XXV

Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru malsains et sans goût.

Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces de l'âge et de la décrépitude.

Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent, et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.

Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant, que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.

Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce, car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept. Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.

J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de Ruyter était un grand cœur, et mon jugement sur lui n'était pointerroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche, et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation, et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.

Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance. De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était isolé, les sentiments affectueux de son cœur se concentrèrent sur moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait depuis si longtemps la possession.

Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par lesbourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante, sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est aussi émoussé que faux.

L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse poursuivi seul les aventures d'une existence errante.

Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers, il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux, est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre dont le cœur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable àun jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un cheval sauvage choisi dans le troupeau etrazoedau milieu de sa carrière par lesGauchosde l'Amérique du Sud. Le fatal nœud coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.

Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme disaient les matelots, pour endormir les voiles.»

Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du rivage.

À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles, et nous jetâmes l'ancre.

Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une tache noire sur la mer bleue.

J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous rejoignîmes le dow à huit heures.

Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.

De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.

—Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier, nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.

—Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup, mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera enseveli.

Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la conversation et me dit en souriant:

—Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là, j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des circonstances.

—Comment allons-nous régler notre course maintenant?

—Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque. D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous, Trelawnay?

—Dix-sept ans.

—Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien, n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours lebienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.

—Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence, et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez d'expérience pour vous aider de mes conseils.

—Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils nomment cela, leurdustoory. Ils accaparent tout, et dès que dans un coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans vouloir admettre personne au partage du butin.

Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris uncommerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.

Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie. Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque, je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte les hommes faibles et sans résistance.

Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan. Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompuspar une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et religieuses.

Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue liste des martyrs.

Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue, sont vains et puérils.

—Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la régénération.

—Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force. L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur sonchétif enfant.

Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or; je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:

«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»

Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab. Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui semouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.

Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.

De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux dow.

Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, uneveste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures, soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.

Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute la nuit l'arrivée du dow.

Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa. Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.

J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.

Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre dequelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.

Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous, de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage de ce bateau était choisi par lui-même.

Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.

Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée, mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.

Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux, comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et mon cœur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause. J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau), je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai à bas des hamacs avec des coups de pied.

—Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes voiles de l'avant à l'arrière!

Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je hélai.

Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle deAcbar, j'entendis une voix basse et contenue murmurer:Yup! yup!(silence! silence!) Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai àl'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un Arabe qui se trouvait à côté.

À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:

—Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère qui n'est jamais endormie.

Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:

—Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement; mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière, afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt, dites que vous ne le connaissez pas.

Deux bateaux s'approchaient.

Le premier nous salua de ces paroles:

—Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.

Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du perroquet, et je répondis:

—Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire perdre cette brise?

—Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par l'ordre de faire feu sur vous.

—Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.

Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien à contre cœur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant lesquelles aucune parole ne fut prononcée.

De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par lesbastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter l'abordage. De Ruyter dit tout à coup:Cheela chae!(avancez, mes garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.

Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:

—Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.

Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.

Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait majestueusement hors du port.

Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur l'épaule en me disant d'un air joyeux:

—Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de vous.

—Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.

—Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne del'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je veillerai pendant le reste de la nuit.

J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:

—La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.

—Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.

—N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'œil d'un aigle perché sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.

J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.

—Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et lesheureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.

Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre, et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus méridionale des îles Laquedives.

En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui, car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et courageux.

De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna deremplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à manier la lance sous la tutelle du rais.

Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.

Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis avec la plus parfaite entente.

L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manœuvre: actif, infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le feraitune brève analyse.

Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que l'horizon serevêtitd'un voile d'ombre.

Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs et les sourds roulements d'un tonnerre bas.

La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.

Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.

La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les Européens appellent ces légères embarcations desproues volantes. Un de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une excellente brise, le grab filât onze nœuds à l'heure, le canot passa auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots d'écume.

Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette embarcation.

—Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction dece bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manœuvre. Ce bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.

Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes; mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa rapidité.

Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voilessont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.

Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe est maintenant la proue.

Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.

Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que, dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins, car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de vous désigner.

En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous, quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. CeMalaiscroise à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs bâtiments.

J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en étaient vrais, il me dit:

—Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.

—Le Malaisest chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche, que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.

Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrerle Malaisavant qu'il entrât dans le détroit de Malacca.

Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure, l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre cœur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de diriger la course vers le sud.

Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime du mât cria:

—Une grande voile à l'avant!

Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.

—Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.

—C'estle Malais, répondis-je avec confiance.

—Quelle route prend-il?

—Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.

Je descendis sur la poupe.

L'horizon devint obscur; et commele Malaisavait négligé d'être attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous découvrît.

Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures,le Malaisnous aperçut et élargua.

Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de ses plus basses antennes était tout à fait visible.

—Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas nous échapper.

Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage, excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre attention à la manœuvre du vaisseau.

À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement surle Malais. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en l'engageant à nous envoyer ses papiers.

Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente mousquets.

Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nosagrès, trois de nos hommes furent blessés.

—Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.

Nous commençâmes à faire feu, manœuvrant avec nos volées sur sa poupe et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.

—Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs ruses et de leur perfidie!

Nous nous avançâmes versle Malaisavec beaucoup de précaution, et il ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait sur le pont.

—Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de bambou.

En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes, je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances blessèrent plusieurs de mes hommes.

J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre quele fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.

—Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.

Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.

—Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré duMalais, puis vous reviendrez sur le grab.

Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui, une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie de leur résistance.

—Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger pour eux.

L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les bateaux.

Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement; je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passaicontre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle avant que nous eussions abordé le vaisseau.

En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont, j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression méchante de sa large et brutale figure.

Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son œil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.

De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de retourner au grab le cœur plein de rage et fort désappointé.

Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab, de Ruyter me dit:

—Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touerle Malaisvers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne réussissions pas à les vaincre.

Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touerle Malais. Une bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné,le Malaistournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts, les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore tranchée.

De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse. La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la résolution de couler à fondle Malais. Nous nous y résignâmes en faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement, et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feus'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles percèrentle Malais, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans les vagues.

Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque distance duMalais, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie. Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau, et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées. D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface, hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit bientôt.

La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau, puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirateétait métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de démons peuplait l'immensité des airs.

—Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes voiles dehors pour notre propre course.

Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à cette cérémonie par des formes graves et mystiques.

Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son corps avait été également imbibé.

Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.

Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les jointures du mort.

Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau; «car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait éternellement.»

Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvregarçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à déplorer sa perte.

De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.

Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un eastJudiamanhollandais, dans lequel il avait été employé comme aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair. Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'eastJudiamanconsistait en celui de donner unenseto catharticus, unenomaou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.

Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère profession odieusement compromise par cette dégradante application de la science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.

—De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.

—Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plusmagnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.

Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à travailler sur lui.

Si vous aviez été là, monsieur, votre cœur se serait réjoui.

C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération sans plaisir et sans étonnement.

L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je l'adorais!

Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients doivent être tous comme cela.

Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!

Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps, il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de melaisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour lui et avec tant de plaisir pour moi!

J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui disant d'un air glacial:

—Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau, et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec ses propres instruments.

Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup. De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de son chef, je m'amusai à jeter un coup d'œil sur sa figure extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.

La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et salarge bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance avec unjohn dory(poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.

Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une férocité de conception inouïe.

Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.

Quand le docteur revint vers moi—après avoir causé avec de Ruyter—il ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, etsurtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait, «n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle montée en argent.

Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.

Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le moyen de la circulation du sang par le système nerveux.

—Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le cœur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint son but, car il tue dans sa dernière étreinte.

Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mesoreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma poitrine d'un air plein de sensualité.

Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me fit longtemps souffrir.

Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.

—La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt pendant l'opération.

Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.

Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi. Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:

—Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeunefille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.

—Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui, mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles que vous êtes!»

Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en prit soin lui-même.

En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique et triste destinée.


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