Orschanow était robuste et souple, son instruction de recrue avançait à souhait, sous la direction du sergent Schmütz qui tempêtait et qui jurait sans discontinuer, colérique, le visage haut en couleur, coupé d’une moustache de chat roux.
Orschanow avait conquis Schmütz en lui parlant allemand et en s’appliquant au travail.
Pour lui, la bonne fatigue qui le jetait, le soir, rompu sur son lit, rachetait l’imbécillité de ce travail militaire qui ne servait à rien.
Il aimait surtout les humbles besognes du garde-chambre, et les heures passées au séchoir, dans la petite cour, les jours de soleil, à frotter avec une brosse son linge de grosse toile raide, ses effets de treillis encore tout neufs.
Les légionnaires chantaient, et les complaintes des pays divers jetaient une mélancolie d’un exotisme spécial dans ce coin du quartier entre le séchoir et leSénégal, le bâtiment des cellules de correction, l’épouvante des légionnaires indisciplinés.
Et les jours s’écoulaient ainsi, réguliers, inutiles, pris par le service, avec en agréable perspective, dès le matin, les quatre heures de liberté du soir.
Les légionnaires étaient presque tous de bons soldats, surtout en marche, à la peine. Et pourtant bien rares étaient ceux qui aimaient réellement le métier. La plupart préféraient « tirer au flanc », sedégrouiller, ne pas se fouler la rate.
Sur eux pesait une discipline d’une dureté voulue, les locaux disciplinaires ne désemplissaient pas ; tous les jours, on voyait, dans la cour, une troupe hâve, l’œil mauvais, rageant à froid, faire lebal, avec le sac lourdement chargé, de cailloux parfois.
Certains sergents de garde prenaient un plaisir cruel à faire exécuter aux hommes punis les mouvements les plus pénibles en les espaçant. Ainsi le sergent Schmütz avait pour spécialité le pas gymnastique continuel en été, les longues poses désolantes en hiver.
Ceux qui ne se soumettaient pas passaient à la discipline ou au tourniquet. Ils étaient nombreux.
Après avoir épuisé sur eux toutes les rigueurs, après avoir tenté de les briser par la fatigue terrible dubalet l’horreur duSénégal, des cellules de correction, on les envoyait à la section de discipline. Et ils étaient perdus alors. Ils filaient à Aïn-El-Hadjar ou à Mers-El-Kebir, quelquefois même à la Nouvelle ou à Cayenne. Il y en avait qui étaient fiers d’être desirréductibles.
L’un d’eux, un breton, ancien quartier-maître de la flotte, cassé, et qui buvait terriblement, répétait tous les jours à la chambrée : « Moi, mon rêve, c’est d’êtrebutté. »
Il ne s’expliquait pas davantage. Un jour sur une observation du caporal d’escouade, il lui fendit le crâne, d’un coup de crosse, férocement, sans raison.
Quand on l’emmena pour le mettre en cellule de prévention, il dit : « Vous voyez bien que j’ai tenu bon, que je seraibutté. »
Les légionnaires apprirent sa condamnation à mort, peu de temps après, avec leur indifférence coutumière, pour le sort des camarades partis, condamnés ou libérés.
Dmitri éprouvait de la sympathie pour ces révoltés, qui s’avouaient vaincus d’avance, mais qui ne voulaient quand même pas courber la tête. Il se souvenait alors d’Orlow, lebrodiagaqui avait brûlé le village de Nicoplatimowka, pour se venger d’un cabaretier. Certes, chez les légionnaires, Orschanow ne rencontrait pas le côté épique et sombre qui l’avait charmé en l’enfant révolté des steppes, mais il lui semblait qu’ils avaient aussi leur grandeur, ceux-là.
— Des fous ! A quoi bon faire le malin, disait Perrin, quand on n’est pas le plus fort ? Ça n’avance à rien.
Lui, trouvait qu’il fallait tâcher de bien vivre partout où on était et qu’il était trop bête de vouloir se casser le cou quand on pouvait décemment plier.
— Ah ! je dis pas, si on voulait nous obliger à faire du mal, de sales coups, oui, alors on aurait le droit de rouspéter. Mais qu’est-ce qu’ils nous demandent par là ? D’obéir et de faire le travail pour lequel on s’est engagé. C’est que juste. Si je m’engage pour les foins, faut que je fasse les foins jusqu’au bout. — C’est la même chose.