LXXIII

Jegagnai rapidement le proa, et après avoir ordonné à mes hommes de lever silencieusement le grappin, nous nous couchâmes dans le fond du bateau, et le courant du canal nous emporta mollement vers les canots des pêcheurs qui sortaient du port.

Une fois confondu dans le groupe des embarcations du pays, j'élevai la voile du mât, et nous prîmes notre course vers les côtes du Malabar.

Les capricieuses variations du vent et la lourdeur de l'atmosphère, en me faisant pressentir l'orageuse nuit qui se préparait, me décidèrent à aller chercher du repos et un abri dans une petite baie ouverte, où il n'y avait pas le moindre vestige d'habitants.

Nous débarquâmes, et après avoir amarré le proa au rivage, mes hommes s'occupèrent à préparer un repas composé de viandes froides et de poissons tués sur les rochers. Non-seulement pour faire cuire nos comestibles, mais encore pour nous réchauffer, car le temps était glacial, nous allumâmes un grand feu aux pieds d'un pin gigantesque. Ce feu, que nous crûmes éteint le jour de notre départ, se communiqua à l'arbre, de là à une forêt, qu'il mit huit mois à consumer entièrement. Aujourd'hui encore, il m'est impossible de songersans effroi à mon voyage à Poulo-Pinang, car une fatalité déplorable en a marqué tous les incidents.

À la fin du repas, je plaçai deux sentinelles non loin de notre petit groupe, et harassé de fatigue, les pieds étendus vers le feu, la tête appuyée contre une pierre douce, je m'endormis si profondément que ni le vent ni la pluie, qui tomba à torrents, ne parvinrent à me réveiller.

J'ouvris les yeux une heure avant le jour. Mes membres étaient tellement glacés et roidis par le froid, qu'un instant je pus me croire paralysé.

Après une promenade de quelques minutes, j'avalai une tasse de café brûlant, je fumai une bonne pipe, et ces deux infaillibles remèdes dissipèrent entièrement mon malaise.

Nous mîmes le proa à l'eau, et une douce brise de terre nous aida à faire avant midi une longue course. Vers cette heure, le temps s'éclaircit; un resplendissant soleil illumina le ciel, et nous arrivâmes bientôt au nord-est de l'île, où se trouvait le schooner.

Le vaisseau était si bien placé pour échapper aux regards, que je ne l'aperçus qu'après avoir doublé un bras de mer. Un homme de l'équipage, placé en vigie sur la rive, donna le signal de notre approche, et en voguant avec rapidité j'atteignis promptement le vaisseau, sur le pont duquel Zéla était en observation, un télescope à la main.

Franchissant d'un bond le plat-bord du schooner, je tombai presque agenouillé auprès de ma chère Zéla, et mes mains frémissantes voulurent se croiser, comme autrefois,autour de sa taille d'abeille, mais la belle enfant n'avait déjà plus la frêle ceinture d'une jeune fille. Je pris donc dans mes bras mon précieux trésor, et je l'emportai dans ma cabine.

Le contre-maître, qui attendait des questions ou des ordres, m'avait silencieusement suivi.

—Avez-vous vu des étrangers dans la largue, Strang? lui demandai-je.

—Les bateaux du pays, et rien de plus, capitaine.

—Bien! Faites lever l'ancre, nous allons diriger notre course vers l'est.

Le contre-maître remonta sur le pont, et, à la prière de Zéla, je consentis à accorder un peu d'attention aux blessures que j'avais reçues.

Les grands et nombreux plis de mon abbah, fait en drap de poil de chameau, et les châles qui entouraient mes reins m'avaient préservé de l'atteinte du poignard; mais mes yeux étaient noircis par le coup que j'avais reçu sur le front, et mon poignet gauche me faisait cruellement souffrir.

La vieille Kamalia me mit une compresse sur la tête, enveloppa soigneusement mon poignet, et ma jeune et belle Arabe parfuma mes tempes et frotta mes membres roidis avec de l'huile et du camphre.

Les remèdes employés pour soulager mes douleurs, remèdes qui les guérirent et d'une manière presque radicale, furent l'huile chaude, le magnétisme d'une main charmante, un poulet rôti, du vin de Bordeaux, du café, une pipe et deux lèvres roses. Lequel de ces remèdes a le mieux opéré, je l'ignore; je sais seulementqu'ils me rendirent la santé. Mon bras seul résista au charme de ces applications externes et internes, car je fus obligé de le garder pendant longtemps enveloppé dans une écharpe; je crois même qu'il n'a jamais reconquis sa force première.

En me quittant, de Ruyter m'avait dit:

—Quand j'aurai franchi les détroits de la Sonde, je m'arrêterai à Java, dirigez-vous vers Bornéo.

Je traversai les détroits de Drion, et je ne ralentis plus la rapidité de ma course pour aborder les vaisseaux du pays dont je faisais journellement la rencontre.

Un matin cependant j'abordai un vaisseau d'un aspect étrange. Singulièrement construit, encore plus singulièrement équipé, ce vaisseau, qui, selon les apparences, était de cent tonneaux, avait deux mâts. Ses cordages étaient faits avec une herbe d'une couleur sombre, et ses voiles, en coton blanc mélangé de violet, ne me révélaient, ni par leur nuance ni par leur forme, à quelle nation il appartenait. Très-élevé hors de l'eau, le corps du navire avait une teinte d'un gris blanchâtre aussi terne que triste; en outre, il était si mal gouverné, qu'il allait d'un côté et de l'autre avec la plus surprenante irrégularité.

J'envoyai un coup de mousquet à l'inconnu, dans l'intention de le forcer à s'arrêter, car nous pouvions à peine nous tenir éloignés de lui.

À cet ordre, il mit en panne, mais en s'y prenant d'une façon si inhabile et si gauche, qu'il fut presque démâté.

Alorsapparut à mes yeux un fantastique équipage, entièrement composé de sauvages nus et tatoués de la tête aux pieds. Les uns, groupés sur le pont, nous regardaient d'un air stupide; les autres, suspendus aux agrès, semblaient attendre notre approche avec la stupeur et l'effroi.

Quand j'eus hissé un drapeau anglais, ils répondirent à cette politesse par l'exhibition d'un morceau de drap peint et en lambeaux. Il était impossible de deviner d'où venait ce vaisseau, à quelle nation il appartenait, où il allait; tout cela était un mystère. En outre de cet extérieur fabuleux, le pauvre vaisseau était si fracassé, il avait à sa carcasse tant d'ouvertures qu'on pouvait voir du dehors tout ce qui se passait à l'intérieur.

Ces visibles marques de décrépitude, le bizarre accoutrement des gens qui encombraient le pont en désordre, donnaient à ce vaisseau l'air d'avoir été construit avant le déluge, et je trouvais un véritable miracle dans son apparition sur l'eau; comment avait-il la force de s'y maintenir?

Le capitaine de ce vaisseau fantôme essaya de mettre à l'eau, afin de passer à notre bord, un vieux débris de canot; mais n'ayant ni la patience, ni le temps d'attendre la fin de la difficile opération, et, de plus, désirant examiner l'étranger, plutôt par curiosité que dans un espoir de conquête, je fis descendre un bateau de notre poupe, et je me dirigeai vers lui.

Vu de près, le triste bâtiment était encore d'un aspect plus sauvagement bizarre, et lorsque j'eus grimpé surses côtés saillants, il m'apparut dans toute sa fabuleuse étrangeté.

Le pont supérieur était couvert d'un paillasson, et ses sauvages habitants, coiffés avec des feuilles de palmier, n'avaient point d'autres vêtements. À mon approche, un homme mince, osseux et d'une haute taille, vint au-devant de moi.

Cet homme se distinguait de son farouche entourage par la blancheur de sa peau et par la différence de son accoutrement. Avant de lui adresser la parole j'examinai un instant sa figure. Je vis que des traits saillants et réguliers, des cheveux blonds, un visage ovale avaient fait de cet homme un être d'une beauté réelle, beauté qu'il eût conservée si un tatouage extraordinaire et grotesque n'avait point effacé la délicatesse du teint et grossi le modelé des formes. Ce hideux tatouage couvrait la figure, les bras, la poitrine, et l'image peinte d'un affreux serpent était enlacée autour de la gorge, de manière à faire croire que, non content d'étrangler sa victime, le reptile voulait encore se précipiter dans sa bouche, car une tête armée d'une langue rouge et pointue était dessinée sur la lèvre inférieure. L'œil vert et la langue effilée du serpent étaient si bien rendus, qu'en voyant l'homme agiter sa mâchoire il semblait que l'affreuse bête se mît en mouvement.

Ce tatouage d'une sauvagerie inouïe faisait ressortir le front calme et les yeux pensifs de l'étranger. Mon rapide examen avait embrassé tous les détails dans l'ensemble, et il était achevé quand le capitaine me demandad'une voix douce et d'un ton aussi affable que poli:

—Vous êtes Anglais, monsieur?

—Oui, monsieur. Et vous?

—Moi, je suis de l'île de Zaoo.

—De l'île de Zaoo? Où est-elle située? Je n'en ai jamais entendu parler.

—Dans la direction de l'archipel de Sooloo.

—Tout cela est étrange, lui dis-je, car je ne connais ni l'île dont vous me parlez, ni l'archipel où elle se trouve. Mais êtes-vous de ces îles?

—Oui, monsieur.

—Natif?

—Non, monsieur.

—Et de quel pays êtes-vous?

Le capitaine hésita un instant à me répondre, puis il me dit:

—Je suis Anglais, monsieur.

—Vraiment! et comment diable se fait-il que vous vous trouviez sur un pareil vaisseau, et arrangé d'une aussi inconcevable façon?

—Si vous voulez descendre dans ma cabine, monsieur, je vous le dirai, mais j'ai peur de n'avoir pas de rafraîchissement à vous offrir.

En approchant des écoutilles, j'entendis les cris d'une femme.

Le capitaine s'arrêta.

—J'avais oublié, me dit-il, que nous ne pouvons pas descendre là.

—Quelqu'un est malade!

—Oui,monsieur, une de mes femmes est en couches, et, je crois, avant terme, car les douleurs de l'enfantement ont été occasionnées par le mal de mer; la pauvre créature souffre beaucoup.

—La nourrice de ma femme, dis-je à l'étranger, connaît un peu la science médicale, je vais l'envoyer chercher.

Le capitaine me remercia, et la vieille Arabe fut bientôt installée auprès de la malade. Pour ne pas gêner les femmes, nous nous installâmes sur le pont auprès de la poupe, et l'étranger me dit:

—Il y a si longtemps que je n'ai parlé l'idiome de ma jeunesse, et tant d'années se sont écoulées depuis l'époque où les événements que je vais vous raconter ont eu lieu, que j'ai grand'peur, monsieur, de ne pouvoir me faire comprendre.

—Le temps est calme, capitaine, vous n'avez pas besoin de vous presser; faites-moi donc tranquillement le récit de vos malheurs, et comme vous ne semblez pas très-bien fourni en provisions de bouche, permettez-moi d'envoyer chercher des choses qui rafraîchiront votre mémoire en dégageant votre esprit.

À ma demande, le schooner nous envoya du bœuf, du jambon, du vin de Bordeaux et de l'eau-de-vie.

Les Anglais se détestent jusqu'à ce qu'ils aient mangé ensemble.

En mangeant, nous nous traitâmes de compatriotes, et au choc des verres, nos cœurs s'ouvrirent avec l'abandon d'une vieille camaraderie.

Le seul témoignage de civilisation que donnât encore cetEuropéen transformé en sauvage était un goût prononcé pour le tabac, et, en véritable gentleman, il fumait du matin au soir.

Quand le capitaine eut dégusté un dernier verre d'eau-de-vie, quand l'odorante fumée du tabac eut tracé autour de nous un vaporeux nuage, il commença le récit de son histoire. Mais ce récit fut fait dans un idiome si bizarre, il le suspendit tant de fois pour l'entremêler d'étonnantes réflexions, qu'afin d'éviter à mes lecteurs la peine que j'ai eue à deviner le sens des mots, le fond de l'idée, l'ensemble du tout, je vais prendre la liberté de corriger la phraséologie de ce capricieux narrateur.

«J'ai quitté l'Angleterre, il y a sept ou huit ans, avec un vaisseau de la compagnie des Indes orientales, protégé par un convoi, et qui se rendait à Canton. Le premier officier du bord, qui avait opéré avec mon père des transactions mercantiles, et qui lui devait pour une livraison de marchandises considérablement d'argent, eut l'esprit de persuader à mon père de lui fournir encore une grande quantité d'objets. Comme mon père ne s'était point rendu aux désirs de l'officier sans une vive et longue discussion, il fut convenu en dernier ressort,et pour contenter les deux parties, que j'accompagnerais l'officier à bord en qualité de midshipman.

À l'époque où ce marché eut lieu, j'étais employé comme premier commis dans la maison de mon père, et les traités de l'affaire me parurent si avantageux pour ma famille et pour moi, que j'y donnai de grand cœur mon adhésion. Voici quelles étaient les clauses de ce marché: je devais faire le voyage en passager, et recevoir pour le compte de mon père la moitié du bénéfice des ventes qui seraient opérées par l'officier. Si la carrière maritime me convenait, je devais la suivre; sinon, au retour du vaisseau, je m'installais de nouveau dans la maison de mon père.

Je n'ai pas besoin de vous exprimer, monsieur, avec quel plaisir (j'avais quinze ans) je quittai le comptoir paternel, les livres de facture, les livres de compte, pour aller voir un pays dont j'avais entendu faire de merveilleuses descriptions. Au curieux désir qui accompagne tous les voyageurs se joignait l'orgueilleuse joie de prendre place parmi les aspirants de marine, qui étaient si fiers et qui semblaient si heureux lorsqu'ils étaient sur terre. Je ne savais pas à cette époque que la cause de leur joie était leur délivrance momentanée d'un assujettissement tyrannique. Je l'ignorais, mais j'en eusse été instruit que ma satisfaction serait restée la même, tant il me semblait que, sous la protection d'un premier officier, mon initiation au service devait être aussi facile qu'agréable.

Mes illusions se dissipèrent vite, et dès que nous eûmes quitté les downs ma situation devint insupportable.Outre les fonctions serviles et abjectes que mes camarades et moi nous étions obligés de remplir, le premier contre-maître, mon patron, ajouta à ces ennuis le tourment de sa haine. Un jour, étant de faction avec lui, il m'injuria, et, non content d'une méchanceté de paroles que je n'avais point provoquée, il m'accabla de coups. Trop faible et trop timide pour me défendre, je fus dès lors en butte à ses moqueries et à ses mauvais traitements. Une autre fois, et toujours sans cause, l'officier me dit:

—Votre usurier de père vous a fourré auprès de moi pour lui servir d'espion, pour me voler mes profits. Ce vieux juif ne s'est pas contenté de ma parole, il lui a fallu un écrit; mais je veux bien être damné si je ne fais pas de vous un domestique, un esclave.

Ma vie devint de jour en jour plus triste et plus misérable.

Notre capitaine vivait à bord comme une espèce de demi-dieu, et je suis bien certain qu'il se croyait supérieur à l'humanité entière. Il ne fréquentait que deux ou trois des passagers qui appartenaient à la noblesse, et tous ses ordres étaient transmis à l'équipage par le premier officier.

Une nuit, nous étions à la hauteur de Madère, et le vent soufflait avec violence, un homme placé en vigie cria:

—Une voile étrangère à notre gauche!

—Très-bien, répondis-je, je vais avertir.

Mais avant de remplir ma mission, je jetai un coup d'œil sur la mer, où je ne vis qu'un énorme nuage noir. Jetrouvai l'officier de faction endormi sur la glissoire d'une caronade. La vue de ce sommeil si calme au moment de la tempête fit naître en moi le premier sentiment de haine et de vengeance qui eût jamais entr'ouvert les replis de mon cœur.»

—Bien! m'écriai-je en interrompant le capitaine, vous avez poignardé le coquin et jeté sa carcasse dans la mer?

«—Non, monsieur, non. J'étais jeune, et ma rancune n'avait encore que la malice de l'enfance. Si je rencontrais aujourd'hui cet homme sans âme, j'agirais peut-être avec plus de vaillance que je ne l'ai fait à cette époque. Je ne troublai point le sommeil de mon ennemi; je descendis doucement auprès du capitaine, que je réveillai en lui disant:

—Il y a un grand vaisseau de notre côté, sous le vent.

—Où est l'officier de quart? me demanda le capitaine en sautant hors de son lit.

—Je l'ai inutilement cherché, monsieur.

—Il n'est pas à son poste! s'écria le capitaine en se précipitant sur le pont.

L'officier dormait toujours; le capitaine courut jusqu'à lui et l'appela par son nom.

En entendant la voix bien connue de son sévère commandant, l'officier épouvanté se dressa sur ses pieds et balbutia quelques excuses.

Mais, sans lui répondre, le capitaine s'éloigna de l'échelle, car on ne pouvait perdre le temps en paroles; un ouragan terrible se préparait, la mer était violente,et la masse noire et remuante que j'avais prise pour un nuage apparaissait sous la forme effrayante d'un énorme vaisseau démâté, lancé vers nous avec une vélocité extraordinaire.

—Abaissez le gouvernail, mettez tous les hommes à l'ouvrage! cria le capitaine d'une voix forte.

Tout s'agita.

Une voix humaine, qui essayait de se faire entendre au milieu de la rumeur des éléments bouleversés, nous héla, et cette voix semblait descendre des hauteurs d'une tour, car l'énorme vaisseau, poussé par le vent et emporté par les vagues gigantesques qui l'élevaient au-dessus de nous, paraissait avoir des proportions énormes.

Les lumières bleues qui brûlaient sur son gaillard d'avant se réfléchissaient dans notre voile de perroquet, bien carguée. Il paraissait inévitable qu'au moment où l'étranger allait être replongé dans l'auge profonde où nous étions placés, sa descente nous écraserait ou nous couperait en deux. Nos voiles se frappaient contre les mâts avec un bruit pareil au roulement du tonnerre, et l'équipage, en chemise, à moitié endormi, se précipitait pêle-mêle hors des écoutilles et jetait des cris horribles en voyant le vaisseau s'avancer vers nous.

Paralysés par l'épouvante, nous restions inactifs, le regard et l'esprit suspendus aux mouvements du vaisseau que la mer et le vent faisaient tournoyer sur lui-même. Cette scène effrayait les plus hardis; les faibles tombaient à genoux, se tordaient les bras ou se précipitaient la tête la première dans les écoutilles. Quoique cetaffreux spectacle n'eût duré qu'un moment, cet instant d'angoisse avait eu assez de puissance pour me transformer d'enfant en vieillard.

Une voix forte et distincte nous héla avec une trompette et nous dit:

—Tribord votre gouvernail, si vous ne voulez pas être écrasés!

Au même moment une vague nous éleva en l'air, et l'étranger nous frappa. Ce choc fut suivi d'un craquement horrible: nos hommes répondirent à ce fracas par de désolantes clameurs; je crus tout perdu, et, les mains convulsivement pressées contre les haubans, j'attendis la mort.

Mes yeux étaient fixés sur le vaisseau étranger: je crus le voir passer au-dessus de nous et rester dans l'air comme un rocher gigantesque. Le vent mugissait avec furie dans nos haubans, et la mer inondait de ses lames froides le pont de notre vaisseau.

Après cette pause terrifiante, la confusion, le bruit du vent et des vagues, le murmure des voix me rendirent la raison. L'étranger avait atteint notre quartier, enlevé le bateau de la poupe, ainsi que notre grand mât, mais rien de plus, et nous étions hors de danger. Après avoir hélé une troisième fois, le vaisseau nous demanda notre nom, et nous ordonna de rester auprès de lui toute la nuit, ajoutant à cette demande qu'il appartenait à Sa Majesté Britannique et qu'il s'appelaitla Victoire.

Le capitaine n'adressa aucun reproche au premier officier, mais il fut provisoirement mis en prison.

Lafrayeur causée par la fatale rencontre de ce vaisseau avait été si grande que chacun semblait avoir l'esprit sous la domination d'un mauvais enchantement, et notre capitaine, ainsi que les officiers, n'accomplissaient leur devoir qu'à l'aide des fréquents signaux dela Victoire, qui veillait sur elle et sur nous, tant elle avait peur de nous voir fuir.

Le lendemain je me rendis sur le pont, et je m'aperçus que nous avions perdu notre convoi, et quela Victoirenous faisait signe qu'il fallait la prendre en touage. Pour effectuer ce difficile travail sans mettre un bateau à la mer, qui était très-agitée, nous jetâmes dans l'eau un tonneau vide, ayant une corde que le vaisseau devait prendre à son bord. Ils l'attrapèrent et attachèrent des aussières aussi grandes que nos câbles à la corde; nous les tirâmes à bord et elles furent attachées à un mât; puis, chargés de toutes nos voiles, nous nous dirigeâmes vers l'île de Madère.

Cette entreprise de sauvetage rendait notre situation très-périlleuse; car, malgré l'immense longueur des aussières avec lesquelles nous touâmes, le poids et la grandeur dela Victoire, qui était à cette époque le plus grand vaisseau du monde, nous donnaient des secousses terribles, surtout quand nous étions élevés sur la crête des vagues et qu'elle s'enfonçait auprès de nous dans l'abîme de la mer. Quelquefois les cordes de touage, en dépit de leur grosseur, qui était celle d'un corps humain, cassaient en deux comme un fil d'Écosse, et nous étions obligés de recommencer la tâche dangereuse et difficile de l'attacher à notre bord. Heureusementle vent diminua de violence; car s'il avait gardé sa force première, nous eussions infailliblement échoué.

Le poids dela Victoireétait si lourd, qu'outre le danger d'emporter notre mât, il avait fait entr'ouvrir les joints du vaisseau, et la mer débordait sur nous en emportant tout ce qu'elle rencontrait.

Notre capitaine hélala Victoireet lui montra les difficultés insurmontables de notre situation.

—Si vous coupez les cordes de touage, répondit le capitaine du vaisseau royal, nous vous ferons couler à fond.

À bord dela Victoire, ils avaient allégé le poids du vaisseau en jetant dans la mer tous les canons de son pont supérieur, et en plaçant des voiles d'orage sur les troncs des mâts inférieurs, et par tous les moyens qui se trouvaient en leur pouvoir.

Le lendemain le vent diminua, mais la mer fut encore très-agitée.

Nous rencontrâmes un grand vaisseau des Indes orientales faisant route pour Madère, nous le fîmes arrêter, et il fut contraint de prendre notre place.

Alors notre capitaine se rendit à bord du vaisseau de feu l'amiral Nelson, et son commandant, après avoir grondé le nôtre pour sa négligence, lui pardonna sa faute en considération du service qu'il avait rendu à la Grande-Bretagne en sauvant le plus précieux de tous les vaisseaux anglais, celui qui portait le corps de Nelson et son triomphant drapeau.

Le commandant dela Victoiredonna à notre capitaine un certificat sur lequel étaient détaillés tous les incidentsde sa belle conduite. Ce témoignage de satisfaction calma un peu notre fier commandant, dont la colère contre le coupable officier avait disparu avec le danger.

Cette indulgence était naturelle; un lien de parenté unissait les deux hommes, et ils portaient l'un et l'autre le nom de Patterson. Vous savez, monsieur, que les Écossais ont des clans, et qu'il leur importe fort peu que tout le monde soit détruit si leur propre clan est sauvé, ou s'il gagne par la perte générale. Mais je vous demande pardon, monsieur, peut-être y a-t-il parmi eux des hommes très-dignes, très-honnêtes et très-bons.»

«—Le premier officier, reprit le capitaine après une pause de quelques secondes, connut bientôt l'auteur de la disgrâce qu'il avait encourue, et je crois fort inutile de vous dire, monsieur, que cette découverte n'adoucit pas à mon égard les cruels procédés de mon chef. J'étais déjà fort misérable, je le devins plus encore; et souvent, bien souvent, je me suis surpris à envier l'existence orageuse du vagabond, et celle du mendiant, sans pain et sans asile. L'un et l'autre n'étaient-ilspas mille fois plus heureux que moi? Mais pardon, monsieur, tout cela est fort peu intéressant pour vous, et cette narration, que votre courtoisie daigne écouter, vous paraît bien insipide et bien longue.»

—Non, non, mon cher capitaine, votre histoire n'est ni dépourvue d'intérêt, ni trop étendue; je l'écoute avec plaisir et avec attention. Continuez-en donc le récit; je suis tout à vous.

Et mes paroles étaient vraies, car chaque mot de ce pauvre homme faisait vibrer en moi un tendre souvenir, souvenir triste et qui mettait devant mes yeux la pâle et mélancolique figure de mon ami Walter. N'existait-il pas en effet entre ce narrateur à demi sauvage et mon pauvre compagnon d'infortune une similitude étrange?

Tous deux, forcément jetés dans une carrière antipathique à leurs goûts, avaient été les victimes d'une haine brutale sans cause, et partant sans excuse. Ce rapport, si poignant pour moi et qui remplissait mon cœur d'une douloureuse compassion, m'attira vers le capitaine.

Sa parole lente, sa voix douce, son regard pensif, me firent oublier les affreuses caricatures qui souillaient son corps, et je ne vis plus ses traits qu'au travers de mes souvenirs ou, pour mieux dire, que dans la beauté de son âme.

«—Enfin, reprit le conteur en me remerciant de mon attention par un bienveillant sourire, nous entrâmes dans la mer de la Chine.

Une nuit le vaisseau était amarré près d'une île (j'ai oubliépour quelle raison), on m'ordonna d'aller me coucher dans le bateau qui était derrière le bâtiment, afin de le garder. J'obéis avec joie, car en entendant cet ordre, l'idée que je pouvais saisir cette occasion pour me sauver me traversa l'esprit. Sans craindre ni même réfléchir sur les dangereux hasards d'une pareille entreprise, je m'abandonnai à l'impulsion rapide qui se faisait la maîtresse de ma conduite.

Je trouvai dans le bateau un mât, une voile et un petit baril d'eau, car la veille on s'en était servi pour aller explorer l'île. La trouvaille inattendue de ces différents objets me persuada que la Providence, après m'avoir inspiré, veillait encore sur moi; ma détermination fut dès lors complétement arrêtée.

Pauvre insensé que j'étais! il ne me vint pas même à l'esprit qu'il me manquait les choses les plus indispensables, et surtout la première de toutes: du pain.

Mon repas du soir était dans ma poche, et il se composait de biscuit et d'un morceau de bœuf. Quant au lendemain, Dieu y pourvoirait, ou, pour mieux dire, je ne songeais ni à mes besoins futurs ni aux difficultés inouïes que j'allais avoir à surmonter.

La nuit était sombre; une brise fraîche soufflait hors du golfe, et lanuitétait assez calme.

Quand tout fut tranquille sur le pont, je dénouai le câble qui attachait le bateau, et, après quelques minutes d'anxieuse attente, j'élevai le mât; je virai, et ma légère embarcation se trouva bientôt loin du vaisseau.

Une heure s'écoula, et cette heure eut pour mon cœur palpitant la durée d'un siècle. J'avais si grand'peurd'être vu et par conséquent arrêté dans ma fuite! Les hommes de quart découvrirent l'enlèvement du bateau, car une lanterne fut hissée et je vis distinctement une lumière bleue.

Ce signal m'épouvanta, et je me dirigeai vers l'île de manière à gagner son côté opposé au vent, pour m'y cacher jusqu'à l'entière disparition du vaisseau.

Grâce à mon penchant pour les voyages sur mer, grâce encore à l'intérêt d'enfant et de jeune homme que j'avais pris à examiner les bateaux dans les chantiers du port de Londres, je savais très-bien en gouverner la marche.

Veuillez, monsieur, réfléchir pendant quelques secondes sur l'étrange métamorphose non-seulement de mon esprit, mais encore de mes vues et de mon caractère. Né au milieu du confort d'une existence heureuse, j'avais été, dans l'espace de quelques mois, de fils de famille aimé et libre dans la maison paternelle, transformé en misérable, en domestique, en esclave, et à ce changement déplorable en succédait un peut-être plus déplorable encore, mais dont mon esprit n'approfondissait pas les inévitables douleurs.

Le lendemain de ma fuite, j'entrevis l'abandon réel de ma position, et j'eus peur en me voyant seul, sans vivres, sans carte, sans boussole, sur un petit bateau, frêle planche de salut, pour m'aider à franchir cet abîme immense qu'on appelle l'Océan. Je vous avoue franchement que j'aurais été heureux de reprendre ma chaîne sur le vaisseau. Je pleurai amèrement, et mes mains défaillantes abandonnèrent le gouvernail.

Lavie me devint odieuse, et mes yeux aveuglés suivirent d'un regard morne la marche du bateau, qui voguait à la grâce du vent et des flots.

Les cruels tiraillements de la faim m'empêchèrent de dormir. Cependant le besoin de repos est si impérieux pour un corps jeune, qu'après avoir bu quelques gouttes d'eau mes yeux se fermèrent et une somnolence agitée m'étendit, faible et sans courage, dans le fond de ma barque.

Je dormis, et quand je m'éveillai, le jour était resplendissant. Je tendis ma voile au souffle de la brise, et je naviguai avec le vent en cherchant à découvrir dans quelle latitude je me trouvais.

À en juger par la direction du vent et par la position de l'étoile du Nord, je marchais vers les îles de l'archipel de Sooloo, et la terre élevée que j'avais aperçue en m'éveillant était Bornéo. Je naviguai vers le sud, pensant que l'île de Paraguai, près de laquelle j'avais laissé le vaisseau, se trouvait derrière moi.

La brise se maintint douce et fraîche. Nul vaisseau n'apparaissait sur la nappe d'azur de l'Océan, et ma barque volait sur l'eau comme une mouette effrayée.

Je voulais gagner Bornéo, mais le vent changea, et je fus contraint, ne pouvant lutter avec lui, de continuer ma course au gré de son caprice.

La crainte de mourir de faim me donnait d'affreux tiraillements d'estomac. Je surmontai cette douleur, plutôt morale que réelle, et je m'occupai de la course de mon léger bâtiment. Le vent doublait de force, et j'étais sûr d'arriver bientôt à une des nombreuses îles dontje voyais les formes devant moi, et j'étais bien déterminé à descendre sur le premier rivage qui s'offrirait à mes regards.

Je passai la journée dans les spasmes de l'agonie; j'avais horriblement faim, et je me sentais aussi malade que désespéré.

J'atteignis le soir sans découvrir aucune terre, et je perdis de vue celles qui étaient derrière moi. Ces alternatives d'espoir et de mécomptes accablèrent mon esprit, et j'accusai le ciel de m'avoir abandonné sans commisération à mon inexpérience et à ma faiblesse. La nuit était aussi claire que le jour; mais cette clarté, propice si j'avais eu une boussole pour guide, ne m'était d'aucun secours. Triste, fiévreux et maussade, je tenais d'une main faible le gouvernail, lorsqu'un bruit indistinct me fit tressaillir; quelque chose venait de franchir les bords de mon bateau; je me traînai vers cet objet inconnu, et une joie bien naturelle remplit mon cœur, lorsque je découvris un poisson aux écailles argentées et pesant près d'une livre. Mais ma joie fut de courte durée, car je n'avais ni feu pour faire cuire mon imprudent visiteur, ni couteau pour lui enlever son épaisse écaille. J'étais entièrement dépourvu de tout.

Je rejetai le poisson au fond du bateau, et je repris avec désespoir mon poste au gouvernail.

Quelques minutes après, je fus encore arraché à mes sombres réflexions par la vue de quelque chose de noir qui flottait à la surface de l'eau.

Je manœuvrai du côté de cet objet, et je saisis une tortue.Ces deux enfants de la mer, envoyés par cette divine protectrice des malheureux que nous nommons la Providence, en m'ôtant la crainte de mourir de faim, tranquillisèrent mon esprit. Je remerciai le ciel, et après avoir attaché le gouvernail, je m'endormis presque calme.

Malheureusement je fus éveillé par le froid de l'eau qui se précipitait sur moi par-dessus le plat-bord du bateau, penché de côté et tout près de couler à fond. Je sautai sur la voile, dont je défis lestement les nœuds, et, quoique pleine d'eau, la barque se releva.

J'employai tout mon courage et toutes mes forces à vider avec ma casquette ce dangereux réservoir d'eau, et quand j'eus achevé cette pénible besogne, le vent souffla avec violence, la mer s'agita et la lourdeur de l'air me fit pressentir un orage. Je remis la voile à sa place, et le bateau glissa sur la mer avec une rapidité si grande, qu'elle me donna la certitude de pouvoir approcher de la terre avant le lever du soleil.

Les tiraillements d'estomac dont je souffrais depuis quarante-huit heures devinrent si violents, que j'y cherchai un remède dans la repoussante nourriture de mon poisson cru. Je mordis donc sa queue, et, grâce à ma faim, la goût du poisson m'en parut si délicieux que, tout surpris de la rafraîchissante saveur de sa chair rosée, je me demandai comment il était possible qu'on eût adopté la maladroite coutume de faire cuire le poisson. Malgré le vif plaisir que je ressentais en dégustant mon frugal repas, j'eus assez de prudence et d'empire sur moi-même pour en réserver une partie; maiscelle que j'avais mangée, au lieu de satisfaire mon appétit, en augmenta l'importunité, et mes souffrances redoublèrent.

Mes regards avides cherchèrent la tortue. Je la vis se débattre convulsivement au fond du bateau, et comme elle avait été sur le point de fuir quand l'eau avait inondé mon frêle esquif, je l'attachai par ses nageoires, et je passai le reste de la nuit à me demander par quels moyens il me serait possible d'arriver à sa chair.

—Quelle imprévoyance, me disais-je en contemplant avec désespoir la forte carapace du crustacé, quelle imprévoyance de m'être hasardé seul sur l'immensité de l'Océan sans couteau, sans vivres et sans boussole! Car il me semblait que la possession de ces trois choses m'aurait facilité et même rendu agréable une navigation de dix ans tout autour du globe.»

«Dès que les premières lueurs du jour eurent fait disparaître les étoiles qui diamantaient le ciel, je cherchai d'un regard inquiet à découvrir la terre. Mais je ne vis rien, et je tombai anéanti dans la morne stupeur d'un profond désespoir. La mer était si houleuse, que ses vaguesagitées remplissaient à chaque instant mon pauvre bateau, et j'étais dans l'obligation, malgré mon excessive faiblesse, de vider l'eau goutte à goutte, car ma casquette n'offrait pas, pour cette opération, une ressource bien grande.

Je me sentais mourir, et de minute en minute mon désespoir prenait une nouvelle énergie, énergie sombre, et qui me disait de hâter sans hésitation l'heure dernière de ma misérable vie.

Je ne saurais vous dépeindre, monsieur, le profond découragement qui s'empara de moi lorsque je m'aperçus que, pendant l'obscurité de la nuit, j'avais rasé le rivage de plusieurs îles, et que je n'avais plus devant moi que l'immensité de la mer, mer isolée, sublime de grandeur, mais sans horizon.

Je fis de vains efforts pour virer afin de regagner les îles que je laissais derrière moi, mais la violence du vent et l'agitation de la mer entravèrent si complétement le succès de mes tentatives, que je fus obligé de mettre le bateau sous vent afin de ne pas couler à fond.

Quelques heures s'écoulèrent ainsi, car je me pliais forcément aux variations de la brise. Rendu presque fou par la douleur, je faisais de vains efforts pour maintenir mes regards sur les brumes de l'horizon, espérant y voir poindre l'unique espérance qui me retenait à la vie, un morceau de terre pour diriger vers elle ma fiévreuse course. Mais la faim dévorante qui rongeait mon estomac attirait involontairement toute mon attention sur la tortue.

J'essayaisvainement de porter mes pensées loin d'elle, mes yeux s'y trouvaient si invinciblement attachés, que je fus forcé de comprendre qu'il eût été presque aussi logique de secouer une boussole que d'en éloigner mon attention. Comme l'aiguille magnétique, ma prunelle se tournait toujours vers le même point.

Après avoir longuement réfléchi sur les moyens à employer pour enlever la carapace du crustacé, je lui détachai les pattes et je l'apportai à l'avant du bateau.

Quand j'eus bien examiné les lignes confuses et coloriées peintes sur son dos, examen presque aussi attentif que celui auquel on se livre sur une carte maritime la veille d'un grand voyage sur mer, je compris avec désespoir qu'il me serait impossible de briser, avec le seul secours de mes faibles mains, ce granit d'écaille.

Je n'avais de ma vie vu une chose aussi bien claquemurée, à l'exception toutefois de la caisse en fer du bureau de mon père, et il me semblait que le fer seul avait la puissance de se rendre maître de l'une ou de l'autre.

Malgré l'inutilité de mes observations, je ne renonçai pas à la conquête de ce pauvre mais bien nécessaire repas. En conséquence, je mis tous mes soins à chercher dans le bateau la possibilité d'extraire, sans danger de destruction, un fort clou, une pointe ou un morceau de fer qui pût remplir l'office de couteau; malheureusement mes recherches furent inutiles et je ne découvris absolument rien.

Les extrémités du corps de la tortue étaient bien en monpouvoir, mais ces extrémités se trouvaient sous la dure protection de sa tête calleuse et de ses nageoires, dont la peau était plus coriace que la semelle de mon soulier. Sans nul doute, un pressentiment secret avertissait la tortue du mal que je voulais lui faire, car elle ne se hasardait pas à sortir sa tête en dehors de la carapace.

La colère de l'insuccès faisait bouillir mon sang, et, dans le transport d'une irritation bien excusable chez un malheureux affamé, je frappai la tortue contre le plat-bord du bateau, dans l'espoir, sinon de la briser en mille pièces, du moins de fendre ou d'écailler sa dure carapace; mais je crois vraiment que j'aurais plutôt fracassé ma barque qu'entamé, même légèrement, cette espèce de pierre. Après une lutte acharnée, lutte de violence, d'adresse et de ruse, je parvins à saisir la tête de la tortue, je l'attachai fortement avec une corde, et à l'aide de ce dernier moyen je la tuai.»

—Je ne m'explique pas de quelle manière, dis-je au capitaine.

«En rongeant la peau de sa gorge, malgré la défense vigoureuse qu'elle m'opposa, car je fus presque aveuglé par ses nageoires. Quand la tortue se trouva sans vie, j'enfonçai mes doigts dans sa poitrine et j'arrachai ses nageoires; mais mon empressement ou mon ignorance me fit répandre le fiel, car, malgré les soins que j'avais de laver les chairs, le goût m'en parut très-amer. Le corps de la tortue était rempli de petits œufs d'une excessive délicatesse, et l'absorption de ces œufs calma tout à fait mes douleurs d'estomac.

Unefois bien rassasié, je mis toute mon attention à la découverte de la terre, et bientôt un cri de joie s'échappa de mes lèvres: elle se montrait à ma gauche.»

En me faisant le récit de l'égorgement de la tortue, les gestes et les regards du capitaine étaient devenus si féroces et si véhéments que je poussai devant lui les restes du jambon qui se trouvaient encore sur la table, et, par excès de prudence, je tins ma gorge à une distance respectable de ses mains, dont les lignes noires et tatouées ressemblaient à des griffes de vautour.

«—À la vue de la terre, reprit le capitaine, mes défaillantes espérances se relevèrent radieuses; mais la brise augmenta, et, dans la crainte terrible de voir éclater en orage les sombres nues qui couraient dans le ciel, je mis toutes mes forces à diriger ma barque vers l'île qui se montrait devant mes yeux. Malgré la rapidité de ma barque, qui volait sur l'eau en m'inondant de l'écume des vagues, je croyais, dans la fièvre de mon impatience, que je flottais sur l'eau avec autant de lenteur et de nonchalance qu'une bûche de bois mort. Le soleil était couché quand je me trouvai assez près de la terre pour distinguer le ressac qui se jetait sur les rochers. Mon ardent désir de gagner la terre me fit commettre l'imprudence de laisser marcher mon bateau sans le diriger le long du rivage, ainsi que j'aurais dû le faire, afin de chercher une descente ou une berge, et d'éviter, par cette précaution, les rochers ou les bancs de sable.

Je continuai donc étourdiment ma course, et j'atteignis un endroit où le ressac était d'une prodigieuse hauteur.Tout d'un coup je me trouvai encaissé entre des rochers au-dessus desquels les vagues se précipitaient avec violence et sans trêve. Dans mon empressement à fuir les dangers de la mer, je me jetai entre des rochers où je pouvais trouver une mort plus douloureuse encore.

Les mouettes volaient au-dessus de moi en jetant de hauts cris, et ma petite barque, presque ensevelie dans l'écume, était jetée, tournée de tous les côtés, et si pleine d'eau, que je ne savais plus si j'étais dans le bateau ou dans la mer.

Bientôt ma barque fut emportée par une haute lame contre un des rochers; je me vis perdu, mais la lame ne se brisa pas, elle rebondit en arrière en me ballottant comme un jouet. Le cri des mouettes, le bruit des vents, le sonore murmure des vagues, faisaient entendre un si étourdissant concert, que ma tête vacillait, étourdie, sur mes épaules inondées par l'écume des vagues. L'espace qui me séparait du rivage était aussi blanc et aussi écumeux que du lait en ébullition. Ce rivage était proche, et je n'avais cependant aucun espoir de l'atteindre. Tout d'un coup, une lame furieuse balaya devant elle mon frêle esquif.

Nageur intrépide, je me dirigeai rapidement vers la terre, mais les vagues me prirent, et je me trouvai porté par elles si près des rochers, qu'il m'eût été facile de les toucher avec les mains. De là, je fus emporté plus loin; comme les démons du mal, ces lames furieuses semblaient se jouer de mes suprêmes efforts. Enfin, épuisé de fatigue, ensanglanté par les blessures que j'avaisreçues en me heurtant contre les rochers, je sentis que je coulais à fond.

Je dois vous dire, monsieur, que la mort par la submersion n'est point aussi douloureuse qu'on veut bien le dire; il faut peut-être attribuer mes paroles et le sentiment qui me remplit alors le cœur plutôt de joie que de tristesse à l'ennui mortel qui m'accablait depuis quelques jours, à la désolante perspective d'une vie d'abandon et d'insupportable misère. Toujours est-il qu'une ineffable sensation de bien-être inonda mon corps quand l'eau l'enveloppa comme un linceul mortuaire. Je me souviens cependant que je me débattis mécaniquement ou convulsivement; que je recommandai mon âme à Dieu, puis que j'éprouvai une sensation d'angoisse comme si mon cœur eut éclaté dans ma poitrine; puis, enfin, je perdis entièrement connaissance.»

L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa narration, puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe, il me dit d'un air moitié grave, moitié souriant:

«—Jen'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je resté dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues bondissantes, je l'ignore.

La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme d'un rêve, fut une suffocation. Il me semblait—car j'étais incapable de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de moi—qu'on essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris, me jetaient dans le désespoir d'une impuissance complète.

Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant; mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes sauveurs, car les soins les plus attentifsm'étaient prodigués pour me rappeler à la vie.

Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le bonheur d'échapper aux tourments d'une misérable mort.

En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,—mon premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,—me considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.

La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes.

Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la fraîcheur.

Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.

La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.

Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante moisson de fruitset de racines. Je dévorais tout, et les pauvres filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la voracité avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas.

Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement satisfaite, je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais échappé à la mort, chose impossible par l'interrogation, mais à savoir dans quel endroit je me trouvais.

La natte qui me servait de lit était posée sur le bord d'une petite rivière calme et transparente; mais, à côté du calme enchanteur de cette eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant l'endroit où il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient placés entre la mer et moi.

J'appris plus tard de quelle manière j'avais échappé à la fureur des vagues. Un fort tournant m'avait emporté dans ses innombrables détours jusqu'à l'embouchure de cette petite rivière, qui, aussi calme qu'un lac et protégée contre les vents par un rempart de rochers, n'était pas visible sur la mer, quoiqu'elle y versât ses eaux, dont elle prenait la source dans des jungles.

Trois jeunes filles qui traversaient cette rivière en canot, pour y faire une pêche de poissons, avaient aperçu mon corps à la surface de l'eau.

Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayées et surprises, avaient réuni toutes leurs forces pour me traîner jusqu'au rivage.

Pendantquelques heures les pêcheuses m'avaient cru mort; néanmoins, après avoir allumé du feu, elles m'avaient frictionné et enfin rendu à la vie.

Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mémorable jour, car toute la nuit je restai sans force, couché sur ma natte, et attentivement veillé par mes jeunes protectrices.

Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'établir dans le canot. J'avoue qu'une vive répugnance me fit reculer de quelques pas lorsque mes compagnes me montrèrent la rivière. J'obéis cependant à leurs désirs, et, comme je l'ai déjà dit, je m'établis au fond de la petite barque.

Quand nous eûmes quitté le lac formé par la rivière et entouré de rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivîmes le cours de l'eau en remontant vers la source.

Cette rivière, semblable à un miroir limpide, glissait entre deux rives si épaissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que par moments l'enchevêtrement des branches formait sur nos têtes un dôme impénétrable même pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de ces arbres, si luxurieusement développés, pendaient en grappes et comme des fruits animés de petits singes noirs pas plus gros qu'une pomme.

L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants remèdes, que les dernières traces de mon mal s'effacèrent non-seulementde mon corps, mais encore de mon souvenir. La rivière faisait, de droite à gauche et de gauche à droite, une infinité de détours, et par moments elle devenait tellement étroite, que deux barques de front eussent été incapables de marcher.

Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y était divisée en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se révélait au regard par la fraîcheur des arbres, au feuillage d'un vert d'émeraude, et par la croissance extraordinaire de la végétation.

Après deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche ressemblait fort peu à un voyage, nous atteignîmes un large filet d'eau. Mes compagnes dirigèrent leur barque dans ce ruisseau, presque aussi profond que la rivière, et m'engagèrent à débarquer. J'obéis avec empressement; mais la végétation était si épaisse, l'herbe qui couvrait la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je n'y pus découvrir aucun sentier.

Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles m'invitèrent à les suivre.

Après avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde du ruisseau, nous arrivâmes à un sentier qui en côtoyait les bords.

Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout à fait débarrassés de taillis, je vis une multitude de petites huttes construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes étaient réunies dans un même espace et semblaient appartenir à un seul propriétaire.

Cefut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines, entourées d'une haie de poiriers épineux, elles frappèrent leurs mains l'une contre l'autre.

À cet appel répondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes filles et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de joie, des acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina curieusement, et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes pieds, en demandant le récit de mon histoire. Averties par la rumeur, les matrones du village accoururent avec un empressement qui donnait à leur marche pesante une sorte de légèreté; elles m'entourèrent et me considérèrent en jetant des cris de ravissement.

La curiosité bien satisfaite me laissa enfin un peu de liberté, et mes hôtesses profitèrent de ce repos pour placer devant moi des viandes rôties, des fruits, du maïs et du riz.

Une chose qui m'étonna singulièrement le jour de mon installation au milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un seul, à l'exception de trois ou quatre vieillards.

—La nuit s'avance, me dit tout à coup le capitaine; j'abuse de votre bonté, monsieur, et je dois autant que possible abréger le récit d'une vie qui me paraît avoir eu hier son premier jour, tant elle est vide d'accidents.—Je trouvai donc un asile dans le domaine des êtres les plus bienveillants et les plus naïfs du monde, etj'appris plus tard que j'étais arrivé dans le pays quelques jours après le départ du roi et de ses sujets, qui faisaient ensemble une grande chasse autour de l'île. Ces chasses avaient lieu deux fois par an.

Les jeunes femmes à la bonté desquelles je devais la vie étaient les filles du roi.

À la nuit tombante, je fis comprendre à mes hôtesses que je désirais dormir. La jeune fille à laquelle j'adressai la demande d'un lit de repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses sœurs, et, lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus tout surpris de voir que l'aînée venait prendre place auprès de moi.»

—Ah! ah! m'écriai-je en riant; mais mon intempestive gaieté ne plut pas au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid:

—Monsieur, mon hôtesse accomplissait la loi de ses pères: la fille aînée d'une maison partage, si elle n'est pas mariée, la couche de l'étranger recueilli.

—Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante, et mon hilarité n'exprime que ma joie; en vérité, je désire de tout mon cœur que cette admirable coutume devienne universelle.

«—Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut déclarée ma femme.»

—Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave.

«—Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagnéde sa suite, il fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aimé.

Je m'habituai peu à peu aux mœurs douces et naïves de ce peuple primitif. J'appris à parler la langue qui lui était familière, et je fus, en peu de temps, aussi aimé et aussi respecté que le roi lui-même.

Porté par mes goûts, dès ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a rapport à la construction des navires, il me fut très-agréable d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit État.

Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes belles-sœurs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente séparation, et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour.

Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de civilisation, ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de l'île.»

—Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes destiné.

—Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais ont touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos côtes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples sans défense.

Cesvaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc, monsieur, solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.

—Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est très-utile, mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une pétition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort de ces peuplades? ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul guide ses démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera absolument rien.

—Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde, excepté moi, ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor.

—Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en cachette, échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne vous sourit pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent.

Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien que je n'ai pas trahi son admirable confiance.

—Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai l'espoir d'y apprendre quelques nouvellesde ma famille, et je désire l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si aimé de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je reparaisse dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait sauvage par mes goûts, mes mœurs, mes habitudes.

Ces signes, qui vous paraissent si étranges, monsieur, servent ici à me faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. À Londres, ils seraient la risée du peuple, le bonheur des gamins, et je serais suivi et pourchassé, dans ma ville natale, comme une bête fauve échappée de sa cage.


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