LE PORTRAIT

— Madame Lebeschard reçoit-elle ? interrogea le peintre Marlis.

Il avait des yeux très vifs, câlins, comme habitués à boire amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa barbe, qu’il portait courte, taillée en pointe, à la manière de quelques artistes et de certains Anglais intellectuels.

Le ménage Lebeschard ne possédait qu’une servante. Elle répondit :

— Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.

C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour madame Lebeschard, et ne demandait même qu’à en montrer davantage. Mais il en attendait le moment sans impatience, étant de ces hommes qui aiment vraiment les femmes : ayant d’elles le goût sinon profond, du moins naturel et enraciné, ils sont à leur égard capables de désintéressement. Ils éprouvent un plaisir sincère à se trouver à leurs côtés, à les faire parler, à jouir par les yeux de tout ce qu’elles peuvent donner d’honnête plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur esprit, est différent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme d’autres aiment les enfants : pour une impression de rajeunissement, de rafraîchissement, d’allégresse : ne leur donneraient-elles que cela, ils continuent de cultiver fidèlement leur amitié. Il se peut toutefois qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont à leurs yeux l’excuse — si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une excuse, ce qui est rare — de n’y avoir été pour rien, ou presque rien. On peut croire que ce sont ceux-là qui remportent dans leur existence les succès les plus difficiles : aux coquettes il suffit de faire sentir qu’elles sont désirables ; parfaitement droites ou plus modestes, les femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.

Mais de plus, et surtout, peut-être, il y avait une autre chose encore que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanité, et qui s’était traduite dans la façon même dont la servante l’avait accueilli. Pour ce ménage de petits fonctionnaires il était le grand homme, il était l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en apporte les nouvelles. Il se sentait supérieur ; cela lui donnait de l’assurance en le disposant à des trahisons éventuelles. M. Lebeschard, rencontré quelques années auparavant, ne l’intéressait pas, n’avait rien pour l’intéresser, et Marlis, s’il n’eût été qu’un homme du monde, n’eût point persisté à fréquenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il était un collectionneur. Ayant découvert un bijou, il revenait assidûment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne puisse tout acheter, ou même on ne puisse pour l’instant rien acheter : il arrive qu’un jour l’objet désiré soit offert, ou bien qu’on soit plus riche. En tout cas le bijou est là : c’est déjà une joie d’entrer dans la boutique, et de l’avoir sous les yeux.

… Le bijou vint à lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir à sa rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire : c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il disait. Marlis ne s’imaginait point être amoureux, au fait il ne l’était point : mais il songeait : « Je le deviendrai quand on voudra. »

Toutefois quelque chose dans ces regards-là lui annonçait : « Non, ce n’est pas pour aujourd’hui. » Il se résigna fort aisément. Une paresse toute spéciale, une appréhension que ce qui pourrait être fût moins doux ou plus fatigant à porter que ce qu’il possédait — la seule forme de vertu chez ceux qui n’en ont pas — l’empêchaient de s’affliger.

« Et pourtant elle ne peut pas être heureuse », lui soufflait la tentation.

Pour s’affirmer dans cette conviction, à défaut du mari absent, que d’ailleurs il connaissait bien, il considérait les entours de Thérèse Lebeschard. Beaucoup, hélas ! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre dans la laideur et la vulgarité : il suffit que leur sensibilité à l’égard des choses extérieures s’arrête à leur propre apparence, c’est-à-dire à leur toilette. Ce n’était pas le cas pour Thérèse, trop d’indices l’en faisaient certain.

Il était de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou même le bouquet de fleurs d’oranger gardé sous verre qu’on trouve sur la cheminée dans quelques logis des humbles : ces choses sont à leur place, elles parlent un langage éloquent, elles impliquent de la beauté, c’est matière à peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne pouvait souffrir qu’elles fussent déshonorées par la contrefaçon industrielle de ce qu’il respectait : et M. Lebeschard avait des tableaux ! Il y avait même, sur un guéridon en faux Boule, une statuette polychrome ! Marlis arrêta sa vue sur le seul objet qu’il aimât, le portrait de l’ancêtre.

C’était une dame décolletée, arrière-grand’mère de madame Lebeschard. Le corps de sa robe, très long à la mode du temps, était tissé d’un satin gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si consciencieuse, d’une matière si solide qu’on les retrouve parfois encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que voici deux siècles. Des papillons nacrés de blanc translucide, d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes tendues ; un liseré de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement découverte, davantage encore que de nos jours. L’ancêtre n’était plus tout à fait jeune alors qu’elle avait posé pour son portrait : cela se pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, à l’imperceptible empâtement du cou, que cachait un nœud léger, aérien, en forme de libellule ; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de tranquille, de sûr et d’aimable qui faisait penser à madame Lebeschard elle-même : une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des temps où Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des bourgeoises : des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger ; qui pourtant n’étaient entourées que de choses dignes d’elles, et dont elles n’avaient hérité que pour les transmettre, enrichies de quelques autres, à leur postérité ; jeunes filles allaient à la messe les yeux baissés ; jeunes femmes regardaient toutes choses honnêtement, mais sans rougir et sans fausse pudeur, élevaient des enfants, faisaient leurs confitures ; et vers le moment qu’elles allaient devenir des aïeules, appelaient le peintre pour qu’il commémorât leur maturité dans leur dernière grande toilette, avant le noir et le blanc éternels que la coutume de leur classe imposerait à leur vieillesse : non par fierté d’elles-mêmes, mais pour l’honneur de leur race.

— Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.

— Vous me l’avez déjà dit, répliqua Thérèse.

Et elle ajouta ingénument :

— Est-ce que c’est de la bonne peinture ? Je ne m’y connais pas.

— Pourquoi vous en inquiétez-vous ? Pourquoi vous inquiétez-vous d’une chose dont vous ne pouvez juger par vous-même ? Vous aimez ce portrait comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire… Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est même pas d’un bon artiste : tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en défaire. Seulement… seulement on ne saurait le regarder sans une espèce d’intérêt sentimental, parce qu’il fut fait honnêtement. Honnêtement, comprenez-vous, avec le souci de montrer le modèle comme il était, et pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais réelle majesté ; avec la volonté aussi de faire agréable et de faire clair, mais de ne point pécher contre les lois du dessin et de la vérité. Ailleurs il serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquités quelconque ; je m’en soucierais à peine. Ici, il est bien à sa place, parce qu’il est à vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en hérita descend d’une famille où, depuis quatre générations, on a su vivre avec décence.

— J’ai souvent pensé, fit Thérèse avec lenteur, j’ai souvent pensé de la même manière. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au contraire… Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il lui fait des plaisanteries.

— Des plaisanteries ?

— Oh ! rien, dit-elle en rougissant.

Un secret instinct suggérait à Marlis qu’il avait trouvé la fissure. Il insista :

— Pourquoi ne me dites-vous pas… ne me dites-vous pas tout ce qui vous intéresse vraiment ? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme l’ami ?

— Mais je vous dis tout ! répliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce qui en vaut la peine.

Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en jugea Marlis. Non, décidément, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.

A quelque temps de là, au moment de quitter son bureau, M. Alfred Lebeschard, passant devant la table d’un collègue, aperçut dans une sébile administrative des pains à cacheter. Il y en avait de blancs, il y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets ; et tout mêlés ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille dans leur exiguïté circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs coupées touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine sournoise d’un enfant qui prépare un tour, en choisit un seul, un rose, puis à l’aide d’une paire de ciseaux le sépara en deux moitiés demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.

« Voilà bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai complété la toilette de l’ancêtre. »

Ce portrait l’embêtait, l’avait toujours embêté depuis les premiers jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas « de son côté ». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas seulement les traits de l’aïeule, mais tous les aïeux de Thérèse Lebeschard née Dumesnil, tout ce qui la faisait différente de lui, tout ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa manière de concevoir les choses ; il y voyait tous les Dumesnil du passé, et madame Dumesnil sa belle-mère.

Mais voilà justement pourquoi Thérèse Lebeschard tenait à ce portrait ; c’était elle comme elle aurait voulu être, et comme elle ne serait jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siècle où la petite bourgeoise non seulement commence à n’avoir plus sa place, mais ne sait plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de l’abnégation, et l’espèce de générosité, d’élan, d’allégresse, qui naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga leurs chants sublimes de l’effort en commun : l’esprit d’abnégation s’est dégradé en esprit de médiocrité ; la générosité, l’élan, l’allégresse ne sont plus. On eût bien étonné M. Lebeschard si on lui eût dit que c’était un malheur, un grand malheur, même pour lui, de n’avoir point d’enfants ; il était bien sûr du contraire : ainsi, venant de loin, venant de haut par comparaison avec son point d’arrivée, Thérèse savait qu’après elle ce serait fini, que de son vivant c’était déjà fini.

Dans ce petit salon où venait d’entrer son mari, cette toile était la seule chose qui parlât de dignité. Tout le reste, c’était ce qu’on trouve dans les ménages d’employés qui n’ont point de passé. Elle s’en apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon très vague, et non pas comme il est écrit ici ; tandis que M. Lebeschard ne s’en doutait point, parce qu’il était l’homme de sa situation, et se trouvait bien comme il était, où il était. M. Lebeschard ne méprisait pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus : il ne faisait guère de différence entre elle et une autre. C’était un gros homme que sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraîné du côté de la délicatesse, qui jamais n’avait même songé qu’il pût y avoir du plaisir dans la délicatesse : fort et gai, mais de cette gaîté des adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles ; et les adolescents, au surplus, qu’il avait fréquentés l’étaient peut-être encore moins que d’autres.

… Ayant constaté que sa femme n’était pas encore rentrée, M. Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les deux moitiés de pain à cacheter roses, les colla sur la dentelle de la dame, juste à l’endroit où celle-ci dissimulait ce qu’il fallut dissimuler. Ce fut une chose très pitoyable, très choquante et laide à voir, mais qui réjouit M. Lebeschard. D’abord il était enclin, comme certains hommes, à éprouver du plaisir dans la brutalité, et nulle influence n’était venue lui enseigner, quand il en était temps encore, que ce plaisir est bas ; mais surtout cette plaisanterie était la seule qui pût faire sortir Thérèse de son égalité d’humeur, dont il souffrait comme d’un mets toujours le même ; et alors la colère de la femme donnait au mari, durant quelques minutes, un motif à l’espèce d’agacement sourd que lui inspirait parfois l’idée qu’elle existait, et qu’elle était sa femme.

Comme il se faisait tard il alluma l’électricité ; et, pour que l’éclairage tombât mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dès qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle entra :

— Que de lumière ! dit-elle gaîment. Tu es devenu gardien de phare ?

Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancêtre avec son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragée.

— Tu as recommencé ! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as recommencé : c’était bon une fois… Non, ce n’était pas bon, même la première fois : c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois ! Et si je ne l’avais pas vu, s’il était venu du monde ? Tusaisque cela me fait de la peine.

Elle ajouta :

— C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait !

Cette accusation n’était point tout à fait injuste ; cependant elle surprit M. Lebeschard. Il était de ces gens qu’amusent les petits chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins soient tout à fait véritables, ne parvenant que difficilement à se figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments qui comptent. Jamais il ne leur viendrait à l’esprit d’accueillir ces êtres inférieurs sur le même plan que leur propre personne, et de la sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut être absolument sérieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilité médiocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M. Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait déjà faite, et qui lui plaisait par sa répétition même. Il ne pouvait croire que sa femme fût tout à fait fâchée, tout à fait blessée, et qu’il y eût de quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans le traitement dont il jouissait d’avoir outragé « l’ancêtre » il y avait de sa part quelque rancune, parce que Thérèse savait bien avoir fait un mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.

Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.

— Moi, dit-il, je trouve qu’elle est beaucoup mieux comme ça, la vieille !

Thérèse regardait toujours les deux moitiés de pain à cacheter… Elle se sentait le cœur gros, comme une petite fille dont un gamin méchant a fait exprès de tacher la belle robe. Et c’était cela aussi, par-dessus tout le reste : il se mêlait à son amertume indignée l’horreur de femme et de ménagère qu’elle éprouvait pour les choses abîmées ou en désordre.

— Enlève-les, dit-elle, je t’en prie !

C’est ici que M. Lebeschard aurait dû céder. Il y avait dans cette requête les éléments d’un traité. En faisant lui-même disparaître ces deux souillures malséantes il ne reconnaissait pas ouvertement qu’il avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais d’autre part, il accomplissait d’un bon cœur apparent la seule chose dont il fut prié, et pouvait signer une paix honorable. Thérèse, qui n’y avait peut-être pas songé, lui offrait en tout cas l’occasion de battre en retraite. Par malheur, manquant d’à-propos, il s’obstina :

— Pourquoi faire ? répondit-il. Puisque je te dis que je trouve que c’est mieux comme ça.

Ainsi, après le premier choc, ils continuaient de s’affronter. Avec la mémoire confuse de mille piqûres lancinantes qu’elle croyait avoir oubliées, qu’elle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au cœur de Thérèse un flot de désespoir et de haine : « Ce sera toujours la même chose ! Ce sera toujours la même chose ! Je serai toujours malheureuse ! »

— C’est bien ! fit-elle, en serrant les lèvres.

Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir à la main. Mais elle n’atteignait que difficilement la place dont elle voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha maladroitement à un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixé dans le plâtras du mur, s’ébranla sous les secousses, et tout s’écroula.

— Ah ! fit-elle, d’un grand cri.

Elle s’était rattrapée à la paroi, et demeurait tremblante.

— Tu ne t’es pas fait de mal ? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle n’en avait point.

Elle ne le regardait pas.

— Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé !

La toile, rencontrant à faux le dossier de la chaise, s’était déchirée, juste au cou, à l’endroit ou brillait le bel insecte ailé, moiré ; et l’ancêtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.

— Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce n’est pas moi !

— Je ne te pardonnerai jamais ! répliqua Thérèse.

Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner : il est dans la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.

La mésaventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui était indifférent, plutôt hostile, et même il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de l’accident qui l’en débarrassait. Il le porta dans le vestibule, retourné contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont éprouvé un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la tête que sa femme y pût songer davantage.

Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle était la même qu’auparavant, la même qu’elle avait toujours été. Par nature, en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la vie conjugale : ayant des tendances à la confondre avec la vie de ménage. Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectât ses habitudes et qu’on le laissât parler quand il avait envie de parler, il n’en demandait pas davantage. Se suffisant à lui-même, il exigeait peu de lui : aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait être, au bout du compte, facile à vivre et bon diable. Si on lui eût affirmé qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence même de son ménage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard fût tombé des nues : car la scène était muette, et il n’avait pas coutume d’interroger le silence, ni de s’en inquiéter.

Thérèse le détestait. Elle le détestait froidement, résolument, avec la même décision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, à se dire qu’elle serait une épouse fidèle et qu’elle accepterait son sort comme on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas et les enfants, si Dieu vous en envoie ; comme le malheur aussi de n’en point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pénible. Elle n’avait jamais prononcé, en songeant à elle-même, le grand mot de pureté, ne mettant d’emphase ni dans ses pensées ni dans ses paroles. On lui avait enseigné que la pureté est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas une sainte. Mais elle avait toujours gardé un idéal de propreté. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas ; et celles-ci, pour les femmes qui méritent ce nom, étant innombrables, avaient continué de lui paraître horribles.

— … Non, maman, dit Thérèse à madame Dumesnil, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !

Ce n’était pas la première fois que sa mère entendait ces paroles. Quand leurs filles sont heureuses les mères ne l’apprennent guère que par le silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’être négligées, par mille petites choses, des détails presque insignifiants, pourtant cruels un peu, qui révèlent que la chair de leur chair, et leur fille, c’est-à-dire l’être au monde qu’elles avaient cru rendre le plus semblable à elles-mêmes et modeler à leur image, a cessé de parler comme elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inévitable adaptation, la fusion de deux cœurs et de deux existences dans le bonheur conjugal ; et cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au nouveau venu. Elle est forcée de se souvenir qu’elle l’a donnée, donnée à jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises suprêmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des récriminations injurieuses qui furent dirigées, à toutes les époques et dans toutes les littératures, contre les belles-mères. Il ne faudrait pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilège. Une propriété, la plus chère, a changé de mains, une propriété fut ravie à son premier possesseur naturel : les anciens ne l’ont pas mieux supporté, les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les civilisés. Et c’est même une affaire de civilisation, d’éducation, d’empire sur soi assez difficile à conquérir, que d’apprendre à se résigner. Les mères qui se résignent savent qu’elles doivent s’estimer heureuses précisément quand on ne leur dit rien ; que si l’on vient à elles, c’est précisément que cela va mal, et qu’alors elles ont pour devoir de n’avoir pas l’air d’écouter !

De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en voudrait plus tard d’avoir été entendue. Quelques jours à peine, même parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux étonnés : elle ne sait plus de quoi il est question. Il faut même éviter en général le périlleux écueil de la tentative de réconciliation : car presque toujours les choses s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquées si on eût essayé de les arranger. La mère de Thérèse savait tout cela. Elle était d’une époque où les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir « du jugement », mot qui a presque entièrement perdu, pour nos contemporains, le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur enseignaient à y attacher. Nous l’avons remplacé par celui de « tact » qui n’a pas tout à fait la même signification. Avant tout le tact est chose mondaine : le « jugement » de nos grand’mères comportait le sens de la place qu’il convient de faire à l’autorité morale, dans toutes les affaires qui touchent à la direction de la famille, à l’honneur de la famille. C’était l’esprit de gouvernement : la notion ne s’en est pas affaiblie que dans les familles.

Seulement, cela peut aussi être sérieux. Telle est la grave question qui se pose au moment de ces petites crises conjugales : est-ce une comédie, est-ce vraiment un drame ? Les chances de ce côté sont infiniment moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expérience y soit trompée. Il y a la répétition des plaintes et des griefs, il y a l’appréciation du caractère même du mari, il y a enfin cette intuition qui manque rarement à l’amour maternel.

— … Ma mère, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !

Cet homme ! Le mot que les femmes ne prononcent qu’aux instants où leur remontent au cœur la vieille peur, la vieille haine qui habitèrent de toute éternité entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes l’appliquent à leur mari ! Cependant la mère de Thérèse l’avait déjà entendu, elle se souvenait peut-être, l’ayant proféré, d’avoir oublié qu’elle l’eût jamais proféré. Mais aujourd’hui elle sentait une rancune plus profonde, elle devinait plus d’amertumes accumulées. Madame Dumesnil ne voulait pas qu’un abîme se fût creusé, infranchissable, entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne devait pas y avoir d’abîme infranchissable : il y avaitelle, il y avait son influence, il y avait son autorité pour le combler. Pourtant ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlèrent d’abord, en dépit d’elle :

— Ma pauvre enfant, tu ne l’aimes plus ?…

— Mère, répondit Thérèse rudement, vous savez bien que je ne l’ai jamais aimé ! Quand on me l’a fait épouser, j’ai cru que je pourrais l’aimer : c’était ce que vous m’aviez appris. J’avais dix-huit ans, je ne savais que ce que vous m’aviez fait croire : qu’on aime toujours son mari. Mais c’était impossible, mais tout nous séparait, et vous n’avez pu l’ignorer.

— On finit par aimer son devoir ! dit sa mère.

— Non, répliqua Thérèse, on le fait, et ce n’est pas la même chose. Je l’ai fait tout entier, je l’ai fait comme je savais, d’après vous, que je devais le faire : sans paraître montrer que ce n’était que l’accomplissement d’un devoir. Si l’on m’en avait montré de la reconnaissance ! Mais quel est le bien que j’en ai retiré ? Qu’est-ce qui me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiée ? Oh ! maman, maman, il y a des femmes qui sont heureuses !

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda la mère de sa voix la plus sèche.

Elle ne voulait pas s’attendrir.

— Il y a des femmes qui sont heureuses, répétait Thérèse, lamentablement. Je voudrais être heureuse ! Ce n’est pas possible que je ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais m’en aller, m’en aller…

— Où ? Où sont tes ressources, où est ton avenir ? Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, et de ta vie ?

— Je veux être heureuse ! dit encore Thérèse, comme un petit enfant douloureux.

Elle se sentit tout à coup attirée par deux bras tremblants, passionnés, desséchés, liée d’une caresse immense, ineffable, comme si ces bras l’eussent enlacée pour la dernière fois, à l’heure de la mort.

— Tu ne voudrais pas me causer ce chagrin-là, d’être heureuse ?… Ma petite ! Ma pauvre petite !

Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris sur les deux vieilles joues. Thérèse embrassa ces joues en sanglotant.

— Maman ! Oh ! maman ! pleurait-elle.

— Il faut prier, dit encore la mère.

— Prier ? fit Thérèse, sans comprendre.

Et elle fut stupéfaite de ne pouvoir comprendre, stupéfaite et comme épouvantée. Elle était d’une piété naturelle et acquise, d’une piété d’enfance, et toutefois n’arrivait pas à concevoir que dans son cas il y eût une possibilité de consolation dans la prière. Elle ne pouvait pas demander par la prière d’aimer son mari puisqu’il lui semblait qu’elle fût incapable de l’aimer, que ce serait horrible de l’aimer, le plus grand malheur ! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose : quoi ? Toujours le bonheur. Ce qui est défendu.

— Il faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans insister.

Tout ce qui se doit, c’était l’ensemble, le total de ce qu’elle avait appris à sa fille à respecter et à pratiquer. On impose plus aisément un ensemble qu’une règle plus ou moins définie, portant sur un seul point. Et l’ensemble forme un bloc solide, impénétrable. Il pèse de tout son poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.

— Oui, maman ! fit Thérèse avec soumission.

Elle avait retrouvé son obéissance de petite fille, et puis… et puis elle se sentait elle-même si peu capable d’aspirations trop vagues à une réalité. On venait de lui montrer les barrières, mais quoi ? Elle avait toujours su que les barrières existent, et craignait qu’au delà tout soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, à qui l’on dit : « C’est là que tu dois t’amuser. » Il s’ennuie : à travers les murs il entend les bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artères d’une grande cité, les chars qui passent allant il ne sait où, mais sans doute vers la joie, vers tout ce qu’il ignore et dont il rêve. Un jour quelqu’un laisse la porte ouverte : cela ne fait qu’accroître sa mélancolie, la doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne parviendra à trouver en lui-même l’audace de la franchir : il aurait trop peur ! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel d’une voix connue, de la voix qui l’a mis là, là où il est, le ferait bien vite reculer… et il refermerait lui-même la porte. Pour qu’il osât se risquer, s’échapper pour quelques heures ou pour toujours, il faudrait un tentateur, quelqu’un qui murmurât à ses oreilles : « Viens donc, viens ! Moi, je connais les routes, et c’est très beau. »

Les rêves de Thérèse ne lui désignaient pas d’objet ; elle n’apercevait personne pour lui faire franchir la porte.

Ce fut très innocemment qu’elle envoya quelques jours plus tard un tout petit mot à Marlis : « Il est arrivé un accident au tableau, à notre tableau. Vous seriez si gentil de venir voir le malade ! » C’était en toute sincérité une consultation qu’elle demandait, pas autre chose. L’absence du portrait faisait sur la muraille un trou dont elle ne pouvait se consoler, il lui semblait qu’elle était plus seule, toute abandonnée. Il y avait aussi ses instincts, ses habitudes de bonne ménagère. Un meuble brisé, elle l’eût fait porter le jour même chez le petit ébéniste du voisinage. Pour l’accident de l’aïeule, elle ne connaissait pas de médecin : il devait y avoir un médecin.

— Je vous adresserais bien au père Chappuis, lui dit Marlis. C’est le roi des rentoileurs, le magicien de la restauration : il ne donne un coup de pinceaude luiqu’à la dernière extrémité. Mais il serait inabordable. Votre tableau n’est pas d’un maître et vous n’êtes pas un vieux client : je prévois une réception qui vous découragerait. Allez plutôt chez Charlet : il est adroit, il travaille assez vite. Il vous arrangera ça.

— Vous êtes sûr ? demanda Thérèse.

— Mais oui, tout à fait sûr. Dire que la voilà inquiète comme pour un enfant !… Il vous arrangera ça, j’ai vu des toiles plus abîmées. C’est une toute petite opération — un traitement, pas même une opération. Pauvre petite ancêtre ! Elle a été blessée bien près du cœur… Comment est-ce donc arrivé ?

Son intérêt était sincère : la vue d’une toile mutilée le faisait souffrir. Thérèse expliqua. Elle ne dit pour commencer que ce qu’elle avait décidé qu’elle dirait. C’était elle qui avait tiré maladroitement sur le clou de suspension… Et à mesure qu’elle parlait sa rancune lui revenait plus amère, presque aussi neuve. Oui, c’était elle, mais ce n’était pas sa faute !

— C’est monsieur Lebeschard… C’est monsieur Lebeschard.

Elle avoua tout le reste, et ses yeux brillaient de colère, avec une larme aux cils.

— Pauvre petite fille ! dit tout à coup Marlis, pauvre petite fille !

Thérèse éprouva un petit choc de surprise, pas davantage. Elle était un peu choquée que le peintre l’appelât « pauvre petite fille ». Cette familiarité lui sembla inattendue et singulière, elle n’y était point accoutumée. Mais Marlis était lancé, il continua. Enfin il avait la confidence des rancœurs, de la misère intime qui troublaient l’existence de cette jeune femme si simple — si simple et si charmante ! Enfin ils mettaient ensemble le pied sur le même sentier, ce sentier que tant de femmes distinguent tout de suite, ne perdent jamais de vue, et dont celle-ci avait toujours paru ignorer même l’existence. Il dit qu’il était là, lui, pour l’écouter, pour la plaindre, pour la consoler.

— Oui, oui ! faisait vaguement Thérèse.

Marlis n’est pas un homme indélicat, il est aussi très prudent. Comment se fit-il que soudain Thérèse comprit ? Elle comprit et tomba des nues. Marlis ! M. Marlis ! Elle ne s’abandonna point à de grandes gestes ni à de solennelles protestations : elle reparla du portrait, tout bonnement.

— Vous ne m’avez donc pas entendu ? insista le peintre. Vous ne sentez donc pas que je suis votre ami, votre grand ami ?

— Mais oui, répondit-elle, je le sais bien, monsieur Marlis, que vous êtes mon ami, depuis longtemps !

Comme le sens du mot changeait, d’elle à lui ! Il en fut décontenancé. Pour Thérèse, elle n’éprouvait nul trouble, aucune émotion, mais au contraire une grande envie de rire, son premier accès de gaîté depuis des semaines. Marlis ? Voyons, elle le connaissait : il était M. Marlis qui venait, depuis tant d’années, s’asseoir dans ce petit salon et causer agréablement. Et il lui faisait pressentir qu’il souhaitait devenir son amant ! Même les plus honnêtes femmes ont pensé à l’amant, Thérèse y avait pensé : mais précisément comme à l’inconnu, comme à la magie de l’inconnu, à un rêve, à un idéal qui tomberait du ciel et ne ressemblerait à rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici sur la terre : Marlis, qu’elle connaissait, ce vieux Marlis !

Marlis n’était ni vieux, ni jeune : il se trouvait même à l’âge où les hommes sont le plus dangereux ; mais il était « de la maison ». Elle s’était trop habituée à lui. Il n’avait pas prévu cet écueil.

— Allez voir Charlet, dit-il, dépité, allez voir Charlet ! Vous avez bien noté son adresse ?

« Monsieur Marlis, songeait encore Thérèse après son départ. Mon Dieu, que c’est drôle ! »

Un matin, prenant la toile avec elle, elle se fit conduire en fiacre rue de Vaugirard.

Franchissant une porte cochère, elle découvrit un lieu qui lui sembla d’une douceur inattendue.

C’était comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussé des maisons : légers ateliers de brique et de verre qui tous avaient conservé leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des chèvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte à claire-voie, peinte en vert, resserrée encore par l’envahissement de ces plantes grimpantes, et portant un numéro. Une ruche de peintres et de sculpteurs ? Un couvent n’aurait pas été plus paisible. On n’entendait rien, sinon tout au bout, à la hauteur des premières feuilles dans les grands arbres, le chant d’un piano qui jouait un air de Grieg, mélancolique, intime comme une mélodie légendaire ; et ce vieux piano même, soigneusement visité par l’accordeur, mais si faible, exténué, n’avait pas plus de sonorité qu’un clavecin. L’existence de Thérèse s’était tout entière écoulée en province quand elle était jeune fille, et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le plus désespérément dépourvus de couleur et d’harmonie. Elle n’avait aucune idée de ces demeures de la rive gauche, abris d’artistes, à qui la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais où le travail patient, l’obligation de ne pas troubler le voisin dans l’exercice d’une profession considérée comme noble, entretiennent une paix singulière, car elle n’est pas celle de la vertu, et nulle règle, nul maître ne l’imposent. Thérèse eut quelque hésitation avant de frapper à la porte qu’on lui avait désignée ; elle était presque émue. Un jeune homme vint ouvrir.

— Monsieur Charlet ? demanda-t-elle.

— C’est moi, madame.

Le restaurateur de tableaux montrait une figure étrangement pâle et très maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir emprunté leur couleur à un vieux cadre de chêne où des parcelles d’or resteraient attachées. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frêle que la lumière du dehors rendit translucide.

— J’ai apporté ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheur ! fit Thérèse. C’est le portrait d’une aïeule. Il est perdu, n’est-ce pas ? On ne peut le réparer ?

— Si, madame, répondit le restaurateur, il n’y a qu’à coller du papier fort du côté de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les morceaux déchirés. Ensuite, du côté de la vieille toile, il faut quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil à fil. Après ça, il n’y a plus qu’à remettre une toile neuve… Par bonheur celle-ci est du dix-huitième siècle, elle est préparée avec un enduit minéral rouge : je crois que je pourrai l’enlever d’un coup, et il n’y aura plus qu’à reporter la peinture sur le châssis neuf, en faisant des raccords au pinceau sur les déchirures.

C’est ainsi qu’il expliquait, lent et méticuleux, les procédés de son art fait de minuties précieuses, et tout son atelier, sa personne même, reflétaient des habitudes de scrupule excessif, une propreté passionnée, comme dans un béguinage flamand. Il vivait dans cette lumière du nord, claire et froide, au milieu des tableaux revernis ; et ses traits, ses paroles nettes et mesurées, ressemblaient à ces tableaux.

— Que c’est joli ! que c’est joli, chez vous ! fit Thérèse presque inconsciemment.

C’est parfois une bénédiction qu’un peu d’inexpérience. Quelques-unes de ces toiles eussent fait sourire Marlis ; mais Thérèse jouissait avec ingénuité de ces images qui contaient des histoires.

Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la pièce.

Il y avait une Nativité d’un primitif italien. Dans une grange assez vaste, qui servait d’étable, on voyait le bœuf et l’âne. Derrière eux un paysage fuyait à perte de vue, avec une rivière, des rochers, des forteresses, des bêtes qui paissaient. La Vierge avait une figure longue, un peu pâle, le nez bien droit ; saint Joseph était un bon vieux, le menton en galoche. Tous deux adoraient l’enfant Jésus, qui suçait son pouce, et le calme était si grand que deux lézards, cramponnés au mur, ne bougeaient pas.

Plus loin, c’était un portrait de l’école de M. Ingres. Une demoiselle, la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de mitaines trop larges, une toute petite toque, chargée d’une plume d’autruche immense. Ses cheveux s’aplatissaient en bandeaux, elle avait des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient l’attache de son nez si hardiment qu’ils évoquaient l’idée de deux arches de pont ; sa pâleur était distinguée ; et l’on demeurait certain, rien qu’à la regarder, que son éducation était accomplie, et qu’elle savait par cœur son catéchisme et ses sous-préfectures.

Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk, debout sur son cheval au galop, brandissait une tête coupée. Une dame en deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cœur. Une bergère, des roses dans les cheveux, s’asseyait par terre pieds nus, mais dans une robe de satin de cinquante louis, tandis qu’un bel adolescent, en cravate à la Colin, lui montrait un étourneau. Et toutes ces effigies, lavées, nettoyées, frottées d’un enduit plus transparent que le verre, éclataient, beaucoup plus neuves que le jour où l’artiste avait mis sa signature au bas du tableau.

— Que c’est beau ! fit Thérèse ardemment. Est-ce que c’est de vous ?

Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui aussi, écrire son nom sur une toile, mais il était né avec une maladie de cœur qui ne pardonne pas. Il n’avait vécu jusqu à ce jour qu’en prenant soin de lui comme d’un objet fragile, avait pris ce métier parce qu’il n’exige point d’effort ni de vigueur physiques, seulement de la délicatesse, et lui permettait de rester à l’abri dans cet atelier comme une pauvre bête blessée qui se cache et que les dangers de l’extérieur achèveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des femmes, par faiblesse et par besoin de protection.

— Ainsi, dit-elle, vous êtes peintre, et vous ne pouvez plus peindre ! Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage : l’un de ceux-là, un ami, me disait…

— Vous avez un ami peintre ? demanda vivement le restaurateur de tableaux.

— Mais oui, fit-elle d’une voix très calme et de ce ton glacé que prennent les femmes pour bien marquer « qu’il n’y a rien » : Marlis : le connaissez-vous ? Il me parle souvent de ses courses à travers champs, du plaisir de saisir un effet de lumière, de la joie qu’il éprouve à trouver la mise en place d’un motif.

— Il a du talent, Marlis !

Et, dans la voix devenue sèche, passa un peu, un rien, de cette jalousie subite qu’éprouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux qui savent intéresser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus variée, plus nuancée, plus puérile aussi que chez la femme, qui comprend et sent plus profondément, d’ordinaire, la jalousie physique : qu’un homme, qui n’a pas de droit sur elle, désapprouve les simples amitiés, les plus innocentes conversations, lui paraît toujours étonnant.

Alors Thérèse fut à la fois surprise et flattée.

— Vous n’êtes pas marié ? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi.

Ou plutôt elle commençait à souhaiter des confidences, éprouvant comme une langueur compatissante, une sympathie très douce, et qui lui semblait si peu dangereuse !

— Marié, moi ? Oh ! non… Et je crois bien que vous êtes la première femme qui entre ici depuis que ma mère n’y vient plus, ajouta-t-il en rêvant. On a des clients, en général, mais pas de clientes…

— Votre mère ne vient plus ?

— Depuis deux ans. Elle s’est tuée à me faire vivre. Il paraît que ma vie est un miracle. J’aurais dû mourir tout petit, tout petit : elle m’a sauvé cent fois, et elle y a gagné de mourir avant moi… Quand elle vivait, je sortais encore un peu. Par les beaux jours elle m’accompagnait, me surveillait ; j’ai fait du paysage, j’ai vu des champs, des bois… j’ai mangé des omelettes à la campagne. Aujourd’hui ces omelettes m’apparaissent comme un bonheur impossible, quelque chose comme un voyage en Italie, du rêve, de la beauté. Maintenant que ma mère n’est plus là, j’ai comme peur. C’est elle qui me défendait. Vous ne vous moquez pas ?

Il regardait la bouche un peu frémissante de Thérèse, ses yeux sincères, pleins de lueurs qui ne s’éteignaient que pour se rallumer, et qui parfois s’attendrissaient. Il le savait bien, qu’elle ne se moquait pas, il en était sûr.

— Vous voyez bien, dit-elle, comme répondant à une pensée, que je ne me moque pas. Je m’étonne seulement… Je m’étonne que seul, libre, indépendant, car c’est l’avantage des métiers comme le vôtre, l’indépendance, et ce qui les rend si enviables, vous n’ayez pas rencontré une amie, une petite jeune amie, ou une bonne vieille amie, qui vous rende un peu de ces joies sans scandale…

— Que vous en parlez à votre aise ! C’est très compliqué, tout cela ! Il y a le désir, qu’attendent toutes les femmes comme un hommage dont elles se contentent presque toutes ; il y a l’amour, auquel rêvent peut-être les solitaires comme moi : et l’amitié, la divine amitié se trouve alors perdue dans les complications et les malentendus. Un homme qui a plus de cœur que de sens est un malheureux : les femmes le méprisent…

— Quelle erreur, quelle folie ! protesta Thérèse avec une conviction, une véhémence subite. La plupart des femmes ne cherchent que cela, une amitié…

Ah ! oui, oui, lui soufflait un démon secret, un ami, rien qu’un ami, sans la tromperie définitive et sans le mal : de quoi oublier sa solitude, l’affreuse solitude à deux de son mariage ! Et d’ailleurs elle ne parlait toujours, n’est-ce pas, que généralement. Il n’était question ni d’elle ni de lui : de tout le monde. Mais le restaurateur eut bientôt un gentil sourire, un sourire d’enfant joyeux, un peu malin.

— Eh bien, dit-il, puisque vous êtes si convaincue, essayons… Oh ! c’est une grande prétention, et je vous demande mille fois pardon si elle vous offense. Si je pouvais vous rencontrer, au grand air, devant de jolies choses : pourquoi pas ? C’est vous qui l’avez dit, pourquoi pas ?

— Jeudi, répliqua Thérèse sans y penser, je dois aller déjeuner chez une parente, à Poissy.

C’est ainsi qu’elle fut entraînée. Il lui sembla qu’elle n’avait fait qu’obéir à une innocente association d’idées : on lui parlait campagne, elle avait répondu « Poissy », involontairement. Le restaurateur de tableaux s’empara de l’aveu :

— Si vous vouliez… Vous feriez votre visite pas trop longue et vous me donneriez un peu du reste de votre après-midi : il y a de si beaux paysages, dans cette vallée de la Seine ! Deux heures, deux heures seulement pour vous les montrer et pour me souvenir avec vous, me souvenir du temps où j’étais encore un peintre. Vous voulez ? Dites que vous voulez bien.

Thérèse ne répondit pas.

— Je serai devant l’église de Poissy jeudi à deux heures, décida le restaurateur de tableaux comme si tout était convenu.

Ne pas aller à Poissy était pour Thérèse la chose la plus simple du monde, et la plus droite. Le fait est qu’elle y alla. Elle s’en était donné cent excuses : elle avait bien le temps d’écrire à sa parente pour l’avertir que sa visite était remise ; il valait mieux la prévenir la veille seulement pour que celle-ci n’eût pas la possibilité d’insister… Et la veille, elle avait laissé passer l’heure du courrier.

— Que te voilà rose et fraîche, dit la cousine Brochard en regardant Thérèse, assise en face d’elle à table. Et Thérèse rougit de plaisir.

— C’est que je me trouve toujours mieux le matin, dit-elle. Il paraît que les neurasthéniques ne sont pas comme moi : je les plains, c’est le plus joli moment de la journée, on espère qu’il arrivera des choses. Le soir, on est déçue, ou fatiguée. Alors il faut être une grande dame, et s’arranger pour rester belle aux lumières ; je ne suis pas une grande dame.

La cousine hocha la tête. Elle avait vieilli tout doucement ; les nuits et les jours, les matins et les soirs lui étaient devenus indifférents, égaux. Toutes les heures alors conduisent à la mort…

— Tu es jeune, dit-elle tendrement. Il faut profiter de la jeunesse, mon enfant.

— Ah ! fit Thérèse, profiter de sa jeunesse, ce n’est qu’un mot : le bonheur vient des autres, et ils ne vous le donnent pas. On n’a pas le droit de le chercher, on ne peut pas choisir !

Et en même temps elle se disait : « On ne doit pas chercher le bonheur : mais un instant d’oubli, de consolation sans péché ?… Il est une heure, une heure un quart. S’il était venu ?… Mais il n’est pas venu. C’est impossible, je ne lui ai rien dit. Pourtant, s’il était là, et s’il repartait ? »

Alors elle avoua la vérité, une partie de la vérité, pour ne pas mentir, et tromper cependant.

Elle conta l’histoire du tableau, du tableau gâté qu’elle avait porté chez un restaurateur. Et elle devait écourter sa visite, reprendre le train pour savoir à Paris si le malheur était réparable.

Sa cousine la plaignit, en lui rendant sa liberté.

Et M. Charlet était là, devant l’église ! Elle le reconnut à peine : il avait un feutre noir, une cravate bleue à pois blancs, nouée « à l’artiste », un complet gris, des souliers jaunes, sa figure animée semblait plus jeune, et quand il vit arriver Thérèse il eut un sourire à la fois rapide et soumis, un sourire d’enfant à qui on a promis quelque chose, et qui le reçoit.

Il lui tendit les mains, il voulut lui dire qu’elle était bonne, qu’elle était délicieuse…

— Je retournais à Paris, expliqua Thérèse, simplement.

Il l’accompagna jusqu’à la gare très proche.

— Deux heures, fit-il, je ne vous demande que deux heures : le temps de vous montrer ce beau point de vue d’Orgeval, et je vous ramène à Villennes pour le train de quatre heures et demie.

Thérèse hésitait encore.

Le chauffeur d’une vieille auto de louage, devant la station, reconnut le peintre :

— Bonjour, monsieur Charlet, vous voilà donc revenu dans nos pays ?

Il ouvrait sa portière.

— Non, prononça Charlet, pas aujourd’hui. Nous prendrons l’autobus, madame et moi…

Et cette délicatesse acheva de conquérir Thérèse. Elle eût éprouvé quelque répugnance à partager avec lui une voiture particulière : la promiscuité même de l’autobus la rassurait.

En vingt minutes, la patache grinçante les conduisit au sommet de la butte d’Orgeval. Ils descendirent, et Charlet fit prendre à Thérèse un sentier à travers champs.

— Regardez ! dit-il, tout à coup.

Sous leurs yeux un champ de blés mûrs, entouré de pommiers, s’effondra, d’une coulée si abrupte qu’on le perdait de vue après les premiers épis, qu’on ne pouvait rien distinguer de ce côté du vallon, tandis que l’autre se redressait en pente un peu plus douce, mais surplombé par d’autres collines plus hautes, boisées d’arbres sombres. Toute cette étroite couture de la terre chantait une gloire végétale. Sous le soleil d’été, qui traversait un air humide et scintillant, le vert gorgé d’eau d’une prairie, un vert lumineux, excessif, était une émeraude enchâssée dans le bronze de grands bosquets plus ternes. Mais dans ces bosquets mêmes des centaines de nuances se dégradaient, depuis des bleus profonds, qui creusaient des cavernes d’ombre, jusqu’à des sommets où s’exaltait la joie claire et toute fraîche de leurs jeunes rameaux. Dans cette avalanche de frondaisons un antique village dormait, tellement silencieux que cette œuvre des hommes semblait morte, tandis que la nature insensible frissonnait d’une activité perpétuelle.

— Voilà, dit Charlet à voix presque basse, voilà ! Ça c’est un paysage pour peintres.

— Un paysage pour peintres ? demanda Thérèse, sans comprendre.

— Oui, parce que tout s’y ramasse, tout s’y compose. C’est assez petit, pourtant très grand, divers et varié. C’est un tableau. Un tableau pour nous, comme nous peignons maintenant.

— C’est beau ! fit Thérèse, sérieusement.

— C’est beau… Mais pourtant !… Venez voir encore.

Par d’autres sentiers, ils gagnèrent les crêtes qui dominent la vallée de la Seine.

Une petite chapelle, dont les tuiles ont pris la teinte du vieil or, accuse les premiers plans ; et tout de suite, dans un abîme où la contemplation éperdue s’égare, s’épand une plaine presque sans bornes. Elle est immense, mais on la devine peuplée d’hommes ; des cités, des clochers, des bourgades sèment son pelage diapré de taches blanches et d’éclats cuivreux. Le grand fleuve qui la traverse, paisible, assoupi, d’un gris bleu, semble l’œil de cette large terre majestueuse, où les céréales, mises en gerbes, s’alignent en quinconces réguliers. Mais à l’extrême horizon d’autres collines montent dans un brouillard cendré, d’un bleu intense, avec quelque chose d’apaisé, de féminin, de passionné, comme un autre regard qui serait venu de l’infini et de l’illimité.

— Et ça, dit Charlet, c’est infaisable, parce que c’est encore plus beau, parce que c’est sublime, et parce que c’est… c’est littéraire ! Tout ce qui est trop grand, maintenant, pour nous autres peintres, nous disons que c’est de la littérature ! Et c’est pourtant ce que les vieux peintres mettaient dans leurs fonds : des clochers, des villages, des navires, des ponts et des fleuves… Il y a eu un peintre, cependant, de nos jours, Ségantini, qui a peint l’immensité : mais peut-être que, lui aussi, c’était un littérateur ! Je l’aime avec inquiétude, jalousie et timidité.

C’est ainsi que s’écoulèrent les minutes, puis les heures, Charlet, fidèle au pacte, ne parlant que de son art et de ses souvenirs. Thérèse ne comprenait pas toujours, et s’intéressait parce que cela l’intéressait. Au fond, rien ne l’intéressait qu’elle, Thérèse, sa propre vie, et la vie de l’homme qui marchait à ses côtés ; mais elle était flattée qu’il la prît pour confidente.

La pente rapide d’un chemin ombragé les conduisit à Villennes. Charlet proposa qu’avant de partir on allât goûter à l’Auberge duSophora.

La guinguette champêtre, adossée à une église romane dont la pierre prenait au soleil couchant une couleur rose pâle, s’abrite sous un vieux cèdre qui lui a donné son nom botanique, bizarre et un peu ridicule. Mais l’arbre géant demeurait sublime au-dessus des têtes ; on dirait qu’il est fait de bronze vivant ; des ramiers sauvages roucoulaient tendrement dans son obscure gravité. Une servante blonde, dont les yeux étaient hardis, apporta la théière, le lait, un chanteau de pain bis, du beurre. Charlet s’occupait des moindres désirs de Thérèse.

« Comme il est doux ! songeait Thérèse émue. Comme il a l’air heureux que je sois un peu gourmande. Il ne pense qu’à moi, non à lui. »

Elle se trompait légèrement. Il avait seulement les câlines manières des enfants fragiles qu’on a toujours entourés de soins méticuleux. Deviennent-ils un instant attentifs à ce qui n’est pas eux, ils témoignent des mêmes soins, par souvenir et par imitation : le froid, le chaud, une jaquette mise ou enlevée, un breuvage trop glacé, un fruit pas assez mûr, ils pensent à tout parce qu’on les accoutuma d’y penser pour leur propre personne. Thérèse en profitait, et ce qui n’était qu’habitude lui paraissait délicatesse. Nul jusqu’ici n’avait eu pour elle ces attentions… Soudainement un rire sonore, un peu voulu, un peu malsonnant, partit de la table voisine. Une belle fille rose et naturellement fraîche, pourtant fardée, à laquelle son voisin parlait dans le cou, levait la tête en arrière pour rire plus fort, montrant deux rangées de dents lumineuses.

— Elle est jolie, dit Thérèse indulgemment.

Et elle avoua :

— Voulez-vous que je vous dise ? C’est une chose pour laquelle nous, les femmes à vertu, les femmes à préjugés, nous envierons toujours les hommes : ces compagnes passagères, qui ne laissent pas de regrets, à qui l’on ne demande pas plus que ce qu’elles donnent.

Charlet secoua la tête.

— Comme vous vous trompez, madame et mon amie, fit-il gentiment. Ces personnes disent tout dans un mot, dans un rire. Il n’y a pas de mystère en elles, donc pas de rêve. Ce sont les coquelicots du bord de la route. Il faut les regarder, non pas les cueillir. Ils se faneraient dans la main.

« Il n’a pas dit un mot de moi, pensa Thérèse, et c’est à moi qu’il compare tout le reste. Mon Dieu ! que la vie pourrait être bonne ! Et pourquoi ne le serait-elle pas, ainsi, rien qu’ainsi ? »

Au retour, dans le train, elle garda un silence dont Charlet ne songea guère à la tirer. Ils savouraient de la douceur. A la gare Saint-Lazare le peintre proposa seulement :

— Je ne vous reconduis pas. C’est vous qui allez me reconduire… N’avez-vous pas dit à votre parente que vous aviez rendez-vous pour voir votre tableau, votre pauvre tableau ? Il ne faut pas mentir.

Ni l’un ni l’autre, en effet, ne pouvaient se résoudre à se quitter. Toutefois, quand ils furent dans l’atelier, un embarras les prit de se retrouver là, justement parce qu’à cette heure ils s’y sentaient plus intimes.

— Voulez-vous que je vous montre encore quelque chose ? demanda-t-il, comme on offre un jouet pour tenter et pour retenir.

Ce fut, parmi les cadres retournés, une peinture assez vaste, dont les couleurs avaient quelque chose de triomphal et de bondissant. Vers des noces voluptueuses, Thétis, couronnée de corail, traînée dans un grand coquillage de nacre par des sirènes, des tritons, des hommes qui finissaient en poissons, aux épaules nues tannées par le soleil et la mer, s’en allait sur des flots d’écume. Elle était nue, et la rondeur grasse de ses genoux, les pointes roses qui fleurissaient sa gorge, étaient comme un aveu de désir, l’offre de toutes les joies surhumaines que peut offrir le corps d’une déesse.

— Ce n’était pas un péché, dans ce temps-là, l’amour ? — murmura Thérèse. Une joie parmi les autres joies ?

— Un péché ? interrogea le peintre sans comprendre.

Il n’avait jamais envisagé l’amour de ce point de vue : c’était pour lui un fait terrible, exceptionnel, d’un autre monde ; non pas un péché.

Il se rapprocha de Thérèse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un petit souffle oppressé. Il lui avait pris les mains, la contemplait profondément, s’emparait d’elle par les yeux, avec plus d’angoisse encore que de désir. L’émotion fut trop forte, il sentit — hélas ! qu’il connaissait bien cette souffrance ! — une aiguille cruelle qui lui traversait le cœur. Puis la couleur revint à ses joues, il fut un homme éperdu de désirs. Mais Thérèse déjà s’était arrachée de ses mains.

— Restez ! supplia-t-il.

— Il est tard, très tard… Il faut que je m’en aille.

— Mais vous reviendrez ?

— Il le faut bien : pour le tableau.

— Ah ! le tableau… Dès demain, après-demain.

— Enfin, bientôt, dit Thérèse.

Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience d’avoir pris la fuite : dernière ressource, et si lâche ! Comment, en si peu de temps ? Une telle emprise d’un homme dont elle ne connaissait rien ? Mais c’était justement la cause de sa faiblesse : elle avait cru entrer dans un nouvel univers ; on est sans force contre ce qu’on ne connaît pas : « Huit jours, se promit-elle seulement. J’attendrai huit jours ; et je reviendrai pour le tableau : n’est-ce pas indispensable ? Naturel et indispensable ? »

Elle n’allait pas plus loin, ne voulait même pas envisager la possibilité d’aller plus loin ; et pourtant voilà que tout à coup, pour la première fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cœur qui éclatait ! Il y aurait dans sa vie quelque chose — un secret, quel mot magique, un secret ! — quelque chose tout à fait différent du reste, de mystérieux, de précieux : il y auraitune amitié. C’était cela, une amitié dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui était son ménage, ses entours, son mari, de tout ce qui l’excédait, de tout ce qui lui semblait l’ennui, la fadeur, la brutalité, la médiocrité, le néant. Et personne jamais ne saurait, personne qu’elle et lui. Elle entrerait dans un féerique jardin de confidences et de délicatesses, dont elle seule connaîtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait délicieux : dans une autre existence, une autre Thérèse, la vraie, qui regarderait l’ancienne à toutes les heures du jour, à toutes les heures tristes, décourageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler : « Tout cela n’existe pas, tout cela n’est rien. Encore un peu de temps et je t’emmènerai : tu verras ! »

C’était une romance, rien qu’une romance : les femmes chastes ne se méfient pas des romances, et pourtant c’est par ce détour de sentiment qu’elles se trouvent subitement, sans armes, livrées au démon de la sensualité. L’instinct, le pur instinct, la petite bête sauvage qui dormait en elles s’éveille, bondit, et ne trouve plus d’obstacles : la romance, la naïve et innocente romance les a doucement abattues sans même qu’elles s’en doutent. Elles succombent sur un champ de lys.

Pour Thérèse, la semaine qui coula en épaissit la jonchée, l’odeur en devint plus voluptueuse et plus entêtante. Comment avait-elle trouvé le courage, l’autre jour, de s’arracher à la joie, à l’extase, à la vie ? Elle ne se le demandait pas, elle ne l’avait pas fait exprès. Elle avait fui parce qu’elle était femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser à ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fût, parce qu’elle était femme. Thérèse ne voyait là nulle contradiction. Elle était heureuse, heureuse ! Elle avait découvert le bonheur, le bonheur tel qu’elle le portait en elle, et ne désirait pas davantage — mais ne se doutait point que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicité, peut-être même sans remords, à tous les sacrifices siquelqu’unexigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme d’une mélodie sublime qu’elle seule entendait, et qui lui gonflait la poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.

M. Lebeschard fut le seul à ne point s’apercevoir qu’il y eût dans sa femme quelque chose de changé : car Thérèse ne le détestait plus. Elle considérait son mari, non pas avec la résignation contrainte ou l’amer dédain qu’elle avait éprouvés, suivant les moments, à le sentir différent d’elle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte d’affection diffuse. Elle l’aimait à cette heure comme elle aimait le reste de l’humanité, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre la vitre : tout cela était beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne s’en aperçut point : ce qu’il a d’esprit a toujours été ailleurs. Mais la servante elle-même, étonnée, murmurait : « Madame est bien gaie. » Pour la mère de Thérèse, elle ne dit rien, parce que Thérèse ne lui fit aucune confidence : mais ce fut justement ce qui l’inquiéta.

— Cela va mieux avec ton mari, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, jetant la sonde.

— Oui, maman, répondit sa fille d’un air vague.

— Ces petites crises de ménage s’arrangent toutes seules, je te l’avais bien dit.

— N’est-ce pas, maman…

Et madame Dumesnil hochait la tête.

Le jour arriva, le jour qu’elle s’était fixé, et vers lequel allait son âme ! Dès l’aube elle s’éveilla pour songer : « C’est le jour : c’est le jour ! » puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rêveries confuses, où elle se voyait sur un océan chimérique, à côté de Thétis, dans la conque de Thétis, conduite vers la joie par des tritons musculeux. M. Lebeschard, avant d’aller au bureau, prit comme tous les matins son café au lait dans la salle à manger. S’il eût été plus subtil ou moins indifférent, à voir sa femme en face de lui, muette, le buste allongé, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, l’ayant supprimé de sa pensée, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti, il eût pensé : « Il y a quelque chose ! » Mais il était aussi loin de Thérèse que Thérèse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. C’était son habitude quand les choses allaient à sa guise : elles allaient, donc il n’avait rien à dire. C’était son habitude et ce fut son erreur. Peut-être, de sa part, eût-il suffi d’un mot pour rompre le charme, rappeler à sa femme les mille liens qu’avait créés à son insu la vie conjugale : « Cet homme est pourtant ton mari ; entre vous il n’y a rien eu encore de grave, aucun mystère, nulle dissimulation. » Mais il partit…

Alors Thérèse s’habilla. Toute cette longue semaine elle avait médité bien des fois sur la toilette qu’elle ferait, ce matin d’entre les matins : dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle s’était juré : « Je lui apparaîtrai telle que la première fois. Il ne faut pas qu’il puisse croire que je me suis souciée de me montrer à lui autrement, et mieux, et dans d’autres intentions que le jour où le hasard m’a menée chez lui. » Elle se l’était juré, et tint parole. Mais il y a cent façons pour une femme de faire la même toilette, de soigner sa coiffure, même d’employer la poudre de riz ; et il y a les gants, les souliers, la voilette, tout ce qui restitue, par sa fraîcheur, de la fraîcheur à l’ensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse l’uniforme qu’il portait la veille, mais non pas de la même manière. Tout ce qu’il possède lui semble précieux sachant qu’il marche à la mort. Il en va de même pour une femme qui, pour la première fois, court à l’inconnu de l’amour.

… Tout était achevé ; à son tour Thérèse quitta la maison. Enfin, enfin ! Dans quelques minutes, dans une demi-heure… Elle se hâtait vers la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer, croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne voyant plus rien qu’un but lumineux. Le ciel lui sembla gai, léger, plus frais et pur qu’il n’avait jamais été depuis son enfance, ses premières années d’enfance, les seules heureuses. Le sol était sec et doux à la fois sous ses talons, elle n’y marchait point, il la portait comme une nuée. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son âme passionnée tournoya très haut, elle eût cru pouvoir les suivre, elle n’avait plus de poids. Le bonheur, le bonheur ! C’était ça, le bonheur… Elle allait aimer, on allait l’aimer, elle en était sûre. Qu’est-ce que son cerveau, son cœur, tout son être allait sentir ? Qu’est-ce que c’est qu’un amant ?

Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcé par la petite bête sauvage éveillée en elle. Et Thérèse ne s’arrêta pas, ne retourna point sur ses pas, n’eut même pas un frémissement, une hésitation : ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela ne ressemblait à rien de ce qui peut arriver aux autres femmes, puisqu’elle étaitelleet non pas une autre. Ainsi la pudeur, la vertu, la crainte salutaire de l’inconnu, l’horreur du mensonge, le culte enraciné du devoir et de la propreté morale, rien de tout cela ne pouvait plus l’arrêter. Elle n’était pas coupable, non, elle n’était pas coupable. La faute, le crime, ce qui est défendu enfin, c’est le péché, et le péché, c’est le désir ; le péché c’est la sensualité. Thérèse n’éprouvait aucun désir, Thérèse se croyait, à cette heure même encore, dépourvue de toute sensualité. Elle allait seulement, de toute son âme, vers un homme très bon, très doux, infiniment respectueux, plus faible qu’elle — et c’est ce qui la rassurait — un homme qui, différent des autres hommes, ne lui avait rien demandé, ne lui avait pas même pris un baiser, un homme qui était l’idéal justement parce que, le connaissant à peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas qu’elle fût sans force, elle ne se doutait pas qu’il ne dépendait que de lui qu’elle tombât dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle s’était effrénée.

Thérèse franchit la porte cochère, pénétra dans cet ermitage paisible, en reconnut tous les traits, les petits toits vitrés, les arbres, les dalles de l’allée, l’odeur du jardin humide, la petite claire-voie peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui résista…

Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient écrits :

Fermé pour cause de décès.

Quoi ? quoi ? Quel décès ? Qui donc était mort ? Ce n’était pas ? Non, c’est impossible, ces choses-là ? Ça n’arrive pas comme ça ! Puisqu’elle, Thérèse, vivait. Puisqu’elle avait rattaché toute sa vie à la vie de cet homme, de cet homme dont la porte fermée lui jetait brutalement cette menace absurde, ces mots invraisemblables. C’était un autre, qui était mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.

Elle courut chez le concierge, à l’entrée de cette rue d’ateliers, de cette villa d’artistes.

— Monsieur Charlet ? dit-elle.

— Le restaurateur de tableaux ? fit le concierge. Il est mort, le pauvre garçon. On l’a trouvé dans son lit, tout froid, l’autre matin.

— Il a souffert, il a appelé, il a crié ? demanda Thérèse, éperdue.

Elle ajouta :

— Il a demandé… quelqu’un ?

Il lui paraissait hors de toute possibilité qu’il ne l’eût pas appelée,elle. Elle qui avait vécu en lui, projeté en lui toutes ses pensées.

— Mais non, madame, mais non, fit l’homme tout étonné. — Puisque je vous dis qu’on l’a trouvé mort. C’est ma femme qui est venue le matin pour faire son ménage. On l’a enterré il y a trois jours. Il disait bien comme ça, souvent, qu’il était condamné. Il avait une maladie qui ne pardonne pas…


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