VIIRESTES VIVANTS D'UN AMOUR MORT

—«Vous arrivez bien,» s'écria-t-elle gaîment à la vue de Casal; «lequel préférez-vous de ces bracelets?…» Et elle lui tendit deux cercles d'or, l'un revêtu d'un émail noir sur lequel le motRememberétait écrit en lettres de roses, l'autre fermé par une montre microscopique, original paradoxe d'élégance tombé aujourd'hui dans la vulgarité.

—«Mais celui-ci,» dit le jeune homme en désignant le second des deux objets. «Il a un double avantage: celui d'abord de ne pas étaler une devise prétentieuse, et puis, c'est si commode pour les adieux… Mais oui,» insista-t-il avec son rire gai, «une femme s'ennuie avec son amant; elle n'ose pas consulter la pendule pour voir si elle peut décemment filer. Elle met les bras autour du cou du bien-aimé, elle appuie sa jolie tête, comme cela, de profil, et regarde l'heure à son poignet…»

—«Ça vous ressemble, cette idée-là,» dit la comtesse. «Vous mériteriez que vos impertinences fussent répétées à la personne pour qui j'ai choisi ce bracelet; et elles le seront, pour vous punir, pas plus tard que demain matin.»

—«Si c'est Mmede Tillières?…» fit Casal.

—«Voyez-vous qu'il a deviné tout de suite!» interrompit la comtesse. «Alors, si c'est Mmede Tillières?…»

—«Soyez juste,» continua Raymond, «répétez-lui mes impertinences, comme vous dites, mais devant moi, que je puisse me défendre.»

—«Êtes-vous libre demain matin?» fit la comtesse. «Venez déjeuner; mais tâchez de mériter cette gâterie, car c'en est une de vous prier ce jour-là.»

Et elle lui expliqua avec force détails toute l'histoire de leur amitié, que Casal n'eut pas de mérite à écouter religieusement. Si bien qu'à son entrée dans le petit salon de la rue de Tilsitt, la première personne qu'aperçut Juliette fut le jeune homme. Oui, elle eût été un peu déçue qu'il n'eût pas essayé de se rapprocher d'elle ainsi, et pourtant elle ne fut pas hypocrite de prendre aussitôt la physionomie mécontente et comme serrée, qu'elle avait eue le jour où Casal faisait chez elle sa première visite. Les situations ambiguës fournissent prétexte à ces contrastes. Elle devait être tour à tour, successivement et avec la même bonne foi, atteinte dans son intérêt pour Raymond ou touchée dans ce qu'elle croyait devoir à Poyanne aussi longtemps qu'elle laisserait place en elle aux complications sentimentales qui l'amenaient, dès cette première période, à être émue à la fois par ces deux hommes. Mais si Casal eut la naïveté de prendre au sérieux le reproche muet d'indiscrétion que lui adressait cette subite froideur, Gabrielle n'y vit qu'une courte comédie destinée à tromper un demi-remords. Elle était, elle, rayonnante de gaîté communicative en prenant le bras de son confident de la veille pour passer dans la salle à manger, tandis que Candale conduisait Juliette. Les mondaines ont un goût particulier pour organiser de ces petits déjeuners à la fois clandestins et innocents dont tout leur plaît: la fantaisie de l'intimité plus libre, la certitude qu'aucun importun ne les dérangera, et, osons le dire, la joie un peu animale de manger de bon appétit. C'est avec le souper, quand elles soupent, le seul repas auquel leurs jolies dents blanches fassent vraiment honneur. Le matin, elles se sont levées trop tard et n'ont qu'à peine grignoté les rôties beurrées de leur thé. Elles arriveront pour dîner à huit heures, serrées dans leur corset comme un horse-guard dans sa tunique rouge, fatiguées de la journée, l'estomac troublé par le thé, les pâtisseries et les tartines des cinq heures, préoccupées de vingt intérêts de cœur ou de vanité, et, devant un repas dont le seul menu réveille un écho dans l'orteil d'un goutteux, elles mangeront à peine de quoi soutenir leurs nerfs jusque vers minuit. Vers midi, au contraire, elles ont déjà marché, respiré l'air du Bois. Elles portent un petit costume anglais d'une étoffe souple et pas trop ajusté. Le déjeuner avec une amie ou deux, et un ou deux amis,—pas plus,—c'est alors une petite fête improvisée, d'autant plus que celui qu'elles veulent bien y associer est nécessairement un oisif et qui n'a d'autre métier que de leur plaire. À Paris, aucun homme occupé ne déjeune, et ce dont elles sont plus friandes que d'une aile de perdreau froid à déchiqueter, c'est du temps de ceux à qui elles donnent ce titre flatteur et absorbant d'ami. On s'étonne souvent que leurs choix, non seulement en passion, mais en simple affection, s'égarent sur des personnages sans autre esprit qu'un bagout insignifiant, sans autre mérite apparent que de bonnes manières et un bon tailleur. On trouverait que, neuf fois sur dix, ces inexplicables Favoris ont aussi cette qualité, la première de toutes, qu'ils sont toujours là. Au fond de la rancune que Mmede Candale conservait à Poyanne, il y avait ce grief spécial: elle lui en voulait, occupant une grande place dans la sympathie de Juliette, de se tenir, comme il faisait, hors de ces menues relations. Le double désir de ne pas compromettre Mmede Tillières et de suffire à ses travaux avait en effet conduit le comte à se retirer presque absolument du monde, et Gabrielle, en regardant son amie et Casal assis l'un en face de l'autre à cette table de déjeuner, ne pouvait s'empêcher de se tenir à elle-même ce petit monologue, avec cette puissance de dédoublement que les écrivains modernes s'imaginent avoir découvert,—comme si toutes les femmes n'excellaient pas depuis des siècles et naturellement dans cet art de vivre à la fois et de se regarder vivre.

—«Ma petite Juliette s'obstine à garder sa mine sévère. Elle voudrait bien nous faire croire qu'elle est fâchée. Mais il ne faudrait pas avoir, madame, cette distraction dans vos yeux, en me parlant, qui me prouve que vous n'écoutez que M. Casal en train de causer avec Louis… Si elle pouvait s'éprendre pour lui d'un sentiment véritable pourtant et si ce mariage avait lieu?… Qu'elle épouse ce sauvage d'Henry de Poyanne, et je la perds, au lieu qu'avec Raymond, qui a les goûts de Louis, nos goûts, nous mènerions une si gentille vie…—Lui, me paraît tout à fait emballé… Bon, elle se déride. Ce qu'il vient de dire est fin, et comme il la regarde peu à peu!… Allons. Il lui parle. Elle lui répond. Elle s'apprivoise…»

C'était, ce petit commentaire muet, l'accompagnement d'une de ces causeries qui vagabondent, suivant la règle ordinaire, à travers les infiniment petits des préoccupations parisiennes et qui vont des courses d'Auteuil à la politique, ou du dernier procès à des détails de cuisine, en passant par le théâtre, et les allusions au plus récent scandale, jusqu'à ce qu'un hasard de conversation ayant amené Candale à dire à Raymond:

—«Je t'ai admiré, hier. C'est la première fois que je t'aie vu refuser de te mettre en banque, et avec Machault, qui gagne toujours…»

—«Je vieillis,» répondit l'autre en haussant les épaules, «je suis brouillé avec la dame de pique.»

—«Voilà du moins un caprice raisonnable,» fit Gabrielle, «mais de quand date-t-il et combien durera-t-il?»

—«Ce n'est pas un caprice, madame, je vous le jure,» répliqua le jeune homme avec la même simplicité sincère qu'il avait mise la veille à donner sa parole. Cette phrase, intelligible à la seule Juliette, la fit tressaillir dans ses fibres profondes. Casal lui eût dit en propres termes qu'il l'aimait, elle n'eût pas éprouvé une émotion plus forte. Elle détourna les yeux une minute, pour qu'il n'y lût point les sentiments confus qui l'agitaient, et parmi lesquels dominait une espèce de plaisir invincible. Elle aurait dû, prenant ces mots comme ils avaient été prononcés, s'enfermer dans un quant à soi de plus en plus impénétrable. À partir de ce moment, il lui fut au contraire impossible de garder son masque de défense. En lui prouvant le bienfait immédiat du premier conseil reçu, Raymond ne l'excusait-il pas à ses propres yeux de l'accès trop facile qu'elle lui avait déjà donné auprès d'elle? Et par-dessus tout il continuait de lui plaire infiniment, grâce à ce magnétisme personnel qui déconcerte toutes les analyses et qui semble justifier la dure formule des savants qui considèrent l'amour comme un simple phénomène physique.—Il est certain que Louis de Candale avait depuis longtemps quitté le fumoir où l'on était venu après déjeuner, et la jeune femme, elle, était encore là qui subissait le charme de la présence de Raymond. Cet abandon à ce charme était si complet qu'elle fut prise d'un saisissement lorsque, ayant regardé par distraction la montre du bracelet que la comtesse lui avait passé au poignet, elle vit comme l'aiguille avait marché.

—«Trois heures!» s'écria-t-elle avec une réelle surprise, «et ma voiture que j'ai commandée à deux!… Allons, je me sauve…»

—«Veux-tu m'attendre?» demanda Gabrielle, «je sors avec toi.»

—«Ah!» dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, «je voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine.»

Elle s'étonna elle-même, en descendant l'escalier, de ce nouveau mensonge inventé si soudainement. Pourquoi? Sinon qu'elle n'aurait pu, à cette seconde, supporter sans en souffrir les taquineries certaines de Gabrielle. Les secrets reproches de sa conscience grondaient déjà trop fort dans son cœur. Comme d'habitude en quittant la rue Matignon, le valet de pied avait mis dans le coupé la correspondance arrivée par le courrier de midi. Il s'y trouvait trois lettres, dont une de Poyanne. Mmede Tillières en regarda longtemps la suscription avant de l'ouvrir. Elle venait d'avoir, à un degré presque insoutenable, l'impression qu'elle se conduisait très mal envers cet ami absent. Sous l'influence subite de ce remords, elle le vit dans cet exil de Besançon, assis à sa table et lui écrivant, au sortir des luttes fiévreuses de la politique, pour se rafraîchir l'âme à son cher souvenir. Tous les motifs de tendre admiration qui l'avaient attachée au noble orateur se réveillèrent à la fois en elle. Ses mains frémissaient en déchirant l'enveloppe. Peut-être, si elle avait, cette fois, rencontré dans ces pages une phrase de chaude effusion, aurait-elle retrouvé là, dans ce court instant de crise intérieure, la force de se reprendre tout d'un coup. Les minutes les plus décisives de notre existence sentimentale sont celles-là, quand l'émotion nous envahit trop vivement pour que nous puissions nous tromper sur sa nature, sans que cependant elle ait encore noyé en nous tous les scrupules. Mais c'était de nouveau la lettre gaie, vaillante, presque insoucieuse, que le comte croyait devoir plaire à sa maîtresse. Pas un mot n'y vibrait qui pût toucher l'âme déjà malade de Juliette à la vraie place. Ah! les malentendus des éloignements! Les cruelles, les irréparables mésintelligences qu'emportent et que redoublent ces feuillets sur lesquels nous ne savons pas, nous n'osons pas mettre tout le sang de notre amour et toutes ses larmes! Écrire à la femme que l'on aime, après plusieurs jours de séparation, c'est lui parler sans voir ses yeux;—c'est jeter des paroles dont le retentissement dans cette création idolâtrée vous échappe, hélas! et qui vous la perdent quelquefois pour toujours;—c'est ne pas la sentir sentir! Et elle lit votre lettre en répétant, ce que dit Juliette cette fois encore: «Comme il a changé!» Et ce n'était pas vrai; mais le croire, pour elle, était si dangereux, au moment où elle allait être entourée par la plus savante, par la mieux conduite des séductions!

Il faut dire, en effet, pour ne pas être injuste envers cette charmante femme et d'ordinaire si prudente, que Raymond eut l'art, durant les quelques semaines qui séparèrent ces premières rencontres et le retour de Poyanne, de se conduire avec un tact impeccable. Il eût été renseigné avec une exactitude absolue sur l'isolement momentané de Mmede Tillières, qu'il n'eût pas déployé plus de finesse délicate. Et ce n'était pas, chez lui, ce tact et cette finesse, le résultat d'un calcul. Non, il s'abandonnait tout simplement à la sincérité de ses propres émotions. Là était pour Juliette le véritable péril: le jeune homme devait agir avec elle, naturellement et sous l'impulsion de sa sensibilité actuelle, comme il eût fait par la plus rusée diplomatie. À travers une vie si déprimante, il était resté assez fin de nature, assez artiste en sensations pour se laisser aller avec délices à l'attrait de rapports très nouveaux pour lui, et sans une seule de ces violences d'amour-propre qui, brusquant les attaques, donnent l'éveil à la défiance des femmes. Comme il se le disait, le soir de l'Opéra, dans ce langage expressif et brutal qu'il cessa bientôt d'employer en se parlant de Juliette, il était «pincé.» Or, quand un viveur professionnel et qui a beaucoup abusé de la galanterie, devient véritablement amoureux d'une femme honnête ou qu'il croit telle, il a des retours soudains d'adolescence, comme une ivresse de rajeunissement qui fait de lui un personnage nouveau et d'un singulier intérêt pour cette femme à laquelle il procure la plus douce des flatteries. Peut-être n'y a-t-il pas de phénomène qui montre mieux combien l'amour greffe en nous, suivant l'admirable formule du philosophe antique, un animal nouveau sur l'animal d'habitudes, si bien qu'aimer c'est à la lettre devenir un autre et, au moins pour un temps, se conduire au rebours de son passé, de son caractère, de ses idées et de son être entier.

C'est par la tête que commence ce rajeunissement qui repose, comme toutes les conversions durables ou momentanées, sur une loi générale de l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos mœurs. S'occuper d'une femme, pour un débauché, c'est donc voir avec un détail, précis comme les gravures d'un livre de libertinage, la manière dont elle se donnera, et la sorte de plaisir qu'il goûtera auprès d'elle. Et c'était bien ce coup d'œil de connaisseur en impureté, dont Casal avait, dès le premier soir, enveloppé Mmede Tillières, la déshabillant de sa toilette de soirée et la toisant comme une fille. Dès leur seconde entrevue, il éprouva une impossibilité de la brutaliser ainsi dans sa pensée,—impossibilité qui grandit encore à mesure que les occasions de la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientôt le moyen de la voir sans cesse, tantôt chez Mmede Candale, tantôt au théâtre, tantôt rue Matignon. C'était là surtout, dans le tête-à-tête du petit salon aux teintes effacées, qu'il devait sentir mieux le mélange de passionné désir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite. Elle eut, dès la troisième visite, et durant celles qui suivirent, dans le bonjour gracieux et réservé tout ensemble dont elle l'accueillait, dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant s'asseoir, dans le son de sa voix aux premières phrases, comme une façon d'abolir la familiarité acquise lors de la causerie précédente, et la moitié de cette nouvelle conversation se passait ainsi à reconquérir le terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se détendait dans un demi-abandon, elle gardait des yeux à la fois impénétrables et inaccessibles, une chasteté d'attitude qui ne permettait pas la plus légère audace de paroles, et, surtout, elle donnait cette impression d'un être si vivement sensible qu'un rien le froisse, défense plus sûre qu'aucune autre sur un homme vraiment épris. C'est la fleur aux pétales trop fragiles devant laquelle hésitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casal, vaincu par cette influence, prit vite l'habitude de s'en aller de ses visites sans avoir rien fait que de jouir du frémissement intérieur dont le pénétrait cette présence, quitte à se raisonner sur le trottoir de cette solitaire rue Matignon.

—«Et moi,» songeait-il, «qui me suis tant moqué lorsque je voyais un camarade tombé par une femme!… Mais il faut avouer que celle-ci ne ressemble à aucune autre…» Puis, comme il avait de l'esprit avec lui-même, malgré son émotion:—«C'est aussi ce qu'ils disaient tous,» ajoutait-il. Et, après un éclair de doute:—«Non, cette fois je ne me trompe pas, je m'y connais, elle est unique…»

Il s'abîmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le commencement du monde, et qui consiste à se démontrer par le menu les raisons que l'on a de préférer son amie à toutes les autres. C'était là, semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blasé, comme celui-là, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitôt à la griserie de ce roman intérieur un piquant singulier, c'est que précisément il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions d'existence aussi peu favorables que possible à des sentiments de cet ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer à ses occupations d'homme de club et de sport, il éprouva presque tout de suite à un extrême degré cette impression d'une vie dédoublée, qui correspond si bien, chez les civilisés, à la multiplicité de la personne et qui donne à toute liaison cachée, fût-elle innocente, une poésie de mystère. D'ailleurs le détail d'une des journées, prise au hasard, et qui peut être donnée comme le type de la vie du jeune homme pendant ces quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses, les complexités de cette passion, à laquelle il ne fallut que ce temps-là pour grandir et se développer dans le décor des habitudes les plus contraires à toute passion.

… Un mois est déjà passé depuis qu'à l'Opéra, Casal a si timidement demandé la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune homme s'habille dans le cabinet de toilette de son hôtel de la rue de Lisbonne. Sur une petite table placée devant la fameuse bibliothèque de bottes, se trouve un écrin ouvert qui montre un collier de perles destiné à servir de cadeau de rupture à Christine Anroux. Elle lui est devenue, cette pauvre actrice, tout à fait insupportable, au point qu'il s'est décidé à en finir avec elle, d'une manière définitive, lui qui disait: «Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes.» Sur un fauteuil à bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter à cheval avec lui. Demeuré athlétique malgré ses excès, avec un visage délabré et des épaules de boxeur, l'Anglais bat le tapis de la pointe de sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive guère, d'habitude, avant midi. Il raconte, en style télégraphique, sa soirée de la veille:

—«Excellent dîner, hier, chez Machault… Je n'aurais pas donné ma soif pour vingt livres, en me mettant à table… Château-Margaux blanc, très recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop doux; puis du porto rouge, supérieur… Chez Phillips ensuite. T'y ai attendu… Voilà ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, même avec son whisky…»

Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, célèbre pour avoir dit aux Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre: «Je ne me croyais pas si plein que ça…,» déplore en ces termes son étrange déception de la nuit, Raymond, assis à sa toilette, sourit à sa pensée. Il se revoit à cette même heure ou Herbert l'attendait chez Phillips, dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette. De quoi? Il ne se rappelle que la toilette de Mmede Tillières, sa robe de dentelle noire sur de la moire rose, la même que celle du premier soir. Et comme Herbert insiste:

—«Voilà six jours que tu me manques!… quelque nouvelle bourgeoise, hein?…»

—«Ma foi non,» dit Casal. «Je me suis couché à onze heures, j'étais fatigué.»

—«Ça te réussit,» reprend l'autre. «Teint excellent, œil frais, bonnes conditions. Tu es prêt?»

Le fait est que, depuis des années, Casal n'avait pas été aussi joli garçon qu'à ce moment-là, et aussi jamais la sensation de la vie physique n'avait été plus forte en lui. Les femmes de haute galanterie qui se promenaient dans l'avenue du Bois, par ce matin de printemps, se dirent l'une à l'autre en le voyant passer à cheval avec lord Herbert:

—«Il est étonnant, ce Casal, toujours vingt-cinq ans!»

Dans ce rajeunissement des libertins par un amour romanesque, un second principe, et le plus puissant, quoique en apparence si contraire à ce romanesque même, réside en effet dans la soudaine interruption de leurs constants excès. Une sorte de convalescence anormale se produit alors dans leur physiologie. L'épuisante fatigue de la fête quotidienne se remplace par une économie de forces qui renouvelle toutes les énergies de l'homme, et,—telle est l'ironie de la nature,—ce renouveau est perçu le plus souvent par celui chez lequel il s'accomplit, sous la forme d'une joie sentimentale! Jamais Casal n'avait éprouvé plus de plaisir à monter, non pas le paisible Boscard, mais Téméraire,—par Roméo et Fichue-Rosse,—le plus vif de ses chevaux, et quand les deux amis reviennent déjeuner rue de Lisbonne, c'est encore Casal qui mange de bon appétit, tandis que l'ivrogne goûte à peine aux plats exquis préparés par le cuisinier artiste que Raymond a hérité de son père. Il y a pourtant une autre cause plus noble à la gaîté du jeune homme que la poussée brutale de la force et de la santé. Dans la causerie de la veille il a surpris une allusion faite par Mmede Tillières à une course projetée dans un magasin de la rue de la Paix, et il s'est promis à lui-même de guetter le coupé qu'il connaît déjà si bien. La joie de faire ainsi des actions d'écolier est le signe le plus indiscutable de la passion chez tout homme qui a passé trente-cinq ans, surtout quand cet homme est dressé au positivisme réfléchi que la grande débauche suppose, comme les affaires et la politique. Voilà donc Raymond se promenant entre la place Vendôme et l'avenue de l'Opéra, comme un provincial en mal d'élégance et fouillant du regard toutes les boutiques les unes après les autres. Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître Juliette à travers une vitrine. Et il entre, et il prend la physionomie confuse d'un collégien surpris en fraude, pour la saluer! Mais comme elle n'a point paru fâchée, il la reconduit à sa voiture avec un bonheur d'enfant qui le suivra tout le reste de l'après-midi. Tout à l'heure, quand il tirera au cercle de la place Vendôme, les artistes en escrime pourront admirer son jeu, les hygiénistes critiquer son abus des exercices, et les autres habitués, couchés sur les divans rouges, dans leur costume de salle, prolonger leurs habituelles discussions sur la méthode française et la méthode italienne; il ne songera, lui, qu'à une tête blonde s'inclinant pour un adieu à une fenêtre de voiture, et le soir il y songera encore chez Mmed'Arcole, où il s'attardera dans l'espérance de revoir la même tête blonde apparaître et ces yeux—si doux qu'ils l'affolent, si réservés et si pénétrants qu'ils l'arrêtent toujours sur le bord d'un aveu! Mais Juliette n'arrive pas, et, au lieu d'aller se consoler chez Phillips ou au club, Raymond rentre seul rue de Lisbonne, en se raisonnant:

—«Je suis tout de même un peu trop naïf… De deux choses l'une: ou c'est une coquette ou elle a un sentiment pour moi. Dans les deux cas, il faudrait agir. Je me dis cela tous les soirs, et puis le lendemain je me laisse prendre à ce joli regard. Je ne me reconnais plus. Mais quoi?… Jamais je n'ai rencontré quelqu'un qui de loin lui ressemble… Il n'y a pas à dire, quand elle est là, je redeviens petit, petit. Et elle?… si je lui déplaisais, est-ce qu'elle me recevrait, comme elle fait, des trois ou quatre fois par semaine?… Elle savait que je devais aller chez la duchesse, ce soir, on l'a invitée devant moi. Pourquoi n'est-elle pas venue?… Elle avait quelque chose de triste dans les yeux aujourd'hui, comme une souffrance. J'ai cependant fouillé dans sa vie. Il n'y a rien, absolument rien, pas une ombre d'ombre d'histoire… Qu'est-ce qui peut la faire se reprendre ainsi sans cesse, comme si elle luttait contre une pensée? Quelle pensée?… Mais c'est bien simple. Elle m'aime et elle ne veut pas m'aimer. Allons, ce sera pour demain.»

… Oui. Quelle pensée? Le jeune homme s'endort sur cette question à laquelle sa profonde connaissance des femmes lui permet de faire cette réponse, délicieusement apaisante pour son inquiétude. Il n'a pas tort d'interpréter ainsi les incertitudes qu'il devine dans les manières d'être de Mmede Tillières, mais il se trompe, en croyant, comme il fait, que les principes religieux, le désir de sauvegarder une situation mondaine, la défiance contre son caractère, à lui, le fidèle souvenir d'un mari perdu tragiquement, produisent ces va-et-vient dans le cœur de Juliette, ces abandons tour à tour et ces reprises. Cette pensée qui va sans cesse grandissant dans ce cœur qu'une pente insensible a déjà conduit hors du chemin tracé par sa volonté, c'est que le retour de Poyanne approche et approche à chaque heure, à chaque minute… Encore quinze jours, encore dix, encore cinq, et il sera là, et il faudra lui expliquer comment elle a laissé un nouveau venu entrer dans son intimité,—et quel nouveau venu!—sans en prononcer le nom une fois dans ses lettres, jusqu'à ce qu'enfin, après tant d'incertitudes, tant de remises à plus tard, tant d'innocentes et coupables faiblesses, il ne reste plus que deux jours, plus qu'un jour, plus que quelques heures…

—-Ah! qu'elles sont dures à passer, ces dernières heures où l'attente de ce qu'elle appréhende se mêle d'une façon si cruelle au remords de ce qu'elle a permis—elle ne se rend plus compte elle-même comment. Ce serait si peu pour un autre, si peu même pour elle, à condition qu'elle eût parlé!… Demain, Henry entrera dans ce petit salon où Casal est encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prévu cette difficulté dès le premier soir, et pourquoi, la prévoyant, a-t-elle laissé arriver les choses à cette crise?… Si elle dit la vérité à l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui détailler les nuances de sentiment par lesquelles elle a passé et qui l'ont conduite à faire une série d'actions qu'elle savait déplaisantes à Poyanne,—et à les faire en les taisant? Mais elle-même les connaît-elle, ces nuances? Ose-t-elle se regarder dans l'âme avec son habituelle sincérité? Non. Elle a trop peur d'y découvrir quelque chose qu'ellesaitpourtant s'y cacher. Si elle continue de se taire, peut-elle espérer que son amant ne découvrira pas qu'elle reçoit Casal,—sinon comme d'Avançon, Miraut et quelques autres, du moins d'une façon presque régulière? «Son amant…» Elle se répète ces deux mots comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines d'une situation qui est le secret dangereux et l'engagement définitif de sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous quelle influence elle a laissé ainsi les journées succéder aux journées, l'une entraînant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite où elle en est maintenant. Elle a beau se démontrer que, pendant ces quelques semaines écoulées avec une rapidité qui lui semble aujourd'hui surnaturelle, Raymond n'a pas prononcé une parole qui n'eût pu être écoutée par Poyanne,—établir par les faits que ses relations avec le jeune homme se réduisent à d'innocentes visites, à d'officielles rencontres au théâtre ou chez Mmede Candale,—s'affirmer qu'elle n'a pas, fût-ce une minute, outrepassé ses droits de femme, indépendante après tout,—fixer son esprit sur cette idée qu'elle a voulu seulement exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jugé,—ces paradoxes de conscience qui lui ont semblé si spécieux s'évanouissent devant la nécessité d'une explication pourtant bien simple. Pourquoi donc l'attente en est-elle si douloureuse à la pauvre femme, qu'elle passe au lit, en proie à la plus cruelle détresse morale, toute l'après-midi qui précède le retour de celui à qui elle s'est donnée pour toujours?… À peine si un rais de lumière glisse à travers les rideaux de cette chambre close. Elle est là, les yeux ouverts, les tempes battantes de migraine, qui regarde… Que regarde-t-elle? Et quelle tempête se déchaîne donc dans sa conscience troublée? Un coup frappé à la porte, faiblement mais si distinctement à cause du grand calme, la fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par Mmede Nançay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son amie, a voulu voir cette dernière. La petite comtesse s'assied auprès du lit. Elle prend dans ses mains les mains brûlantes de Juliette, et elle lui dit, avec cet instinct de curiosité qui se mélange à la pitié chez les meilleures des confidentes:

—«Alors, Poyanne revient demain?»

—«Oui,» répond Mmede Tillières d'une voix éteinte.

—«Mais,» reprend Mmede Candale en se rapprochant d'elle plus encore, «est-ce qu'il ne va pas être un peu jaloux de notre ami?…»

—«Ah! tais-toi,» dit Juliette en serrant plus fortement la main qui tient la sienne, «ne m'y fais pas penser.»

—«Allons,» insiste la comtesse, «voilà ce qui te fait si mal, c'est de t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de recevoir qui te plaît, peut-être… Et veux-tu qu'une fois je te parle comme à ma sœur? Il te plaît beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te dise encore quelque chose et que tu sais bien?…»

—«Non, tais-toi,» redit Mmede Tillières en se redressant et regardant l'autre avec égarement. «Je ne veux pas t'entendre.»

—«Mais,» continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle inexplicable, se décide à frapper un grand coup, «pourquoi ne l'épouserais-tu pas?»

—«L'épouser?» s'écria Juliette d'un accent déchiré, «mais c'est impossible, entends-tu, impossible.»

—«Et pourquoi?»

—«Parce que je ne suis pas libre,» dit la malheureuse en se laissant retomber sur ses oreillers; et voici qu'à travers ses sanglots, son cœur gonflé de peines inavouées se répand dans un aveu que Mmede Candale écoute en pleurant, elle aussi. La fidèle Sainte ne se dit pas ce que quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se diraient à sa place en apprenant que leur meilleure amie a un amant et a su si bien le cacher: «J'ai été trop sotte.» Elle n'en veut pas à Juliette de l'illusion où elle est restée depuis des années sur le véritable rôle de Poyanne dans cette existence. La petite comtesse possède une trop grande manière de sentir pour s'abaisser à ces mesquineries-là. Elle comprend seulement avec épouvante quel jeu terrible elle a joué en jetant, comme elle a fait, Casal dans la vie de Mmede Tillières. Elle demeure terrassée de son œuvre, car elle n'a plus une minute d'hésitation maintenant. Elle voit distinctement ce que Juliette n'ose pas lire dans son propre cœur, un commencement d'amour passionné pour Raymond, et cela dans le même éclair de révélation qui vient de lui apprendre la liaison avec Henry.—«Ah! pauvre! pauvre!» gémit-elle en couvrant son amie de baisers, puis avec angoisse:

—«Mais que vas-tu faire?»

—«Ah!» dit Mmede Tillières avec désespoir, «est-ce que je sais, maintenant?»

Certaines parties de notre caractère sont si profondément spéciales, si intimement et naturellement nôtres, que la passion, cette magicienne et qui transforme tant de choses dans l'être humain, laisse ces parties-là intactes. Mmede Tillières, entraînée, emportée comme malgré elle sur le périlleux chemin d'un nouvel amour, durant ces semaines d'intimité croissante avec Raymond, n'en avait pas moins continué d'être, pour ce qui ne touchait pas à ce sentiment en train de grandir, la femme discrète et prudente de toujours, celle que les malveillants accusaient d'être un peu en dessous, et dont les admirateurs adoraient la réserve délicate. Elle avait trouvé le moyen, pendant ce mois et demi, et au jour la journée, que ni sa mère ni ses familiers ne rencontrassent trop souvent Casal. Un de ces amis pourtant était moins facile à tromper que les autres, ce d'Avançon qui, dès la première visite du jeune homme, avait éprouvé, en face de cet hôte inattendu, un inconscient mouvement de défiance. Sa sortie de cette fois-là, puis sa dénonciation sur la séance du jeu au club, avaient été reçues d'une manière qui contrastait trop avec l'habituelle docilité de Juliette pour ne pas l'étonner. Il avait donc ouvert les yeux et bientôt acquis la mortifiante conviction qu'une amitié se nouait entre Casal et Juliette, grâce à l'entremise de Mmede Candale. Il lui avait suffi de venir rue Matignon à l'improviste et d'y trouver Raymond, d'aller à l'Opéra ou au Théâtre-Français, et d'y voir le même Raymond causant avec Mmede Tillières, pour que sa défiance du début s'exaltât jusqu'à une jalousie aussi passionnée qu'elle était, en droit strict, peu justifiée. La jeune femme redoubla cette jalousie en s'en montrant irritée, et elle le lui dit, un jour qu'il recommençait ses diatribes contre la jeunesse moderne, d'une façon qui lui ôta l'envie de reprendre ce sujet de discussion. Le vieux Beau nourrissait à l'égard de Mmede Tillières un sentiment trop mêlé d'intérêt et de vanité pour le sacrifier à une pique d'amour-propre. Il avait d'abord pour elle une affection vraie,—car c'était un tendre, un fidèle cœur sous ses dehors de diplomate désabusé et malgré ses maladresses de Sigisbée honoraire;—puis il se servait de cette adroite amie pour garder un peu de paix dans son ménage, ayant dans Mmed'Avançon, qu'une maladie nerveuse retenait à l'appartement depuis des années, la plus acariâtre des compagnes;—enfin, il était fier de représenter la vie élégante auprès de cette créature si fine, au même titre que Poyanne représentait la politique, Miraut les arts, Accragne les bonnes œuvres, et le général de Jardes le souvenir de Tillières. S'il était assidu au whist de cinq heures, tantôt à l'Impérial, tantôt au Petit Cercle, s'il ne perdait pas une syllabe des racontars qui traînaient dans les salons ou dans les coulisses de l'Opéra, c'était surtout pour arriver chez son amie d'un air important et confidentiel, et il rapportait à la douce isolée un écho du Paris qui s'amuse. Il eût, certes, froncé le sourcil devant l'intrusion de tout nouveau venu dans le sanctuaire du petit salon Louis XVI. Mais rien ne pouvait lui être plus désagréable que d'y voir précisément un des héros de cette vie élégante;—sans compter qu'il ressentait depuis des années pour Casal l'antipathie instinctive professée par les chefs de file d'une génération contre les chefs de file de la génération suivante. Le monde du chic et du sport ne se distingue en cela ni de celui des arts, ni de celui de la littérature ou du barreau, de l'armée ou de la magistrature. Faut-il ajouter qu'un détail exaspérait dans le cas présent cet antagonisme? À cette première visite de Casal, d'Avançon s'était un peu trop posé en maître et seigneur du paradis de la rue Matignon. Peut-être n'eût-il pas été fâché de laisser croire à des droits plus entiers que ceux dont il faisait étalage. Ces sortes de fanfaronnades entrent pour une forte part dans les rivalités entre amis des femmes, qui n'ont pas la passion pour excuse. Les attitudes prises dominent si étrangement le monde obscur et changeant de notre sensibilité vaniteuse! Le plus clair résultat de ces diverses influences fut qu'à la veille du retour de Poyanne, le diplomate avait déjà livré trois batailles contre Casal, non plus auprès de Mmede Tillières, mais dans l'immédiat entourage de la jeune femme. Il avait commencé par la mère, chez laquelle il allait régulièrement, et il avait tracé là, de l'ancien ami de Mmede Corcieux, un portrait si noir qu'il avait manqué son but, par excès de zèle,—oubliant lui-même le grand principe de M. de Talleyrand, son idole: tout ce qui est exagéré est insignifiant.

—«Soyez tranquille,» avait répondu Mmede Nançay, «s'il est tel que vous le dites, il ne viendra pas souvent chez Juliette.»

Et elle avait parlé à sa fille, avec une indulgente ironie, des inquiétudes de leur commun ami. Mmede Tillières s'était mise à rire, et une plaisanterie sur cette étrange jalousie, jointe à la parfaite tenue de Casal dans une ou deux rencontres, avait suffi pour que la vieille dame s'endormît dans son inaltérable confiance envers son enfant, d'autant plus que cette dernière avait ajouté, non sans une pointe de remords, en parlant de Raymond:

—«C'est un des intimes de Mmede Candale.»

D'Avançon, battu de ce côté, comme l'en convainquit une nouvelle conversation avec Mmede Nançay, s'était replié sur ceux des cinq habitués de la rue Matignon qui se trouvaient à Paris, Miraut et Accragne. Il savait à quel point Juliette était attachée à l'un et à l'autre. Si tous les deux venaient lui rapporter que l'opinion s'occupait déjà des assiduités auprès d'elle d'un viveur aussi scandaleux que Casal, sans doute elle forcerait le jeune homme d'espacer ses visites. Il y avait bien quelque indélicatesse dans le fait de mêler ainsi des amis, auxquels la présence de Casal chez Juliette pouvait rester inconnue, à la satisfaction de mesquines rancunes personnelles. Mais l'infortuné diplomate ne se rendait déjà plus compte qu'il n'obéissait dans cette circonstance qu'à des mobiles égoïstes. Reçu plus froidement rue Matignon depuis sa tentative auprès de la mère, il commençait de souffrir cruellement de cette situation nouvelle, et, s'il n'allait pas jusqu'à soupçonner Mmede Tillières de s'éprendre de Raymond, il n'avait pas si tort en apercevant un danger vague dans une intimité qui l'avait, au premier abord, simplement froissé. Il croyait donc de bonne foi servir les intérêts de sa meilleure amie, en arrivant, comme il fit une après-midi, dans l'atelier de Miraut, afin de donner l'éveil à ce dernier.

L'artiste habitait rue Viète un hôtel contigu à celui qu'occupait alors son camarade d'Italie, le regretté Nittis, et qui fut, en ces années-là, un joli rendez-vous d'amateurs rares et d'écrivains subtils. C'est sous l'influence de ce Napolitain aux yeux si épris des choses modernes que Miraut modifia sa facture et qu'il inaugura particulièrement ses portraits au pastel, traités avec le décor familier des habitudes autour de la personne. En ce moment il était surtout célèbre par ses admirables tableaux de fleurs. Comme beaucoup de peintres d'une touche de pinceau presque féminine, ce maître en délicatesses est une sorte d'athlète aux larges épaules, avec un profil à la François Ier. Ce phénomène de contraste entre la physiologie apparente de l'homme et son œuvre s'est remarqué en sens inverse, et sans que nous puissions l'expliquer davantage, chez Delacroix, par exemple, exécuteur chétif d'œuvres violentes, comme Puget jadis, et probablement Michel-Ange lui-même. Chez Miraut, tout le reste de la nature morale est à l'avenant. Cet Hercule a des douceurs de jeune fille dans le caractère, une timidité d'enfant, un naïf besoin de protection et de gâterie qui déconcerte comme la gentillesse de ces chiens énormes, aussi forts que des lions et plus domptés que des caniches. C'est grâce à la fréquence de semblables anomalies que s'est créée cette figure du bon géant qui traverse tant de légendes, et dont la plus populaire incarnation demeure le Porthos du joyeux et génial Dumas. Quand d'Avançon entra dans l'atelier, le peintre était debout à son chevalet, en train de copier une touffe d'œillets, blancs, safranés et rouges,—somptueusement vêtu de velours noir, suivant sa coutume, et clignant son œil brun pour y voir plus fin. C'était une magie que la ténuité du coup de pinceau donné à petites touches par cette main, vigoureuse à briser une pièce de cinq francs. Il fit grand accueil au diplomate, tout en continuant de peindre et de causer, avec cette facilité à s'occuper de deux choses à la fois, qui dévoile un côté mécanique, presque ouvrier, dans le talent des peintres. C'est bien aussi pourquoi ils demeurent presque tous si gais à travers la vie, tandis que l'écrivain, de plus en plus privé de mouvement, obligé à l'absorption continue de la pensée dans son travail, va toujours et toujours s'attristant. D'Avançon était trop un homme du monde, dans la mauvaise acception du terme, pour ne pas mépriser un peu cette sorte de nature, et il ne fréquentait guère rue Viète. Il comptait que cette rareté même de ses visites donnerait plus d'importance à sa révélation sur l'amitié nouvelle de Casal et de Juliette. C'était calculer sans l'extrême finesse cachée dans la plupart des artistes, quand leur vanité n'entre pas en jeu. Tout en échevelant avec sa conscience habituelle les pétales de ses jolies fleurs, Miraut s'était demandé aussitôt quel intérêt amenait le diplomate chez lui. Il comprit de quoi il s'agissait au son de voix avec lequel l'autre l'interrogea tout d'un coup:

—«Êtes-vous homme à rendre un vrai service à Mmede Tillières?»

Et d'Avançon recommença le récit, nuancé pour la circonstance, que Mmede Nançay avait déjà subi. À mesure qu'il parlait, il pouvait voir la prunelle claire du peintre s'assombrir d'inquiétude. La seule idée de se permettre une observation vis-à-vis de Juliette faisait trembler la main du pauvre homme au point qu'il posa sa palette et ses pinceaux, pour répondre cette phrase, si simplement, mais si fortement logique:

—«Et pourquoi ne lui dites-vous pas cela vous-même?»

—«Parce que je ne suis pas bien avec Casal,» répliqua d'Avançon, «et que, venant de moi, ce conseil n'aurait par conséquent aucune importance.»

—«Mais,» riposta le peintre, «c'est que moi, au contraire, je suis très bien avec lui, et, je vous le jure, vous vous trompez sur son compte.» Enchanté d'avoir imaginé cette échappatoire, il reprit ses outils et recommença de peindre en entonnant un éloge de Raymond, que le diplomate dut subir à son tour:—«Il a beaucoup d'esprit, savez-vous?… Il la divertira un peu, où voyez-vous le mal?… Tenez, je juge les gens du monde à un petit détail, moi qui ne suis qu'un brave et honnête peintre. Quand j'entends un de ces connaisseurs de salon causer tableaux, je sais à quoi m'en tenir. Je me dis: toi, mon garçon, tu tailles, tu tranches et tu n'y entends rien, tu n'es qu'un vaniteux. Toi, tu n'as pas la prétention de m'apprendre mon métier, tu as l'esprit bien fait… Ainsi vous, d'Avançon, vous me voyez peindre depuis une demi-heure, vous ne m'avez pas donné un conseil. Voilà le tact, mon cher ami. Hé bien! ce Casal en est rempli et il a du goût…»

—«Ce que c'est que l'orgueil des artistes,» grommelait le vieux Beau un quart d'heure plus tard en descendant l'avenue de Villiers. «Celui-là est vraiment un brave homme, comme il le dit lui-même, et qui aime Juliette de tout son cœur. Casal lui aura servi quelques compliments sur une de ses toiles, et le voilà pris. Mais allons chez Accragne. C'est un austère qu'on ne gagne pas avec des flatteries…»

Et, de son pied resté léger malgré l'âge, un pied mince et chaussé du plus fin soulier verni à guêtres blanches,—le soulier de ses journées sans menace de goutte,—il franchissait le seuil de la haute maison, au cinquième étage de laquelle habitait l'ancien préfet de l'Empire. Resté veuf et sans enfants, après dix années du plus heureux mariage et au moment même où tombait le régime auquel il avait consacré sa vie, Ludovic Accragne s'était emprisonné dans les œuvres de charité, comme un savant frappé au cœur s'emprisonne dans le travail. Il s'était renoncé lui-même, et il avait trouvé la paix dans cet oubli absolu de sa personne au profit d'une besogne de bienfaisance. Demeuré administrateur même dans la charité, par cette survivance du métier dans l'homme qui fait qu'un soldat vieillit en s'imposant une consigne et qu'un professeur retraité débite un cours à la table de famille, il acceptait vaillamment ce qui rebute les plus dévoués: le maniement de la paperasserie, la tenue minutieuse des courriers, la vérification des comptes. L'amitié pour Mmede Tillières, qu'il avait connue toute jeune dans sa dernière préfecture et retrouvée à Paris, si solitaire, était la seule fleur de cette existence redevenue heureuse par l'abdication. Il convient d'ajouter, pour éclairer d'un jour plus complet cette figure originale, que ce juste avait hérité de son père, ancien haut fonctionnaire de l'Université, un fonds de voltairianisme invincible, sur lequel Juliette et Mmede Nançay lui faisaient vainement la guerre. En se représentant les traits divers de cette nature, dans la cage de l'ascenseur qui le hissait le long de la haute maison, d'Avançon ruminait le moyen de l'aborder sans recevoir un de ces coups de boutoir que Ludovic Accragne lui prodiguait volontiers, à cause de ses élégances surannées.

—«Bah!» se dit-il, «j'emploierai le procédé qui m'a réussi à Florence en 66 avec Rogister…»

Il faut l'avouer, au risque de diminuer le mérite de cette unique négociation dont l'ex-diplomate était si fier, ce procédé avait consisté tout simplement à flatter la manie de ce comte Otto von Rogister, numismate érudit et ministre fort médiocre. D'Avançon s'était lié avec lui en visitant sa collection et lui cédant à titre gracieux une assez belle médaille qu'il se trouvait posséder. Cette amitié entre l'envoyé Prussien et le Français avait abouti à un de ces succès médiocres et inutiles, mais qui font la gloire des chancelleries:—la connaissance avant l'heure d'une importante nouvelle, connaissance qui n'avait d'ailleurs changé quoi que ce fût aux affaires en cours. Rogister avait été cassé aux gages pour son indiscrétion, mais il était parti de Florence si enchanté de sa pièce à fleur de coin, qu'il avait négligé d'en vouloir à son perfide adversaire, et depuis lors, ce dernier se croyait de la force d'un Rothan ou d'un Saint-Vallier, les deux collègues de sa génération les plus fameux au quai d'Orsay. On a vu à quelles maladresses cette naïve infatuation conduisait cet homme. Son très réel esprit et son très bon cœur étaient gâtés par le souvenir de cette réussite déjà lointaine, mais toujours présente à son orgueil. Qui mesurera les ravages qu'un succès isolé produit sur toute une destinée? Si d'Avançon ne s'était pas cru un génie supérieur pour l'intrigue adroite, il n'aurait pas conçu cet étrange projet de liguer les différents amis de Juliette contre Casal, et il ne se serait pas acharné comme il le fit, dans le sens le plus cruellement maladroit, exaspéré dans son amour-propre par son quadruple échec auprès de Juliette elle-même, de Mmede Nançay, de Miraut et d'Accragne.

Il aborda pourtant le grand homme de bien, comme il convenait pour le séduire, en le questionnant avec détail sur cette œuvre de l'hospitalité de nuit, qui restera l'honneur de la charité mondaine à notre époque. L'ancien préfet rayonnait. Il déployait pour son interlocuteur complaisant des projets d'hospices et feuilletait devant lui des budgets rangés dans des cartons verts, qui donnaient à ce cabinet le plus morne aspect bureaucratique. M. Ludovic Accragne était lui-même un personnage aussi rêche que son nom, avec un grand long corps tout en os, des mains et des pieds énormes et une tête chauve qui eût été d'une laideur presque repoussante si ce visage ravagé, dont les yeux bordés de rouge clignotaient derrière des lunettes bleues, n'eût été éclairé par un sourire d'une bonté angélique. Cette bonté se révélait aussi par la voix,—une de ces voix si chaudes et si douces qu'elles deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec cet accent-là, et cette voix se fit presque frémissante pour répondre lorsque d'Avançon eut prononcé solennellement sa phrase:

—«Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai service à rendre à Mmede Tillières.»

—«Lequel?» dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire, aussitôt que l'autre eut nommé Casal.—«Je sais ce que c'est,» continua-t-il. «Notre chère Mmede Tillières l'a intéressé à notre œuvre… Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits… Que voulez-vous? Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres… Vous, clérical, vous ne pouvez pas vous en indigner. L'Église a bien inventé le Purgatoire pour nourrir le culte…»

—«Il ne me manquait plus que cela,» se disait d'Avançon en reprenant l'ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l'éloge de Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées duDictionnaire philosophique, «et il ne voit pas que si ce garçon donne son argent à cette œuvre que le diable emporte, au lieu de le jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!… C'est encore heureux que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casal se dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la direction des ballons! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je n'aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens…»

C'est ainsi que le drame de cœur qui se préparait depuis plusieurs semaines, grâce au silence de Mmede Tillières et à ses complications de sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui était très dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs? De telles aventures représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs défendus. Elles ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, évidente pour quiconque étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. Il y a, dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos mauvais désirs; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne s'étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y avaient réussi. Quoi d'étonnant qu'une des personnes de cet entourage, dupée comme les autres, vînt agir dans le sens de ses convictions et faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un mal irréparable? Le pire était que ce terrible d'Avançon, racontant pour la quatrième fois ses doléances sur l'intrusion de Casal rue Matignon, devait nécessairement outrer l'expression de sa pensée. Il avait dit à Mmede Nançay: «On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces visites…;» à Miraut: «J'ai peur que l'on n'en parle…;» à Ludovic Accragne: «Je crois que l'on en parle…» Il devait dire à Poyanne: «Je sais que l'on en parle…» Et il ne donna même pas à Mmede Tillières le temps de le prévenir, tant la haine contre Raymond s'était exaltée dans ce cœur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé par un train de cinq heures du matin. À onze heures, d'Avançon, qui avait eu soin de s'informer de ce retour, lui débitait sa philippique:

—«Il n'y a que vous, mon cher ami,» conclut-il, «qui puissiez prévenir cette pauvre femme du tort qu'elle fait à sa réputation… J'aurais voulu lui parler moi-même… Mais, vous vous rappelez, elle est toujours à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher Henry!… En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est vrai. Ce n'est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser… Nous n'aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et nous griser à rouler sous la table!… C'est bon pour les Anglais, ces mœurs-là… Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices comme leur toilette… Croiriez-vous qu'ils prétendent ne pouvoir être chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas…, je ne sais plus, qui envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et visiter les chaussures de ces jeunes snobs?»

Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir l'anglomanie de la jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l'écoutait plus. À peine si l'autre, insistant:—«Vous parlerez à Mmede Tillières?» il répondit:—«Je tâcherai de trouver un joint.» Il venait de recevoir en plein cœur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place follement sensible elles nous frappent; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en dedans, d'un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d'Avançon fut parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait guère qu'il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable dénonciateur aurait eu moins d'allégresse à traverser la Seine, puis les Champs-Élysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casal vers les hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'était autre que lord Herbert.

—«Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n'empêche pas,» songea d'Avançon après l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour cette fière tournure, «que nous allons te tailler des croupières… Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu dès ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle était née pour être la femme d'un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu'on parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casal vienne moins souvent. L'animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre. J'en avais trois pour rouler Rogister… Ce qui me fait plaisir, c'est de ne pas m'être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui, les choses comme elles sont…»

Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue de fatuité professionnelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus subit, au plus violent accès de douleur. La vaste pièce où le comte marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excès de son agitation intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l'église Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le cœur traversé par la cruelle idée qu'il n'était plus aimé, jamais pourtant avec une douleur comparable à celle de ce matin de son retour. Elle n'était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le diplomate: Mmede Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais, pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que celui-ci devait avoir dans le cœur du comte, il est nécessaire d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de sa campagne dans son collège.

Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait traversé sans y sombrer de si durs orages, éprouvait une impression de lassitude qu'il expliquait par une suite de contrariétés presque simultanées, ne voulant pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En réalité, il se trouvait dans une de ces périodes de la vie où tout nous manque à la fois, comme à d'autres tout nous réussit, sans qu'il soit besoin d'invoquer le grand mot de hasard. Ce que l'on nomme le bonheur, dans le sens populaire de chance et de veine, résulte d'un rapport exact entre nos forces et les circonstances, presque indépendant de notre volonté. Pour emprunter un exemple très significatif à une très glorieuse histoire, les qualités de Bonaparte correspondaient si précisément au milieu issu de la Révolution, qu'à cette période toutes ses entreprises devaient lui réussir, et lui ont réussi. Dès Eylau, et malgré le triomphe, il est visible qu'il n'y a plus harmonie entière entre ce génie et les conditions nouvelles de l'Europe. Chaque homme traverse ainsi une époque ou il est, dans sa vie privée et publique, ce que les Anglais appellent énergiquement:the right man in the right place, celui qui convient à la place qui lui convient. Même ses défauts s'adaptent alors à des nécessités de position, comme la frénésie imaginative de l'Empereur à la France de 1800 tout entière à reconstruire. Plus tard, et dans la période de malheur, même les qualités de cet homme tournent à sa ruine; ainsi l'excessive énergie de Napoléon dans une Europe affamée de repos et parmi des soldats épuisés de guerre. Dans la mesure où les destinées modestes et régulières peuvent se comparer à une fortune grandiose, sans cesse jouée et rejouée parmi d'innombrables dangers, telle avait été l'histoire politique et sentimentale d'Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les électeurs du Doubs l'envoyaient au Parlement, et qu'il rencontrait, presque aussitôt, Mmede Tillières, il devait et réussir à la Chambre et plaire à la jeune femme pour toutes les raisons qui l'avaient rendu obscur et malheureux jusque-là. M. Thiers, auquel nul ne saurait refuser, à défaut des fortes vues d'ensemble, un sens très aiguisé des adaptations, disait de sa voix datée, à propos du premier discours du comte:

—«Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas débuté à la Chambre des pairs en 1821!»

Les meilleures qualités de Poyanne eussent en effet trouvé leur plein essor dans l'atmosphère si noble et si haute de la Restauration. Mais n'était-ce pas d'une Restauration que rêvait obscurément la France d'alors, éclairée, pour quelques instants trop courts et par le péril, sur ses profonds intérêts nationaux? Il s'agissait, on se le rappelle, dans cette heure douloureuse, de travailler à une besogne de patriotisme. Or le désintéressement du comte, sa généreuse éloquence, la largeur et la fermeté à la fois de ses principes, le souvenir vivant de sa bravoure personnelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire autorité morale. En même temps son effort pour se reconstruire une existence utile sur les débris de son foyer brisé lui donnait cette poésie mélancolique du caractère, irrésistible sur une femme, plus romanesque encore qu'amoureuse, et plus tendre que passionnée. On le sentait si frémissant de blessures cachées, si vibrant de douleurs contenues! Dix années plus tard, où en était-il de ce double triomphe? En politique, et après l'entreprise avortée du 16 mai, à laquelle il avait refusé son concours, la jugeant irréalisable, qu'était devenue la popularité du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles? Au Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrétien, de plus en plus affirmées, l'isolaient dans son propre parti, et les électeurs de son département commençaient à se lasser d'un député dont les succès oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de tabac. Préoccupé uniquement de ses idées, poursuivant son rêve d'un rétablissement de la province pour refaire la vie française, et de la corporation pour protéger avec efficacité la vie ouvrière, Poyanne n'avait pas étudié cette lente métamorphose de ses commettants, et il venait de s'y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux sièges devenus libres à son Conseil général. C'était même cette constatation, plus encore que le règlement de quelques intérêts privés, qui l'avait décidé à prolonger son séjour. Il avait voulu, par conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques années par ses adversaires, et dans les réunions auxquelles il avait assisté, dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crève-cœur pour lui de devoir s'avouer que la popularité allait à un de ses collègues de la Chambre, médecin sans clients, mais faiseur habile, qui commençait d'appliquer les procédés mécaniques d'élection auxquels doit nécessairement aboutir ce honteux esclavage de l'intelligence par le nombre: le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels, ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomphé à travers les siècles, se voue à la tyrannie des charlatans. Si étrange que ce fait puisse paraître aux politiciens avisés d'aujourd'hui, le comte n'avait pas cessé de croire à la générosité de l'instinct populaire, et l'avilissement moral de son collège l'avait frappé au plus vif de son être intime, comme eût fait la nouvelle subite d'une trahison de sa chère Juliette.

Peut-être, sous l'influence de cette cruelle désillusion, avait-il lu les lettres de cette dernière, durant ce triste voyage, terminé par un double insuccès final, avec un cœur plus sensible. Il avait senti, à travers cette correspondance, que là aussi un changement s'accomplissait et que cette âme sur laquelle il avait appuyé tout son avenir de tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces lettres. C'était toujours la même écriture élégante et souple, dont la seule vue, sur la longue enveloppe bleuâtre, lui mettait des larmes aux yeux. C'était le même journal quotidien d'une vie de femme isolée et douce, attentive et affectionnée. Qu'y manquait-il donc, et pourquoi, au lieu d'y trouver l'élan de jadis, y reconnaissait-il à chaque ligne,—en se le reprochant,—des traces d'effort, comme de devoir? Il n'osait pas s'en plaindre dans ses réponses, et, comme on l'a vu, il écrivait, lui, des pages de bonne humeur, les billets d'un homme d'action qui s'égaie à travers sa tâche, quitte à rester, une fois l'enveloppe fermée, indéfiniment, le coude sur sa table et la tête dans sa main, à se regarder dans le cœur, et il y trouvait la même inexplicable contraction de timidité souffrante qui l'avait empêché, la veille de son départ, de demander à sa maîtresse un véritable adieu. Comme à cette heure de la séparation, il étouffait de paroles à dire qu'il ne pouvait pas dire, de plaintes à répandre qui lui retombaient sur l'âme en un poids de silencieuse mélancolie. Et comme alors aussi, cet être si noble, si étranger aux bassesses d'égoïsme qui se dissimulent si souvent dans les rancunes d'amour, cherchait en lui-même la cause qui expliquât ce changement de ses relations avec Mmede Tillières. Il s'accusait de ne pas l'aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et déplaisant. Il se formulait des projets d'une conduite à l'égard de Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie redeviendrait celle d'autrefois. Il appliquait toute la force de sa passion à se démontrer les qualités qui la lui avaient rendue si chère. Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimées, et c'était justement la minute où, recevant sa lettre de la veille, cette femme idolâtrée disait, elle: «Comme il a changé…» et tâchait de justifier le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine.

Quand une âme est ainsi remplie jusqu'au bord par des éléments confus de douleur, le moindre accident détermine en elle des révolutions instantanées, analogues à celles que provoque le passage d'un courant d'électricité dans un vase où se heurtent, sans se mélanger, des amas de substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si rapides, qu'elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec d'Avançon, et le matin même, tandis que le train de l'Est le ramenait vers la ville où il devait retrouver Mmede Tillières, Henry de Poyanne se sentait incapable d'engager avec elle une causerie vraie, où il lui racontât les secrètes agonies de son cœur. Il prévoyait des mois et des mois encore de ce silence dont il étouffait depuis si longtemps. Le cruel diplomate n'avait pas encore tourné l'angle de la rue Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette paraissait possible au comte, mais il la sentait inévitable. Il en avait besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la révélation qu'il venait d'entendre donnait une forme à la fois précise et insupportable à ses doutes sur les sentiments actuels de sa maîtresse… À la première minute qui suivit cet entretien inattendu, ce fut en lui un assaut d'images sans raisonnement, et d'une intensité très douloureuse, comme il arrive lorsqu'une main maladroite nous a touchés soudain à une place secrètement morbide. Au lieu d'apercevoir ces deux simples faits: la présence de Casal chez Juliette et le silence de cette dernière, à l'état de renseignements abstraits, qu'il s'agissait d'interpréter, une évocation exacte comme une photographie lui montra cet intérieur de la rue Matignon, associé au souvenir de ses plus douces tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui vivante, le bureau près de la porte-fenêtre, les branches des arbres du jardin par derrière le vitrage, toutes ces choses d'une si rare intimité, et, dans ce cadre de délicatesse aimée, cet hôte détestable, ce Casal qu'il avait appris à si mal juger chez cette pauvre Pauline de Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea une sensation torturante qu'augmenta encore l'image de Juliette assise, comme autrefois, dans son fauteuil favori, à l'angle de la cheminée, causant avec le visiteur, puis, le soir, accoudée à son bureau, pour lui écrire, à lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle ne pouvait pas douter que cette visite ne fût odieuse à son amant. La scène qui avait précédé le départ pour Besançon se représenta soudain à la pensée de cet homme inquiet. Il s'entendit prononcer ses phrases de ce soir-là, et le regard de Juliette reparut dans sa mémoire. Dieu juste! Était-il possible qu'il s'y cachât déjà un mensonge? Et dans le tourbillonnement de ces visions de souffrance, le comte se sentit si misérable que, les larmes lui venant aux yeux, les sanglots lui montant à la gorge, il se jeta sur le divan de son cabinet de travail, et ce soldat si courageux, cet orateur si mâle, ce croyant si sincère, se prit à gémir comme un enfant:

—«Ah! comment a-t-elle pu?» répétait-il à travers ses larmes… Tout d'un coup, et comme il prononçait ces mots à voix haute, un sursaut de souvenir vint lui glacer le cœur. Il se rappela les avoir dits,—oui, les mêmes mots, exactement les mêmes,—treize années auparavant, le jour où il avait appris la trahison de sa femme. L'analogie des deux crises s'imposa aussitôt avec une telle force, que cet excès de souffrance aiguë provoqua une réaction. Il y a, dans l'ordre moral, des poussées soudaines d'énergie qui sont une forme de l'instinct de conservation, aussi spontanée que tel mouvement physique à l'heure de l'extrême danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer s'accroche à une épave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir lutté pour l'existence avec tout ce qu'ils contiennent de sève intérieure. L'amour passionné pour Juliette vivait trop profondément dans le cœur du comte pour ne pas se débattre dans son agonie, et cet amour se révolta contre un jugement qui assimilait l'épouse infâme à la maîtresse, objet depuis tant d'années d'une si dévote ferveur. Poyanne se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit, à voix haute encore et d'un accent farouche:

—«Non, non, cela, ce n'est pas vrai.»

L'idée qu'il chassait ainsi loin de sa pensée presque sauvagement, c'était l'hypothèse, soudain entrevue dans un frisson d'horreur, que Juliette fût la maîtresse de Casal. Il lui suffit d'évoquer, dans l'éclair d'une seconde, cette vision de souillure pour que son âme se rejetât aussitôt en arrière, avec cette ardeur de négation devant les fautes de la femme, heureux privilège des hommes très chastes et très fidèles. Ce n'est pas d'avoir été trahis, c'est d'avoir trahi qui nous rend si prompts à soupçonner. La croyance du comte dans l'honneur de Mmede Tillières était absolue, parce que sa conduite à lui-même avait été irréprochable vis-à-vis d'elle, et qu'il la jugeait, involontairement, d'après lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgré sa douleur, et il se tendit tout entier à ne pas admettre l'injurieuse, l'avilissante idée qui avait traversé son noble esprit. L'horloge intérieure de nos facultés est montée de telle sorte que le branle donné à une pièce se transmet aussitôt à toute la machine, et c'est ainsi que ce mouvement de sensibilité blessée réveilla, dans cet homme qui s'abandonnait, la force de vouloir:

—«Voyons,» se dit-il, «il faut raisonner.» Et il se remit à marcher de long en large, mais, cette fois, en se contraignant à une analyse lucide, comme s'il se fût agi d'une de ces discussions parlementaires où il excellait. Chez le civilisé d'aujourd'hui, le métier reprend ses droits dans toutes les heures de crise, sitôt la première secousse subie et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un acteur pense en acteur, et undebatercomme l'était Henry de Poyanne, pense endebater, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux infiniment petits de la vie du cœur, comme elle faisait d'habitude aux données d'un problème de politique, et presque dans les mêmes termes.

—«Oui, raisonnons,» se disait le comte, «et d'abord circonscrivons la question… Ainsi elle aurait vu ce Casal souvent, très souvent. D'Avançon m'a laissé entendre quotidiennement. N'exagère-t-il pas? Que vaut son témoignage? C'est un esprit judicieux, mais bien passionné… Soit. Cette passion même, dans l'espèce, est un argument pour sa thèse. S'il est venu ici dès ce matin, c'est qu'il a guetté mon arrivée; donc il fallait qu'il fût très tourmenté… Admettons le fait et creusons-le: Juliette a vu Casal souvent depuis mon départ, lui qu'elle ne connaissait pas, il y a quelques semaines,—elle qui ouvre si difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet homme… Il ne peut y avoir à cette conduite que deux raisons: ou bien il lui plaît… Pourquoi pas? Il plaisait tant à cette pauvre Pauline… Ou bien elle s'ennuie, et elle reçoit qui la distrait. Après celui-ci, un autre, puis un autre. C'est un commencement de transformation de sa vie… Soit!… Voyons-y clair dans ces deux raisons…»

Telles étaient les phrases, suivies de vingt autres pareilles, par lesquelles cette intelligence, redevenue maîtresse d'elle-même, avait le courage de rédiger, si l'on peut dire, le dossier de la situation. Le cœur saignait, quoique le malheureux homme en eût, car l'une et l'autre de ces deux raisons sous-entendait toutes les angoisses supportées depuis tant de jours. Que Juliette se fût laissé prendre à quelque comédie de sentiment jouée par Casal ou qu'elle accueillît ce garçon par simple goût de se distraire, c'était le signe, dans les deux cas, d'une lassitude intime et profonde pour ce qui concernait sa liaison avec Henry. Et elle le comprenait si bien elle-même qu'elle s'était tue de ces visites. Cette explication de son silence parut évidente au comte.

—«Elle a eu pitié de moi,»—songea-t-il; et cette idée lui fut un martyre dans son martyre, comme pour tous ceux qui, sentant gronder en eux la passion, ont rencontré cette pitié-là. Un instinct les avertit que la haine, la perfidie, les égarements mêmes des abandons cruels, laissent encore, pour un amant, place à une espérance,—et la pitié, non. Une femme qui a voulu vous tuer tombera peut-être dans vos bras après vous avoir blessé d'un coup de couteau; celle qui a été séduite par un rival insidieux vous reviendra folle de remords, et celle aussi qui aura cédé, loin de vous, à l'attrait du libertinage. Mais la maîtresse qui plaint dans son amant une souffrance d'amour qu'elle ne partage plus, l'amie désenchantée qui voudrait vous guérir doucement, comme elle s'est elle-même guérie, de la délicieuse fièvre de trop sentir, n'attendez plus que jamais celle-là se reprenne à vous aimer comme vous l'aimez. Fuyez cette affreuse bonté qui ne vous permet même pas de vous repaître de votre peine. Suppliez-la d'être cruelle, de vous chasser, de vous brutaliser jusqu'à la mort. Elle vous serait moins dure qu'en vous ménageant, avec cette câlinerie meurtrière dont chaque délicatesse vous prouve ce que vous avez perdu en perdant l'amour de cette créature si tendre. Les profondes amertumes de cette charité cruelle, Henry de Poyanne les goûta soudain en imagination, et elles lui firent si mal qu'il se dit:—«Tout plutôt que cela, fût-ce même une rupture.» À partir de cette minute il n'hésita plus, et, en arrivant rue Matignon, à deux heures, sa volonté de tout savoir était aussi entière que l'avait pu être celle d'entrer dans l'armée à l'époque de la guerre. Qu'allait-il apprendre? Un frisson de mort le saisissait à la pensée que cette bouche tant aimée lui dirait peut-être:—«C'est vrai, je ne vous aime plus…»—Mais, à un certain degré de doute, la certitude, si horrible soit-elle, paraît préférable à cette nuit du cœur où l'on ignore tout de l'être que l'on adore, et la confidence de d'Avançon venait de porter du coup cet homme déjà malade à ce degré-là. Dans les quatre heures qui s'étaient écoulées entre les discours du diplomate et cette entrée dans le petit salon Louis XVI, il avait pu mesurer l'étendue de la plaie ouverte dans son âme. Et qu'elle était blessée aussi, l'âme de la femme à laquelle il allait montrer sa misère; et pourquoi avait-il, à force de silence, laissé venir les choses au point où les explications ne font plus que montrer les fautes irréparables du passé?

Au moment où la porte s'ouvrait devant Henry, Mmede Tillières était assise sur une des deux profondes bergères, qui sait? les mêmes peut-être dont la soie aujourd'hui joliment passée avait entendu les phrases de rupture échangées entre l'aïeule d'il y a cent ans et le cruel Alexandre de Tilly. Il n'y avait certes aucun rapport entre le noble Poyanne et le cynique séducteur des célèbresMémoires. Mais, à coup sûr, si désespérée que fût alors la misérable amante de cet émule de Valmont, elle ne l'était pas plus que son arrière-petite-fille de 1881. Quoique le soleil du mois de mai remplît de sa gaie lumière et le ciel bleu aperçu par les portes-fenêtres et les grands arbres déjà verts du jardin, Juliette avait fait allumer du feu. Enveloppée d'une longue robe flottante et toute blanche, avec sa pâleur lassée, avec ses yeux battus d'insomnie, avec sa bouche contractée, on la devinait grelottante de ce froid intérieur qu'aucun printemps ne réchauffe. Le comte lui prit la main pour y mettre un baiser; il sentit que cette petite main moite d'émotion tremblait dans la sienne. À retrouver ainsi, vaincue et brisée, celle qu'il venait interroger, quoiqu'il en eût, un peu comme un juge, cet homme si misérable oublia pour une minute ses propres peines. De voir consumés, tirés, comme fondus, les traits de ce visage trop aimé, lui serra le cœur. Un détail de physionomie acheva de le bouleverser en lui révélant le trouble de sa maîtresse: les yeux bleus de Juliette avaient leur regard noir des minutes où l'iris agrandi démesurément envahissait jusqu'au bord de la prunelle. Quel motif secret de souffrance torturait jusqu'au fond de l'âme cet être trop sensible? Cette question, Poyanne se la posa involontairement, et il lui fut impossible de ne pas rattacher aussitôt cette visible souffrance aux sentiments d'un ordre inconnu que la dénonciation de d'Avançon lui avait montrés dans son amie de dix années. Quoique bien rapides, ces pensées altérèrent son visage, à son tour, et Mmede Tillières, qui, dès l'entrée, l'avait deviné, elle aussi, rongé d'inquiétude, comprit qu'il venait lui demander une explication. Mais sur quoi? Arrivé du matin, il ne pouvait pas avoir entendu parler des visites de Casal. D'ailleurs elle s'était fixée, dans son insomnie de la dernière nuit, à cette volonté définitive: elle les lui apprendrait, ces visites, dès cette première entrevue. Mais il fallait pour cela qu'il fût dans une situation d'esprit ouverte et facile, et il arrivait si évidemment tendu, si contracté. Sans doute la faute en était aux lettres reçues à Besançon. À peine si elle avait trouvé en elle, depuis ces huit jours, l'énergie de tracer quelques lignes sur ce même papier dont autrefois elle couvrait des pages et des pages… Tandis que ces idées se remuaient dans leur pensée à l'un et à l'autre, ils commençaient de se parler et ils échangeaient ces paroles de banalité qui ressemblent, dans les duels de conversation, aux petites passades par lesquelles les escrimeurs amusent leurs épées avant de s'engager à fond. Poyanne s'était assis, et, après quelques demandes affectueuses, tous les deux prononçaient, coupées par des silences, des phrases comme celles-ci:


Back to IndexNext