CHAPITRE VII

Derrière un café maure, dans une petite cour passée à la chaux bleuâtre, un pied de vigne séculaire se tordait, s’appuyant sur un figuier noueux, en une fraternité de vieux arbres reclus.

Des pierres sèches, équarries et alignées, formaient une sorte de large banquette ronde autour du puits étroit. Dans les niches irrégulières des murs, des pots de basilics et des gargoulettes bouchées d’un bouquet de brins de lentisque. Dans une vieille caisse, un jasmin dont les fleurs blanches, striées de rose pâle s’effeuillait sur des nattes.

Un faucon, attaché par la patte, rêvait sur son perchoir et des rossignols se pâmaient dans de petites cages en piquants de porc-épics.

C’était la fumerie de kif clandestine de la Djenina tenue par Hadj Adda, nègre marocain, lettré, grave et poli. Son visage régulier, d’un noir d’ébène, encadré d’une barbe blanche, souriait à l’habitué, quand il voulait bien accepter une petite pipe.

Dès cinq heures, le jardinet silencieux s’animait. Ils étaient une vingtaine qui venaient là, des portefaix, des bédouins de passage, des Maures.

Il n’y avait rien d’orgiaque dans ces réunions. On fumait le kif en échangeant de rares paroles. Puis on faisait de la musique arabe et on chantait.

Jamais une femme, jamais une plaisanterie grossière. Cette volupté se suffisait à elle-même.

**  *

Mohamed avait introduit Orschanow à la Djenina, répondant de ce légionnaire qu’on avait bien un peu regardé de travers, le premier jour. Puis, on s’était habitué à lui, le traitant en frère, lui souriant quand il arrivait.

Il s’étendait près de l’ancien spahi, et, sa petite pipe à la main, il écoutait, les yeux mi-clos, le murmure doux des rossignols captifs, et la musique de rêve des « hacheïchia », les fumeurs de kif.

Mohammed jouait dudjouak, tirant des plaintes étouffées, tantôt langoureuses, tantôt d’une presque immatérielle tristesse de ce petit bout de roseau, coupé au fond d’un oued.

Hammou Benhalima, un portefaix en loques européennes, avec un foulard de coton bleu roulé autour de sa chéchiya, jouait de la guitare espagnole.

Un vieux, la face rasée, impassible, les yeux clos, comme en rêve, faisait pleurer un antique violon, qu’il appuyait sur son genou, à la mode arabe. Et d’autres, un groupe de bédouins aux minces profils d’oiseau de proie, aux yeux roux sous le voile en auvent de leurs turbans à cordelettes fauves, promenaient des petits morceaux d’écorce sur les deux cordes de leursguibri— Et les têtes se renversaient, les yeux se fermaient.

Les « hacheïchia » en extase chantaient.

Tantôt c’étaient des complaintes bédouines, épopées de chasse, d’amour et de rixes. Tantôt, des cantiques maraboutiques, laBorda, en l’honneur du Prophète, ou des chants d’amour passionné et malheureux, où des cœurs saignaient, distillant goutte à goutte les larmes brûlantes des séparations et des oublis.

Orschanow, tiré de son demi assoupissement, dans la lueur vacillante des bougies, observait parfois les groupes aux attitudes souples et félines, les accroupissements, les poses couchées, lasses, la mimique des visages que l’ivresse du chant, de la musique et du kif pâlissait lentement de spiritualité. Les citadins se laissaient aller à l’extase, voluptueusement. Les bédouins gardaient leurs masques bronzés, de gravité farouche, les prunelles plus luisantes seulement, dans le soulèvement des paupières alourdies.

On parlait peu, à la Djenina, et le cafetier distribuait en silence les petites tasses de café, les tout petits verres de thé marocain, à la menthe poivrée…


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