—Mais, au nom du vieux Neptune! mon cher capitaine, dites-moi, de grâce, où vous avez trouvé cet antique vaisseau; ou bien encore, est-ce le banc d'huîtres remplies de perles que vous avez mis à flot?
—Je vais vous le dire, monsieur. Il y a dix-huit mois, je fis un voyage autour de la partie de l'île au sud-est,et ce fut pendant ce voyage que je trouvai ce vaisseau sans mâts, poussé vers la terre par la seule force du vent. Je l'approchai, et, ne voyant personne sur le pont, j'en franchis les bords.
En ouvrant les écoutilles pour descendre dans l'intérieur du vaisseau, je sentis l'horrible exhalaison qui se répand hors des corps putréfiés, et nous en trouvâmes un grand nombre jetés pêle-mêle les uns sur les autres, et dans un désordre difficile à décrire. Quelques vestiges de vêtements en lambeaux, de coiffures à demi pourries, nous firent supposer que les corps étaient ceux d'un équipage arabe ou lascar, et peut-être un mélange de ces deux nations. Un énorme chat et quelques rats d'eau d'une monstrueuse grosseur déchiraient et mangeaient les corps, dont l'odeur était renversante.
Mes gens me dirent,—et je crus en leurs paroles,—que ce bâtiment était un vaisseau du pays, attaqué par des pirates, qui, non contents de piller le pauvre navire, en avaient massacré l'équipage.
Nous touâmes le vaisseau dans le petit port de l'île, après l'avoir nettoyé et arrangé autant qu'il nous fût possible de le faire. J'ai travaillé pendant toute une année pour réparer les nombreuses avaries de ce pauvre naufragé, et vous voyez, monsieur, que mes soins et ma bonne volonté ont produit peu de chose. Mais je n'avais ni outils convenables, ni fer, ni cordages, ni goudron, et je manquais encore de canevas, d'ancre et de câbles.
Je suis donc maintenant fort embarrassé, monsieur, carje ne sais si je dois continuer ma course ou obéir à la voix de la raison, qui me dit de regagner mon île; votre bienveillance m'encourage et m'enhardit à vous demander un conseil. Monsieur, que dois-je faire? Quel parti dois-je prendre?
Je pressai affectueusement les mains du capitaine, et je lui dis d'un ton amical:
—Je ne puis vous donner de conseils, mon ami; mais quelque parti que vous preniez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'il soit le plus utile et le plus favorable à vos intérêts. Nous causerons de cela demain, car la nuit s'avance, et il faut que je retourne au schooner.
Dès que le jour parut, je me fis conduire sur le vaisseau de mon compatriote, accompagné, dans cette seconde visite, par un charpentier et par le bosseman; ils devaient m'aider à examiner le vaisseau, afin de savoir s'il était possible de le mettre en mer.
Le résultat de nos observations ne fut pas tout à fait défavorable au vaisseau. Le prince de Zaoo m'expliqua une fois encore les obligations qui le contraignaient à visiter un port européen pour y faire achat d'armes, de munitions et d'une quantité d'articles différents dont il avait besoin.
Le vaisseau pouvait marcher. Je conseillai donc à Son Altesse de diriger sa course, avec les brises de la terre, le long de la côte de Malabar et de toucher à Poulo Pinang, où son vaisseau serait réparé et mis en état de tenir la mer; de là, je l'engageai à se rendre au Bengale pour y acheter les objets dont il avait besoin.
L'itinérairede ce petit voyage une fois arrêté, nous prîmes un verre de grog, et le capitaine répondit aux questions que je lui adressai sur la position, la beauté et la grandeur de son île.
—Très-petite et très-basse, me dit-il, cette île est coupée en deux par une montagne, et les natifs prétendent que, si on doit en croire la tradition, cette montagne était autrefois toujours enflammée, ce qui ferait supposer, ajouta le prince, que l'île était un volcan sorti du fond de la mer, et élargi par du corail vivant; et vous connaissez, monsieur, la rapidité merveilleuse de la végétation de ce climat. Les natifs ajoutent que le village où demeure le roi était entouré par les eaux de la mer et par les coquillages qu'on trouve en creusant la terre. On peut croire à cette opinion, car elle est presque fondée sur des preuves.
L'île entière est maintenant couverte de bois touffus et de forêts impénétrables, à l'exception toutefois du sommet de la montagne et de certaines places qui avoisinent les rivières et les golfes, mais cela parce qu'elles ont été éclaircies par les naturels, qui désiraient y construire leurs habitations. Nous avons dans l'île des sangliers, des chèvres, des daims, des singes, de la volaille. On y trouve aussi des racines bonnes à manger, et une grande variété d'herbes potagères, des mangoustans, des plantins, des noix de coco, et bien d'autres fruits. Ajoutez à cela que les côtes de la mer nous fournissent des coquillages et du poisson. La Providence est si généreuse en notre faveur, que la prodigalité de ces dons nous laisse peu d'inquiétude pournos besoins matériels. La pêche et la chasse sont nos uniques travaux.
Assez sages pour se contenter de ce qu'ils ont, les habitants de l'île n'usent pas leurs forces pour acquérir un superflu inutile. L'excès de travail rend amer au goût le fruit forcément arraché à la terre, aussi ne lui demandent-ils que les choses qu'elle veut bien donner.
Les femmes veillent avec soin à l'intérieur de leurs maisons.
Notre peuple, répandu dans l'île, habite de petits villages, gouvernés par leurs propres lois, qui sont simples, justes et concises. Un grand conseil est tenu deux fois par an, les rois y assistent, entendent les plaintes, et jugent les différends.
Les femmes sont entièrement libres. Chacune d'elles peut épouser l'homme de son choix et rentrer dans sa famille si, maltraitée par son mari, elle désire s'en séparer.
Avant le mariage, le commerce entre personnes de différents sexes est toléré; mais, quand on est marié, une telle liberté attirerait sur les deux parties le déshonneur, et, de plus, le mépris de la société. La polygamie est permise, quoique les chefs seuls aient la permission d'avoir plus de deux femmes.
Comme chaque femme est obligée de faire l'ouvrage de sa maison, non seulement elle est contente que son mari prenne une autre femme, mais généralement elle la lui procure elle-même, soit une sœur favorite, soit une amie, car il n'y a parmi elles ni servantes, ni esclaves.
Lesfemmes sont bien faites, agréables et très-attachées à leurs familles; propres en leur personne, elles sont vêtues d'habits faits de l'écorce d'un arbre, et cette écorce, qui est douce et durable, se teint très-facilement et de toutes les couleurs.
Nos maisons sont élevées sur un étage de bambous, et la partie inférieure sert de magasin de provisions. Le tabac que vous fumez croît dans l'île; tout le peuple s'en sert. Les natifs fabriquent leurs pipes de bois avec une sorte de jasmin rampant, et cela en forçant la moelle à sortir de la tige, lorsque celle-ci est verte; le bassin de la pipe se fait avec un bois brûlé extrêmement dur. Ils font eux-mêmes leurs éperons et leurs couteaux, et les manches de ces derniers sont ornés de sculptures.
Il y a une remarquable diversité dans les traits et dans le teint du peuple.
Il y a eu autrefois quelques relations commerciales par échanges (car la monnaie est inconnue) avec de petits vaisseaux de Bornéo, qui apportaient du fer, des haches, du fil de métal, de solides vêtements, de l'airain et de vieux mousquets, et qui recevaient en échange une variété de gommes, de résines, de noix de coco, de l'huile et du bois de sandal; mais les abords de l'île sont dangereux à cause des courants et des immenses récifs de corail sur lesquels la mer se brise constamment. Il n'y a qu'un port, encore est-il très-petit et très-peu sûr.
—Avez-vous une religion, capitaine, et en quoi consiste-t-elle?
—Nousavons nos superstitions, monsieur; mais nous n'avons pas de prêtres. Nos chefs président les cérémonies particulières, chantent les prières et offrent des sacrifices aux mauvais esprits.
—Mais, mon cher prince, quelle est leur foi?
—Oh! elle est fondée sur le même principe que la vôtre, une croyance dans le bon esprit qui est sur la terre, et dans le mauvais esprit qui est dessous.
Le prince de Zaoo avait approvisionné son vaisseau de viande de daim et de chèvre coupée en tranches de l'épaisseur d'une côtelette, de poissons trempés dans l'eau salée et séchés au soleil, et, de plus, d'un grand nombre de noix de coco, d'une réserve d'arrack fait de la séve fermentée de l'arbre, avec melons, citrons, oignons, et une extraordinaire quantité de tabac en feuilles menues, mais d'un excellent parfum.
Le capitaine me donna une charge de tabac et une de ses pipes. J'ai conservé et je conserve encore cette dernière comme un précieux souvenir de cet être étrange. Des figures grotesques et sauvages d'animaux inconnus sont profondément ciselées sur cette pipe.
Pendant la journée, une de ses femmes accoucha d'un prince, et, à ma grande surprise, elle parut sur le pont, avec l'intention de prendre un bain dans la mer.
Ayant déjà employé plus de temps qu'il ne m'était possible à tenir compagnie au capitaine, je songeai à quitter définitivement son bord; je lui fis cadeau d'une carte marine, d'une boussole, de quelques bouteilles d'eau-de-vie et d'un sac de biscuit.
Lebon capitaine m'accabla de remercîments et me contraignit à accepter une petite bourse de perles. Je lui promis de visiter son île à mon premier loisir, et, après nous être cordialement embrassés, nous fîmes voile chacun de notre côté.
Constamment à la recherche de quelque découverte, je ne laissais passer ni à la portée de mon regard ni à celle de ma voix les vaisseaux ou les embarcations du pays qui traversaient la mer. Je les arrêtais tous, les abordant lorsqu'ils en valaient la peine, ou les laissant continuer leur course si leur chargement ne tentait ni mes goûts, ni l'ambition de mon équipage.
Un matin j'aperçus à notre droite, sous le vent, une jonque chinoise chassée hors de son chemin, à son retour de Bornéo. Cette jonque glissait et flottait si légèrement sur l'eau, qu'elle ressemblait tout à fait à une caisse de thé. Elle avait le fond de sa carène et les côtés du haut bord peints de décorations représentant desdragons verts et jaunes. Les mâts, au nombre de six, étaient de bambou. Une double galerie, ornée de la proue à la poupe, haute comme un grand mât de hune, portait six cents tonneaux. L'intérieur de cette galerie était un véritable bazar, et une grande foule l'encombrait. Chaque individu avait en sa possession une petite part de la galerie, et les parts étaient métamorphosées, là en magasins, ici en boutiques, plus loin en tentes.
L'aspect général de cette jonque était tellement étrange, que je ressentis le plus vif désir de l'examiner dans ses détails.
Tous les métiers y étaient pratiqués comme au milieu de la ville la plus active, depuis la forge du fer, jusqu'à la fabrication de la paille de riz. On s'y occupait encore de la sculpture des éventails d'ivoire, des broderies d'or sur mousseline, et même de la préparation des porcs gras, que l'on portait sur des bambous pour être vendus. Dans une cabine, un Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi se préparaient ensemble, et à l'aide d'un mélange de leurs provisions personnelles, à faire le plus grand des festins.
Devant un brasier ardent rôtissait un superbe chien farci de curcuma, de riz, de gousses d'ail, et lardé avec des tranches de porc. À ce rôti, d'un choix si bizarre pour un Européen, était joint le délectable et célèbre colimaçon de mer ou nid d'hirondelle marine, les nageoires d'un requin cuites à l'étouffée dans une gelée d'œufs. Un immense bol chinois, plein de punch, étaitau centre de la table, et un jeune garçon était chargé d'agiter, avec une cuiller, le contenu de ce bol.
De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs fourchettes avec la même dextérité qu'apporte un jongleur à faire passer d'une main dans l'autre les objets à l'aide desquels il donne les preuves de son adresse.
Les petits yeux noirs du Chinois étincelaient de plaisir, et le Tartare, qui avait une bouche aussi grande que l'écoutille d'un vaisseau, paraissait avoir tout autant d'arrimage.
Quand j'eus appris que les deux gloutons étaient les principaux marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables, je me fis annoncer auprès d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux qui s'absorbent entièrement dans la dégustation de la nourriture étalée devant eux, ils refusèrent de m'écouter, ne voulant pas même, par une seconde d'attention, détourner leur regard et leur esprit de la table à laquelle ils étaient presque cramponnés.
Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au propriétaire tartare que je désirais lui parler.
Le Tartare grogna une incompréhensible réponse, et sa main, salie par la graisse, plaça une poignée de riz sur un coin de la table, l'étendit avec ses doigts, et, après avoir ajouté au riz quelques morceaux de lard et cinq ou six œufs, il me fit signe de m'asseoir et de manger.
Cetteoffre dégoûtante me souleva le cœur; je fis un signe de refus, et, laissant ces brutes malpropres à leur trivial plaisir, je me rendis dans la cabine du capitaine, cabine bâtie près du gouvernail.
Étendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium à travers un roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il chantait d'une voix traînante:
—Hié! Hooé! Hié! Chée!»
J'adressai vainement à ce personnage une foule de questions, et je fus enfin forcé de comprendre que pour obtenir une réponse, il serait aussi raisonnable d'interroger le timon.
D'un côté, un rêveur abruti; de l'autre, deux hommes stupéfiés par la double ivresse de la bonne chère et du punch. Nullité complète d'un côté aussi bien que de l'autre.
Je pris vivement la résolution de me servir moi-même. En conséquence, je hélai le schooner en lui donnant l'ordre de m'envoyer une bonne partie de l'équipage.
Mes gens arrivés, nous commençâmes une perquisition générale. Chaque cabine fut visitée, et tout à coup, au milieu de mes recherches, mes oreilles furent frappées par un bruit, par un caquetage tellement assourdissant, que, de mémoire d'homme, il ne s'en était jamais entendu un pareil. Ajoutez à cela les mille évolutions, les allées et venues, les tours d'adresse des singes, des perroquets, des kakatoës, des canards, des cochonset de divers autres bêtes et oiseaux qu'on voyait par centaines dans cette arche de Mackow.
La consternation et la terreur répandues parmi la foule bigarrée de l'équipage ne peuvent se décrire: elles étaient délirantes. On n'aurait jamais pu croire qu'un vaisseau placé sous le pavillon sacré de l'empereur de l'univers, le roi des rois, le soleil de Dieu qui éclaire le monde, le père et la mère des hommes, pût, et dans ses propres mers, être aussi mal gouverné.
Le premier instant de stupeur passé, l'équipage s'écria:
—Qui êtes vous? Depuis quand êtes-vous là? Que faites-vous ici?
Toutes ces questions étaient faites sans qu'un regard daignât apercevoir le schooner, dont les bords bas et noirs, tandis qu'il était en travers de la poupe de la jonque, semblaient appartenir à un simple bac ou à un serpent d'eau. Quand les Chinois découvrirent mon vaisseau, ils parurent fort surpris qu'une troupe si nombreuse et si bien armée fût sortie d'un bâtiment à l'apparence tellement insignifiante, que sa carène sortait à peine des eaux.
En voyant transporter ses ballots de soieries dans nos bateaux, un marchand de Hong nous offrit des foulards, en protestant contre la confiscation de ses marchandises, et cela sous le prétexte que nous ne saurions trouver de place pour les arrimer.
Plus irrités que ce marchand, quelques Chinois se montrèrentréfractaires et appelèrent au secours pour défendre leur propriété. À cet appel répondirent des soldats tartares, et leur petite troupe, bien serrée, s'abritait sous la corpulence du gras et gourmand propriétaire, qui, la main armée de la carcasse du chien et suivi du Chinois, s'avançait à ma rencontre en soufflant et en crachant.
Je saisis le Tartare par ses moustaches, et cela me fut facile, car elles pendaient jusqu'à ses genoux; de son côté, mon adversaire fit mine de me casser un mousquet sur la figure; mais son action ne fut qu'un insultant défi et non une véritable atteinte, car je lui fermai pour toujours la mâchoire d'un coup de pistolet. La balle entra dans la bouche du gros personnage. Comment aurait-elle pu faire autrement, cette bouche étant fendue d'une oreille à l'autre?
L'homme tomba avec moins de grâce que César, mais comme un bœuf frappé à la tête par un coup de massue.
Les Chinois ont autant d'antipathie pour le salpêtre (excepté dans les feux d'artifice) que les bœufs de Hatspur et les seigneurs bien vêtus, et leur empereur, la lumière de l'univers, punit aussi sévèrement celui qui tue ses sujets qu'un propriétaire celui qui tue ses oiseaux.
Un comte anglais me disait l'autre jour qu'il ne voyait pas de différence entre le meurtre d'un lièvre et le meurtre d'un homme, car il réclamait la même punition pour les deux cas. Cependant j'ai tué bien des lièvressur les propriétés du Comte, et bien des hommes dans le temps de mes excursions au travers du globe.
Mais revenons à la jonque.
Une escarmouche fut livrée sur le pont, mais elle ne dura qu'une ou deux minutes; quelques flèches furent tirées et deux hommes tombèrent.
Irrité de l'opposition que les Chinois tentaient de mettre à la réalisation de mes desseins, je ne ramassai point les objets de prix que j'avais convoités, je refusai l'argent qu'ils m'offrirent pour racheter leur cargaison, et je m'emparai de la jonque comme d'une proie légitime.
Nous commençâmes alors un pillage régulier, et l'intérieur des magasins et des cabines fut entièrement dévalisé. Tout fut fouillé: coins obscurs, réduits discrets, coffres, boîtes, malles, et les ballots ouverts tombèrent sur le pont.
La partie massive de la cargaison, qui consistait en camphre, bois de teinture, drogues, épices, fer, étain, fut abandonnée, mais les soies, le cuivre, une quantité considérable d'or en lingots, quelques diamants et des peaux de tigre devinrent notre propriété.
En mémoire du vieux Louis, je mis de côté plusieurs sacs remplis de colimaçons de mer, car j'avais trouvé une prodigieuse quantité de ces précieux animaux dans la cabine du marchand tartare. Je n'oubliai pas de m'emparer des œufs salés qui, avec du riz et de la graisse de porc, formait la première partie de l'approvisionnementde la jonque. Quelques milliers de ces œufs me donnaient pour mes hommes une excellente et agréable nourriture.
Les Chinois conservent les œufs en les faisant simplement bouillir dans l'eau salée jusqu'à ce qu'ils soient durs: le sel pénètre à travers la coquille, et ils peuvent être gardés ainsi pendant de longues années.
Le capitaine philosophe, dont la mission était de veiller à la navigation et au pilotage de la jonque, n'ayant rien à faire avec les hommes et la cargaison, continuait à aspirer paisiblement sa drogue narcotique.
Son regard appesanti était encore fixé sur la boussole, et sa voix psalmodiait:
—Hié! Hooé! Hié! Chée!
Quoique je lui eusse demandé à plusieurs reprises et sur tous les tons s'il était attaché à sa natte, je n'avais pu obtenir pour toute réponse que cet éternel refrain:
—Hié! Hooé! Hié! Chée!
Voyant l'inutilité de mes demandes, je dirigeai mon couteau sur la poitrine du capitaine; mais mon geste passa inaperçu, car les yeux du dormeur éveillé restèrent fixés sur la boussole. Je cassai le réservoir de sa pipe, et il continua à aspirer par le tuyau, en répétant:
—Hié! Hooé! Hié! Chée!
Jepoussai le capitaine hors de sa cabine, et, passant à la poupe, je coupai les cordes du timon; la jonque glissa au gré des flots; mais j'entendis encore le capitaine chanter sur le même ton de calme indifférence:
—Hié! Hooé! Hié! Chée!
Nous avions fait une bonne capture; tout notre vaisseau était rempli de marchandises; nos hommes échangèrent leurs guenilles contre des chemises et des pantalons de soie aux couleurs variées, et cet accoutrement leur donnait plus de ressemblance avec des jockeys qu'avec des matelots.
Quelques jours après, je fis sortir d'un ballot de pourpre, dans lequel elle s'était nichée, une nonchalante et belle truie chinoise, qui pensait peut-être que ce lit royal lui était acquis parce qu'il faisait partie de l'équipage, ou parce qu'il avait servi à la transporter à bord.
J'eus aussi quelques armes curieuses, entre autres le mousquet qui, s'il avait obéi à la bienveillante intention de son maître, eût terminé ma carrière. Le canon, la platine et les montures de ce mousquet étaient profondément ciselés, des roses et des figurines d'or massif les couvraient. Je conserve ce mousquet, parce que sa vue me rappelle la circonstance qui l'a mis en ma possession. Sans l'intérêt du souvenir que j'y attache, il aurait, comme tant d'autres objets, été éloigné de moi, et par le temps, dont l'immensité absorbe tout, et par la préoccupation de plus graves événements.
Jeme trouvai bientôt au sud-est de l'île de Bornéo; le moment de rencontrer de Ruyter était proche; je songeai donc à me diriger en toute hâte vers le lieu de notre rendez-vous, qui était un petit groupe d'îles situé tout près de Bornéo. Mais, au moment de gagner la vue de la terre, le vent s'abaissa tout à fait, et nous restâmes stationnaires pendant trois ou quatre jours. Cet arrêt me fut doublement fatal, car il retarda mon arrivée auprès de de Ruyter, et me fit perdre un de mes meilleurs hommes. Attaché par des cordes et suspendu au-dessus de la proue, sur laquelle il clouait un morceau de cuivre, cet homme jeta tout à coup un cri terrible. J'étais sur le pont: je courus vers la proue, et je vis un énorme requin dont la mâchoire monstrueuse s'était saisie de la jambe du matelot. Le monstre fouettait la mer à l'aide de sa longue queue, et il tiraillait sa victime en cherchant à l'entraîner avec lui. Une forte corde était attachée sous les aisselles de l'homme, quise cramponnait aux chaînes en faisant de violents efforts pour échapper à la cruelle mort qui le menaçait. Quand il m'eut aperçu, il s'écria d'un ton lamentable:
—Ô capitaine, capitaine, sauvez-moi!
Je dis aux hommes accourus à l'appel désespéré de leur malheureux camarade d'apporter des harpons, des piques d'abordage, et de mettre à l'eau le bateau de poupe.
Avec la promptitude des matelots, qui ne craignent rien quand ils voient un de leurs amis en danger, ils attaquèrent le monstre. Un frère du malheureux sauta dans la mer, armé d'un poignard. L'écume était rougie par le sang, car le vorace et cruel démon de la mer avait été blessé et harponné avant d'avoir lâché sa proie. Malheureusement la corde du harpon ne put résister au double effort de la lutte du requin et de la persistance des hommes: elle se brisa, et notre proie disparut dans la profondeur de la mer.
Évanoui de douleur et d'épouvante, le pauvre matelot fut doucement posé sur le pont; sa jambe était mutilée d'une manière horrible, la chair du mollet était arrachée; elle pendait comme un bas, en laissant les os entièrement à découvert.
J'avais, à bord du schooner, une espèce de chirurgien que Van Scolpvelt avait ramassé à l'île de France. C'était un paresseux, un ivrogne, mais il connaissait parfaitement son métier. Malgré les soins habiles du docteur, le blessé mourut. Cette perte était inévitable, carla gravité de la blessure dépassait l'art de la chirurgie.
À bord d'un vaisseau, une mort inattendue produit toujours de profondes et douloureuses sensations; tous les hommes de l'équipage en souffrent. Ces sensations se traduisent chez les uns par un abattement moral qui vient de la crainte d'un pareil sort; chez les autres, par une sorte de superstition craintive. Les matelots sont aussi ignorants et ont aussi peu de rapport avec les gens instruits que les Arabes emprisonnés dans l'immensité du désert.
Le matelot n'étudie que la mer, l'Arabe ne voit que ses landes sablonneuses, les vents et les étoiles. Semblable aux livres de magie, le caractère des éléments ne peut être déchiffré, et qui pourrait contempler les puissances mystérieuses du ciel et de la mer sans devenir superstitieux? Certainement ce n'est ni l'Arabe rêveur ni le matelot craintif, car la croyance de ces deux hommes dans la vérité des signes et des présages est aussi vieille que le sable et la mer. Cette superstition est donc générale; elle a été partagée par les marins de toutes les nations et de tous les cultes, depuis le grand Nelson, depuis même le capitan-pacha, commandant de la marine ottomane, jusqu'au corsaire mainotte et au rais arabe, qui assurent que c'est un terrible présage de malheur de commencer un voyage le vendredi. Cependant ce jour est celui du sabbat, du mosleum et de plus encore celui du crucifiement du Sauveur des hommes.
J'avaiscommencé mon dernier voyage et quitté l'île de Poulo-Pinang pendant la matinée d'un de ces jours néfastes; et une chose digne de remarque, c'est que trois hommes de mon bord, et trois des meilleurs marins et des plus estimables par la grandeur de leur caractère, s'étaient montrés vivement peinés lorsque j'avais donné l'ordre de lever l'ancre. La moquerie insouciante avec laquelle j'accueillis l'expression de leurs superstitieuses craintes m'attira cette prophétique réponse:
—Vous verrez, monsieur, vous verrez; nous ne sommes pas encore rentrés au port.
Le malheureux dont j'avais à déplorer la perte était un de ces trois hommes, et le frère de cet infortuné mourut peu de temps après, et d'une manière aussi bizarre.
Un jour que je me trouvais en panne à la hauteur de Bornéo, je quittai le schooner dans un bateau pour aller voir une petite baie située à l'embouchure d'une rivière. Quand j'eus visité la baie, nous suivîmes le courant de la rivière et nous jetâmes le grappin afin de dîner en repos. À la chute du jour, mes hommes se baignèrent. Le frère du mort, nageur de première force, engagea un Malais à lutter avec lui de vigueur et d'adresse; ils se jetèrent ensemble au milieu du courant et disparurent bientôt à nos regards. Cette disparition me parut si longue, que je commençai à m'en effrayer. Tout à coup, la noire tête de l'Indien se montra à la surface de l'eau.
—Surmon âme, s'écria-t-il en aspirant l'air à pleins poumons, cet homme est le diable en personne, car il m'a vaincu.
Le noir regagna le bateau, mais le marin ne revint pas. Notre anxiété fut terrible: tous les regards étaient tournés vers l'eau comme s'ils avaient eu la puissance d'en pénétrer le profond courant; mais le malheureux plongeur ne se montrait pas. Nous sondâmes la rivière, et j'employai à cette malheureuse recherche tous les moyens dont il m'était possible de disposer. Ils furent infructueux.
La nuit nous obligea à regagner le schooner. La mort bizarre de ces deux frères produisit sur l'équipage une douloureuse impression. Quel obstacle avait arrêté ce pauvre garçon dans son retour vers nous? Était-ce la végétation touffue qui rampait dans le fond de la rivière, ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entouré de leurs réseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions, questions insolubles et dont le secret était entre les mains de Dieu. Quelques-uns de mes hommes pensèrent que le chagrin avait porté le pauvre matelot à chercher un refuge dans une mort volontaire.
La fatale destinée de ces deux hommes nous attrista horriblement, et leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.
Nous reprîmes notre course en nous avançant avec lenteur le long de la côte du sud-est pour gagner le port où avait été fixé le rendez-vous avec de Ruyter. Letemps, extraordinairement clair et beau, était rafraîchi par de calmes et douces brises.
Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de légères et diaphanes vapeurs commencèrent à envelopper les montagnes du côté de l'ouest. Au moment où le soleil disparut derrière ce voile de gaze, une barre de flamme s'élança le long du sommet des montagnes, s'entrelaça autour du sombre dôme de la cime la plus élevée et y resta pendant dix minutes, étincelante comme une couronne de rubis. La lune était d'un rouge sombre, la mer changea de couleur et devint extraordinairement calme et transparente. Je tressaillis en voyant les rochers, les poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son sein. Nous sondâmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphère était brûlante et lourde, et la flamme d'une chandelle allumée sur le pont s'élevait aussi claire que si elle avait été dans une caverne.
Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.
—Mon brave, dis-je au second contre-maître, qui, avec les deux frères, s'était montré soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour le jour de mon départ, maintenant que nous sommes amarrés, le charme fatal est détruit, n'est-ce pas?
—Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me répondit le marin d'un ton et d'un air pleins d'humeur.
Le rivage qui se trouvait auprès de nous était excessivement bas: il ressemblait à un immense marais couvert de prodigieux roseaux qu'on voyait onduler çà et là sans que le moindre souffle du vent en agitât les hautes tiges. Ce marais était la demeure des sauvages éléphants, des tigres, des boas, et l'air pestilentiel qui s'en exhalait en rendait l'abord et même le voisinage extrêmement dangereux.
Au milieu du profond silence de la nuit, nous crûmes entendre le rugissement des tigres; ces voix graves et sonores nous faisaient frissonner d'épouvante. J'attendais avec une anxieuse impatience le premier souffle de brise, tellement je souffrais d'exposer mon équipage aux réels dangers de ce sombre rivage. Évidemment le pays était inhabité et inhabitable pour des hommes, et cependant l'obscurité de la nuit nous laissa voir des lumières semblables à celles dont se servent les pêcheurs, et qui vacillaient çà et là; d'autres nous paraissaientstationnaires, comme si elles provenaient des huttes d'un village.
Le ciel n'avait ni étoiles, ni nuages; il était pur, et son calme menaçant fut enfin troublé par le rayonnement des éclairs qui illuminèrent les montagnes.
J'étais assis sur le pont avec Zéla, et nous regardions ces signes extraordinaires et qui nous pénétraient insensiblement d'une profonde mélancolie. Zéla me racontait, de sa voix douce et musicale, les effrayantes tempêtes qu'avaient vues ses premières années. Elle me parlait de ces feux étranges, des simouns, des orages, passage du vent dans les brûlants déserts de son pays natal. Tout à coup, un bruit étrange, bruit plus fort que celui que fait le tonnerre en se précipitant dans l'espace, fit retentir l'air d'une sinistre clameur.
—Chut! m'écriai-je en laissant tomber la main de Zéla. Que s'est-il passé?
Je bondis sur le pont; mais le coup était porté avant qu'il me fût possible d'appeler mes hommes endormis sur le tillac.
Nous étions complétement démâtés.
Je regardai en haut, et la clarté des éclairs me montra deux longues perches nues. Les barres de bois, les vergues, les agrès, tout avait été emporté par le vent. La mer, qui était blanche d'écume, nous couvrait comme si nous avions été placés sous une cataracte.
Nos sabords et une grande partie des passages avaientété emportés, les fers des canons enlevés, et les canons eux-mêmes détachés à leur place. Notre petit vaisseau plongeait follement dans la mer, et pendant une seconde, nous nous trouvâmes entièrement submergés. D'une main je saisis Zéla, de l'autre les haubans, mais c'était avec une peine inouïe que je résistais à l'entraînement de l'eau. Si le câble attaché à l'ancre ne s'était pas brisé, nous eussions infailliblement coulé à fond.
Enfin, je repris un peu d'espoir en voyant la proue du schooner reparaître au-dessus de l'eau.
Je hélai mes hommes, mais personne ne répondit à mon appel.
—Mon Dieu! m'écriai-je, la mer a-t-elle englouti tout l'équipage?
Quelques matelots, pâles, muets, haletants, se traînèrent vers moi.
—Y a-t-il des hommes hors du navire? leur demandai-je avec angoisse.
Et, en faisant cette question, je regardai à la proue.
—Oh! capitaine! s'écria une voix venant de la mer, à l'aide, par grâce, à l'aide!
Les éclairs qui sillonnaient la nue resplendissaient comme des rayons de soleil sur la blancheur immaculée de la mer, et dans cette nappe d'argent je pus distinguer plusieurs têtes noires qui luttaient faiblement contre la violence des vagues.
La voix qui m'avait appelé était celle d'un garçon suédoisque j'aimais beaucoup, et mon imagination me montra aussitôt le pauvre marin dans le désespoir d'une horrible agonie.
Le fatal simoun était passé. Je détachai Zéla, qui s'était suspendue à mon bras par une étreinte convulsive, et, après l'avoir mise en sûreté, j'ordonnai à mon contre-maître américain de tenir le gouvernail. Cela fait, je me précipitai vers un petit bateau qui était sur la poupe, car celui de la proue avait été emporté, et, voyant avec joie qu'il avait échappé à la violence des vagues, je criai aux hommes de venir m'aider à sauver leurs camarades. Ils hésitèrent un instant, car les pauvres diables savaient à peine s'ils étaient sauvés eux-mêmes. Ils se mirent néanmoins à ma disposition, et, pour exciter le courage de mes compatriotes, je les appelai par leurs noms en leur disant:
—Voyons, mes garçons, faut-il que nos camarades périssent faute d'un bateau et d'une corde? Bon courage! venez, mettez vite le bateau à l'eau. Où est Stang? Par le ciel, il est dans la mer, car je n'aurais pas eu besoin de l'appeler... Vite, mes garçons, poussez le bateau... bien; maintenant, prenez garde, il peut vous échapper ou couler à fond... La, la, il est à flot; maintenant, que quatre des meilleurs hommes du bord entrent dedans. Je vais avec vous; je sais où ils sont; et vous, criai-je au contre-maître, gardez le vaisseau sous le vent, hissez des lumières et préparez des cordes.
Nous quittâmes le vaisseau; le vent s'était soudainementabaissé; mais la mer était aussi agitée et aussi tumultueuse que l'est une rivière à l'endroit où elle se jette dans la mer. Les éclairs avaient disparu, et la nuit était profondément obscure.
Aussitôt que nous fûmes derrière le schooner, nous ramassâmes deux hommes qui s'étaient sauvés en s'attachant aux morceaux de bois qui flottaient auprès du vaisseau. Je fis ramer dans toutes les directions, en appelant mon second contre-maître et le garçon suédois qui s'étaient perdus. Nos recherches furent vaines, et la crainte de périr nous-mêmes m'obligea à faire diriger notre marche sur le vaisseau.
Le vent et la pluie nous fouettaient la figure; la nuit était horrible; ce fut avec une peine inouïe que nous arrivâmes à gagner le côté droit du vaisseau, que le vent poussait avec violence vers la mer.
Au moment où les naufragés essayèrent de grimper à bord du schooner, un roulis frappa le bateau, qui coula à fond, me laissant avec six hommes flotter sur la surface de l'eau.
Je m'éloignai rapidement de mes compagnons, dans la crainte d'être saisi par la main convulsive d'un mourant, car j'entendais aussi confusément que dans un rêve leurs cris de désespoir.
En entrant dans le sillage du vaisseau, qui s'éloignait rapidement, je vis les hommes du bord se précipiter à l'arrière pour nous jeter des cordes; aucune ne nous atteignit. Alors on nous cria de saisir les barres de bois qui flottaient autour du vaisseau; mais ces barresétaient trop loin de la portée de nos mains.
—Une corde, ou nous sommes perdus! criai-je d'une voix distincte, car je savais que le seul bateau qui restait sur le schooner ne pouvait pas être mis à l'eau.
Je crus que ma dernière heure était arrivée. Tout à coup, quelque chose de blanc parut sur le pont du schooner, et une voix divine, une voix céleste, une voix qui pénétra mon cœur, qui domina le bruit de la tempête et les cris des malheureux, cria:
—Voici une corde, mon Dieu! portez-la jusqu'à lui ou faites-moi mourir!
L'extrême bout d'une petite corde blanche vint tomber presque dans ma main. Bien sûrs étaient les yeux qui l'avaient dirigée, bien ferme la main qui l'avait tendue. Cette main était la tienne, Zéla; ton petit bras et tes doigts mignons possédèrent en ce moment suprême plus de force que ceux des plus vigoureux marins; ils sauvèrent cinq hommes qui n'avaient plus devant eux pour tout avenir qu'une minute d'existence!
Je puis à peine voir le papier sur lequel j'écris, car les longues années qui se sont écoulées depuis ce jour heureux et néfaste n'en ont point amorti le souvenir.
Ô mon ange adoré, ne m'avez-vous pas, du haut du ciel, pris sous la sainte égide de votre protection, en me préservant de la mort dans les batailles où je la cherchais avec désespoir? N'avez-vous pas, esprit gardien, détourné le coup de l'assassin prêt à frapper un cœur dévoué à vous seul? N'avez-vous pas guéri les blessuresqui étaient trop graves pour se cicatriser à l'aide des remèdes humains, et ouvert les mains de la mort quand j'ai senti ses doigts glacés se presser sur ma poitrine? Ne m'avez-vous pas rendu la santé par les moyens les plus miraculeux?
Mais, esclave de mes devoirs, je suis forcé de reprendre le cours de ma narration. Zéla, qui n'avait pas quitté le pont (elle ne le quittait jamais à moins d'y être forcée par mes prières), avait été présente à toute la calamité. Comme je l'ai déjà dit, Zéla appartenait à une race énergique, et sa forme fragile possédait un caractère et une âme d'une incroyable énergie. Elle avait montré aux matelots à bord du schooner—les yeux de l'amour percent les ténèbres de la plus sombre nuit—où il fallait jeter les cordes; mais, n'ayant pas confiance en l'adresse des matelots, elle avait saisi la sonde de la mer sur laquelle, heureusement, il n'y avait pas de plomb, et, après avoir démêlé un grand rouleau,elle courut sur les cordes du pied du grand mât. L'homme qui me fit la narration de ce qui s'était passé me dit que Zéla courait comme un esprit de l'air.
Quand Zéla fut sur l'extrême bout, elle entendit ma voix, et, dirigée par le son, elle jeta le rouleau de corde. Dans la crainte de mal viser son but, la pauvre enfant avait attaché l'autre bout avec l'intention de se jeter dans la mer pour me l'apporter. Quatre des hommes qui étaient avec moi saisirent la corde, qui n'était pas beaucoup plus grosse qu'une corde à fouet, et il est vraiment merveilleux qu'elle ait pu nous supporter.
Le schooner nous jeta un autre appui, et nous nous trouvâmes bientôt en sûreté.
Deux hommes qui, ne sachant pas nager, s'étaient entortillés dans les cordages du bateau, disparurent avec lui, car il est bon de remarquer que les marins sont généralement très-mauvais nageurs.
Dès que j'eus franchi le bord du schooner, Zéla se jeta dans mes bras. Ses lèvres étaient aussi froides que de la glace, et son visage, d'une pâleur livide, paraissait couvert des ombres de la mort. Je plaçai Zéla sur l'écoutille, à côté de la jeune fille malaise, et, en voyant son corps inanimé soutenu par la petite esclave, je m'écriai avec angoisse:
—Mon Dieu! mon Dieu! va-t-elle donc mourir?
La vieille Kamalia, qui était couchée dans la cabine, s'écria aussitôt:
—Non, malek, il est vrai que la Mort est venue, mais ce n'est pas encore pour ma jeune maîtresse; quand elle viendra de nouveau, la sombre fille de la nuit, la noble race de Bani Bedar Kurcish, qui est contemporaine avec les sables, sera éteinte pour toujours. Quand la vague salée et destructive touche la racine des dattiers du désert, ils meurent; ceci est écrit dans le livre du prophète. Je rachète par ma mort la vie de lady Zéla, et je jurai, le jour où la Mort prit sa mère, qu'au moment où cette déesse des ténèbres prendrait une âme de notre maison, cette âme serait celle de la vieille Kamalia. Démon bleu! le prophète m'a entendu, il faut que tu lui obéisses.
Ces paroles furent suivies d'un râle étouffant, et je crus que la pauvre nourrice se noyait.
Je savais que la cabine avait été remplie par l'eau de la mer, je demandai une lanterne, et j'ordonnai à la jeune fille malaise et à deux hommes de porter la pauvre femme sur le pont.
Il n'y avait pas un seul vêtement sec sur le vaisseau, et tous les soins que je pouvais donner à ma chère Zéla se réduisaient à des caresses. Je pressais convulsivement contre mon sein le corps glacé de la pauvre enfant; je soufflais sur ses yeux, et après mille peines, j'eus le bonheur de voir monter sur ses joues pâlies une légère rougeur.
Les hommes que j'avais chargés d'enlever la vieille Kamalia de la cabine envahie par l'eau me crièrent qu'elle était morte, roide et froide comme une pierre.
Lorsquela cabine fut mise en état de recevoir ma femme, je l'y transportai, aidé par la jeune fille malaise, qui me promit de veiller sur elle; et, le cœur plus tranquille, je me rendis sur le pont.
Le soin de débarrasser le vaisseau des débris qui l'encombraient occupa trop mon esprit pour me donner le loisir de faire l'énumération des pertes d'hommes que nous avions faites. Tout à coup, mes oreilles furent frappées par des cris perçants poussés par la jeune Malaise. Je me précipitai vers la cabine, et je trouvai Zéla dans les convulsions de l'agonie. La pauvre chère était saisie avant terme par les douleurs de l'enfantement, et elle mit au monde un petit être sans vie. Quand les douleurs de Zéla se furent calmées, je la contraignis à boire un verre de grog très-fort. Cette brûlante composition réchauffa son sang, et elle tomba bientôt dans le calme d'un profond sommeil.
Sous la bienfaisante influence de cet heureux repos, le visage de Zéla reprit son expression de douceur divine, et elle me parut si parfaitement belle, que je la regardais avec autant de plaisir et de surprise que si mon regard ne s'était jamais fixé sur sa délicieuse figure.
Dans la crainte que le souvenir de la vieille Kamalia ne vînt, au réveil, frapper l'esprit de Zéla, je défendis à la Malaise de parler de la mort de la pauvre femme, et je me disposai à faire disparaître son corps.
Une lanterne à la main, je m'approchai de l'endroit où son cadavre avait été déposé. La figure de Kamalia n'avaitsubi aucun changement; elle ressemblait à une momie que j'avais vue à l'île de France, et qui, datant de l'époque de Cléopâtre, avait été enterrée près de deux mille ans.
La momie dont je parle avait autant d'apparence de vie que les restes livides et flétris de la nourrice. Les vers étaient bien fraudés de leur proie, car la peau, d'un bleu livide, ne couvrait que des os. Une raie, d'un cramoisi terne, tachait une veine des tempes, et sur cette veine descendaient quelques mèches de cheveux gris semblables à de la mousse sur un arbre mort. Les bras de Kamalia pendaient roides, et toute la pose de ce corps avait une expression de rigidité sauvage. Je cachai le cadavre de la fidèle servante dans une cabine isolée, et je remontai sur le pont.
—Des battures à l'avant!... cria un homme en vigie.
Malgré son état fracassé, le schooner, qui avait quelques voiles, passa les battures, et nous vîmes le ressac qui se brisait sur les rochers enfoncés dans l'eau. Au point du jour, le temps reprit sa tranquillité, le soleil se leva dans toute sa splendeur, et un voile de brouillard vaporeux se suspendit au-dessus du rivage d'où l'ouragan nous avait éloignés.
Le vaste et sombre marais dont nous avions rasé les bords couvre une immense étendue de terre; il est exactement placé au-dessous de l'équateur. Je bénis encore le ciel que sa fureur nous ait chassés des rives dangereuses de cet impur terrain, dont la vapeurpestilentielle nous eût évidemment été mortelle.
Le constructeur du schooner n'aurait pas reconnu le pauvre vaisseau, et bien certainement le prince Zaoo se serait refusé à faire un échange entre mon bâtiment et la vieille carcasse pourrie sur laquelle il naviguait. Fracassé, démâté et brisé, le schooner était livré à la merci des vagues et du vent. Outre cela, notre butin et nos provisions étaient entièrement gâtés.
Après avoir donné mes ordres, je laissai le pont à la charge du contre-maître. Je fis la revue de mes hommes, et je me retirai dans ma cabine.
Nous avions perdu le contre-maître, le munitionnaire, le garçon suédois et sept matelots.
Je trouvai Zéla endormie, et, pour ne pas réveiller la chère créature, je plaçai des chaises à côté de sa couche; mes bras enveloppèrent le cou de Zéla, et dans cette position, je m'endormis profondément.
Mais mon sommeil fut horrible; je rêvai qu'on me faisait subir d'effroyables supplices, que j'étais déchiré en mille morceaux par des requins et des tigres, que ma tête était écrasée comme une noisette entre les énormes mâchoires d'un crocodile. Dans l'effervescence des prodigieux efforts que je tentais pour me sauver, je renversai les chaises et je tombai en entraînant Zéla dans ma chute.
—Qu'avez-vous, mon ami? s'écria Zéla tout épouvantée.
Je ne pus répondre; la sueur coulait de mon front, et j'étais sans haleine.
—Très-cher, dit Zéla en m'embrassant, vous venez de faire un mauvais rêve; ne vous effrayez pas ainsi, le temps est calme et nous sommes ensemble.
Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il me fût possible de me ressouvenir de tout ce qui s'était passé. Quand je repris mes sens, mon cœur bondit de joie; mon adorée Zéla était appuyée sur lui, et son beau visage était souriant.
Retardés par la faiblesse du vent, par le manque de toile, nous mîmes cinq jours à gagner notre port de destination.
En retrouvant de Ruyter, toutes nos souffrances furent oubliées, et nous nous arrêtâmes sous la proue du grab en chantant et en poussant des cris de joie, comme si nous avions fait un voyage des plus propices. Tant il est vrai qu'un rayon de joie fait oublier les souffrances les plus longues et les plus terribles!
De Ruyter monta sur notre bord; il était stupéfait de nous voir si fracassés par la tempête.
—Holà! mes garçons, nous dit-il, avez-vous fait un voyage au pôle arctique? Avez-vous été environnés par des remparts de glace pendant un demi-siècle?
—Non, lui répondis-je; seulement nous avons transformé le schooner en une cloche à plongeur ou en une torpille, afin de croiser en dessous de l'eau.
—Mais que vous est-il donc arrivé? et ses yeux perçants parcoururent le vaisseau: vous êtes-vous battus avec le simoun? Il n'y a pas de machines humaines capables d'opérer une pareille dévastation. Ah! ah! tous voshommes ne sont pas ici, il manque plusieurs figures bien familières.
De Ruyter possédait le don si rare de ne pas oublier une figure sur laquelle il avait arrêté son regard.
Quand j'eus raconté à de Ruyter notre funeste histoire, il me dit en souriant:
—Fort bien; vous avez été sauvés par un miracle. Le mal n'avait point de remède. Il faut que nous nous occupions de réparer le désastre. J'espère que le corps du vaisseau n'est pas endommagé. Nous avons ici assez de barres de bois, et je vous fournirai des cordages et de la toile. Quant à moi, j'ai eu plus de succès en attaquant un convoi de vaisseaux en course dans les détroits de la Sonde. Nous avons démâté un fainéant croiseur de la Compagnie, pris deux vaisseaux chargés, l'un de munitions navales et militaires, l'autre de provisions. Je les ai conduits à Java, et j'ai vendu fort avantageusement les vaisseaux et leurs cargaisons.
En revenant de Java, nous avons ramassé deux vaisseaux marchands particuliers, dont un, destiné pour Macao, était chargé de caisses d'opium, ce qui vaut mieux que les dollars, car l'opium est très-cher dans ce moment-ci. L'autre bâtiment était chargé d'huile, de café, de sucre candi et de plusieursautrechoses; du reste, vous les verrez tous deux, ils sont là dans le port. Outre cela, j'ai rendu de grands services au peuple de ces parages, peuple que les Maures nomment des Beajus ou hommes sauvages, et pour ces servicesils m'ont fait roi de leur île. Me voici donc un roi prospère, avec mille Calibans pour mes sujets. Regardez, ils m'apportent du bois, de l'eau, et ils m'ont fait voir et apprécier toutes les qualités de leur territoire.
—Quels services avez-vous donc rendus à ce peuple? demandai-je à de Ruyter.
—Voici. Près des îles de Tamboc, qui ne sont point habitées, je fus tout surpris de découvrir une flotte de proas. Les prenant pour des pirates, je passai au beau milieu de leur flotte. Comme ils étaient amarrés auprès du rivage, plusieurs se sauvèrent. Quelques-uns levèrent l'ancre et tentèrent de fuir; mais, à l'exception de deux ou trois, je m'emparai de tous. Quand j'eus abordé les bateaux, je découvris qu'ils appartenaient à des pirates malais et mauresques. Ces pirates avaient visité la côte au sud-est de Bornéo, surpris les habitants, qui, par la raison que leur pays est inondé d'eau pendant la saison des pluies, vivent dans des maisons flottantes attachées à des arbres. Les malheureux ne purent se sauver, car les corsaires arrivaient auprès d'eux avec leurs chaloupes et prenaient indistinctement les hommes, les femmes et les enfants. Après cet exploit, les ravisseurs se mirent en mer, et ils avaient touché aux îles de Tamboc pour prendre des provisions et de l'eau, quand, fort heureusement pour les prisonniers, je les surpris à mon tour. Je trouvai près de deux cents captifs dans les différents proas; je les mis tous en liberté, et, leur faisant cadeau des chaloupes,je les amenai ici, près de leur pays natal.
Je dois faire observer au lecteur que nous étions amarrés dans un port au sud de l'île de Bornéo. Ce port était dans une baie formée par trois petites îles, qui n'étaient point habitées ni même habitables, car la plus grande n'avait pas un mille de circonférence. Le canal entre nous et la plus grande des îles avait à peine un mille de largeur, et le passage en était fermé par un banc de sable sur lequel la mer se jetait sans cesse. Le grab se trouvait tout à fait environné de terre, et j'avais eu une grande peine, malgré les descriptions de de Ruyter, à découvrir le lieu de notre rendez-vous.
Pour ajouter un malheur de plus aux calamités qui avaient accablé le schooner, mes hommes furent soudainement saisis d'une fièvre putride et de la dyssenterie. Nous attribuâmes ce fléau à l'atmosphère pestilentielle qui s'était exhalée du fatal rivage marécageux auprès duquel nous nous étions arrêtés. Quelques malades moururent; et à peine leurs âmes se furent-elles séparées de leurs corps que nous fûmes obligés de les jeter dans la mer, tant l'odeur qu'ils répandaient était insupportable. Et tous ces malheurs étaient attribués à la néfaste journée du vendredi.
On croit que les Beajus sont une partie des aborigènes de la grande île de Bornéo, chassés dans l'intérieur du pays, qui se compose de collines et d'énormes montagnes sombres, escarpées et pleines de précipices. Une chaîne de ces montagnes avoisine la partie de l'île à laquelle nous étions amarrés, et les bases de ces montagnes, en s'étendant dans la mer, rendent en certains endroits l'approche de l'île fort dangereuse. Si les petites îles ne nous avaient pas protégés, nous n'aurions pu trouver un ancrage, même à la distance de plusieurs lieues. La mer, environne les deux côtés du pays, pendant que l'énorme marais forme une barrière dans l'intérieur; de sorte qu'à l'exception de quelques maraudeurs qui viennent dans leurs proas de temps en temps pour ravager les villages dispersés çà et là, sur une plaine qui se trouve aux limites du marais, les Beajus vivent en paix, grâce à l'impôt qu'ils payent à une colonie malaise située sur la côte ouest.
Libres d'être gouvernés par leurs propres chefs, les Beajus vivent avec une simplicité patriarcale. La chasse et la pêche sont leurs principales occupations, et ils ont une quantité suffisante de riz, de maïs et d'autres grains, ainsi que des fruits, des racines et des herbes.
La saison pluvieuse commence en avril; elle dure une moitié de l'année, et ne cesse de tomber avec des ouragans épouvantables au-dessus de l'immense marais. Les bêtes sauvages osent seules errer quelquefois dans cette affreuse solitude.
Ce marais a été nommé l'île de la Puissance destructive; on le dit peuplé de démons qui préparent là toutes les souffrances humaines pour les disperser sur le monde au gré de leurs caprices.
Afin d'adoucir la colère de ces démons, les Beajus leur offraient des sacrifices; mais ils n'en offraient pas, malgré leur croyance en elle, à la puissance bonne et suprême, disant: «Comme cette puissance ne fait que du bien, nous ne devons ni essayer de la corrompre par des sacrifices ni implorer sa clémence.»
Les chefs des Beajus étaient élus par des vieillards. Chaque chef de famille devait répondre de ceux qui lui appartenaient. Ils n'étaient cités devant une grande assemblée que pour de grands crimes, et l'adultère, étant considéré comme le plus atroce, était puni de mort.
Le bon service que de Ruyter avait rendu à ce peuple ne fut ni oublié ni méconnu, car leur reconnaissance futsans bornes. Les deux cents personnes qu'il avait libérées se firent les esclaves de leur sauveur; elles nous rendirent toutes sortes de services et refusèrent d'en recevoir le payement. Les plus riches se tenaient constamment côte à côte à bord de nos vaisseaux pour nous donner des fruits, des volailles, du poisson, des chèvres et toutes les choses que produisait leur pays. Ils bâtirent des huttes très-commodes sur la plus grande des îles pour recevoir nos malades et nos blessés, qui étaient nombreux sur les deux vaisseaux. Ces huttes furent placées sous la surveillance de Van Scolpvelt, qui avait toujours soin d'être bien fourni de médicaments. D'ailleurs, herboriste lui-même, il consacrait ses heures de loisir à chercher des herbes et des plantes pour les distiller et en faire des décoctions et des onguents. Le docteur avait à ses ordres un des canots des Beajus, et, à l'aide de ce canot, il faisait sur la côte des excursions journalières.
Pendant quelques jours je fus exclusivement occupé à réparer le schooner, et, pour lui rendre toute sa force première, je cherchai dans les forêts les planches de bois dont j'avais besoin.
Malgré tous mes soins, j'avais à surmonter de grandes difficultés pour trouver un bois qui possédât les qualités nécessaires. Quant à un bois de charpente, il y en avait assez pour bâtir des flottes.
Un jour, étant allé bien loin le long de la côte, je débarquai dans une petite baie dont l'approche était inaccessible du côté de la terre, car elle se trouvait gardéepar une montagne couverte de jungles. Les buissons et les cannes de ces jungles, entrelacés ensemble par d'énormes plantes rampantes, laissaient croire qu'un rat seul avait la possibilité d'en franchir les sinueux détours. La vue de quelques sapins me détermina cependant à tenter l'approche de cet impénétrable fourré. En conséquence, après avoir fait aborder Zéla sur le rivage, j'envoyai mon bateau au schooner avec l'ordre de ramener les charpentiers. Nous étions cependant à une distance considérable du vaisseau; mais ma petite barque naviguait admirablement bien, et, comme le vent était bon, je calculai que les ouvriers pouvaient se rendre à mes ordres dans l'espace de quelques heures.
En attendant le retour de mes envoyés, nous examinâmes la place, afin de trouver un chemin praticable; mais nos recherches furent complétement inutiles. En désespoir de cause, nous nous promenâmes çà et là sur le bord de la mer, et nous ramassâmes des huîtres et des moules, car de hauts rochers qui s'avançaient au-dessus de nous en étaient couverts.
Pendant que Zéla s'occupait à préparer du café, je fis ma sieste, étendu sur un fragment de rocher, et bientôt le bruit monotone des vagues, le chant du coq des jungles et la voix éloignée du faon, voix aiguë et plaintive, m'endormirent profondément. Tous ceux qui ont joué un rôle dans les actives scènes de la vie maritime ou militaire ont trouvé un bonheur exquis dans les douceurs du repos, soit qu'on le goûtât dans l'isolement, soitqu'il fût partagé avec une compagne jeune, belle et chérie. Dans cette solitude enchanteresse, on peut décharger les fardeaux qui pèsent sur le cœur, se confier mutuellement ses joies ou ses angoisses, être libre enfin, échapper à la dédaigneuse pitié des amis dont les paroles banales sont plutôt un ennui qu'une consolation. Les amis sont généralement des prophètes officieux qui prévoient les malheurs et qui avertissent d'éviter ce qui est inévitable; puis, quand le mal est sans remède, ils justifient leur conscience par ces mots:
—Il n'a pas voulu écouter mes conseils; c'est une faute dont il subit les conséquences!...
Quand le café fut prêt, Zéla mit sa tête sur mon épaule et me montra une tache blanche sur les eaux en me disant:
—C'est un canot du pays, très-cher; cachons-nous!
—C'est notre bateau, mon amour, il n'y a aucun danger à craindre.
—Parions, dit Zéla.
—Parions, répétai-je d'un ton joyeux.
Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir de si bonne heure le goût du jeu, il faut que je dise que le gain de nos paris n'était que des baisers. De sorte que, bateau ou canot, je gagnais toujours, car c'était donner au lieu de recevoir, ce qui est aussi agréable l'un que l'autre. Quand j'eus persuadé à Zéla que la tache blanche était notre bateau, je lui demandai un baiser. La chère enfantme le donna; mais je fus obligé de le lui rendre. Le sujet de notre joyeux pari était le canot du docteur. Tout à coup un petit bruit sourd se fit entendre dans les jungles. Cachés par une saillie du rocher, il nous fut facile de nous mettre sans être vus en état de défense; j'armai silencieusement ma carabine.
Un taoo parut au-dessus de nos têtes.
—Soyez prudent, mon ami, me dit Zéla: un tigre s'approche, car cet oiseau le précède toujours de quelques pas.