Il y avait dans l’escouade du caporal Vialar un légionnaire qui s’appelait Pedro Garcia, et qui se tenait à l’écart des autres, muet, plongé en une continuelle rêverie morne. Grand, d’une maigreur robuste, il avait, sous le képi rouge et noir, un visage bronzé, aux méplats de cuivre, des cheveux bouclés, très noirs, étroite une moustache ombrant des lèvres sensuelles, toujours serrées, sans un sourire.
Dès le premier jour, personne ne s’était trompé sur la réalité des bribes d’histoires qu’il avait contées au caporal. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas un déserteur espagnol. Et, tout de suite, on l’avait marqué de ce surnom qui le faisait pâlir : le Bicot…
Ils étaient voisins de lit, Orschanow et lui. Le Bicot ne parlait pas plus à Dmitri qu’aux autres, mais il le regardait autrement, lui sachant gré de respecter son silence et de ne pas le plaisanter méchamment.
Pour faire taire les loustics, plusieurs fois Vialar avait eu à intervenir :
— Nom de Dieu ! Foutez la paix à cet homme. Qu’est-ce que ça vous fait qu’il soit arabe ou espagnol ? Y en a-t-il ici beaucoup, parmi vous, qui aient donné leur vrai nom, leur vraie nationalité en s’engageant ?
— Ça, caporal, c’est vrai ! disait Perrin, en soupirant et gardant toujours le regret d’être obligé de se dire Suisse.
Quand les légionnaires furent en campement sur le plateau d’Aïn-El-Hadjar le Bicot eut l’occasion de rendre quelques services à Orschanow. C’était un excellent soldat, d’une propreté de chatte, toujours en train de laver ses effets, d’astiquer ses cuirs. Il n’avait rien du bleu maladroit qu’il eût dû être, se trouvant à la légion depuis trois mois à peine.
— Pourquoi ne sortais-tu jamais à Saïda, demanda Dmitri.
— Je n’aime pas à rigoler.
— Alors nous sortirons ensemble. Je ne te demanderai rien, tu me raconteras ce que tu voudras. Je ne cherche pas à savoir ce qui ne me regarde pas.
— Quand tu sors, où vas-tu, à Saïda ?
— Je vais au café maure, je me promène aussi sur la route.
— Oui, c’est vrai, sur la route on s’ennuie moins…
Ce soir-là ils marchèrent longtemps autour du camp dans la gloire du soleil mourant en rose sur l’immense horizon du Sud attirant.
— D’où es-tu, toi ? demanda tout-à-coup le Bicot.
— Moi, je suis Russe, par mon père, tartare par ma mère. Et toi ?
— Moi ?… Tu sais, j’ai dit que je m’appelais Pedro Garcia… Eh bien, ce n’est pas vrai. Ils ont raison les autres ! Mais pourquoi m’embêter ? Je suis de Bou-Saâda, je m’appelle Lamri Belhaouari.
Et d’un trait, il conta son histoire, comme pour se justifier.
Il était fils de cadi. Il avait été à l’école française-arabe, puis au lycée, à Alger. Riche, il n’avait pas eu besoin de travailler. Rentré à Bou-Saâda, son père lui avait donné une délicieuse petite maison en toub doré, dans les jardins qui bordent l’oued. Il l’avait marié avec sa cousine par alliance, Halima, toute jeune et très belle. Et Lamri était devenu amoureux de sa jeune femme. Il l’adorait.
Un soir, on était venu le chercher, son père étant très malade. Il avait quitté à regret sa maison paisible et son Halima, il avait couru chez son père, disant qu’il rentrerait au jour. Le vieillard allait mieux après une crise, et Lamri, tout joyeux, rebroussa chemin. Il avait une clé, il rentra doucement. Et alors, dans la tiédeur de la cour où ils dormaient l’été, il avait trouvé Halima dans les bras d’un de ses cousins, Ali.
Lamri avait perdu la raison. Il avait massacré les amants à coups de couteau… Il s’était jeté en travers du lit inondé de sang, et il avait attendu le jour, prostré, inconscient. On l’avait arrêté, et le Conseil de Guerre, dont il était justiciable, comme indigène du territoire militaire, l’avait condamné seulement à deux ans de prison…
A la colonie pénitentiaire de Berrouaghia, Lamri avait vécu ces deux années en un rêve sombre. Son père était mort, et Bou-Saâda lui sembla vide et désolée, quand il rentra.
Alors, abandonnant ses biens à son frère Ahmed, assesseur du cadi, il s’était engagé aux spahis, par ennui. Vers la fin de sa quatrième année de service, Lamri, en détachement à Aumale, s’était passionné pour une belle juive. Un soir, par fatalité, il avait eu une altercation avec un autre spahi, chez cette femme. Ils s’étaient battus et Lamri avait blessé son camarade. Pour la deuxième fois, il passa au Conseil, et fut condamné à un an de prison, le Conseil ayant admis l’excuse de provocation.
En sortant de prison, Lamri, las, désespéré et se sentant désormais un réprouvé, avait fait, à Médéa les quatre mois qui lui restaient à faire. Puis, pour disparaître à jamais, pour ne plus se souvenir de rien, il était venu s’engager à la Légion, sous ce faux nom de Garcia.
— C’est fini, conclut-il, je ne vis pas, je rêve, et Dieu sait si mon rêve est noir.
Très intelligent, lui, si silencieux d’ordinaire, avait la parole claire et imagée, dans son français irréprochable.
— Garde pour toi ce que je t’ai dit. Tu es tout jeune, toi. Fais attention de ne pas faire comme moi. Tu sais, au jeu il ne faut pas tout mettre sur une carte. C’est la même chose dans la vie. Moi, deux fois j’ai été fou, j’ai mis ma vie sur une seule carte, l’amour d’une femme. Et aujourd’hui, je suis moins heureux qu’un mort.
Orschanow songea que, lui aussi, en épousant Véra, avait failli mettre toute sa vie sur une seule carte…