UN DIVORCE

— Mon père est là ? demanda Berthe Wilden, quand elle vit la porte s’ouvrir devant elle.

— Monsieur Fauli ? répondit la servante. Bien sûr, il n’est pas sorti de toute la journée.

« C’est vrai, songea Berthe. Je n’avais pas pensé que c’est aujourd’hui samedi. Père sort le moins possible ce jour-là. » Par un retour sur elle-même, elle éprouva un remords d’avoir oublié si vite, depuis son mariage, les habitudes religieuses de son enfance.

Elle ouvrit elle-même la porte du cabinet de travail. Le vieux Fauli était assis, inoccupé en apparence, devant son bureau. Le jour, tout près de mourir à cette heure, montrait, fortement accusé par la lumière qui tombait de la fenêtre, le profil ferme et net d’un vieux patriarche : des sourcils touffus, une lèvre épaisse sous la grande barbe blanche, un nez fort et busqué, élargi aux narines :

— Simcha, dit-il, ma Simcha !

Il lui donnait son nom secret, le nom oriental et réservé que les gentils ne connaissent pas, gardé précieusement pour la famille, et que Berthe n’entendait jamais prononcer sans un certain malaise, comme s’il eût contrarié son désir d’oublier des traditions pour lesquelles il lui semblait avoir perdu toute sympathie.

— Père, dit-elle nettement, je viens te parler de mon mari.

Il fronça les sourcils. Jacques Wilden n’était pas un gendre selon son cœur. Berthe précipita ses paroles.

— C’est parce que les Américains n’achètent plus, dit-elle. On ne pouvait pas prévoir ça, le commerce des tableaux allait si bien ! Mais, pour soutenir les prix, il faut acheter, acheter toujours, et depuis six mois on ne vend plus rien.

Elle s’arrêta, n’osant encore dire le reste. Le vieux Fauli haussa les épaules. Des siècles de négoce, de spéculation, de persécution, ont habitué sa race à supporter la mauvaise fortune avec une sorte d’indifférence paisible. A manier héréditairement l’argent de façon régulière on apprend ce qu’ignorent les hommes issus, comme presque tous les Français de sang, de souche paysanne : que cet argent n’est qu’un signe, un symbole qui n’a pas de valeur par soi-même, mais par les possibilités d’échange et de combinaison qu’il permet. Et si l’on n’a pas toujours dans l’esprit ce principe fondamental : « Toutes les affaires sont mauvaises, quelques-unes deviennent bonnes », on perd courage à la première mauvaise affaire ! Mais aujourd’hui la vie est trop facile en France. Quand on compte déjà trois ou quatre générations d’aïeux qui n’ont pas connu l’âpreté de la lutte pour la vie chez les barbares méchants de Russie et de Pologne, ou, ce qui vaut mieux encore, les simples et gaies populations d’Alsace, on n’est plus bon vraiment qu’à se laisser fondre dans la masse nationale, à devenir un fonctionnaire sans responsabilité ou un politicien si on est d’intelligence moyenne ; un homme de lettres, un savant, un artiste quand on a le cerveau bien fait et une sensibilité suffisante. Mais, pour le commerce, c’est fini : on ne peut plus, on n’est plus digne !

Jacques Wilden n’était plus digne. C’était le jugement sans appel du vieux Fauli. Il prononça sentencieusement :

— Les commerces de luxe, ce sont ceux où on gagne ce qu’on veut sur la marchandise, petite fille, et aussi ceux qui s’engorgent le plus vite. On a toujours besoin de farine ou de coton. En temps de crise, les gens en achètent moins, mais ils en achètent tout de même, tandis qu’on ne peut plus leur vendre de tableaux. C’est le contraire, à ce moment : il faut avoir pris ses précautions, garnir ses poches, et acheter !

Il est peut-être bon de faire observer ici que, quelques années plus tard, pendant et après la guerre, les maximes de M. Fauli recevaient le plus éclatant démenti : les commerces de luxe bénéficièrent de la gêne universelle. Ceci tend à prouver qu’il n’y a pas plus de principes sans exception dans les affaires que dans les arts et la morale.

Berthe fondit en larmes.

— Ce n’est pas un conseil que je te demande, père. Il est trop tard : Jacques va être mis en faillite !

— Eh bien ?

Il allait ajouter, avec sa précision d’homme d’affaires : « Qu’importe ! C’est une solution. » Mais il rencontra le regard désespéré de sa fille, il eut pitié. Et puis, il ne fallait pas qu’elle eût porté jamais le nom d’un failli. Il demanda d’une voix lente, parce qu’il regardait déjà plus loin que l’immédiate question d’argent, et réfléchissait à des conséquences plus lointaines, à des combinaisons définitives :

— Combien…

— 170.000, dit Berthe, à voix basse.

Fauli eut un petit choc intérieur et haleta. C’était une somme ! Puis son regard se dirigea vers un calendrier accroché à la muraille, et qui cachait le tableau enluminé destiné à indiquer aux fidèles l’endroit vers lequel ils doivent se tourner pour la prière ; car il observait rigoureusement, malgré d’innombrables difficultés, à Paris comme jadis en Alsace, les rites de sa religion. Il songeait : « C’est unemitzvah, il faut obéir. » Ce mot signifie à la fois un commandement et une bonne action, car la religion juive, dans son rude formalisme, ne fait guère de différence. Il attira Berthe vers lui, l’assit sur ses genoux, comme lorsqu’elle était petite fille, et l’embrassa.

— Ma petite Simcha ! dit-il.

Elle lui rendit son baiser passionnément.

— O père, murmura-t-elle, que tu es bon !

Il répondit gravement :

— Je paierai, oui. Mais crois-tu que je sois si riche ? Il faut du temps, je prendrai des arrangements, j’étagerai les échéances. Seulement, c’est à une condition.

— Ah ! dit Berthe, qu’importent les conditions ! Tout ce que tu voudras.

Elle s’attendait à voir son père exiger que Jacques lui laissât surveiller ses affaires, contrôler ses opérations, et considérait déjà, en femme énergique et raisonnable, les avantages de la combinaison. Mais Fauli continua :

— Mon enfant, je vais te faire beaucoup de peine ; il faudra divorcer.

— Divorcer ! mais j’aime Jacques, père, je l’aime plus que jamais.

— Réfléchis, insista le vieillard. Tu es de mon sang, tu dois comprendre. Je paierai pour que ma fille ne porte pas le nom d’un failli, c’est entendu. Mais si tu ne divorces pas, ton mari aura fait dans six mois d’autres sottises que je ne pourrai plus payer, et que je ne paierai pas ! Wilden manque de chuzbah !

Lachuzbah, c’est l’esprit d’entreprise, l’audace, ou même l’aplomb, tout ce qui sert à réussir. Le vieux Fauli ne voulait plus d’un gendre qui n’avait pas cette qualité, aussi nécessaire à un homme de nos jours que le courage militaire ou les muscles à un chevalier du moyen âge. Le divorce n’était pas non plus pour lui une institution neuve, peut-être antisociale, en tout cas de réputation douteuse : sa loi ne l’a jamais entouré de difficultés légales, elle n’y a jamais vu que la rupture naturelle d’un contrat naturel. Enfin, il se considérait comme un homme juste et confondait habituellement la justice avec la théorie des compensations et, pour ainsi dire, de l’expiation. Quand il avait monté la première marche d’un escalier du pied droit, il redescendait cet escalier en partant du pied gauche. Cette attention à mettre de l’équilibre dans les plus petites choses est recommandée dans les livres des vieux écrivainsfromm, c’est-à-dire pieux, comme une excellente méthode pour parvenir à ne former que des résolutions d’une absolue sagesse. Il paierait donc les dettes de son gendre parce qu’il aimait sa fille, et obligerait sa fille à divorcer parce qu’il n’aimait pas son gendre. Les choses lui semblaient ainsi parfaitement arrangées.

Mais Berthe, maintenant, pleurait à chaudes larmes. Fauli, pour quelques instants, se sentit attendri. Il avait raison, il était sûr d’avoir raison : la prudence humaine imposait le divorce. Pourtant, causer une peine si rude à son enfant unique, à cette grande fille qui était sa seule affection au monde ! Et puis, il savait qu’on ne convertit pas un blessé, du premier coup, à l’idée d’une amputation. Il affecta d’hésiter :

— Enfin, nous verrons. Je t’ai dit de réfléchir, de parler à Jacques. Qu’il vienne me voir, qu’il m’apporte ses livres, nous causerons. Du reste, demain je lui enverrai une note, cela vaudra mieux.

Il répugnait à prendre une plume le jour du sabbat. La nuit, durant cette conversation, était presque entièrement venue. Sa fille, pour lui donner de la lumière, allongea la main vers le commutateur électrique. Subitement, comme paralysée par une injonction venue des profondeurs de son inconscient, elle la laissa retomber. Fauli eut dans les yeux un éclair de satisfaction.

— Sonne lagoyé, petite, dit-il doucement.

On ne doit pas allumer de feu un samedi, et c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir des serviteurs appartenant à une autre religion, qui puissent rendre aux fidèles l’indispensable service de frotter une allumette ou d’appuyer sur le bouton d’un commutateur. Berthe s’était rappelée à temps, devant son père, l’antique interdiction rituelle. La joie de Fauli en fut si grande que, malgré l’embarras d’argent qu’il allait s’imposer, il se prit à sourire.

— O père, dit Berthe, espérant profiter de cet instant de faiblesse, attends un peu pour le divorce : nous nous aimons tant ! Si tu savais…

La figure de Fauli se raidit de nouveau.

— Simcha, dit-il, ce que j’ai dit est dit. Va, petite.

Certaines volontés s’imposent si puissamment qu’elles suppriment toute réflexion, toute résistance immédiate chez ceux qu’elles violentent. Ce ne fut qu’en voiture, comme elle rentrait chez elle, que Berthe sentit l’horreur du dilemme où l’enfermait son père. Jacques, énervé par l’attente, avec cette figure froide et fermée qu’ont les hommes dans l’inquiétude, lui cria :

— Eh bien ?

— Nous sommes perdus, mon ami, perdus, dit-elle.

Et tandis qu’elle lui répétait la conversation qu’elle venait d’avoir, de ses yeux pleins de larmes elle regardait son mari, elle admirait sur son visage et dans les mouvements de son corps tout ce qui le lui avait fait aimer : une grâce un peu frêle, des cheveux châtains, des traits où les caractères orientaux s’étaient atténués presque au point de disparaître. Son nom même trahissait ce lent travail d’assimilation qui s’était exercé sur les siens, avant lui. Un siècle auparavant, il se fût appelé Jacob Wildenberg. Il était maintenant Jacques Wilden, un Parisien pareil aux meilleurs Parisiens, élégant, voluptueux, très intelligent et amolli. Oui, son père avait raison, il n’était plus taillé pour la lutte. Mais de cela même qu’elle était fière, c’était pour tout cela qu’elle l’avait voulu, qu’elle l’avait pris. Elle cria :

— Mon chéri, je ne puis pas te perdre. Je ne veux pas.

A mesure qu’elle avait parlé, les traits de Jacques Wilden avaient repris une telle insouciance, un air d’ironie si détachée qu’elle eut peur.

— Tu consentirais ? fit-elle.

— Évidemment, dit-il, c’est embêtant, c’est tyrannique… Il se mêle de ce qui ne le regarde pas… Mais enfin, s’il n’y a pas moyen de faire autrement…

— Oh ! cria-t-elle, épouvantée.

— Qu’est-ce qui nous empêche de divorcer, et de se remarier une fois l’affaire faite, continua-t-il. C’est une opération à terme. Elle est excellente.

C’était un plan de souplesse, d’astuce et presque de traîtrise, l’idée de malice d’un homme qui, des lois, d’où qu’elles viennent, ne prend plus rien au sérieux. Mais Berthe aimait. Elle réfléchit seulement :

— Jusqu’au terme, mon aimé, comment ferons-nous ?

— Bête ! fit légèrement son mari.

C’est ainsi que s’engagea la lutte entre M. Fauli et son gendre. Toutefois elle eut des suites imprévues.

Le lendemain Fauli s’en fut dîner, comme tous les dimanches, rue Denfert-Rochereau, chez son beau-frère Fischer, l’astronome. Il lui dit en entrant — c’était une petite manifestation qu’il manquait rarement :

— Bonjour, Jacob !

Non seulement pour les feuilles qui mentionnent quelquefois ses travaux, et pour ses confrères du monde entier qui lisent ses communications, mais pour sa femme et ses enfants, le prénom de Fischer est James. Il n’importe : pour le vieux Fauli, ce sera toujours Jacob. Il y tient : James, selon lui, est une concession assez plate faite auGoïm, et il ne saurait l’approuver, pas plus que bien d’autres choses dans la maison. Son beau-frère et sa sœur ne pratiquent plus depuis longtemps. Leurs garçons, toutefois, ont été circoncis, mais par un médecin, et qui même était un gentil ; et ainsi, pensait Fauli, cela ne compte point : car les cérémonies du rituel et le caractère religieux de celui qui les accomplit, autant que l’acte même, sont indispensables pour faire de la circoncision une chose qui vaille, qui consacre la progéniture des fils d’Israël à Jéhovah ; à défaut de ces formules solennelles il n’y a plus là qu’une simple opération chirurgicale. Et, bien entendu, le ménage Fischer ne se souciait nullement de respecter à sa table les prescriptions du Deutéronome et du Lévitique, précisées, aggravées par le Talmud. Pour que Fauli n’en fût pas réduit à jeûner presque complètement quand il venait chez elle, madame Fischer lui faisait régulièrement la grâce d’un rôti de bœuf provenant de l’étal d’un boucher de la rue d’Hauteville, réputé pour ne donner à sa clientèle que de la viande saignée selon les règles, les entrailles de l’animal ayant été inspectées par le rabbin sacrificateur. Mais, sans doute pour affirmer leur parfaite libération religieuse, le plat d’entrée chez les Fischer était, de fondation, chaque dimanche, des nouilles au jambon. C’est alors que l’on pouvait distinguer par quels progressifs degrés la vieille foi s’évanouit dans les familles israélites transplantées dans notre sceptique Occident. Fauli repoussait d’un signe ce mets impur, et pour se donner une contenance en même temps que pour apaiser son appétit, attirait vers lui un ravier de hors-d’œuvre orthodoxes, placé tout exprès à sa portée. La cousine Gonzalès-Herrera — encore une sœur de Fauli — plus désaffectée, mais non pas entièrement, écartait avec soin, du bout de sa fourchette, les petits carrés de la viande interdite, et, croyant de la sorte rendre un suffisant hommage aux principes, portait sans remords à sa bouche ces longs filaments de pâte, imprégnés de la graisse abominable. C’était elle qui choquait le plus son frère. Il préférait encore la calleuse indifférence de son gendre Wildenberg, dit Wilden, de son beau-frère Fischer et de madame Fischer, qui, sans souci des injonctions mosaïques, engloutissaient impavidement les nouilles, le jambon, et la graisse.

Mais il était reconnaissant à sa fille Berthe — dans ce milieu elle était Berthe, et non plus Simcha — de s’abstenir en sa présence (il savait bien, hélas, que loin de ses yeux elle se comportait différemment) de toute infraction à ces antiques lois qui contribuèrent si longtemps, et selon lui salutairement, à séparer des chrétiens les fils de Juda, les empêchèrent, malgré leur petit nombre, d’être absorbés par eux, préservèrent la pureté de la race, firent leurs familles fortes et unies. Fauli croyait fermement à la mission des juifs sur la terre. Et, au bout du compte, tous ceux qui étaient là, sauf les chrétiens, — il y en avait un ou deux — y croyaient également, bien qu’ils ne s’entendissent point sur ce qu’est cette mission.

Chose étrange, Fauli, bien qu’il souffrît parfois de l’antisémitisme des chrétiens et qu’il leur en voulût de cet antisémitisme, n’éprouvait nulle antipathie à l’égard du christianisme. « En quoi cette religion nous gêne-t-elle, pensait-il, puisque, seule de toutes les autres religions au monde peut-être, la vieille foi de Moïse se refuse depuis des centaines d’années à toute propagande parmi les gentils, puisqu’elle est arrivée pratiquement à considérer que pour faire un juif il ne suffit pas d’obéir à l’ancien testament et au Talmud, et qu’il faut encore être juif de race ? » Homme d’affaires avant tout, il résumait ainsi son opinion : « Il faut des juifs et il faut des chrétiens. Ils se complètent ; et je consens même à admettre qu’il faut plus de chrétiens que de juifs. C’est le malheur de la Pologne de compter trop de fils d’Israël : ils se nuisent les uns aux autres, et ils nuisent aux chrétiens. Mais, si je reconnais bien volontiers que tout juif doit avoir ses chrétiens, pourquoi les chrétiens ne comprennent-ils pas que chacun d’eux devrait avoir son juif ? Si nous étions restés en Espagne, s’il y avait des juifs au Canada, ces pays-là ne seraient pas où ils en sont. Nous sommes comme le sel dans la soupe. »

Il y avait une autre raison que Fauli ne se donnait point : c’est que, resté profondément religieux, il respectait dans le christianisme, dans le catholicisme surtout, une religion dont l’enseignement, les dogmes, tout un ensemble enfin de réactions sentimentales chez ses fidèles, en présence des problèmes de la vie et de la mort, rapprochaient ceux-ci de sa propre attitude. Il ne se le disait point parce qu’il n’y réfléchissait pas. Mais c’était là l’opinion nettement exprimée d’un homme mal fait, laid et brun comme un Maure, aux beaux yeux limpides d’illuminé, qui s’appelait Lévy, tout simplement, le docteur Abraham Lévy, et tomba, en cure-dents, après le dîner. Ce petit praticien, médecin dans le quartier du Cherche-Midi, encore plusfromm, plus pieux que Fauli lui-même, ne niait point que la stricte observance des rites, qu’il persistait à s’imposer, avait nui à sa carrière, l’avait laissé, à la fin de ses jours, un pauvre homme. Comment se faire connaître, se créer des relations indispensables, lorsqu’on ne peut manger à la table d’un chrétien, entrer même dans un restaurant qui n’est paskosher? Et cependant il recrutait presque toute sa clientèle dans les congrégations religieuses — surtout les couvents de femmes qui se trouvent en si grand nombre entre la rue du Cherche-Midi et la rue de Babylone. Ces pieuses filles n’avaient confiance qu’en lui, et le vénéraient. A quelque chose de commun et d’indicible elles et lui s’étaient reconnus. « Elles sont si bonnes ! disait-il. Voici quelques mois, comme j’allais partir en voyage, je passe chez les sœurs du Saint-Sacrement. J’avais mis dans la poche de mon veston mes phylactères, les bandelettes dont il convient de se couvrir pour la prière du matin. Quand j’ai tiré mon carnet pour écrire une ordonnance, ces phylactères sont tombées sans que je m’en pusse apercevoir. Elles m’ont bien manqué : par bonheur j’ai pu m’en procurer d’autres à Carpentras… Et cela fait que, maintenant, j’en ai trois ; celles-ci, celles que j’avais perdues, et que les bonnes sœurs m’ont rendues, et d’autres encore, et si belles ! Ce sont les sœurs qui les ont brodées en mon absence, sur le même modèle, avec les lettres hébraïques, toutes les formules sacrées ; elles me les ont données en disant : « Il y avait si longtemps que nous cherchions ce qui pourrait vous faire plaisir, docteur !… » Ah ! comme je m’entends bien avec elles, comme on se comprend ! Ce serait dommage, si elles n’existaient pas, et je soupçonne qu’elles pensent que ce serait dommage, si je n’étais pas ce que je suis. »

Par contre, James Fischer et sa femme se déclaraient violemment anticléricaux, ce qui choquait Jacques Wilden et sa femme, aux yeux de qui cette attitude paraissait un regrettable défaut de correction mondaine. C’était là un point sur lequel le mari et la femme marquaient le plus complet accord. Ils se seraient crus amoindris s’ils n’eussent pénétré dans la société des Français, des vrais Français, qui sont nés catholiques et le sont restés, en somme, beaucoup plus qu’ils ne s’en doutent, même quand ils se figurent être devenus indifférents. Les Wilden se sentaient bien plus fiers de recevoir un chrétien que de leurs plus belles relations et de leurs plus brillantes alliances dans le monde juif. C’est pourquoi ils fréquentaient, le plus qu’il se peut, des journalistes, des artistes et des gens de lettres, en évitant toutefois ceux qui appartiennent à leur confession : car cette espèce d’hommes va partout, et ils espéraient un jour, par l’entremise de leur amitié, atteindre jusqu’à la vraie société française, la seule qu’ils estimassent digne de ce nom, l’aristocratie titrée, conservatrice et catholique.

Les Fischer se trouvaient exempts de ce souci. Avec pas mal de Français de race ils entretenaient des relations cordiales, assez fermement établies. Le trait d’union ici avait été la science. C’est par là qu’on peut distinguer qu’elle est en elle-même une religion ; des liens invisibles mais très forts rattachent ceux qui s’y adonnent. D’homme de science à homme de science on a besoin l’un de l’autre, et l’on ne se demande pourtant rien, que d’apporter une petite pierre, chacun son tour, à l’édifice commun. Ce n’est point qu’il n’y ait des compétitions, des jalousies, une lutte assez âpre et mesquine pour les places. Depuis que le régime napoléonien a caporalisé la France, son personnel scientifique souffre comme les autres d’une hiérarchisation des activités qui implique un regrettable défaut d’indépendance dans la libre recherche. Il arrive alors que par mauvaise humeur et déception on incrimine l’intrigue juive d’une part, ou bien au contraire l’influence des « cléricaux » qu’on soupçonne être restée puissante dans certains milieux officiels, dans les Académies, jusque dans les bureaux des ministères. Mais assez vite on se retrouve, on se fréquente, parce que, malgré les froissements superficiels, on ne peut s’empêcher d’apprécier réciproquement le travail accompli. Et cependant Fischer était anticlérical ! Il l’était âprement, avec combativité, de façon agressive. Sa conception matérialiste l’y avait porté, mais surtout il avait repris, si l’on peut dire, le chemin de Damas, à l’envers, au moment de l’affaire Dreyfus. Il s’était toujours cru, issu comme Fauli de souche alsacienne, un Français de France comme les autres. Il n’avait jamais rien mis au-dessus de ce pays : il n’avait jamais pensé à classer d’un côté, en France, les juifs tels que lui, et à part, et bien plus haut, les autres. Il se considérait comme admis dans la communauté non seulement à titre personnel, mais comme race. Et voici qu’il découvrait que cela n’était point !

De l’exaspération politique et sociale qu’avait éprouvée alors la nation tout entière il avait gardé un souvenir toujours amer, toujours cuisant, pour la double raison qu’il était sensible jusqu’à la susceptibilité — en cela il était plus juif qu’il ne le croyait lui-même — et que d’ailleurs sa profession l’entraînait aux idées générales. De là à détester le principal groupe qui s’était heurté au sien dans cette affaire, il n’y avait qu’un pas, qu’il avait franchi d’un esprit délibéré. Il en voulait au christianisme, et particulièrement, en France, aux catholiques, d’être en apparence un des éléments prépondérants de l’antisémitisme ; il espérait, de l’affaiblissement de l’esprit catholique, l’affaiblissement puis la disparition du sentiment public excité contre ses frères et lui-même. Aussi des juifs comme Fauli lui semblaient-ils non seulement un anachronisme, mais un danger. Il s’enorgueillissait, en effet, de l’incrédulité presque générale des Israélites français. Là-dessus ses plaisanteries n’étaient pas toujours de bon goût : « Voilà ce que c’est, disait-il, de n’avoir qu’un Dieu au lieu de trois : on le perd plus aisément ! » Malgré qu’il eût dans l’esprit, sinon de la distinction, du moins de la probité, pourtant il comprenait, il approuvait presque, tout en le jugeant stupide, le petit fourreur de sa femme, un Juif émigré de Pologne, qui se délectait aux insanités de Léo Taxil sur les crimes des papes, les grossesses successives de la Vierge, l’inconduite de Jésus. Pour s’exprimer différemment, leur profonde rancune avait la même cause.

Fauli, après le dîner, put échanger quelques mots avec son gendre Wilden. Celui-ci fut d’une déférence et d’une hypocrisie délicieuses. Le mot « divorce » ne fut point prononcé. Le père Fauli parla seulement des « conditions » qu’il mettait à son concours financier, et Jacques se contenta de s’incliner, avec une décence résignée du meilleur goût. Puis l’on prit rendez-vous pour le lendemain afin d’examiner les comptes, échanger les signatures nécessaires, si toutefois Wilden n’avait pas essayé de dissimuler sa véritable situation. Cette conversation ne dura qu’un instant. Nul, excepté Berthe, qui suivait du regard les deux hommes avec une impatience quelque peu anxieuse, ne put s’apercevoir qu’ils venaient de traiter une si grosse affaire, et si singulière. Se replongeant dans le groupe des femmes, qui le jugeaient charmant, Jacques se mit à parler peinture. C’était son métier, puisqu’il en vendait ; et il en parlait comme il convient aujourd’hui, pour la seule chose qui intéresse : le plus ou moins de chances qu’a l’œuvre d’un artiste d’atteindre quelque plus-value dans un délai suffisamment rapproché.

— Vous connaissez Schœnebaum, dit-il, le gros marchand de la rue Bersier, celui qui détient aujourd’hui tous les Cézanne qui en valent la peine, et qui garde en magasin Clarens, Mennevaux, Larive, la crème des cubistes, pour s’en débarrasser au bon moment. Savez-vous l’origine de sa fortune ? Il me l’a contée un jour que je l’étais allé voir dans la villa qu’il vient de se faire construire entre Orgeval et Villennes, dans un des plus beaux paysages des environs de Paris. Une haute falaise aussi abrupte que le mur d’une forteresse. On est là comme en ballon, dans la lumière et dans l’air pur. Et de l’autre côté vers le couchant, les lignes de la terre s’adoucissent, elles se déroulent, s’abaissent, se creusent pour garder un vieux village, tout tassé, engourdi dans cette grande coquille. Un village français : la chose la plus exquise !

Et tous ceux qui étaient là firent « oui » de la tête. Ils se sentaient fiers, sincèrement, de ce pays ; ils en étaient de toute leur volonté, de tout leur choix, de toute la rigueur qu’on prétendait mettre à ce qu’ils n’en fussent point.

— Et derrière, c’est la forêt, continua Wilden. A cette époque, le commencement du printemps, les arbres en étaient encore roux, mais tachetés par les bourgeons de points verts et jaunes. Elle ronronnait sous le vent, elle faisait le gros dos. Une énorme panthère caressante.

» Il m’a montré tout ça, Schœnebaum. Nous avions tenu le carnet à la Bourse, dix ans auparavant, quand nous étions petits commis, et ça lui faisait plaisir de me prouver qu’il est arrivé, lui ! Il m’a montré aussi sa collection particulière, qu’il a cachée là : des Monticelli de la première manière, un groupe d’hommes, entre autres, dont l’un tient un couteau, extraordinaire, et des Daumier !

» Le tour du propriétaire était terminé. Je m’allongeai sur une chaise longue, sous le péristyle, pour jouir encore du soleil et du paysage, pour ne pas les quitter si vite. Schœnebaum s’assit à mes côtés et sourit d’un air avantageux.

»  — C’est un placement, fit-il, un bon petit placement, à une heure de Paris. Les terrains prendront de la valeur. Et puis, ça n’est pas des tableaux, ça c’est du vrai, ça me repose. Depuis dix ans que j’en vends, des tableaux !

» Moi aussi, j’en vends, depuis dix ans ! Et je ne me suis pas encore fait bâtir une maison de campagne, avec une terrasse sur la Seine, un bois, et une ferme — il y a une ferme ! — Je ne pus me défendre de lui en faire la remarque, en lui rappelant le temps où nous gagnions tous les deux cinquante francs par mois chez le père Meyer.

»  — Ça sert, tout de même, répondit Schœnebaum, sentencieusement. Il avait du bon, le père Meyer, c’est lui qui m’a mis sur la voie. Tu te rappelles, ce qu’il disait : « Il n’y a pas de mauvaises valeurs… »

— … « Il n’y a que des valeurs trop chères, continuai-je, citant de mémoire. La plus mauvaise valeur, c’est le Kerkennah… »

— … « Mais si vous voulez m’en donner à cinq centimes par titre, je suis preneur ! » acheva Schœnebaum. Eh bien, continua-t-il, moi, j’ai réfléchi. Je me suis dit : « C’est tout de même comme ça qu’il a fait sa fortune, le père Meyer. Seulement, à la Bourse, il faut de gros capitaux. Et puis, à la Bourse, il y a un cours ; on ne peut pas acheter au-dessous du cours, et ça limite l’initiative. Alors, j’ai réfléchi, je te dis, et je me suis mis dans les tableaux, les dessins, les estampes ; j’ai loué cette boutique de la rue Bersier, entre le boulevard et l’avenue de l’Opéra.

»  — Mais qu’est-ce que tu y connaissais, aux tableaux, aux dessins, à toutes ces choses-là ?…

»  — Rien… Il n’y a pas besoin. C’est la même chose que pour les vieux habits et les valeurs, et tout le reste : il faut acheter bon marché, voilà tout, et attendre. J’ai attendu. C’est dur. Deux ou trois ans, j’ai attendu. Je faisais de petites affaires, je marchais pour les empereurs de la profession, j’entreposais. Mais j’avais confiance ; je me disais : « Il faut que ça vienne, ça ne peut pas ne pas venir ! » Et un jour, Wilden, c’est venu ! C’est venu sous la forme d’une bonne vieille petite dame. J’étais sur le pas de ma porte et je l’ai vue arriver, la petite dame, du bout de la rue Bersier, descendue de Montmartre, sûrement, à pied. Elle trottinait, trottinait, et le gros carton à dessins qu’elle portait dans la main droite faisait dévier sa vieille taille toute plate, parce qu’il était trop lourd. Ce sont les inspirations du commerce : je n’ai pas hésité un instant, tu entends bien, pas un instant ! Je suis allé au-devant d’elle, et je lui ai dit :

»  — Vous avez des dessins à vendre, madame ? »

» J’avais bien vu qu’elle regardait les magasins de tous les confrères, sans oser entrer, sans pouvoir se décider. Elle prit un air tout effarouché, parce qu’elle ne s’attendait pas qu’on lui parlât dans la rue, et tout de suite, de ce qu’elle venait faire. Elle resta un instant sans répondre, mais en souriant, en saluant par révérences : une vieille petite dame bien polie. Moi, pendant ce temps-là, je la regardais, j’étudiais : « Pas un bijou… Elle est en deuil. Ça ne prouve rien… Mais le chapeau est une forme d’il y a deux ans, sur lequel elle a rattaché un crêpe. Et le corsage : c’est un corsage qu’on lui a donné, et qu’elle a rétréci elle-même. Elle a besoin d’argent. Tout le monde a besoin d’argent ; mais celle-là est pressée. » Enfin elle ouvrit la bouche :

»  — Oui, monsieur, oui… Ce sont des dessins de mon pauvre mari, rehaussés avec de la couleur. Oh ! il y tenait, il y tenait, de son vivant, et ses amis lui en disaient beaucoup de bien. J’en ai retrouvé tout un tas au fond d’une malle : alors j’ai mis dans ce carton ceux qui m’ont eu l’air le plus fini… Monsieur Dayez, il s’appelait, mon mari. Vous connaissez, peut-être ?

»  — Dayez ? fis-je. Non, madame.

» Mais si, je connaissais !On se mettaitsur les dessins de Dayez ! Il ne manquait, pour que ça fît les gros prix, tout à fait les gros prix,qu’il y en eût assez. Car, n’est-ce pas, pour une dizaine, ce n’est pas la peine de faire ce qu’il faut : la publicité, les rachats, tout le jeu. Ça coûte ! Et voilà que la veuve tombait dans ma rue Bersier avec son gros carton ! Il fallait voir. Je la fis entrer dans mon magasin, et je vis ! Il y avait là, cent quarante dessins, cent quarante Dayez ! des miracles, mon cher, des miracles ! Ceux qui s’étaient rencontrés déjà dans les ventes étaient à cent piques au-dessous : des dessins donnés à des amis, et on ne donne jamais le dessus du panier, bien entendu.

» La veuve larmoyait. Elle avait de pauvres yeux tout rouges, tout gonflés, des narines humides. Son mouchoir était trempé. Je crus d’abord que c’était par vrai chagrin, ou pour m’attendrir. Mais elle me dit au contraire, en manière d’excuse :

»  — Je vous demande pardon, c’est la grippe. Et je pleure, monsieur, je coule… Ma pauvre tête ! Je ne me connais plus de migraine.

» Elle faisait toujours ses révérences, et demanda :

»  — Qu’est-ce que vous pouvez me donner de ces dessins, monsieur ?

» Je fis comme on fait toujours. Je refermai le carton et je dis :

»  — Ça ne m’intéresse pas… Qu’est-ce que vous en demandez, vous, madame ?

»  — Mon mari, fit-elle, les vendait cinquante francs… Et je vis qu’elle avait calculé son affaire sur ce prix-là, qu’elle avait rêvé, comme d’une chose presque impossible, comme d’un bonheur presque au-dessus de la réalité, cette somme de sept cents francs.

»  — Cinquante francs, dis-je froidement : mais il y a combien de temps ? C’est démodé, cet art-là ! Et puis, on vend un dessin, un seul, cinquante francs, mais toute une collection ? Voulez-vous quatre cents ?

» Nous conclûmes à cinq cents. Je la vis sourire, en serrant les lèvres ; en général, les marchands achètent à un tiers, un tiers à peine du prix demandé.

»  — J’en ai encore, dit-elle. Si vous voulez, je vous les apporterai.

»  — J’irai vous voir, répondis-je.

» Elle me donna son adresse, et j’eus le courage d’attendre un mois avant d’aller chez elle : il ne faut jamais avoir l’air de désirer une affaire. Et pendant ce temps-là, j’avais vendu trois de ces dessins vingt-huit mille francs ! Le jour où je gravis les hauteurs de Montmartre, j’avais de la reconnaissance pour cette vieille, en vérité ; j’étais ému. Je me rappelais ses petites mines bien honnêtes, ses révérences, et même son rhume de cerveau. En passant devant une pharmacie anglaise, un sentiment de générosité me poussa à faire l’emplette d’un de ces vaporisateurs qui servent à injecter dans les narines je ne sais quelle drogue adoucissante. J’en eus pour mes cent sous. Je trouvai la veuve qui déjeunait, à midi, d’un œuf à la coque et d’une tasse de café au lait. Et quel logement : un loyer de trois cents francs par an ! Elle me montra ce qu’elle possédait encore, me dit-elle, de l’œuvre de Dayez : eh bien, elle avait mal choisi ce qu’elle m’avait apporté, elle avait choisià son goût; ce qui lui restait était bien meilleur. Une centaine de pièces de premier ordre. J’en proposai deux mille francs, et elle me sauta au cou. Alors, je lui offris cette petite chose que j’avais prise chez le pharmacien, je lui en expliquai l’usage, je lui dis que j’avais pensé à elle, et que ça coupait le mal comme avec la main. Ses yeux se remplirent de larmes, de vraies larmes, cette fois. Elle murmura : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Ces vieilles femmes, il n’y a plus personne qui s’inquiète d’elles, elles ne sont pas gâtées, les plus petites attentions les touchent. Elle me prit les mains, elle les baisa. Je vis qu’elle cherchait, elle aussi, quelque chose à me donner, en retour. Et à la fin, se décidant, elle alla chercher dans une commode, au-dessous de son linge, une dizaine d’autres dessins.

»  — Il y avait aussi ceux-là, me dit-elle. Ce sont ceux que mon mari aimait tout à fait. J’avais voulu les garder en souvenir de lui, mais prenez-les. Oh ! Je vous en prie, prenez-les !

» Et je les ai emportés pour lui faire plaisir ! Mon vieux, j’ai fait près d’un million, avec les dessins de Dayez. Ils ont été mon crédit, mon fonds. C’est avec eux que j’ai pu partir pour les grandes affaires.

— Mais la veuve, demanda le petit docteur Lévy, — il n’était pas comme les autres, dans toute cette histoire, il ne s’était intéressé qu’à la veuve : sans doute, il n’avait pas compris. — Qu’est-ce qu’elle est devenue ?

— C’est peut-être le plus beau de l’affaire, expliqua Wilden. Schœnebaum m’a dit qu’elle habite maintenant une maisonnette à Clamart, avec un jardin grand comme un mouchoir de poche par derrière. Ça ne coûte pas plus cher qu’une chambre à Paris… Et un bienfait n’est jamais perdu : chaque automne, elle envoie à Schœnebaum ses dernières roses, et un panier de poires de son unique poirier.

Le petit docteur Lévy rougit, voulut dire quelque chose, balbutia, se laissa couper la parole par madame Gonzalès-Herrera, qui trouvait l’aventure adorable, et quelques instants plus tard, s’évada silencieusement. Son grand cœur charitable lui pesait dans la poitrine. Plus que cela, il souffrait dans cet immense appétit de justice, dans cet instinct de revendication qui, au cours des siècles, a fleuri comme une plante douloureuse dans l’âme d’Israël persécuté. Pour Fauli, il haussait les épaules. C’était ça que son gendre croyait le commerce, le grand commerce, les grandes affaires ! C’était son idéal, c’était sa jalousie de ressembler à ce Schœnebaum, de réussir un coup comme le sien, en roulant une pauvre femme ou un pauvre diable ! Non, non, ce n’était plus un juif, ce n’était plus un vrai juif. Son beau-frère Fischer, que Fauli regardait avec méfiance, l’était resté bien davantage, il fallait lui rendre cette justice. Fischer faisait tous les jours la même chose, avec rigueur, avec acharnement. Il avait conservé de l’ardeur, de la générosité. Bien moins riche que Fauli, il était donnant, quand il s’enthousiasmait d’une œuvre ou d’une cause. Mais lui, ce Wilden, trois générations déjà de juifs parisiens dans sa famille l’avaient aveuli, énervé, rendu semblable à la masse des Parisiens. Fauli ne disait pas à tous les Français ; il avait longtemps fréquenté la province, au temps où il organisait ses usines de Picardie, il méprisait sa timidité, sa mesquinerie en affaires, mais rendait hommage à son honnêteté, à sa volonté âpre et patiente, à la rigidité de mœurs de sa bourgeoisie. Wilden n’était plus bon que pour le plaisir, il attendait la fortune de la chance, du hasard. Il n’était rien, rien, rien ! Et ce néant était le mari de sa fille. Sa décision de s’en débarrasser, même malgré elle, s’enracina. Il fut à cet égard, quand il reçut son gendre le lendemain, aussi net et tranchant qu’un coup de serpe : il lâcherait les cent soixante-dix mille, mais pas avant d’avoir vu commencer la procédure de l’instance en divorce. Jacques ne protesta que juste ce qu’il fallut pour montrer de la délicatesse. Il put même, sans en avoir l’air, réserver l’avenir. « De quel droit, demanda-t-il, avec une indignation qu’il sut maintenir dans les bornes de la déférence, voulez-vous séparer deux cœurs qui s’aiment ? Cela est immoral ! » Toutefois Fauli, quel que fût son degré bien supérieur de subtilité, ne soupçonna rien : sa clairvoyance, ainsi qu’il arrive même à de plus grands génies, se laissa momentanément obscurcir par la violence de ses espoirs.

Dans ces circonstances il regretta plus vivement encore que de coutume la perte de la mère de Berthe, bien qu’elle ne lui eût donné que cet enfant, une fille ! Madame Fauli avait été pour lui une épouse selon Dieu, elle avait toutes les vertus et tous les dévouements. Et combien ce dévouement lui eût été utile à cette heure ! Il ne cessait d’y penser. C’est à elle que les convenances eussent imposé le pénible devoir d’accomplir le tour de la parenté et des amis les plus intimes pour annoncer la grande et regrettable nouvelle : « Hélas ! vous en savez peut-être déjà quelque chose, il vaut mieux en parler franchement : notre pauvre Berthe est obligée de demander le divorce ! » Et les femmes s’entendent, beaucoup mieux que les hommes, à dire là-dessus ce qu’il faut dire, accusant par des sous-entendus, bien plus que par des imputations directes, l’indignité du conjoint coupable. Enfin, puisqu’elle n’était plus, il se résigna mélancoliquement à la mission qui lui incombait, car Berthe avait déclaré fort nettement sa décision de ne pas bouger. Fischer accueillit l’information qui lui fut dispensée avec une sorte d’indifférence allègre. Selon lui, d’après les fortes paroles du conventionnel François de Nantes, « le divorce est le Dieu tutélaire de l’hymen ». Il est de plus une conquête de la France démocratique, et une institution qui embête les cléricaux. Il ne lui était donc pas désagréable, pour ces motifs de valeur générale, que sa nièce en fît usage.

Madame Fischer fut moins enthousiaste. Wilden, comme à presque toutes les femmes, lui était sympathique. De plus, n’aimant point les nouveaux visages, elle prévoyait qu’il était inévitable que Berthe se remariât, à moins qu’on ne consentît à l’abandonner aux aventures : le monde, bourgeois au meilleur sens du terme, où vivaient les Fischer l’eût difficilement supporté. Juifs et chrétiens y avaient encore le respect de certaines conventions ; les ménages y sont ordinairement unis, les scandales rares. Ainsi la chose serait mal vue par son entourage, dont elle partageait l’antique morale : les écarts d’un mari sont un malheur sur lequel sa femme doit fermer les yeux le plus longtemps possible. Fauli lui paraissait donc avoir pris une décision imprudente. Était-il du moins bien sûr du consentement de sa fille ? N’avait-il pas à craindre une réconciliation qui le brouillerait avec elle ? Sans rien connaître des intrigues en cours, elle distinguait, on le voit, l’avenir de plus loin que cet homme d’affaires, qui se croyait si fort. Mais Fauli lui ferma la bouche d’un mot : « Wilden ruinerait Berthe ! Tu ne sais pas ce que je sais ; dans un an, le ménage serait sur la paille. » Il n’en dit pas plus, mais cela suffit : madame Fischer accepta la solution. Seulement, bondissant avec une rapidité féminine aux conséquences les plus éloignées : « Qui prendra la place de Jacques ? Tu ne vas pas laisser ta fille comme ça, veuve sans l’être, n’ayant pas d’enfant, ni même, du moins c’est ce que tu espères, le souvenir d’un mari à regretter ? Et à son âge, et sachant de l’amour tout ce qu’en peut avoir appris une femme ? » D’ailleurs cette pensée, qui ne lui apparut qu’au moment où elle la formulait, l’amusa plutôt, lui fit entrevoir ce divorce d’un œil plus favorable : il faudrait chercher « quelqu’un » pour Berthe, cela devenait intéressant.

Fauli trancha ces projets, ébauchés dans un éclair, en répliquant d’un air assuré :

— Ne t’inquiète pas de ça, j’y pourvoirai !

La vérité est qu’il n’y avait jamais songé encore. Il était père ; dans son hostilité contre son gendre entrait une part de jalousie paternelle. Et il n’avait pas réfléchi qu’en effet il faudrait bien un jour remplacer ce gendre par un autre.

Cependant cette hypothèse, qu’il ne pouvait s’empêcher de reconnaître légitime, ne manqua pas de le préoccuper. Il était clair qu’il faudrait de nouveau un mari à sa fille, d’autant plus que lui, Fauli, ne voulait pas mourir sans avoir bercé ses petits-enfants sur ses genoux : c’est encore là une des injonctions de l’Éternel. Mais qui, alors, qui ? Cherchant dans ses relations, il ne découvrait personne qui méritât le bonheur d’être l’époux de sa fille, et l’avantage, également incontestable, d’hériter de lui. Ce n’est point qu’il désirât que Berthe acquît par son mariage une fortune égale aux biens qu’elle posséderait un jour. Il se pourrait que ce souci « d’un bel établissement » pour les filles et les fils soit moins général dans la bourgeoisie israélite que dans la chrétienne. La vénération que nourrissaient encore leurs plus proches aïeux pour les études théologiques, le respect qu’ils éprouvaient pour ceux qui s’y livrent, fussent-ils pauvres et dénués de tout, se sont transformés chez leurs descendants en un culte assez désintéressé de l’intelligence, du talent, du succès, de quelque sorte qu’ils soient et où qu’ils apparaissent : Israël, par la fatalité même des persécutions, est une démocratie !

Donc Fauli, en réfléchissant, estima d’abord qu’en effet sa sœur pourrait lui être de quelque secours. Puis il secoua la tête. Par un hasard détestable, et en vérité peu ordinaire, il ne se trouvait, dans les relations des Fischer, autant qu’il s’en pouvait souvenir, aucun jeune juif en âge d’épouser sa fille. Cependant il se promit d’interroger le ménage : sa sœur lui avait semblé là-dessus toute prête à des suggestions, ou à des enquêtes. Rien n’était donc perdu. Et de nouveau il se répéta, pour chasser ce souci importun : « Nous avons le temps ! »

C’est sur ces entrefaites qu’il reçut la visite de Baër, le grand violoniste et compositeur Uriel Élisée Baër. Ce musicien sémite, long, pâle, maigre, parfaitement laid et de physionomie captivante, penche perpétuellement sur son épaule droite, comme s’il eût tenu encore son instrument, une tête aux cheveux trop longs, mais magnifique d’expression passionnée. Venu pauvre, affreusement pauvre et totalement ignoré, vingt ans auparavant, du fond de sa Pologne, il avait à cette heure la notoriété la plus éclatante, presque la vraie gloire, et une assez belle fortune. Comme la plupart de ses coreligionnaires, Fischer avait un goût instinctif de la musique, et appréciait de plus en Baër les deux qualités qu’il estime le plus au monde : une volonté indomptable à faire toujours la même chose, dans le même sens, jusqu’à ce qu’il ait réussi ; et une ardeur désintéressée qui sans cesse le pousse à s’occuper du sort des juifs de Russie et de Pologne, dont il n’a pas oublié l’atroce situation, jadis partagée par lui. C’est cela surtout qui l’avait mis en rapports avec Fauli. Et pourtant « désaffecté » de sa religion autant qu’on peut l’être, autant que Wilden ou les Fischer eux-mêmes, ingénument francisé, avec cette plasticité de sa race qu’il reconnaissait sans consentir à la blâmer. Chez lui, il y a un côté pour l’apostolat sémite, un côté pour le Français. Il s’imagine savoir pourquoi, trouvant la chose toute naturelle. Il est Français parce que c’est en France que, pour la première fois, il a connu le bonheur, la liberté, et qu’on l’a traité en homme comme les autres hommes. Et il reste juif parce qu’il y a des juifs malheureux.

Il venait encore une fois solliciter la signature de Fauli pour une nouvelle protestation en faveur des juifs de Lithuanie. Fauli l’inscrivit sans discuter à côté de celle du compositeur Uriel Élisée Baër.

— C’est un nom plus connu que le mien, dit-il en souriant.

Baër fut touché. Il était encore assez jeune pour être sensible à la flatterie, et l’aimait.

— Cher monsieur Baër, interrogea Fauli sans aucune transition, vous n’avez jamais songé à vous remarier ?

Baër était veuf, depuis quinze ans, d’une petite Française qu’il avait très légalement épousée à la mairie du IVe, au moment de sa plus grande misère. Une ouvrière, un de ces jolis êtres instinctifs qui fleurissent par milliers dans nos quartiers populeux. Elle l’avait soutenu, nourri de son travail, et puis était morte d’épuisement, de tuberculose, juste à l’heure où l’aube commençait de luire. Uriel gardait le culte sentimental de cette humble Parisienne, adroite et brave. Ses sens et son cœur conservant le goût de cette affection si sincère, il se disait que, après bien d’autres expériences, il n’avait jamais rien rencontré qui la valût. Il se souvenait du jour où, dans leur chambre du vieux Marais, ils venaient d’atteindre la limite du dénuement. Ce logis dévasté n’était plus guère meublé que de son indestructible espoir à lui, de sa présence à elle.

— Qu’est-ce que ça fait, Angélique, qu’est-ce que ça fait ! dit-il. Ebstein m’a juré qu’il me ferait avoir une audition auBeaumarchais. Tu sais, ce grand journal ?… Quand j’aurai eu mon audition…

On ne voyait plus rien, dans la pièce, que la boîte à violon, une table en sapin couverte de cartonnages coloriés, une chaise de paille, un vieux fauteuil doublé d’une molesquine déchirée, et le lit, qui avait pris un air très pauvre et bien vilain depuis qu’Uriel avait retiré par pleines poignées, pour la vendre, la laine du matelas. Il aurait bien aussi vendu le fauteuil, s’il en eût valu la peine. Mais Baër ne l’avait payé jadis que cinq francs à son coreligionnaire, le brocanteur de la rue des Jardins-Saint-Paul, et il connaissait assez les principes du commerce pour savoir que, par conséquent, il n’en retirerait pas quarante sous ; et puis Angélique s’y asseyait quand elle se sentait le dos par trop fatigué d’avoir collé durant des heures, penchée sur la table, ses éventails à quatre sous la douzaine : de ces petites choses de carton qui représentent un pierrot lunaire, ou bien une danseuse, ou bien une bergère Watteau.

Uriel ajouta d’un air triste :

— Je ne puis pas vendre le violon, mais l’habit noir ?

Jusqu’à l’âge de seize ans il n’avait jamais parlé que l’Yiddisch, le patois des juifs de l’Europe orientale, où l’allemand se mêle de quelques mots hébreux ; et sa bouche, accoutumée à ce langage, zézayait un peu en prononçant le français.

Angélique répondit, tout son courage et tout son bon sens de petite Parisienne au bout des dents :

— On ne peut pas vendre l’habit.Avec quoijouerais-tu du violon ?

Cette parole était profonde. L’habit noir est l’uniforme nécessaire d’un musicien, un instrument de travail presque au même titre que son véritable instrument. Mais Uriel éclata de rire franchement, malgré sa misère, à cause de la bizarrerie de cette phrase, qui ramassait d’une manière si imprévue une si grande vérité. La race dont il descend a gardé, à travers ses tribulations, un sens très vif et libre du comique des choses, qui vient peut-être de son étonnante énergie, de sa conviction enracinée que toute lutte fermement conduite finit en triomphe…

Angélique poursuivit :

— Garde l’habit. Quand on a un habit, on peut jouer dans les orchestres des cafés.

— Jamais ! répondit Uriel d’une voix sèche. Je t’ai dit de ne jamais me parler de ça.

Il savait qu’il était un artiste. Il savait aussi qu’il y a des abîmes d’où l’artiste le plus vigoureux du monde ne sort pas, des tâches qu’il doit toujours refuser. Il faut savoir passer à côté du pain qui s’offre pour avoir l’or et la gloire, plus tard. Angélique avait plus de résignation et de simplicité, mais n’était ni de sa race, ni de son art : elle ne pouvait pas comprendre. Pour se faire pardonner sa dureté, et surtout l’oublier lui-même par un plaisir, Uriel, se penchant, l’embrassa dans le cou, près de l’oreille. Puis il dit :

— Je vais aller voir Ebstein pour savoir où nous en sommes, de cette affaire d’audition auBeaumarchais!

Dans la rue, le souvenir des cheveux d’Angélique, couleur d’espoir et d’or, et qui sentaient l’amour et la jeunesse, le poursuivit longtemps. Uriel avait toujours une petite surprise à constater que c’étaient de vrais cheveux ! Les femmes mariées, dans les familles juives de son pays, portent perruque, ayant eu la tête rasée dès le jour de leurs noces. Et Angélique était sa femme légitime ; il l’avait épousée, non pas, il est vrai, à la synagogue, sous le dais sacré, mais à la mairie, tout simplement. Il lui devait ça, puisqu’elle l’avait aidé à vivre depuis des années ; et elle était jolie, et il l’aimait, et elle était sa propriété, la chair de sa chair. Cependant elle ne s’était pas coupé les cheveux, et c’était une infidèle ! Uriel s’émerveillait à certains jours, avec un peu de remords, de tous les changements qui s’étaient opérés si vite en lui. Telle est la puissance de la douceur française ! On n’avait rien exigé, de lui-même il avait oublié sa famille, ses mœurs et sa foi. Il arrivait pourtant qu’au crépuscule, quand il s’exerçait sur son violon, dans la petite chambre, il se souvenait tout à coup : « Mais c’est le moment de lamincha, la prière de cette heure. » Il se souvenait, et ne disait pas la mincha ; et il se sentait d’un autre peuple, presque d’une autre religion et d’une autre race, le soir, devant Angélique couchée, dont les yeux lui disaient : « Viens ! »

Quand il reparut, quelques heures plus tard, il avait les yeux brillants de joie.

— C’est jeudi prochain, dit-il, jeudi prochain, l’audition auBeaumarchais; tout est arrangé.

Son esprit se précipitait tout entier vers un grand et magnifique espoir. On allait savoir ce qu’il valait ! Et il était sûr de ce qu’il valait. Il avait entendu les autres et ce n’était pas la même chose ; il ferait comprendre, il ferait aimer ce qu’il aimait ; il y avait des espaces musicaux où personne n’était allé encore, et où il conduirait les âmes, par des chemins sublimes, des chemins impossibles, excepté pour lui.

Angélique interrogea :

— Et vivre, jusqu’à jeudi ?

Il eut un geste d’insouciance. On vivrait. Est-ce qu’on meurt ? On vivrait jusqu’à jeudi. On vivrait ensuite une éternité, une joyeuse, somptueuse, glorieuse éternité. Il prit son violon… La petite Angélique ne comprit pas tout ce qui était beau, ni pourquoi c’était beau, mais elle sentit que c’était beau, jusqu’au fond de son âme. Et elle dit tranquillement :

— On vivra, bien sûr.

On vécut. Le jeudi, pour deux heures, elle lui trouva une chemise parfaitement blanche, un nœud immaculé, et l’odeur du fer chaud qu’elle passa sur l’habit lui fut délicieuse. Ebstein vint chercher Uriel, qui emporta son violon comme il eût soulevé le monde avec son ciel, ses monts, ses forêts et l’océan.

Il revint la tête dans les nues. Il aurait pu éclairer la chambre avec ses yeux, tant ils jetaient de lumière, il ne sentait plus le sol sous ses pas.

— Je suis célèbre, dit-il, je suis célèbre ! Je ne savais pas quel artiste je suis, je ne savais pas ce que c’est que de sentir l’âme de cinq cents personnes qui vit en vous, vient jusque sur les cordes du violon vous dire : « Oui, c’est cela ! c’est cela ! Il ne peut en être autrement. Tu es dans notre crâne et nous sommes dans le tien ! » Esdaile, le grand compositeur Esdaile, m’a embrassé. Il m’a dit : « Mon enfant, je suis content pour vous. Mais ce n’est rien. Je suis content pour moi comme je ne l’ai jamais été ! » Il a une tête de lion, Esdaile, c’est un lion !

Il répéta encore :

— Je suis grand, je suis célèbre. Je suis Uriel Élisée Baër, le grand violoniste :Uriel Élisée Baër !

Il voyait ce nom prononcé dans toutes les langues de l’univers, télégraphié, illustré, sonore à couvrir, dans les journaux du monde entier, les bruits des guerres, des morts ou des naissances royales, des fortunes et des calamités publiques.

— Et le cachet ? demanda Angélique.

— Le cachet ? Quel cachet ? fit-il étonné.

— Oui, combien t’a-t-on payé ?

— Mais, dit-il, il n’a pas été question de cachet. On ne m’en a pas parlé, je n’en ai pas parlé, je n’ai même pas songé à en parler puisque c’était auBeaumarchais. J’ai joué pour me faire connaître. C’est de la publicité, de la magnifique publicité, pour laquelle j’aurais dû payer, au contraire. Et la preuve, c’est qu’après-demain je joue chez le duc d’Argens. Oui ! chez le duc d’Argens. Angélique ! qu’est-ce que tu as, ma petite Angélique ?

Angélique avait passé des nuits sur ses éventails, elle était à bout de forces. Maintenant elle sanglotait, la tête au milieu de ses pinceaux à colle.

— Mais puisque je joue après-demain chez le duc d’Argens ! fit Uriel, convaincu.

En lui-même, il pensait :

— Elle est folle ! Je suis célèbre, et elle pleure ! C’est à n’y rien comprendre.

— Nous n’avons plus rien, Uriel, dit Angélique, plus rien. Pense !

— Tout s’arrangera, répondit-il, je suis célèbre : tout s’arrangera. Après-demain, je joue chez le duc d’Argens, je te dis !

— Il y aura un cachet ? dit Angélique, têtue, mais rattachée à l’espoir naissant.

— Naturellement ! affirma Uriel.

Angélique soupira. Elle avait la terreur, non pas de la misère même et des dettes, mais du mépris qu’inspirent au petit peuple de Paris, aux voisins redoutables, ceux qui ont des dettes. Elle était très courageuse dans la pauvreté, très faible devant les humiliations.

Uriel revint assez tard de sa soirée chez le duc d’Argens, plus calme que lors de son audition auBeaumarchais, et plus fier encore, plus assuré dans la conscience de son talent. S’il avait moins de reconnaissance et d’estime pour son public, il s’admirait peut-être davantage.

— J’ai eu encore plus de succès, dit-il, je ne croyais pas ça possible, mais j’ai eu encore plus de succès ! Pas du même genre tout à fait qu’auBeaumarchais: ils sont curieux, ces gens du mondel Ils saisissent des nuances très délicates, ils s’enthousiasment pour des détails, et l’ensemble, la vérité dans l’ensemble, je crois qu’ils s’en inquiètent très peu… Seulement, ajouta-t-il, comme ils savent complimenter !

Il y avait en même temps, au fond de ses paroles, un embarras qu’Angélique devina très vite.

— On ne t’a rien donné ? cria-t-elle.

— Non, avoua-t-il, penaud. On n’était convenu de rien, l’autre jour, et je n’ai pas osé interroger le duc… J’ai essayé. Je te jure que j’ai essayé. Mais jamais la conversation avec lui n’a pu arriver au point. Il est si parfaitement duc ! Il parle si bien d’autre chose… Et puis il m’a présenté au baron de Gegenthal, le grand banquier, l’homme le plus riche du monde. Il a lui-même fixé, pour ainsi dire, le jour où je jouerai chez le baron. La semaine prochaine, Angélique, je joue chez le baron. Alors…

Angélique, d’un revers de main furieux, balaya les petits éventails : les dames Watteau, les danseuses, les pierrots lunaires couvrirent le plancher de leur infortune. Le pot de colle de pâte, renversé, laissa sur la table une coulée blanchâtre.

— C’est inutile que je travaille, cria-t-elle, puisque tu n’es bon à rien. Allons chacun de notre côté, ça vaudra mieux !

Uriel, le lendemain, sortit de bonne heure. Il revint vers midi, posant vingt-deux francs au milieu des cartonnages, rétablis en longue rangée, et accrus : la brave Angélique s’était remise au travail.

— C’est une avance sur le cachet ? fit-elle.

— Une avance ! cria Uriel humilié, ça, une avance pour notre grande gloire, pour l’hôtel à Paris, pour l’automobile, pour le palais en Italie, pour tout ce que nous aurons ! Non. Mais j’ai été voir Ebstein.

— Tu lui as demandé de l’argent ?

— Je ne suis pas unschnorrer! dit-il.

Uriel venait d’employer sans le vouloir, dans son indignation, un mot de sa langue natale. Leschnorrerest un mendiant professionnel, remplissant une fonction quasi sociale et religieuse ; et Baër considérait qu’il ne peut exister que tels mendiants, parce qu’on ne doit jamais faire qu’une seule chose, toute sa vie. Tel était un des plus vigoureux principes qu’il avait reçus de ses ancêtres : une fois qu’on a pris un métier, on le garde ! Lui, Uriel, était musicien, donc il ne pouvait pas êtreschnorrer.

— Non, continua-t-il. Mais Ebstein avait reçu un tableau d’un ami, en échange d’un service. Il m’a dit d’essayer de le vendre. J’ai couru les marchands et vendu le tableau pour quatre-vingt-seize francs… Ebstein m’en a laissé vingt-deux.

Il conclut d’un air de justice :

— Il a été très bien, Ebstein, très bien ! De commission, ça ne valait pas plus.

Ce mélange d’abnégation, d’ambition poussée jusqu’à la chimère, d’insouciance aux réalités de la vie, avec de brusques retours de sens commercial, déroutait toujours Angélique, mais elle n’en admirait Uriel que davantage. Elle le vit partir pour l’hôtel du baron avec un renouveau de confiance passionnée.

Les heures furent longues, mais elle les peupla de rêves magnifiques. Elle voyait des repas éclairés de lumières roses, sur des nappes épaissies de fleurs ; des routes où une voiture l’enlevait, d’un mouvement rapide et voluptueux comme un vol ; des pays inconnus où l’air est tiède, où des pauvres la saluaient, parce qu’elle était riche… Et elle entendit enfin, sur le roide escalier de bois, le pas d’Uriel.

— Eh bien ?…

Elle n’acheva pas. Uriel s’était jeté en travers du lit. Il pleurait à chaudes larmes, il étouffait ses sanglots dans les couvertures.

— Uriel, dit Angélique, Uriel, mon petit !

Quand les hommes ont du chagrin, les femmes les plus amoureuses ne sont plus que des mères. Elle avait pris la tête d’Uriel dans ses mains, et la baisait doucement, doucement…

— Mon Uriel !

— C’est fini, Angélique, dit Baër, c’est fini. Je ne jouerai plus que dans les cafés, dans les casinos, dans les rues. Tu ne sais pas… Ce n’était pas des hommes qui étaient là, ce soir, c’était des millions, des sacs de millions. Et il y en avait tant, vois-tu, tant que je croyais presque connaître, dont je sentais si bien que leurs aïeux, leurs pères, eux-mêmes peut-être sont sortis du même affreux pays d’où je viens… J’ai joué l’Esclave, de Borodine, tu sais, la grande plainte ? On l’entend qui passe avec le vent, sur la terre plate, la terre de marais et de bouleaux. On voit les maisons de pauvres, faites de troncs d’arbres, avec leur poêle, et les petits enfants qui vont auxbeth-hamidrash, nos écoles… Et quand j’ai eu fini, le baron est venu à moi. Il avait les larmes aux yeux, il m’a embrassé comme le bon Esdaile, et il m’a dit :

— « Vous êtes sublime, sublime ! Votre avenir est fait, monsieur Baër, votre avenir est fait, je m’en charge. »

— Eh bien ? dit Angélique.

— Oui, dit Baër, j’attendais le geste de cet homme plein d’or. Mais il a continué :

«  — Votre avenir est fait, je m’en charge ; je vais vous faire avoir une audition auBeaumarchais! »

Et Baër s’était remis à sangloter, en travers du lit. Angélique pleurait à côté de lui.

— Voyez-vous, répondit candidement Baër, qui revivait tous ces souvenirs, et se trouvait à cent lieues d’imaginer que Fauli eût une idée de derrière la tête, voyez-vous, il me semble que, si je me remarie, je n’épouserai jamais qu’une Française.

— Vous ! cria brutalement Fauli, vous ! mais vous êtes fou, mon garçon !

— Vous m’interrogez, je vous réponds… C’est qu’il y a des choses qui vous gagnent, dans ce pays, on ne sait comment, et c’est par les femmes qu’on les sent, c’est à travers elles qu’on se met à aimer ce pays. Alors plus tard, on continue… Je ne sais pas bien m’expliquer, ce n’est pas mon métier. Il me semble seulement que ces femmes d’une autre race nous donnent ce que nous n’avons pas. On a besoin de se compléter, de se finir. Nous sommes des sauvages, tout de même, quand nous arrivons de là-bas… Je crois que c’est ça : nos juives nous ressemblent trop, c’est pour ça qu’elles ne me tentent pas, je suppose. Et puis quoi ! Une chrétienne, c’est la conquête. Et difficile ! J’en ai eu, des Françaises, j’en ai eu. Pour un jour ou pour six mois. Mais pas une n’a eu l’idée que je pourrais faire un mari : un juif, vous comprenez ! Et c’est cela qui serait beau, pourtant, c’est cela qui serait la suprême satisfaction, la preuve de l’égalité acquise entre nous eteux. Quelquefois, je me dis qu’une de mes élèves…

Dans ces conditions, Baër n’intéressait plus du tout Fauli. Il l’indignait et l’inquiétait.

— Vous parlez comme un artiste, fit-il impatiemment, vous n’avez pas le sens commun ! Vous croyez que le mariage, ce n’est que l’association durable d’un homme et d’une femme. C’est ça, oui, c’est ça : mais c’est aussi le contact de deux familles. Allez voir un peu si une famille juive accepte facilement un chrétien, et si la famille chrétienne n’est pas sans cesse choquée par le juif. Non, non, ce n’est pas possible ! Il y a des exemples : presque tous sont funestes.

Et bourrelé tout à coup d’une inquiétude qu’il repoussait avec horreur :

— Et les juives, pensez-vous qu’elles épouseraient volontiers un chrétien ?

— Encore bien plus. Toutes les femmes veulent monter, et elles ne peuvent monter qu’au point de vue mondain. Épouser un chrétien, pour elles, alors, c’est monter. Il n’y a pas à dire…

Cette conversation laissa Fauli profondément rêveur. S’il en avait été temps encore, il se fût peut-être décidé à garder Jacques Wilden pour gendre. Mais il était trop tard. Le procès était en cours, et c’était une habitude enracinée, chez cet homme inflexible, de toujours vouloir aller jusqu’au bout d’une entreprise, une fois commencée.

On ne vit jamais une instance en divorce suivre son cours d’une façon plus calme et régulière : il n’en faut donner qu’une preuve. Personne, au Palais, même parmi les jeunes stagiaires dont c’est l’unique besogne de publier certains petits échos dans certaines petites feuilles, ne put se douter qu’il y avait dans cette affaire une combinaison, des dessous anormaux, et par conséquent une intéressante possibilité de scandale. Ce fut le silence, le silence absolu, honorable et plat, entretenu, au lieu d’en être troublé, par les actes judiciaires indispensables. L’impression générale fut qu’il s’agissait d’une rupture entre gens très bien élevés. Les gens bien élevés sont ceux qui savent tout faire sans qu’il y ait jamais de quoi rire ; et ceci fut avantageux à Jacques Wilden, dont les amis constatèrent une fois de plus qu’il avait véritablement du tact, ainsi qu’à l’excellente réputation de M. Fauli et de mademoiselle Fauli, ci-devant épouse de M. Jacques Wilden. Tous se montrèrent parfaits.

Bien entendu, ce divorce devait être prononcé aux torts du mari : à quoi M. Jacques Wildenberg, dit Wilden, s’était prêté de la meilleure grâce du monde. Il avait même déclaré qu’il se mettait à la disposition de la partie adverse pour laisser constater contre lui le flagrant délit d’adultère, où et comme on voudrait. Rien ne lui eût paru plus amusant. Mais son avocat parvint à l’en dissuader. Ce procédé, dit-il, a quelque chose de grossier qui n’est plus dans nos mœurs. Son défaut d’élégance répugne à nos délicatesses contemporaines et d’ailleurs il est absolument inutile de se pousser à cette extrémité. Il suffit que le mari abandonne à l’indiscrétion de sa femme quelques lettres de nature à ne laisser aucun doute sur un écart de conduite constituant une injure grave à l’égard de celle-ci. MeSilversmith, en homme d’affaires expérimenté, gardait toujours à cette intention, par devers lui, un jeu de correspondances qu’il est facile de faire copier par une personne d’une bonne volonté si grande qu’elle avoue ensuite, dès que cela est nécessaire, toutes les inconvenances que révèlent ces lettres. « Si vous voulez y jeter un coup d’œil, ajouta-t-il, vous verrez qu’elles ne sont pas trop mal écrites.

— Ne vous mettez pas en peine, répondit Jacques, je puis m’épargner ces frais : rien ne m’est plus aisé que de vous fournir tout ce qu’il faut !

Il avait donc produit une correspondance qui jetait la plus aveuglante lumière sur la nature de sa culpabilité, sur le lieu du crime, un petit rez-de-chaussée du côté du boulevard Haussmann, et sur la date de ce crime, prouvée postérieure à son mariage par les quittances de loyer. Il alla jusqu’à permettre qu’une enquête privée découvrît assez facilement le nom de sa complice, qui pourrait être appelée en témoignage. C’était, ajouta-t-il, une aimable fille à qui cela ne nuirait en rien. Enfin Berthe fut mise au courant, le plus délicatement qu’il se put : qui veut la fin veut les moyens. D’ailleurs les empressements de Jacques à son égard lui devaient être un sûr garant de l’insignifiance de toute cette affaire. Et Berthe, en effet, ne marqua point d’indignation, ni trop de répugnance. Elle était comme toutes les femmes, dont l’éducation, depuis des siècles innombrables, eut pour effet de les persuader qu’elles sont essentiellement différentes des hommes, qu’elles n’ont ni les mêmes devoirs, ni les mêmes droits, et ne peuvent commettre les mêmes péchés. Berthe aurait considéré comme l’acte le plus vil, et la pire ignominie, de tromper son mari par hasard, sans amour, en cinq minutes, avec un homme qu’elle ne connaissait pas ; et elle eût, au contraire, envisagé une liaison sérieuse, avec un amant de son choix, comme une chose assez naturelle. Mais, inversement, elle eût profondément souffert d’apprendre que Jacques avait une maîtresse, et l’aimait, tandis qu’une aventure, une passade avec une fille, lui paraissait un événement tout à fait négligeable. Rien, si l’on y réfléchit, ne justifie cette manière de voir, et c’est pour cela qu’il la faut ranger parmi les conceptions morales : la morale, ce sont les règles de conduite auxquelles on obéit sans savoir pourquoi. Elles vous apparaissent comme des injonctions venues du dehors, peut-être d’en haut, en tout cas comme des ordres dictés par une société impérieuse.

M. Fauli avait, d’ailleurs, admirablement arrangé les choses : à la date prévue pour le constat de flagrant délit, les créanciers de M. Jacques Wilden devaient recevoir le tiers de leur créance ; après l’échec des préliminaires de conciliation, un autre tiers ; enfin, après le prononcé du divorce, le reliquat. Et comme le ménage, après les délais légaux indispensables, comptait se remarier, Jacques n’avait fait aucune opposition à ce règlement de comptes.

Le jour des préliminaires de conciliation fut délicieux. A neuf heures et demie du matin, Berthe sortit à pied de chez M. Fauli, son père, rue de Provence, et rencontra son mari qui l’attendait, en fiacre, au coin de la place de l’Opéra et de la rue Auber. Elle se jeta sur les coussins comme un petit moineau qui ne sait pas encore bien voler, et retrouve son nid après une grande aventure, une rue traversée pour la première fois d’un coup d’aile hésitant, des caniveaux ardus, toutes sortes d’effrayants obstacles. Elle n’avait pas couru, elle avait marché bien sagement ; pourtant son cœur palpitait. Elle tint à en donner la preuve, et son corset était très bas. Mais, en même temps, elle dit à Jacques, d’un air un peu dédaigneux :


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