Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la journée presque entière dans le vague de l’indécision ; irait-il chez Véra ? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans l’immondice,et que cela lui plaisait?
Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à cinq heures, il retourneraitquand mêmeà l’île Goutouyew, le plus pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia… Et quand il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se soûleraient.
Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il appela amèrement la « comédie », chez Véra ?
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… Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs et de misères.
A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à la fillette.
Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute part.
Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.
Souvent, sortant de son indifférence, elle jurait contre sa chienne de vie, elle parlait de faire comme sa sœur Liouba, qui était en maison, chez la mère Schmidt. Au moins, on mangeait à sa faim, on se collait de la soie sur le dos et on avait chaud, en hiver, tandis qu’à la maison, c’était le besoin perpétuel, depuis que le frère Kolia était au régiment.
Un soir qu’Orschanow errait dans l’île, Polia l’avait appelé.
Lui, en proie à l’une de ses crises périodiques de sensualité, et aussi par besoin de n’être plus seul, l’avait suivie dans un hangar en ruines où de l’herbe avait poussé.
Les sens de Polia ne s’étaient pas éveillés. Les ardeurs de Dmitri la faisaient sourire, l’étonnant. D’ailleurs, Dmitri ne put savoir, même plus tard, si elle l’aimait.
Lui, s’étant attaché à elle, parce qu’elle incarnait pour lui la souffrance et la déchéance où il se plaisait à vivre.
Dans l’île, on appelait Polia laLoqueteuse, tellement ses robes étaient toujours déchirées et sales : elle dépensait en eau-de-vie tout ce qu’elle gagnait comme ouvrière et comme racoleuse.
Et, peu à peu, éprouvant dans l’ivresse un apaisement mêlé d’une étrange volupté sombre, Orschanow s’était mis à boire, avec Polia qui, le regard trouble et lointain, semblait écouter les choses, bien inintelligibles pour elle, que lui disait Orschanow, dans l’ivresse. « Elle me comprend avec son cœur », se disait-il, quand, parfois, simplement, de le voir pleurer, Polia sanglotait désespérément.
… Le lendemain de sa comparution devant le Comité sibérien, Orschanow, renonçant à aller chez Véra, retourna, vers le soir, dans la désolation laide de l’île Goutouyew, à travers le dédale des fabriques délabrées, des hangars aux vitres brisées, lugubres comme des yeux crevés…