CHAPITRE VI

Tous les soirs Orschanow retrouvait, dans les cafés maures, chez Zohra ou dans les autres maisons blanches du village nègre, la griserie d’un Orient révélé.

Après quatre mois, il commençait à s’exprimer assez librement en arabe, à s’intéresser à des discours lents devant les cafés maures et les interminables complaintes avaient pour lui des mots profonds comme leur musique.

Le monde arabe, si fermé pour lui les premiers temps, s’ouvrait peu à peu. Orschanow, l’occidental en fuite, entrait dans le décor des couleurs et des parfums.

Dans les milieux indigènes où il se plaisait exclusivement, on s’habituait à lui.

— C’est dommage que tu sois un roumi ! disait souvent Mohammed, qui l’aimait maintenant en frère.

— Mais je ne suis pas un roumi, objectait Orschanow en souriant. Je ne suis d’aucune religion, et si je devais en prendre une ce serait l’Islam.

En effet, l’Islam l’avait enveloppé d’un charme mélancolique. C’était l’apaisement et la sérénité.

Devant l’infortune et la Mort, l’Arabe restait impassible, sans révolte, presque sans pleurs et toutes les hérédités fatalistes d’Orschanow s’émouvaient fraternelles, le poussant vers ces hommes.

D’ailleurs, ne leur était-il pas semblable ? N’avait-il pas renoncé volontairement à la lutte, au travail, but de toute vie européenne, pour se laisser aller, comme eux, voluptueusement entraîné à la dérive, au fil des heures.

Et puis, ils étaient des nomades, des vagabonds invétérés. Et tant d’autres traits les faisaient ressembler à ce peuple russe qu’Orschanow aimait toujours d’un douloureux et profond amour.

Comme le peuple russe, le peuple arabe se maintenait par sa force d’inertie, presque immuable. Comme lui aussi, il souffrait, en silence, apportant dans ses rapports avec l’administration la même résignation, la même soumission, avec la même réprobation tacite pour l’injustice. Le Russe disait : « C’était sur ma naissance ». L’Arabe, plus laconique, se contentait d’esquisser un geste vague de soumission :Mektoub— c’était écrit !

Orschanow retrouvait certaines coutumes touchantes de la terre slave, chez les Arabes : le culte de l’hospitalité, la générosité et la charité envers les pauvres.

Ils étaient mélancoliques, ignorants de lablague, cette gaîté occidentale si étrangère à Orschanow. Ils avaient cependant leurs heures de joie légère, leur rire de grands enfants. Mais, tout de suite après, ils retombaient à leur gravité, ils se renfermaient en eux-mêmes. La plupart du temps même, ils se contentaient de sourire.

Et puis, ils étaient, comme les Slaves du peuple, sociables et égalitaires, sans dédain pour les pauvres. Les riches, les lettrés s’asseyaient côte à côte avec les plus loqueteux, dans la grande fraternité islamique. Un mendiant entrait-il dans un café, on lui faisait une place, on échangeait avec lui le salut de paix, le même pour tous les musulmans.

Et Orschanow se laissait aller au bien-être indolent de la vie arabe peu compliquée.

Mohammed, fumeur de kif, avait persuadé à Dmitri d’abandonner l’alcool pour la petite pipe de poussière de chanvre. Au lieu de l’ivresse tapageuse de la boisson c’était un engourdissement doux, une paix infinie qui venait, à mesure que la fumée jaunâtre du kif montait dans l’air tiède.


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