VIIIDUALISME

—«Je suis content,» disait-il, «que la santé de Mmede Nançay ne vous ait donné aucun souci… Mais avec ce beau temps…»

—«Oui,» répondit-elle, «pour une fois nous avons eu un vrai mois d'avril.»

—«Et le ménage de Mmede Candale?»

—«Je vous remercie, il va beaucoup mieux. Elle s'est tant intéressée à votre campagne!…»

—«Où j'ai complètement échoué.»

—«Vous compenserez cela par un triomphe à la Chambre.»

Mon Dieu! que la vieille mère et la jeune comtesse, que le printemps et le Parlement étaient loin de leur commune préoccupation! Et que c'est une chose amère, quand elle n'est pas délicieuse, que ces entrevues après une longue absence, entre deux êtres qui ne peuvent ni éviter de s'expliquer ni le supporter; et ils reculent, reculent encore l'instant où il leur faudra recevoir et enfoncer dans le cœur saignant l'un de l'autre la pointe aiguë de la vérité! Puis cette attente même devient intolérable et l'on se décide à parler, comme fit Juliette avec un frémissement de tout son être. Elle prit la main de Poyanne. Simplement, mais avec un sourire forcé et un regard presque suppliant, elle lui dit:

—«Vous êtes triste, Henry, je le vois. Vous m'en voulez de ce que je vous ai écrit, ces derniers jours, d'une manière bien hâtive… Mais si vous saviez comme j'ai été souffrante, comme je le suis encore, vous me pardonneriez… Vous n'augmenteriez pas mon malaise par la vue du vôtre… Faut-il vous répéter que je n'ai jamais pu, que je ne peux pas vous supporter malheureux?…»

Elle était sincère dans ce geste, dans cette phrase, dans le regard qui l'accompagna,—si profondément sincère et remuée!—Depuis la demi-heure déjà que durait ce cruel tête-à-tête, où cependant pas une parole de reproche n'avait été prononcée par Poyanne, elle sentait cet homme souffrir, et cette sensation, qui jadis avait été le principe premier de son amour, vivait en elle à une profondeur qu'elle ne soupçonnait pas. Toutes les cordes de charité romanesque, autrefois touchées par les mélancoliques confidences du comte, se reprirent à vibrer dans son cœur. Ce fut un réveil de ses sentiments, inattendu, irréfléchi, irrésistible. Si Henry de Poyanne avait été de force à combiner avec précision les différents effets de cette entrevue, capitale pour l'avenir de sa liaison, il n'eût pas employé d'autre méthode:—montrer sa douleur. Il y avait tant de mois, au contraire, qu'il se croyait habile en se masquant d'une demi-indifférence. À présent qu'il ne raisonnait plus, il allait redevenir, pour Juliette, l'être supérieur et malheureux qu'elle avait plaint avec assez de passion pour en devenir amoureuse, grâce à ce lien mystérieux qui unit la miséricorde à la tendresse et la sympathie consolatrice aux troubles de la volupté. La passion était morte et mort l'amour. Son rêve de bonheur s'élançait maintenant vers un autre, mais le magnétisme de pitié qui l'avait enchaînée à Poyanne existait toujours. Elle le subit sans même essayer de s'en défendre. À cette seconde elle était réellement incapable, comme elle venait de le dire dans une ingénuité sans calcul, de supporter les peines de cet homme qui pourtant ne pouvait plus, ne devait plus suffire à la rendre heureuse. Quant à lui, et dans ses tristes méditations, c'était justement cette pitié qu'il avait appréhendée avec le plus d'horreur. Aussi son visage se crispa-t-il davantage encore. Il repoussa la main de Mmede Tillières, et il répondit:

—«Ah! Juliette, ne me faites pas tort… Je n'ai jamais mesuré vos lettres à leurs pages. Je les ai aimées tant que j'ai cru qu'elles étaient pour vous un besoin du cœur et non un devoir…»

—«Ingrat,» interrompit la jeune femme sur un ton de coquetterie tendre, «qui pouvez penser que je me passerais de vous écrire!»

—«Hé bien, oui,» reprit Poyanne avec un visible effort sur lui-même, «j'aime mieux vous parler franchement. Oui, vos lettres m'ont fait du mal. Non point parce qu'elles étaient hâtives ou courtes, mais j'y sentais, ce que je sais à présent, que vous ne m'y parliez pas à cœur ouvert… Vous me les envoyiez comme un journal de votre vie, et vous ne m'y disiez pas que vous étiez en train de nouer une nouvelle amitié que j'ai apprise déjà depuis les quelques heures que je suis à Paris. On s'en préoccupe tant autour de vous!… Voilà ce qui m'a blessé profondément, pourquoi vous le cacher?…»

Leurs yeux s'étaient croisés pendant que le comte formulait ainsi, avec une netteté implacable, l'accusation au-devant de laquelle Mmede Tillières comptait bien aller, mais à son heure. Elle plissa le front à son tour et un flot de sang empourpra son visage. Poyanne venait, dans ces quelques mots, de se poser devant elle, non plus seulement en malheureux, mais en juge, et aussitôt l'orgueil s'était mélangé à la sympathie dans ce cœur de femme, tendre mais fier. Elle répondit avec une certaine hauteur:

—«Moi non plus, Henry, je n'ai jamais entendu me cacher de vous… Il y a des choses que j'ai mieux aimé vous dire de vive voix que de vous les écrire… Je sais trop combien les malentendus sont faciles par lettres… Interrogez et vous jugerez…»

—«Amie!» soupira de nouveau le comte avec une mélancolie où ne passait plus aucun souffle de reproche, «comme vous me comprenez peu! Moi, vous interroger! Moi, vous juger!… Quelles paroles de vous à moi, Juliette! Je vous en supplie, ne voyez pas en moi un jaloux. Je ne le suis pas. Je n'ai pas le droit de l'être. Je vous estime trop pour vous soupçonner. Me suis-je jamais permis, depuis que je vous aime, de surveiller vos relations? Que vous receviez telle ou telle personne, je pourrai avoir peur que vous n'ayez un jour à le regretter, mais me défier de vous à cause de cela,—jamais. Seulement, que vous vous mettiez à votre table pour m'écrire, et puis que vous pesiez chacune des phrases de votre lettre au lieu de vous laisser aller, tout simplement; que vous me traitiez comme quelqu'un qu'il faut ménager; que vous ayez peur de moi, enfin, et que j'en aie la sensation, voilà ce qui me perce le cœur, et des phrases comme celles que vous venez de prononcer, aussi, sur des malentendus possibles entre nous… Voyez-vous, ce n'est pas de la chose en elle-même que je souffre, c'est de ce que je devine, de ce que je vois par derrière. Je vois que vos sentiments ont changé. Je vois,—ah! laissez-moi parler,» insista-t-il sur un geste de Mmede Tillières, «il y a si longtemps que cette idée m'obsède,—je vois que l'intimité est finie entre nous, cette existence cœur à cœur dont je m'étais fait une si chère habitude. Je vois que je vous aime toujours comme autrefois, et que, vous, vous ne m'aimez plus. Ce petit fait de cette amitié nouvelle et de ce silence, c'est un signe entre vingt, entre trente… Si j'ai pris cette occasion de vous parler comme je vous parle, comprenez que ce n'est pas que j'y attache plus d'importance qu'à tant d'autres. Il n'y a pour moi d'important que votre cœur… Juliette, si vraiment je ne suis plus pour vous ce que j'ai été, je vous en conjure, ayez le courage de me le dire. J'ai bien celui de vous le demander… M'aimez-vous encore? Je peux tout entendre à cette minute… Vous dites que vous ne savez pas me supporter malheureux… C'est ce doute terrible qui est entré en moi dont je souffre tant… Faites-le cesser… Même de vous perdre serait moins cruel que de ne plus savoir ce que vous voulez, ce que vous sentez…»

Elle l'écoutait parler d'une voix de plus en plus brisée et sourde, qui révélait, bien plus encore que les mots, la peine intérieure. Elle voyait, tendue vers elle dans une expression d'angoisse infinie, cette physionomie tourmentée, toute pauvre et chétive dans la vie habituelle, mais transfigurée à cet instant par le charme de la grande douleur. Elle comprenait, ce dont elle avait douté depuis des mois,—en se complaisant peut-être dans ce doute,—que Poyanne disait vrai, que cet amour pour elle tenait en lui aux racines les plus profondes, les plus saignantes du cœur, et elle eut comme l'impression physique, insoutenable, qu'en lui répondant qu'elle ne l'aimait plus, elle le déchirerait réellement, ce cœur douloureux. Le sursaut d'orgueil qu'elle venait d'avoir devant une question accusatrice, comment le garder devant la douceur vaincue de ce désespoir, qui lui mettait une arme aux mains et qui lui disait: Frappe?… Mais non. Elle ne pouvait pas frapper. Elle ne pouvait pas articuler une phrase qui l'eût rendue libre, en achevant de briser cet homme qui l'avait aimée, qui l'aimait. Elle s'était donnée à lui pour qu'il fût heureux, et elle le retrouvait si misérable, si blessé devant elle et par elle! L'inconscient désir d'une existence renouvelée qui l'avait conduite à ses dangereuses relations avec Casal,—ses révoltes secrètes contre la chaîne de sa liaison,—sa volonté de maintenir son indépendance au jour de l'explication,—sa lassitude et son besoin de liberté,—tout le travail accompli en elle depuis ces dernières semaines, qu'était-ce en regard de cette agonie qui lui prit, qui lui terrassa soudain toute l'âme? Et voici que des larmes lui montèrent aux yeux, irraisonnées, et qu'elle se leva, et, tombant à genoux devant son ami, elle lui mit les bras au cou, comme elle aurait fait à un enfant malade, sans réfléchir, sans raisonner; et tremblant, éperdu de saisissement, cet homme, qui passait tout d'un coup de l'extrême anxiété à une joie inespérée, ne pouvait que balbutier:

—«Tu pleures? Tu m'aimes encore? Non. Ce n'est pas possible!… Tu m'aimes? Tu m'aimes?…»

—«Tu ne le sens donc pas?» répondit Juliette à travers ses larmes. «Vois-tu, je ne veux plus que tu aies jamais, jamais, jamais, un seul instant comme celui-ci… Pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? Pourquoi m'écrivais-tu, toi aussi, des lettres glacées?… Mais c'est fini… Ne sois plus triste. Avant ce moment je ne savais pas ce que tu étais pour moi. Je t'appartiens pour la vie… Je te jure que je ne verrai plus la personne qui t'a porté ombrage… Tais-toi. Je te le jure… Tu ne m'en parleras plus jamais… Tu me croiras, si je te dis que je ne le voyais pas pour moi, mais à cause d'une amie qu'il aime… Mais qu'il n'en soit plus question jamais, tu m'entends, jamais… Je veux que tu sois heureux, que tu ne te défies point de toi, de moi, de notre amour; que notre vie recommence comme autrefois. Quand nous verrons-nous chez nous?… Demain… Veux-tu? Souris-moi, regarde-moi avec tes yeux qui me donnent ta joie… Tu es mon cher, mon si cher ami!…»

C'était à son tour, à lui, de l'écouter, et elle pouvait maintenant voir ce visage s'illuminer d'une extase souffrante, mais si douce pour elle qui à cette minute n'avait dans le cœur que cette tendresse. Elle mentait,—mais était-ce mentir?—en disant qu'elle l'aimait,—et à cet instant elle était aussi frémissante que si elle l'eût aimé! Pourtant, elle savait bien qu'en laissant entendre, comme elle le faisait, que Casal n'était reçu rue Matignon que pour une autre, elle commettait une action indigne d'elle. Oui, elle le savait,—ou elle aurait dû le savoir,—et aussi qu'en offrant, en implorant ce rendez-vous dans leur petit appartement de Passy, elle manquait à toute sa dignité de femme. Que lui importait, pourvu qu'elle ne subît plus cet affreux contrecoup de cette douleur? Et lui, prouvant encore à quelle profondeur il avait été atteint, il demandait:

—«Jure-moi que tu me parles vraiment ainsi par amour.»

—«Je te le jure,» répondit-elle.

—«Vois-tu,» reprenait-il, «sans cet amour, je ne sais pas ce que je deviendrais. Tu me dis que j'aurais dû te parler plus tôt… Mais c'est si dur de n'être pas deviné quand on aime! Comprends bien que tu es libre. Tu m'aurais répondu tout à l'heure que tu ne voulais plus être à moi, va, je ne t'aurais pas fait un reproche; je crois que j'en serais mort comme on meurt de ne plus respirer l'air… Mais tu as raison. C'est fini… Tiens, je crois que pour éprouver la joie qui me remplit le cœur aujourd'hui, je consentirais à bien d'autres peines… Comme je suis heureux! Comme je suis heureux!»

—«C'est bien vrai?» interrogea-t-elle presque avec égarement.

—«Ah! bien vrai,» répéta-t-il en serrant contre lui cette tête chérie, et sans remarquer comme ces yeux, qui venaient de le regarder avec tant d'exaltation, s'assombrissaient soudain d'une vision que la pauvre femme voulut pourtant chasser de toute son énergie, car elle rendit son baiser à son amant avec une passion qui aurait suffi pour enlever à Henry jusqu'à son dernier doute, s'il en avait conservé. Cet homme était trop jeune, malgré l'âge et malgré les déceptions, trop entièrement loyal et simple, pour soupçonner que ce mouvement de passion avait pour cause un horrible remords, tout d'un coup éprouvé par sa maîtresse. Elle venait de sentir qu'en se rejetant, par une sorte de frénésie de charité, dans les bras de Poyanne, elle ne pouvait pas oublier l'autre.

Quand Henry de Poyanne fut parti, sur cette promesse donnée d'un rendez-vous pour le lendemain matin dans le petit appartement de Passy, Mmede Tillières éprouva d'abord une étrange impression de calme,—ce calme brisé qui suit les explications décisives. Il dura juste le temps de reprendre conscience de son cœur troublé. Elle s'habilla comme à l'ordinaire, pour les courses de son après-midi. Puis, lorsqu'elle fut dans sa voiture, et après avoir jeté l'adresse de la couturière chez laquelle on l'attendait, elle se sentit si triste à nouveau qu'il lui fut odieux de penser seulement à cette corvée d'un essayage, et que de vaquer aux menus achats projetés lui parut au-dessus de ses forces. Avant même que le cheval eût tourné l'angle de la rue du faubourg Saint-Honoré, elle avait déjà changé l'itinéraire et dit à son cocher:

—«Allez d'abord au Bois, comme vous savez…, jusqu'à la Muette.»

Il lui arrivait sans cesse, au printemps, et lorsque le ciel était, comme ce jour-là, parfaitement bleu et clair, de gagner ainsi, afin de se promener solitairement, la portion du bois de Boulogne comprise entre le second lac, le champ de courses d'Auteuil et la Seine. Elle choisissait, pour y arriver, un chemin détourné qui lui évitait les rencontres et dont ses gens avaient l'habitude: la contre-allée de l'avenue de l'Impératrice d'abord, puis celle qui longe les fortifications. Là se trouvent, avec des échappées de vue sur les coteaux lointains de Meudon, les allées les plus abandonnées de la coquette forêt parisienne. Vers les trois heures, le lacis des routes réservées aux cavaliers est absolument désert; à peine si quelque personnage excentrique y passe de temps à autre, poussant sa monture sur la terre encore foulée du matin. De vieilles gens, des bourgeois de la banlieue, des collégiens en récréation animent d'une vie provinciale les larges avenues ou les sentiers plus étroits. Mmede Tillières aimait à marcher dans ces derniers, suivie de sa voiture qu'elle pouvait toujours apercevoir dans l'intervalle des arbres, et, là, isolée tout ensemble et protégée, elle se livrait silencieusement à ces sensations de vraie nature si rares à Paris. Elle regardait les feuilles déployer à la pointe des branches leur doux tissu d'un vert tendre, presque transparent, ici, un chêne isolé tordre ses bras sur une pelouse, là, un marronnier secouer ses girandoles de fleurs. D'autres fleurs à ses pieds s'ouvraient dans le gazon, véroniques bleuâtres ou pâquerettes blanches aux pétales rosés. L'azur là-haut se teintait d'une vapeur finement grise, et elle écoutait les oiseaux chanter, comme autrefois, quand elle errait, enfant déjà songeuse, dans les taillis du parc sauvage de Nançay. À de certaines places, des massifs de pins d'Écosse dressaient leur ramure d'un vert plus sombre, où le vent éveillait cette lente cantilène qui, les yeux fermés, nous ferait croire à l'approche de la mer. Parfois la jeune femme s'asseyait sur le coin d'un banc inoccupé. Des sifflets de locomotive arrivaient du fond de l'espace et le vague grondement du bruit des voitures lui attestait que la vie implacable continuait autour d'elle, qui l'oubliait, qui s'oubliait… Une rêverie l'envahissait, l'enveloppait, indéterminée, confuse et bienfaisante, où sa pensée se confondait avec le charme du printemps épars autour d'elle; et cette place, à une demi-heure de l'Arc, lui faisait une oasis de paix et de fraîcheur, aussi retirée que la vallée la plus farouche de son cher pays de l'Indre.

La paix et la rêverie,—voilà bien ce que Juliette venait d'habitude chercher et trouver dans ses promenades, et elle s'en revenait plus sérieuse encore, plus résignée à cette acceptation du sort que conseille l'âme végétale avec sa beauté sans conscience, sans ambitions et sans désirs… Quelle pensée habite la plante? D'être dans la forme permise, à la place imposée, et rien de plus. Il n'est pas besoin de philosophie pour l'écouter, pour le comprendre, cet apaisant conseil des arbres et des fleurs. Il suffit de ne pas fermer son cœur à l'harmonie des choses et de les sentir, sans les raisonner; mais il est aussi des heures où cette nature, au lieu de nous prodiguer les enseignements de sa soumission, semble nous convier à la révolte par l'ironie d'une sérénité étalée avec trop de complaisance autour de nos troubles intimes. Elles ne nous disent pas simplement, ces feuilles baignées de lumière, ces chansons des oiseaux, ces corolles des fleurs: «Accepte le sort!» Elles disent: «Abandonne-toi à l'instinct. Notre félicité fut à ce prix…» Et quand le devoir nous ordonne, au contraire, de dompter, d'étouffer cet instinct du libre bonheur, le ciel de mai, les joyeuses verdures, la clarté du jour, tout avive en nous le supplice de la passion combattue. Si Mmede Tillières, au sortir de son entretien avec Poyanne, avait espéré que cette promenade baignerait ses nerfs de tranquillité, comme elle s'était trompée! Le long des chemins ombragés des feuillages nouveaux, elle aperçut devant elle, au lieu des rêves pacifiés qui l'enveloppaient d'habitude, cette inévitable, cette cruelle idée: après cet entretien, elle devait absolument, irrémédiablement fermer sa porte à Casal. Elle le devait parce qu'elle l'avait promis, sans que Poyanne relevât sa promesse, il est vrai. Mais ne pas la relever, c'était l'accepter. Elle le devait, parce que les deux hommes, si elle n'agissait pas ainsi, se rencontreraient tôt ou tard chez elle, et la seule imagination du regard échangé entre eux à cette rencontre la faisait défaillir. Elle le devait enfin, parce qu'elle était la maîtresse de Poyanne, et qui voulait lui rester fidèle. Et voir Casal, elle ne pouvait plus s'y tromper à présent, c'était une déloyauté:—puisqu'elle l'aimait!

Oui, elle l'aimait. Cette évidence, contre laquelle son malheureux esprit tourmenté luttait en vain depuis des jours, s'imposait à elle par la douleur presque folle que lui infligeait en ce moment la seule pensée de cette séparation nécessaire… Elle l'aimait! Comment cet amour n'avait-il pas été assez fort tout à l'heure pour lui inspirer le courage de se rendre libre en acceptant l'offre de Poyanne et en prononçant le «je ne vous aime plus» qu'il lui demandait? Mais c'est qu'elle n'aurait pas pu dire sincèrement cette phrase de la rupture, puisque la sensation de la souffrance de cet amant, déjà trahi dans son cœur, était si puissante sur elle—puissante jusqu'à paralyser son amour nouveau et son élan vers le bonheur! Quel désordre insensé de sa sensibilité la faisait à cet instant vivre à la fois par ces deux hommes? Tout le courant de son être intime la portait vers l'un, mais il lui fallait, pour aller vers lui, marcher sur l'autre, et cela, elle ne le pouvait pas. Elle venait de subir, avec une force terrifiante, et qui lui avait permis de se comprendre enfin tout entière, la dictature de douleur exercée sur elle par celui à qui elle appartenait de par son libre choix depuis des années,—et cette dictature, jamais, non, jamais, elle ne la secouerait. Elle revoyait les yeux d'Henry, elle entendait sa voix. La pitié la brisait de nouveau à ce souvenir. Était-ce même la pitié? Quand on plaint seulement quelqu'un, on demeure calme, ou du moins on a sa vie à soi à côté de cette souffrance qui vous demeure extérieure, au lieu que Juliette, au contact de cette agonie d'âme qu'elle avait vue dans le regard, sur le visage, sous les paroles de son amant, avait senti un mortel malaise s'insinuer dans l'être de son être, dans le cœur de son cœur. L'énergie de l'existence personnelle s'était subitement tarie en elle, et pourtant elle aimait Raymond!… Elle le revoyait, lui aussi, avec ses prunelles claires, avec son sourire, avec sa noble physionomie, avec le charme qui émanait de son moindre geste, et dont elle s'était enivrée, sans s'en douter, minute par minute, depuis des semaines, au point que rompre avec lui pour toujours, c'était entrer dans le noir et le froid du tombeau. Elle l'aimait, de quel étrange, de quel maladif amour, et qui n'était pas capable d'abolir entièrement l'ancienne affection? C'était de l'amour cependant. Si elle en avait douté, le trouble qui la possédait par cette après-midi de printemps l'en aurait trop avertie. À cette heure, elle se sentait de la tendresse plein l'âme, des larmes plein les yeux, un désir fou d'avoir Raymond là auprès d'elle, et qu'elle pût le regarder, s'appuyer à son bras, et que cela fût permis… La langueur tiède de l'atmosphère, l'arome que les fleurs invisibles répandaient dans la brise, la douceur du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces journées d'un azur clément, et elle évoquait tantôt Casal pour s'abandonner à ce songe, tantôt Poyanne pour y résister, désespérée du dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la déchirait. Elle s'attachait avec toute sa force à cette résolution de la fidélité quand même au premier amour, qui, chez les femmes d'une certaine race, est comme l'honneur et l'absolution de la faute. Contrairement à l'aphorisme du moraliste, il n'est pas rare qu'une femme n'ait eu dans toute sa vie qu'un amant. Il est rare qu'en en ayant eu deux, elle n'en ait pas plusieurs autres encore. C'est dans le passage de la passion unique à la seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renaître, cette fleur de sa propre estime dont une créature fière a besoin comme de l'air qu'elle respire, comme du pain qui la nourrit.

—«Non,» se répétait Mmede Tillières, «je suis la femme d'Henry. Je me suis donnée à lui pour toute la vie. Même si j'étais indifférente à ses douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidèle. Je ne suis pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux être forte et je le serai… Je le veux…,» insistait-elle; et elle tendait toute son énergie à dominer l'excessive détresse qui lui noyait soudain toute l'âme quand elle se reprenait à se dire, trouvant une dernière douceur à employer mentalement un prénom que sa bouche n'avait jamais prononcé:

—«Je ne verrai plus Raymond!»

Après deux heures de cette promenade où elle essayait de tromper, par un mouvement physique, l'anxiété qui la dévorait, Juliette finit par remonter dans sa voiture, ayant du moins fixé sa pensée flottante sur une résolution positive. Elle ne s'était pas senti la force de dire elle-même à Casal qu'elle ne voulait plus, qu'elle ne pouvait plus le recevoir. Le consigner à la porte sans explication était un procédé inqualifiable et qu'il n'avait d'ailleurs pas mérité. Elle avait donc imaginé de demander à Gabrielle de Candale qu'elle voulût bien prier le jeune homme de ne plus venir rue Matignon, sous le simple prétexte que de mauvais propos de monde rapportés à Mmede Nançay avaient créé des difficultés entre Juliette et sa mère. Elle n'aperçut les inconvénients de cette ruse qu'après l'avoir exposée à son amie, chez laquelle elle se fit conduire au retour du Bois, et qui lui répondit, en secouant sa blonde tête:

—«Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il à cette raison?»

—«Qu'il y croie ou non,» reprit Juliette, «il comprendra que je ne veux plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer.»

—«Il t'aime,» répondit Gabrielle.

—«Ne me dis pas cela,» interrompit nerveusement Mmede Tillières, «tu ne dois pas me le dire…»

—«Mais, ma douce, c'est pour te montrer qu'il peut vouloir une explication…»

—«Hé bien!» reprit Juliette d'une voix sourde, «je serai toujours à temps de lui répéter ce qu'il saura déjà par toi…»

—«Es-tu sûre d'en avoir le courage?» demanda la comtesse.

—«Ah!» fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, «tu vois que tu ne crois plus en moi, depuis que je t'ai tout avoué… Tu vois comme tu as cessé de m'estimer.»

—«Moi,» s'écria Mmede Candale en embrassant son amie, «je ne crois plus en toi! J'ai cessé de t'estimer! Mais je n'ai jamais compris combien je t'aime, avant cette journée d'hier… Si tu savais comme j'ai pensé à toi toute cette nuit, comme j'ai tremblé à l'idée de cette entrevue avec Poyanne, comme je t'attendais avec anxiété?… Ne plus t'estimer! Et de quoi? De ce que ma fatale imprudence n'a pas deviné l'engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce nouvel ami?… Car c'est moi qui te l'ai donné… Mais c'est vrai, à présent, j'ai peur…» Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de Juliette une détresse infinie: «Non, ne m'écoute pas, je suis folle. Je te promets d'être adroite et de t'éviter cette visite… Il ne soupçonnera pas l'intimité à laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc pas jaloux. Il n'a pas la moindre idée de tes sentiments pour lui. Il n'osera pas enfreindre ta défense… Et, la semaine prochaine ou l'autre, nous partirons toutes deux pour Nançay ou pour Candale, veux-tu? Je te soignerai comme une sœur. Je te gâterai. Je te guérirai. Mais, je t'en supplie, ne répète pas que je t'aime moins!…»

—«Que tu me fais du bien de me parler ainsi!» Et, appuyant sa tête sur l'épaule de son amie, elle ajouta: «C'est la seule place au monde où je ne souffre pas. J'ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un monstre…»

Ce soupir, échappé du plus profond d'une âme en proie aux plus obscurs, aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, à la minute où nous en mourons, devait pour toujours rester dans le souvenir de Mmede Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber, fût-ce par étourderie, une seule phrase comme celle que son anxiété lui avait arrachée tout à l'heure, où Juliette pût deviner une défiance de son caractère. Mais la chère comtesse eut beau prodiguer les tendres consolations de sa sympathie à sa pauvre amie, elle avait trop montré d'un mot que cette dernière n'était plus absolument la même femme pour elle. Rien que dans la façon de prononcer le nom de Poyanne, dans l'effort visible que lui coûtaient ces deux syllabes, la pure et fière Gabrielle avait mis, à son insu, de quoi percer un cœur endolori auquel tout maintenant devait être blessure. Ses adorables gâteries furent impuissantes à détruire cette impression entièrement, de même qu'en multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprès de Casal, elle n'arriva pas à supprimer l'effet de son premier cri: «Mais croira-t-il à cette raison?…»

Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillisée du moins sur l'exécution pratique du plan qu'elle avait combiné, Mmede Tillières rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable; et il lui fallut bien constater qu'une coupable espérance s'était déjà glissée dans son esprit malade, qui l'épouvanta comme un crime. Certes, elle avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir Raymond,—très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que la première idée de son amie fût réalisée et que le jeune homme tentât d'avoir avec elle un entretien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui donnait un remords affreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à l'heure de la séparation, d'être bien sûre qu'elle était aimée de lui. Inconséquence si naturelle à un cœur qui ne s'accepte pas tout entier! N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs étrangers à l'amour: orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré? Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux devoir, et lui pardonner, si elle s'est consolée trop vite? La vanité n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne pouvait pas comprendre cela, qu'après sa visite chez Mmede Candale, elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de son âme désemparée, et l'affoler de contradictions constantes. Partagée, comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était inévitable qu'elle s'abandonnât toujours en imagination à celui des deux qu'elle immolait dans l'ordre des faits, d'autant plus qu'un des deux, celui qui l'attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain! Elle n'avait pu supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d'elle-même, son corps et son âme, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait plus de pensée que pour l'autre! Était-elle donc un monstre, comme elle l'avait crié à son amie dans une angoisse suprême?

Ah! cette matinée du lendemain, où, pour la première fois depuis si longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s'y retrouver avec son amant, quel frisson d'inexprimable effroi elle devait en garder pour des jours et des jours! Qu'elle devait se revoir de fois arrivant devant la maison, entrant dans le logis paré de fleurs par le comte, comme s'il eût été un amoureux de vingt-cinq ans,—et le reste! C'était pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystérieux furent le théâtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines d'alcôves conjugales où des femmes, ayant un amour caché au cœur, s'abandonnent par devoir à des maris que souvent elles haïssent d'une haine mortelle. Mais la plupart du temps, l'intérêt qui les pousse à ces abandons est si fort qu'il noie, chez elles, et cette haine et le dégoût et jusqu'à la tristesse. Il s'agit de faire accepter à ce mari une grossesse illégitime, d'endormir des soupçons jaloux, ou simplement de régler une note de modiste trop chargée. Que leur importe de prêter leur personne à des plaisirs qu'elles ne partagent point, lorsqu'elles ont la perspective, à côté, de bonheurs défendus, mais qui leur font d'avance oublier cette corvée des sens, hideuse quand elle n'est pas enivrante! Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du mariage, ont voulu demeurer fidèles à la foi jurée, et qui n'ont pas cédé à cet amour. Elles ont mis leur orgueil à cacher leur cœur, même à celui qui l'a troublé. Et elles continuent d'être des épouses soumises avec ce dévorant cancer de la passion en train de ronger le plus profond de leur être. Celles-là, du moins, ces martyres de l'honneur et de l'amour, s'il s'en rencontre qui lisent ce récit d'une longue et cruelle tragédie intime, comprendront vraiment l'assaut de mélancolie dont Juliette fut la victime avant, pendant et après ce rendez-vous. Elle l'avait offert la première cependant, et elle en partit sans avoir même pu donner le change à celui qu'elle voulait rendre heureux,—à quel prix! Car le comte lui dit, au moment de se séparer, cette phrase qui entra dans ce cœur de femme tourmentée comme une lame aiguë:

—«Répète-moi qu'en venant ici, tu es venue pour toi et non pour moi.»

—«Pour moi, pour toi?» dit-elle avec un sourire frémissant, «et est-ce que je distingue ton bonheur du mien? Quelle idée as-tu encore?»

—«Ah!» fit-il, «c'est que ton regard est si triste! Je connais trop bien tes yeux.»

—«Ce sont les yeux d'une amie un peu malade!» reprit-elle en haussant ses fines épaules, avec cette grâce vaincue des êtres trop souffrants et qui ne peuvent plus lutter; «mais ce n'est rien. Quand vous reverrai-je? Demain? Voulez-vous venir à deux heures, rue Matignon?»

—«Voilà qui est convenu,» dit Poyanne en l'attirant contre lui par un geste caressant, «vous avez raison. C'est moi qui suis un inquiet, un maniaque, un insensé… Si vous ne m'aimiez pas, seriez-vous ici? Pardonnez-moi…»

—«Lui pardonner?» songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait chez elle quelques minutes plus tard. «Pauvre ami et si délicat! Il faut que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie est à lui, tout entière. Devant ma conscience, je l'ai épousé… Comme j'ai de la peine à lui cacher ce que j'éprouve!… C'est qu'il m'aime… Comme il m'aime!…» Puis elle revenait malgré elle vers une autre image. Elle se rappelait Casal: «Lui aussi, il m'aime, ou croit m'aimer. Il croit… Dans quinze jours, il aura oublié ces quelques semaines d'une si douce intimité. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on prononcera mon nom devant lui, il se dira: Ah! oui, cette petite Mmede Tillières, à qui j'ai commencé de faire la cour… Et puis sa mère m'a empêché de continuer… Allons, c'est fini, fini… Et mon beau rêve de prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses désordres, de le faire valoir tout ce qu'il vaut, d'empêcher qu'il ne tombe plus bas!… Du moins je lui aurai prouvé qu'il existe d'honnêtes femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu'elles ne doivent pas entendre. Il a été si simple, si parfait avec moi!… D'honnêtes femmes? mon Dieu, s'il savait…» Elle se sentit rougir sous son voile et dans son coin de fiacre clandestin à cette seule idée: «Non, je ne pourrais pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait été libre, il n'y aurait pas un mot à prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve à moi-même!… Cela doit suffire…»

Elle se répétait ces phrases, une fois rentrée, et d'autres pareilles. Elle n'arrivait pas à vaincre l'espèce d'obsession qui maintenant la contraignait de penser à Casal dans un éclair de vision intense comme la réalité même. Ce ne sont pas les mêmes côtés de notre âme qui raisonnent et qui sentent, et Juliette eut beau se démontrer que, ses relations avec le jeune homme étant rompues pour toujours, elle devait l'oublier, toute sa force d'imagination ne fut plus occupée, à l'approche du moment où elle le savait appelé rue de Tilsitt, qu'à se représenter ses faits et gestes… «Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de Gabrielle, s'il ne l'a pas eue ce matin. Il se demande ce qu'elle peut avoir à lui dire. Il croit peut-être qu'il s'agit de régler la partie de bateau arrêtée l'autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert…» À l'évocation de ce projet évanoui, tout un décor d'eau bleue, de ciel clair, de collines vertes, se peignait dans la rêverie de Mmede Tillières, et les heures de lente et douce causerie dans cet uniforme mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve.

—«A quoi penses-tu?» lui demanda sa mère, assise en face d'elle, à la table du déjeuner. «Est-ce que tu as un chagrin?»

—«Ma chère maman, quelle idée!» répondit-elle en tressaillant, comme si les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu'au fond de son cœur. Et vainement elle se força au sourire, à la conversation, à la gâterie envers cette mère trop perspicace et qui secoua sa tête blanchie tout en observant en silence combien le pauvre visage de sa chère fille avait changé. Il était comme réduit à présent, comme consumé. Quel malaise mystérieux avait battu ces paupières où se devinait l'insomnie, pâli ces joues où semblaient rester des traces de larmes? Juliette nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux? Car de soupçonner son enfant d'une faute ou d'un remords, la noble, la pieuse Mmede Nançay en était incapable comme elle eût été incapable de se consoler si elle avait deviné la vérité; et cette confiance absolue de la mère était aussi une douleur pour Juliette, même à ce moment où tant de plaies saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait à la solitude. Car là, du moins, il lui était permis de s'abandonner au tourbillonnement de ses pensées. Ce matin surtout, ce lui fut un soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et là, de nouveau, les yeux fixés sur la pendule, elle se reprit à ce dévorant calcul des minutes et des secondes par lequel nous nous associons de loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir être auprès d'eux, à vivre leur vie, à tout éprouver de leurs sensations:

—«Une heure et demie… Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reçoit en haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d'heures si douces. Elles ne reviendront plus… Elle lui parle… Mon Dieu! pourvu qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-même?… Non. Il croira que c'est simplement un signe d'indifférence. Hélas!… Mais le croira-t-il? Allons, qu'est-ce que cela me fait?… Il écoute. Qui sait? Tout n'était sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit Gabrielle lui est bien égal. Mais non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a jamais dit, c'était par respect… Quelle délicatesse dans ce cœur—malgré sa vie!… Que va-t-il devenir, maintenant?… Ah! que c'est dur!…»

Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s'en va de nous dans celui d'un autre, et d'où nous nous réveillons comme d'un sommeil morbide, brusquement:

—«Deux heures et quart,» reprit-elle, «c'est fini. Pourvu que Gabrielle n'ait pas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitôt pour venir tout me raconter… Mais on sonne… On va ouvrir… Ce ne peut être qu'elle…»

Mmede Tillières avait en effet pris la précaution de condamner sa porte pour tout le monde, excepté pour Mmede Candale. Ce lui fut donc une surprise, presque à s'évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs, avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d'extrême tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-même. Elle s'était levée pour s'élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui infligea la présence inattendue du jeune homme fut si violent qu'elle dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l'habitude qu'elle avait de se dominer et quel que fût son intérêt dans ce moment à dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix s'arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans cette émotion, de voir que Casal n'était pas lui-même moins ému qu'elle. Lui aussi, la démarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa présence d'esprit pour ce début d'entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce petit salon, il n'était ni le séducteur de sa propre légende, ni le viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par ses retentissants et faciles succès, ni rien qu'un amoureux avec les spontanéités de la passion sincère. Si Juliette s'était jamais imaginé qu'il jouât la comédie avec elle, l'attitude qu'il gardait à cette seconde l'eût détrompée. Ce qu'il y a en effet de particulier dans l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c'est qu'il souffre de son triomphe, si ce triomphe coûte une douleur à celle qui en est la victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un éclair d'orgueil devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes laissait paraître lui-même le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa propre audace—et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore qu'il n'espère réussir…

—«Pardonnez-moi, madame,» fit-il après un silence, «si je me suis permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mmede Candale… J'arrive de chez elle et j'ai tenu à vous parler aussitôt… Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer du moins mon indiscrétion… Mais si vous désirez que je me retire et remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à vous obéir…»

Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidité. Mmede Tillières, elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit que cette attitude non jouée lui touchât le cœur, soit qu'elle voulût ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cédât à cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de répondre: «Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même,» et d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casal de manière à en rendre le renouvellement impossible! Au lieu de cela, elle s'écoutait elle-même répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses termes, si grosse de dangers à cet instant:

—«Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'après ce qu'a dû vous dire Mmede Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour refuser de vous écouter et de vous répondre, s'il s'agit, comme je le pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j'avais chargé Gabrielle…»

—«Oui, madame,» reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent devenu plus ferme. «Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord, permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui qu'elle m'a transmis… Je comprends les scrupules auxquels vous obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi, je les approuve. Je tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir entendu… Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez vous-même, au lieu d'employer un tiers, même Mmede Candale. Vous m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà…»

—«Hé bien!» reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort.» Elle voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense: «Oui, j'ai eu tort, mais, vous le voyez, j'étais, je suis encore bien souffrante… Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous l'avouer? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire, surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées… Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour elle les moindres rapports de la malveillance… Je n'ai pas le droit d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi… Ne voyez donc là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime et une très vraie sympathie.»

—«Tout cela est irréfutable,» répondit Raymond en inclinant la tête, «et encore une fois j'ai accepté cet arrêt… Seulement, voici ce que je tiens à y ajouter… En me parlant comme vous venez de le faire, vous vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme avec Mmede Candale, avec Mmed'Arcole et vingt autres… Tiendriez-vous exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me croyais fini, usé de cœur, incapable d'un sentiment profond. J'en éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir. Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus passionné des intérêts… Je vous affirme que j'aurais mis des semaines et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me suis assis auprès de vous à la table de Mmede Candale, et ce que je suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même cœur rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non?»

Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, Mmede Tillières s'était bien attendue à ce qu'il lui dît: «Je vous aime!» Et, comme on a vu, elle s'était préparée à recevoir cette déclaration un peu en badinant, quitte à s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d'elle-même pour se gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles d'une si caressante délicatesse, ni surtout qu'il eût pu concevoir ce projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu'elle connaissait de son caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes les protestations, en faveur du sentiment que Mmede Tillières avait su lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa personne, elle eût, certes, trouvé l'énergie d'une révolte immédiate et qui l'eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d'explication, n'eût-elle pas eu l'arme du léger persiflage et sa tenue officielle de femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'était insinuée dans son cœur malade à mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui révélait si tendre, si semblable à ce qu'elle n'avait même pas osé désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d'un éclair illuminant un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée.—Elle portait encore la robe de sa visite à Passy!—Elle comprit, à la terreur que lui donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce rendez-vous si récent, qu'elle était perdue, si elle ne dressait pas une barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un mouvement d'entière franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas à Casal qu'elle n'était pas libre? Que de malheurs eussent été épargnés et à elle-même et à d'autres! Mais ces confessions-là, et qui parfois arrêtent à jamais l'espérance d'un homme, si épris soit-il, par la sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu'à ceux dont elles ne se soucient pas. À ceux qu'elles veulent décourager, mais sans cesser d'en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs fautes.—Et, tout exceptionnelle qu'elle fût par tant de côtés de sa nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi!—Elles excellent alors à inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques qui les protègent en les auréolant; et celle-ci eut la force de répondre:

—«Vous voyez que je vous ai écouté jusqu'au bout, quoique j'eusse le droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots… Je vous répondrai bien nettement. J'ai juré dans une circonstance solennelle que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais jamais… Ce serment, je l'ai prêté et je le tiendrai…»

Elle devait plus tard éprouver souvent le remords de ce mensonge qui sous-entendait le souvenir de son mari, car à qui pouvait-elle avoir fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon à Roger de Tillières et lors du départ pour la campagne de 1870? Et cela n'était pas dans la manière de sa délicatesse habituelle de mêler un tel souvenir à un tel entretien. Mais elle n'avait pas le choix parmi les moyens: il s'agissait avant tout pour elle de ne pas mettre Casal sur la piste de sa liaison avec Poyanne. C'était le plus redoutable des dangers dans la situation si fausse où elle s'était engagée. Sur le moment, d'ailleurs, elle n'eut pas le temps d'avoir ce remords, car elle put voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait ainsi toute l'espérance se décomposer. Le jeune homme était venu rue Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois, qu'il était aimé. Il n'avait pas douté du prétexte de rupture transmis par Mmede Candale, et il avait été lui-même d'une entière bonne foi en disant à Mmede Tillières ce qu'il lui avait dit. Toute la conduite de Juliette à son égard lui paraissait dominée par ces deux faits: le premier, qu'elle s'intéressait à lui avec passion; le second, qu'elle combattait cette passion à cause de la défiance éveillée en elle par d'Avançon, dès le lendemain de leur rencontre,—défiance sans doute augmentée par de méchants propos. Il n'avait pas supposé qu'elle répondrait nettement à sa demande, mais il s'attendait à une phrase qui, dans sa crise de sentimentalisme exalté, lui suffirait pour supporter l'absence et l'exil: «Revenez dans six mois et alors seulement je vous parlerai…» Il avait déjà escompté l'occupation de ces six mois qu'il se proposait de passer de nouveau sur mer avec Herbert Bohun. Il était si sûr de rentrer avec le même amour au cœur, les mêmes paroles aux lèvres, et si sûr aussi qu'avec sa nature Juliette n'aurait pas changé d'ici là! Par un phénomène fréquent chez les grands mépriseurs de femmes lorsqu'ils se laissent prendre au charme d'une d'entre elles, il mettait Mmede Tillières très à part de tout ce que lui avait appris son expérience, et il croyait d'elle, par instinct, ce qu'il niait le plus habituellement des autres. Aussi n'éprouva-t-il pas un doute d'une seconde devant la révélation inattendue du romanesque et mystérieux engagement qui ruinait du coup l'échafaudage d'illusions construit dans son rêve. Comme il se fût moqué autrefois d'un camarade qui eût admis ainsi sans hésiter une histoire de cette simplicité d'invention! Mais, après tout, croire à cette histoire n'était pas pour lui plus extraordinaire que ce rêve de mariage. Il disait vrai. Cette idée d'épouser Mmede Tillières avait germé en lui depuis des jours et des jours. Elle était née de la conviction que cette femme n'avait jamais eu, n'aurait jamais, ne pouvait pas avoir d'amant; puis, de cette autre conviction que lui, Raymond, n'avait non plus jamais éprouvé, n'éprouverait jamais ce qu'il éprouvait auprès d'elle. Pourtant, et malgré la vivacité des sentiments qu'il portait à Juliette, il conservait, de tant d'intrigues, ce tact particulier qui fait qu'un homme comprend à quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de céder. Il eut la finesse d'apercevoir combien Mmede Tillières était troublée, mais aussi que ce trouble se changerait vite en révolte s'il essayait de lutter contre elle. S'il se dérobait, au contraire, il se ménageait un retour possible; et il avait la chance de renouer la conversation sur un autre terrain, au cas où, dans sa phrase d'adieu, elle relèverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il était lui-même trop bouleversé pour raisonner avec cette précision. Mais les hommes très habitués aux aventures et qui ont beaucoup réfléchi sur l'amour ressemblent à ces soldats bien exercés, qui font la manœuvre savamment même sous le feu de l'ennemi.

—«Alors, madame,» dit-il en se levant, «puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous pour toujours. Je sais ce qui me reste à faire…»

Elle s'était levée aussi. Ses malheureux nerfs étaient si émus et sa pensée si tendue qu'elle entrevit derrière les paroles du jeune homme une résolution funeste, et involontairement:

—«Quoi?» s'écria-t-elle. «Vous ne partirez pas d'ici sans m'avoir juré…»

—«Que je ne me tuerai pas,» répondit Casal avec une nuance d'ironie. «Vous venez d'en avoir la pensée… Non, n'ayez pas peur d'avoir ma mort sur la conscience… J'ai voulu simplement dire qu'il ne me reste plus qu'à reprendre mon existence d'autrefois. Elle ne m'amusait guère, elle m'amusera moins encore, mais elle m'aidera à vous oublier… Permettez-moi pourtant un dernier conseil,» ajouta-t-il, en la fixant avec des yeux devenus durs. «Ne jouez plus jamais avec un cœur d'homme, même si l'on vous a dit beaucoup de mal de cet homme; cela n'est pas loyal d'abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu'un qui aurait l'idée de se venger le jour où il s'en apercevrait… Je vous l'affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoi que pensent de moi vos amis.»

—«Moi!» dit-elle, «j'ai joué avec vous!…» Et elle répéta, d'une voix plus basse: «J'ai joué avec vous! Ah! vous ne le croyez pas… Vous ne pouvez pas le croire…»

Elle s'était approchée de lui en prononçant ces mots. Voyant ce mouvement, il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Elle était brûlante de fièvre, cette petite main qu'il serra d'une pression lente. Il attira Juliette vers lui, sans qu'elle se défendît. Elle était à bout de ses forces, et, au moment de se séparer de lui pour toujours, son courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d'une voix pénétrante et passionnée:

—«Hé bien! non,» osait-il lui murmurer, «non, vous ne vous êtes pas jouée de moi; oui, vous avez été sincère depuis le premier jour jusqu'à celui d'aujourd'hui; non, vous n'avez pas été, vous n'êtes pas une coquette. Et puisque vous n'avez pas joué avec moi, savez-vous ce que cela signifie?… Ah! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous êtes et qui voulez lutter contre l'évidence, c'est que vous avez deviné mon sentiment, c'est qu'il vous touchait, que vous le partagez, c'est que vous m'aimez… Ne me répondez pas. Vous m'aimez. Je l'ai senti si souvent depuis ces dernières semaines, et tout à l'heure encore en entrant. À cette seconde je le sens de nouveau si vivement après en avoir douté… Pardonnez-le-moi… Et puis taisez-vous… Laissez-moi vous le répéter, nous nous aimons. Je comprends bien à qui et dans quel moment vous avez juré de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la passion des promesses d'enfant, que l'on n'a le droit ni de donner ni d'exiger, puisque l'on n'a pas le droit de jurer que l'on ne vivra plus, que l'on ne respirera plus, que l'on fermera son âme pour jamais à la lumière, au ciel, à l'amour.»

Ces phrases, dans le goût de celles que tous les amants ont soupirées dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu'elles traduisent quelque chose d'immortellement vrai, l'élan instinctif vers le bonheur,—Raymond les disait, le visage tout près de celui de Juliette. Il l'attira plus près encore, et il sentit la tête de la jeune femme s'abandonner sur son épaule. Il se pencha pour lui prendre un baiser. Il en fut empêché par la peur… Elle avait fermé les yeux et elle était blanche comme une morte. L'excès de l'émotion venait de la faire s'évanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la chaise longue, épouvanté de sa pâleur et cherchant des sels. Cinq minutes s'écoulèrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin, elle rouvrit les paupières, elle passa les mains sur son front, et, voyant Casal à ses genoux, la mémoire lui revint, foudroyante. La conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et s'éloignant de lui avec terreur:

—«Allez-vous-en,» dit-elle, «allez-vous-en. J'ai votre parole de m'obéir… Ah! vous me tuez…»

Il voulut parler, lui reprendre les mains; elle répéta:

—«J'ai votre parole, allez-vous-en.»

Il n'avait même pas eu le temps de répondre, qu'elle avait pressé sur le timbre de la sonnette électrique qui traînait sur la table, parmi les bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique entra:

—«Excusez-moi, monsieur,» dit Mmede Tillières, «si je suis trop souffrante et forcée de vous quitter… François, quand vous aurez reconduit M. Casal, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens bien mal…»

On s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l'expérience des femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie inévitablement où cette expérience ne leur sert de rien. Elle n'empêche pas en effet que l'illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique bandeau de l'Amour ne s'interpose tôt ou tard entre les plus désabusés et la réalité, aussitôt que le cœur est pris, et l'on voit Don Juan se conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casal demander en mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la maîtresse d'un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène singulier une preuve de plus à l'appui de la thèse qui assimile l'amour à une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet endormi. Il lui dit: «Respirez cette rose,» et l'hypnotisé approche le volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d'un promeneur qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le caressant arome… La femme que nous aimons nous raconte les plus romanesques, les plus étranges histoires; et, de sa bouche idolâtrée, nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui, venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules. L'analogie est même d'autant plus frappante que cet état d'illusion se dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant la scène où il s'était enfin décidé à se déclarer, Casal n'avait mis en doute la véracité de Mmede Tillières. Il avait cru à l'observation faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d'autres prétextes et plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et lui, que cet ancien amant de Mmede Corcieux, de Christine Anroux et de cinquante autres, n'aurait même pas eu l'ombre de l'ombre d'une défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point que ni dans l'après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide, s'arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double évidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir, et il ne pensait pas à se servir de la première de ces deux certitudes pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il s'inclinait—comme un collégien en vacances devant les prétendus remords d'une tante qui lui a savamment tourné la tête. Enfin il aimait, lui aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus terrible.

Il y avait donc trois jours que le jeune homme s'était retrouvé sur le pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le baiser pour lequel il s'était penché sur elle,—trois jours qui avaient passé pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs contradictoires, à esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer en se raisonnant:

—«Si j'essaie de m'imposer à elle, qu'arrivera-t-il? Qu'elle me jugera mal, et voilà tout…»

Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de femme. Ce code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui, par conséquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme à l'amant qui paraît avoir tous les droits. De même que le second, fût-il indignement trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord à l'estime de celle qu'il aime; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure, vraisemblablement Casal aurait continué, pendant des semaines, de souffrir ainsi à l'écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'était survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle capable de briser le charme du magnétisme lorsqu'il passe sur les yeux de l'hypnotisé.—Oh! un très petit fait et très simple et presque insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un cœur que le regret consume?—Il pouvait être deux heures de l'après-midi, et Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais,—un déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris,—s'en revenait seul à pied. Il s'était rendu à l'invitation de l'insidieux personnage, pour n'être pas seul avec ses pensées, et il s'était en allé, sous un prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le jeune homme,—ô décadence d'un prince des viveurs transformé en soupirant éconduit!—suivait le trottoir de la rue de la Paix, et pourquoi? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les boutiques avec l'inavouée, l'enfantine espérance d'apercevoir au passage la femme à laquelle il songeait uniquement… Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de pied de Juliette, ce même valet de pied qui l'a reconduit lors de sa dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras de voitures permet à Casal de se hâter et d'arriver sur le trottoir, de manière que Mmede Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait? De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera peut-être, et, pour lui, de la regarder, ne fût-ce qu'une demi-minute, sera encore un bonheur, et voici qu'à l'étroite fenêtre, au lieu du profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les prunelles sévères, les cheveux blancs de Mmede Nançay, de cette mère soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon. La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l'éloquence de ces riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune,—mille nuances. Les quelques fois où Casal avait rencontré Mmede Nançay, il lui avait plu infiniment, soit qu'elle eût été sensible à l'empressement discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui eût fait deviner la jolie qualité de l'affection vouée par Raymond à Mmede Tillières, soit enfin que, renseignée par Mmede Candale, et en dépit des racontars de d'Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop fort entre ce que lui avaient dit Mmede Candale d'abord, puis Juliette, pour qu'un homme de son bon sens ne s'en étonnât point:

—«Voilà qui est bien étrange,» songea-t-il, «et pourquoi me salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle l'a fait, que l'on me consignât à la porte de la rue Matignon?… Si c'est de l'hypocrisie, elle est bien inutile… Je n'ai cependant pas été la dupe d'une fantasmagorie:—elle était là tout à l'heure, encore plus avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai rencontrée chez Mmede Tillières pour la dernière fois… Ça n'a pas de sens…»

Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se prononçait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgré lui d'un hochement d'épaules. Il monta droit à la salle d'armes, décidé,—car, même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes d'entraînement continuel,—à se briser l'âme en brisant en lui la bête à force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport préféré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres, aussi durement que s'ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put échapper aux réflexions qu'enveloppait sa surprise de tout à l'heure. Il y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle distance du point de départ. Le «ça n'a pas de sens» d'avant la séance d'escrime s'était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant:

—«Il n'y a pas à dire: mon bel ami… Mmede Nançay n'a rien contre moi, absolument rien. Voilà qui est évident d'après ce salut. D'ailleurs, où avais-je l'esprit pour admettre qu'une mère prudente, et qui sait la vie, demande à sa fille de ne plus recevoir du tout un monsieur compromettant? Comme si un pareil changement d'habitudes ne compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens?… Mais alors cette discussion avec la vieille dame n'aurait été qu'un prétexte?… Mmede Tillières aurait imaginé ce moyen de ne plus me voir?… Cette habileté-là ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, à moins que?…»

Il hésita quelques minutes devant l'hypothèse nouvelle qui surgissait devant lui. Elle lui était horriblement douloureuse, parce qu'elle impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une femme vous a menti sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous ait pas menti sur d'autres. Dans la magnifique et définitive étude que Shakespeare nous a donnée de la jalousie en composantOthello, cet analyste incomparable n'a pas négligé de marquer cette influence de l'analogie sur le soupçon. La première goutte du virus est inoculée dans le cœur du Maure par cette phrase de Brabantio: «Elle a trompé son père. Elle pourrait bien te tromper…,» et Yago insiste: «Elle a trompé son père, en vous épousant…» Tous les hommes qui aiment savent cela: que la première défiance marque le passage d'une frontière impossible à repasser. Aussi une sorte d'instinct presque animal les pousse-t-il souvent à ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils préfèrent ignorer, avec le vague, l'inexprimé sentiment au fond du cœur, qu'il y a quelque chose à savoir. Casal, lui, possédait un esprit trop viril pour ne pas préférer la vérité la plus amère à l'illusion la plus douce, et il continua son raisonnement:

—«A moins que?… Hé bien! Pourquoi pas? À moins qu'elle ne m'ait roulé—tout simplement… De plus forts que moi ont été mis dedans par des femmes qui n'avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni ces manières… D'ailleurs, c'est tout naturel qu'elle m'ait menti, puisqu'elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun motif… Mais pourquoi ne plus me recevoir? À cause de ce serment? Un serment fait à son mari avant le départ pour la guerre?… Ça n'a pas beaucoup de sens non plus, cette histoire-là. Quand j'ai commencé de lui faire la cour, elle s'en est parfaitement aperçue. Je ne pouvais vouloir d'elle que deux choses: ou devenir son amant ou l'épouser… Son amant? Non, elle ne l'a pas cru, elle m'aurait fermé sa porte tout de suite, puisqu'elle est décidée à ne pas être ma maîtresse. Son procédé actuel prouve du moins cela d'une façon irréfutable. Elle devait donc prévoir que je lui demanderais sa main, un jour ou l'autre. Le serment existait déjà,—s'il existe,—et elle me laissait aller… S'il existe?… Et s'il n'existe pas, si c'est un prétexte comme la discussion avec la mère? Alors qu'y a-t-il au fond de cette soudaine rupture?… Voyons, monsieur Casal, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin?»

Cette reprise d'un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase de ce discours intérieur et à propos de Juliette, marquait la rentrée en scène du Casal d'avant les visites à la rue Matignon,—de ce Casal qui se demandait, en quittant l'hôtel de Candale: «Avec qui peut bien être cette petite femme?»—et c'était aussi la disparition, pour toujours sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines, chantait la romance à Madame avec des innocences de Chérubin attendri! Le petit souffle avait passé sur les yeux de l'hypnotisé. Cette crise de premier désenchantement fut si dure qu'il lui fallut, le soir, s'abolir à coup d'alcool pour se supporter, et, à minuit, lord Herbert et lui étaient à peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient «chargé,»—comme disait l'Anglais dans ses métaphores de yachtman. Il n'y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce genre, étant de ces ivrognes taciturnes qui s'intoxiquent méthodiquement et continuent à se tenir raides, comme des soldats en parade. Casal ne risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-là, l'Anglais n'écoutait ni ne répondait. Quelle vision regardait-il avec ses yeux bleus de fils des rois de la mer? Comment était-il arrivé à systématiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les nuits de tout cet hiver, où il était rentré lucide? La seule personne qu'il aimât au monde était Casal,—pourquoi encore? Était-il vraisemblable que ce goût de l'ivresse et cette amitié tinssent à la même cause? Herbert avait, dans sa jeunesse, été l'amant d'une femme qui le trompait avec tout Paris et dont Casal, en effet, n'avait pas voulu à cause de son camarade. Ce dernier le savait-il? Jamais il ne s'était expliqué là-dessus. Il est certain d'autre part qu'à travers les apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidité pour deviner tout ce qui se passait dans la tête de son unique ami. Car, au moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une façon très particulière, le mot du poète de son pays: «She was false as water…» Et ce «fausse comme l'eau» représentait dans sa bouche une injure fort énergique, étant donné l'opinion qu'il professait sur ce liquide.—Il se vantait de n'en jamais consommer que pour sontub.—Il est certain aussi que le conseil de défiance formulé de la sorte par son compagnon d'orgie répondait trop bien aux idées douloureuses qui continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprême effort de volonté pour ne pas se laisser aller à cet attendrissement de la boisson, qui a déterminé tant d'irréparables aveux.

—«Herbert a raison,» songeait-il le lendemain matin, à cheval, poussant Téméraire dans les allées les plus désertes du Bois, sous un ciel gris et qui achevait de torturer ses nerfs déjà irrités par l'alcool de la veille: «Les meilleures ne valent rien… Celle-là pourtant, une hypocrite!… Hé oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux points… Derrière cette rupture il y a autre chose… Mais quoi?…»

Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même le mot qui lui dévorait le cœur. Il entrevoyait que l'influence d'un autre homme expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son égard, et il ne supportait pas de l'entrevoir. Cette tempête intérieure eut pour résultat, d'abord, que le pauvre Téméraire fut ramené à l'écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée,—pour le plus grand désespoir du groom préposé à son entretien,—et puis, que Casal lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon. Pourquoi? Il savait d'avance que Mmede Tillières l'aurait, suivant toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il éprouvait l'impérieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y avait une chance contre mille pour qu'elle n'eût pas osé donner cet ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait l'aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face dans leurs relations. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui,—et nous sommes toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement,—que ce lui fut une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une physionomie inscrutable:

—«Madame la marquise n'est pas chez elle…»

—«Je devais m'y attendre,» se dit Casal, «et ce n'est pas fier d'être venu me faire dire cela…»

Il s'en allait sur cette pensée, du pas mélancolique d'un homme qui n'a aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet œil aiguisé qui fonctionne quasi mécaniquement chez les chasseurs, les pêcheurs et les escrimeurs, tous gens dressés à une observation continuelle du détail des choses autour d'eux et devant eux, il aperçut, marchant en sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien d'abord, et avec lequel il échangea un coup de chapeau presque hésitant.

—«Parbleu,» se souvint-il tout d'un coup, «c'est le comte Henry de Poyanne… C'est juste… Il est lié avec Mmede Tillières… Je me rappelle avoir entendu Mmede Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire qu'il revenait ces jours-ci… Il va peut-être chez elle… Je verrai bien s'il est reçu… S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte me soit fermée…»


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