Chapter 4

[13]La _Couronne_ était envoyée à Salonique après l'assassinat des consuls de France et d'Allemagne.

[13]La _Couronne_ était envoyée à Salonique après l'assassinat des consuls de France et d'Allemagne.

Le Pirée, mai 1876.

Athènes est une ville d'Orient que je désirais connaître. J'ai réussi à pousser jusque-là, en compagnie de mon camarade l'ingénieur; nous n'avons pu y passer qu'une heure, et de nuit. Deux chevaux nous ont promenés ventre à terre dans Athènes, pendant une de ces belles nuits claires de la Grèce; nous avons rappelé à la hâte tous nos souvenirs classiques et, durant une heure, les vieux monuments ont défilé sous nos yeux, comme en rêve: les vieux temples de marbre pentélique, l'Acropole, les Propylées, le Parthénon. Les jardins embaumaient le myrte et les lauriers-roses...

Cette course au clocher nous a laissé une impression vive et délicieuse que nous n'aurions point connue si nous avions vu Athènes tranquillement et en plein jour, comme des touristes anglais...

Rochefort, lundi 1ermai 1876.

«Pourquoi, cher enfant (j'aime pourtant à te voir compter), pourquoi as-tu pris la peine de m'envoyer la note de tes dépenses? Je n'en critique aucune, je t'assure; je pense même qu'il est peu de jeunes gens lancés dans le monde qui en fassent aussi peu que toi, et je ne cesse de déplorer les si lourdes charges que tu as à supporter!

»Je ne puis me défendre d'un peu d'inquiétude quand tu me caches quelque chose; mais d'un autre côté j'aime tant à te voir t'épancher avec ta sœur, il me semble de si bon augure que tu lui redonnes toute ta confiance, que je suis loin, je t'assure, de me plaindre de ces lettres particulières. Seulement si tu as de nouveaux ennuis, ou quelque secret à confier à ta sœur, je ne saurais trop te recommander de serrer avec soin ta correspondance. Tu es payé, il est vrai, pour te méfier des indiscrets. Et pour ton pauvre argent, es-tu plus soigneux aussi?... Garde-toi bien de le laisser traîner comme tu le faisais ici.

»Il m'est impossible, mon pauvre chéri, de me réjouir des succès que tu as obtenus au cirque... Ce ne sont pas ceux, je l'avoue, que je rêvais pour toi...

»Notre mois d'avril a été détestable et mai ne s'annonce pas bien; il pleut encore et il fait froid aujourd'hui; rien ne pousse vite, tout est en retard. Ce que nous n'avions jamais vu, c'est que de pauvres moineaux affamés ont dévoré tous les boutons à fleurs de nos glycines, lesquelles sont même encore dépourvues de feuilles, mais il leur en viendra, j'espère; ces vilains petits gourmands ont même mangé une grande partie de nos boutons de roses et tout y aurait passé aussi, si nous n'y avions mis ordre avec un grand drapeau blanc qui flotte au-dessus,—un drapeau qui n'a rien de séditieux.

»Claire et moi te prions de nous dire ce qu'il faut enfin faire de ces peaux de girafe que tu avais rapportées du Sénégal; elles sont presque pourries et ne sont point du tout un ornement pour la cour.

»... Adieu, mon bien-aimé, toutes tes pauvres vieilles t'embrassent bien tendrement.

»NADINE[14].»

[14]Nadine est le diminutif de Renaudine, prénom porté dans la famille de Pierre Loti en souvenir des Renaudin, les aïeux qui furent obligés d'émigrer en Hollande, au moment de la Révocation de l'Édit de Nantes. Le nom de Renaudin était aussi celui du commandant duVengeur(combat du 13 Prairial, an 11), membre de la même famille.

[14]Nadine est le diminutif de Renaudine, prénom porté dans la famille de Pierre Loti en souvenir des Renaudin, les aïeux qui furent obligés d'émigrer en Hollande, au moment de la Révocation de l'Édit de Nantes. Le nom de Renaudin était aussi celui du commandant duVengeur(combat du 13 Prairial, an 11), membre de la même famille.

Salonique, mai 1870.

A Salonique, on nous attendait pour assister à plusieurs pendaisons réclamées par les puissances occidentales, à la suite des assassinats des consuls de France et d'Allemagne.

Cette nuit, promenade dans un canot, par grosse mer, en compagnie d'un mort cousu dans un sac. Ordre d'aller le jeter au large, sans être vu des Turcs, et de rentrer avant le jour. Je suis de retour à quatre heures du matin, mon canot plein d'eau, trempé moi-même et fort écœuré de cette promenade et de ce tête-à-tête.

Rade de Salonique, mai 1876.

Les trois journées qui suivent les exécutions des assassins des consuls de France et d'Allemagne sont des journées d'attente. Il se fait grand tapage en rade, les pavillons, toujours en berne; les amiraux et commandants continuent à se visiter: les coups de canon se tirent à raison de plusieurs centaines par jour, et l'arrivée du grand-duc Alexis de Russie vient compliquer encore ce bruyant cérémonial.

Les officiers et équipages ne mettent pied à terre qu'en service et en armes; il règne dans Salonique une grande effervescence et le nouveau pacha est dans un fort embarras. Dans des chapelles de la ville, on conserve, au moyen de glace, les corps des consuls assassinés, et on ne sait comment s'y prendre pour les funérailles qui menacent d'amener un soulèvement général.

Enfin, le 19 au soir, toutes les mesures étant prises par le gouvernement turc, les états-majors des bâtiments présents sont conviés pour le lendemain matin à la cérémonie funèbre.

Le 20, à six heures, des canots nombreux amènent à terre les officiers en grande tenue; des détachements de matelots français, prussiens, anglais, russes, italiens et autrichiens descendent en armes; une population immense encombre les quais, les rues, les fenêtres et les toits. Une haie de soldats turcs marque le parcours du cortège et ferme par prudence toutes les rues transversales. La foule silencieuse, qui paraît peu satisfaite, est contenue par la force; mais il suffirait d'un rien pour détruire cet équilibre factice et amener un incalculable gâchis.

On se rend d'abord, pour une messe mortuaire, à la chapelle des Sœurs françaises, où repose le corps de notre consul. Les prêtres grecs occupent la gauche du chœur; les aumôniers de la marine, la droite. Au premier rang des auditeurs, les amiraux, le pacha et les dignitaires musulmans; à gauche du cercueil, un détachement de matelots prussiens; à droite, en face, un détachement de matelots français; tous, la baïonnette au fusil, amis pour l'instant et s'observant avec une curiosité qui manque de bienveillance.

Puis le corps est enlevé par les hommes de la frégate cuirassée laGauloiseet porté à bras, sur un long parcours, jusqu'au quai, devant lequel l'attendent les canots de l'escadre. Les clergés, les états-majors et une grande foule de fonctionnaires assistent à son embarquement, que les bâtiments de la rade saluent de plusieurs coups de canon. Il est conduit à bord de laGauloise, où il doit rester jusqu'au départ du paquebot pour Marseille.

Et le cortège se remet en marche à travers les petites rues tortueuses du quartier juif. Les officiers français, qui avaient occupé jusque-là la tête de la ligne, cèdent cette fois le pas aux officiers allemands; les matelots aussi intervertissent les rôles—les Français passent à gauche, les Allemands à droite—et tout le monde s'achemine vers la chapelle grecque des frères Lazaristes.

Le fond de cette chapelle est occupé par une antique boiserie sculptée et dorée, couverte de peintures byzantines sur fond or; au plafond, sont suspendus des saints ailés et des girandoles.

Le corps du consul d'Allemagne est exposé sur des fleurs, dans une bière ouverte; il est couronné de lauriers-roses; son visage est déchiré et meurtri.

Les popes l'entourent, leurs têtes sont ornées de longues barbes à l'aspect un peu sale, mais leurs manteaux, très somptueux, sont brodés de soie et d'or; en particulier le «despote» (l'archevêque) a un costume éblouissant. Tous ces graves personnages tiennent des lanternes ou des faisceaux de bougies allumées, au bout de hampes ornées de rubans; ils chantent des litanies fort longues, sur un air vif, d'une gaîté nasillarde.

Le corps est, après le service, enlevé par les hommes de laMédusa(la corvette prussienne) et commence une interminable promenade par la ville, popes et bannières en tête. C'est un usage grec de promener ainsi les cadavres à découvert par les rues, et les femmes doivent pleurer sur leur passage.

Le long cortège marche une heure environ, dans des quartiers impossibles, des rues parfois si étroites qu'on y passe à peine deux de front. Partout d'étranges constructions, des terrasses branlantes, des fenêtres grillées, des balcons avancés, remplis par une foule orientale, bigarrée de couleurs vives. Les toits, les arbres, tous les angles des maisons sont chargés à rompre de curieux turcs, juifs ou grecs, de vieux bonshommes à turban sont perchés jusque sur les branches des platanes. Il suffirait à cette foule de se laisser choir sur nos têtes, ou seulement de se refermer sur nous, pour nous anéantir. Il y a panique à deux reprises; la queue du cortège est serrée par les curieux; il s'ensuit des coups de poing et des bousculades; les matelots croisent la baïonnette, et l'on pense que c'est là l'étincelle, pour allumer l'incendie général. Mais, grâce à la police du sultan, le danger est conjuré.

Sur les murailles est placardée une ordonnance du pacha, dont voici la traduction:

«Article premier.—Toute maison d'où tomberait, même par hasard, un objet quelconque sur le cortège sera rasée séance tenante, et ses habitants pendus.

»Art. 2.—Tout individu qui sera trouvé dans la foule porteur d'une arme sera pendu sur-le-champ.»

Dans la cour de la métropole grecque, le corps est mis en terre. On entend de loin une salve des canons de tous les bâtiments de la rade et les pavillons en berne sont remis à poste.

Puis le cortège, à la débandade, rejoint ses canots, et le pacha respire: la grande représentation était jouée, elle avait fini sans encombre.

Salonique, mai 1876.

Le sultan Mourad V vient de monter sur le trône et Salonique est en grande liesse depuis trois jours. Tous les bâtiments de la rade ont arboré le grand pavois et s'illuminent chaque soir. Dès que la nuit tombe, les navires turcs brûlent des feux de Bengale; ils se distinguent entre tous par un grand luxe de fanaux et de salves d'artillerie.

A terre, tous les minarets sont couronnés de feux, et de longs cordons de lumières s'étendent sur les quais, où dernièrement étaient plantées des potences.

En ville, il se fait beaucoup de bruit; on chante éperdument dans toutes les mosquées en l'honneur d'Allah. Les quartiers turcs surtout sont très animés; les gens se promènent vêtus de leur costume le plus brillant et le plus chamarré de dorures, et les rues sont, comme dans nos fêtes de campagne, ornées de guirlandes de feuillage, de lampions et d'une profusion de girandoles de toutes les couleurs.

Aujourd'hui, troisième jour de réjouissances, le feu prend dès l'aube à un coin du bazar; les vieilles petites rues sombres, couvertes de planches, les vieilles petites maisons de bois flambent comme de la paille, et les marchands turcs, chassés par l'incendie, déballent pêle-mêle sur les pavés leurs beaux tapis, leurs narguilés, toute leur précieuse marchandise orientale. Au lever du jour, tout un grand quartier brûle, avec une flamme rouge et d'immenses colonnes de fumée.

Les bâtiments français et étrangers débarquent en hâte leurs hommes et leurs pompes; une bande de Grecs, accourus pour voler dans la bagarre, ont maille à partir avec les matelots qui les battent comme plâtre. Ces derniers grimpent sur les toits et commencent à démolir; ils parviennent vite à circonscrire le feu et à s'en rendre maîtres.

A dix heures, il ne reste plus que des brasiers éteints et de la fumée.

Demain, messe pour le consul de France; après-demain, service à l'église grecque pour le consul d'Allemagne. Des affiches, bordées de noir, placardées à tous les coins de la ville, annoncent la cérémonie[15].

[15]La plus grande partie des années 1876-1877 de ce journal a déjà été publiée dansAziyadé.

[15]La plus grande partie des années 1876-1877 de ce journal a déjà été publiée dansAziyadé.

Fontbruant, 26 août 1876.

«Cher frère aimé,

»J'espère que tu t'habitueras peu à peu à tonGladiateur, comme tu t'es habitué à ton caveau de laCouronne; tu sais que c'est presque toujours chose vite faite. Mais, pour les gens à imagination, les objets extérieurs ont tant d'influence! Ton humour platonicienne contre la laideur de tes compagnons m'a fait rire tout d'abord, puis m'a fait penser une foule de réflexions pratiques; j'ai toujours été, moi aussi, très impressionnée par la laideur physique qui me fascine d'une façon étrange, et je considère comme un bienfait de n'avoir autour de moi que de jolis visages; parmi tous nos bien-aimés, les uns ont encore une vraie beauté, les autres ont la profondeur intelligente du front et des yeux, de beaux regards dans lesquels on aime à plonger...

»Mais aussi quelle revanche prend la laideur physique quand la beauté morale l'anime! Quels n'ont pas été les portraits des grands peintres, quand ils ont représenté la laideur animée du feu du génie, de l'inspiration, de la bonté; il semble qu'ils l'aient cherchée souvent de préférence, surtout le Titien, si j'ai bonne mémoire; et alors, quelle grandeur et quelle noblesse!

»Il y a, avec cela, la beauté céleste; les serviteurs de Dieu répandent je ne sais quelle illumination intérieure et divine qui resplendit sur leurs visages; témoin tante Adèle et autres de son espèce. Vois-tu tante Adèle transformée en vieille incrédule bavarde et perverse?

»Je demande donc grâce pour les pauvres gens dont tu me parles «à la laideur blafarde et aux yeux de caïma»... S'ils t'aiment un jour, ils deviendront charmants, et j'enfonce, je pense, des portes ouvertes, avec mon discours en trois points comme on disait dans le bon vieux temps...

»MARIE.»

Rochefort, mercredi 20 octobre 1876.

«Mon cher fils,

»J'ai sous les yeux ta lettre tachée d'encre par le chat d'un de tes voisins, me dis-tu, et cela me fait penser à te parler du tien, de ta pauvre Moumoute que tu aimes toujours un peu, je pense, malgré ton apparente indifférence. Tu sauras donc que cette Moumoute, qui est vraiment une très belle et jolie chatte, est devenue d'une sagesse exemplaire; il y a plus de six mois qu'elle ne nous a donné l'embarras d'avoir des petits, et elle ne fait pas du tout mine d'en désirer; aussi gagne-t-elle de plus en plus l'affection de ses bons maîtres et la voit-on souvent sur les genoux de notre pauvre vieille tante qui, pleine de faiblesse pour elle, n'a pas toujours le courage de la renvoyer, malgré la fatigue qu'elle lui cause par son poids et son sans-gêne. Par exemple, elle est toujours un peu maligne et fort peu patiente pour ses semblables; surtout elle ne peut pas en souffrir dans la cour et va battre jusque chez elle la pauvre petite chatte de madame Besnard, qui la renvoie honteusement en lui faisant de gros reproches...

»On s'informe de toi beaucoup, et presque toujours on me demande ce que tu dis des affaires d'Orient, ce qu'on en pense dans le pays... et je n'ai rien à répondre; ne pourrais-tu pas nous en dire quelques mots sans te compromettre?

»Parle-nous donc aussi un peu de ton capitaine, des officiers duGladiateur.Vis-tu donc si peu en dehors du bord que tu n'aies rien à nous en dire?

»Ma fille chérie ne viendra pas de sitôt, et cette année, le beau jour de Noël se passera pour moi sans aucun de vous... Mais que vous soyez, mes enfants bien-aimés, présents ou absents, je puis prier pour vous, c'est là ma consolation.

»Je t'embrasse, mon cher petit, avec mon cœur de mère.

»NADINE.»

Fontbruant, 27 mars 1877.

«Cher petit frère,

»Je pense à toi à chaque instant du jour. Je prends part à toutes tes peines; je sais et je comprends que tu dois souffrir; j'ai plusieurs fois versé des larmes sur l'histoire d'Aziyadé, car j'imagine qu'elle est vraie dans tous ses détails; la pauvre enfant n'est pas responsable des fautes qu'elle commet, mais toi tu l'es, et la force te manque... C'est ainsi qu'arrive tout naturellement à ton imagination la grande idée turque de la fatalité... Il y a bien quelque chose de fatal dans les faits; mais nous devons être capables de les modifier et de repousser les tentations... Le modèle de pureté, le principe chrétien incontestable plane toujours au-dessus de tout cela... La grâce de Dieu éclaire et purifie tout; elle empêche aussi de désespérer de quoi que ce soit de bon et de noble et de grand... Que notre bon Dieu te conduise, cher petit frère; tu as quelquefois tourné tes regards vers lui, depuis quelque temps. Tu le regarderas plus encore... Adieu et mille baisers.

»MARIE.»

Rochefort, novembre 1877.

... C'était un soir de février 1877, dans la rue Sultan-Sélim, sur la hauteur de Stamboul...

Un vent glacial passait par rafales sur la terre d'Othman; il faisait grincer les ferrures des turbés, trembler les vieilles maisons vermoulues, plier, au-dessus des marbres des tombes, les branchages dépouillés.

La rue était étroite et déserte, bordée d'antiques colonnades mauresques d'une architecture oubliée, longue suite d'arcades déformées et rongées par les siècles, sous lesquelles s'ouvraient de petites portes basses et mystérieuses. Toutes ces cases n'avaient qu'un rez-de-chaussée, ce qui donnait à cette grande rue triste un aspect de l'antique Bagdad.

Deux hommes achevaient leurs narguilés, accroupis sur des nattes, derrière la vitre plombée d'un café turc, sorte de souterrain où fréquentaient surtout les derviches. Les deux jeunes hommes, après avoir donné à rassemblée le bonsoir, qui leur fut rendu avec gravité, se levèrent et sortirent dans la rue déserte. Saisis par le froid, ils boutonnèrent leur veste de bure bariolée d'ornements noirs.

Ils étaient vêtus de la même manière: pantalons bruns soutachés, retenus aux genoux par des tresses de soie éclatante; ceintures rouges brodées, chemise de soie orange; autour de leurs tarbouches étaient enroulés de légers turbans blancs.

Ils étaient tout ce qu'il y avait de jeune dans ce quartier caduc et mystérieux. La nuit tombait, le froid était sec et piquant, le vent sifflait d'une manière lugubre et la lueur crépusculaire jaune pâle s'éteignait dans le ciel.

Ces deux jeunes hommes parlaient ensemble dans la langue de Tchengiz-Khan. Ils se mirent à rire tout à coup, d'un rire si bruyant, si immodéré que trois vieux turcs qui passaient, emmaillotés dans leurs pelisses de drap vert, tout voûtés sous leur turban et leurs grosses lunettes d'un autre âge, se retournèrent scandalisés.

Le fait est qu'un tel rire était une note étrange, au milieu de ce décor funèbre. Mais, comme la tenue de ces garçons était celle de deux musulmans de bonne souche, les vieillards se contentèrent de leur jeter un regard de compassion bienveillante et de marmotter dans leurs barbes grises:Tchoudjouk!(Ce sont des enfants!)»

Après quoi, ils entrèrent dans le turbé d'un vizir de Sélim-le-Tigre, et les deux jeunes gens se mirent à rire de plus belle.

Ces deux jeunes gens étaient Achmet et moi... Et Achmet riait tant, de son bon rire frais, qu'il alla par prudence s'adosser contre un mur; il riait à ne plus pouvoir marcher...

Tous deux, nous étions mis en joie par un jeu de mots que je venais de faire très involontairement en turc et que je n'avais même compris qu'après coup. Cette facétie était, je l'avoue, bien innocente, mais il ne nous en fallait pas beaucoup, alors, pour nous amuser, et Achmet alla le soir même en faire part à Eriknaz, sa sœur...

Nous en avons bien ri encore depuis, et la petite Alemshah ne me saluait plus qu'en me rappelant mon jeu de mots.

Et, à l'heure qu'il est, s'il y pense, Achmet doit en rire toujours, au pied des Balkans, sous le feu des Russes.

Rochefort, novembre 1877.

Je suis à Rochefort, où il fait un temps triste; mais les affections de mon enfance sont heureusement encore très vivaces dans mon cœur. J'adore ma mère, à laquelle j'ai fait le sacrifice de ma vie orientale et qui, probablement, ne s'en doutera jamais.

J'ai meublé ma chambre d'une manière à peu près turque, avec des coussins de soie d'Asie et les bibelots que l'incendie de ma maison d'Eyoub et les usuriers juifs m'ont laissés, et cela rappelle de loin ce petit salon tendu de satin bleu et parfumé d'eau de rose que j'avais là-bas, au fond delà Corne d'Or.

Je vis beaucoup chez moi, ce sont des heures de calme dans ma vie; en fumant mon narguilé, je rêve de Stamboul et des beaux yeux verts limpides de ma chère petite Aziyadé.

Je n'ai plus personne à qui parler la langue de l'Islam et, tout doucement, je commence à l'oublier...

Lorient, novembre 1877.

Il y a dans la vie de ces périodes d'ennui que l'on traverse clopin-clopant, en compagnie de dame Réalité. Je traverse une de ces périodes-là. Depuis mon arrivée en France, je vis au milieu des difficultés et des déboires.

J'avais projeté d'aller à Paris et mon voyage est remis aux calendes grecques; je comptais jouir en paix de la vie de famille, de ma vieille maison, de mes souvenirs d'enfance, et, à Rochefort, je n'ai eu qu'une suite de corvées militaires, d'embarquements et de promenades forcées en rade de l'île d'Aix. Je n'ai pu qu'à peine revoir mes chers bois de Fontbruant et de la Limoise, dont je suis privé aujourd'hui sans doute pour bien longtemps. J'ai perdu deux de mes bons camarades de l'École Navale, qui laissent chacun leur petit vide dans mon existence. J'ai aussi perdu et enterré dans un coin de ma cour une chatte noire et blanche, compagne de mes voyages, que j'adorais.

Voilà le résumé des événements de cet automne. Enfin toutes mes démarches pour retourner en Turquie ont abouti à me faire expédier à Lorient, où je perche dans un garni de hasard.

Rien à faire ici. Du matin au soir, mes journées se passent au fond des bois; j'y reste allongé dans la bruyère, jusqu'à ce que la nuit vienne m'y surprendre.

J'ai su que mon pauvre ami d'Annecy s'était fait, il y a quelque temps, écraser une main au travail. J'ai appris aussi, par voie indirecte, que le résultat de cet accident était, pour lui et sa vieille mère, la misère complète. J'ai essayé de lui faire obtenir l'indemnité à laquelle il avait droit, mais en vain. A quoi bon se donner la peine d'habiter dans un pays aussi réglementé et policé que le nôtre, puisqu'on ne peut même pas s'y faire rendre justice!

De tous côtés et partout je ne vois que des images sombres...

Lorient, 5 janvier 1878.

«Mon cher Plumkett,

»Vous tombez bien mal: j'allais justement vous écrire pour vous prier de m'adresser une de ces longues lettres, comme j'en ai quelquefois reçu de vous, lettres qui avaient le don de me distraire et que je relisais si volontiers. Le service que vous me demandez, de vous tirer pour quelques minutes seulement de vos préoccupations tristes, je suis incapable de vous le rendre, pour cette raison que je suis dans des dispositions d'esprit pareilles aux vôtres.

»Si j'entreprenais de vous parler de l'Orient et de Stamboul, où j'ai laissé la moitié de ma vie, de ce qui se passe là-bas concernant celle que j'aime, je barbouillerais bien des pages, mais cela me fatiguerait terriblement.

»Je mène ici l'existence sotte que vous pouvez supposer. Je suis seul, isolé, et pour tout un long hiver. Plus moyen même de passer sa vie dans les bois, de s'allonger dans les bruyères fleuries, au pâle soleil de Bretagne, comme je le faisais aux derniers beaux jours d'automne...

»C'est fini, voici la pluie, la brume, les arbres sans feuilles, tout le triste hiver breton, et la «chambre garnie» froide et maussade, où doucement se traînent de longues heures de spleen...

»Je me suis trouvé heureusement deux bons camarades. L'un est Yves Kermadec[16], un quartier-maître de mon âge (ce qui en fait déjà un assez vieux marin), avec lequel j'ai autrefois navigué. L'autre, une vieille fille, riche et bossue, intelligente et distinguée, d'un âge indéfinissable, avec de grandes prétentions à la jeunesse; romanesque, mais bien posée, franche et bonne, sa petite bosse disparaissant sous de longues boucles flottantes—en résumé, un très singulier personnage.

»J'ai présenté mes deux amis l'un à l'autre; tous deux trouvent fort drôle de se connaître et m'aident, chacun dans son genre, à passer le temps de la vie.

»Bien entendu, des deux, c'est Yves mon préféré. J'aime mieux les gens qui ont poussé tout seuls que les demi-éducations de mes collègues; je vous ai déjà exposé mes théories là-dessus. Et puis, c'est amusant d'avoir un camarade qui accepte avec admiration toutes vos idées et vous prend pour un homme de génie, opinion que vous ne partagez pas.

»Les premiers jours du mois, en compagnie d'Yves, je fais de grands frais: nous mangeons des bonbons et des chocolats à la crème. Vers le 15, nous entamons les distractions plus économiques: sonner aux portes ou, aux coins des rues, faire courir des rats en carton dans les jambes des passants.

»Je vous griffonne ce papier pendant une garde à bord duTonnerre, dans le bassin, avec le bruit des calfats, perceurs, riveurs, etc.

»Tous ces petits coups sur la tôle font tressauter mon papier et me communiquent, pour l'instant, une certaine gaîté.

»Dites-moi si vous avez une solution sur ce qui vous tourmente, si vous êtes plus malheureux ou moins, sans me donner de détails, puisque nous sommes convenus de ne point nous faire de confidences. Votre société et laDamnation de Faust, que vous m'invitez à aller entendre avec vous, me tenteraient beaucoup; mais je n'ai pas les sous nécessaires pour entreprendre un voyage à Paris.

»Je vous serre la main en toute sincérité; malgré mes théories, j'ai pour vous une grande sympathie, un embryon d'affection.»

[16]Celui dont il est question dansMon frère Yves.

[16]Celui dont il est question dansMon frère Yves.

Lorient, 15 janvier 1878.

... Chaque soir, dans l'obscurité des nuits d'hiver, traverser la rade de Lorient, emporté par la chaloupe à vapeur que mène Yves; entre les deux jetées tristes, descendre toute la longueur du port; mettre pied à terre sur le quai désert et rejoindre ma chambre vide; monter l'escalier enfumé; jeter le bonsoir en passant à ma propriétaire et à sa fille, tapies dans la cheminée bretonne, et me voilà seul chez moi.

Le vent siffle, sous la porte, et le feu ne prend pas.

Chère petite Aziyadé, c'est moins périlleux que de rejoindre, comme autrefois, dans les nuits de Stamboul, notre logis d'Eyoub, que personne ne nous rendra plus... Mais mon cœur se serre d'angoisse quand je pense à toi...

Mes soirées heureuses, ici, c'est quand Yves est libre et les passe avec moi. Alors, nous faisons flamber un feu joyeux et nous causons d'autrefois. Son intelligence s'ouvre, au contact de la mienne, à une foule de choses, de notions, d'idées jusqu'alors inconnues pour lui.

Je lui apprends aussi Stamboul et il m'écoute avec complaisance.

Heureusement, au moins, mon logement n'est pas misérable; j'ai horreur des aspects de la misère—surtout de la misère en «garni». Le petit salon, où je n'admets plus guère qu'Yves, est en velours rouge, frais et confortable, et ma vieille bonne femme de propriétaire remplit mes vases de camélias blancs et roses, fleurs communes en Bretagne, mais qui, ailleurs, sont rares et précieuses.

C'est chez moi que, pour la première fois, Yves s'assit dans un fauteuil et il s'y trouva fort bien.

Paris, 30 janvier 1878.

«Cher Loti,

»Je viens de finir la lecture de votre roman[17]. J'éprouve une singulière émotion, après avoir lu ces pages, où je vous ai si bien retrouvé tout entier; je vous plains de toute mon âme, et, vous connaissant mieux, je vous aime davantage, si c'est possible.

»Je sais que vous vous souciez peu de l'amitié qu'on vous porte et je ne saurais guère m'en étonner, après vous avoir suivi si longtemps. Vous vous placez à un point de vue trop élevé, votre âme, qui se complaît dans la souffrance, trouve une étrange jouissance dans son isolement.

»Ceux qui, comme moi, vous ont voué une affection sans bornes, continuent à vivre dans la sphère étroite et bourgeoise pour laquelle ils sont nés. Leurs joies sont moins vives et leurs douleurs sont effacées chaque jour par le soin des devoirs sociaux dont la banalité ne les révolte pas. Ils sont nés avec une nature moins sensible, et leur esprit plus malléable n'a jamais cherché à se dégager de ces mille liens qui obsèdent leur pensée et empêchent leur âme d'avoir les sensations que vous avez su rendre avec une énergie si navrante. Que vous avez dû souffrir, mon cher ami, pour en arriver à toutes les inconséquences que l'on ne peut s'empêcher de signaler en vous! Que vous avez dû souffrir pour voir en vous le contraire de ce que les autres y trouvent chaque jour! Votre âme, que vous croyez vieillie et incapable de ressentir des émotions fortes, est restée jeune, ardente et capable encore de grands enthousiasmes. Vous désespérez de la vie, et vous avez trouvé le seul moyen de vivre: avoir des émotions, et savoir les faire partager. Nous qui traînons une existence stupide, où chaque heure amène un devoir que la société nous trace, nous qui remplissons sans hésiter ce devoir nouveau à chaque heure de la vie, sans songer à donner un instant à ce qu'il y a de meilleur en nous, notre cœur ou notre imagination, nous finirons notre existence abâtardie sans avoir vécu un instant. Notre cœur, notre imagination, notre sensibilité, tout se sera rouillé, racorni, usé sans avoir servi.

»Croyez-moi, cher Loti, vous avez fait en Turquie un beau rêve comme vous en aviez, je crois, fait d'autres auparavant; ne vous arrêtez pas. Ne croyez pas à la durée de votre douleur. Cherchez de nouvelles émotions, et, lorsque vous aurez apaisé votre soif d'inconnu, vous en arriverez à accepter le joug de la civilisation et à vivre paisiblement de cette existence d'huître qui est celle de vos compatriotes.

»Pardonnez-moi, Loti, cette lettre qui vous paraîtra stupide, je ferais mieux de ne pas vous l'envoyer, mais je ne garde aucun amour-propre avec vous, et je vous permets de sourire en me lisant. J'ai toujours accepté votre supériorité sans faire de réserves et je n'ai jamais eu que de la reconnaissance pour l'affection que vous m'avez montrée depuis dix ans.

»Dans votre roman, j'étais presque jaloux du rôle d'Achmet près de vous. Vous souvient-il de la première soirée où je vous parlai abord duBorda?... Je vous avais adressé la parole et, préoccupé d'autre chose, vous n'aviez pas fait attention à moi. Je dis à de Jonquières l'impression pénible que j'avais reçue, et il alla vous trouver pour me présenter à vous. Je ne sais quelle force m'attirait ce jour-là vers vous, mais je fus heureux de la façon dont vous me receviez et, depuis, je vous ai voué le dévouement le plus absolu.

»Vous avez souvent rencontré de pareilles affections, vous portez un charme en vous qui les attire. Je ne sais que vous remercier de n'avoir pas dédaigné mon affection qui s'offrait, et, à chaque lettre que je reçois de vous, je sens que je m'attache à vous de plus en plus.

»J'ai cru pouvoir communiquer à Delguet votre manuscrit. Il a pensé comme moi que votre œuvre était destinée à obtenir un grand succès si elle était bien lancée.

Votre ami,

»V. L.»

[17]Le manuscript d'Aziyadé.

[17]Le manuscript d'Aziyadé.

Lorient, 1878.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un rêve de cette nuit, tandis que le vent glacé faisait rage dehors: j'étais dans la cour de ma maison de Rochefort. Mais c'était une cour triste et abandonnée, envahie d'herbes comme un cimetière. J'avais confusément l'impression que cela devait se passer dans des temps à venir encore très lointains...

C'était au crépuscule, avec des vignes jaunies d'automne, de l'herbe, de l'herbe entre les pierres. Deux personnes étaient assises sur le banc: ma grand'mère, ma grand'tante Lalie—toutes deux mortes, fantômes—et je le savais. Elles disaient: «Nous allons remonter dans nos chambres, là-haut, pour attendre tante Claire qui va revenir de l'île d'Oléron.»

Je voulais déjà me coucher, pendant ce triste crépuscule, et j'avais accroché mon hamac, comme ceux des matelots à bord, dans le chai de ma vieille maison délabrée, devant l'escalier du grenier. Et je leur disais: «J'ai frayeur d'être là, parce que c'est un passage et on me frôlera en passant.» Elles répondirent: «En passant? Et qui passera, mon petit, puisqu'il n'y a que nous dans la maison? Personne ne peut venir par le grenier, tu le penses bien.» Mais je savais que les fantômes peuvent venir de n'importe où, et ce passage me faisait peur.

Je me couchai tout de même dans ce hamac et je les regardai s'éloigner toutes les deux dans la cour, au crépuscule désolé, sur les feuilles mortes et sur les herbes poussées entre les pierres. Sitôt après, j'entendis au-dessus de moi, dans le grenier, la voix de tante Claire parlant à sa chatte Moumoute.—Je la savais morte, elle aussi comme les deux autres.—Bientôt elle descendit, me frôla, me sourit, très douce, et, pour me rassurer, pour m'expliquer: «Oh! je suis entrée d'abordpar la porte, en revenant de l'île d'Oléron, mais j'avais besoin de voir ma chatte, c'est pour ça que je suis montée ici tout droit; je m'en vais retrouver ces dames à présent.» Je ne répondis rien, sachant parfaitement qu'elle était morte et que, par conséquent, elle n'avait pas besoin de passer par les portes pour errer où bon lui semblait. Et je la regardai, à travers le crépuscule toujours plus sombre, s'éloigner dans la direction des deux autres, sur les herbes de cimetière et les feuilles qui avaient envahi notre cour...

Lorient, 3 février 1878.

Je revenais du cimetière, de l'enterrement d'un jeune officier d'artillerie, qui, sous les fenêtres de sa belle, s'était tué, par désespoir d'amour.

Mon ami d'Esguiyen, enseigne de vaisseau, avec qui j'avais causé une heure, me laissa brusquement pour rentrer au plus court, par un chemin de traverse. «C'est que, m'avait-il dit, on m'attend à la maison.»

«On», c'était sa jeune femme et sa petite fille blonde, d'un an, qui l'attendaient au coin du feu... Et moi je m'acheminais tristement vers ma chambre vide; la nuit d'hiver tombait, une vapeur crépusculaire grise enveloppait la ville et les flammes jaunes des becs de gaz, une à une, s'allumaient dans cette brume froide. Les ouvriers du port rentraient du travail, fatigués et joyeux—eux aussi «on» les attendait au logis...

Pauvre chère petite Aziyadé, Stamboul est loin, mais la nuit de février descend pareillement, sombre et mystérieuse, sur les harems de là-bas, sur les grands temples de l'Islam, qui sans doute bientôt n'existeront plus. Chère petite Aziyadé, je t'aime encore de toute mon âme, de tout mon cœur, comme au moment où je t'ai quittée.

Un jour viendra peut-être où «on» m'attendra aussi au logis—une autre, une inconnue dont je ne soupçonne pas l'existence, et qui ne m'est rien encore... Peut-être de petits enfants aussi... et ils ne seront pas les tiens...

Pourrais-je aimer, crois-tu, des petits enfants, quand, dans leurs veines, ton sang ne coulera pas avec le mien?...

Février 1878.

Première visite à la Trappe. J'éprouvais une émotion singulière en frappant, pour la première fois, à cette petite porte des Trappistes, en franchissant ce seuil sombre comme le seuil de la mort...

Depuis longtemps, j'avais songé à cet asile des désespérés, à ce calme suprême des monastères; j'étais comme fasciné par la paix froide et morne de ce lieu, dans lequel s'éteignent tous les bruits du monde...

Un silence éternel,—jamais une parole échangée entre les moines mystérieux, les longs cloîtres où les tourments de l'enfer sont peints en fresques fantastiques; les tombes qui, chaque jour, se creusent tout doucement sous les cyprès, derrière les hautes murailles grises; et partout la phrase de Salomon écrite sous les voûtes:

«Vanité des vanités, tout est vanité... Tout est vanité et rongement d'esprit...»

A vingt kilomètres du plus proche village, dans un lieu solitaire entouré de collines boisées, est situé ce couvent mélancolique, où sans doute l'on me verra revenir...

Fontbruant, février 1878.

«Frère chéri,

»Voilà bien des jours que je me demande si je dois t'écrire pour te verser le trop plein de mon cœur; je commence des lettres et je les déchire; j'ai peur de toi, j'ai peur de tout. Mais, aujourd'hui, oh! non, je n'y tiendrai pas! Que vas-tu faire? Si tu entres dans ce couvent, tu n'en sortiras plus. Avec ta tête exaltée, ils te persuaderont et tu retourneras là-bas fasciné!

»Réfléchis, je t'en prie, je te le demande à deux genoux, non pour moi, mais pour ta mère. Attends au moins qu'elle n'y soit plus; ce ne sera peut-être pas très long maintenant, car je la trouve affaiblie et les émotions la tuent. Elle devine vaguement où tu veux en venir, sans savoir tout ce que je sais, et sa foi en est déchirée; son cœur de huguenote, son amour-propre de chrétienne, tout en souffre horriblement,—tu ne t'en rends donc pas compte? Tu n'entends donc pas battre d'angoisse ce pauvre cher cœur de mère?

»Au milieu de mes bien-aimés, dans ma vie paisible, moi qui pourrais être heureuse d'un bonheur vrai, je suis torturée continuellement et, comme je vois la peine que tu fais à ta pauvre vieille mère, je souffre dix fois plus à cause d'elle.

»Oh! aie pitié de nous, je t'en prie! Tu as le cœur humain, au fond, tu sais être bon pour tout le monde; ne feras-tu donc rien pour nous ôter notre chagrin?

»Qu'importerait, cependant, que nous ne soyons plus que si peu de chose pour toi, qu'importerait, si tout cela devait te conduire à la vérité, au bonheur! Mais non, tu es dans la tourmente, dans l'angoisse... J'ai peur, tu le sens bien, et, pour me consoler, tu me jettes sans pitié tout ton cynisme à la tête! Reviens à toi, frère chéri, tu t'agites dans un abîme de misères morales!

»Que vas-tu chercher dans ce couvent? Tu sais bien que ce n'est pas la vérité; tu n'y mortifieras ta chair que pour sortir de là avec des passions plus déchaînées, plus bouillonnantes que jamais.

»Ne le sais-tu pas, que dans la vie tranquille, paisible et honnête, il y a autant de joie, d'intelligence et d'élévation que dans ton existence agitée et libertine, romanesque et tourmentée?

»Pauvre chéri, toujours bercé par un mirage, une fantasmagorie, un piège des ténèbres!... Va, je t'y ai suivi quelquefois, dans le commencement,—c'était encore un idéal; j'ai même compris Aziyadé et j'ai pleuré sur elle. Mais maintenant, je ne te comprends plus, je ne vois en toi rien qu'écœurements et parjures, que folles terreurs du néant qui s'emparent de toi.

»Je passe des nuits sans dormir; je me dis: «Je ne l'aimerai plus, c'est fait!» mais c'est à ces moments-là surtout que je voudrais te serrer sur mon cœur.

»Viendras-tu à Fontbruant avant d'entrer au monastère? Surtout n'y viens pas uniquement par devoir; dans ce cas, je ne voudrais pas de toi. Mais si tu viens de bon cœur voir tes frères, tes pauvres frères pour lesquels, dans le temps, tu savais trouver des noms tendres qui leur étaient si doux, oh! alors, viens, ils seront les mêmes pour l'enfant chéri qu'ils attendaient autrefois avec tant de joie!...

»MARIE.»

Lorient, février 1878.

«Mère chérie,

»J'ai reçu une lettre de ma sœur où elle me dit que cette histoire de la Trappe t'a beaucoup tourmentée. S'il en était ainsi, cela me désolerait. Je pensais que tu n'y aurais vu que ce qu'il fallait y voir: une fantaisie passagère sans conséquence.

»Je reste attaché, au moins par le cœur, à la religion huguenote; tu peux être absolument tranquille là-dessus.

»Je vous embrasse bien.»

La Trappe, février 1878.

... Une après-midi d'hiver, je suis venu demander l'hospitalité dans cet étrange asile...

Il y avait un rayon de soleil sur les bois, sur la campagne, sur le vieux monastère; la nature souriait tristement, c'était silencieux et paisible...

J'ai reçu un accueil fraternel de la part de ces hommes singuliers, qui prétendent ne plus souffrir et qui ont cependant assez souffert pour me comprendre...

Le supérieur du couvent,—homme jeune encore, en robe blanche, avec la croix et le cordon violet des évêques sur la poitrine,—vint lui-même me conduire dans la cellule qui m'était destinée. Il ouvrit la fenêtre et me montra la campagne triste, des collines, des arbres et un vieux donjon noir. Puis il s'assit près de moi et se mit à causer longuement, avec un charme et une douceur extrêmes...

Mais je vis tout de suite, trop clairement, l'inanité de leurs moyens, même pour endormir un instant la douleur...

...Et puis, c'est trop sombre aussi, cette vie, même en passant, pour moi qui n'ai pas les croyances qui soutiennent à peine les Trappistes eux-mêmes. Tout le jour, toute la nuit, des chants funèbres à faire frémir; des figures de l'autre monde; de vraies processions de revenants.

On n'a même pas ici le sommeil, qui est partout la consolation des malheureux... Et ce froid humide et glacial, ce ciel noir des hivers de la Manche, ce vent qui gémit tristement et ces toux creuses qui se répercutent le long des lugubres couloirs.

Dans le réfectoire du couvent je partage les repas des prêtres fautifs, envoyés à la Trappe pour un stage de pénitence. Debout près de notre table, un moine à la voix caverneuse nous litle Mépris de soi-même, de saint Bonaventure:

J'ai dit à la pourriture: vous êtes ma mère; et aux vers: vous êtes mon père et mes frères...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qu'étiez-vous, qu'une semence impure? Que seriez-vous, pour la pâture des vers? Quel motif pourrait avoir la cendre de s'enorgueillir?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les plantes, les arbres donnent des parfums, des fleurs, des fruits; le corps de l'homme ne produit que puanteur et ordure...

La Trappe, février 1878.

C'était pendant l'office de nuit. Les moines prosternés chantaient à l'unisson leurs éternelles litanies... J'étais plongé dans une sorte d'état neutre qui n'était ni la veille, ni le sommeil; je suivais machinalement leur chant triste... L'étrange envoûtement des monastères s'abattait déjà sur mon être, comme un froid linceul; un détachement complet de la vie me gagnait et la perspective de finir mes jours sous la robe de bure ne m'effrayait presque plus...

Lorsqu'un souvenir, qui semblait très lointain, vint me mettre tout à coup une angoisse au cœur: ma chambre si gaie de Fontbruant, que je ne reverrais peut-être plus, et la voix des rossignols que l'on entendait là-bas, au printemps.

Ensuite, pendant de longues heures, de ma cellule, j'ai promené sur le passé un regard long et sombre. Seuls mes souvenirs d'enfance rayonnèrent dans le lointain,—ce sont les seuls vraiment heureux de ma vie...

Avant de mourir, je voudrais les écrire, ces souvenirs de mon enfance... Il me semble qu'en les écrivant, je fixerais un peu l'existence fugitive, je lutterais contre la force aveugle qui nous emporte vers le néant...

La Trappe, février 1878.

«Chère sœur,

»Ce lieu triste, contre lequel tu as une antipathie si grande, a au moins cela de bon, on peut profondément s'y recueillir.

»Je ne suis pas entré au couvent, comme tu le crois, par pure fantaisie, je désirais quelques jours de paix. J'ai beaucoup réfléchi, j'ai même un peu pleuré, ce qui, ailleurs qu'à la Trappe, aurait paru stupide, mais qui m'a fait du bien.

»Je me suis dit que ma jeunesse s'en va, que le temps de la vie passe pour nous tous et que les moments où il nous sera donné d'être ensemble sont plus que jamais comptés; il ne faudra donc pas les laisser perdre, si nous les trouvons précieux.

»Chère petite sœur, veux-tu que nous ayons la paix complète, la paix d'autrefois?

»Je mérite l'indulgence, parce que j'ai eu plus de tentations qu'un autre et que je souffre étrangement; la situation qui m'est faite sur la terre, tu le sais, n'est pas comparable à la tienne, ni à celle des gens qui t'entourent.

»Veux-tu que tout soit fini? Veux-tu m'écrire une bonne lettre sans arrière-pensée? Il y a bien longtemps que je n'en ai pas reçu.

»Je t'embrasse.»

Lorient, février 1878.

Je suis sorti du couvent avec un singulier besoin de bruit, de mouvement et de liberté.

Il faisait presque beau dans les bois; j'ai couru comme un enfant le long des chemins, chantant et sautant les fossés. Je me suis livré au bonheur, enfin retrouvé, de fumer des cigarettes et de boire du bon cidre dans les auberges de campagne...

Lorient, 8 février 1878.

Mon ami Hassan m'écrit: «En souvenir de notre connaissance faite, il y a un an, sur les rochers du cap Sigri...»

Je m'en souviens, en effet, de ce singulier séjour, dernière étape turque de notre voyage.

Nous avions été conviés, Hassan et moi, aux noces du fils du Cheik, qui durèrent trois jours. Noces qu'un incident imprévu avait failli faire tourner au tragique la dernière nuit (un Grec étant venu dire, au milieu de la fête, que les Français, alliés aux Russes, voulaient s'emparer de Sigri).

C'était une nuit splendide du printemps oriental, cette dernière nuit si mouvementée; la lune éclairait de sa pleine lumière les grands rochers de Mytilène et, à perte de vue, la Méditerranée bleue.

Je me vois encore, au milieu de cette nuit, courant, comme un fou, de toute la vitesse de mes jarrets, sautant de pierre en pierre, perdant mon turban, déchirant mes ceintures à tous les buissons de la campagne, et, derrière moi, Hassan, qui ne pouvait pas me suivre, soufflant et criant... C'eût été très comique, s'il ne se fût pas agi de la vie de plusieurs hommes...

Après vingt minutes de course échevelée, je rejoignis un groupe de montagnards, la population entière de Sigri, qui courait aussi, portant des fusils, des yatagans, des bâtons, des fourches, toutes les armes que, dans leur précipitation, le hasard avait fait tomber sous leurs mains.

Et je haranguais tout ce monde en turc—il était temps: devant nous, sur les rochers, on voyait une masse noire qui s'avançait, c'étaient les matelots français duGladiateur.

L'histoire expliquée, le malentendu compris, tout se termina en plaisanterie et nous rentrâmes au village au son des cornemuses, tandis que les matelots s'embarquaient, sans coup férir, dans la baie de l'Aiguade.

Lorient, 2 mars 1878.

Voilà ma situation: je suis parti de Turquie après avoir juré de revenir, et toutes les démarches que je fais pour exécuter ce serment n'aboutissent pas. Pendant ce temps-là, on démolit mon pauvre Stamboul; les nouvelles se succèdent toujours plus terribles; je vois que les Turcs, malgré tant de courage, ont décidément perdu la guerre et je ne sais ce qu'il adviendra d'eux tous.

Je suis retombé à plat dans la vie d'Occident, plus grise et plus maussade que jamais, après avoir rêvé que j'étais bey ou pacha. Mon existence se complique de plus en plus d'impossibilités et de contradictions, et je suis bien las de tout ce qui m'entoure.

J'ai manqué, au début de cette guerre, une occasion que je ne retrouverai sûrement jamais de me faire en Turquie une position en rapport avec moi-même, en rapport avec mes goûts, que l'Orient seul aurait pu satisfaire. L'occasion est passée, et sans doute elle ne reviendra plus, je l'ai laissée s'enfuir au lieu de l'arrêter par les cheveux. Maintenant, ce sera du réchauffé; les grands pachas, qui m'auraient poussé, ne se souviendront plus du jeune «giaour» qui les avait un instant intéressés. Et puis, si les Slaves sont vainqueurs, si le vieil Islam s'écroule, mes projets d'avenir feront comme l'Islam, et, pour la seconde fois de ma vie, je verrai tout s'évanouir, espérances, rêves de fortune et d'affection—le tout lié aux destinées de Stamboul et du Prophète...

Je reçois de temps en temps des nouvelles d'Aziyadé, de petits grimoires en langue turque, de petites lettres désespérées et de plus en plus pressantes, où elle me supplie de ne pas l'abandonner. Le dernier mois de mon séjour à Stamboul l'a beaucoup compromise et sa situation, à elle aussi, est devenue intolérable.

Achmet doit être mort à la guerre. C'est là, pour moi, un nouveau sujet d'inquiétude et de tristesse.

A présent que je n'ai plus à Stamboul cet ami dévoué comme intermédiaire, je ne puis répondre à Aziyadé, et, si j'attends encore, je vais perdre sa trace, ne plus trouver aucun moyen de la revoir.

Samuel est parti pour Salonique, où il est redevenu ce qu'il était autrefois, un pauvre diable de batelier, sans sou ni maille.

Kédi bey, mon chat d'Eyoub, le plus fortuné de nous cinq, est à présent l'un des chats de la mosquée, favori des derviches; il est revêtu d'un certain caractère sacré qui lui assure des souris et du pain pour le reste de ses jours.

Et la maison, qui avait abrité là-bas tout notre bonheur, est brûlée depuis longtemps.

Puisqu'il m'est impossible de retourner en Turquie comme officier français, je me ferai Turc. Je ne tiens guère à l'Europe occidentale, où je n'ai trouvé que des déceptions; même avant d'être conquis à tout jamais par l'Islam, j'avais déjà envie de la quitter et je pensais alors à la Polynésie, qui m'avait si vivement charmé autrefois. J'ai horreur de tout ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation et les théories égalitaires. Le vieil Orient est donc le pays où j'irai me réfugier, loin des machines à vapeur, des mesquineries sociales et des rengaines de progrès. Si là-bas je ne puis plus être un seigneur, tant pis, je serai un homme du peuplé, un «banabak»; mais j'aurai ma place au soleil et ma part de cette liberté qui est le lot des plus énergiques, dans les pays où les lois ne sont pas faites pour tout le monde...

Ici, je m'ennuie d'une manière profonde et incurable; en toute sincérité, je ne crois à rien. Ma vie est fort mal emmanchée et, par quelque bout que je la prenne, je me trouve en présence de difficultés insurmontables.

Rien ne m'amuse plus; je ne vois guère ce que ce monde pourrait m'offrir de bien neuf ou de bien drôle.

Je sens amèrement surtout le malheur d'être sans aucune foi, et je paierais cher, maintenant, pour avoir celle de l'Islam.

Lorient, 8 mars 1878.

«Mon cher Pogarritz,

»Vous prétendez que je vous ai une fois sauvé la vie et qu'à présent vous m'appartenez un peu. Vous prétendez aussi que vous la donneriez avec bonheur, cette existence à laquelle vous ne tenez plus... Aujourd'hui, j'ai besoin de vous,—êtes-vous prêt?... Ce dont il s'agit est grave et j'ai besoin de vous dans mon extrême détresse. Vous êtes un bon et brave cœur, je viens à vous comme à un frère...

»Surtout n'hésitez pas, par intérêt pour moi, ne me faites pas de sermons, ni de remontrances, tout cela serait banal, inutile, indigne de vous et de moi. Vous savez que ce que je veux, je le veux bien et on n'y peut rien changer. Si vous êtes prêt à vous dévouer pour moi, faites-le sans hésitation, allez sans arrière-pensée—et après, ce sera à la vie et à la mort entre vous et moi. Le voulez-vous?

»Il s'agit de cette jeune femme musulmane que vous appelez «mon odalisque» en souriant de ma folie... Mais, aujourd'hui, ne souriez plus; ce n'est pas une simple aventure d'amour, c'est pour elle et pour moi une question suprême et terrible.

»Hier, 7 mars, j'ai reçu, par je ne sais quelle voie, une lettre d'elle, de ma chère bien-aimée Aziyadé—je vous avais dit son nom; une lettre de désespoir, un appel solennel à tous mes serments passés, à ma pitié, à mon amour pour elle.

»Les Russes sont autour de Constantinople, on organise à la hâte la défense de Stamboul, la levée en masse, la guerre sainte; tous les vieillards prennent les armes et son vieux maître Abeddin, encore brave et fanatique, sera au premier rang; un des premiers il se fera tuer... Et elle sera veuve...

»Vous savez ce qu'est la situation d'une femme musulmane qui est veuve, quand elle est belle et jeune: déjà mariée d'avance à quelque ami du mort, qui la convoite.

»Pour Aziyadé, l'inévitable qui se présente, c'est Osman Effendi, de Ghédik-Pacha, que vous avez vu, un jour avec moi, à la réception des magyares, au Séraskérat. Celui-là est jeune, audacieux et jaloux, celui-là ne sera pas tué, parce qu'il est dans l'intendance et ne se battra pas. Quand Aziyadé sera sa femme, elle sera aussi perdue pour moi que si elle était morte...

»Alors elle veut fuir à tout prix; elle sait que le désordre de Stamboul favorisera cette fuite et que, dans un pareil moment, on peut tout oser. Seulement, il faut quitter au plus vite le territoire turc et la pauvre petite ne parle aucune langue chrétienne, même pas le grec; elle n'a aucune idée de nos usages, aucune idée de voyages, de paquebots, ni même de géographie... Alors il lui faut quelqu'un.

»Mon ami Achmet, que vous avez connu si dévoué, si entreprenant, ne peut plus en rien lui servir; il a quitté Stamboul, il est sans doute mort à l'heure qu'il est.

»Plusieurs fois, cet hiver, Achmet m'a fait écrire par un Grec, qui écorche le français et n'a aucune idée du nom de nos mois, non plus que de nos dates. Je sais qu'il est parti pour la guerre vers décembre ou janvier, qu'il assistait aux grandes tueries des Balkans, et qu'il en est promptement revenu dans un convoi des ambulances du Croissant rouge,—blessé et malade. Il a passé une partie de l'hiver à Stamboul, couché sur son lit et dans une profonde misère... Des deux chevaux qui constituaient sa fortune, vous vous en souvenez, l'un a été réquisitionné pour la guerre, l'autre est mort.

»Le 5 février dernier, j'ai reçu une lettre de lui (datée du 22 du même mois) dans laquelle il me demandait un peu d'argent. Je lui ai envoyé ce que j'ai pu, il fallait qu'il fût bien misérable pour en venir à me demander des secours.

»Le 2 mars, j'ai reçu une dernière lettre, écrite en turc, celle-là, par son ami, un certain Ali-Agha, maréchal des logis de cavalerie, et datée d'Andrinople. Il avait été de nouveau levé d'office pour la guerre, pouvant à peine se tenir debout; il était blessé et mourant et me faisait ses adieux.

»Voilà l'histoire de ce pauvre Achmet...

»J'aurais pu partir, moi, et aller chercher Aziyadé. Je l'avais décidé hier; mais, aujourd'hui, j'ai réfléchi. Je n'ai aucun moyen d'obtenir sur l'heure, ni maintenant, ni plus tard, une permission pour Constantinople; je n'ai plus d'argent pour partir... Vous me direz qu'on peut toujours déserter, et qu'on peut voyager sans argent, par mille moyens; je sais tout cela et, hier, j'avais résolu de le faire. Mais j'ai mon honneur d'officier français, auquel je tiens plus que je ne l'aurais cru d'abord.

»Ce quelqu'un qu'il faut, là-bas, pour me remplacer et venir en aide à Aziyadé, voulez-vous, mon ami, que ce soit vous-même? Je vous le demande avec supplications, avec angoisse... il me semble que vous ne me le refuserez pas... Et après, frère, je serai corps et âme à votre service, je ferai pour vous tout au monde...

»Pendant le moment de crise actuel, ce que je vous demande est peut-être moins périlleux que vous ne le croyez. J'écrirai aux attachés d'ambassade, je vous ferai obtenir des appuis, des papiers, je vous ferai même recommander à notre ambassadeur. Dites, le voulez-vous? Si vous refusez, alors passez-moi une dépêche sur l'heure et c'est moi qui partirai...

»Mais si vous acceptez, mon ami, ne perdez pas un jour, ni une heure, ni une minute... Voilà ce qu'il vous faudra faire. Mettez un fez et allez à Stamboul par le pont de Kara-Keui. Vous vous trouverez en face de la grande rue d'Onu Capou. Vous monterez cette rue jusqu'à ce que vous aperceviez la petite mosquée d'At-Bazar-Bachi. Peu avant d'y arriver, vous trouverez une impasse. Vous entrerez dedans et, tout au fond, vous verrez une vieille maison peinte en rouge (les autres maisons sont jaunes). Près de la porte d'entrée, au rez-de-chaussée, il y a une fenêtre en saillie, grillée de fer. Vous frapperez au volet de cette fenêtre; c'est là que demeure la négresse Kadidja. Je vous ai autrefois parlé d'elle; c'est une vieille créature intelligente et rusée qui est dévouée jusqu'à la mort à Aziyadé, son ancienne maîtresse. Vous frapperez six coups précipités; elle croira que c'est moi. Ces six coups étaient autrefois le signal convenu entre nous. Si la vieille femme n'est pas chez elle, il faudra revenir. Des voisins ou des voisines vous questionneront; vous savez assez de turc pour dire que vous êtes Circassien musulman (vous en avez la figure). Vous direz que vous vouliez une amulette de «hodja»; la vieille en vend et cela ne surprendra personne.

»Quand vous aurez trouvé Kadidja, vous lui remettrez cette lettre pour Aziyadé. Vous lui direz que vous venez de ma part et que vous ferez pour sa maîtresse tout ce que j'aurais fait moi-même. (Rappelez-vous qu'elle me connaît sous le nom de Loti ou d'Arif Ussam.)

»Donnez-lui votre adresse. Expliquez-lui que vous favoriserez la fuite d'Aziyadé, si elle a décidé de partir; que c'est vous qui la recevrez à Galata, dans votre propre maison, et qui l'y garderez cachée. Il faudra ensuite, autant que possible, ne plus retourner à Stamboul, pour ne pas éveiller les soupçons; la vieille est peut-être surveillée. Je vous confie Aziyadé comme si vous étiez mon frère. Vous verrez si la pauvre petite mérite affection et dévouement, vous verrez combien elle est délicieuse et vous comprendrez alors ce que je fais.

»Kadidja sera pour vous un auxiliaire utile; c'est la vieille créature la plus rusée que je connaisse; suivez toujours ses avis. N'hésitez pas à me prévenir si vous avez besoin de quelque chose. Et d'ailleurs tout ce que vous ferez sera bien fait.

»Il vous faudra de l'argent: allez à Péra, chez Villier, le secrétaire d'ambassade; il a, à moi, cinq cents francs que je viens de lui envoyer pour payer Abdullah Effendi (un prêteur, lors de l'incendie de ma maison d'Eyoub). Il vous remettra cet argent, que je lui ai écrit de garder pour vous et qui sera providentiel. Villier est un brave garçon, lui aussi, pas assez dévoué, ni assez audacieux pour faire ce que je vous demande, à vous, mon cher Pogarritz, et que je ne demanderais à aucun autre. Mais il se mettra résolument en campagne pour vous venir en aide.

«Je préférerais qu'Aziyadé partît par les paquebots de la Compagnie Fraissinet, dirigée sur Marseille. Vous trouverez bien quelqu'un de sûr à qui la recommander, parmi les émigrants, et puis je connais presque tous les commandants de ces paquebots et vous pourrez vous servir de mon nom.

»A Marseille, ce sera moi-même qui viendrai l'attendre.

»Ne craignez pas, mon cher ami, de tremper dans une aventure de roman; celle-là n'en est pas une. Sur mon honneur, je vous jure qu'une fois en France Aziyadé sera ma femme.»

Lorient, 8 mars 1878.

«Mon cher ami

»S'il est temps encore, retenez mon argent, les cinq cents francs qu'a dû vous porter le second duSimoïs, gardez-les. M. Pogarritz viendra vous les demander de ma part, vous les lui remettrez et Abdullah Effendi attendra...

»Vous n'aimez pas beaucoup ce Pogarritz, je le sais, mais s'il a besoin de vous, pour les difficiles commissions dont je l'ai chargé, employez-vous pour lui, mettez un peu de votre crédit à sa disposition; en l'obligeant, c'est moi que vous obligerez. Défendez-le au besoin auprès de notre ambassadeur; la commission que je lui ai donnée est bien périlleuse. Au nom de l'amitié que vous m'avez souvent montrée, prêtez-lui votre appui.

»Il aura besoin peut-être de faire acheter sans bruit des vêtements de femme «franque»; que votre maîtresse fasse cette emplette en souvenir de moi.

»Ne me demandez pas d'explications pour aujourd'hui, je n'ai ni le temps, ni le courage de vous en donner. Faites ce que je vous demande, mon cher ami, et ma reconnaissance sera bien vive et profonde... Vous devez comprendre à demi-mot de quelle dangereuse chose il s'agit.»

Lorient, 8 mars 1878.

«O ma bien-aimée Aziyadé[18],

»J'ai reçu ta lettre désolée. Je réponds à ton appel.

»Non, je n'ai rien oublié, ni toi, que j'aime plus que la vie et plus que la lumière du soleil, ni Stamboul, ni mon serment sacré...

»Ce que j'ai juré, je le jure de nouveau, par le Dieu des chrétiens et le Dieu des musulmans, par mon âme, par l'âme de mes parents morts; ce que j'ai juré, je le tiendrai. Tu n'as qu'à parler et je suis prêt à t'obéir...

»Mais l'instant est grave et terrible pour nous deux; dans cet instant suprême, où tu vas décider de notre sort, avant de parler, avant de m'appeler, écoute le conseil d'amour que je te donne:

»Tant que ce vieillard, qui t'a beaucoup aimée et que tu respectes à présent, demeurera sur terre, ô toi, reste avec lui et attends ce que l'avenir mystérieux prépare pour nous. Nous sommes jeunes et la vie est longue devant nos yeux...

»... Mais s'il meurt, s'il est tué... Alors, s'il est tué, écoute encore, ma bien-aimée, ce que je te dis avec angoisse, parce que cela m'enlève la moitié de ma vie... s'il est tué, ô ma bien-aimée, épouse Osman Effendi!...

»Lui aussi est jeune, il est riche et il t'aime; avec lui tu seras heureuse. Oublie Loti, qui porte malheur à ceux qui l'approchent. Avec Osman Effendi, tu auras des esclaves, des jardins, un rang parmi les femmes de ton pays et ta place d'épouse dans le monde invisible des harems.

»Tandis qu'avec moi!... Si même toutes les impossibilités étaient vaincues, as-tu songé à ce que ce serait d'être ma femme? Venir seule, en fugitive, dans un pays lointain, où personne ne comprendrait ton langage... Aller sans voile, comme une femme «franque»; partager ma misère, prendre ta part des durs travaux de la maison, comme le font tes servantes, et, pendant les années où je serai au loin, à voyager sur les mers, rester seule. Durant de longs hivers, plus longs que ceux de Stamboul, dans ce pays plus rapproché de l'étoile froide, ne plus voir ni le ciel bleu, ni ta patrie, ni tes semblables, ne plus même entendre une voix amie...

»Mais si tu acceptes tout cela, ma bien-aimée, si tu m'aimes tant que tu veuilles tout supporter, si tu veux fuir... alors viens, je t'adore et je t'attends...

»Confie-toi à Kadidja et à mon ami Pogarritz qui aura soin de ton honneur et de ta vie. Appelle-moi, si tu me veux auprès de toi. J'ai pris toutes les dispositions pour ta fuite et mes amis sont sûrs...

»Viens, ma bien-aimée, par ton Dieu et le Dieu des chrétiens, je te le jure, en France, tu seras ma femme, tu seras à moi devant les hommes et devant les lois de mon pays...»

La journée du 8 mars, à Lorient, fut une journée d'hiver bien sombre. La pluie, qui avait pris la veille, dura sans interruption jusqu'au soir.

J'écrivais depuis six heures du matin. A onze heures, le ciel était si couvert que c'était presque la nuit; je fermai les volets de ma chambre, j'allumai les bougies et je me rassis à mon bureau pour continuer d'écrire.

Quand j'eus terminé mes trois lettres, il était cinq heures du soir. (La lettre pour Aziyadé, écrite en turc, m'avait pris, à elle seule, plus de la moitié de la journée.)

Alors j'ouvris mes fenêtres; un jour crépusculaire terne et triste pénétra dans ma chambre; la pluie tombait toujours dans la rue grise et déserte. Je restai longtemps à cette fenêtre, à respirer l'air humide du dehors.

Je venais de prendre une décision et d'agir comme je croyais devoir agir; un apaisement se faisait en moi-même, je n'avais plus qu'à attendre.

Lorsque mes lettres furent jetées à la poste et que tout fut irrévocable, j'allai chercher Yves pour passer la soirée avec lui.


Back to IndexNext