avait, en revanche, rendu que plus éclatante son impéritie en ces matières transcendantales. Je l'avais, évidemment, entraîné sur un terrain où, malgré tous ses efforts, je pouvais désormais, à loisir, creuser à ses illusions une fosse définitive.
Il se recueillait maintenant, accoudé, la main sur le front, mûrissant probablement quelque énormité nouvelle, indigne d'être soumise à mon critère. Son silence méditatif me prouvait, outre mesure, la vacuité de son âme; car, s'il avait eu quelque chose à dire, il l'eût dit sur-le-champ, comme tout le monde, sans éprouver ce futile besoin de réfléchir, qui est le signe distinctif de l'impuissance et de la défection.
—Je ne vous cacherai pas, m'écriai-je, mon ami,—je puis même dire mon meilleur ami,—que je suis d'avance assez convaincu de la vanité de vos arguments touchant le côté utilitaire de vos bizarres théories.—A quoi cela peut-il servir?… je le répète.
Il rouvrit les yeux et, après un silence:
—Pour vous et vos pareils, cela ne sert pas!—Pour d'autres, dédaigneux de la Mort et pleins du souci de l'Éternité, cela sert à combattre glorieusement pour la Justice, avec la certitude de la défaite.
A ces mots, je ne pus maîtriser un léger cri de frayeur, et ma physionomie exprima un tel effarement, que Lenoir en resta bouche béante.
J'avais senti, en effet, avec une prescience quasi divine, qu'il allait égrener le chapelet interminable des idées subversives de tout ordre social.
Sans ce mouvement instinctif d'improbation, il eût longuement glosé, sans doute, sur «l'indépendance du monde» et se fût bercé de chimères au son de sa propre voix: je vis que ma seule pantomime avait fait litière de ses résolutions, et qu'il n'oserait pas insister là-dessus devant moi.
De quel poids, en effet, pourraient être, aux yeux d'un homme sérieux, ces sortes de pensées soi-disant grandes, généreuses, enthousiastes, alors qu'il suffit qu'elles soient simplement reflétées par mon cerveau et disséquées naïvement par mes lèvres, pour que,—dépouillées de toute vaine fioriture,—elles deviennent d'une aridité capable de provoquer chez les spectres eux-mêmes la nostalgie du sarcophage?
Lenoir s'arrêta et je lui fus grat de son silence.
—Oui, dis-je, je vous comprends: il s'agit des Peuples!… du Peuple!… Vous espérez le rendre accessible à ces rêves de liberté, de dignité, de justice?… Mais on n'a pas la ressource de l'amputation avec les âmes gangrenées; il est des choses irrémédiables qu'on empire en en cherchant la guérison.—Le Peuple?… Certes, personne ne le chérit plus que moi; mais, de même que ma fonction est de le plaindre, la sienne est de souffrir. S'il était avéré que la Science lui fût bonne, qui de nous—(Moi tout le premier!)—ne lui donnerait son âme, sa vie et son amour!… Malheureusement, la victime, une fois ses liens desserrés, n'a guère d'autre idéal que d'en étreindre le col de son libérateur, car la place des misérables ne saurait demeurer vacante en ce monde, et l'on ne peut en racheter un seul qu'en se substituant à lui, heureux si l'on ne paye par la ruine, la calomnie et la mort, les bienfaits dont on l'a comblé.—Mon ami, la reconnaissance est lourde, bien lourde!… ajoutai-je en reprenant mon ton paterne, et le Progrès des Lumières ne fait que développer chez des créatures naguère inconscientes, inoffensives, et qui jouissaient, au moins, de notre pitié, les instincts de jalousie, de basse haine, d'envie et de trahison!… Et croyez, Lenoir, à ma compétence en ces matières!… Aussi je dis: Périssent les Bienfaiteurs, si leur action doit avoir pour résultat la disparition des victimes! Malheur sur les républiques futures, sur les sociétés idéales, où les hommes sensibles n'auraient plus à verser, comme moi, de douces larmes sur le sort des peuples!… A la seule idée qu'on pourrait me priver de cette satisfaction, il me semble que mes veines charrient de la bile au lieu de sang, mon pauvre ami!
Cette sortie jeta quelque gaieté: Lenoir et sa femme ayant poussé l'aliénation mentale jusqu'à s'imaginer que je plaisantais. Charmé de leur erreur, je crus devoir renchérir sur leur joie. S'ils m'eussent connu plus à fond, je doute qu'ils se fussent aussi grossièrement mépris à ce sujet. J'ai remarqué, en effet, une chose bizarre et qui, m'étant spéciale, m'intrigue parfois: c'est que mes espiègleries, à moi, ont toujours fait pâlir.
Je remplis donc le salon d'un de ces éclats de rire qui, répétés par les échos nocturnes, faisaient jadis,—je m'en souviens,—hurler les chiens sur mon passage!…—Depuis, j'ai dû en modérer l'usage, il est vrai, car mon hilarité me terrifie moi-même. J'utilise, d'ordinaire, ces manifestations bruyantes dans les grands dangers. C'est mon arme, à moi, quand j'ai peur, quoique ma peur soit contagieuse: ce m'est un sûr garant contre les voleurs et les meurtriers, quand je suis dans les lieux écartés. Mon Rire mettrait en fuite, mieux que des prières, les fantômes eux-mêmes, car Moi, je n'ai jamais pu contempler les Cieux-étoilés!—et les Esprits dont j'invoque la protection habitent des astres blafards.
Toutefois, je ne tardai pas à m'apercevoir que ce que j'avais pris pour un sourire, chez Mme Lenoir, était simplement un effet d'ombre—que la lampe avait projeté sur son visage.
Je dus reconnaître, également, que le Docteur m'avait induit en erreur par un certain tic nerveux—accompagné d'une quinte de toux que j'avais prise pour un éclat de rire. Il avait aspiré de travers la fumée de son cigare, en m'écoutant.
Et je compris que j'avais été le seul bon vivant de nous trois, avec mon accès de gaieté.