CHAPITRE XII

Et Satan:—«Pensées, où m'avez-vous conduit!»MILTON.

Nous remplîmes, de nouveau, nos tasses de thé, et, entre deux cuillerées de kircsh:

—Mon ami, interrompis-je, au lieu de vivre chez soi, tranquillement, sans ambition ni casse-tête spéculatifs, à quoi bon se préoccuper de toutes ces choses en l'air?—(Ici je clignai de l'oeil.)—Nous ne saurons jamaisle fin motde tout cela!

J'ai dit que Lenoir était un maniaque de philosophie: mais,—en vérité!—je ne pouvais m'attendre à ce qu'il reprît, comme en bondissant, la discussion, insipide et oiseuse, de tout à l'heure!…

—Ah! çà, mais, s'écria-t-il, il me semble que nous faisons partie de «tout cela,» bon gré, malgré nous!… Dès lors, nous sommes fondés à nous en occuper!—et tout paraît, au contraire, nous témoigner que nous pouvons en découvrir «le fin mot!» Car, enfin, regardez: la dialectique de la Nature est la même que celle de notre cerveau: ses oeuvres sont ses idées: «L'arbre pousse par syllogisme», comme le dit Hégel. Les choses sont des pensées vêtues d'extériorités diverses, et la Nature produit comme nous pensons. Aussitôt que nous retrouvons les rapports d'un phénomène avec notre logique, nous le classons, nous prononçons sur lui ce seul mot: la Science;—et, à dater de ce moment, nous en sommes maîtres.

Il nous est donc permis de compter, quelque peu, sur la valeur de notreRaison—même en ce qui touche la Solution-suprême du rébus de l'Univers.Pourquoi pas? Quant à… DIEU… marchons et agissons comme si…Quelqu'un… devait nous comprendre,—et comme si nous ne devions pasmourir. C'est encore là ce que j'appelle combattre pour la Justice.

Claire, à ces mots, murmura dans l'angle sombre où elle était:

—Mon ami, le défini d'une telle destinée ne suffit pas à l'idée que nous avons de nous-mêmes,—et, quand j'ai dit, tout à l'heure, que «l'Esprit de l'Homme était sans limites», je sous-entendais, vous le savez, «s'il est éclairé par l'humble et divine Révélation-chrétienne.»

A ces mots, je tressaillis, je l'avoue, la prenant presque au sérieux.

—Je te vois venir, toi!… pensais-je. Voici poindre, à l'horizon, la Tache-originelle et la Vallée de larmes.—Conséquences: en politique, Sacerdoce et Monarchie;—en économie sociale, la Propriété au présent basée sur la Charité au futur;—en Histoire, les Bollandistes,—en Science, Josué.—Sinon, mon très cher frère, je te séquestre, te torture, te tue, et ferai buriner sur ta pierre, par tes partisans: «Ci-gît un martyr.» Système de dessert, à l'usage des dames: connu!

Je saisis donc la balle au bond pour prendre, sur Mme Lenoir, une revanche éclatante des deux ou trois moments que les paradoxes, assez serrés, de Lenoir m'avaient fait passer—et dont mon coeur ulcéré ne pardonnerait jamais l'humiliation.

Je fis donc, moralement, volte-face: je changeai de principe, sans avertir:—c'est-à-dire que—sans lâcher précisément l'idée de Dieu—je me proposai d'en tirer des conséquences d'athée,—afin de parvenir à mon unique but—qui était de brouiller les cartes au point que chacun de nous discutât et criât sans savoir pourquoi.

—Permettez, balbutiai-je, permettez! je crois qu'il y a, ici, tautologie. Ici-bas, madame, nous avançons dans un chemin que nous ne pouvons éviter. Pourquoi ce phénomène se produit-il? Voilà la question. Or, pour l'expliquer, plusieurs ont fait, empiriquement, intervenir l'Intuition (c'est-à-dire l'Induction, à l'insu ou même au su des inspirés). Mais, pour être sur une montagne, il faut avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme, et il n'y a pas d'intuition spontanée. Si la Révélation vient encore enrichir, arbitrairement, le Problème d'une complication nouvelle,—(Ici je me levai en étendant les bras)—il n'y a plus moyen de s'entendre!—C'est à y renoncer! Je veux bien croire qu'un Dieu a créé le monde, mais le moyen d'admettre qu'il s'en occupe, jusqu'à nous «révéler» ses voies par l'intermédiaire de tel ou tel,—alors, surtout, que rien ne le prouve d'une façon péremptoire? Je m'étonne qu'un esprit comme le vôtre se berce encore de pareilles chimères: elles ont fait leur temps.

Je crus licite, en me rasseyant, de savourer l'effet de mon éloquence sur mes interlocuteurs, et mon regard, errant dans l'ombre, glissa vers Mme Lenoir. Elle n'avait point quitté son impénétrable maintien près de la fenêtre et son silence commençait aussi à m'inquiéter. Je me sentais observé par ses pénétrantes et inquisitoriales prunelles—dont ses lunettes me dérobaient l'expression maudite.

—Eh bien! Claire? murmura le docteur; vous ne répondez pas?

—Oh! monsieur, répondit, en souriant, la belle Claire, vous savez bien que les arguments qui ont suffi jusqu'à présent pour confondre la dialectique de notre ami ne sont pas absolus,—et je ne suis pas jalouse d'achever sa triste défaite.

Je considérai, en tapinois, et avec une stupeur mal dissimulée, celle qui ne frémissait pas d'envenimer ma plaie à ce degré monstrueux,—mais, à ces damnables paroles, je ne trouvai rien à répondre. Je cherchai une saillie, une épigramme sanglante, un biais; je fis appel à la mauvaise foi. Tous les efforts de mon cerveau demeurèrent infructueux. Et, quand cette preuve blessante de mon impuissance me fut bien démontrée, le dépit, l'indignation, la haine aveugle commencèrent à m'envahir. Mon coeur secouait et sonnait le glas dans ma poitrine: la fureur, la soif de vengeance, de vagues idées de meurtre, tous les plus vils sentiments, enfin, montèrent affreusement jusqu'à ma gorge, et se reflétèrent brusquement sur mon visage par un demi-sourire approbatif et béat.

Cependant, mon geste, mon attitude, l'encourageaient à continuer.

—Le fait est, murmurai-je par contenance, que les affirmations de Lenoir rendraient jaloux—si elles ne le faisaient rougir—monsieur de la Palice.

—Mais vous m'avez attristée,—continua Claire, de sa belle voix grave et mystique,—lorsque vous avez déclaré tout à l'heure que la Science nous suffisait pour éclaircir l'énigme du monde et que de marcher à sa lueur d'emprunt suffisait aussi à l'homme juste pour s'acquitter envers Dieu.

Lenoir baissa les yeux avec un sourire assez singulier; je voulus lui venir en aide,—comme je sais venir en aide.

—Vous vous répétez, ma bonne amie!… balbutiai-je:—vous récriminez sans trancher la difficulté! De quel droit faire intervenir une «simple croyance» en philosophie?

—Je sais des hommes que l'on ne saurait accuser de se répéter, attendu qu'ils n'ont jamais rien dit,—me répliqua la douce créature.

Et se retournant vers Césaire:

—Quand je pense la Lumière, continua-t-elle, mon très-humble esprit coïncide avec CE qui fait que toute lumière peut se produire.—L'Esprit, en qui se résout toute notion comme toute essence, pénètre et se pénètre, irréductible, homogène, un.—Et, quand je pense la notion de Dieu, quand mon espritréfléchitcette notion, j'en pénètre réellement l'essence, selon ma pensée; je participe, enfin, de la nature même de Dieu, selon le degré qu'il révèle de sa notion en moi, Dieu étant l'être même et l'idéal de toutes pensées. Et mon Esprit, selon l'abandon de ma pensée vers Dieu, est pénétré par Dieu—par l'augmentation proportionnelle de lanotion-vivede Dieu. Les deux termes, au bon vouloir de ma liberté, se confondent en cette unité qui est moi-même:—et ils se confondent sans cesser d'être distincts. Or, la Révélation-chrétienne, étant la conséquence et l'application de cet absolu principe, je n'ai pas à la traiter de «chimère qui a fait son temps» puisqu'elle est de la nature de son principe, c'est-à-dire éternelle, inconditionnelle, immuable.

—Ma chère madame Lenoir, repris-je, je crois que vous vous faites une trop grande idée de Dieu. Il n'est qu'infini, que nécessaire, qu'inconcevable,—qu'étonnant! Pourquoi toujours le faire intervenir dans les conversations? Rappelez-vous que Kant avait un vieux domestique nommé Lamb, qui supplia son maître de reconstruire les preuves de l'existence d'unDieu, radicalement détruites par le grand philosophe—Nous avons, aussi, en nous tous, on ne sait quel vieux domestique qui demande un Dieu. Soyons plus sensés que Kant: méfions-nous du premier mouvement; sachons répondre par un sourire…—mélancolique?—Et n'acceptons de telles données que sous bénéfice d'inventaire. L'héritage de nos premiers parents, à franc parler, me paraît d'ailleurs le mériter au delà de toute expression!!!

Ce fut la goutte d'eau froide.

Toutefois Mme Lenoir me répondit placidement:

—Pourquoi ne pas demander à l'Infini même un Dieu? Ne faut-il pas qu'il réalise toute pensée? (Car que serait un prétendu Infini qui serait borné à cette impuissance de réaliser une pensée de l'Homme?) Et comme Dieu, vous dis-je, est la plus sublime pensée dont nous puissions concevoir l'intime notion, nous sommes infiniment insensés si nous nous efforçons de la détruire en nous (ce qui d'ailleurs est impossible).

Je me tus, ne voulant pas laisser voir ce qui se passait en moi.

—Soit! reprit Césaire. Mais, ma chère amie,—nul ne pourrait, aujourd'hui, récuser l'évidence du développement de l'Homme—et n'en pas tenir un compte des plus sérieux. Après tout, le Progrès n'exclut pas la Révélation:—le châtiment initial demeure quand même, bien que, grâce aux sueurs de nos fronts, il diminue d'intensité: voilà tout.—La Révélation ne nous gêne pas:—(je la vois partout, moi)!—Vous êtes donc très libre et très sage de vous y confiner.—Seulement,en métaphysique, je suis obligé, moi, de ne tabler que sur le Progrès—humain,par la Science.

—Ah! s'écria-t-elle, comment vous suffit-il de ne vous développer, vous Homme, qu'à travers une série d'expressions relatives dont la somme constitue votre Science! Dans ce cas, au lieu d'être de parfaits-animaux, nous sommes, seulement, des animaux qui s'améliorent et qu'un Progrès indéfini enferme à jamais dans une loi proportionnelle! Si même la chose était absolument vraie, ce ne serait point là de quoi s'enorgueillir; car, dans mille ans, avec ce système, nous creuserions encore, comme les taupes: qu'importe la grandeur, la splendeur et la profondeur du trou, si nous savons que ce trou doit ensevelir toute notre destinée? si nous sommes voués à la Mort, enfin, vers laquelle nous marcherons d'un pas toujours plus rapide,—les cieux, d'après les affirmations même de la Science la plus positive, devant se faire, tôt ou tard, brûlants ou mortels.—A peine si nous pouvons examiner un passé de six mille ans, à peine notre apparition date-t-elle de quelques heures,—et nous osons fonder sur un grain de sable nos suprêmes espérances, alors qu'un rien nous fera, sans rémission, rentrer dans la poussière, dans les ténèbres, dans le Nul.

—Mais, m'écriai-je, la catastrophe dont vous parlez n'aura lieu que dans un laps de temps si considérable qu'il est presque absurde d'y songer! Conquérons, d'abord, sur la Nature, notre indépendance, et nous verrons plus tard.—D'ailleurs, après nous le Déluge!… et, ma foi,—au petit bonheur!

—Mais nous serons toujours en dépendance, reprit-elle, par cela seul que nous sommes forcés de penser.Il fautcroire à la Pensée: nier ceci n'étant qu'une pensée encore. Et c'est pourquoi nous n'avons pas une action, pas une idée, pas un raisonnement, qui n'ait son principe dans la Foi. Nous croyons en nos sens, en notre doute, en notre progrès, en notre néant, bien que cela soit douteux, rigoureusement parlant, puisque rien ne se prouve. Le scepticisme le plus profond débute par un acte de foi.

Or, puisqu'il fautque nous choisissions, choisissons le mieux possible! Et puisque la Croyance est la seule base de toutes les réalités, préférons Dieu. La Science aura beau m'expliquer à sa façon les lois de tel phénomène, je veux continuer, à ne voir, moi, dans ce phénomène, que ce qui peut m'AUGMENTER l'âme et non ce qui peut l'amoindrir. Si les mystiques s'illusionnent, qu'est-ce qu'un Univers inférieur même à leur pensée? Dans la Mort, est-ce la logique de deux abstractions qui me rendra mon propre Infini-divin perdu?

Non! Non. Je fermerai donc les yeux sur un monde où mon esprit a l'air d'un étranger. Peu m'importe si les lois du mécanisme des astres sont pénétrées, puisqu'elles ne m'apprennent qu'une destruction certaine! Tentations, que ces étoiles qui s'éteindront! Illusion, que le «scientifique» avenir! L'Histoire des temps modernes, c'est l'histoire de l'Humanité qui entre en son hiver. Le cycle sera bientôt révolu.—Comme les sages des vieux jours m'en ont donné l'exemple sacré, je ne saurais hésiter, moi chrétienne et pécheresse, entre votre «siècle de lumières», et la Lumière des siècles.

L'Ecclésiaste a dit: «Un chien vivant vaut mieuxQu'un lion mort.» Hormis, certes, manger et boire,Tout n'est qu'ombre et fumée, et le monde est très vieux,Et le néant de vivre emplit la tombe noire.LECONTE DE LISLE.

Eu égard au mépris furieux qui m'avait étouffé pendant le cours de cette diatribe, je dus faire jouer le noeud de ma cravate, et, ne sachant comment exprimer, d'une façon copieuse, ma pitié pour de telles doctrines, je me contentai de prononcer huit fois de suite le mot: «Brava!» de ma voix la plus flûtée et d'un air de joie enthousiaste.

Une chose me fit plaisir: le docteur, silencieux, s'était assombri à vue d'oeil.

Je me frottai les mains; ils différaient d'opinion; la chose était certaine. Peu m'importait sur quel point,—leurs deux convictions me paraissant également absurdes.—L'essentiel devenait de les exciter l'un contre l'autre, de les mettre aux prises, afin de me poser en juge et d'avoir le dernier mot, par cela même—(quitte à penser à mes affaires, sous un air d'attention profonde, pendant qu'ils ergoteraient).

J'espérais même tout doucement que, par mes soins, ce ménage modèle allait bientôt en venir aux mains, ou,—tout au moins,—se prendre aux cheveux à propos de «l'Immortalité de l'âme», et je m'apprêtai, d'avance, à clore le tout par d'amples gorges chaudes.

En ces conjonctures, je résolus de partager l'avis de Lenoir—quel qu'il pût être! Car les théories de sa femme avaient pour spécialité d'énerver mon cerveau jusqu'à lui faire perdre le sentiment de lui-même.

Aussi le Lecteur qui, sans doute, avec son tact ordinaire, s'attend, comme moi, à quelque collision,—toujours fâcheuse entre époux,—comprendra-t-il quelle dut être ma surprise—(je dirai presque mon désappointement),—lorsque j'entendis Lenoir murmurer ces paroles étranges:

—L'intelligence de Claire est une glace profonde, limpide, où ne se reflètent que de sublimes vérités, et je suis fier d'aimer à jamais son être admirable.

A ces mots, je regardai Claire: il me sembla qu'elle devenait livide.

Césaire s'était levé: il fit un pas vers sa femme et, s'inclinant tout à coup, il lui baisa la main, longtemps, en silence, avec une passion dont la ferveur sauvage,—concentrée et contenue—m'étonna de la part d'un homme de 46 ans!

Puis il revint s'asseoir à ma droite.

Il se passa quelques secondes durant lesquelles je ne perçus distinctement que le bruit de la houle: je sus les mettre à profit en rassemblant mes facultés éparses.

—Oui, l'Idéal! ajouta Lenoir, (qui continuait de tourner brusquement casaque aux principes dont il s'était fait jusque-là le banal champion), oui, l'Espérance invincible! la Foi! quoi de pluspositifaprès tout? N'est-ce pas Swédenborg qui a dit: «La croyance est au-dessus de la pensée autant que la pensée est au-dessus de l'instinct!» En effet, croire: cela suffit. Et quand je m'efforce d'affirmer l'autocratie d'une philosophie quelconque—(alors qu'il y en a autant que d'individus)—lorsque je me bats les flancs, enfin, pour défendre les arguties de la Science,—si vaine en ses résultats réels, si orgueilleuse en ses troublantes apparences,—je conviens, oui, je conviens que je réprime toujours en moi-même une immense envie de rire.

Et il se détourna vers moi:

—Si l'on savait, ajouta-t-il, jusqu'à quel point la force vive de l'Idée est surprenante et terrible dans les sphères de la Foi! La puissance d'une imagination, d'un rêve, d'une vision, dépasse quelquefois les lois de la vie. LaPeur, par exemple, l'idée seule de la Peur superstitieuse,sans motif extérieur, peut foudroyer un homme comme une pile électrique. Les choses vues par un visionnaire sont, au fond,matériellespour lui à un degré aussi positif, tenez,—que le Soleil lui-même, cette lampe mystérieuse de tout ce système fantasmagorique de création, de disparition, de transformation!—Avez-vous réfléchi sur ces monstres humains tigrés de taches bicolores, de fourrures,—sur les céphalopodes, les hommes-doubles, les fautes horribles de la nature, enfin, provenues d'une sensation, d'un caprice, d'unevue, d'une IDÉE, pendant la gestation de la femme? Avez-vous médité les explications enfantines de la Physiologie à ce sujet?

Si j'ouvre les annales médicales, touchant la réalité presquepondérablede l'Idée, tenez, je trouverai, à chaque instant, des faits comme celui-ci: je cite le texte même:—«Une femme, dont le mari fut tué à coups de couteau, mit au monde, cinq mois après, une fille qui,à sept ans, tombait dans des accès d'hallucination. Et l'enfant s'écriait alors:—«Sauvez-moi! voici des hommes armés de couteaux qui vont me tuer!»—Cette petite fille mourut pendant l'un de ces accès, et l'on trouva sur son corps des marques noirâtres, pareilles à du sang meurtri, et qui correspondaient, sur le coeur, malgré les dissemblances sexuelles, aux blessures que son père avait reçues sept ans auparavant, pendant qu'elle était encoreen deçàdes mortels.»

Appelez ceci comme vous le voudrez; je demande en quoi l'ombre, l'idée, diffère décidément de ce que vous appelez laréalité sensible, si le simplerefletd'une sensation étrangère a le pouvoir de s'instiller, de s'infiltrer mortellement dans l'essence de notre corps. Quoi! une ombre—qui n'est qu'une ombre—nous tue malgré cela?… Réfléchissez.

Ouvrez maintenant les physiologistes:—Béclard définit la Vie, l'organisme en action, et la Mort, l'organisme au repos.—Le premier mot de Bichat est celui-ci: La Vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la Mort.—Consultez, depuis Harvey, les meilleurs traités: relisez les fameuses recherches de Broussais sur le sang, vous verrez que si un grand physiologiste a pu s'écrier: «Sans phosphore, point de pensée!» la plupart d'entre eux, surtout les plus récents, (et ce sont les plus logiques avec eux-mêmes), n'admettent ni l'idée de la Vie, ni l'idée de la Mort, ni même celle de l'Organisme.—Maintenant, revenus des principes absolument divergents et contestables de la Physiologie, rapprochez simplement ce fait, que je vous ai cité entre mille, rapprochez-le des phénomènes présentés, par exemple, par le délire des mourants. C'est alors que les visions commencent à êtreun peu plus réelles! que dis-je? à être les seules choses méritant le titre de réalité. La Mort, c'est l'Impersonnel; c'est la réalité de ce qui maintenant n'est que vision. Il estcertain, pour moi, que nos actions y deviennent un second corps et que le Passé se réaffirme dans la Mort comme de la chair.

Le Passé est une ombre, et nous sentons bien, d'instinct, que la Mort est le domaine des ombres.—La Mort et la Vie ne sont que de rigoureuses conséquences de la dialectique éternelle; et, par cela même que ce sont des nécessités, constituant la double face de l'Existence, elles trouvent, comme le reste, en effet, leur essence dans l'Esprit. «La Pensée étant donnée, la Mort est donnée par cela même!» a dit le Titan de l'Esprit humain: et c'est cela seul qui peutprouverl'Immortalité. «Supprimez la Pensée, il restera des substances qui pourront tout au plus êtreéternelles, mais qui ne seront pasimmortelles; car la Mort ne commence que là où s'éteint et disparaît la Pensée. La Mort, créée par l'Esprit comme la Vie, relève de l'Esprit.»

Et ce que nous appelons la Mort, n'est, en effet, que le moyen terme, ou, si vous préférez, la négation nécessaire, posée par l'Idée pour se développer jusqu'à l'Esprit, à travers la Pensée.

J'irai presque jusqu'à dire que nous pouvons avoir, même dès à présent, de ce côté-ci du Devenir, quelques lueurs des épouvantes qui nous attendent, et que notre propre passé nous réserve.—Rappelez-vous ces milliers d'individus, noyés ou pendus, qui, à la dernière minute de la suffocation, au moment où ils allaient mourir, ayant été secourus et rappelés à la vie, ont tous affirmé s'être vus sur le point depasserdans toutes leurs actions, dans toutes leurs pensées, les plus oubliées, et cela d'une manière inexprimable à la langue des vivants.—La vraie question n'est donc pas de savoir si «l'âme est immortelle», puisque c'est d'une évidence qui ne se prouve pas plus qu'aucune autre. La question est de savoirde quelle nature peut être cette immortalité et si nous pouvons, d'ici-bas, influer sur elle.

—Alors, m'écriai-je complètement ahuri par ce flot de paroles incohérentes et saugrenues, vous croyez—(je me sentis rougir de ma phrase!)—vous croyez réellement à une certaine «matérialité» de l'âme?

—Je crois, du moins,—en dehors de tous vains sophismes dialectiques—répondit Lenoir,—que, par exemple, la force de Suggestions que peut exercer,—du fond de la TÉNÈBRE,—un défunt vindicatif sur un être vivant qui lui fut familier,—(auquel, par conséquent, le rattachent obscurément mille et mille fils invisibles),—oui, je crois, dis-je, que cette force de Suggestions peut, sur cet être, devenir oppressive, meurtrière, formidable,—matérielle, enfin—durant un temps indéterminé. Car il est des défunts vivaces! en qui la Mort, elle-même, n'abolit pasimmédiatementles sentiments et les passions.

Je vis qu'il fallait en finir avec des fumisteries dont l'horreur commençait à m'impressionner moi-même.

—Mon ami, lui dis-je, permettez-moi de vous citer Voltaire, un bel esprit comme vous: «Quand celui qui parle ne se comprend plus, quand celui qui écoute n'est plus à la conversation, on appelle cela de la métaphysique.»

Lenoir me regarda silencieusement.

—C'est vrai, dit Claire en s'approchant de nous: mais le même personnage a dit aussi, quelque part, dans le conte du Phénix: «La résurrection est une idée toute naturelle: il n'est pas plus étonnant de naître deux foisqu'une.»

—Oh! dis-je, la résurrection… c'est pour rire, voyez-vous, queVoltaire, un esprit droit, a laissé échapper ces folies.

—Bon! répondit Claire en souriant, si vous mettez en question la persistance de la personnalité dans la Mort, je pourrai vous montrer que c'est là une dépense d'esprit inutile. Et, d'abord, je voudrais bien savoir si elle n'est même pas en question dans la Vie? Où lemoiest-il bien lui-même? Quand? A quelle heure de la vie? Votremoide ce soir est-il celui qu'il sera demain? celui d'il y a cinquante ans?—Non.

Nous sommes les jouets d'une perpétuelle illusion, vous dis-je! Et l'Univers est bien réellement un rêve!… un rêve!… un rêve!…

—Un mauvais rêve, même! ajouta Lenoir tout pensif: car,—je ne puis que le répéter avec stupeur,—tout ce que j'ai appris de philosophie n'a pas modifié la nature inquiétante etfarouchequi est en moi, et j'ai peur de devenir, une fois pour toutes,—en quelque autre système de visions,—ce que je suis.

Ah! si j'avais, comme Claire, le tremplin de la Foi pour sauter hors de ces mornes pensées, dont je suis le hagard prisonnier!… Mais voilà: je suis TROP de ce monde: je ne sais pas, au juste,—en un mot,—oùdeux et deux pourraient bien ne pas faire quatre. Et, cependant!…

«Des mots! des mots! des mots!»SHAKSPEARE,Hamlet.

Lenoir articula ces mots sur un ton qui glaça, définitivement, le sourire sur mes lèvres; et il me sembla, tout à coup, que, pendant notre causerie, la Nuit elle-même s'était approchée et qu'elle allait, à son tour, donner ses arguments et se mêler à la discussion. Le fait est que la simple nuit du dehors, où les souffles froids faisaient claquer leurs lanières sur les vagues, roulait maintenant, sous d'épais nuages, son horreur sans astres. Ce changement d'impressions fut si rapide que je me crus halluciné. Il me parut que nous devenions d'une grande pâleur; les rideaux de la fenêtre remuaient; nous étions sous l'influence de Minuit.

Je sentis alors le mal héréditaire qui est en moi se réveiller au profond de ma nature, et, ne pouvant supporter la vue de l'espace désolé, je me levai précipitamment, et fermai la croisée avec ce tremblement de mauvais présage qui est chez moi l'avant-coureur des angoisses de l'enfer.

Ah! cette maladie! comment cela se fait-il? N'est-ce pas affreux?

Toutefois, je dissimulai de mon mieux l'état de mes sensations, et ce fut d'un air indifférent que je répondis à Lenoir:

—Prétendez-vous inférer par là que vous avez en vous un autre personnage que vous-même, docteur?—Diable! ce serait fort inquiétant, je l'avoue, surtout pour l'état de votre bon sens.

—Mais vous-même, Bonhomet, répliqua Lenoir après un silence et en attachant sur mes yeux ses prunelles étincelantes,—vous-même, pourriez-vous me diresi l'être extérieur, apparent, que vous nous offrez, qui se manifeste à nos sens, est réellementcelui que vous savez être en vous?

Cette question inattendue me remua la conscience. Je regardai le docteur sans répondre.

—Et, continua-t-il, cet être extérieur, seul accessible et perceptible, n'a-t-il pas toujours en lui son spectateur, son contradicteur, son juge?

—Oui, dis-je, c'est la théorie des anciens:Homo duplex;—où voulez-vous en venir?

—A ceci, que ce compagnon intérieur, cet être occulte, est le seul RÉEL! et que c'est celui-là qui constitue la personnalité. Le corps apparent n'est que lerepousséde l'autre, c'est un voile qui s'épaissit ou s'éclaire selon les degrés de translucidité de qui le regarde, et l'être-occulte ne s'y laisse deviner et reconnaître que par l'expressiondes traits du masque mortel.—L'organisme, enfin, n'est qu'un prétexte au corps lumineux qui le pénètre! Et l'on ne songerait jamais à son corps,—excepté, peut-être, pour en entretenir la vie,—si l'on était seul.—Remarquez-le: si deux hommes sont liés ensemble par un sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu à peu les détails de leur aspect:ils ne se voient plus; ils sont en relation d'une manière plus profonde, et c'est leur être moral qu'ils voient réciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable.

—Ceci est spécieux,—murmurai-je, pour dire quelque chose.

—Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions mystérieuses, ajouta le docteur. Le corps apparent est même si peu le réel que, fort souvent,ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine.

—Oh! oh!… m'écriai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla qu'un caïman venait de tressauter en moi.

—Quoi! n'avez-vous jamais vu prédominer le type d'un animal,—de plusieurs animaux quelquefois,—sur une physionomie? Eh bien! observez avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de l'individu chez lequel prédominera le type de l'ours, par exemple, ou dutigre, et vous éprouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait quel être fauve fourvoyé dans une enveloppe étrangère. Croyez-vous qu'il soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes à leur notion, dans l'Humanité terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, différencié des autres par l'Idéal!—Et celui en qui le souci des choses-éternelles n'est pas en éveil sans cesse au fond de sa conscience, celui-là tient encore de l'animal et n'est pas tout à fait sorti des ténèbres: celui-là n'est pas l'HOMME, en réalité, et l'expression de sa physionomie le trahit à chaque instant, malgré sa forme apparente. De même la Femme conforme à sa notion est celle qui, reflétant les espérances sublimes, comme une glace limpide et profonde, élève l'amour et l'espérance au delà de la Mort. Pensez-vous que de tels êtres soient nombreux dans notre espèce? Allons! soyez-en persuadé, les villes sont semblables aux forêts,—et il n'est pas difficile d'y retrouver les bêtes féroces.

—Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je…

—Sont engagés encore dans les liens inférieurs de l'Instinct, sont des bêtes invisibles, transfigurées par leur travestissement, si vous voulez,—dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux rangées de dents à faire honneur aux maxillaires d'un Caraïbe,—maissontdes BÊTES RÉELLES!—Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans l'expression desquels transparaît l'essence lumineuse de leur véritable organisme) le prouvent surabondamment. De là leur natale haine pour la Pensée! leur soif, inextinguible,organique, foncière, d'abaisser, d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de là leur méprisgrotesquede tout art sublime, de toute charité désintéressée, de tout ce qui n'est pas bas et impur—comme leurs préoccupations, leurs actes et leurs oeuvres!—De là leur façon de démontrer la justice de leurs opinions avec des coups et du sang! de là leur impossibilité de comprendre l'Homme véritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le réel; il change d'atomes à chaque instant, il se renouvelleentièrementà chaque révolution de six ou sept mois; il N'EST PAS, à proprement parler. Ce n'est que du devenir dans le Devenir. C'est saforme, son idée, son unité impalpable quiest, et sur laquelle se superpose son Apparaître. Et l'une des preuvesphysiquesde ceci, c'est que les physionomies se bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une manière frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder!

—Mais, c'est l'Ame, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami! interrompis-je; et alors… ce seraitHomo triplex, qu'il faudrait dire!

Lenoir ne répondit que par un léger haussement d'épaules.

—Et moi, et moi-même, s'écria-t-il tout à coup, tenez! le croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts dévorateurs! J'éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses!… des haines de Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies,comme si j'étais hanté par un cannibale!… Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais bons nombre de docteurs aliénistes qui en pourraient avouer autant d'eux-mêmes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme, à la dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de l'Esprit, je distingue très bien cette nature infernale, en moi!… C'est lavraie! Et toutes les spéculations métaphysiques me paraissent alors comme une filiation de miroitantes billevesées, incapables non-seulement de me racheter de cette horribleformeintellectuelle, —presque diabolique—mais de me donner un seul instant de stable espérance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort. C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!… Non, je me connais trop pour l'être jamais!

Une heure sonna. Je me levai; j'étais un peu remis de mon attaque nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, été par trop excessif, ayant dépassé en un mot, le but, à force de l'exagérer. Décidément je trouvais de plus en plus ineptes ses lubies superficielles.

—Nous reprendrons cet entretien, fis-je, en souriant.

—Oui, dit-il, préoccupé et toujours un peu sombre.

Et, tirant de sa poche une petite édition portative de la Bible, il termina sa péroraison en s'écriant:

—Nous nous occuperons aussi de ce livre-là! (Et il tapait sur la couverture comme sur une tabatière.)

Il l'ouvrit machinalement, au hasard, et tomba sur le chapitre des lois de Moïse consacré à l'adultère et à ses châtiments.

Le passage une fois lu, il moucha son grand nez avec un bruit dont je me sentis alarmé. Il y eut un silence pendant lequel il m'examina comme pour juger de l'effet produit sur mon être par ce style.

J'avais remarqué seulement qu'à ce mot «l'adultère» Mme Lenoir avait longuement et silencieusement tressailli dans son fauteuil. Mais ce ne fut là, sans doute, qu'un mouvement nerveux éveillé soit par le souvenir de quelque amourette de bal, soit par la fraîcheur du soir et de la mer. Les verts fourrés de Paphos auront toujours leurs mystères, et le petit dieu malin sait bien ce qu'il fait: du moins, telle fut mon opinion.

Quant au lieutenant, quant à sir Henry Clifton, l'idée ne m'en vint même pas!

Lenoir ferma brusquement la Bible et ajouta très bas, comme à lui-même:

—En effet, comment pardonner à l'adultère? O rage! cette idée-là m'affole, je le confesse!—Oui, je sens que j'assouvirais ma vengeance—et que la perte des paradis ne l'arrêterait pas,—même dans les régions de la Mort,—si…

Et son regard tourné vers sa femme alla se briser sur les lunettes vertes et sur le visage terne.

Claire se leva, prit un bougeoir allumé:

—Tu, n'y penses pas, dit-elle: notre ami a besoin de repos.

Et elle me tendit le bougeoir en souriant.

Une minute après, je m'endormais en riant à chaudes larmes, dans mes draps, de ce couple fantastique.

La Mort est femme,—mariée augenre humain, et fidèle.—Où estl'homme qu'elle a trompé?HONORÉ DE BALZAC.

Je passe rapidement sur l'existence charmante et retirée que nous menâmes tous trois pendant une dizaine de jours, après lesquels mon pauvre ami, couché sans vie dans sa chambre et le drap mortuaire ramené sur le visage, reposait entre deux cierges.

Il avait été emporté brusquement, hélas! par une attaque d'apoplexie foudroyante, causée par l'abus, vraiment immodéré, du tabac à priser. Je l'avais, maintes fois, averti des inconvénients de cette herbe terrible—et des dangers qu'il bravait, pour ainsi dire, en se jouant. J'avais échoué.

Dédaigneux des remontrances de sa tendre femme qui s'était jetée plus d'une fois à ses pieds, le conjurant, au nom des sentiments les plus sacrés, de renoncer à son immonde passion, il ne diminuait même pas les doses de poudre qu'il introduisait et agglomérait, à chaque instant dans ses fosses nasales, à la longue saturées de nicotine. Le poison ne tardait pas à pénétrer de là dans tout l'organisme, à le perturber jusqu'au délire,—et quelquefois (disons-le tout bas), jusqu'à la folie furieuse.

Dès les premiers jours, ayant remarqué sa manie, je résolus de le guérir! de le sauver!

Et, pour diversifier et amuser en lui le démon de l'habitude, j'avais essayé de substituer dans sa boîte d'or, du nitrate d'argent, du sucre de réglisse, du chloroborate de «mercure», du charbon de terre, du phosphure de calcium, de la raclure de vieux souliers, de la soude caustique, de la poudre à canon et mille autres drogues inoffensives. Bref, j'eus, vraiment, pour lui les sollicitudes d'une mère.—Inutiles efforts; il prisa tout d'un nez indifférent, aux cartilages blindés.—Néanmoins, je ne me tins pas pour battu. Décidé à le guérir par mon système d'homéopathie,—le seul sérieux pour qui n'a pas le bon sens oblitéré,—je m'enfermai dans le laboratoire de chimie.

Ce que l'ingéniosité humaine peut inventer en fait de fougueux sternutatoires et de révulsifs terribles, j'ai su le glisser en sa tabatière. Il fallait qu'il succombât ou qu'il guérît. J'étais décidé à recourir fût-ce aux explosifs pour en finir avec son mal. Il n'est pas, je me plais à l'espérer, d'ingrédients dus à toutes les branches du savoir, dont je ne lui aie fort habilement bourré les cavernes. J'ai fait chauffer, au péril de ma vie, les creusets où se pulvérisaient, après concoction, les sucs des plantes les plus délétères, si utiles en médecine quand leur dosage est pondéré. Il me semblait voir dans tout cela le doigt de Dieu. J'avais négligé momentanément mes chers infusoires; l'amitié seule était mon guide,—et souvent, de nuit, quand réveillé en sursaut par quelque cauchemar, j'apercevais mes carreaux empourprés par les reflets du laboratoire où bouillonnaient, nuit et jour, les alambics, les matras à tubulures et les cornues, je me délectais, avec attendrissement, à la pensée que tout ce qui se faisait là, sous la garde des bons génies de la vraie Science, serait situé le lendemain dans l'appareil olfactif de mon déplorable ami.

Au moment où mes soins et mon traitement allaient être couronnés d'une récompense inespérée—(car je crois me rappeler qu'il commençait à regarder, par moments, sa tabatière avec une indéfinissable expression),—un certain samedi soir,—environ dix jours après mon arrivée dans la maison,—après un dîner des plus enjoués,—il pâlit au dessert, tout à coup! ses yeux se fermèrent, il remua les lèvres,—il était mort.

J'eus la présence d'esprit, au milieu du saisissement général de Claire et des domestiques, de pencher mon oreille vers sa bouche pour entendre ce qu'il avait l'air de dire à voix basse, et je distinguai fort nettement la phrase bizarre que j'ai citée plus haut.

—«En effet, murmurait le pauvre Lenoir,—comment pardonner à l'adultère?… Je sens—à présent,—à présent que je vais sans doute incorporer le sentiment que j'ai toujours eu de moi-même,—oui, je sens que, du fond des ténèbres-extérieures, j'assouvirais ma vengeance—si…

Ce furent ses dernières paroles. On se fait une idée dans quel deuil, dans quelle consternation nous fûmes abîmés! Où trouver des expressions? J'y renonce.—Et d'ailleurs, siérait-il d'introduire le public dans la douleur d'un particulier?

Le cri du réprouvé ne traduit que cette pensée:«Si j'avais su!—Et je le savais!»COMMENTAIRES SUR LA THÉOLOGIE.

Ho! ho, moi aussi je sais être «poète», quand les circonstances l'exigent, lorsqu'en un mot cela cadre avec la solennité d'un événement. Le lyrisme, quand il a sa raison d'être, n'est point chose inutile: que n'absoudrait-il pas? Je pourrais en vivre, au besoin, comme presque tout le monde le fait, aujourd'hui, si je daignais m'abaisser jusqu'à confier mes idées à l'imprimerie.

Oui, je saurais passer, moi aussi, pour «poète»,—si j'étais dans l'âge où cette plume au chapeau procure des bonnes fortunes. Vraiment, je sais bon nombre de plumitifs qui,—si ce métier ne rapportait ni argent ni femmes,—cesseraient, sur-le-champ, d'exploiter, par leurs singeries, l'imbécillité des particuliers et redeviendraient tout juste aussi Gros-Jean que moi,—ce qui, d'ailleurs, serait… ce qu'ils auraient de mieux à faire, le cas échéant.

Or, l'incident Lenoir était, on en conviendra, de nature à m'inspirer sinon des prosopopées, du moins de très «poétiques» solennités d'idées et de phrases.

La chambre du défunt, située au troisième étage, était haute. Sur le visage du mort, étendu, couleur de cire et glacé, quelques gouttes d'eau bénite, où tombait la lueur des cierges, reluisaient, diamants funèbres.

Mme Lenoir était à genoux, contre le lit, la tête sur le drap, les mains jointes au-dessus de son front; moi j'étais agenouillé aussi, mais plus loin; dans le coin obscur au fond de la chambre, derrière une commode, assis sur mes talons, les mains jointes, la tête baissée, regardant toujours fixement un point rouge dans le tapis.—Nous étions seuls. Le prêtre et le médecin s'étaient retirés depuis une heure, devisant à voix basse. La porte s'était refermée.

Un grand crucifix d'ivoire, entre les rideaux, semblait pacifier les ténèbres.

J'accusais, avec rage, l'impitoyable nature qui me privait de mon ami et j'aurais presque douté de la Science, si je n'eusse fait la part de mon désespoir.

—Tout à coup, je ne sais ce qui se passa; mais, pour dire l'exacte vérité, j'éprouvai une chose dont l'analyse ou même l'énonciation distincte—me semblent situées au delà des termes dont peut disposer une syntaxe humaine. Une commotion de froid dans les yeux, dans le coeur et sur les tempes, simplement.

A ce moment-là, comme j'allais me demander ce que j'avais, la jeune veuve se releva brusquement, les cheveux hérissés, la flamme des cierges dans les verres de ses lunettes, les bras dressés! Terrifiante, elle poussa, dans le profond silence, un cri tellement imprégné et saturé d'une horreur folle, que je me sentis envahir, des pieds à la tête, par l'effroi,—l'effroi sans autre qualification.

La Peur m'inonda, pour ainsi dire, à l'improviste. Je fus glacé. Elle paralysa, pendant un moment appréciable, le jeu de mes facultés.—Je me bornai à ouvrir et à fermer les yeux alternativement!—Enfin, je pris sur moi de la regarder à la dérobée.

Son attitude n'était point faite pour rassurer un pauvre vieillard! Elle me désola! Le résultat de cette contemplation fut le tremblement, l'évanouissement instantané de mon sens moral, en une seconde! Et je me mis, sans bouger autrement, toujours à genoux dans le coin obscur, à pousser de grands, lents et prolongés hurlements, chromatiques, et dont le volume augmentait en proportion qu'ils descendaient vers les notes graves de mon registre de basse profonde. Au troisième hurlement, je sentis ma propre frayeur friser le délire, et je déchargeai mon âme par un petit rire à peine distinct, qui eut pour effet immédiat de combler la terreur de la jeune femme à ce point qu'elle courut vers la porte, prise d'une panique, et enfila les escaliers où, sans tarder, je la suivis quatre à quatre,—sans perdre, comme on dit, le temps en oiseux commentaires.

Nous mîmes deux secondes à franchir paliers et rampes, jusqu'à la porte du jardin. Dans notre précipitation simultanée à vouloir ouvrir cette exécrable porte, nous neutralisions mutuellement nos efforts; je poussai alors, dans ma détresse, un grognement étouffé, dont le bruit me fit tomber en syncope entre les bras de la pauvre femme; ses genoux s'entrechoquèrent et nous roulâmes à demi-morts sur le parquet.

Puis ce furent des cris et des flambeaux, des pas lourds et hâtés. Les domestiques, effarés, accouraient; Mme Lenoir répondit à voix basse à une question du vieux valet. On nous porta chacun dans notre chambre.—Une heure après, sentant que je ressaisissais la possession de moi-même, je sautai à bas, je fourrai tout ce que j'avais, pêle-mêle, dans ma valise, et je me mis à fuir par le jardin, escorté silencieusement et jusqu'à la porte, par le basset. Je courus, d'une haleine, au bureau des diligences, je m'installai dans la première rotonde venue, et j'éprouvai un grand plaisir,—au premier ébranlement des roues et au bruit des postillons qui soulevaient l'attelage à coups de fouet.—Je sentais que je m'éloignais de la maison Lenoir!… en laquelle je me promettais,in petto, de ne jamais remettre les pieds, même pour sauver mes derniers jours.

* * * * *

Ah! ah! je repris le cours de mes grandes découvertes.—Je vis du pays!—Je puis même dire que j'ai fait faire à la Science des pas de géant!

—Mais l'important est d'achever cette histoire. Ce que j'ai à dire est une chose si terrible, que j'ai été prolixe à dessein.—Je n'osais pas!—Je reculais le moment fatal!… Mais—j'ai bu, ce soir, des vins capiteux qui m'ont excité la cervelle… et je parlerai.

Il y a plus de choses au Ciel et sur laTerre, Horatio, que n'en peut rêvertoute votre philosophie.SHAKESPEARE,Hamlet.

Une année après, je me trouvai dans le midi de la France. J'avais exploré la chaîne des Alpes; je m'arrêtai à Digne.—Selon mes habitudes d'isolement, je fus me loger dans une hôtellerie de faubourg. Mes journées, je les passais dans les campagnes, muni de mes instruments.

Un soir que, harassé par mes recherches, je rentrai fort tard, j'enjoignis au garçon de m'apporter dans ma chambre une tranche de poisson, quelques poires et deux litres de café pour ma nuit.

Le garçon était d'un extérieur solennel.

—Monsieur ignore que c'est fête publique?… A l'exception d'une vieille dame malade et couchée, il n'y a pas un chat dans la maison. Personne aux cuisines! Tout le monde est parti pour aller voir le feu d'artifice.—Monsieur trouvera des restaurants s'il veut suivre cette rue qui mène à la grande cité;—il est venu aussi cette lettre pour monsieur.

Je pris tout doucement la volumineuse lettre, et je lus, à la clarté de la chandelle qu'il élevait près de mon front.

La lettre venait d'Angleterre. Un de mes correspondants de Londres, homme très original comme le sont un peu tous les Anglais, m'annonçait le gain d'un procès capital pour sa maison—ce dont il espérait—disait-il assez plaisamment—que je me réjouirais avec lui. Le post-scriptum ajoutait que—«à propos» un jeune Anglais de mes amis, officier de marine, venait de périr d'une mort des plus tragiques, au cours d'une mission dans l'extrême Océanie. Le steamer d'exploration qu'il montait se trouvant engagé dans le 14e latitude sud, et le 134e de longitude, à hauteur des Marquises, en avant du groupe sinistre des Pomotou, l'on avait mis à la mer une embarcation, commandée par cet officier, pour reconnaître les atterrages—de l'un de ces vastes îlots, d'aspect désert, sortes de volcaniques blocs de lave qui jaillissent, noirs, à de prodigieuses altitudes,—et balancent, dans l'orageux ciel du grand océan équinoxial, d'énormes forêts d'un vert intense.

«En ces parages, les plus reculés, pour ainsi dire, de notre globe, nul commerce possible n'ayant paru aux nations civilisées mériter que l'on risquât des bâtiments au milieu des innombrables récifs qui en hérissent les abords, ces îlots, perdus en des étendues de flots démesurées, demeurent tout à fait inconnus: cet archipel en compte plus de sept cents, dont quelques-uns seulement sont madréporiques.

«Les effroyables tempêtes, les enlisements d'un certain sable basaltique pareil à de la poussière d'anthracite, les tombées, parfois soudaines, de brumes stagnantes, rendent ces régions funestes aux navigateurs, qui ont surnommé ces eaux la Mer-dangereuse: et tant de bâtiments de tous pavillons s'y sont perdus que l'on a silencieusement renoncé à s'y égarer. Seule, une secte de pirates polynésiens, les Ottysors, guetteurs de naufrages, s'y réfugient par les mauvaises nuits et, les uns tapis dans les cavernes, les autres errants à travers les roches, attendent des proies.

«Or, au moment de l'événement, le petit détachement d'éclaireurs, sous les ombres du soir, longeait, sur la falaise de l'îlot, les périlleux sables et regagnait le bord. Le jeune officier, qui s'était peut-être avancé d'une cinquantaine de pas en avant de l'escorte, fut si brusquement assailli, au détour d'un roc, par un grand insulaire noir, (—sans doute l'un de ces Ottysors-pirates)—que celui-ci lui avait déjà tranché la tête et, s'inondant de sang, la balançait à bout de bras avec des gestes affreux, avant qu'un mouvement quelconque de défense, avant qu'un coup de feu, qu'un cri même eussent eu le temps de s'effectuer. Comme l'escouade se précipitait pour le massacrer, on le vit s'aventurer, à pas lents, sur les sables mortels, où lui fut envoyé un feu de salve continu, qui éclaira le crépuscule, pendant que lefantastiqueindigène, se vouant lui-même à la mort, s'enlisait peu à peu, devant l'équipage interdit, sous les dunes de ces plages fatales et, disparaissait, dans l'étouffement, en agitant par les cheveux, en son poing levé tout droit, la tête sanglante qu'il avait l'air de montrer victorieusement aux étoiles. Le malheureux ami n'était autre qu'un lieutenant de vaisseau nommé sir Henry Clifton, avec lequel, disait mon correspondant, je devais avoir fait route de Jersey à Saint Malo.»

Je m'abstins, sur le moment, de toute réflexion relative à sir Henry Clifton au reçu de cette fâcheuse nouvelle. J'avais entendu parler de ces très rares Ottysors couleur de jais, ouguetteurs de naufrages. Les marins de Norwège et de Hollande nomment aussi ces nègres les Démons des enlisements. Ces féroces cannibales sont enveloppés d'un mystère non pénétré encore. La nuit, parfois, on entend, au loin, sur les écueils, leur grand cri, sombre hurlement de guerre. Ce sont de véritablesombres. Aucun d'eux n'a été fait prisonnier, et, malgré les décharges, on ne les voit ni tomber ni fuir. «On ne sait ce qu'ils font de leurs morts,s'ils meurent,» dit assez étrangement le géographe danois Bjorn Zachnussëm.

Je résolus de bannir de ma mémoire cette aventure qui me parut de nature à pouvoir troubler mon sommeil.

—Ne m'avez-vous point parlé d'une vieille dame malade? dis-je au garçon en mettant la lettre dans ma poche; a-t-elle soupé?

Le garçon, qui cherchait à épier sur mes traits l'effet de la lettre, fut quelque temps sans répondre.

—Non, dit-il enfin, son souper est là.

—Bien, répliquai-je; puisqu'elle est malade, je mangerai son souper; cela lui fera du bien.

Et je me mis à rire de ce bon mot dans le sonore escalier.

Je n'étais certes pas arrivé aux deux tiers de la durée habituelle et régulière de mon rire, lorsque mon nom, prononcé d'une voix agonisante, me parvint à travers la porte la plus voisine sur le palier où je me trouvais.

Je me sentis mal à l'aise et je m'arrêtai court.

—Qu'est-ce que cela? dis-je au valet.

—Ça? dit-il, c'est la vieille dame… Il faut croire qu'elle vous connaît.

—Quel est le nom de cette dame?

—Mme Lenoir.

—Mme Lenoir!… dis-je très bas après un silence.—Quoi! la charmante et incomparable Mme Lenoir, la veuve de mon pauvre ami?…—Toutefois, comment pourrait-elle se trouver ici? me demandai-je à moi-même.

Le garçon mit sa langue contre ses dents et fit entendre un susurrement d'indifférence.

—Je ne sais, dit-il élégamment.

Le plus gracieux de mes sourires accueillit cette tournure de phrase, et il fut accompagné, vraiment malgré moi, d'un fort coup de pied à la chute des reins de ce jeune Mercure. Le bougeoir tomba,—et, comme le garçon, saisi d'une épouvante que je cherche encore en vain à m'expliquer, entreprenait de renouveler à lui seul, dans les escaliers, la course d'Hippomène et d'Atalante, je relevai le bougeoir et je frappai discrètement trois coups, avec l'os de mon saturne, contre la porte inquiétante; je tenais de l'autre main le bougeoir et mon sac de promenade.

—Entrez donc! me dit une voix vaguement connue.

Je levai le loquet et une forte odeur de peinture fut la première sensation dont je me sentis douloureusement affecté. Les murailles, récemment récrépies, étaient d'un blanc argenté, absolument uni et huileux. Elles éveillèrent dans mon esprit, instantanément, l'idée de ces plaques de métal dont se servent dans les ateliers les dignes émules de Daguerre pour augmenter les reflets du jour.—Dans le lit, couvert de rideaux blancs, une femme, au visage jaune et tiré comme parchemin, se tenait, toute habillée de deuil, et accoudée. Une énorme paire de lunettes bleuâtres lui couvrait les yeux. Sur la cheminée brillaient deux ou trois flacons, aux étiquettes de pharmacien. Une chandelle fumait sur la table de nuit.

—J'ai reconnu votre voix, docteur, malgré le temps et le chagrin! me dit sans bouger la dame couchée. Asseyez-vous près de mon lit: j'ai à vous faire part d'une chose. J'ai failli perdre votre trace depuis Genève, mais ce matin, dès mon arrivée… Et puis j'étais sûre de vous trouver avant de mourir.

Je m'approchai, dans ma compassion, de ce spectre. J'hésitai vraiment à reconnaître la belle Claire Lenoir, en considérant les ravages causés sur ce visage, évidemment par quelque angoisse mystérieuse; elle était comme brusquement vieillie.

Je lui fis sentir toutes ces choses avec ménagement. Elle commença à me regarder derrière ses lunettes, dans un profond silence.

—Oui, murmura Claire Lenoir, d'une voix égale, vous êtes un horrible vieillard!

Et elle demeura comme pensive.

Pour la première fois de ma vie, je compris certains jeux de scène des théâtres de genre: je jetai naïvement les yeux autour de moi, ne sachant à qui elle parlait. A ne rien céler, nous étions seuls.

Je lui pris le bras et lui tâtai le pouls; il était à la fois capricant et filiforme; j'eus pitié de sa folie et m'assis à son chevet.

Dont se réjouissaient l'essaim des mauvais anges,Nageant dans les plis des rideaux.CHARLES BAUDELAIRE.

—Dites-moi, dites-moi ce que vous a confié sir Henry Clifton!… demanda Claire Lenoir, d'une voix horriblement basse.

—Ah! ah?…, répondis-je:—Rien.

—Vous savez ce qui s'est passé pendant un voyage de M. Lenoir, mon mari: vous le savez!

Je mis les deux mains en croix sur ma poitrine:

—Je n'en sais pas un seul mot! dis-je.

—Eh bien, soit! continua Mme Lenoir,—je ne vous raconterai pas les circonstances inouïes de ma misérable chute; enfin, je fus aimée! Je suis coupable!

—Infâme créature! pensai-je.

Puis, tout haut:

—Eh bien, dis-je, quel mal y a-t-il à cela?

—Je sais qu'une faute ne peut se racheter par soi-même… mais, depuis, je suis restée fidèle à M. Lenoir, jusqu'à sa mort—fidèle, même en pensée.

—Je ne suis pas un prêtre, madame.

—Le prêtre sort d'ici et je vous dis que je vais mourir, réponditClaire d'un air préoccupé.

—Oh! ma bonne madame Lenoir! se peut-il?—Vous exagérez! Le teint n'est pas du dernier mauvais, la voix n'est point sifflante, et, à moins d'une attaque à laquelle nous sommes tous exposés, vous ne me paraissez que relativement bien portante.

—Qu'est-ce alors que ceci, docteur? fit-elle en relevant ses lunettes.

Je me penchai.

—Ceci?… dis-je après un rapide examen,—ah diable!… il y a, en effet, quelques symptômes de…

—De?… fit-elle de sa voix qui me faisait tressaillir les nerfs.

—D'une maladie qu'il serait absurde de ne pas traiter à temps! ajoutai-je. Ce ne sera rien.

Et je pensais, à part moi:—La chose est certaine: il est trop tard…

—Achevez donc! s'écria-t-elle; vous figurez-vous que j'aie peur?

Elle tremblait; mais plutôt, je dois le dire, à cause de certain dépérissement nerveux que par frayeur de la mort imminente dont elle avait évidemment conscience.

—Soit, répondis-je; écoutez bien: l'apoplexie est une petite déchirure au cerveau: je vois maintenant les veines des paupières, des tempes, de la figure même, congestionnées d'une manière très extraordinaire: on dirait qu'elles vont éclater.

Et je me levai pour considérer l'étiquette des flacons.

—Je vais chercher ce qu'il faut, lui dis-je.

En moi-même je me promettais de ne pas revenir, puisque je sentais que mon ministère serait inefficace.

—Inutile! restez! La mort est une chose à laquelle je suis préparée depuis longtemps. Je connais mon état: dans quelques minutes, à dix heures, tout sera fini. Restez donc en place! Et croyez que je suis en possession des dernières lueurs de ma raison. Je vous l'ai dit: j'ai quelque chose de singulier à vous raconter.

Que pouvait-elle avoir de singulier à me raconter? Rien, évidemment. Et puis je ne voulais pas l'entendre.

—Ma foi! ma chère madame Lenoir, m'écriai-je à pleine voix, je vous avoue que je suis dans l'admiration! Le fait est que vous êtes au plus mal! Et que, d'un moment à l'autre, vous pouvez être forcée par la Nature de me fausser compagnie! Mais j'aime les braves, moi, j'aime les braves!… Et au diable les poltrons!—Parlez donc,—et vite!—car votre voix faiblit.

—Oh! taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, brisée.

Je me sentis choqué et mortifié: je pris un cure-dents par contenance et me tus.

—Penchez-vous que je vous parle, dit-elle.

J'obéis avec répugnance.

—Vivant, continua-t-elle, il n'a rien su!—rien! jamais rien! Mais comprenez bien ceci: je crois qu'ilsait, maintenant. C'est ce soir l'anniversaire!—Dix heures vont sonner… oui, je crois qu'il va venir me prendre—par lesyeuxvociféra-t-elle subitement. Comment lui résister? Ma chair s'est liée à la sienne dans une parole prononcée aux pieds du Dieu consécrateur!

* * * * *

Ah! chose réellement bizarre! Mystères de l'organisation! Malgré le lieu, l'heure et le souvenir, je n'avais pas sourcillé.—«C'est le délire, pensai-je, rien de plus.»—Jamais je ne m'étais mieux porté intérieurement. Sous ma figure attristée comme la situation l'exigeait, je me sentais guilleret, dispos, allègre! Je fis fondre, à la dérobée, une praline dans ma joue droite, tout heureux de ma quiétude d'esprit.

Qu'avais-je à craindre, en effet?—Son mari avait cela de bon, pour le moment, qu'il était mort.

—N'ayez pas peur, je suis là! lui dis-je, pour la calmer. Je n'ai pas tous les jours des paniques aussi irréfléchies que celle qui me mit en fuite le premier soir de votre veuvage! Je conviens que ce mouvement nerveux fut, chez moi, déraisonnable!

—Oh! malheureux! dites que c'est le seul et inconscient éclair de Raison, de véritable Raison, que vous ayez eu depuis le jour de votre naissance! dit Claire, toujours accoudée; dites et surtout pensez cela!

Elle eut une espèce de gloussement diabolique; le sang lui obstruait la gorge.

—Oh! le morne souffle des réprouvés! dit-elle. Vous rappelez-vous la chambre? Vous aviez les yeux baissés. Vous étiez agenouillé! Vous ne vîtes rien. Moi, j'étais prosternée, dans mon chagrin, contre le lit. Je ne pouvais rien voir. Mais je vais vous dire, maintenant, ce qui se passa au-dessus de nos têtes!—M. Lenoir rouvrit les yeux! Il rejeta subitement le drap, se dressa, en silence, les poings crispés et levés sur moi! Il avait la figure de la damnation! Il grinça des dents,—sans bruit, pour nous! Ah! Funeste, avec deux lueurs de l'enfer sous les sourcils, il me maudit comme partie de lui-même, au nom des nuits sans Dieu où plusieurs entreront. Et nous ne l'avons pas vu,parce qu'il fallaitque nous eussions la tête baissée en ce moment-là!

Puis il se réétendit, ramena, de ses deux mains, le drap sur sa poitrine, referma les yeux et son visage reprit le masque insensible que nous prendrons tous,—que je prendrai, moi, tout à l'heure. Ce fut alors que, ne sachant pas ce qui s'était passé, je me levai et l'embrassai tendrement, les larmes aux yeux, une dernière fois, sur son front mort.

Elle se tut: je la regardai fixement:

—Comment,—comment avez-vous su que cela s'était passé? demandai-je.

—J'ai vu la scène se produire la nuit suivante, en rêve, dans une grande glace où je regardais.

—Les démons peuvent habiter, en effet, le reflet des glaces! lui dis-je, par compassion: mais, dans la vie réelle,—ajoutai-je en la considérant avec mes yeux ternes et en me grattant le bout du nez,—dans la vie réelle, on n'admet pas, comme cela, les Démons.—Comment avez-vous pu me reconnaître, moi, dans le reflet de ce miroir? Mes traits devaient y être douteux: ce fut plutôt, je pense, à la beauté morale, n'est-ce pas, respirée, pour ainsi dire, par l'ensemble de ces traits, que vous avez cru me reconnaître?…—En rêve? dis-je, encore, presque à moi-même:—mais, madame, pourquoi donc avez-vous alors poussé ce cri, dans la chambre, puisque vous ne saviez rien, puisque vous n'aviez rien vu!

—Une fois levée, me répondit Claire Lenoir, aussitôt que je l'eus embrassé, et mon oreille encore sur sa bouche, j'entendis un rire très sourd—un glapissement qui sortait de ces lèvres furieuses!… Alors, j'ai crié, parce que je fus vaincue par une terreur sans limites, un effroi terrible! Et mon cri était si bien parti du fond de mes entrailles, que vous en avez compris, électriquement, la signification.

Ceci, je dois l'avouer, me fit pâlir à mon tour. Le fait est que l'auberge déserte, les chandelles qui menaçaient de s'éteindre bientôt, cette idée d'anniversaire, et, par-dessus tout, cette moribonde en deuil et en lunettes, commençaient à oblitérer la rectitude de mon jugement. Le mal dont j'ai parlé m'envahissait aussi, peu à peu. Je le sentais gronder en moi, comme de grandes eaux lointaines!—Allons! allons! disons la chose! Mes dents se mirent à claquer follement! la sueur coula sur mes tempes; je devins verdâtre, mes yeux s'injectèrent et roulèrent dans leurs orbites; une oppression affreuse pesa lourdement sur ma poitrine; je jetai bas le masque:

—Vision et folie! hurlai-je, hagard, en me dressant.


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