Un flot de vie et de gaîté roulait sur les quais aux dalles blondes. Des richesses s’accumulaient, variées, mêlant leurs taches de couleur, au sortir des wagons poudreux.
Il y avait là des tas de planches en bois du Nord, d’une teinte fraîche et pâle, avec des larmes de résine rose, des tonneaux de soufre d’Agde, avec de minces filets d’un jaune verdâtre entre les douves sèches, des sacs de plâtre livide, des fûts de vin teintés de lie violette, des caisses de couleurs en poudre, tachées d’indigo sombre, de vert émeraude, de safran clair, des barils de minium poudrés de rouge violent…
Sous le soleil déclinant l’eau des bassins s’irisait de reflets tendres, avec des fourmillements d’or liquide dans les vagues remous.
Les hautes maisons noires de la Joliette dardaient le regard songeur, le regard nombreux de leurs fenêtres sur la mer tranquille où attendaient les navires, ceux qui arrivaient et ceux qui allaient partir.
C’était le soir, et les débardeurs des Transatlantiques avaient fini de charger leSaint-Augustin, en partance pour Oran. Maintenant, ils se reposaient, étirant leurs bras puissants.
Ils portaient des pantalons de toile bleue, tachés de goudron et d’huile, le torse moulé en des maillots bleu et blanc, la ceinture de laine rouge très lâche, retombant sur les hanches.
Quelques-uns avaient des bérets de matelots, et d’autres arboraient de vieilles chéchiyas déteintes de zouaves et de spahis, défroques africaines.
La lumière chaude, déjà rosée, caressait leurs cous musclés et les méplats de cuivre de leurs visages de types différents, les uns troubles et indéfinissables, les autres purs et beaux.
Orschanow s’habillait comme eux maintenant, et, après à peine un mois, il parlait leur jargon, moitié provençal, moitiématelot, émaillé de mots lointains, arabes ou chinois, et qui avait une saveur poivrée, méditerranéenne.
Perrin avait conservé son pantalon de futaine et le chapeau de son pays. Pourtant, il avait dû échanger sa blouse contre un maillot, à cause des moqueries qu’il accueillait mal.
Il était venu à contre-cœur dans ce Midi étranger, au bord de cette mer qui lui faisait peur. Il avait subi l’ascendant d’Orschanow et l’avait suivi.
Orschanow avait été ébloui et grisé par la Méditerranée, après les ports enfumés et moroses du Nord, après l’inclémence de la mer sans sourire.
C’était bien la mer classique, la mer étincelante, vivante dans la gloire du soleil, celle qui avait caressé de son flot violet les côtes de lumières où était née la pensée humaine… Elle était aussi la grande route qui mène à tous les pays de rêve.
Orschanow l’aima, se donna à elle, depuis le matin d’opale où, des crêtes blanches de la Nerthe, il l’avait aperçue pour la première fois.
Et cette plèbe maritime, si bruyante, si éclatante dans ses oripeaux, si colorée en sa misère étalée, aux senteurs violentes, dans la fermentation chaude de son sol fécond !
** *
Devant les admirations d’Orschanow, Perrin haussait les épaules.
Bien sûr, il y avait là des richesses, du travail. On trouvait du pain à manger, mais il fallait tout de même se méfier de tous ces « mocos » qui vous sautent au cou sans vous connaître et qui, s’ils peuvent, vous font la peau par derrière, pour dix sous !
Perrin avait vite démêlé la ruse et les passions brutales, impulsives, sans frein, sous l’apparente bonhomie des gens du Midi.
Il ne les aimait pas, lui qui ne pouvait les regarder en artiste, comme Orschanow, les admirer comme de belles choses dans une belle lumière. Il ne savait pas faire abstraction de leurs laideurs et de leurs déchéances morales. Pour lui, c’étaient des mauvais bougres, des sournois qui jouaient du couteau. Il ne fallait pas s’emballer.
Orschanow avec sa souplesse de Slave, savait entrer dans tous les milieux, semblait s’assimiler toutes les habitudes, tous les parlers, tout en restant lui-même.
Les débardeurs l’aimaient mieux que Perrin, anguleux et fermé. Ils l’appelaient le « Russe » et disaient que c’était un bon zig.
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Orschanow, était assis sur le bord du quai, ses pieds nus ballants au-dessus de l’eau, où flottaient des fragments de liège et des lambeaux d’affiches rouges et jaunes. Il rêvait.
Près de lui, un grand Piémontais l’oreille droite percée d’un petit anneau d’or, se sanglait dans sa ceinture qui, tombait à terre, s’enroulait comme un serpent de feu.
Le petit Henri, un gamin déhanché, au profil de chèvre malicieuse, chanta :
Suona, suona la campana,Suona a matine suona !
Suona, suona la campana,Suona a matine suona !
Suona, suona la campana,
Suona a matine suona !
Comme personne ne reprenait le refrain, il fit la roue.
Les autres, le dos à un tas de sacs, fumaient la pipe, s’entretenant des bateaux.
L’arabe Slimane, à demi couché par terre traçait avec le doigt des arabesques dans la poussière chaude des dalles.
… Des ouvrières passèrent, en cheveux, la jupe rouge, le tablier à fleurettes, comme des demoiselles. Chacune portait son ouvrage plié dans un foulard. Elles coulèrent un regard aguicheur vers les débardeurs qui se redressèrent, bombant leurs pectoraux. Elles firent une moue et se mirent à rire.
Un gros chien noir se jeta dans le bassin, et les hommes le regardèrent nager, le museau hors de l’eau. Autour de lui, de grands cercles d’or rouge allaient en s’élargissant, jusqu’à la coque sombre des navires.
Orschanow se laissait bercer par le calme de l’heure.
Il regardait, en face, la jetée et les Forges de la Méditerranée, où le grand martellement sourd, la plainte du fer s’était tu, et où étaient mouillés les monstres géants des Messageries Maritimes, les courriers lointains des Indes, de la Chine et des îles d’Océanie.
Au delà c’était Arenc et le Lazaret, et le Môle des Abattoirs où passaient des silhouettes mélancoliques d’Arabes en burnous fauves, convoyeurs de moutons algériens.
Plus loin, l’anse arrondie de l’Estaque, puis la côte qui filait, qui s’abîmait dans la brume rose du large.
A gauche, au-dessus du Port-Vieux et des voiliers, au-dessus des forts Saint-Jean et d’Entrecasteaux, Notre-Dame-de-la-Garde brûlait étincelante, dans l’incendie rouge du soleil couchant.
Un souffle puissant de vie, un appel tyrannique vers les horizons lointains, comme un sortilège subtil et irrésistible montait de Marseille et de ses ports.
Pour la première fois, Orschanow se dit que là, sur ce quai, ne finissait pas l’Univers, qu’il y avait là-bas, au delà de la mer berceuse, les terres de soleil et de silence, qu’il y avait l’Afrique…