CHAPITRE II

Les membres du Comité sibérien étaient réunis chez Arsény Makarow qui habitait un ancien atelier de photographie à toiture vitrée.

Des livres et des instruments chirurgicaux traînaient pêle-mêle sur les tables, sur les sièges.

Par les fenêtres ouvertes, la tiédeur du soir entrait. Makarow, presque un géant, aux larges yeux bleus et à l’épaisse toison blonde, arpentait la pièce, nerveusement, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de paysan.

Il y avait là Véra Gouriéwa, qui venait d’entrer dans le comité, Marie Garnicha, petite et contrefaite, institutrice primaire, Émilie Himmelschein, une juive rousse, très belle, au visage reposé et sérieux, Hospodian, un arménien brun aux yeux de braise, toujours en mouvement, se donnant des attitudes tragiques, Dawidow, phtisique, l’œil soucieux et morose, et le petit Rioumine, sortant à peine du gymnase, encore presque imberbe, avec un visage dur et ferme et de beaux yeux gris fer où flambaient l’intelligence et la volonté. Celui-là, ne souriait jamais.

— Que le diable vous emporte ! C’est absurde ! criait Makarow très excité. — Orschanow, un traître ! C’est idiot. Voyons, vous, Gouriéwa, et vous, Rioumine, qui êtes les plus calmes, et vous aussi, Himmelschein, qui connaissez bien Orschanow, vous fait-il l’effet d’un traître ?

Véra fumait en silence. Elle sourit.

— Je ne connais Orschanow que pour l’avoir vu deux ou trois fois. Encore n’a-t-il pas desserré les dents. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il n’y a rien, ni dans sa physionomie, ni dans ses manières, de suspect…

— Ni dans ses actes non plus, trancha Émilie Himmelschein qui semblait très émue.

Dawidow, le promoteur de cette réunion protesta.

— Mais je n’ai jamais dit qu’Orschanow était un traître ! Dieu m’en préserve. Seulement j’ai dit et je répète qu’il se détache complètement de nous.

Garnicha intervint, de sa voix grêle d’infirme.

— Oui, c’est vrai, et il connaît tous les secrets du Comité, et bien d’autres ! Dawidow a raison, cela devient dangereux.

Hospodian se cala sur sa chaise et déclara sentencieusement : « Ou avec nous, ou contre nous ».

Émilie Himmelschein jeta sa cigarette avec colère.

— Dieu sait ce que vous dites ! Ne voyez-vous pas qu’Orschanow souffre, qu’il est miné par un chagrin que nous ignorons tous ? Vous avez donc emprunté aux terroristes de la génération précédente la manie des machinations romantiques, que vous soupçonnez ainsi un camarade, pour un simple changement de caractère ?

— Mais ne comprenez-vous pas qu’au contraire, s’il voulait nous trahir, il ne manifesterait pas un éloignement intempestif !

Makarow était au comble de l’agitation. Il n’était pas l’ami d’Orschanow, n’ayant avec lui aucunes relations en dehors du comité. Mais il s’emballait ainsi pour toutes les causes qui lui semblaient justes.

Il cria, s’adressant à ceux qui semblaient suspecter Dmitri : — Alors, selon vous, que faut-il faire ? Faut-il, comme dans les romans nihilistes, supprimer Orschanow ?

Dawidow blêmit.

— Oh, Makarow, comme vous êtes injuste ! Qui a dit cela ? Il faut tirer cette affaire au clair, voilà tout !

— Si l’un de nous étaitconvaincude trahison, oui, il faudrait le supprimer, puisqu’il n’y aurait pas d’autre moyen de l’empêcher de nous perdre tous, nous, notre œuvre et les malheureux qui espèrent en nous, là-bas, et dont les vies sont entre nos mains. Mais quelle certitude absolue il faut pour oser prononcer un arrêt semblable ! Dans le cas présent, il n’y a pas même, pour le moment, de présomption sérieuse. Il faut enquêter, et décider après.

Rioumine avait parlé sans passion, sèchement, avec son souci de la stricte justice.

— Il faudra l’obliger à s’expliquer clairement. Je m’en charge !

Dawidow, involontairement, gardait un ton si agressif, que Véra sourit de nouveau.

— Si vous voulez suivre mon conseil, Dawidow, laissez-moi lui parler. Dans l’état d’esprit où il est, vous n’obtiendrez rien de lui… Il ne faut pas s’échauffer.

En rentrant d’une course sans but, morne, à travers les rues, Orschanow trouva, glissé sous sa porte, un bout de papier, sans signature :

« A dix heures, chez moi, urgent ».

Un signe conventionnel, au coin du billet, signifiaitMakarow.

Dmitri eut un sursaut, puis, un mouvement de colère. C’était l’interrogatoire, la torture qu’il prévoyait depuis longtemps.

Une trahison entraînait des malheurs irréparables. C’était une question de vie ou de mort.

Orschanow se jeta tout habillé sur son lit. Il songea aux membres du Comité… Dawidow, Garnicha, Hospodian, ceux-là l’accuseraient, par tempérament. Les autres…

Mais comment savoir ? N’étaient-ce pas des convaincus, presque des fanatiques, et le danger qu’on leur ferait entrevoir était si terrible, leur responsabilité si lourde ! Si on croyait acquérir laconvictionde sa faute, on le détruirait.

Et Orschanow sentit qu’il n’aurait rien à leur dire, rien, ni pour expliquer sa conduite, ni pour se défendre. Il sentit qu’il serait agressif et violent, qu’il se les aliénerait.

Sans avoir le courage d’aller chez Véra, il était retombé à sa lutte torturante et vaine…

Depuis quelque temps il souffrait d’ailleurs de privations et s’anémiait. Il était resté presque sans ressources, son père, complètement ruiné, ne pouvant plus rien lui envoyer… Et Dmitri ne tentait même pas de gagner quelque argent, comme les autres, par des leçons ou des traductions.

Il se coucha sans manger, dans l’obscurité, pour attendre l’heure.

Et il se prit à songer à Véra, avec une tristesse étrange. La pensée qu’elle aurait, parmi les autres, à se prononcer sur son sort, lui était d’une singulière douceur… Sa révolte et sa colère tombèrent quand il pensa que, s’il était condamné, elle aurait contribué à sa mort…

**  *

À dix heures. Orschanow entra chez Makarow. Tout de suite, il perçut la gêne et l’angoisse planant autour de lui. On lui serra la main en silence.

Les visages demeurèrent pâles et soucieux.

Orschanow resta debout.

De nouveau, de la colère et de l’amertume bouillonnaient en lui. Il dit brutalement : — Vous m’avez appelé ! Me voilà. Que me voulez-vous encore ?

Véra parla, doucement.

— Asseyez-vous, Orschanow. Vous n’ignorez pas la gravité des intérêts, — les nôtres et ceux d’autrui, — qui nous lient les uns aux autres. Inutile d’insister sur la responsabilité qui nous incombe. Or, nous avons tous remarqué un tel changement dans votre attitude, que nous vous avons appelé, pour tâcher de nous expliquer.

— Dites simplement que vous me soupçonnez de trahison !

La voix d’Orschanow tremblait, son regard s’était assombri. Il souffrait horriblement.

Sa phrase jeta un froid glacial.

Mais Makarow bondit.

— Personne ne vous soupçonne ! vous avez été le plus brave et le plus actif d’entre nous. Qui oserait vous faire une semblable injure ?

Dawidow ne put se contenir.

— Oui, vous avez été le plus méritant d’entre nous tous. Mais, maintenant, vous menez un genre de vie mystérieux. Vous ne venez presque plus aux réunions, vous ne vous occupez plus de rien. De plus, vous disparaissez pendant des semaines. On a beau aller chez vous pour les affaires les plus urgentes, vous n’y êtes jamais, ou vous feignez de ne pas y être. Avouez que tout cela peut sembler bien étrange.

Orschanow eut une brusque révolte de son orgueil, comme jadis à l’école.

— De quel droit prétendez-vous contrôler ma vie privée ? Vous vous dites libertaires, et vous voulez exercer la pire des tyrannies, espionner et juger la vie privée des hommes ! Je vous récuse ce droit, entendez-vous ?

Émilie Himmelschein se rapprocha.

— Orschanow, cher, ne vous fâchez pas, Dawidow, vous le savez bien, ne sait pas parler calmement. Nous vous demandons simplement la cause de l’abandon où vous laissez les affaires du groupe.

Peut-être Dmitri se fut-il calmé, mais Garnicha intervint de nouveau.

— Nous n’avons pas de vie privée, nous nous devons entièrement à l’œuvre commune. Vous devez répondre.

Dmitri se leva.

— Eh bien, non, je ne dirai rien. Je n’ai rien à dire. Si vous me croyez un traître, tuez-moi. Car, c’est cela, n’est-ce pas, que vous avez à décider. Si cela vous pèse, eh bien, espionnez-moi, apprenez par vous-mêmes ce que je suis, si vous êtes assez adroits. Mais moi, je vous récuse pour juges, et je m’en vais, pour toujours.

Rioumine, tranquillement, lui barra la porte. Véra s’était levée, elle força Orschanow à se rasseoir, laissant sa main sur l’épaule de l’étudiant.

Il la regardait d’en bas, et elle lui semblait très lointaine, une sorte d’extase lui vint.

Makarow vit des larmes dans les yeux de Dmitri, et un brusque attendrissement le rejeta contre les autres.

— Vous êtes inhumains ! Le camarade souffre, il est peut-être à l’agonie… Qu’en savez-vous ? Et vous le torturez, au nom de vos sacrés préjugés !

Véra voyait, dans le regard d’Orschanow, qu’il était bien loin des idées qu’on lui prêtait, et qu’il souffrait.

Elle se retourna :

— Que ceux qui soupçonnent Orschanow le disent enfin ! dit-elle.

Il y eut un silence.

— Vous voyez bien que personne ne parle. Je vais leur expliquer, moi, votre attitude. Votre âme est ailleurs, vous avez un chagrin, une préoccupation personnelle qui vous éloigne de nos affaires. Voilà tout. Vous avez besoin de repos… Nous n’allons donc pas vous tourmenter davantage. Pour finir cette pénible scène, nous nous portons garants pour vous, Himmelschein, Makarow et moi. Si vous voulez vous éloigner du Comité pendant quelques temps, faites-le. Vous avez raison de revendiquer votre liberté.

Orschanow se leva :

— Merci à vous qui avez eu le courage d’agir comme des hommes libres… A présent, laissez-moi m’en aller. Si jamais je puis revenir, je reviendrai. Sinon, adieu !

Gauchement, sans serrer la main à personne, Orschanow sortit.

Devant la calme assurance de Véra, les autres membres du Comité s’inclinaient, par respect pour son caractère et sa droiture connus et appréciés de tous.

Un silence régna, après lequel Makarow pensa tout haut :

— Il a raison, il faut agir en hommes libres. A quoi bon tous ces décors à la Dumas père, tous ces comités avec président, vice-président, etc., etc., toute cette puérile et illogique imitation des formes gouvernementales que nous combattons ?

**  *

Orschanow était rentré chez lui, brûlé par une fièvre intense, en proie à une sorte d’irritation amère, à une révolte profonde de tout son être, pourquoi avait-on essayé de régler sa vie privée, de pénétrer les douloureux secrets de son cœur ? Cela l’exaspérait. Les figures soupçonneuses et pédantes de Dawidow, de Garnicha et de l’Arménien grimaçaient dans son délire lucide.

Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa souffrance… Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il irait à elle.


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