C’était la nuit.
La chambrée, dans l’ombre, soufflait une chaude haleine de lassitude reposée.
Les corps se vautraient, moites, dans les gros draps bis. Parfois, un gémissement ou une toux coupaient le silence.
Orschanow dormait, ayant rejeté ses draps, les bras nus hors du lit. Il avait retrouvé le sommeil sans rêves, sans cauchemars de ses toutes premières années.
Tout à coup quelque chose le réveilla. Il sursauta. Dans la cour, le clairon sonnait. C’était une sonnerie étrange, lente, lugubre, entendue ainsi à travers l’engourdissement du sommeil.
Déjà le caporal Vialar bondissait, criant :
— Tout le monde debout ! Alerte !
Et les légionnaires se levaient, pêle-mêle, jurant, mal éveillés.
Dmitri crut un instant à un malheur.
— C’est encore une lubie du colonel : foutre tout le monde en l’air au milieu de la nuit.
En ville, la trompette des chasseurs répondait, puis un coup de canon déchira les ténèbres et le silence de Saïda endormie.
Le caporal avait rallumé une lampe. On s’habillait avec un cliquetis d’armes, des froissements de cuirs violemment bouclés.
Les hommes juraient, se hâtant pourtant. Dans les escaliers on commençait à entendre le martellement des godillots des autres escouades qui descendaient.
— Allons, nom de Dieu ! Tas de feignants, est-ce qu’on se fout du monde par ici !
C’était le sergent Schmütz qui entrait, blême, mal dessaoulé de la veille.
Dans la cour, des lanternes couraient comme des feux-follets, jetant de brusques clartés rouges sous les arbres.
Avec des bruits métalliques et le grouillement des chaussures ferrées, les sections s’établissaient. Les officiers, prévenus par un fourrier arrivaient.
Le lieutenant Clerc boutonnait son col, les dents serrées avec une flamme de colère dans les yeux : une hiverneuse de passage, une Belge délicieuse, était restée dans la chambre désertée brusquement, là-bas, à l’hôtel.
Enfin, le colonel parut, sur son grand cheval blanc. Froid, correct comme pour une revue ; il demanda si tout était prêt.
Alors, tout de suite, les ordres retentirent, brefs, et on sortit, tournant sur la route, vers le Sud.
Dans l’obscurité, on n’entendait plus que le bruit houleux, le bruit marin, de la troupe en marche, avec, parfois, des entrechoquements d’acier.
** *
On grimpait les pentes raides caillouteuses, au pas gymnastique, péniblement.
— On va à Aïn-El-Hadjar ! murmura un légionnaire.
Ils filaient, poussés par les gradés, avec, au cœur, la rancune de leur servitude, l’ennui de toute cette peine prise inutilement.
Seul Orschanow ne s’ennuyait pas. Pour la première fois, la campagne bédouine lui apparaissait ainsi dans la clarté vague de la nuit de printemps.
La brousse prenait des aspects fantastiques, semblait se mouvoir, noire, confuse.
Les oueds s’ouvraient, semblaient sans fond, et le sommet des montagnes se détachait en silhouette exacte sur la pâleur sombre de l’horizon.
Parfois dans le scintillement innombrable du ciel, une étoile se détachait comme un fruit mûr, et tombait à l’infini.
Dans le silence de la montagne on entendait sourdre une vie puissante, l’enfantement prodigieux du printemps africain.
Des chacals glapissaient courant par bandes sur les collines.
** *
Les légionnaires haletants arrivèrent au grand plateau d’Aïn-El-Hadjar. Là, au-delà de la mer d’alfa où bruissait le vent tiède, l’horizon s’ouvrait, large, immense, libre…
Orschanow éprouva un grand soulagement. Enfin, plus de montagnes écrasantes, plus de murailles barrant le ciel.
Il aspira avec bonheur l’air léger de la hauteur. Son amour pour la terre d’Afrique devenait plus profond. Pris d’un étrange enthousiasme il ne se sentait plus exilé et ne souhaitait que de rester là, dans cet âpre décor, pour toujours, même sous l’humble capote bleue du légionnaire.
Lentement, l’horizon s’éclaira. C’était une lueur verdâtre, diffuse, qui dessinait au loin les dentelures aiguës des montagnes, qui arrachait à l’uniformité noire de la nuit les silhouettes plus opaques des buissons de lentisques et de palmiers nains. Le plateau apparaissait dans la houle de l’alfa coriace, tout moucheté comme une peau de panthère.
Puis la lueur grandit, monta dans le ciel, les légionnaires cessèrent d’être un flot sombre.
Un vent léger frissonna dans l’herbe dure, caressa les visages où la sueur collait la poussière rouge.
Ce fut pour Dmitri, la joie de l’aube en rase campagne, l’heure aimée où renaissaient avec la bonne lumière, l’espoir et la force de vivre…
Dans la mer d’alfa, une troupe venait, morne silencieuse. Dans la lueur lilas du matin, les hommes, en vareuse bleue, coiffés de képis à l’énorme visière carrée, le visage rasé et maigri, l’œil cave et sombre, défilèrent, entre des légionnaires, baïonnette au canon, et des chaouchs de la justice militaire, revolver au côté.
C’étaient lesPégriots, les détenus du pénitencier d’Aïn-El-Hadjar, qui allaient au travail, leurs outils sur l’épaule. Quelques-uns bronzés, le front et les mains tatoués gardaient, sous le costume du bagne la gravité arabe. D’autres très blonds, les cheveux comme décolorés sur leur peau brûlée, échangeaient un regard avec la Légion étrangère qui passait : anciens légionnaires, condamnés, ils retrouvaient des camarades, sans un sourire, avec la haine des forçats pour lesautres, ceux du dehors, qui leur semblaient libres.
Et les tristes ilotes passèrent avec un piétinement de troupeau résigné, dans la gloire du soleil qui se levait, là-bas, dans un monde de vapeurs carminées, au-dessus de la plaine mélancolique.
Orschanow sentit une révolte, sous le harnais pesant du soldat ; tout leconvenu, tout le mensonge de la vie civilisée lui apparaissait : le mensonge à la base de la société, s’arrogeant le droit, nié aux individus, de renouveler l’antique esclavage, pesant de tout son poids sur ceux qui ne voulaient pas plier.
Combien parmi ces pégriots glabres et mornes, étaient là pour des crimes purementmilitaires, c’est-à-dire pour des actes qui, dans la vie ordinaire, plus naturelle, étaient à peine des délits !
Ah ! s’en aller dans la brousse, vivre seul, à sa guise, sans courber la tête devant tous ces fantômes d’idées imbéciles qui accablaient les hommes de leur dure tyrannie.
Les instincts de vagabond et de révolté d’Orschanow s’éveillaient en cette heure, et il songea qu’il avait encore près de cinq années à vivre parmi les hommes, sous leur autorité et leur menace !
Mais il fallait se raidir et attendre, marcher sourd et aveugle, en saisissant au passage les heures de vie, les impressions grisantes, telle l’ivresse de ce lever de jour au désert.