Chapter 5

Il fait beau, il fait chaud,On entend les p’tits oiseaux…

Il fait beau, il fait chaud,On entend les p’tits oiseaux…

Il fait beau, il fait chaud,

On entend les p’tits oiseaux…

Cependant, son cœur se serre. L’approche matérielle de l’irrévocable donne un frisson à sa chair. Elle débouche les trois flacons. Ce n’est pas trop mauvais, elle s’en souvient, à cause d’un peu de benjoin qui dissimule l’amertume du laudanum. Le crépuscule tombe. La lampe allumée lutte mal contre le jour mourant et ne donne qu’une fausse lumière. Puisqu’elle a décidé que ce jour, pour elle, serait le dernier, elle ne doit pas dépasser minuit ; et il y a encore des choses à faire ; on ne meurt pas ainsi ! Elle s’exprime à elle-même sa pensée par un mot de femme, un mot qui résumera toujours l’éternelle préoccupation des femmes, qui sont nées pour être mères et ménagères : « Je ne puis pas laisser les choses en désordre ! »

Elle se lève donc, et elle range. Elle range son linge, ses toilettes ; elle déchire des papiers ; elle dispose ses livres, son écritoire, comme si elle devait travailler encore. Et voici qu’elle retrouve ainsi un pauvre album de photographies, les photographies de sa vieille maison de jeunesse, de sa famille. Les voici tous là : sa mère, son père, ses frères, ses sœurs et les amis d’alors, dont quelques-uns sont encore de ce monde. Elle ouvre l’album, elle regarde et, subitement, elle crie tout haut : « Oh ! mon Dieu ! » Des larmes coulent. Ses premières larmes depuis la chose affreuse. Qu’est-ce qu’ils diront,eux? La vie continuera pour le monde entier et pour eux, quand elle ne sera plus ; elle n’avait pas songé à ça. C’est horrible. On leur annoncera : « Amanda s’est suicidée. » Ce sera dans les journaux. Suicidée ! Pourquoi ? Quel souvenir laissera-t-elle ? Qu’est-ce qu’on croira qu’elle a fait ? Son père et sa mère sont morts, mais les autres ? Ils seront un peu déshonorés de son déshonneur. Et même ceux qui sont morts et qu’elle a tant aimés !… Brusquement, par eux, c’est l’idée de l’autre vie, de ce qu’elle avait appelé « le ciel » dans les prières de son enfance et de sa jeunesse. Est-ce que c’est vrai, qu’il y a cela : le ciel, l’autre vie, la récompense ou la damnation ? Elle l’avait cru et puis elle a douté. Et maintenant, elle y croit de nouveau, elle est sûre que cela doit exister, parce qu’elle est en face de la mort. Alors, elle sera damnée ? Puisque abandonner volontairement la vie, c’est le plus grand péché, le seul qui ne puisse être pardonné ; c’est désespérer de la miséricorde divine. L’enfer n’est rien, elle le connaît, elle croit l’avoir connu depuis ce jour ; il est déjà sur cette terre, celui d’en bas n’a rien à lui apprendre. Mais ne pas les revoir ?

« Et aussi, lui souffle une voix, ne pas revoir André ! Es-tu certaine de le retrouver là où tu iras ? Tu ne dois même pas le souhaiter, tu n’en as pas le droit ! »

Et pourtant, vivre ? Comment vivre encore, vivre toute la vie qui lui reste à vivre ? Est-ce que c’est possible ? Elle ne comprend pas d’abord que de se poser cette seule question la résout. Une fois qu’on la pose, on ne peut plus mourir. André ? Un sourire étrange, surhumain, traverse ses larmes. Elle souffre de lui, par lui, plus cruellement que jamais, et il y a malgré tout elle ne sait quel affreux délice dans cette souffrance. « C’est cela, oui, c’est cela, pense-t-elle, il faut que je vive, à cause de lui. Comment n’avais-je pas compris ! »

Elle détache une bague de son doigt, sa seule bague, la place dans une petite boîte sur laquelle elle met un nom, et commence d’écrire. Elle aime trop André, il faut qu’elle lui parle encore une fois.

« André, pardonnez-moi de vous appeler encore de votre nom, du nom que j’ai déjà prononcé une fois, quand j’étais folle, hélas ! Ce soir, je suis toujours folle. Mais demain, ce sera fini. Et vous n’entendrez plus parler de moi, jamais ! Je le jure et je suis sûre de tenir parole.

» Ne croyez pas que je vais mourir. Vous n’aurez pas ma mort sur la conscience. Oh ! j’ai bien failli mourir : ç’a été ma première idée. Avec du laudanum : j’avais un moyen, un pharmacien m’en avait donné. Et savez-vous une des raisons pour lesquelles je voulais mourir ? C’est que ceux qui s’en vont de la vie ont des droits que n’ont pas ceux qui vivent, et que j’aurais pu vous diretu, une dernière fois. C’est pour ça que j’ai eu du mal, beaucoup de mal à rester sur terre. Il faut que vous sachiez pourquoi je m’y suis décidée. J’ai pensé que, si je mourais volontairement, je donnerais de l’ennui à mes frères et à mes sœurs, parce qu’ils m’aiment, et que cela leur ferait du tort dans la province où ils vivent. A Paris, ces histoires-là ne font pas de bruit, ça arrive tous les jours, et il y a trop de monde, et le monde a trop d’affaires. Là-bas, dans notre Nord, on en parlerait longtemps. J’ai pensé aussi à l’autre vie, à eux, à mes parents, et à vous surtout, oh ! oui ! à vous ; dans l’autre vie, il faut que je puisse vous retrouver, vous comprenez. Mais il y a autre chose : j’ai pensé que si je mourais et que si, par malheur, il n’y avait rien après,je ne pourrais plus penser à toi !Réfléchis à cela : je ne pourrais plus penser à toi ! Ce serait affreux. Je vais durer, je vais rester à cause de ça : pour penser à toi tous les jours, tous les jours. Ce sera douloureux, atrocement douloureux, d’abord, mais ce sera toi, encore : que faut-il davantage ?

» Alors, je vais m’en aller très loin, tout simplement, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Je vous dis que j’en ai fait serment. Comme ça, vous n’aurez pas de grands remords à avoir — et n’en ayez pas même de plus petits. — Ce qui a été, il n’y a pas eu de votre faute, c’est moi qui me suis jetée à votre tête, voilà. Je crois bien que je vous aime depuis je ne sais combien de temps, depuis toujours, avant de vous avoir jamais vu. Mais vous n’y êtes pour rien. Il faut donc que je me contente de moi, avec ce qui est à moi : et j’en ai le droit, à condition que je ne vous ennuie pas.

» Je ne regrette rien. Je souffre beaucoup, horriblement, et pourtant, je suis heureuse, ce n’est pas une phrase. Il y a de quoi faire rire : c’est tout à fait comme quand on m’a emmenée, à l’époque où j’étais petite fille, chez un opticien. Je n’avais jamais su que je n’y voyais pas clair, et quand le marchand m’a posé des verres sur les yeux, ç’a été pour moi une révélation : les figures, les meubles, les arbres n’étaient plus les mêmes, les feuilles étaient plus luisantes et l’air plus transparent. J’étais ravie, l’univers avait un autre sens. Il n’était pas plus joli, je voyais un tas de petites vilaines choses dont j’avais toujours ignoré l’existence, mais, malgré tout, j’étais ravie, parce que toutes ces apparences, belles ou laides, c’était la vérité. Eh bien ! depuis hier, j’ai eu aussi une révélation ; j’ai compris qu’on ne vivait que pour aimer, et tout a été changé pour moi. Mon bonheur a duré les quelques heures que j’ai cru en toi. Quelques heures : mais j’ai vécu ! Aux jours d’été, à la campagne, par les lourdes chaleurs de midi, il y a parfois une sorte de brume dorée qui sort de la glèbe, une diffusion du soleil dans l’air. Les heures que j’ai passées avec toi ont mis ce voile de joie entre mon existence d’aujourd’hui et celle que j’ai vécue avant de te connaître. C’est une magie ; elle me fait tout aimer de ce qui me paraissait si nul avant de te connaître.

» Je vous envoie, avec cette lettre, une petite boîte qui contient une bague. La bague est en or, avec trois petites perles. Elle n’a aucune valeur, mais c’est la seule que je possède. Garde-la dans un tiroir, ce n’est pas un bijou d’homme, et plus tard… tiens, pardonne-moi ma sentimentalité, j’ai une idée qui me plaît. Tu te marieras ; j’aurais eu de la peine à aimer ta femme, mais tes enfants, je les adorerais. Eh bien ! promets-moi de donner cette bague à ta fille aînée ; et, si tu peux, fais encore autre chose. J’ai un nom ridicule, mais appelle ta fille Amy… on m’a quelquefois donné ce nom-là… Mais il me semble que je vais encore vous ennuyer, malgré ma promesse. Faites comme vous voudrez. Et pardonnez-moi de vous avoir quelquefois dit « tu », malgré ce que j’ai écrit tout à l’heure. Je ne l’ai pas fait exprès, et je n’ai plus la force de recommencer ma lettre.

» Il y a des enfants qui jouent dans la cour. Je ne sais pas si c’est du bien ou du mal que ça me fait : les deux. Du mal, parce qu’ils chantent, du bien parce que ce sont des enfants. Je n’ai jamais aimé les enfants comme maintenant. Je les aimerai tous, toute ma vie. Je crois que je sais pourquoi, mais ce serait trop long à expliquer.

« … Dites, ce matin, vous avez failli m’embrasser tout de même, et c’est moi qui n’ai pas voulu. J’avais raison. Mais quand vous recevrez cette lettre, faites-le par la pensée, comme je fais, voulez-vous ?… Mon Dieu, comme je t’aime ! Merci. Adieu. »

Ceci s’est passé environ dix ans avant la grande guerre. Amanda, dès le lendemain, était partie pour Cambridge où on lui avait offert, avant ces événements, une place de lectrice auLadies College. Elle n’avait pas l’air triste. Ceux qui l’ont connue alors disent qu’elle s’habillait mieux qu’auparavant, de façon plus harmonieuse. Elle avait soin de sa personne, elle avait rajeuni, il sortait d’elle, on ne savait pour quelle cause, ni comment, un vaste et perpétuel rayonnement. Sans comprendre — on n’a pas le temps — on songeait : « Comme elle est bonne ! » Amanda ne paraissait pas une vieille fille, mais quelque chose comme une religieuse, ardente et pourtant calme, concentrée dans sa foi qui lui suffit. Elle ne correspondait, en France, qu’avec sa famille, d’une façon égale et tendre.

Quand la guerre éclata, Amanda se remit à lire les journaux français. Un jour, elle apprit la fin d’André : il avait été tué en Champagne, devant la butte de Tahure. Son visage ne changea pas. Il lui sembla, au premier moment, qu’il s’agissait de quelqu’un mort depuis très longtemps, et pour qui elle avait gardé un culte. Depuis dix ans, André était déjà, pour elle, dans l’éternité. Mais c’est à ce moment qu’elle confia son secret à une amie, et c’est ainsi que je l’ai connu.

Seulement, elle s’informa : André n’était plus, elle était donc dégagée de sa promesse. Elle put apprendre qu’il était marié et laissait deux petites filles. Aucune ne s’appelaitAmy. « C’est dommage ! » dit-elle pensivement.

Cependant, elle réalisa toutes ses économies, et, durant six mois, les petites filles d’André reçurent d’étranges cadeaux puérils, de petits bijoux, et surtout des bonbons. Ni leur mère, ni elles, ne surent jamais qui les envoyait. L’amie de qui je tiens cette histoire, reprochait souvent à Amanda ces libéralités excessives qui la laisseraient dépourvue dans l’avenir. Elle souriait en disant : « Je n’ai besoin de rien. »

Elle mourut, en effet, très doucement, très naturellement, vers le milieu de l’automne 1917. Il n’y a rien à noter sur ses derniers jours. « C’est bien ! C’est très bien ainsi ! » disait-elle seulement. On ne comprenait pas. Mais l’émanation qui sortait d’elle était devenue plus radieuse encore, et plus poignante.


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