XVIII

Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma poitrine était si gonflée par les battements de mon cœur, qu'il me fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai macourse effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à galoper derrière moi.

Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.

Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention. Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le mystère de ce tourbillonnement.

Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable était un cheval tournant sur lui-même avec une vigueur et une précipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de rapidité.

Ma monture s'arrêta soudain, releva brusquement la tête et répondit par un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgré le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se précipita au milieu du cercle avec impétuosité.

Aveuglé par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal; mais, guidé bientôt par la voix d'un homme qui m'appelait à sonsecours, je puis voir un soldat à moitié couvert de sable, et dont la figure était horriblement souillée d'un mélange de sang et de sueur.

—Qu'y a-t-il? m'écriai-je.

Au son de ces paroles, le cheval irrité suspendit sa course haletante, et ses grands yeux noirs se fixèrent sur moi. Ses narines, dilatées, étaient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tête et de son cou, mêlé à une écume blanche, couvrait son beau poitrail d'ébène. La crinière hérissée, la queue relevée, la bouche ouverte, il s'avança majestueusement vers moi.

—Quelle magnifique bête! pensai-je en moi-même, oubliant, dans ma contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.

À l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses yeux la lame étincelante de mon épée, mais je ne l'effrayai pas, car il battit fièrement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et reprit sa course sur lui-même en lançant avec ses jambes de derrière un nuage de sable sur la tête du cavalier renversé à quelques pas de lui.

Protégé par la selle et son caparaçon, armé de son sabre, le soldat se défendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son maître, qu'il essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'après mes idées sur l'indépendance, j'aurais dû, voyant là, face à face, un maître et un esclave, prendre le parti de l'opprimé ou rester neutre; mais unsentiment d'humanité, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait le courageux quadrupède, me fit songer à l'homme: j'essayai donc de me placer entre eux deux; cela n'était pas facile à faire, car le cheval, dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de répondre à mes attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention à frapper le soldat.

Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la guerre, me fit bondir le cœur, et je résolus de vaincre ce sauvage antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de liberté, et au dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant à une centaine de mètres. Je sautai aussitôt à terre, et je secourus le blessé. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval revint à la charge. Indigné de cette déloyale attaque, je saisis mon épée à deux mains, et sans pitié pour ma propre admiration, sans pitié pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'après avoir fait quelques pas en arrière, après avoir laissé échapper de sa bouche un sourd et lugubre gémissement, il tomba pour ne plus se relever.

—De l'eau! de l'eau! murmura le blessé, de l'eau! de grâce! de l'eau.

—Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui dis-je en ôtant de sa bouche le sable et le sang qui l'empêchaient presque de respirer.

Après lui avoir essuyé le visage avec ma veste, je compris, moitié par signe, moitié par parole, qu'il y avait un soulagement à sessouffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai en effet ce que le vieux Falstaff préfère à une pistole, une bouteille, non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au blessé, et je lui lavai avec le reste le visage et la tête.

—Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu'à ce que nous soyons arrivés à quelque hutte?

—Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.

—Eh bien! voulez-vous marcher?

—Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont brisés! Sans cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouvé si faible contre les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'étiez pas venu à mon secours, il m'eût infailliblement tué. Je n'ai jamais rien vu de pareil, et cependant je suis cité comme un rude cavalier au régiment; car, pendant seize ans, j'ai dompté, dominé, rendu doux comme des moutons de bien féroces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais été désarçonné. Mais celui-ci n'est point une bête ordinaire; c'est un démon incarné dans un corps animal; il m'a jeté sous ses pieds, et comme une bête farouche, il a voulu me massacrer; il était fou, j'en suis certain. J'espère, monsieur, qu'il ne se relèvera plus, vous l'avez bien réellement tué?

—Oui, il palpite encore, mais c'est la dernière convulsion de l'agonie; il sera mort dans quelques minutes.

Ô pauvre bête! pensai-je en moi-même. Pardieu! j'aurais bien dû rester neutre.

Dungaro était le village le plus proche de nous; je remontai sur mon cheval, et après avoir engagé le soldat à attendre patiemment mon retour, je partis pour me mettre à la recherche d'un palanquin.

Je trouvai à mon retour le blessé un peu plus calme.

En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:

—Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la monter.

J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de me mordre.

Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.

Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous ladirection de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais, aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention, monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient rendues!

Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en personne.

—Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour vous de voir qu'il n'existe plus.

J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.

Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à terminer une journée active par une nuit bruyante.

Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite Utopie.

Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.

Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec verandahs.

Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot, c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du démon.

À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et le bruit de leurs anneaux.

Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.

Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes lesgradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle du palmier.

Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs mères.

En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent simplement un punch.

Je versai dans mon estomac une si grande quantité de cette liqueur, que je fus presque privé de l'usage de mes sens, et que je fis un violent effort pour me traîner hors de la salle, et aller chercher un peu de l'air au dehors.

Je m'approchai en chancelant de l'échelle de bambou abandonnée par les enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de fraîcheur, lorsque la vieille schaich se plaça devant moi pour s'opposer à mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflammée, et je montai dans une sorte de grenier.

La moitié des hôtes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la vieille m'aurait arrêté si j'avais été à jeun; mais, dans mon état d'ivresse, mon opiniâtreté devint inébranlable.

—Éloignez vous tous, m'écriai-je, ou je verrai si vous êtes de la véritable espèce des salamandres!

En prononçant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches de canne de la hutte.

Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables, avaient voulu s'opposer à l'exécution de ma sale bravade, tombèrent à genoux en croassant comme des corbeaux pris au piége.

Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:

—Arrêtez, arrêtez, jeune chien!

—Holà! vieux sabot! m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon dernier capitaine (vieux sabot était un sobriquet que nous lui avions donnéd'après la dimension exorbitante de son pied). Holà! vieux sauteur! Vous ici, et ayant bu!

—Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi n'êtes-vous pas à bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?

—Descendez, monsieur, répétai-je en riant, non, je ne veux pas descendre, je n'ai pas l'intention de retourner à bord, je suis mon maître, mon maître absolu, tout-puissant seigneur.

—Que voulez-vous dire, faquin que vous êtes?

—Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur éloigné l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de punch, et cela en dépit de vos graves regards.

Voyant qu'il était dans l'obligation ou d'acquiescer à mes désirs ou de voir brûler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.

Le brave homme n'était pas d'un naturel bien féroce, et, d'un autre côté, quoique ce ne fût pas un ivrogne, il ne vivait pas tout à fait comme un saint anachorète.

Nous nous assîmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis à chanter, ou plutôt à rugir la chanson du vieux commodore;

Les boulets et la goutteOnt tant frappé son vieux corps,Qu'il n'est plus capable d'être porté par la mer.

Après la chanson et pour sa récompense de l'avoir si bien écoutée, je fis un long sermon au bon capitaine. Je m'étendis sur ses nombreuxpéchés, sur ses iniquités, et spécialement sur son penchant à la débauche. Eh bien! malgré l'orthodoxie de ma doctrine, malgré la courtoisie avec laquelle les femmes écoutaient mon discours, le vieux commandant était aussi épouvanté, aussi désireux de s'enfuir que s'il eût été assis aux côtés d'un fou.

Néanmoins, il m'accabla de grog jusqu'à ce que les dernières lueurs de ma raison se furent évanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de Nâch dansaient en agitant lesjajaux. Ces danses, le feu volcanique qui brûlait ma poitrine, unis à la chaleur étouffante d'une chambre entièrement close, m'impressionnaient de l'idée que j'étais englouti dans les régions infernales.

Le capitaine s'esquiva pendant qu'à l'aide d'un chevron de bambou arraché à la muraille je faisais rouler à terre toutes les faïences du dressoir. La sorcière irritée s'élança sur moi, et, voyant à mon regard que la lutte serait entièrement à mon avantage, elle appela les burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:

—Vous êtes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En vérité, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil à cela. Ce brigand casse, brise et détruit tout!

Le vacarme intérieur amena bientôt quelques cipayes du village, et en voyant paraître la pique de l'un d'eux sur l'échelle qui aboutissait à la salle supérieure dans laquelle je m'étais esquivé, pour épargner à la sensibilité de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille mégère, mon sang commença à s'apaiser, et ma fureur diminua.

Hécate et ses commères me suivirent dans mon refuge, et elles se balançaient au-dessus de ma tête comme une bande de bassets se balancent aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et énergique effort je secouai les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui s'attachaient à moi, et en les repoussant vers l'entrée de la salle, je leur fis dégringoler l'échelle. Sous le poids des femmes, ajouté à celui de la molle et grosse hôtesse, le frêle escalier se brisa. Toute la troupe renversée forma une espèce de montagne dont elle occupait le sommet; la vieille sorcière tomba comme un dogre allemand, et les cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit le tumulte au comble; une foule compacte s'était formée, et l'onapercevait de tous les côtés pions, cipayes et police. En voyant ce rassemblement orageux, je pensai qu'il était temps d'opposer une plus vigoureuse défense. Une mèche de la lampe brisée expirait dans l'huile. Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'étoffe de coton préalablement imbibé de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la salle. Les matériaux secs et combustibles de la hutte s'enflammèrent rapidement, et une vive clarté illumina l'obscurité de la nuit.

Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements d'épouvante, jetèrent leurs clameurs désespérées.

Je compris, à la croissante irritation des invectives, qu'il fallait opérer ma retraite, si je ne voulais pas être massacré. Je me précipitai donc au milieu du torrent de flammes, et, m'élançant d'une fenêtre, je tombai fort adroitement sur la tête d'un hallebardier des cipayes. Je ne me fis aucun mal, mais je lui brisai le crâne.

Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me relevai en toute hâte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en servis comme d'un bâton à deux bouts pour me faire un passage jusqu'au hangar où mon cheval était attaché. Je lui mis précipitamment le mors dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des ténèbres, je m'en passai; et m'élançant sur lui, je sortis du village.

Bien décidé à voir le feu, bien décidé à assister au dénoûment du drame dont j'étais, malgré ma disparition, le principal acteur, je revinssans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperçut et tenta de se mettre à ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je lançai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance à droite et à gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et entre autres insultes j'entendis celle-ci:joar, chien, mécréant; mais je riais des unes, et à la faveur de la nuit j'esquivai les autres.

Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au moment où on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie pour empirer les dégâts qu'il causait. Stupéfaite de mon audace, la foule se dispersa devant moi comme se dispersent à l'approche du chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille hôtesse n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupée du soin de réunir ses hardes, qu'elle arrachait à la voracité de l'incendie, elle ne s'aperçut pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hélas! elle le sentit en tombant dans le brasier la tête la première. Prompte à se relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflammés et les jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit que mon cheval, qui s'élança en ruant et en bondissant avec fureur. Il me fut impossible de m'en rendre maître, et nous quittâmes ainsi le village.

Emporté par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi par le vertige; cette indisposition était produite non-seulement par ce galop désordonné, mais encore par la subite transition d'une chaleurétouffante à un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que j'allais mourir; je me tenais à cheval avec des difficultés inouïes, car, étant privé de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus profondes ténèbres régnaient autour de moi, et je gagnais du terrain sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin à un large ruisseau; mon intelligent Bucéphale trouva un gué qu'il traversa, et me conduisit sur l'autre rive.

J'avais la tête presque inclinée sur les oreilles de mon cheval et je me tenais aux poils de sa crinière. Comme j'étais certain, en marchant devant moi, de m'éloigner de Dungaro, je ne songeais pas à m'inquiéter de la direction qu'avait prise ma monture, car j'étais anéanti par l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette étrange course.

Nous arrivâmes auprès d'une lumière; elle appartenait à unchokey. Tout à coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effrayé ou blessé, il fit un bond terrible, me jeta à ses pieds et disparut dans la nuit.

Je perdis entièrement connaissance, et je dois être resté longtemps dans cet état.

En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec étonnement les yeux autour de moi. Une foule composée de gens du peuple, les poings appuyés sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux jedistinguai un homme maigre et semblable à un sorcier qui marmottait entre ses dents avec la piété d'un brahmine:

—Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom...

Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage et aux vêtements, quoiqu'il eût une affreuse barbe, disait en me couvant des yeux et en se frappant la poitrine:

—Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!

J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnât de l'eau, mais les béats enchanteurs secouèrent négativement la tête.

Ma bouche était desséchée: je ne pouvais parler, tant je souffrais de l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutôt dans le désir de chercher à obtenir de l'eau que dans celui de connaître la situation de l'endroit où j'étais, je me vis couché sur une natte sur le store de la boutique d'unburgan, entourée de verandahs. En apprenant que j'étais encore vivant, le maître de la maison sortit et m'adressa la parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi harmonieusement à mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet homme, qui, à ma demande, m'apporta un pot detoddy.

Près de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux étonnés, me regardait silencieusement. Un bambou, placé en équilibre sur ses épaules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il grimaça un refus. Letoddym'avait donné quelques forces; je saisisdonc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tête de feuilles. L'eau fumait sur mes tempes brûlantes, et je sentis immédiatement un bien-être si vif, que j'eus la force de me lever.

Quelques questions me firent découvrir que j'étais dans un village qui borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler à mon esprit les événements de la veille. Mes os me semblaient brisés, mon visage et mes mains étaient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et, m'étendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondément.

Je ne m'éveillai que lorsque le soleil s'abaissa du côté de l'ouest. J'étais trempé de sueur; je pris quelques rafraîchissements, un bain, et je me sentis bientôt allègre, dispos et tout prêt à recommencer la série de mes fredaines. Après avoir réfléchi sur la situation que je m'étais faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il était devenu, car j'avais été apporté évanoui duchokeypar quelques âmes charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.

D'après le conseil de mon hôte, je louai un attelage de buffles, et je me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.

Un auteur, renommé avec justice pour sa grande connaissance de la nature humaine, a dit cette vérité: Malgré toute la droiture de son esprit, malgré toute la franchise de son caractère, l'homme qui fait le récit de sa vie jette sur ses défauts une voile dont le transparent tissu cache les plus visibles difformités; mais, en revanche, si l'ennemi de cet homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas de la vérité, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si bien que ce même personnage se trouve différemment habillé, et qu'il n'y a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.

En commençant le récit de ma vie, je me suis engagé vis-à-vis de moi-même à être vrai toujours et à ne pallier, volontairement ou involontairement, ni mes défauts, ni même les actions mauvaises que j'ai commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je faisais.

Vingt-quatre heures après mon départ de la maison duBurgan, j'arrivai à un petit village assis sur les frontières du Duncan; je fis choix d'un couple de cooleys qui me conduisirent, à travers des champs d'orge et de maïs, à la résidence de Ruyter. Cette demeure, située sur une petiteélévation, dans un coin retiré de la montagne, était cachée par une avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage, plein d'orangers et de grenadiers, protégé par une immense haie de poiriers épineux, gardait l'approche de la résidence et la rendait presque inaccessible.

À l'intérieur de la maison, les murailles étaient peintes et rayées de larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire ressembler au coutil d'une tente.

Le plafond de la salle d'entrée était soutenu par des bambous placés perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des fusils et des lances pour la chasse.

Deux chambres à coucher, se faisant face l'une à l'autre, de chaque côté de la salle, étaient meublées de lits, de tables, de livres, et quelques dessins ornaient les murs.

Devant la porte de la maison, une large pelouse, entourée de bananiers et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait apercevoir une vaste citerne bordée de rosiers en fleur, de jasmins et de géraniums.

On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.

Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entrée de la maison, me dit en souriant:

—Vous voyez, maître, c'est ungregi(habitation) à la mode anglaise.

Près de la maison, ombragée par un magnifique palmier de sagou, se trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le même toit demeuraient le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, était en train de contester à deux petites filles la possession de quelques fruits.

Cette jak était si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque au paysan.

—Malgré cette apparence de faiblesse, me répondit-il, elle est d'une force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval. Mon malek (maître) l'a prise sur les bords de la mer.

—C'est donc un monstre marin? m'écriai-je en riant, tant mieux, car je vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je courus vers la citerne.

—Non, non, s'écria le paysan d'un air effaré, elle déteste l'eau, c'est une fille des montagnes.

—Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre maître?

—Un mois; mais hier il a envoyé ici beaucoup de choses, et ces choses sont pour huyoos (maître).

—N'a-t-il pas écrit?

Le paysan se mit à rire, et ôtant de sa tête un chiffon qui lui servait de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle était soigneusement cachée, une feuille de plantain pliée et attachée avec un morceau de fil.

Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.

—Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-jeimpatiemment au pacifique bonhomme.

—Vous ne me l'aviez pas demandée, répondit-il d'un air tranquille.

—Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que vous étiez en possession de ce message?

—Mais vous le savez maintenant, parce que maître sait tout, et que pauvregoawaloman(paysan) ne sait rien du tout.

Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.

La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de ma personne.

Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du commodore fit battre mon cœur de la satisfaction du plus ample succès.

Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter, qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre. Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état quidonnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque, j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que lamalaria(maladie indienne), les moustiques et les scorpions la rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise, ce qu'il craignait plus que lecobra-di-capella(serpent), c'était la rencontre de Walter et peut-être la mienne.

J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (laVie de Paul Jones), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une béatitude dont la suavité était indéfinissable.

C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.

Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente par le souci de l'heure à venir.

Je me plaisais dans lefarnientede mon repos, éprouvant, sans le trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.

—Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruitsavoureux et doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.

Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les reins à la manière indienne.

Je mis un turban sur ma tête; puis, ainsi vêtu, les pieds sans chaussures, bien graissés d'huile de coco, je pris un couteau, et, mêlé à la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux à les percer et à y suspendre les pots detoddy.

Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps d'une manière si agréable, que le troisième jour de mon installation, qui était celui de l'arrivée de de Ruyter, je me pris à regretter le paisible calme que sa présence allait si bruyamment troubler.

Dans la matinée qui devait m'amener de Ruyter à la résidence, je montai sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre, précédé de deux cooleys, je m'avançai à sa rencontre.

À peu de distance de la maison, au détour d'un groupe d'arbres, j'aperçus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave l'histoire d'une chasse aux lions à Walter, qui l'écoutait avec une attention profonde. Ma métamorphose était si complète, que les deux voyageurs seraient passés sans me reconnaître, si l'œil d'aigle du propriétaire n'était tombé sur la petite jak.

Au moment où il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller levoleur de sa bête, je m'écriai en riant:

—Holà! holà! de Ruyter, regardez ma figure.

Walter et mon ami arrêtèrent leurs chevaux, et, après m'avoir considéré quelques instants, ils laissèrent échapper simultanément un bruyant éclat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que, n'en comprenant pas immédiatement la cause, je les crus atteints de folie. De Ruyter se jeta à bas de son cheval, et, se tenant les côtes, il se mit à rire aux larmes en me disant:

—Par le ciel, vous me tuerez, étourdi que vous êtes; d'où diable vous est venue l'idée de cet étrange accoutrement?

La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel m'avaient jeté mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues avec mon costume, et je lui répondis d'un ton plein de gravité:

—Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique. Je suis habillé suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en adopte la légère simplicité. Si vous avez besoin de vous rafraîchir, voilà des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellenttoddyque j'ai préparé moi-même.

De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent épuisé leur gaieté, nous rentrâmes à la résidence. Deux jours s'écoulèrent, emportés par les ailes d'une félicité complète. Nous les passâmes à grimper sur les collines, à chasser les chacals, sans souci de la chaleur et de la fatigue.

Le soir, quand la lune éclairait de sa pâle lueur les allées sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions; mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien à ceux et à celles des jours de notre esclavage, car alors ce n'était pas la joie, mais seulement la liqueur qui excitait nos sens.

Les goûts de de Ruyter et les miens étaient en eux-mêmes excessivement simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excès, et ceux que je fis moi-même étaient causés par la fougue de ma nature volcanique, qui, semblable à la poudre, prenait feu à l'aide de la plus légère étincelle.

Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours être le premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action était méritoire ou blâmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et maintenant mon front brûle de honte quand je songe aux folies (mot doux pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.

À mon grand chagrin, Walter fut bientôt obligé de rentrer à son régiment. Comme le cher garçon était enchanté de sa nouvelle existence, il mettait tous ses soins à remplir d'une façon exemplaire lesobligations de sa charge. Quoique nous eussions causé nuit et jour de nos mutuels intérêts, nous n'avions pas encore tracé les plans d'un avenir que nos différents caractères entrevoyaient dans la quiétude du présent. Il fut donc arrêté entre nous qu'une prochaine entrevue nous mettrait à même de discuter l'importance de la grave décision que je devais prendre. Une heure avant son départ, Walter me dit:

—Vous êtes maintenant, mon cher Trelawnay, entièrement libre de vos actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le plus vite possible; nous sommes campés sur le terrain de l'artillerie. Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le désir de vous procurer une commission dans notre régiment!

—Ce désir ne me viendra point, ne l'espérez pas, mon cher Walter; je me suis débarrassé à tout jamais des marques de la servitude, et la couleur rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni personne ne me gagnerait; je dédaigne leur or, leurs honneurs, et toutes les friperies de grade, des décorations, ne valent pas une heure de ma liberté. Pourquoi, pour quelle chose précieuse me mettrais-je un collier au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous les buissons.

—Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.

—Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espacepour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.

—Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter en voyant mon visage coloré par la haine qui bouillonnait au fond de mon cœur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense peut-être comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes sentiments sont semblables aux vôtres. Mais je n'ai pas reçu de la nature ces grandes qualités qui font les hommes forts, énergiques et vigoureux.

Ma pauvre mère n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a été triste, je me dois à elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de ma mère était la seule qui me caressât, je ne connais pas d'autre lieu de repos que l'appui de son cœur, que l'asile de ses bras, et quand je commençai à comprendre les tendresses de son âme, je ne voulus plus quitter sa chère présence. Malade, c'était elle qui m'endormait, elle qui, par les mélodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'était le soir, auprès du feu, je lui demandai, avec cette cruelle étourderie de la jeunesse, où était mon père. Ma mère cacha sa belle tête dans ses mains, et de convulsifs sanglots soulevèrent sa poitrine. Sir Walter devint pâle, une larme mouilla sa paupière.

—Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est que j'ai le cœur plein d'affection pour ma mère. Ah! cher, vous neconnaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux cœurs indifférents à tous les autres, deux cœurs qui sont celui d'une mère abandonnée, déshonorée, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher ange s'est privé pour moi des choses les plus nécessaires de la vie, que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les démarches les plus cruelles, les plus humiliantes peut-être! Eh bien! Trelawnay, puis-je maintenant détruire ses plus chères espérances? Ma condition est heureuse, et dans deux ans j'aurai un congé pour aller en Angleterre, et alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, déserteur, je tuasse une pareille mère?

Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui répondre.

—Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et rappelez-vous bien que, quelle que soit la différente direction que nous donnerons à notre vie, nous serons toujours des frères. Prenez ce livre, ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession; je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une âme comme la vôtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut détourner son esprit des charmes de la vérité? Walter me pressa une dernière fois la main et partit sans tourner la tête. Quand mes yeux tombèrent sur de Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occupé de fumer son hooka, je m'aperçus qu'il frottait ses paupières avec sa large main.

—Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mère aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je n'ai point connu mon père.

En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tête et fuma silencieusement.

—Ce garçon, reprit-il après un moment de silence ému, a un bon cœur, mais il a trop teté du lait de sa mère, et cet abus l'a métamorphosé en fille. Quel livre vous a-t-il donné, Trelawnay? la Bible de sa mère, un livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'armée?

Je tendis le volume à de Ruyter.

—Ah! s'écria-t-il,Des ruines des empires, et les lois de la nature, de Volney. Par le ciel! ce garçon a une âme. Si j'avais su cela plus tôt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta de Ruyter, non, un bâton courbé, quoique remis en droite ligne, essaye toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous, Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honnêtes et résolus. Ils peuvent aussi quelquefois être détournés de leur route par leurs caprices ou par la force, mais à la fin de la lutte ou de l'erreur de leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre en ville dès demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous faire?

—Je ne sais, je n'y ai pas encore pensé. Je me plais dans votre résidence, et j'y suis heureux.

De Ruyter se mit à rire.

—Bien, mon cher garçon, fort bien, je ne m'oppose pas à vos désirs.S'ils vous retiennent ici, le bungalo est à vous, si vous voulez. Visitons la propriété; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous ferez dutoddy, et letoddyfermenté devient un excellent rack. Mêlée avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus, cet arbre précieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et pour vous éclairer le soir. Ajoutez à cela que de chaque coquille de noix vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre lui-même lorsqu'il est vieux.

—Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand sérieux; du reste, je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je chasserai.

—Parfaitement, mon garçon, mais permettez-moi de vous faire une petite remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et nauséabondes lorsqu'elles sont trop entièrement possédées. Cela peut arriver à celles-ci, tout exquises, toutes délicieuses qu'elles sont. Si ce dégoût arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau bien armé, et façonné pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me suis trompé.

—Où est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parlé de cela. Allons, où est-il?

—Vous oubliez votretoddy, vos noix de coco, votre vie pastorale?

—Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment est-il formé? où est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il doit faire? Répondez-moi.

—Du tout, vous me semblez si admirablement conformé pour la vie debaboo(cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici. Peut-être que l'année prochaine votre fantaisie vous conduira dans les îles pour ramasser quelques jeunes beautés perses et hindoues, afin d'activer la propagation des paysans. Est-ce là votre loi de la nature?

De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soirée, et ne voulut jamais répondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau. Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un sac de pagadas:

—Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que l'argent procure, et attendez ma visite d'ici à quelques jours.

Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.

Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en suivant de l'œil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement cette voix me dire avec son âcreté sifflante:—Comment, monsieur, vousvous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous éveillera.

Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait avec ces paroles d'avertissement:

—Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.

Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.

Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes souliers.

Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.

La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pouréveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant, ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.

Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter, et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais connus à Bombay.

Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais, traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, quiétaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des résidents de la Compagnie.

De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser ses opinions sous un prudent silence.

Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de prédilection.

Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.

Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.

Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments etles avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé, estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.

Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.

Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe, remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la Compagnie.

Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de cette circonstance.

Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur l'eau.

De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait agréable.

—Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver unCatamaran(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.

—Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez la plus légère envie, le commandement du premier.

—En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus, car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regardssauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la bataille.

—Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.

—Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.

—Oh! il y a des canons sur le grab.

—Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet et intelligent qui m'enchante.

—Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je lèverai l'ancre aussi. J'ai dit auraisque vous partiez dans le grab; il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez,mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous, malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?

—Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.

—Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas, comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé, peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus. Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le cœur, et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés de ce genre d'ennemis.

—Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.

—Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuseaffirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.

Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit à rire.

—Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?

—Parfaitement juste.

À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:

—Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous, qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.

Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait l'ancre.

—À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux, de les arrimer et de se préparer au départ.

Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter. Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes ordres.

—Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon cœur. Demain nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de sa conduite.

Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter, car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma triste destinée.

Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec bonté ausérang(second officier) et aux autres, comme un homme fait toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'unvaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions européennes.

En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous lequel était située la principale cabine.

Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.

La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être remplie.

Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des fruits frais.

Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il yavait deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres, de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont j'avais eu besoin pour mon souper.

Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent de la terre me donnât le signal du départ.

À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.

—La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la seconde, elle est indépendante de ma volonté.

Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.


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