Chapter 2

[5]La Flore.

[5]La Flore.

Rochefort, 25 avril 1873.

«Mon cher frère,

»Je m'occupe à arranger convenablement, dans notre petit musée, nos coraux et nos souvenirs de Tahiti, pour que tu trouves tout en bon ordre quand tu viendras; mais si tu ne dois pas venir, je pense que je n'aurai jamais le courage de continuer et que je laisserai tout en l'air.

»Ma sœur est partie hier. Le semblant d'été que nous avions depuis quelques jours est parti lui aussi; ce matin, nous sommes retombés en hiver, avec un temps gris et presque froid: tu sais que cela ne contribue pas à me rendre gai et à me faire envisager l'avenir sous des couleurs attrayantes.

»Et puis, surtout, une fois enseigne, je crains d'avoir dit adieu à Tahiti pour toujours.»

Cherbourg, 27 juin 1873.

«Cher frère

»Je t'écris de ta chambre de l'Hôtel du Nord que, dans une heure, je vais quitter avec peine, parce qu'elle est encore toute pleine de ton souvenir. Il n'y a pourtant plus ce désordre qui faisait sentir ta présence, mais j'ai toujours devant moi la rade, et, au premier plan, ton jardin, avec la nymphe au milieu; je me suis attaché à tout cela à cause de toi. Depuis ton départ, j'ai été très occupé, ce qui a été un bonheur, car je n'ai guère eu le temps de réfléchir.

»A Paris, samedi dernier, j'ai eu des nouvelles de Tahiti par V..., le fils du missionnaire, que j'ai rencontré se promenant devant la Maison Dorée».

»Tous les Européens que nous avions connus là-bas sont partis.

»La petite Pomaré est morte et cela a été une grande consternation dans tout le pays; les Tahitiens se sont coupé les cheveux en signe de deuil, les himénés et les cérémonies funèbres ont duré quatre jours, tous les Indiens des îles voisines sont venus y assister. La vieille reine Pomaré s'est fait bâtir une case près du tombeau de sa petite-fille et s'y tient constamment enfermée.

»Hier, j'ai été voir la pauvre Emma que j'ai trouvée seule. Elle m'a chantéla Valse des feuilleset ce morceau à demi-voix desYeux noirsqu'elle disait n'avoir pas voulu chanter depuis ton départ de Cherbourg; cela nous a vivement rappelé cette époque de notre vie et peu s'en est fallu qu'elle ne terminât son chant par des larmes... Je ne sais trop que penser d'elle, ni comment la juger, mais je crois que c'est mon devoir de conserver avec elle des relations d'amitié.»

Rochefort, 5 juillet 1873.

«Frère chéri,

»Grâce à M. de Ségur, que j'aime déjà beaucoup, je vais te rejoindre bientôt au Sénégal. J'ai l'ordre officiel d'embarquer sur lePétrel; les moyens de transport seront fixés prochainement par une seconde dépêche ministérielle.»

Dakar, dimanche 3 octobre 1873.

«Bonne petite sœur,

»Il est une heure de l'après-midi et la ville de Dakar est plongée tout entière dans les douceurs de la sieste.

»Je veille seul pour t'écrire, en prévision du paquebot qui peut, d'un moment à l'autre, nous arriver; je suis d'ailleurs sur mon balcon, dans un siège confortable, et comme je n'ai pas de vis-à-vis qui me gêne, je domine toute cette rade unie comme un miroir.

»Représente-toi cette mise en scène qui m'est déjà familière: au premier plan, lePétrelimmobile, des requins s'ébattent autour, et, là-bas, de l'autre côté de la baie, jusqu'à perte de vue, de grandes plaines de sable désertes; pas un souffle dans l'air où des vautours passent et repassent sans bruit, une terrible chaleur et un silence complet...

»Tout cela a du charme, mais tout cela est triste, et la perspective de passer deux années en présence de ces mêmes choses est par moments pénible...

»Il faisait beau en Saintonge quand tu m'écrivais; peut-être avez-vous encore aujourd'hui un de ces doux dimanches d'octobre, au soleil un peu pâli, comme ceux qui me rappelaient toujours tant de chers souvenirs d'enfance.

»Ici, à Dakar, les feuilles jaunissent et commencent à tomber, mais l'hiver est la plus belle saison du Sénégal, et en novembre, quand les grandes chaleurs seront passées, nous irons faire notre tournée annuelle dans les rivières du Sud.

»Je traverse une époque de paresse et de nullité; je n'ai rien dessiné encore, et pourtant les modèles ne manquent pas. Le Dakar des blancs est grand à peine comme le village de Fontbruant; en dehors de cette zone, tout est étrange et on voudrait tout peindre; dans la ville noire, on ne sait où courir. Je m'y mettrai à la belle saison, je suis obligé aussi d'attendre les couleurs que je vous ai demandées, car on ne trouve rien ici.

»L'Illustrationm'est tombée sous les yeux ce matin et mon désappointement a été complet. Ils n'ont fait paraître qu'une partie tronquée de mon texte, accompagnée de deux de mes plus mauvais dessins, qui sont du reste on ne peut plus mal gravés; c'est décourageant.»

Dakar, octobre 1873.

Aujourd'hui 28 octobre, deux lieutenants d'infanterie de marine et moi avons dîné chez notre camarade commun, le sous-lieutenant aux tirailleurs.

Les négresses Célina et Suzanne servaient à table et dansaient dans les entr'actes.

C'était société choisie et l'on chercherait fort loin quatre personnages plus différents, se plaisant davantage. Jamais pourtant dîner ne fut plus triste, ni conversation plus lugubre.

Notre hôte, le sous-lieutenant aux tirailleurs, était un jeune prince, ruiné à vingt ans à la cour d'Autriche; les deux lieutenants d'infanterie de marine étaient, l'un un garçon pauvre, ancien matelot, officier à trente-deux ans à force d'énergie, l'autre un gommeux parisien.

La maison de notre hôte était isolée dans le nord du quartier noir, près de la mosquée. Sa terrasse dominait la grande plaine, où se dansent les grandes bamboulas, et dominait aussi la mer.

Après le dîner, j'ai dessiné sur l'album du prince son singe, ses négresses, puis je l'ai dessiné lui-même.

Des distractions extravagantes terminèrent la soirée dans les rues. La plus réussie fut de provoquer un bruyant attroupement de chiens nocturnes à la porte du gouverneur.

A minuit, hélé lePétrelsur le quai désert.

Embouchure de la Mellacorée, Guinée, novembre 1873.

Par une belle soirée des tropiques, nous mettons le pied à terre à Benty et immédiatement on nous conduit chez miss Mary Parker.

Miss Mary, la reine du lieu, se trouve dans une case de chaume, où sont amoncelés les objets les plus divers,—sorte de capharnaüm où l'on vend de tout,—d'ailleurs l'unique magasin de la contrée.

Miss Mary, qui peut avoir vingt ans, est originaire de Sierra-Leone, spécimen très réussi, je l'avoue, de ces races nègres qui parodient là-bas les costumes et les allures britanniques. Miss Mary est noire et crépue; c'est une sorte de compromis piquant entre la miss exotique et la guenon; créature comique, mais qui a de l'esprit et même du charme.

Le poste de Benty, à l'entrée de la rivière Mellacorée, ne se compose que de quelques huttes d'indigènes et d'une seule maison, très blanche et entourée de beaucoup de fleurs; le tout est enfoui dans des arbres des tropiques. Et, quand on sort des tristes sables de la Sénégambie, ce serait charmant si on s'y sentait vivre comme ailleurs; mais, ici, de même qu'au Gabon, on est saisi dès l'abord par un malaise indéfinissable, la chaleur énerve et la fièvre est dans l'atmosphère.

Les journées se passent pour nous en promenades et en chasses pleines de fatigues et de péripéties, et, chaque soir, on forme club dans le capharnaüm de miss Mary. Il règne dans cet établissement une chaleur concentrée inimaginable et un parfum aromatiquesui generis.

Miss Mary reçoit avec un cérémonial anglais qui, en tout autre lieu, serait assommant, mais qui amuse ici, dans cette case perdue de jeune négresse.

Elle profite du reste de ces soirées pour nous vendre une quantité de choses, en nous versant à flots de l'eau tiède et plusieurs décoctions de plantes amères.

On s'enfonce dans ces forêts de Guinée par des chemins à peine tracés, où les serpents abondent... Jamais de bien-être, jamais de fraîcheur dans ces sentiers; qu'on y passe le soir, la nuit, à l'aube, c'est toujours la même atmosphère suffocante et humide; on sent que tous les parfums de toutes ces plantes sont malsains et partout on respire la fièvre...

Des marais, encombrés de palétuviers et tout à fait inaccessibles, couvrent une bonne moitié du sol et entretiennent, autour de leurs eaux chaudes et dormantes, des miasmes mortels.

Ce pays restera sans doute indéfiniment un lieu d'exil fermé à toute civilisation, et les Européens n'y viendront jamais qu'en fugitifs chercher fortune au risque de leur santé et de leur vie...

Quand le moment vient pour nous de quitter la Mellacorée, miss Mary est dans une agitation extrême, elle ne peut suffire à emballer tout ce qu'elle nous a vendu et s'embrouille dans ses paquets. Nos achats consistent en nattes, en colliers de graines appelées soumaré, dont l'odeur âcre et pénétrante est un des parfums qui caractérisent la côte de la Guinée, et surtout en gourous, petit fruit au goût de glands de chêne, qui croît ici en abondance et dont les nègres sont très friands au Sénégal.

Dans sa précipitation, miss Mary perd sa résille, ses cheveux courts et crépus, divisés en tresses rigides, se dressent sur sa tête comme une infinité de petites antennes de l'effet le plus comique.

—Toi n'as pas miré mes cornes?... dit-elle. (Tu n'as pas vu mes cornes?) Il n'y a plus rien chez elle de la miss, la guenon a pris le dessus; mais elle est si drôle et si bonne fille qu'on ne serait pas éloigné de la trouver encore charmante. Avant notre départ, elle nous demande de lui rapporter de Saint-Louis, à notre prochain voyage, un chapeau orné de fleurs roses pour le choix duquel elle s'en remet à notre bon goût.

Embouchure de la Miñez (Guinée), novembre 1873.

Hafandi est un village de huttes rondes, coiffées de toits pointus et surmontées d'ornements bizarres qui servent de perchoirs ordinaires à d'énormes vautours. Quelques arbres immenses, sans feuilles, d'une structure anormale et hors de proportion avec tout ce qui les environne, dressent, au-dessus des cases, leur silhouette grise et dénudée.

Autour du village, c'est une plaine couverte de hautes herbes sèches, et puis, de tous côtés, à l'horizon, c'est la forêt équatoriale, intensivement verte, avec son enchevêtrement de palmes contournées comme d'immenses fougères, d'arbres touffus, de lianes et, çà et là, s'élançant hors de tout ce fouillis, de minces et hauts palmiers droits comme des colonnes.

Nous sommes venus là pour traiter d'affaires avec Babou Manguil, chef de l'endroit, et on nous conduit vers ses quartiers qui sont une sorte de fortin entouré d'un mur de torchis percé de meurtrières. Ce personnage a d'ailleurs été prévenu de notre arrivée et nous a préparé une réception quasi officielle.

Nous trouvons la foule noire déjà massée à sa porte et Babou Manguil lui-mème vient à notre rencontre.

La fête, qui a lieu en notre honneur, commence par des chœurs accompagnés du bruit du tam-tam et d'une sorte de claque-bois tirant sa sonorité de plusieurs calebasses fixées au-dessous de son clavier; les touches de cet instrument rendent une note juste, suivant la gamme nègre, et dont le timbre résonne d'une manière agréable.

Puis, nous voyons arriver une troupe de petits bébés de trois ou quatre ans, tous d'un joli brun rouge, bien ronds et bien luisants; ils exécutent, au son du tam-tam, une danse de caractère très compliquée, avec des attitudes étudiées et une gravité de grandes personnes.

La réception terminée, il faut nous entretenir avec Babou Manguil de nos achats, qui seront ici de fines nattes du pays et que nous devrons lui payer en bonne monnaie d'argent.

La discussion du marché est longue, mais se fait d'une manière courtoise; les femmes y prennent part et le public est tout oreilles; au bout d'une demi-heure, le prix est tombé de moitié et l'affaire est conclue.

Dakar, décembre 1873.

Un matin, nous partîmes pour Dakar N'Bango, dans une barque montée par huit rameurs noirs. Une idée drôle, de faire des parties de campagne dans un tel pays! Il y avait avec nous trois Françaises de Dakar.

A la hauteur de Pop-N'Kior, nous laissons le grand fleuve aux eaux jaunes pour nous enfoncer dans le dédale des marigots sénégalais.

Dakar N'Bango se trouve perdu au fond des marais insalubres; il y a une case abandonnée dont on nous a confié la clef pour nous y établir aujourd'hui; quelques lauriers-roses croissent à l'entour; mais cette case est située au milieu d'un bois où, chose exceptionnelle pour le Sénégal, le sol est rocailleux.

Nous passons là tout le jour.

Le soir, nous parcourons le bois. Le ciel a des teintes d'automne, le soleil descend derrière de calmes nuages roses; on dirait presque une belle et fraîche journée d'octobre de France.

Sur un vieux sol charmant, couvert de graminées et d'herbes sèches, les arbustes espacés, faisant jardin anglais, ont leur feuillage rougi et doré par la saison, et il faut les regarder de bien près pour s'apercevoir qu'ils sont exotiques; dans les étangs, il y a de grands roseaux qui ressemblent à ceux de notre pays... C'est tout à fait l'aspect d'un bois près de Rochefort...

Les dames qui nous accompagnent, bien que créoles, ont de longues boucles blondes, de petits chapeaux de crêpe et de grandes robes noires.

La nuit tombe et, à mesure que nous avançons, l'illusion de France devient de plus en plus complète et étrange. Une maison de campagne se présente, et cela ne m'étonne même plus; comme la Limoise[6]autrefois, elle a un air calme et pastoral.

Une vieille fille en robe grise, à peine mulâtresse, nous reçoit; elle nous fait asseoir dans le jardin, sous un petit berceau bas, couvert de plantes qui meurent, comme chez nous en automne... Je me crois sous l'ancien berceau de la Limoise, garni de chèvrefeuille, que j'ai connu quand j'étais enfant...

Un vieux monsieur arrive; on lui dit mon nom, et tout de suite il semble ému... Il m'explique qu'il était l'ami d'enfance de mon père; il me raconte leur jeunesse passée ensemble, une comédie qu'ils avaient faite en collaboration... Puis, quand il me parle de ma mère jeune fille, des larmes brillent dans ses yeux...

Alors l'histoire assez singulière de mon hôte me revient tout à coup à la mémoire; elle m'avait été contée autrefois par une de mes tantes. Cette histoire remonte à l'époque des fiançailles de mon père et de ma mère.

Dans ce temps-là, vers 1830, le vieux monsieur était un jeune médecin de marine. Il habitait à Rochefort près de chez mon père; tous deux étaient très liés et ils faisaient ensemble de fréquentes visites à leurs voisins, les parents de ma mère encore jeune fille. Ma mère était jolie et le jeune docteur en devint éperdument amoureux; mais, quand il se décida à demander sa main, il apprit qu'elle l'avait promise depuis longtemps à mon père...

Le pauvre homme ne s'en consola jamais. Il quitta précipitamment Rochefort et vint s'installer ici, au milieu de cette solitude, où, par un bien grand hasard, ma présence ravive aujourd'hui tous ses souvenirs.

Je comprends maintenant pourquoi, tout à l'heure, en arrivant, j'ai eu cette impression d'entrer dans un lieu déjà connu. Avant le grand désespoir qui détermina son exil, ce vieux colonial avait beaucoup fréquenté la Limoise; il avait dû être séduit par le charme de cette antique maison de Saintonge et s'en inspirer quand il construisit sa retraite, au fond des marigots sénégalais.

Dans son jardin privilégié pour le pays, il s'attache à faire pousser des vignes et plusieurs plantes de France.

Au dernier crépuscule, quand il nous faut enfin repartir pour Dakar, notre barque vient nous prendre au pied même de la maison du docteur. Je cueille, avant de m'embarquer, des joncs qui me rappellent ceux de la Roche-Courbon.

Pendant notre retour, au clair de lune sur l'eau calme, je pense à la jeunesse du vieux médecin. Ce temps-là n'est pas encore très éloigné et cependant paraît étrange, tellement il diffère du nôtre: c'était l'époque romantique où, pour un amour malheureux, toute une vie était brisée. Aujourd'hui nous avons peine à comprendre de tels sentiments; ils nous semblent même presque un peu ridicules, parce que nous sommes trop sceptiques et trop blasés.

... Devant Pop N'Kior, un gros poisson saute tout à coup à la figure de l'une de nos trois amies, lui donne un soufflet terrible et retombe dans la barque. Cet incident tragi-comique me sort de mes rêves.

[6]La Limoise était la maison de campagne où Pierre Loti enfant passait presque toutes ses vacances.

[6]La Limoise était la maison de campagne où Pierre Loti enfant passait presque toutes ses vacances.

En mer, décembre 1873.

... Je découvre à l'instant que nous sommes en pleine nuit de Noël... Au métier de marin que nous faisons, on est forcément brouillé avec les mois et avec les jours...

Mais cette nuit de Noël à bord ne m'émeut pas; aucun rapport entre elle et les belles nuits de gelée, si claires, de notre pays. Le temps est tiède, le ciel nuageux, avec cependant un mince croissant de lune. LePétrelse dirige sur le Cap Verd, sous toutes voiles, et les négresses passagères encombrent le pont, roulées dans leurs pagnes...

L'obscurité est transparente sur la mer calme, on respire une humidité chaude, avec une odeur exotique des négresses parfumées de soumaré...

... Je me rappelle, il y a un an à pareille heure, j'accompagnais maman et tante Claire au temple de Rochefort; nous allions voir l'arbre de Noël en souvenir de mon enfance. Et, tout à coup, j'entendis dans les rues une voix chanter comme autrefois:les bons gâteaux tout chauds; elle vivait donc toujours, la vieille marchande de gâteaux qui me paraissait si âgée, déjà, quand je n'étais encore qu'un tout petit garçon! Oh! que ce chant inéchangeable reporta alors mes pensées loin en arrière dans ma vie! Il me sembla retrouver avec lui toutes les veillées d'hiver de mon enfance, autour du feu, dans le grand salon...

... Demain, nous nous réveillerons à Dakar, où nous attendent notre case, nos dunes de sable et nos vieux baobabs sans feuilles, chargés de vautours...

Dakar, janvier 1874.

Je suis dans un endroit où nous nous établissons souvent le soir; j'écris sur une certaine table du jardin public de Dakar.

Les missionnaires ont planté jadis ce jardin, qui est là comme une oasis au milieu de ce pays de sable. C'est un grand parc plein de vilaines bêtes et où l'on ne voit jamais personne, si ce n'est nous; mais il domine la mer et ses allées sont bordées de beaux arbustes des tropiques, chargés de fleurs en été. C'est aussi le seul coin du pays qui ait le privilège de l'ombre et de la fraîcheur. Les arbres y poussent d'ailleurs à la diable, et les vautours s'y promènent en troupes, comme des dindons.

Dans quelques coins, on a semé des cocotiers, des lauriers-roses et de grands hibiscus à fleurs rouges, qui ressemblent à ceux de Tahiti... Pendant l'été, cela nous faisait rêver de là-bas...

Mais à présent c'est l'hiver, l'hiver brûlant des tropiques, tout est dénudé.

Ma table rustique, que minent les termites et les fourmis blanches, est enfouie sous d'énormes bouillées de bambous au feuillage léger et de ces frêles palmiers du pays aux longues feuilles épineuses. Jamais une mousse, jamais un brin d'herbe, sur cette terre rouge, desséchée, où bambous et palmiers projettent leur ombre grêle...

... Voici le soleil couché, la nuit tombe et mes idées s'en vont au triste...

Dans le lointain, le tam-tam précipité appelle les nègres à la bamboula...

Un vilain vent d'hiver se lève, courbant sur ma tête les arbustes qui me couvrent de feuilles mortes; il fait froid et bientôt complètement nuit...

Dakar, janvier 1874.

Je regrette ces premiers mois de mon arrivée au Sénégal où tout me paraissait neuf et où je trouvais encore de l'attrait à mes longues promenades sous le soleil torride, par les sentiers de sable dans lesquels le pied s'enfonçait à chaque pas.

Je rentrais de ces promenades à la nuit étoilée et transparente, au concert étourdissant des cigales et des sauterelles, l'air était chargé des senteurs brûlantes de l'été, les lucioles volaient dans les bambous comme des milliers d'étincelles.

Sur le quai, les noirs Samba Fall et Damba Taco m'attendaient dans le youyou et m'emmenaient à bord; nous étions suivis dans l'eau d'une longue traînée phosphorescente.

Au carré, à table, on ne mangeait rien, mais la glace et l'eau frappée étaient à discrétion.

A présent, c'est l'hiver: plus de verdure, plus de pluie, plus d'orages, ni une feuille, ni une goutte d'eau, c'est l'aridité absolue pour six mois...

J'aimais mieux les journées accablantes de l'hivernage. Peut-être aussi suis-je fatigué aujourd'hui par ce climat, mais il me semble que tout se décolore; tout ce pays devient pâle et m'ennuie.

Dakar, février 1874.

Mahomed Diop, roi de Dakar, vient de mourir. Il était depuis longtemps déchu; mais ce grand vieillard de six pieds avait su garder une singulière et très réelle majesté et le gouverneur lui-même avait quelques égards pour sa personne.

Le fait est qu'il en imposait vraiment, ce roi, avec son air de vieille momie noire; ses traits ratatinés conservaient une certaine finesse, son regard cependant éteint paraissait encore obstiné et un peu sournois. C'était bien là le chef qu'il fallait à ce triste pays, où le soleil dessèche tout, comme pour tout faire durer éternellement.

Mahomed Diop était coiffé d'une sorte de bonnet phrygien et vêtu, à la façon des sages de l'antiquité, de longues et larges robes. Il était, bien entendu, couvert de gris-gris; à son cou pendaient une quantité d'objets bizarres, des cornes de girafe et de gazelle, des fragments de différentes bêtes et plusieurs sachets de cuir, renfermant des versets du Coran, écrits sur de petits parchemins roulés; toutes ces amulettes, racornies par le temps et la chaleur, semblaient aussi vieilles que le vieux Diop.

La case royale ne se composait, comme celle de ses sujets, que de quatre planches surmontées d'un grand dôme de paille; des citrouilles-calebasses garnissaient cet ensemble de leurs feuilles jaunes. A l'intérieur, une profusion de boucliers, d'armes sauvages et de fétiches étaient accrochés aux parois de chaume, où des lézards bleu ciel à tête orange se promenaient en toute confiance.

Au début de mon séjour au Sénégal, je demandai au roi la permission de faire son portrait: il accepta avec plaisir et posa pour moi, entouré de ses vieilles favorites et de ses petits-enfants.

Mars, 1874.

Elle était originale, notre grande maison de Dakar, que j'avais mis tant de soins à embellir. Nous nous étions attachés à elle, nous nous étions même attachés à mademoiselle Marie-Félicité, la vieille mulâtresse qui nous la louait.

Cette maison était séparée en deux, dans le goût yoloff, par une cloison à mi-hauteur d'édifice. La pièce du fond, modeste, donnait sur le jardin et contenait nos lits de repos. Les murs étaient faits de vieilles planches desséchées par le soleil et badigeonnées à la chaux. Des lézards bleus couraient partout, il y avait aussi de larges araignées plates qui m'inspiraient une profonde horreur.

La pièce de devant était, elle, somptueuse; elle avait véranda sur la rue déserte et elle était entièrement tapissée de nattes blanches avec un grand luxe indigène. La porte du fond, encadrée de lances à gris-gris, était masquée par une longue draperie yoloff aux couleurs éclatantes; il y avait des sofas à l'orientale, des panoplies de cornes de gazelle, de défenses d'espadon. Il y avait aussi un crâne d'hippopotame et une peau de girafe que nous avions rapportés de Podor.

Dans cette pièce, il y avait mon piano, objet de tout mon orgueil. C'était un piano qui, par hasard, s'était trouvé à vendre chez des Français de la ville. Il provenait du yacht de l'empereur Napoléon III et, avant de venir échouer au Sénégal, il avait roulé les mers sous tous les climats. D'abord, son prix me sembla trop élevé pour ma bourse d'enseigne, mais, aussitôt que j'eus posé la main sur son clavier, je fus séduit par sa sonorité merveilleuse et je ne pus m'empêcher de l'acheter. Il avait un son profond, très doux et comme lointain, auquel je trouvais un charme infini, aux heures où la nostalgie me gagnait dans cette maison d'exil.

Je me souviens qu'un soir, seul dans noire salon, j'essayais de retrouver sur ce piano un air nègre très mélancolique en ton mineur, lorsque j'entendis, derrière moi, un tout polit glissement semblable à celui d'une chose lisse, mais assez lourde, que l'on aurait traînée avec précaution sur les nattes. Un mouvement instinctif de frayeur me fit brusquement tourner la tête et je pus voir une grosse couleuvre des sables s'enfuir par un trou du plancher.

Ma musique avait attiré ce serpent et, par la suite, je réussis plusieurs fois à le faire revenir; pour cela, il fallait un calme absolu dans la pièce et jouer longtemps, sans arrêt, des airs plaintifs, sur des notes aiguës.

Sous la véranda du jardin était un vieux banc abrité par deux hauts lauriers-roses, où nichaient des colibris verts qui chantaient de leur petite voix douce, pendant les accablements de midi.

J'avais adopté ce banc pour mes siestes, et autour de moi s'élevait, de toute la nature calme, sous l'énervante chaleur, l'éternel bruissement des sauterelles. De temps en temps m'arrivait aussi un chant de femme nubienne: un chant aigu et triste, qui faisait bien dans ce cadre exotique de soleil et de sable.

Que d'enfantillage nous avions mis à nous composer un intérieur très couleur locale, chez cette vieille Marie-Félicité! Il nous avait fallu autour de nous des animaux exotiques, comme en ont tous les coloniaux qui se respectent, et ce qui nous avait paru d'abord le plus indiqué avait été de nous procurer un marabout domestique.

Au premier aspect, cet oiseau ne semble pas excessivement décoratif; cependant, quand on a vécu longtemps au Sénégal, on finit par trouver que son air recueilli et triste de vieille bête hiératique va bien avec ce pays étrange, inéchangeable et désolé.

Les débuts du marabout sous notre toit furent des plus heureux. Nous fûmes pour lui des amis de confiance, nullement taquins comme le sont souvent les jeunes officiers, terreur de ses semblables, qui leur font toutes sortes de vilains tours, pour jouir de leur air comique de dignité offensée...

Il comprit même qu'il nous en imposait, ce gros oiseau fétiche, un peu ridicule, avec sa tête chauve, toujours inclinée en avant, comme en proie à des méditations profondes, et ses ailes noires, qui pendent à ses côtés, ainsi que les longues manches des sages du Moghreb. Sa démarche était mesurée; il prenait des mines de prêtre officiant pour remplir les moindres actes de sa vie, et jusque dans sa gloutonnerie, il mettait de l'onction.

Mais nous avions beau le gaver de poisson et de viande, les objets les plus hétéroclites n'en disparaissaient pas moins dans son ventre blanc, avec un claquement sonore de son grand bec desséché.

En général, nous le laissions faire, nous ne nous permettions d'intervenir que dans son intérêt, quand il avait avalé quelque chose de vraiment trop indigeste; par exemple, une bobèche de cuivre, attenant à une bougie, son mets préféré. Son regard, alors, était inquiet, son bec s'entr'ouvrait, sa respiration devenait haletante, et il était urgent de procéder à une opération délicate, mais à laquelle il se prêtait fort bien: l'un de nous prenait l'oiseau par les pattes, le mettait la tête en bas, l'autre lui tapait sur la nuque avec un bâton, jusqu'à ce que l'objet qui n'avait pas voulu passer tombât par terre. Une fois lâché, le marabout reprenait toute sa gravité majestueuse.

Notre seconde acquisition fut une délicieuse perruche. Elle était étonnamment câline, celle-là, et avait tout de suite su nous conquérir. Quand on approchait le doigt pour gratter sa petite tête verte, elle courbait le cou, en nous regardant gentiment de côté, de son joli œil noir, tout rond.

Hélas! elle resta peu de temps chez nous, elle fut bientôt victime de la voracité du marabout.

Nos deux oiseaux pourtant semblaient faire très bon ménage, et souvent le marabout, avec un air protecteur et empressé de grand frère, accompagnait la perruche dans ses promenades autour du jardin. Nous étions loin d'attendre un tel dénouement.

Un jour, le gros oiseau au crâne chauve se montra particulièrement tendre pour sa compagne. Il se dandinait devant elle, sur ses larges pattes, comme en proie aux transes de ne pouvoir exprimer toute l'immensité de son amour, et nous assistions, émus, à ce spectacle touchant. Mais, tout à coup, avant que nous ayons eu le temps de bondir, le gros bec du marabout s'ouvrit largement et se referma sur la petite perruche, avec son bruit caractéristique de bois sec... Il est inutile de dire que la vilaine bête hypocrite fut rapidement mise les jambes en l'air et que les coups de bâton, que je lui assénais sur la nuque, manquèrent cette fois d'aménité. La pauvre perruche réapparut bientôt; son cœur battait encore, mais tous ses petits os étaient brisés et nous ne pûmes la sauver.

Le marabout dut se repentir par la suite de son crime, car notre perruche fut remplacée chez nous par un singe des plus malins.

Dès qu'il vit ce nouvel arrivant, le gros oiseau comprit qu'il ne serait plus le maître incontesté du lieu. Il alla pompeusement se retirer sur une branche, dans le jardin.

Et notre foyer perdit, aux heures de la sieste, sa tranquillité monotone. Au lieu de dormir, il nous fallut sans relâche mettre la paix entre nos hôtes.—Tous les torts étaient incontestablement du côté du singe, c'était toujours lui qui commençait.—Après les repas, dès qu'il voyait le marabout repu fermer ses vieilles paupières grises, il s'approchait de lui à pas de loup et lui arrachait brusquement quelques-unes des plumes noires qui ornaient sa queue.

Le singe recevait alors un rude coup de bec et se sauvait souvent le crâne plein de sang. Mais les belles plumes avaient pour lui un attrait si irrésistible qu'il ne pouvait s'empêcher de toujours recommencer son jeu.

Ce manège-là dura plusieurs mois. Le marabout prit un pauvre air de résignation navrée, sa tête ridée s'enfonça plus profondément encore dans sa collerette blanche, son plumage devint râpé et pitoyable. Il ne quitta plus son perchoir que la nuit, quand son ennemi dormait.

Sénégal, avril 1371.

Nos nouveaux amis les Touareg nous ont décidément acceptés dans leur bande, et tout le jour, en leur compagnie, nous avons parcouru d'immenses pays déserts.

Le vent brûlant, qui soufflait avec violence sur les dunes, nous criblait de sable; nous cheminions dans un nuage d'or éblouissant. Nos chameaux affolés, plus dégingandés encore que de coutume, cabraient leurs longs cous et n'avançaient que d'un trot inégal.

Il y avait du sable partout, dans nos yeux, dans tous les plis de nos vêtements, dans le poil de nos bêtes.

Nous devions faire bien, au milieu de ce paysage, avec nos grands burnous sombres, battant au vent, et nos figures brunies par le soleil d'Afrique, que des voiles cachaient en partie, à la mode touareg. Le fait est que l'on ne nous distinguait guère de nos compagnons du Moghreb.

Le soir, quand notre caravane passa devant le village de Touroukambé, les nègres, qui considèrent les Touareg comme des hommes fétiches, se rangèrent sur notre route avec des airs de frayeur respectueuse. Ils nous embrassèrent les mains et nous demandèrent des amulettes.

Sénégal, mai 1874.

Le 25 mai, je quittais lePétrel.On arma pour moi le canot d'honneur, comme c'est d'usage lorsque des officiers partent. Quatre enseignes y montèrent et je fus accompagné par eux à bord de l'Archimède, qui devait m'emmener rejoindre à Dakar mon nouveau navire l'Espadon.

L'Archimèdeétait un vieux bateau de la côte d'Afrique, réarmé à la hâte, après avoir passé plusieurs années à pourrir dans le fleuve du Sénégal. Il était encombré ce jour-là de passagers et de passagères,—de pauvres femmes qui avaient voulu suivre leur mari aux colonies et qui s'en retournaient malades en France. C'était, comme de coutume, un grand tapage de visites et d'adieux.

A cinq heures, le soir, nous partîmes. Le soleil baissait; nous descendîmes rapidement le fleuve aux eaux jaunes... En passant, je reçus les derniers signes d'adieu de mes amis duPétrel, le cœur serré de les quitter tous... Et puis derrière nous, la triste ville blanche de Saint-Louis s'éloigna, avec ses maigres palmiers jaunes et ses sables... Je perdis de vue ce coin d'Afrique où j'avais si vivement aimé et si vivement souffert[7]...

La nuit fut dure en mer, sur ce mauvais bateau,—rien à manger, grand roulis. J'étais brisé surtout par tant d'émotions et tant d'événements qui venaient en si peu de jours de se succéder dans ma vie.

Le 26 mai, à une heure, l'Archimèdevint mouiller dans la baie de Dakar, que je revis avec bonheur.

Je retrouvai à bord de l'Espadonplusieurs braves amis. Ce navire pourtant me parut triste. Il était, avec son équipage noir, le type accompli des vieux bateaux sénégalais. Au plafond de son carré pendaient des caïmans et toutes sortes de bêtes saugrenues desséchées ou empaillées, souvenirs de beaucoup de voyages en Galam. Le calme était accablant pour moi à bord, après les émotions, si vives des derniers jours de Saint-Louis.

L'aspect de la chambre qui m'était destinée n'était pas réjouissant, surtout comparée à celle duPétrelque je venais de quitter. C'était une grande vieille chambre nue; le plancher, que le temps et la chaleur avaient disjoint, était hanté par de nombreuses familles de cancrelas. Contre mon lit, un large sabord s'ouvrait, à deux doigts de l'eau verte, et je voyais, pendant les heures énervantes de la sieste, s'ébattre tout près de moi les poissons, les requins et les petits nègres en pirogues.

Dans les périodes de la vie où le cœur est rempli par quelque passion vive, les moindres détails des objets extérieurs se gravent étrangement, et le temps, qui emporte tout, en laisse persister le souvenir...

Ainsi cette grande chambre de l'Espadonrestera longtemps présente à ma mémoire.

[7]Pierre Loti a déchiré une grande partie des notes prises à cette époque de sa vie.

[7]Pierre Loti a déchiré une grande partie des notes prises à cette époque de sa vie.

Dakar, 20 juin 1874.

Ma première visite à Dakar fut pour la vieille mulâtresse Marie-Félicité, qui nous avait loué sa demeure au temps duPétrel.

Maintenant, elle avait repris possession de cette grande maison et s'y était de nouveau installée, avec toutes ses négresses et toutes ses loques. Mais elle m'apprit qu'elle avait réservé pour moi un petit pavillon au bout du jardin. Ce pavillon était grand à peu près comme une chambre de bord; il y avait là un lit à moustiquaire très blanche et une étroite couchette de nègre en nattes et bambous, pour la sieste. J'y retrouvai aussi ma tête d'hippopotame et ma peau de girafe rapportées de Podor.

Ce dernier mois passé à Dakar restera une des périodes les plus troublées de ma vie. Ma bien-aimée est partie pour la France, j'ai le cœur rempli d'amour pour elle, de remords, de bouleversements et de contradictions.

Mon service à bord me retient peu et j'emploie mes journées à refaire nos promenades d'autrefois, par les sentiers de sable, dans les âpres solitudes du Cap Verd.

Le soir, je vais rôder dans les villages noirs, vêtu comme les indigènes d'une longue tunique blanche.

C'est juin; la saison des grands orages approche, l'atmosphère se charge des senteurs du printemps tropical et les daturas commencent à ouvrir partout leurs larges calices blancs.

Mon pavillon est entouré de lauriers-roses et d'acacias exotiques en fleurs. La nuit, l'excès de tous ces parfums m'endort d'un sommeil lourd et plein de rêves étranges.

Dakar, juillet 1874.

Cette nuit, j'ai eu très peur dans mon pavillon isolé, au bout du jardin de la vieille mulâtresse.

Il y avait bamboula chez les femmes lépreuses et j'entendais au loin leur tam-tam et leurs chants.

J'étais couché, j'allais même commencer à m'endormir, quand je me rendis compte que le bruit se rapprochait peu à peu... Une crainte vague me tint alors éveillé, et cette crainte augmenta à mesure que les battements du tambour et les voix éraillées se faisaient plus distincts...

Lorsque la bande ne fut plus qu'à deux pas, je me souvins tout à coup avec terreur que ma porte et mes fenêtres étaient restées grandes ouvertes. Mais il n'était plus temps, les danseuses de cauchemar atteignaient déjà mon seuil et je dus assister à tout leur sabbat.

Au beau clair de lune, pendant quelques instants, je vis se trémousser éperdument devant moi d'ignobles corps boursouflés de lèpre, s'agiter des tronçons de mains couvertes d'affreuses croûtes blanches, des figures sans nez et sans lèvres vinrent me regarder de tout près, comme dans les mauvais rêves, avec une sinistre expression de gaîté...

Et puis le tam-tam entraîna plus loin les lépreuses et je fus délivré; mais il me sembla sentir longtemps encore comme une odeur de cadavre et tout ce qui m'entourait me parut souillé...

Dakar, juillet 1874.

J'étais venu hier, à cette place, au pied du grand arbre des dunes, voir partir lePétrelqui emmenait à Saint-Louis mon cher frère Jean.

Ce grand arbre des dunes est un vieil ami—un ami de trois ans et plus. Quand leVaudreuils'arrêta au Sénégal en 1871, c'était le but choisi de nos courses; nous avions adopté ce coin du pays, ce grand ombrage isolé.

Et, lorsque la côte d'Afrique s'éloigna de nous, nous le suivîmes longtemps des yeux... Nous partions alors pour les mers du Sud, plus heureux qu'aujourd'hui, et plus jeunes. A cette époque, tout était neuf et étrange encore pour nos imaginations; le soleil nous semblait plus brillant et la nature tropicale plus belle... Nous venions le matin, au pied de cet arbre, il était à cette heure plein de lézards bleus, d'oiseaux et d'insectes.

Je me souviens aussi d'une certaine bête singulière qui habitait le voisinage et nous intriguait fort... Nous ne réussîmes pas à la prendre malgré nos embuscades.

Nous étions très enfants encore dans notre premier enthousiasme de voyages et d'aventures, et le centre mystérieux de la triste Afrique nous faisait souvent rêver quand, assis à l'ombre du grand arbre, les yeux tournés vers l'intérieur du pays, nous interrogions l'immense horizon des sables...

Mais c'est moins ton souvenir que je retrouve ici, mon bon frère, que le sien, son souvenir à Elle qui t'est inconnue... C'est à cette place aussi que je suis venu voir passer le navire rapide qui emmenait en France ma bien-aimée... Ce jour-là, un grand vent agitait, au-dessus de ma tête, l'arbre géant et, à mes pieds, soulevait d'énormes lames moutonneuses, sur la mer où fuyait son navire.

C'était pendant l'accablement de midi. Le soleil embrasait mon front et frappait durement mes épaules, mais je ne sentais rien, tant ma tète était perdue...

Ce soir, je viens ici pour la dernière fois, je vais quitter ce pays...

Ce soir, c'est la tristesse des heures crépusculaires, au milieu de cette solitude sans fin...

La grande masse sombre de l'arbre isolé se dresse devant moi. L'obscurité monte de tous les replis des collines de sable; elle commence à gagner les crêtes, où s'estompent dans le lointain quelques silhouettes rigides de baobabs. Avec l'obscurité, montent aussi les vapeurs malsaines de la nuit et le parfum des daturas blancs, qui alourdit ma tête... L'air devient oppressant comme celui d'une chambre chaude, dans laquelle trop de fleurs auraient été trop longtemps enfermées.

Bientôt va s'élever dans la brume une grosse lune au contour imprécis; et alors commencera le sabbat nocturne des bêtes fauves, tout près, dans le cimetière des Dghioloff.

Le temps n'a pas de prise sur un tel pays désolé... Il y a dix siècles, le grand arbre des dunes existait déjà, dans dix siècles il n'aura sans doute qu'à peine un peu plus étendu ses branches monstrueuses... Mais ce désert inéchangeable et triste ne m'intéresse plus, ma pensée est entièrement prise par notre amour, ma bien-aimée. Nous, dont l'existence ne se compte que par années, où serons-nous seulement dans dix ans?...

Peut-être pourrons-nous dérober encore quelques heures au temps qui passe, quelques heures fugitives d'amour, et puis, il faudra mourir... Encore quelques années et nous ne serons plus rien... Mais les daturas d'Afrique continueront à fleurir, avec leur parfum de belladone, et le grand arbre des dunes élèvera toujours sa tête sombre au-dessus des brumes du soir...

En mer, juillet 1874.

La veille du départ de l'Espadonpour la France, il y eut à Saint-Louis déjeuner d'adieu chez les spahis.

J'en conserve bon souvenir, de ce déjeuner où régnait entre nous tous une franche amitié, avec un regret sincère de nous quitter pour peut-être ne jamais nous revoir... Nous étions assis, y compris le grand singe du lieutenant de spahis Brémont, sur une terrasse blanche.

C'était par une matinée brûlante de juillet; le ciel était d'un bleu inconnu même à l'Italie. Nous dominions la ville,—des maisons carrées et des terrasses mauresques, tranchant par leur éblouissante blancheur sur ce bleu intense du ciel, et, ça et là, quelques palmiers immobiles, élevant leur tète jaune. Le soleil arrivait au zénith, la chaleur était accablante.

Après le déjeuner, Brémont demande au capitaine de l'Espadonla permission de lui présenter un spahi qui désirait, au dernier moment, obtenir passage pour rentrer en France.

Ce spahi n'était autre que J. Peyral[8]; il se présenta avec une aisance et une expression de gaîté souriante que je ne lui connaissais plus.

Pour notre dernière nuit sur le fleuve, il y eut une tornade épouvantable et l'Espadonfut inondé.

Le lendemain matin, un dimanche, dès six heures, commencèrent à bord les visites d'adieu. Comme nous étions fort répandus, tous les officiers de la colonie se présentèrent successivement. C'est au milieu de ce tohu-bohu sans précédent que Brémont vint conduire et recommander son protégé, J. Peyral.

Notre départ se fit à neuf heures par un temps radieux. Les noirs étaient rangés en masse le long du grand fleuve pour nous voir passer. Bientôt la vieille ville de Saint-Louis disparut de notre horizon, cette fois pour toujours... Nous ne vîmes plus que l'immense Sahara dont nous devions suivre longtemps encore les plages monotones...


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