Chapter 3

[8]Celui duRoman d'un Spahi.

[8]Celui duRoman d'un Spahi.

Annecy, 28 octobre 1874.

... Après de longues contestations avec un vieux monsieur et une vieille dame, je pris possession de ma place dans le coin gauche du coupé. Et la diligence, attelée comme celle du temps jadis d'un cheval en flèche, partit au grand trot.

Devant une maison bien ancienne, habitée par des forgerons, je dis adieu à une vieille Savoyarde à la figure honnête. Assise sur le pas de sa porte, elle guettait mon passage d'un air discret et mystérieux, de l'air de quelqu'un qui devine à moitié ce dont il s'agit et qui veut apprendre aux voisines qu'elle est bien dans la confidence. De l'autre côté de la rue, debout et moins timide, se tenait son fils, mon pauvre ami Ermillet[9], avec sa douce et brave figure.

Il savait bien, lui, que je faisais un triste voyage et que quelque chose de capital pour moi allait se passer...

On était aux derniers jours d'octobre et c'était une saison avancée pour la Savoie; mais cette journée était tiède et radieuse, les montagnes rousses ou couronnées de sombres sapins se découpaient sur un ciel tout bleu et limpide; les arbres déjà jaunis avaient jonché la route de leurs feuilles mortes; c'était tout le charme des derniers beaux jours.

Les voyageurs étaient priés de descendre de voiture dans les montées ardues; cela se faisait en famille, il se passait de petites scènes qui rappelaient les histoires de M. Töpffer et qui m'auraient paru comiques, si je n'avais pas eu le cœur serré par tant d'angoisse.

Je reconnus peu à peu tous les sites décrits par Ermillet dans son langage primitif, ceux qu'il avait parcourus une fois, en fugitif, dans son enfance.

La nuit arriva, et la vieille diligence avançait toujours, s'enfonçant dans des chemins de montagne, dans des vallées profondes et noires, traversant de loin en loin des villages perdus de contrebandiers qui, à cette heure, prenaient des aspects fantastiques...

Maintenant le froid était vif et la nuit brumeuse; nous vîmes au-dessous de nous, dans la plaine, les lumières d'une grande ville; et puis le trot de nos chevaux retentit bientôt sur les pavés d'une rue populeuse, où des passants affairés circulaient dans le brouillard.

... C'était cette ville dans laquelle je venais, seul et étranger, tenter une démarche désespérée; elle me parut infiniment triste.

J'errai le long des quais inconnus, demandant aux passants le chemin de l'hôtel où des lettres devaient m'attendre.

L'hôtel était encombré de Russes et d'Anglais, de touristes dont la gaîté sonnait faux à mon oreille... On me servit un souper auquel je ne touchai même pas.

A neuf heures, à peu près, je sortais de là, en priant qu'on m'indiquât ma route.

Il faisait nuit noire, avec une brume épaisse, et moi, qui arrivais de la lumineuse Afrique, je me sentais affreusement dépaysé.

Je marchai longtemps par des rues en pente raide, sombres et désertes; enfin j'arrivai devant la maison que je cherchais; c'était un vieil hôtel aristocratique à la porte armoriée.

Je tremblais comme un enfant à cette porte... Aucune lumière, aucun mouvement dans cette maison, où j'étais venu jouer ma vie... Je levai la main pour frapper... j'avais comme un vertige, je ne respirais plus[10]....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Nous repartîmes paisiblement et la diligence prit, sur la grande route, une allure plus rapide.

Il était environ midi, les montagnes de la Savoie avaient une splendeur inusitée sous ce beau ciel d'automne; c'était encore, comme hier, une de ces journées pures et tièdes de l'«été de la Saint-Martin», une de ces belles journées qui ont tant de charme parce qu'elles sont les dernières... J'éprouvais ce sentiment de calme qui suit les impressions violentes et qui est une lassitude du cœur...

Annecy apparut, tout baigné de soleil; j'avais hâte d'y revenir et d'y retrouver l'ami que j'avais laissé...

Mon pauvre ami travaillait à la journée dans une usine de fer, où il gagnait péniblement le pain de sa vieille mère et de sa sœur.

«Tout est fini et me voilà, lui dis-je; laisse ton ouvrage, viens avec moi, j'ai peur d'être seul...»

Je restai à Annecy cinq jours encore, cinq belles journées que nous avons passées, mon ami et moi, à courir les montagnes, et j'ai bon souvenir de ces quelques jours.

Le soir, nous nous promenions sur le lac, dont la beauté paisible et triste était en harmonie parfaite avec mes pensées d'alors...

[9]Ancien matelot duPétrel.Pierre Loti était venu voir en grand secret la personne partie avant lui du Sénégal, dont il est question dans la lettre "Dakar, 20 juin 1874.", et ce fut avec elle sa suprême entrevue.

[9]Ancien matelot duPétrel.Pierre Loti était venu voir en grand secret la personne partie avant lui du Sénégal, dont il est question dans la lettre "Dakar, 20 juin 1874.", et ce fut avec elle sa suprême entrevue.

[10]Ici, plusieurs pages manquent dans le journal.

[10]Ici, plusieurs pages manquent dans le journal.

Joinville (école de gymnastique), 25 janvier 1875.

Ce soir, à la fin d'un triste jour d'hiver, après le piètre dîner d'usage, au milieu du bruit et des voix indifférentes, dans l'atmosphère épaisse et enfumée du mess, j'ai été tout à coup transporté, par le souvenir, sur la grande mer agitée, dans l'air pur des tropiques; j'ai revu, comme dans un rêve, le vieilEspadonbattu par les lames des alizés, et toutes mes impressions d'alors, déjà lointaines et oubliées, se sont représentées à moi, avec toute la netteté frappante de la réalité.

C'était ce soir d'aout, où je descendais quatre à quatre de la passerelle, annonçant au commandant: «Le pic de Ténériffe en vue, par le travers de bâbord.» J'étais alors second de l'Espadon, un vieux petit bateau à moitié démoli qui revenait du Sénégal; mais nous nous aimions tous à bord,—tous mes hommes m'aimaient et je les ai tous regrettés, quand il a fallu les quitter.

Berny, le grand timonier François Berny, qui était un peu mon préféré, écarquillait ses yeux et ne voyait rien encore...

«C'est vrai, dit notre brave capitaine, quand il eut constaté le fait avec sa longue vue, mais, lieutenant, vous avez de bons yeux...»

Et la nouvelle joyeuse courut vite jusqu'au fond de la cale: «Le lieutenant a vu la terre, le pic de Ténériffe, par le travers de bâbord!»

Depuis quinze jours, tout était question pour nous, le mauvais temps nous chargeait sans relâche, et notre vieille barque était pleine d'eau. Mouillés tous et un peu découragés, nous étions épuisés de fatigue.

C'était bizarre d'être comme cela une bande d'amis exposés en mer sur quelque chose d'aussi petit et d'aussi vacillant, mais les impressions qu'on éprouve en pareille circonstance, les marins seuls peuvent les comprendre...

Ce soir-là, l'alizé humide chassait sur nos têtes les petits nuages rapides des mauvais temps des tropiques, le soleil venait de disparaître, la soirée était froide et la mer grosse; nous étions couverts d'embruns... Il y avait longtemps que mes yeux cherchaient la terre, dans cette direction indiquée par mes calculs du jour... Au-dessus d'une bande lointaine de vapeurs vagues, se dessinait à peine, sur le ciel encore clair, une forme haute qu'il fallait des yeux de marin pour saisir... J'avais reconnu cette silhouette indécise du pic de Ténériffe, cette silhouette qui m'avait déjà frappé, trois ans plus tôt, lorsque je faisais mon premier voyage à travers le monde.

Le grand vent qui nous couvrait de son humidité salée était de plus en plus froid, et la mer grossissait encore à l'approche de la nuit, mais la joie était revenue à bord et les matelots chantaient... Nous avions la terre, là, tout près, la terre de Ténériffe; ce point si problématique de la traversée était atteint et nous étions au bout de nos peines...

Nous entrâmes transis, le capitaine et moi, dans le kiosque des cartes, porter, malgré le roulis, la position exacte de notre navire.

Ces souvenirs que l'Espadonm'a laissés occupent parmi tant d'autres une place à part... Le danger toujours, le grand vent, la mer agitée, l'incertitude du lendemain et, avec cela, la conscience du devoir accompli... la responsabilité de toutes les heures, de tous les instants, la nécessité absolue d'employer au salut commun toutes les ressources de mon intelligence et de mes connaissances. Je remplissais là mes devoirs pénibles de marin, le cœur plein de passion et pendant que ma vie intime traversait des circonstances inouïes...

Je me sentais revivre aussi, après l'énervement du Sénégal, en respirant cet air vif de la grande mer, à l'approche des régions tempérées. Il y avait la France au bout du voyage, il y avait Elle, ma bien-aimée, et tous mes parents chéris que j'allais revoir.

Mais le charme de ce rêve a passé bien vite et je suis retombé lourdement sur moi-même, retrouvant le mess enfumé, l'engourdissement de l'hiver et le tapage des conversations abruties... Mes souvenirs sont redevenus confus, à peine ai-je pu en ressaisir la suite...

Je me rappelai cependant qu'en sortant du kiosque des cartes, j'étais descendu dans le faux-pont obscur, jusqu'à ma chambre, le seul coin du bateau où brûlait encore une lampe. Au milieu du désarroi général, cette chambre avait été épargnée... son bien-être était insolent parmi cette misère...

La portière soulevée, on y était comme dans une sorte de sanctuaire exotique aux riches couleurs; il y avait partout des armes, des colliers, des panoplies brillantes, des rosaces faites de nacre et d'ailes d'oiseaux des tropiques... J'avais mis là tout ce luxe parce qu'Elle devait la voir...

Sur mon lit bas, couvert d'une grande draperie yoloff, je trouvai un homme assis, l'homme en veste rouge, le spahi de Cora[11]...

Quand j'entrai, il leva tristement sa belle tête: «C'est vrai, lieutenant, dit-il, que vous avez vu la terre?... Tant pis, je voudrais que nous n'arrivions jamais...»

[11]Jean Peyral, duRoman d'un Spahi.

[11]Jean Peyral, duRoman d'un Spahi.

Joinville, 1erfévrier 1875.

Il y a cinq mois aujourd'hui, je rentrais en France... C'était une belle et chaude journée, un dimanche d'été. L'Espadonremontait le cours de la Charente après quarante jours de traversée qui comptent terriblement dans ma vie... C'était le 20 juillet que nous avions quitté Saint-Louis du Sénégal...

Cinq mois déjà! comme le temps vole, il éloigne tous les souvenirs et les efface... Mon amère douleur peut-être aussi s'effacera-t-elle avec les années, malgré moi qui voudrais au moins la garder; car j'aime mieux cette douleur qui est encore quelque chose d'Elle, qui est tout ce qui reste de vivant en moi, j'aime mieux cette douleur que l'oubli que le temps peut m'apporter.

Tout est pâle et décoloré dans ma vie; le drame est fini, je reste seul, épuisé par l'action, attendant, avec le calme d'un mort, le terrible châtiment final.

Cette année 1874 a passé comme un ouragan dans ma vie, elle a tout dévasté et tout emporté sur son passage, tellement qu'il me semble que je n'aie pas vécu jusqu'alors et qu'à présent je ne vive plus...

Et maintenant, dans le calme, dans le vide de ma vie, c'est comme un rêve de penser à cette époque troublée où j'ai tant aimé... Qu'il y avait de passion alors en moi et autour de moi, que de contradictions et d'amour... Je marchais englobé dans un tourbillon de fièvre et d'ivresse; c'était tout un imbroglio criminel, où le grand soleil d'Afrique jouait son rôle, avec les brises tropicales, avec notre jeunesse, avec le décor triste et grandiose des solitudes et des sables...

Mais c'était vivre, tandis qu'à présent je suis mort... Je me souviens seulement comme un mort qui se souviendrait de la vie; c'est le sentiment que j'éprouve quand je regarde en arrière.

Hélas! le 1erseptembre, la date de mon retour, cinq mois déjà, mon Dieu!... Et trois mois bientôt que j'ai touché, pour la dernière fois, la main bien-aimée de celle qui a brisé ma vie;—en Savoie, une nuit d'octobre, une nuit froide et brumeuse, où notre entrevue fut courte, sombre et mystérieuse comme une entrevue de malfaiteurs.... et puis ce fut fini à tout jamais...

C'est d'Elle, je pense, que vient ce charme qui s'attache encore dans mon souvenir à toute l'année passée, à tout ce triste pays d'Afrique et à mon vieux bateau de là-bas...

... Mon Dieu, mes souvenirs s'en vont déjà, je le sens, tout s'efface; chaque jour je cherche à en fixer les bribes sur mon papier: effort inutile, je ne puis les traduire par des mots, et quand je relis, après, je ne les retrouve plus; les phrases écrites, froides et impuissantes, ne me rappellent plus rien... Hélas! quand des années, quand l'inexorable temps aura fait de moi un vieillard, qu'on m'aura couché dans la tombe, il ne restera donc plus rien, plus un vestige, plus un souvenir de ce que j'ai si vivement senti, de ce qui a fait si fortement vibrer mon cœur à vingt-cinq ans?...

Il y a cinq mois aujourd'hui, c'était par une belle journée de dimanche, l'Espadonremontait doucement le cours de la vieille Charente et nous nous abandonnions tous à la joie paisible du retour...

La veille au soir, pendant le «remplacement au quart», j'avais mis en panne pour une grande barque montée par des pêcheurs qui nous avaient crié en passant; «Vous êtes trop au Nord, laissez porter ou vous allez atterrir en Bretagne...»

La mer était grosse; ces lames vertes, courtes et rapides, propres à notre golfe de Gascogne, nous secouaient terriblement.

Bellegarde et moi, nous avions dit après le dîner: «Botz, mon cher Botz, la nuit s'annonce très mauvaise et notre pauvre vieux bateau ne tient plus; ce Malvoisie de Palmas qui nous reste, il serait très prudent de le boire...» Et nous avions bu ce Malvoisie.

J'avais ensuite joué à Botz, contre ma tunique yoloff, en cinq points d'écarté, le grand manteau blanc qu'il venait d'acheter au spahi de Cora. Je nous vois là encore, nous tous qui avions souffert ensemble comme des pauvres naufragés, suivant avec anxiété la marche de ces cartes, comme s'il se fut agi d'une affaire d'importance. Bellegarde, derrière moi, m'embrouillait de ses conseils; le matelot Delarue marquait les points pour Botz avec les fiches à roulis. Le spahi les marquait pour moi de la même manière, ses yeux sombres obstinément fixés sur les miens...

J'avais 5 du roi et je gagnais le manteau quand la vigie signala le feu de Rochebonne, le premier feu de France, et nous courûmes tous sur le pont...

Joinville, 11 mars 1875.

... Je viens d'être malade pendant un mois et je suis faible encore... J'ai été malade de chagrin, je ne croyais pas que cela fût possible... Le médecin ne s'y est pas trompé, d'ailleurs, quoique toujours je lui aie nié la chose... J'avais subi bien des angoisses en silence, j'avais dévoré mon désespoir sans verser une larme, et puis la réaction a eu lieu, le chagrin a brisé mon corps et m'a couché sur mon lit, où j'ai appris à connaître la souffrance physique... Ma tête me faisait grand mal, j'avais la fièvre constamment avec un peu de délire... Mes souvenirs du pays du soleil avaient pris une vivacité et une netteté frappantes, c'était comme une double vue; je revoyais sans cesse en rêves les dunes de Dakar, les déserts de sable et le pays de Bobdiarah. Ce long hiver de Joinville avait contribué, lui aussi, à m'abattre si bas, avec cet isolement, ce froid sombre et cette neige, toutes ces tristesses auxquelles je n'étais plus habitué...

Mes camarades, quelques sous-lieutenants, me veillaient et me visitaient à tour de rôle. Mon soldat passait ses journées, par ordre du médecin, mais sans résultat, à me frotter tout le corps avec de l'eau de mélisse pour me ranimer, et tout le monde pensait que je m'en allais... on ne savait pas pourquoi, ni comment...

Cependant, un jour de soleil, je me suis levé et habillé avec soin, mes jambes ne me supportaient presque plus, j'ai pu malgré tout me traîner jusque dans la campagne et, à partir de ce jour-là, j'ai été sauvé...

A présent, je commence à aller mieux et à sortir chaque fois que reparaît le soleil...

J'étais peu habitué à souffrir, j'ignorais encore la maladie, et cette excessive faiblesse; ces sensations nouvelles m'ont causé comme un étonnement douloureux.

Joinville, 13 mars 1873.

Après une nuit d'angoisse et d'insomnie, une pénible torpeur m'a abattu tout le jour, me laissant en proie à d'étranges cauchemars...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... L'air lourd est chargé de senteurs de l'âcre soumaré, la chaleur est énervante, le silence accablant, la mer immobile comme un miroir bleu pâle sous le soleil torride, l'intensité de la lumière fait pâlir le ciel...

La ligne bleuâtre, là-bas, c'est la côte de Guinée,—à perte de vue, c'est la ligne monotone des vertes forêts vierges, baignant dans l'eau tiède...

... Où est-elle, ma bien-aimée?...

Je suis retourné seul dans ce pays, où j'étais venu pour te suivre, tu m'as abandonné, je t'ai perdue... Entre le passé et le présent, il y a un abîme...

La question a été décidée, je suis resté marin et je suis reparti... Mais pourquoi suis-je seul, pourquoi m'as-tu abandonné?. . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... L'air lourd est chargé d'orage, de senteur de soumaré... Dans les forêts profondes on respire des miasmes de fièvre; c'est cette côte maudite, le pays des forêts silencieuses qui ne finissent pas.

Les serpents dorment sur des plantes chaudes et empoisonnées, les caïmans dorment sur une vase chaude et malsaine. L'immensité de la mer est immobile sous le ciel torride...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les nègres frappent des coups sourds sur les tam-tam de bois; on entend aussi le mugissement des trompes en coquillage des sorciers; ils passent en pirogue; les rameurs, luisants de sueur, enfoncent leurs pagayes dans l'eau chaude qui se ride mollement comme de l'huile...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... J'entends le chant plaintif des jeunes femmes noires... Ensuite, je vois des nègres mandingues endormis au soleil dans les racines des grands arbres sacrés...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Et puis je m'éveille tout à fait et mes yeux s'arrêtent sur un bouquet de roses de Noël, posé près de moi... Je suis couché sur un lit de repos, dans ma chambre de Joinville... Il est quatre heures du soir; un sombre crépuscule d'hiver passe à travers les rideaux; mon ordonnance est assis au coin du feu.

C'est l'heure de la visite du médecin; il trouve que je n'ai plus de fièvre, que je suis seulement très faible encore...

Joinville, 20 mars 1875.

J'ai eu, ce matin, cette nouvelle que mon ami Brémont, le sous-lieutenant de spahis, vient de mourir à Saint-Louis du Sénégal, des suites de blessures reçues dans l'expédition contre le roi Lal Dior. Et cette nouvelle a été pour moi un accablement de plus...

Je me suis promené tout le jour, seul, dans les bois, par un terrible vent glacé. En rentrant, je me suis endormi épuisé dans mon fauteuil, auprès du feu...

Je me suis réveillé longtemps après, à la tombée d'une lugubre nuit de mars, transi de froid sous mon manteau, les pieds devant le feu éteint.

Ce triste souvenir m'attendait au réveil: «Brémont est mort.» Et ma pensée s'en est allée une fois de plus, du ciel terne de Joinville au pays du soleil, où j'ai tant vécu,—au milieu de mes amis de là-bas.

Brémont mort, couché lui aussi au cimetière de Sorr, lui que j'avais connu si plein de vie, si admirablement beau, et qui un soir, à un diner de spahis, buvait gaiement: «A ceux qui sont tombés à Bobdiarah et à Mecké!»

C'est ainsi cependant qu'il devait mourir; il était de cette race d'hommes à part qui ont fait, dans leur existence bizarre, leur pays du Sénégal, leur patrie des déserts de sable.

Mon ami Brémont avait quelques dettes à Saint-Louis, on a dû vendre à des mulâtresses ses effets, ses armes, son singe et son chien... C'est ainsi que finissent les spahis...

Joinville, 21 mars 1875.

Le journalle XIXesiècleannonce que l'expédition dirigée par mon ancien camarade de l'École navale Brazza, enseigne de vaisseau et prince romain, partira le 1erseptembre pour Dakar, où l'attend le transport leLoiret.L'expédition doit remonter le grand fleuve Ogooué et explorer par là le centre Afrique.

Il y a un an, à Dakar, Brazza m'exposait son projet téméraire et j'étais fort ébranlé pour le suivre; je lui avais même promis ma grande chienne Coura-gaï, à laquelle nous avions reconnu des aptitudes spéciales comme bête de garde pour les campements.

Aujourd'hui, à Joinville, neige et givre... Pourquoi ne suis-je pas parti avec mon ami Brazza! Qui me rendra le grand soleil d'Afrique, même celui de l'Ogooué!

Joinville, 26 mars 1875.

J'essaie de reprendre goût à la vie et je n'y réussis pas... On se lasse de tout, même de la douleur, et la mienne s'en va, mais rien ne la remplace, rien que le sentiment du vide et l'immense ennui de vivre...

L'image chérie de celle qui m'a abandonné s'efface; je prends mon parti de l'étrange situation qui m'est faite dans ce monde et le sinistreMané, Thecel, Pharès!ne m'effraie plus...

D'ailleurs la santé m'est revenue, mes muscles se développent terriblement, par excès de gymnastique, et la vie déborde.

J'ai dit adieu à mon existence sombre, à mon existence de cénobite, j'ai ouvert ma porte à deux battants à la jeunesse et à la vie. Et ma chambre, d'abord solitaire et close comme une cellule de moine, retentit chaque soir d'éclats de rire de jeunes femmes. J'étais pour mes camarades un point obscur dans leur monde, et comme une énigme; à présent, j'ai pris le rôle opposé et la tête du mouvement...

La gaie vie de bohème... Quand j'avais dix-sept ans, on la menait autour de moi, au Quartier Latin, où j'étais venu préparer l'École navale, et moi seul je n'y prenais pas ma part; une tristesse vague, un besoin de luxe et de raffinement m'en éloignait alors, et j'allais chercher, sur la rive droite, l'amour d'une jeune fille triste, très richement entretenue.

A quoi bon un masque d'austérité! Maintenant, j'ai besoin de ce bruit et de cette fantasmagorie, je ne supporte plus d'être seul...

Ceux à qui j'ai ouvert ma porte ne demandent qu'à rentrer. J'ai été entouré et fêté; parce que j'avais été sombre, mystérieux et mourant, on a célébré mon retour à la jeunesse et à la vie. Mon métier de marin et mes longs voyages exercent aussi, sur tout ce monde, leur prestige; c'est à qui sera mon ami, à qui sera ma maîtresse.

J'ai vu que mon cher frère Jean était étonné de cet entourage et de ce train de vie insolite; mais il a compris et n'a rien dit; il sait d'ailleurs que tout cela n'est qu'apparence et que le respect exagéré que j'ai pour moi-même m'empêchera toujours de rouler au plus bas, jusqu'à la débauche vulgaire.

Non, pourtant, je ne l'oublie pas encore, ma bien-aimée... je n'ai pas encore cette insouciance que je désire... Je veux le plaisir et, au fond, j'ai la mort dans le cœur. Le remords, l'inexorable remords m'obsède la nuit; je tords mes mains de désespoir quand je pense à celle que j'ai perdue sans retour; j'ai des nuits terribles, suivies de réveils affreux.

... Oh! cette angoisse du réveil... Pourquoi toujours cette lucidité étrange qui fait de ce moment une épouvante?

Je loge dans une grande maison laide, en face de la gare; cette maison est réservée aux officiers qui, comme moi, suivent les cours de l'École de gymnastique.

Au-dessus de chez moi habite un sous-lieutenant du 57ede ligne. Sa maîtresse, Henriette, vient deux fois par semaine—très belle, spirituelle, d'allure dévergondée et tapageuse, mais toujours resplendissante et ne produisant jamais deux fois la même toilette; elle amène souvent, comme repoussoir, une certaine amie Berthe, très nippée aussi, mais laide...

A ma droite habite un officier d'artillerie, mais celui-là n'est pas de notre bande; sa maîtresse est invisible et taciturne, comme lui-même. On se borne à des saluts...

A ma gauche, c'est chez la mère Julie, notre propriétaire; un chat et trois chiens: Toutou, Toutoute et Titine.

Au deuxième, porte à gauche, demeure Delguet, du 30ede ligne, l'un des «Golos» (ce mot, qui signifie «singe» en yoloff, nous sert ici à désigner ceux qui sont bien de notre bande). Delguet est même, après moi, le premier «Golo». D'Annecy, où son régiment tient garnison, il a amené sa maîtresse savoyarde, une petite ouvrière honnête et gentille; c'est la Fratine; nous lui avons donné le nom d'une vieille revendeuse d'Annecy dont elle nous avait, une fois, conté l'histoire. Elle a dix-sept ans, elle est gracieuse, fine et naïve comme une enfant.

Le groupe Delguet-Fratine est le plus pauvre de la bande, mais aussi le plus charmant.

La Fratine, très sauvage et effarouchée d'abord, en est venue à me considérer comme son meilleur ami et ma chambre comme la sienne. Devenu son grand confident, je suis à même d'apprécier les qualités de son cœur.

Elle travaille tous les jours à Paris, chez des gens fort laids pour lesquels j'ai cru devoir plusieurs fois, à cause d'elle, me montrer affable. (Ils tiennent un atelier de confection de cravates pour les magasins du Louvre.)

La Fratine arrive chaque soir par le train de sept heures comme une petite affamée, apportant un tas d'ouvrage à faire pour la nuit,—ouvrage auquel nous l'empêchons toujours de toucher. Nous la guettons venir de mon balcon, Delguet et moi. Nous connaissons du reste tous les voyageurs qui arrivent par ce train de sept heures, car nous leur avons fait souvent diverses niches.

Notre petite amie monte chez elle ou chez moi et mange, par économie, le dîner de Delguet qui s'en passe.

La Fratine n'a qu'une toilette, comme autrefois Mimi Pinson; elle la met le dimanche pour venir avec nous se promener au bois de Vincennes; mais comme la robe est en toile, quand il pleut on ne sort pas. Je suis consulté pour les chapeaux et pour les tenues de voyage et de travail, qui se confectionnent toujours chez moi, tandis que notre amie nous raconte, avec une innocence étourdissante, les cancans de l'atelier.

Au même étage que Delguet, à la porte de droite, un quatrième sous-lieutenant au 30e, sorte de grand tambour-major, est en ménage avec sa «femme du monde», la pyramidale Liline, qui vient toujours très mystérieusement. Liline est pourtant descendue, certain jour, déjeuner chez moi; mais nous la tenons à distance.

La maison de la mère Julie possède un autre escalier. Là, au premier, porte à gauche, on trouve Rayer, un enseigne de vaisseau, mon grand ami (ce terrible qui a tué un homme en duel au sabre). Nous faisons domestique commun et porte-monnaie aussi.

Puis viennent les chambres des deux officiers de cavalerie. Le premier, d'un caractère déplorable par instant, a pour maîtresse la petite Maria, demoiselle de magasin au Louvre (section des nouveautés, rayon des grisailles)—jolie, toute jeune, avec une apparence de naïveté, un peu exagérée peut-être, mais mignonne.

Le second, d'un caractère encore plus insupportable que le premier, mais bon comme la vie; il vous demande pardon après s'être mis en colère et vous embrasse en pleurant. Sa maîtresse, Louise, est une brave fille, modiste, rue Molière à Paris. (Elle fait une certaine grimace assez drôle qu'elle appelle: «Golo content». C'est du reste tout ce qu'elle sait faire...)

Dans la maison en face demeure un officier au 3ed'infanterie de marine, vieux Sénégalais et charmant garçon. Il a commandé quatre ans au Grand Bassam, à la côte de Guinée, et c'est lui qui a introduit le yoloff comme argot dans la bande. Sa maîtresse, la grande Victoria, modiste également rue Molière, se produit peu; sa figure serait assez jolie si elle n'avait pas tant de taches de rousseur.

La chambre de la grande Victoria, à Paris, est à ma disposition pour mes travestissements.

Le dernier «Golo» habite plus loin, à la brasserie. C'est un sous-lieutenant au 19echasseurs; bien élevé, bien gentil, mais accaparé par Armandine, demoiselle de magasin aux faux-cols, qui nous déplaît fort.

De tous mes voisins, ceux qui me gênent le plus, c'est assurément Henriette et son ami, Henriette qui me poursuit de ses bouquets et de son amour, et son ami qui ne s'en aperçoit pas. Je reçois des bouquets sur la tête dès que je parais au balcon, des bouquets de roses, des bouquets de muguet, et elle-même aussi quelquefois, car elle imagine de m'arriver par là à l'aide de ses draps. Quand je ferme ma porte, elle entre par les fenêtres... Elle et Berthe sont entrées dans ma chambre, une belle nuit, par cette voie, à ma grande frayeur; reçues à coups de poing, elles ne m'en ont nullement voulu.

Inutile de chercher à s'endormir avant deux heures du matin les nuits qu'Henriette passe à Joinville...

Joinville, 10 avril 1875.

Avril est revenu et le printemps avec lui; le temps est tiède, les prés sont pleins de fleurs et la bande des «Golos» mène vie joyeuse. Aucune fête de banlieue, aucun bal champêtre ne se passe sans nous: partout nous promenons notre grand sang-froid, notre effronterie et nos extravagances.

Cette campagne si peignée des environs de Paris finit par être insupportable à force de gaîté et de fleurs. Les beaux jours nous amènent à Joinville un vrai tourbillon de Parisiens en partie fine; des canotiers, des canotières, des grisettes et des boutiquiers,—tout ce monde chante, saute, ramasse des fleurs.

Deux fois par heure, le chemin de fer de Vincennes en déverse un flot sous mes fenêtres.

Nous restons tard sur mon balcon, par ces belles soirées de printemps; Delguet, son amie et moi toujours les derniers. C'est alors que la Fratine, avec son air espiègle et profond, m'accable de questions étourdissantes sur le ciel, sur les mondes, sur les pays exotiques, avide d'apprendre et saisissant tout avec promptitude.

Joinville, 30 avril 1875.

«La bande à Golo» fait cause commune avec les moniteurs de gymnastique, sergents ou quartiers-maîtres, braves garçons, au cœur loyal, à la figure ouverte et intelligente, qui ont toute l'insouciante gaîté de la santé et de la jeunesse.

Chaque soir, rendez-vous au «Lapin sauté», gargote de soldats, au fond d'un jardin qui sent bon les seringas et les roses. Chez moi, la bande s'organise; on mêle et on change les costumes, il en sort de nouveaux sergents, de faux matelots, il y a des chiffonniers aussi, des «gommeux» ridicules, des «Gugusses» de cirque et des «Alphonses» de barrière, des bandes impossibles de personnages invraisemblables...

Avec ces excellents principes de boxe que nous possédons tous et la force d'Hercule de nos moniteurs, nous faisons la loi partout,—partout redoutés, partout les maîtres.

Le chant de ralliement est un air gai, qui fait bien le soir, quand les moniteurs le chantent en traversant les prés fleuris qui mènent au fort...

Je regretterai ce temps de jeunesse et de vigueur, et tout ce train de gaîté qui m'étourdit,—même nos parties de paume et nos parties de cache-cache dans les bois de Vincennes, où les Parisiens s'ébaudissent de voir réunion de gens si lestes et si dégourdis. Je regretterai aussi nos moniteurs, qui sont toujours dans le mouvement, quand j'imagine quelque chose de saugrenu, et savent s'amuser, dans mon genre, comme de vrais enfants.

Le «jeu des quatre coins», dû à mon imagination, est particulièrement réussi. Le dimanche, de vastes parties s'organisent, de douze coins au moins. Mais il faut, pour cela, savoir choisir un terrain déjà occupé par de nombreuses familles de boutiquiers pour leur déjeuner champêtre; ces parties dégénèrent alors en bousculades de l'effet le plus comique.

Tous les dimanches soir se renouvelle le spectacle ridicule des Parisiens en partie fine qui courent pour ne pas manquer le dernier train et être obligés de coucher à Joinville; de notre balcon, en face de la gare, nous sommes merveilleusement placés pour nous moquer d'eux. Nous nous amusons même à bombarder les voyageurs les plus en retard avec tous les restes de notre diner (queues d'asperges, coquilles d'œufs, etc.). Ces gens se fâchent souvent et, partagés entre le désir de se venger et la crainte de laisser partir le train, ils se retournent pour nous montrer le poing; puis se mettent à courir de plus belle, ce qui redouble notre joie.

Annecy, 23 juin 1875.

«Cher ami,

»Pardonnez-moi d'abord la nuance grise de mon papier, c'est le papier de l'hôtel, et d'ailleurs il est teinté à peu près comme mes idées.

»Je suis à Annecy depuis ce matin, par une pluie qui ne cesse pas, et je n'ai plus trouvé de charme à ce pays, qui m'avait paru si joli l'année dernière, par un temps sans nuage... et puis il me rappelle de trop poignants souvenirs.

»Quand j'étais ici, l'année dernière, je venais d'être durement frappé, mais je restais encore plein de vie—au moral s'entend—tandis qu'aujourd'hui je suis mort.

»Vous qui connaissez Annecy par la pluie, vous savez comme c'est lugubre. Je suis allé surprendre mon ami Ermillet dans son usine de fer; je l'ai trouvé si misérable, si changé par la maladie, que je ne l'ai presque pas reconnu: j'avoue que j'ai eu même quelque déception à le revoir ainsi, lui qui était autrefois si beau matelot. Mais, au fond, il est toujours le même, et je l'aime de tout mon cœur.

»Je vous remercie de votre intention de faire sa connaissance à cause de moi; mais je crois la chose impossible, car l'écorce est bien rude chez mon pauvre ami, et vous en seriez embarrassé bientôt.

»On m'a remis, ici, votre petite lettre si triste; mes affaires, à moi, vont bien tristement aussi. Je vais être obligé de retourner à X...[12]où m'attend, sans doute, la plus cruelle des déceptions... Je n'ai plus un sou vaillant, mais vous savez que je ne m'arrête pas pour si peu et, une fois là-bas, il faudra bien revenir et je me débrouillerai toujours...»

[12]Pour essayer de revoir la personne dont il est question dans la lettre "A bord de l'Espadon—Dakar, 20 juin 1874" (toujours celle du Sénégal).

[12]Pour essayer de revoir la personne dont il est question dans la lettre "A bord de l'Espadon—Dakar, 20 juin 1874" (toujours celle du Sénégal).

Annecy, 30 juin 1875.

Un matin délicieux d'été, nous suivions à trois le chemin au bord du lac d'Annecy; l'eau était calme et bleue à nos pieds, et les hautes montagnes s'y réfléchissaient profondément. Cette rive était celle dont Töpffer a écrit: «C'est une région solitaire, calme, ombreuse, enchanteresse...»

Mes deux compagnons de route étaient mon fidèle ami Ermillet et la petite Fratine, depuis peu revenue au pays; elle avait toujours sa même toilette et son petit chapeau fabriqué à Joinville, sur mes conseils; elle trottinait, moitié joyeuse, moitié prête à pleurer, un peu confuse aussi d'être seule avec nous deux.

Il y avait longtemps, paraît-il, qu'elle avait rêvé cette promenade, et le temps semblait choisi pour elle; des insectes bourdonnaient gaîment et des masses de fleurs, de campanules et de liserons roses tapissaient la montagne... Mais je devinais ce qui se passait dans le cœur de ma petite camarade et j'étais inquiet; j'essayais de lui parler de Delguet, pour détourner le cours de ses idées, de Delguet qui l'adorait et allait bientôt revenir... Mais son esprit était ailleurs, elle ne m'entendait plus...

La veille au soir, ne voulant pas quitter Annecy sans avoir dit adieu à la pauvre petite, je priais Ermillet de m'aider à trouver sa demeure. Et toute la soirée, de porte en porte, nous avions cherché... Un cabaret borgne, dans le vieux quartier, près des casernes, était la résidence de la mère de la Fratine,—un bouge inénarrable de soldats ivres, une cour des miracles, pleine de gens suspects. Au fond d'une pièce enfumée, tapie dans un coin, honteuse, écœurée, se tenait la pauvre Fratine; sa distinction, son air modeste, sa toilette parisienne contrastaient étrangement avec ce lieu misérable; dans le bouge maternel, elle avait tout l'air d'une marguerite sur un tas de fumier.

Nous étions vêtus comme deux ouvriers. Elle devint de toutes les couleurs en me reconnaissant, elle n'osa plus s'avancer, ni lever les yeux...

—Voulez-vous venir passer la journée de demain, avec nous, à Sévrier? lui dis-je, Delguet l'a permis, et mon ami, que voici, viendra vous prendre...

Le soleil était chaud, malgré les ombrages de chênes et de châtaigniers, quand nous arrivâmes à Sévrier; nous y passâmes une bonne journée, avec toutes les apparences d'une gaîté parfaite. Nous y prîmes notre repas dans un chalet, chez de braves paysans savoyards; et puis nous courûmes la montagne...

Le retour fut plus triste, la Fratine se serrait contre mon bras, elle tremblait par instant et ses larmes étaient proches...

—Vous reverrai-je jamais, Loti? me demanda-t-elle.

—Je ne le pense pas.

Nous continuâmes à marcher jusqu'au tournant du chemin qu'elle devait prendre pour rentrer inaperçue dans son bouge.

—C'est ici que je vais vous faire mes adieux, Fratine...

Je vis alors qu'elle se laissait tomber doucement... Nous l'assîmes sur une pierre, je l'embrassai et nous partîmes...

En nous éloignant, mon ami et moi, nous la regardâmes longtemps; elle restait assise à la même place, sa poitrine se soulevait par intervalles comme pour des sanglots... Et puis un rideau d'arbres passa entre elle et nous...

Rochefort, janvier 1876.

Je mérite bien un peu le reproche que l'on me fait pour «tapage nocturne», mais j'ai tant besoin de m'étourdir! A Joinville, mon existence était trop remplie pour que j'aie le temps de penser, j'en arrivais à oublier même ma douleur; mais, ici, dans ma vieille maison, où chaque objet me rappelle le passé, l'effrayante réalité s'est dressée devant moi tout entière, une mortelle angoisse m'a saisi, et j'ai compris que ma vie était irrémédiablement brisée.

Ma vieille maison de Rochefort, j'avais tant soupiré après elle, quand j'étais au loin! Son calme m'oppresse maintenant et, sans ma mère chérie, je me serais déjà exilé pour ne plus revenir.

Je ne fais plus de peinture, ni de musique; si, à une certaine époque de ma vie, je me suis cru artiste, si j'ai eu autrefois quelques éclairs, tout cela s'est fort obscurci, et je sens plus que jamais aujourd'hui mon impuissance à saisir cet idéal que parfois j'entrevois encore... Je me suis donc mis à trainer mes soirées dans les bouges...

Le mal est moins grand qu'on ne se figure; les compagnons que je me suis choisis ont, il est vrai, fait tous les métiers et navigué sous tous les pavillons, mais ils n'ont jamais volé, ni assassiné personne; ce sont même de braves marins ayant au fond une bonne dose d'honnêteté et de cœur. C'est une poignée d'hommes que je tiens dans ma main et prêts à me suivre jusque dans le feu.

Avec eux, il y a quelquefois du tapage, je l'avoue, même du dégât et des coups de poing, mais nos coups ne tombent jamais que sur des gens qui les méritent.

Depuis que Jean n'est plus mon ami, chaque nuit revient le même rêve sinistre; je rêve qu'il est mort. C'est toujours à Magellan que se passe ce rêve; sans doute parce que c'est l'endroit du monde où nous avons été le plus malheureux et où nous nous sommes le plus fraternellement aimés...

Je rêve qu'on le trouve mort par terre, dans les lichens, là-bas, au fond de ces forêts lugubres et silencieuses que nous avions si souvent parcourues ensemble...

Et cela revient toutes les nuits, aux mêmes heures, avec une régularité fatale...

Toulon, mars 1876.

Mon ordre d'embarquement est arrivé à Rochefort un dimanche de janvier; je l'ai trouvé à la maison, le soir, en rentrant de Royan, où j'avais été faire mes adieux à mon oncle Gustave. Maman et tante Claire, qui m'attendaient dans le salon, me le remirent.

A Royan, je m'étais promené sur la Conche, avec mon pauvre vieil oncle; le beau soleil d'hiver, la mer bleue, le ciel pur m'avaient donné courage, je commençais déjà à comprendre que tout n'était pas fini pour moi, je reprenais goût à la vie.

Je me souviendrai longtemps de ces derniers jours de janvier; ma douleur s'effaçait de plus en plus, j'éprouvais seulement encore l'impression d'un étrange réveil, une impression de vide et de vertige.

Il faisait de belles journées d'hiver. Un temps sec et froid. Ma sœur était à la maison, chacun me gâtait de son mieux, on m'apportait des fleurs,—des roses de Noël de Fontbruant. C'était le charme de l'hiver, le charme de la famille, le charme du foyer. Ma bonne voisine, madame Besnard, ne m'avait jamais témoigné autant d'amitié; elle me comblait d'excellent vin et même de bonbons. On trouvait drôle quelquefois de me voir tant manger et tant boire, et j'en riais moi-même; il me semblait que je sortais d'une longue maladie.

Il fallait activer mes préparatifs de départ, car mon ordre d'embarquement pressait.

Mes camarades me visitaient beaucoup; mes amis matelots aussi; tous, comme moi, devaient bientôt s'embarquer et ma bande allait se disperser par les mers.

Le jour des malles arriva enfin et, un beau soir, je partis pour Toulon...

J'ai retrouvé, ici, avec l'air vif de la Méditerranée et le ciel radieux du Midi, une quantité d'amis qui ont pris à tâche de me distraire. Je recommence vraiment à vivre...

Je me suis même laissé englober dans une certaine bande qui s'intitule «bande lyrique», sous la présidence d'une vieille dame maritime. Nous allons donner des concerts pour les pauvres dans les villes voisines et, quelquefois, les municipalités reconnaissantes nous offrent un souper au champagne.

La bande très gaie se déplace généralement dans deux omnibus, en jouant aux petits jeux, la vieille dame et sa fille en tête.

Mais je me suis lié d'amitié avec des clowns et c'est surtout le cirque qui occupe mes loisirs.

Toulon, 24 avril 1876.

«Cher ami,

»J'aurais voulu pouvoir, moi aussi, me jeter aux pieds du Christ; maintenant encore, je donnerais tout au monde pour posséder, seulement une heure, cette erreur admirable des croyants, et mourir aussitôt, dans leur paix délicieuse... Mais cela m'est refusé et voilà pourquoi je fais de la gymnastique. Le remède est très bon, je vous l'assure; essayez un peu de l'employer. Je suis tout le jour au cirque, en compagnie de clowns et de belles demoiselles qui passent au travers de ronds de papier; j'apprends à faire des facéties, à me tenir debout à cheval et à sauter dans des cerceaux...

»A bord, j'ai meublé ma chambre dans le goût du commencement du siècle dernier. Les murs sont tapissés d'une étoffe de soie rouge «à grands ramages», le lit recouvert d'une lourde broderie du XVIIesiècle; il y a de vieilles glaces aux frontons de dorures extraordinaires, des armes et des vases de faïence ancienne, toujours pleins de roses.

»Cette chambre, tout au fond de laCouronne, près de la soute aux poudres, est un réduit sans air; mais son obscurité ne me déplaît pas, elle donne un aspect riche et mystérieux aux objets qui m'entourent; le décor me semble bien trouvé.

»Un jour, que je n'avais pas dix francs dans ma poche, je suis allé jouer; tout ce luxe est le résultat d'une nuit de chance.»

Sans date.

«Mon cher Plumkett,

»Les établissements dont vous parlez, Bicêtre ou Charenton, n'offrent à leurs pensionnaires qu'un bien-être relatif et des distractions insuffisantes. Au contraire,The Lunatic Asylumd'Halifax (Nouvelle-Écosse), placé dans un site agréable, au milieu de riantes et vertes collines, est en mesure de fournir à ses pensionnaires un confort tout britannique et un incomparable régime. C'est auLunatic Asylumque j'ai pris, il y a six ans, rendez-vous solennel pour mes vieilles années avec mon collègue A... J... Allez nous y attendre, cher ami; je prends la liberté de vous indiquer cet établissement et de vous le recommander d'une manière toute spéciale.»

Toulon, avril 1876.

«Madame,

»Je paraîtrai demain au Cirque Étrusque en clown masqué, revêtu d'un maillot jaune et vert. Je pense ne faire absolument rien de remarquable et me trouver fort intimidé dans mon nouveau rôle. Mais j'avais promis à mademoiselle votre fille de la prévenir et vous avez bien voulu m'autoriser à vous prendre comme intermédiaire.

»Soyez assez bonne, madame, pour me garder le secret de cette équipée, et veuillez agréer mes hommages très respectueux.

»PIERRE LOTI.

»La représentation commence à sept heures et demie. Les meilleures places sont les loges de gauche, faisant face à l'entrée des «artistes».

Toulon, avril 1870.

Ma chambre est encombrée cette nuit d'énormes bouquets montés, aussi larges que des gâteaux bretons, et qui répandent des parfums exquis. Ce sont ceux qu'on m'a jetés hier au soir, avec des oranges et une foule de petits chats en carton, au cirque où je figurais en clown, exécutant, devant un public enthousiaste, des équilibres et plusieurs genres de sauts périlleux.

Quelques amis dans la confidence assistaient à la représentation pour me faire un succès. Quelques femmes du monde aussi, venues pour m'applaudir, ont été fort attrapées de se trouver assises à côté d'autres qui n'en étaient pas (du monde) et me jetaient des fleurs; c'étaient des rapprochements drôles et nous en avons beaucoup ri, dans la coulisse, avec les écuyères,—avec mon amie Pasqualine, dite «l'Étoile du Nord, qui n'a pas sa pareille pour faire à cheval le saut à rebours».

C'était une curieuse émotion que celle d'un pareil début. A sept heures, j'arrive pour allumer les quinquets.

—Monsieur le régisseur, dis-je, je me sens défaillir.

—Mais monsieur est sur l'affiche, répond ce personnage qui me considère depuis deux mois comme de la famille.

La représentation commence par un travail de sauvage, exécuté sur un cheval nu, par madame Hortensia. Les bancs se garnissent terriblement; voici mes invités, voici la «bande lyrique» et des amis de la marine avec leurs femmes et toute leur smalah, voici aussi des dames du demi-monde, en grande toilette. On cache des bouquets sous les manteaux, une masse d'objets très volumineux, j'aperçois aussi des sifflets, des casseroles, tous les ustensiles nécessaires pour exécuter au besoin un charivari affreux.

En arrivant, la vieille directrice de la «bande lyrique» fait une légère grimace, puis prend son parti et rit de bon cœur; sa fille est la seule personne qui, dans le public, me cause quelque embarras, parce qu'elle est charmante et que nous sommes fort camarades. Si je suis médiocre, ce sera un abîme de ridicule...

La coulisse du cirque est établie dans un vaste capharnaüm, qui fut jadis la scène à trucs d'un théâtre de barrière,—petits couloirs obscurs, échelles, trappes et échafaudages. Ce qui se passe de choses drôles dans ce local est indescriptible; les clowns de la troupe sont clowns même derrière le rideau, et comiques au delà du possible...

La belle Pasqualine (seize ans), fiancée à l'écuyer Massi, est accusée par une vieille comparse d'être avec moi dans les meilleurs termes. Scène de jalousie, nerfs et pâmoison... Réconciliation, attendrissement, tasse de thé.

Fort troublée, la jeune première, en faisant le «saut à rebours», tombe les quatre fers en l'air devant le public. Plusieurs catastrophes s'ensuivent, etc.

C'est l'heure de m'habiller, émotion très vive. Voici mon maillot, il est jaune et vert et vient en droite ligne de Milan, de chez Carolo Lorenzi, le coupeur de tous les acrobates fashionables,—je ne sais pas entrer dans ces choses-là,—deux clowns me le passent gravement. Il est collant à craquer, ce qui est la suprême élégance des pitres. Puis un caleçon de bain de velours noir, si simplifié que j'en frémis, grandes manchettes de dentelles, grande fraise, une perruque verte à houppette, un loup et une poignée de farine, c'est complet.

Les cousins (car entre gens de cirque on s'appelle cousin) disent que je suis magnifique.

—Un peu mince, peut-être, cousin? demandai-je inquiet.

—Oh! monsieur, mais si bien fait, la poitrine bombée et les épaules droites; quel dommage que monsieur ne soit point des nôtres...

Avec une certaine complaisance, je contemple ce corps que j'ai façonné moi-même et transformé par l'exercice; les muscles font saillie partout, dessinés en relief sur l'étroit maillot. Un vieux saltimbanque, consommé dans les coquetteries du métier, augmente cet effet en estompant légèrement les ombres de mes muscles au fusain; cette étrange toilette anatomique dure vingt minutes.

Le régisseur vient nous chercher:

—C'est à ces messieurs, dit-il.

Je ne suis pas timide, mais ce rôle nouveau me cause une terrible appréhension...

La musique commence: un prélude vif et entraînant. J'entre en scène. Applaudissements frénétiques. Trois saluts. Huit cousins se précipitent sur mes pas. Mes pieds touchent à peine le sol élastique; mes muscles se détendent comme des ressorts: le succès est tout de suite assuré...

Voltige, sauts périlleux à l'endroit et à l'envers, pyramide humaine, équilibre vertigineux, représentation combinée pour faire briller mes talents de leur plus vif éclat...

Le vrai public, inquiet un instant de cette cabale et de ce masque, est enlevé à son tour et applaudit à tout rompre. C'est un vrai succès, les bouquets pleuvent avec des oranges et des jouets d'enfant. Trois rappels, trépignements, triomphe d'un quart d'heure. Les écuyères sortent elles aussi de leur loge pour m'acclamer; la situation est enlevée d'assaut...

Discours de M. le régisseur pendant qu'on me déshabille, allocution tragique déclamée comme les imprécations de Camille.

—Qu'êtes-vous venu faire ici, monsieur l'officier, qu'êtes-vous venu chercher parmi nous? Vous voilà notre égal, à nous qui n'avons que cela. Mais la représentation terminée, nous resterons de pauvres pitres et nous allons coucher dans nos voitures. Quel rêve, monsieur, si je pouvais rentrer ce soir, à votre place, dans votre frégate, dans la petite chambre tapissée de soie, où vous m'avez fait l'honneur de me recevoir, et me réveiller demain officier de marine!...

Un de mes camarades du bord et son amie Rose m'attendent à minuit, à la sortie des artistes. Un commissionnaire, derrière nous, trame mes bouquets.

—Ma chère Rose, lui dis-je, vous êtes faite pour votre vilain métier, comme moi pour la magistrature assise ou pour le trône pontifical.

La conversation prend alors un tour lugubre et nous voilà tous trois avec des gaîtés d'enterrement de première classe.

—Amen, conclut Rose.

—Ainsi soit-il, ajoute le commissionnaire.

Toulon, 10 avril 1876.

Mon pauvre ami d'Annecy, apprenant mon départ pour l'Orient[13], me dit dans une lettre découragée qu'il veut me suivre à tout prix et se faire prendre à bord comme chauffeur. Par le même courrier, une lettre illisible de sa mère me demande de lui laisser son fils, et j'ai écrit à Ermillet de ne pas venir. Il m'en a coûté, d'autant plus que la vieille Savoyarde me recommandait de ne point parler de sa lettre à son fils, et peut-être pensera-t-il que je l'abandonne. Mais la reconnaissance et les bénédictions d'une pauvre vieille femme sont une récompense suffisante, même pour un grand sacrifice.


Back to IndexNext