CHAPITRE V.

Adieu, ma Louise, adieu, ma femme, adieu! Toi, ma Louise, je te confie le bonheur de ta mère; toi, ma femme, parle souvent de moi à notre chère petite fille.... Adieu pour jamais tout ce que j’aime!»

Il n’avait pas été possible à Louise de lire cette lettre sans s’interrompre vingt fois. A chaque instant la parole lui manquait; ses yeux n’y voyaient plus; elle était près de s’évanouir. Ce n’était pas sa mère qui pouvait lui donner du courage. La malheureuse veuve, elle-même, n’avait pas la force de contenir sa douleur. Pendant cette lecture, qui dura une heure aumoins, madame Drouart ne fit rien autre chose que pousser des sanglots et se baisser pour prendre à terre la lettre que Louise, dans son accablement, laissait presque toujours échapper de ses mains.

Lorsqu’à la fin leurs yeux brûlans devinrent secs; lorsque leur poitrine n’eut plus que des soupirs, la mère et la fille étonnées, honteuses que leur douleur se tarît, se regardèrent avidement comme pour chercher dans les marques de leurs souffrances passées un nouvel aliment à des larmes. Mais elles ne trouvèrent sur le visage de l’une et de l’autre que les traces mornes d’un profond abattement. La nature épuisée leur refusait des larmes.

—Eh bien! ma fille, soupira madame Drouart, après une longue pause, n’as-tu donc rien à dire à ta mère?

Louise, pour toute réponse, leva une main tremblante, et, portant à ses lèvres la lettre de son père, elle la baisa.

Madame Drouart comprit ce geste.

—Va, ma bonne fille, lui dit-elle, je ne te demande rien maintenant, je suis sûre de ton cœur. Si tu as un secret, de toi-même bientôt tu viendras le confier à ta mère. N’est-ce pas, ma Louise, que tu n’auras bientôt plus de secret pour ta mère?..

—Mais, maman, répondit Louise, je n’ai pas de secret, je t’assure...

On sonna. Madame Drouart passa dans son cabinet pour ouvrir. C’était quelqu’un, un premier venu, qui venait demander une feuille de papier timbré à 7 sous.

En rentrant dans la chambre, madame Drouart ne crut pas nécessaire de reprendre la conversation où elle l’avait laissée.

Quant à Louise, elle regardait timidement sa mère toutes les fois que celle-ci ne la regardait pas.

La journée fut silencieuse et triste.

Louise manifesta l’intention de se mettre au lit de bonne heure. Madame Drouart avait hâte aussi de se coucher.A huit heures, toutes deux, après s’être embrassées, se souhaitèrent un bon sommeil, et pourtant ni l’une ni l’autre ne se couchaient pour dormir.

Louise pria Dieu pour son père; ensuite elle pria Dieu et son père de lui donner le courage de vaincre son amour.

Il était minuit que Louise soupirait encore: C’est fini, c’est fini, je ne reverrai plus Gustave! non, mon père, non ma mère, je ne le reverrai plus!

Cependant madame Drouart, dans le calme de la nuit, avait repassé en sa mémoire la conduite de sa fille, et, plus que jamais certaine de connaître la nature du sentiment quitroublait le cœur de Louise, elle avait cherché par quel moyen elle pourrait arrêter cet amour dès les premiers pas.

Le remède trouvé, la guérison lui parut prompte et facile; mais on eût dit que les efforts de madame Drouart dussent être suivis d’un succès plus prompt et plus facile encore qu’elle ne l’avait espéré, car le lendemain matin Louise se leva avec la ferme résolution d’oublier Gustave.

Le vieux père Lamarre est un de ces portiers comme on en voit tant à Paris; veillant sur toutes choses aux intérêts de son propriétaire et aux siens; se colletant au besoin avec les locataires qui déménagent par les fenêtres pour économiser l’argent d’un terme; attestant le ciel et la terre que les cheminées de la maison ne fument jamais, mêmelorsque le temps change; refusant de louer à une vieille dame sous prétexte qu’elle a un perroquet et une chatte, et s’empressant de louer à un garçon, qui a deux chiens, dans l’espoir que madame Lamarre fera leurs chambres; professant le plus grand dédain pour les locataires qui achètent leur bois à la falourde, parce qu’il n’a pas un copeau par falourde, et qu’il aurait une bûche par chaque voie prise au chantier; estimant beaucoup les locataires qui font leurs provisions en gros; estimant plus encore ceux qui prennent en détail, pourvu qu’il soit chargé des achats; méprisant fort les locataires pour lesquels il ne s’emploie qu’à tirer le cordon; s’inclinant avec respect devant ceux qui lui font faire des courses, quelle que soit d’ailleursla nature honnête ou déshonnête de ces courses; rampant avec les riches; insolent avec les pauvres; disant du mal de tous; indiscret en toute occasion, mais notamment lorsqu’on le paie pour se taire, Lamarre résume en sa personne les qualités et les vices de la presque totalité des portiers de la capitale.

Les habitans du premier étage disent, en parlant du père Lamarre: Lamarre, ou bien portier.

Ceux du second étage lui disent: père Lamarre.

Ceux des troisième, quatrième, cinquième, sixième et dernier étages l’appellent:monsieurLamarre.

De locataire à portier, les relations de familiarité ou de politesse, à Paris, sont toujours en rapport avec la hauteur des étages.

Il faisait jour à peine. Lamarre, occupé à balayer la cour, murmurait entre ses dents:—Tiens, v’là la mère qui va chercher son lait à présent! La demoiselle aura attrapé quelque courbature! Quelles femmes que tout ce monde-là? Ça vous a des robes de mérinos, ça vous a des bureaux, des places du gouvernement, et ça vous fait ses commissions soi-même! On a bien raison de dire: s’il n’y avait que des femmes dans une maison, les pauvres portiers n’y gagneraient pas l’eau qu’ils boivent!

Le vieux portier continuait tout bas ses réflexions chagrines, lorsque la personne qui les avait excitées par sa présence, rentra, tenant à la main une petite tasse pleine de lait.

Au lieu de monter l’escalier, la locataire se dirigea du côté de Lamarre, tout au fond de la cour.

Lamarre, qui la voyait venir, ne crut pas devoir interrompre ses occupations de balayeur. Il chassait même avec plus de violence qu’auparavant l’eau boueuse amassée dans la cour. Quelques éclaboussures sautèrent jusqu’à la robe de l’aventureuse locataire. Elle s’arrêta pour éviter d’être inondée.

—Bonjour,monsieurLamarre.

Lamarre ne fit pas semblant d’entendre.

—Je voudrais vous dire un mot, monsieur Lamarre.

—Qu’est-ce qui m’appelle? demanda Lamarre en levant la tête.

—C’est moi, monsieur Lamarre. J’ai à vous parler, s’il vous plaît.

Lamarre planta le haut bout de son balai sous son aisselle droite; et, ainsi appuyé, il avança la tête et tira le pied gauche en arrière, comme pour faire une révérence, mais, à la vérité, pour donner un peu d’équilibre à la pose de son corps.

—Ah! c’est vous, madame! Jevous présente mes respects. Il y a bien long-temps qu’on ne vous a vue descendre? Du reste, la santé est bonne, à ce que je vois?

—Voulez-vous entrer dans votre loge avec moi, monsieur Lamarre? j’aurais à vous entretenir d’une affaire importante...

Lamarre ôta sa casquette, jeta son balai dans un coin, s’essuya les mains avec son mouchoir, et, marchant à côté de madame Drouart jusqu’à la porte de sa loge, il la pria poliment d’entrer la première.

La conversation dura peu. Mais les résultats en avaient été satisfaisans pour tous deux, car ils se quittèrent en apparence fort contens l’un de l’autre.

Lamarre, debout sur la porte de sa loge, criait à madame Drouart qui montait les marches de l’escalier: Prenez garde de glisser, madame, l’escalier est humide, il faut bien vous tenir à la rampe... Ah! mon Dieu, et votre tasse que vous avez oubliée dans ma loge!...

Madame Drouart voulut redescendre pour chercher son lait, mais le bonhomme le lui monta, la priant de lui permettre de le porter, crainte d’accident, jusqu’au troisième étage. Madame Drouart ne put se refuser à tant d’obligeance, et, près de rentrer, elle dit à M. Lamarre, en le remerciant:

—Vous n’oublierez pas, monsieur Lamarre, que je compte pour lasemaine prochaine, sans faute, sur votre demoiselle.

—Mais si madame l’aime mieux, le mois de ma fille commencera dès aujourd’hui?

—Non, non, la semaine prochaine seulement. J’ai mes raisons pour cela.

Le vieux portier s’inclina sans répondre.

Il faut bien, se dit madame Drouart, en ouvrant sa porte, il faut bien que j’aie le temps de préparer Louise à ce changement dans nos habitudes, surtout il ne faut pas qu’elle se doute le moins du monde que, dans tout ceci, j’ai pour unique dessein de lui ôter tous les moyens de sortir.

Dès le jour où Louise quitta la maisonroyale, madame Drouart aurait bien voulu prendre une femme de ménage; mais ses économies de sept à huit ans avaient été employées à l’achat d’un piano pour sa fille; la présence de Louise allait nécessiter une augmentation de dépenses; et quand toutes deux pourraient à peine vivre, devait-elle songer à s’imposer de nouvelles charges? C’eût été une folie alors; mais aujourd’hui, bien que les difficultés soient les mêmes, la circonstance commande impérieusement de les vaincre.

Madame Drouart est trop faible pour faire les courses de la maison; elle a été obligée d’en laisser le soin à Louise qui ne peut plus, sans péril, continuer à prendre cette peine. Unefemme de ménage leur devient donc indispensable.

Madame Drouart ne se dissimule pas quel lourd fardeau cela est. Eh bien! elle seule le supportera. Elle retranchera sur son nécessaire, sur son sommeil; elle travaillera la nuit; au lieu du vin qu’elle buvait à ses repas, maintenant elle boira de l’eau.

Que lui font à elle, pauvre mère, tous ces sacrifices? Mais du moins que Louise ne s’aperçoive pas plus de la gêne où va les mettre un surcroît de dépenses, que du but où tend l’introduction d’une servante dans leur ménage!

Louise, en voyant rentrer sa mère, s’affligea de ce qu’elle s’était donné lapeine de descendre.—Il pouvait t’arriver quelque accident en chemin, lui dit-elle. Tu es souffrante, malade, pourquoi ne m’as-tu pas avertie? je serais descendue.

Madame Drouart lui répondit que, l’ayant vue occupée à relire la lettre de son père, elle n’avait pas voulu la déranger d’une occupation aussi douce.

Louise, à ce souvenir, sourit tendrement à sa mère:

—Je ne peux pas me plaindre de la peine que tu viens de prendre pour moi, dit-elle, car mon père m’ordonne de te rendre heureuse; et un de tes grands bonheurs, n’est-ce pas, c’est de te fatiguer pour ta fille!

Cette réponse offrait à madame Drouart une ouverture toute naturelle pour faire entrer doucement Louise dans ses projets. Elle crut l’occasion propice, et elle la saisit.

—Sais-tu bien, ma fille, que c’est une fatigue horrible que celle dont je t’accable tous les jours? ne faire que monter et descendre ces trois étages.

—Ils ne sont pas hauts, maman.

—Pour quelqu’un qui les monterait une fois dans la journée, sans doute, mais pour toi qui ne fais pas autre chose du matin au soir, nos trois petits étages finissent par être bien rudes, ma fille.

—Bah! maman, quand on n’est pasriche, et surtout quand on est jeune...

—Eh bien! oui, ma fille, quand on est jeune... je ne sais pas trop, moi, s’il convient beaucoup à une jeune demoiselle de ton âge d’aller et de venir sans cesse... La place de notre sexe est dans une chambre et non dans l’escalier ou dans la rue.

Louise leva un regard inquiet sur sa mère.

—Qu’est-ce que tu en penses? D’ailleurs, fatigue, inconvenance même à part, ne vaudrait-il pas mieux que tu restasses à me tenir compagnie, à toucher de ton piano, à lire, à travailler enfin, que de passer ton temps au milieu de tous les détails pénibles d’un ménage?

—Mais, maman, nous ne sommes pas assez riches pour prendre une domestique, tu me l’as dit vingt fois.

—Une domestique, non; mais une femme au mois, quelqu’un pour faire le gros ouvrage... ce serait toujours un peu de fatigue que l’on t’épargnerait. Voyons, qu’en dis-tu?

—Si cela te plaît, maman, je ne demande pas mieux.

—Eh bien! nous en reparlerons, ma fille; j’y réfléchirai.

Madame Drouart, en voyant Louise se prêter à ses vues, avait été sur le point de lui avouer que c’était une chose arrangée d’avance, que dans huit jours la fille du portier les serviraiten qualité defemme de ménage; mais elle fut retenue dans cette confidence à faire précisément par la raison que cette confidence n’était pas déjà faite. Elle craignit que sa fille, surprise qu’on lui eût demandé son avis sur une affaire conclue, ne vint à deviner la cause secrète de cette conduite; et ce que madame Drouart redoutait encore plus que de paraître avoir agi de ruse, c’était d’éveiller les défiances de sa fille sur les résultats que la prudence maternelle lui conseillait d’obtenir.

Afin que Louise ne soupçonnât pas que la nécessité de prendre une femme de ménage avait été motivée par la scène de la veille (la scène de la fenêtre), madame Drouart était résolueà laisser sa fille descendre et monter, aller et venir pendant encore une semaine, comme elle avait coutume de la laisser faire les semaines précédentes.

Elle pensait aussi que l’impression faite sur Louise par la lettre de son père était trop récente et trop vive pour que de long-temps le cœur de la jeune fille fût accessible à des sentimens coupables. En cela, madame Drouart comprenait bien le cœur de son enfant. Nulle autre pensée qu’une pensée chaste et pure n’occupait cette ame toute pleine d’amour filial.

Louise, sans le savoir, n’avait donc plus que huit jours à elle.—Madame Drouart, qui ne l’ignorait point, jugea, avec raison, qu’elle pouvait,sans risques, lui permettre d’employer, à de petites courses dans le voisinage, la dernière semaine de sa liberté.

Dans l’après-midi de ce même jour, Louise, les yeux baissés, le pas rapide, sortit de la rue Saint-Denis pour entrer dans la rue Bourbon-Villeneuve; elle tenait à la main quelques rubans achetés dans une boutique voisine. Cependant un jeune homme fait retentir ses éperons à ses côtés, et Louise ne lève pas la tête.

—Mademoiselle...

Louise marche plus vite et ne répond rien.

Il la saisit par la robe.

—Louise, je vous supplie, écoutez-moi...

—Non, monsieur, dit-elle, en redoublant le pas, et toujours sans lever la tête.

—Si vous ne voulez pas m’entendre, daignez au moins lire cette lettre...

Il lui glissa dans la main un billet amoureux, mais Louise ouvrit les doigts pour le laisser tomber. Les rubans qu’elle tenait dans cette main lui échappèrent en même temps.

Le jeune homme, avec un geste de dépit, déchiqueta rudement, du talon de sa botte, l’épître parfumée qu’avait déjà flétrie la boue. Puis, serrant sous son gilet les rubans qu’ils’était empressé de ramasser d’abord, il dit, d’un ton moitié colère et moitié plaintif:

—Je ne vous ressemble pas, moi, tout ce qui vient de vous m’est précieux; je garderai ces rubans toute ma vie.

—Gardez-les, si cela vous plaît, répondit Louise, en maîtrisant un léger mouvement de joie auquel succéda un gros soupir.

—Louise! Louise! depuis hier comme vous avez changé? Ah! je le vois bien, vous ne m’aimez plus.

Elle continuait son chemin sans dire mot. Lui la côtoyait si près, que son bras touchait le bras de la jeune fille.

—Vous ne m’aimez plus, n’est-ce pas? Mais je suis bien fou! Vous ne m’avez seulement pas aimé une minute, j’en suis sûr! et pourtant, Louise, je voulais vous ouvrir mon cœur; hier, vous le savez, je voulais tout vous dire, les obstacles qui s’opposent... les moyens à prendre pour les surmonter, mes projets de bonheur avec vous, vous, ma Louise! Vous m’aviez promis de descendre, de venir, de m’écouter... Je vous ai attendue vainement, et aujourd’hui, dans la crainte de ne pas vous rencontrer, je vous avais écrit... car j’ai tant de choses à vous dire, tant de choses!

—Monsieur Gustave, répondit Louise avec émotion, je vous prie deme laisser; nous approchons de la maison, tous les voisins me connaissent: vous me compromettriez.

—Mais, quand vous reverrai-je?

—Jamais, monsieur. J’ai déjà trop fait que de vous écouter pendant un an et demi sans en parler à ma mère. Je ne suis plus en pension maintenant; vos motifs ne peuvent plus être les mêmes... S’il est vrai que vos vues soient honorables, vous savez où nous demeurons; ma mère vous répondra. Quant à moi, je ne vous reverrai plus seule.

—Louise, comment pouvez-vous douter?.. Louise, je vous en conjure ne me quittez pas ainsi. Entendez-moi... Ah! vous allez me rendre bien malheureux!

Le cœur de la pauvre fille était gonflé de tristesse; la violence qu’elle s’était faite pour tenir à Gustave un langage presque sévère s’apaisait en ce moment par des larmes.... Elle s’enfuit.

Toutefois, arrivée près de la porte de leur demeure, sur le point d’en franchir le seuil, elle eut assez de courage pour ne pas tourner la tête du côté de Gustave; elle trouva quelque satisfaction dans cette victoire, et comme elle s’en félicitait tout bas, la figure du père Lamarre lui sourit:

—Eh bien, mamzelle Louise, vous allez donc avoir une bonne, la semaine prochaine?

—Mais peut-être bien, monsieurLamarre; je crois que c’est l’intention de maman.

—Oh! l’intention, mamzelle, l’intention est une chose déjà faite. Vous ne savez donc pas?...

Et là-dessus le père Lamarre se mit à conter comment madame Drouart était venue le trouver dès le matin pour conclure cette affaire.

—Madame votre maman, ajouta-t-il, donne à ma fille huit francs par mois pour faire ses petites commissions et son ménage. Vous ne vous en plaindrez pas, vous, mamzelle Louise, car c’est bien de la peine que cela vous épargne. Mais on dirait que je vous apprends une nouvelle? Oh! c’est sans doute une surpriseagréable qu’elle a voulu vous faire, votre chère maman, elle est si bonne!

Louise, très-étonnée que sa mère lui eût présenté comme un projet ce qui était une affaire terminée dès le matin, pressentit la cause et le but de tout ce mystère; elle devint triste, soucieuse, et quand sa mère lui demanda les rubans qu’elle était allée acheter, elle répondit avec une certaine impatience: Je vais vous les donner ces rubans!

Mais tout à coup se souvenant que Gustave ne les lui avait pas rendus, elle rougit, balbutia, et, pour cacher son trouble, elle se mit à son piano.

Ce meuble était posé dans une encoignurede l’appartement, sur la gauche, un peu plus bas que la fenêtre, de façon à ce que Louise, penchant légèrement la tête en arrière, pût aisément voir dans la rue.

Madame Drouart vint s’appuyer au dos de la chaise de sa fille, comme pour entendre les accords de plus près.

Il arriva que Gustave, les yeux levés sur les vitres, approchait alors de sa bouche les rubans ravis à Louise; il espérait à chaque instant qu’elle laisserait tomber un regard sur lui. Au lieu d’elle, c’est sa mère. Il s’éloigne.

Madame Drouart a parfaitementreconnu le jeune homme de la veille; elle a également la certitude que ces rubans de soie rose qu’il baisait tout-à-l’heure, en cherchant leurs fenêtres, sont les rubans mêmes qu’a dû acheter sa fille. Louise les avait-elle perdus, les lui avait-il pris, les lui avait-elle donnés? Tout inquiète qu’elle est, madame Drouart n’ose éclaircir ce fait; d’ailleurs à quoi servirait une explication? Ne sait-elle pas le fatal secret de Louise? et puis, bientôt, toute rencontre entre ces deux jeunes gens ne deviendra-t-elle pas impossible?

Cependant la position du piano contre le mur, à côté de la croisée, lui semble un empêchement à ses projets; mais où reporter ce meuble? La chambre est si étroite! et encoren’est-il pas à craindre que Louise ne devine pour quelle raison sa mère a voulu changer le piano de place?

Un expédient se présente à l’esprit de madame Drouart. C’est cela même, se dit-elle, nous le poserons vis-à-vis de la fenêtre.

Mais elle veut en cela, comme en tout, ne pas avoir l’air de se méfier de sa fille; elle lui en parlera demain ou après, et c’est demain ou après seulement que Louise, son piano déplacé, ne pourra plus être distraite par les scènes de la rue.

En attendant, et sous prétexte de parler à sa mère, qui continue de se tenir debout derrière elle, Louise détournela tête de temps à autre, mais toujours sur la gauche, du côté de la fenêtre.... Madame Drouart fait semblant de ne pas remarquer ce manége; elle réfléchit et mûrit son plan d’attaque. Louise n’aperçoit rien dans la rue; elle pense qu’elle ne verra sans doute plus Gustave, elle s’afflige de lui avoir parlé rudement, et elle pousse des soupirs. Madame Drouart qui remarque son émotion, s’applaudit des obstacles qu’elle va susciter enfin à ce fol amour, amour qui peut-être se serait éteint de lui-même à la longue, et que les précautions prises pour l’étouffer doivent rendre plus ardent et plus vivace encore.

Le vieux Lamarre, seul dans sa loge, calcule sur ses doigts la somme d’argent que ses locataires pourront lui donner pour ses étrennes, car le jour de l’an est proche.—15 fr. le premier étage; 10 fr. le second; 5 fr. le troisième; 3 fr. le quatrième; rien le cinquième; rien le sixième...

Le vieux portier hoche la tête.A moins, pense-t-il, que j’aie plus de 5 fr. au troisième étage, je ne sais pas comment j’y trouverai mon compte: il faut un bonnet à ma femme, une robe à ma fille; il me faut à moi une redingote, et dans tout cela, je ne vois que 33 francs d’étrennes!... Diable! mais voyons, peut-être aussi que je me trompe? au troisième, nous avons deux locataires: madame Drouart, d’abord, et ensuite monsieur Barreau. Monsieur Barreau me donne tous les ans 30 sous, madame Drouart me donne tous les ans 30 sous, total, 3 francs; 3 francs font 3 francs, c’est juste; mais puisque ma fille est femme de ménage chez madame Drouart, et que voici bientôt quinze jours qu’elle fait leurs commissions et leurdîner et leur lit et tout, à raison de 8 francs par mois, sans être nourrie, il me semble que ça change les affaires. Madame Drouart, au lieu de 30 sous, ne peut me donner, pour mes étrennes, moins de 3 francs; et puis la gratification qu’elle fera à ma fille, et puis ce qu’elle doit à ma femme pour ses complaisances... A combien tout cela peut-il monter? Nous avons dit 33 francs: mettons-en 40; 40, bien. Une redingote me coûtera 30 francs, un bonnet brodé, 10 francs, une robe, 10 francs; 30, 10 et 10 font 50; 50, j’en ai 40; reste 10 francs qui me manquent; mais, je suppose, le premier me donne 20 francs; le second...

Et Lamarre recommençait ses calculs, en ajoutant quelques francs deplus par chaque étage, afin de trouver la somme dont il a besoin. La porte de sa loge s’ouvre, un jeune homme entre. Lamarre s’embrouille dans ses comptes et dit avec humeur au nouveau venu: 50 et 30... ce n’est pas ici, monsieur!

—Je le sais bien, mais c’est ici le nº 16.

—Pour le nº 16, c’est la vérité, monsieur.

—Eh bien! voilà 10 francs. Pourriez-vous me donner sur cette maison les renseignemens que je cherche?

Lamarre ôte sa casquette, s’incline profondément et dit, en fourrant les 10 francs dans sa poche: Monsieur nepouvait mieux s’adresser qu’à moi pour avoir des détails sur la maison: il y a vingt ans que j’en suis le portier avec ma femme; monsieur aura tous les éclaircissemens qu’il désire. Est-ce pour acheter la maison, que monsieur demande des renseignemens? Je serais bien aise d’avoir monsieur pour propriétaire, bien sûr, mais, si j’ose le dire à monsieur, je ne crois pas que la maison soit à vendre; du reste, c’est une belle maison, fort bien tenue et presque toute neuve, comme monsieur peut se donner la peine de le voir, dans la cour.

En disant cela, Lamarre ouvrait la porte de sa loge, comme pour dire au jeune homme: venez avec moi dans la cour; vous vous assurerez parvous-même que les murs intérieurs de la maison ont été nouvellement blanchis. Mais ce n’était pas là l’affaire de Gustave. Il fit comprendre au portier que la maison le touchait moins que les locataires, et que parmi ces locataires une seule famille occupait sa pensée.

—Savez-vous si mademoiselle Louise demeure toujours ici?

—Certainement, monsieur, qu’elle y demeure, la chère demoiselle, et avec sa mère encore, la brave et digne femme; deux personnes bien estimables, monsieur!

—On m’avait dit qu’elles étaient déménagées... ou malades.

—Oh! pas plus déménagées que malades,monsieur; c’est-à-dire, malades, entendons-nous. C’est ma fille qui fait leur ménage, et elle m’a conté que ces dames n’ont pas de ces santés... comme vous et moi, par exemple. Cependant, puisque monsieur les connaît, s’il veut monter leur rendre visite, je crois que ça leur fera plaisir; elles voient si peu de monde!

—Ah, elles voient peu de monde?

—Quand je dis peu de monde, c’est une façon de parler, comme monsieur le pense bien; car à cause de leur bureau de timbre, elles ne manquent pas de gens qui viennent toute la journée sonner chez elles; mais ces gens-là ne sont pas des amis, des connaissances; ça vient parce queça manque de papier timbré, et puis c’est tout.

—Comment donc! elles tiennent un bureau de timbre?

—Sans doute, monsieur, un bureau qui a beaucoup de débit, quoiqu’au troisième étage; il est vrai que les étages de la maison sont coulantes et pas plus hautes que des entresols. Oh! c’est que la maison ici est fort agréable, monsieur!

Gustave laissa le vieux portier vanter de nouveau les avantages de sa maison, et, sans vouloir lui donner le temps de prouver que ses étages étaient les pluscoulantesde tous les étages, et ses locataires les plus commodément logés de tous les locataires,il lui glissa dans la main deux autres pièces de cent sous en lui recommandant le secret sur sa visite: Vous ne direz pas à ces dames que je me suis informé d’elles.

—N’ayez pas peur, monsieur, je m’appelle Lamarre, et je n’ai jamais fait de rapports sur personne. Je suis censé ne vous avoir jamais vu; je ne vous connais pas; votre très-humble serviteur. Monsieur repassera-t-il bientôt par ici?

—Je ne sais, mais silence sur tout!

—Monsieur peut être sûr de ma discrétion.

Gustave, sorti de la maison, fut tenté de revenir sur ses pas pour demanderau vieux Lamarre laquelle de Louise ou de sa mère tenait le bureau de timbre, mais il lui sembla que ce devait être tantôt l’une et tantôt l’autre. Cette découverte lui rendait facile une entrevue prochaine avec Louise; il s’applaudit du succès de sa démarche et ne se repentit point de n’avoir pas remis au portier, comme il en avait eu le dessein, une lettre à l’adresse de Louise; lettre qui, peut-être, fût tombée entre les mains de la mère et qui eût éloigné, par là, les chances possibles de revoir la fille. Maintenant, pensa-t-il, qu’ai-je à craindre? le bavardage de ce portier. Que m’importe? il ne sait rien, et moi, dès aujourd’hui, si je veux, je puis remettre moi-même un billet doux à Louise.

Cependant le vieux portier ne parlait encore de cette aventure que pour se dire: 40 francs d’étrennes et 20 francs que j’ai reçus du jeune homme: total 60 francs. Avec ça on peut se donner une redingote de bon drap, plus, un vol-au-vent et du vin cacheté pour faire les Rois.

Depuis près de deux semaines, mademoiselle Agathe remplit les fonctions de femme de ménage chez madame Drouart; mais c’est depuis dix-huit jours environ que le piano de Louise n’occupe plus l’espace accoutumé entre l’encoignure de la muraille et la fenêtre. Madame Drouart l’a fait enlever de cette place, d’oùsa fille, assise, pouvait aisément voir dans la rue. Sous prétexte que la lumière, tombant de côté, est chose fatigante pour les yeux, madame Drouart, non sans peine, non sans faire de grands efforts pour ne pas se trahir, est parvenue à vaincre les résistances de Louise. La lutte a été longue, pénible de part et d’autre; mais enfin la victoire est restée à la mère. A présent le piano posé en face de la fenêtre, et avançant de quatre pieds, vers le milieu de la chambre, ne permet pas à la jeune fille d’apercevoir autre chose que le troisième étage des maisons situées vis-à-vis d’elle.

La rue lui est complètement interdite. Agathe, la fille du portier etleur femme de ménage, la supplée dans tous les petits soins dont elle seule était chargée auparavant. Agathe monte et descend autant de fois qu’il le faut dans la journée sans que jamais Louise ait la joie d’entendre sa mère lui accorder même la permission d’accompagner mademoiselle Agathe au dehors.

Il ne se passe pas de jour où Louise ne se plaigne de la lassitude d’être constamment assise. Mais madame Drouart ne fait pas semblant de la comprendre. Il est vrai, lui dit-elle, que la promenade serait favorable à ta santé, ma fille, mais, où voudrais-tu aller l’hiver, par le temps qu’il fait? Prends patience, mon enfant, l’été prochain nous serons moins sédentaireset je te conduirai moi-même tous les matins sous les arbres des Tuileries.

—Mais, maman, si je sortais seulement une ou deux fois par semaine, avec mademoiselle Agathe, demande Louise en rougissant, quel mal y aurait-il à cela?

A cette question que sa fille hasarde quelquefois, madame Drouart fait éternellement la même réponse: Agathe n’est pas ici pour perdre son temps à se promener avec toi; elle a bien assez des fatigues que lui donne notre ménage.

Bientôt Louise cesse d’importuner sa mère pour sortir; elle sent que c’est un parti pris d’avance. Elle sedit malheureuse et accuse madame Drouart d’injustice. Une pâle tristesse remplace les couleurs animées de son teint; elle mange à peine, elle pleure souvent; lorsque sa mère veut l’embrasser, elle détourne la tête.

Madame Drouart, forte des devoirs que lui impose l’amour maternel, persuadée que les précautions dont elle use doivent tourner à l’avantage de sa fille, se raidit contre la douleur de Louise et laisse au temps le soin de la calmer.

Louise, à son tour, convaincue que sa mère la traite moins en fille qu’en esclave, aigrie par la solitude où on la condamne, tourmentée par les secrets de son cœur, n’ayant personneà qui les confier, ne trouvant autour d’elle que privations et sujets d’ennui, assurée en outre que sa mère est injuste, cruelle même à son égard, Louise désire plus que jamais de revoir Gustave.

Durant la semaine entière qui a précédé l’entrée de mademoiselle Agathe, Louise, à peu près libre de son temps, s’est rencontrée parfois au dehors avec Gustave; elle lui a constamment parlé avec froideur, quoiqu’elle sût bien que leurs entrevues allaient cesser. Mais, par la réserve de son maintien, elle espérait le contraindre à déclarer ses intentions, à les faire connaître à sa mère. Elle pensait que, jusqu’à l’entier aplanissement des obstacles secrets quis’opposent encore à une demande formelle en mariage, il lui serait possible du moins d’apercevoir Gustave par la fenêtre; et voilà que maintenant elle ignore si Gustave n’a pas été découragé par sa froideur; voilà qu’elle ne peut plus même lui faire signe des yeux qu’elle l’aime et qu’elle l’attend! elle s’en désole.

Cependant madame Drouart commence à prendre de l’inquiétude: Louise l’a devinée. La pauvre mère s’en est aperçue à quelques demi-mots dits d’un ton brusque par sa fille. Une petite pierre, lancée contre les vitres, et venue on ne sait d’où, lui a suggéré des observations auxquelles Louise a répondu avec humeur: «Pourquoi ne fait-on pas boucher les fenêtres?on n’aurait plus rien à craindre!»

A l’occasion de cette petite scène, madame Drouart a changé son plan de conduite; elle veut chasser de l’esprit de sa fille toute pensée de méfiance; elle ne veut pas avoir paru douter que Louise pût se bien conduire, à moins d’être surveillée de près. Les conséquence de ce doute sur le cœur de sa fille l’effraient; elle donnera à Louise toute liberté d’agir ce jour-là. Alors, se dit-elle, la malheureuse enfant ne croira plus que je la force à rester près de moi, parce que je ne n’ai pas de confiance en elle. Si, après l’aventure de tout à l’heure, si, malgré cette pierre lancée aux vitres, je lui permets de sortir seule, si je l’envoie faire quelque course dans levoisinage, elle n’aura plus de motif pour soupçonner mes craintes; son pauvre cœur en prendra quelque repos.

D’ailleurs, continua madame Drouart pensive, n’est-il pas possible que cette pierre tombée du toit, ait été poussée jusqu’ici par le vent; et si c’est le vent qui nous l’a envoyée, qu’ai-je à redouter? Après tout, ce jeune homme ne doit-il pas être las de chercher Louise dans les rues, et cela depuis quinze jours, sans la rencontrer nulle part? Devine-t-il que Louise va descendre à l’instant même, et se tient-il à notre porte exprès pour la voir et lui parler?

Heureuse d’avoir trouvé dans ces réflexions un prétexte pour dissiperles ennuis de sa fille, madame Drouart se disposait à envoyer Louise en course, lorsque mademoiselle Agathe, qui elle-même venait de la rue, rentra, et dit qu’un jeune homme (dont elle oublia de dépeindre le physique et le costume) avait été surpris par elle, jetant de petites pierres aux vitres de la maison. Elle ajouta que ces mêmes petites pierres étaient enveloppées dans un billet.

Peut-être ce billet, ainsi lancé, s’adressait-il aux fenêtres voisines; peut-être encore n’y avait-il qu’une pierre et pas de billet; peut-être même (et ceci est fort croyable), le jeune homme, surpris dans cette occupation par mademoiselle Agathe, n’était-il pas Gustave.

Quoi qu’il en soit, Louise pense à Gustave, et elle rougit. Madame Drouart pense à son jeune homme au manteau, et elle va redoubler de surveillance. Mademoiselle Agathe, qui pense à ses amours, se met à rire.

Dans la soirée, mademoiselle Agathe apprit de son père qu’un jeune homme très-élégant était venu prendre des informations sur madame Drouart et sa fille; elle apprit encore que ce jeune homme avait donné quatre pièces de cent sous au père Lamarre, afin qu’il lui gardât le secret de sa visite. Le lendemain Louise était au courant de cette aventure, et madame Drouart n’en ignorait pas les plus minutieux détails: mademoiselle Agathe avait parlé. Madame Drouartvoulut aussi que le vieux portier s’expliquât. Après force excuses, et très-peu d’hésitation, Lamarre convint de tout, excepté d’avoir reçu vingt francs.

Louise, certaine de n’avoir pas été oubliée par Gustave, ne put si bien dissimuler son émotion, sa joie, que madame Drouart n’en conçût des alarmes plus vives encore que par le passé; elle comprit que cet amour était trop profondément entré au cœur de sa fille pour céder à de petites ruses, et, en dépit de ses résolutions premières, elle se décida à l’attaquer en face.

—Ma fille, dit-elle à Louise, il faut bien que je t’interroge puisque tu t’obstines à ne pas prendre ta mèrepour confidente... Tu as un secret, tu te caches de moi; à quoi bon? Penses-tu que je n’aie pas lu dans ton ame Louise, mon enfant, veux-tu me répondre avec franchise?

Louise toute troublée n’osait envisager sa mère.

—Regarde-moi, ma fille, et avoue-moi tout: je ne te gronderai pas. J’ai été jeune comme toi; comme à toi l’on m’a dit de ces choses qu’on dit à toutes les femmes de ton âge; je sais combien notre faible sexe est facile à tromper, combien il se laisse aisément aller aux flatteries... Toi, tu es si bonne, ma Louise, si naïve, si confiante, que tu ne peux pas soupçonner le mensonge... Un jeune hommenous voit, il nous fait mille promesses, mille sermens de fidélité et d’amour, et nous, nous, malheureuses femmes, nous sommes quelquefois assez crédules pour nous confier à ces promesses, à cet amour. Ma Louise, je t’en prie...

Et tenant dans ses deux mains les deux mains de sa fille, assise vis-à-vis d’elle, madame Drouart attirait doucement le corps de Louise qui tremblait.

—Ma fille, regarde-moi donc, je t’en conjure... écoute bien: ce ne sont pas des reproches que je veux te faire; tu t’es cachée de moi, je ne m’en souviendrai plus: mais dis-moi seulement, ma Louise, dis-moi son nom, dis-moi où tu l’as vu, dis-moiquel est cet homme, et s’il est vrai que tu l’aimes...

Louise éclata en sanglots.

—Tu l’aimes donc, ma pauvre fille?

—Oui, maman!

Et tandis que leurs deux fronts brûlans penchaient l’un sur l’autre, des larmes tombaient en abondance sur leurs mains étroitement unies.

—Son nom, ma fille?

Louise hésita long-temps.

—Gustave, dit-elle enfin.

—Gustave! Mais son nom de famille?

—Je ne le lui ai jamais demandé, maman; pourtant je crois que c’est le même nom que sa cousine: Charrière.

—Et où l’as-tu vu? d’où le connais-tu?

—Oh! maman, il y a bien long-temps pour la première fois! c’est à la maison royale... Constance, sa cousine, me remettait ses lettres.

—Des lettres! il t’écrivait?

—Je t’assure que je ne les lisais pas... beaucoup; je les déchirais presque tout de suite.

Il y avait dans l’attitude de madame Drouart plus de douleur que de colère, moins de colère encore que de surprise.

—Des lettres! reprit-elle, et depuis ta sortie de pension, depuis que tu es chez ta mère, est-ce qu’il a osé t’écrire?

Louise entraînée, sans savoir comment, à faire la confidence de son amour, aurait bien voulu revenir sur ses pas, mais elle s’était trop avancée pour ne pas poursuivre.

—Il m’a écrit, dit-elle d’une voix basse et honteuse, il m’a écrit, mais je n’ai pas voulu recevoir son billet.

—Bien sûr, ma fille?

—Oh! bien sûr, maman!

Le regard de Louise et le ton de ses paroles témoignèrent de sa sincérité. Alors madame Drouart exigeaune confession tout entière; elle voulut entrer dans les plus petits détails de cette passion, la prendre à son origine pour ne la quitter que dans ses derniers résultats.

Louise déguisa bien des choses, et cependant madame Drouart fut à peu près instruite de ce qu’elle souhaitait de connaître le plus. Louise lui conta que l’année d’avant sa sortie de la maison royale avait vu le commencement de ses amours avec Gustave; que c’était à une distribution de prix, madame Drouart elle-même présente; que Gustave lui avait fait donner un billet par Constance, qui en riait beaucoup; que bien souvent, lorsque madame Drouart venait la demander au parloir, le dimanche,Gustave se trouvait là avec la mère de Constance; que le hasard seul lui avait fait rencontrer ce jeune homme dans la rue, un mois après être sortie de pension; enfin, qu’elle songeait si peu à faire un mystère de tout cela, que madame Drouart pouvait se souvenir de lui avoir entendu parler, à diverses fois, de son amie Constance et de Gustave son cousin, fils d’un agent de change ou d’un banquier.

Madame Drouart convint en effet d’avoir entendu citer ces deux noms par sa fille, mais sans y attacher la moindre importance. Puis elle ajouta:

—C’est le fils d’un agent de change, ou d’un banquier, dis-tu? Malheureuseenfant, et comment peux-tu croire qu’un jeune homme riche, comme doit l’être ce monsieur Gustave, songe sérieusement à t’épouser, toi sans fortune et presque sans famille? Va, ma Louise, lorsque ma tendresse s’alarme, sois persuadée que ce n’est pas sans raison. A ton âge, on se nourrit le cœur d’illusions: on ne sait pas combien de jeunes gens riches se plaisent à tourner la tête d’une faible fille pour occuper un temps dont ils ne savent que faire; combien d’autres peuvent aimer sincèrement qui cependant ne songent pas à prendre pour femmes les jeunes folles qu’ils aiment.

Louise s’agitait sur sa chaise.

Madame Drouart recueillit ses forcespour donner à sa voix, comme à sa figure, l’expression de dignité calme qu’elle jugeait propre à faire quelque effet sur sa fille. Elle lui traça un effrayant tableau des misères auxquelles l’amour expose leur sexe; elle présenta les hommes, surtout les jeunes gens des grandes villes, comme capables de fouler aux pieds tous les devoirs, toutes les vertus, pour satisfaire un caprice, pour prendre un plaisir d’une minute; elle les montra lâches, cruels, se vantant des malheurs d’une faible femme, ainsi qu’ils se vanteraient d’une bonne action; mettant toute leur joie, tout leur orgueil à perdre la jeune fille qui leur a donné son cœur.

Louise entendit ces paroles avecune visible impatience. Elle n’ignorait pas pour quelle raison sa mère lui tenait ce langage; et plus madame Drouart chargeait le tableau pour le lui rendre odieux, plus Louise se disait tristement: Elle me parle ainsi parce qu’elle ne veut pas que je l’aime!

Madame Drouart quitta les généralités pour s’attaquer de nouveau et spécialement à Gustave.—Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle. Fils d’un banquier, qu’importe? S’il avait des vues honorables, à qui se serait-il adressé d’abord, à toi ou à ta mère?... Il est rare, bien rare, ma fille, qu’un honnête homme écrive secrètement à celle qu’il veut épouser. D’ailleurs, ces lettres, tu en es convenue,sa cousine te les remettait en riant. Elle savait donc, cette cousine, que, pour M. Gustave, une lettre d’amour était chose peu importante et que toi tu ne devais pas prendre au sérieux... Et puis, c’est le hasard, m’as-tu dit encore, qui a renouvelé votre connaissance; tu l’as rencontré au milieu de la rue un mois après ta sortie de la maison royale?... je le veux bien. Mais lorsque le hasard te l’a fait retrouver, pensait-il à toi, et venait-il chez ta mère? Non, sans doute.

—Il ne pouvait pas deviner où nous demeurons, d’autant mieux que Constance est partie pour la Suisse avec sa famille. Autrement il lui aurait demandé de mes nouvelles: il me l’a dit. Il a été assez contrarié du départ de Constance!...

—Soit, mon enfant; mais qu’est-ce que cela prouve? Sa conduite dit-elle qu’il ait des vues honnêtes? Avant même de savoir où tu avais connu ce Gustave, je me défiais de ses desseins: car, je te le répète, un galant homme qui recherche une demoiselle en mariage n’agit pas comme je l’ai vu faire. Depuis que je sais comment tu l’as connu, après tes aveux de tout ce qui s’est passé entre vous, je suis bien loin de changer d’opinion sur son compte. Encore une fois, s’il n’a que des projets honorables, à qui doit-il parler? à ta mère ou à toi?

—Tu me grondes! reprit Louise. Et c’est justement ce que je lui ai dit: Monsieur, allez trouver maman.

—Tu as bien fait, ma fille; maisest-il venu me parler? l’ai-je vu? Non, certes; il s’en donnerait de garde.

Louise ouvrait la bouche pour répondre que Gustave était venu, témoin les vingt francs donnés au portier; mais elle pensa vaguement que madame Drouart trouverait encore quelque chose à blâmer dans cette manière de prendre des informations sur leur compte, et elle se tut. Au fond du cœur elle était fâchée contre sa mère.

Ce fut bien pis lorsqu’elle entendit madame Drouart lui dire, jusqu’à deux fois, avec assurance: Ce jeune homme te trompe: il ne t’aime pas.

Louise, eût-elle douté elle-même del’amour de Gustave, aurait difficilement supporté qu’un autre en doutât. Mais, certaine de posséder cet amour, elle pouvait encore moins souffrir qu’on lui voulût nier qu’elle fût aimée.

Son impatience, long-temps contenue, perçait dans son regard. Son geste devint sec, sa parole brève, et ses joues s’enflammèrent de dépit.

Elle se leva, s’en alla s’asseoir à l’autre bout de la chambre, prit une aiguille, une étoffe à broderie; puis, aux quelques mots que lui adressa madame Drouart, elle ne fit plus aucune réponse.

Madame Drouart, à son tour, se lève pour passer dans son cabinet;mais avant de sortir elle s’arrête devant sa fille, et là, mécontente de l’effet inattendu produit par ses paroles, ne voulant pas paraître avoir affirmé un fait faux ou même douteux, excitée par la mauvaise humeur de Louise, elle répète d’un ton de voix empreint de colère: Non, certainement, il ne t’aime pas!

Louise, quoique profondément blessée, continue à garder le silence.

—Mon Dieu, s’écria madame Drouart quand elle fut seule, que vais-je devenir?... quelle enfant! Peut-être m’y suis-je mal prise pour la guérir d’un fol amour; mais, mon Dieu, vous le savez, mes intentions étaient bonnes!... A qui maintenant irai-jedemander des conseils? Je ne sais plus, moi, comment faire...

Après un moment de réflexion, elle se dit: C’est peine inutile: toute la conduite de ce jeune homme fait voir assez ce qu’il faut penser de lui. Mais, n’importe, je veux prouver à Louise que mes craintes ne m’abusaient pas; je veux prendre des informations sur la moralité de M. Gustave Charrière. Le général Darvin connaît peut-être cette famille.

C’était le matin du jour de l’an. Madame Drouart venait de sortir pour faire quelques visites obligées. Mademoiselle Agathe, à qui madame Drouart avait recommandé de ne pas quitter Louise, courait tous les étages de la maison. Louise, seuledans la chambre, s’ennuyait et pleurait.

On sonne. Louise ne se hâte pas d’ouvrir: elle craint de laisser voir qu’elle a pleuré. On sonne de nouveau. Pour donner à ses yeux le temps de se sécher, pour être aperçue le plus tard possible par la personne qui va paraître, Louise se met de côté pour ouvrir la porte; de façon qu’en tirant la porte à elle, tout son corps se trouve caché derrière.

Une voix d’homme demande timidement:

—N’est-ce pas ici qu’on vend du papier timbré?

A cette voix qu’elle a reconnue,Louise tremblante, effrayée, se serre tant qu’elle peut contre le mur; elle n’ose bouger; elle retient son haleine; elle espère qu’on ne la verra pas.

Mais, en avançant la tête, Gustave (car c’est lui), vient d’apercevoir Louise. Il entre sur la pointe du pied, puis dit précipitamment et à voix basse: Prenez cette lettre; et si vous m’aimez, répondez-moi!

Une lettre est tombée aux pieds de Louise, qui se baisse pour la rendre sans doute: mais Gustave a disparu; elle entend ses pas dans l’escalier.

Vite, elle referme la porte. Maintenant que va-t-elle faire? Lira-t-ellece billet? Oh, oui; mais elle n’y répondra pas....

Ce 1erjanvier.

Louise, qui donc aujourd’hui vous apporterait ses vœux de bonheur, si moi, moi qui vous aime plus que la vie, je ne vous apportais les miens?

Je ne sais comment je pourrai vous faire tenir ce billet: mais dussé-je passer tout le jour à votre porte, il faut que ma voix se fasse entendre de vous. Louise, je ne vous vois plus: je suis malheureux. D’où vient que vous ne sortez pas? Votre mère vous garde-t-elle comme une prisonnière, et mon amour serait-il cause des privations que vous endurez? Non, ce n’est pas vous qui vous condamneriezvolontairement à la solitude, vous qui possédez tout ce qu’il faut pour paraître avec éclat dans le monde... surtout vous n’auriez pas l’affreux courage de vous cacher à mes yeux, lorsque vous savez que ne pas vous voir me tue. Il est impossible, Louise, que vous me haïssiez au point de vouloir ma mort. Quel mal vous ai-je fait? Est-ce donc un si grand crime que de vous trouver belle et de vous aimer?

Mais, non, vous ne repousserez pas ma tendresse; vous me pardonnerez une passion qu’aucune force humaine ne pourrait arracher de mon cœur. Moi seul, Louise, je ne me pardonnerai jamais cette passion, s’il est vrai, comme je le crains, que votre mère vous en punisse.O Louise, dites-moi que vous n’êtes pas malheureuse par ma faute; dites-moi que ce n’est pas Gustave qui cause vos larmes... Ah, que dis-je? ma tête s’égare; j’ignore ce que je vous écris; je ne sais en quel trouble me jette un amour qui fera le désespoir de ma vie!

Louise, répondez-moi un mot, un seul mot. Si je vous ai offensée par quelque parole imprudente, Louise, songez qu’en ce jour toutes les offenses se pardonnent... C’est le jour des réconciliations. Louise, ma Louise, une ligne de votre main charmante! Que je sache quel sort vous me réservez!... Hélas! je le jure, votre bonheur est le plus cher de mes vœux. Louise, si vous vouliez m’entendre?...

Adieu. Ne me haïssez pas. Demain,à midi juste, je viendrai frapper à votre porte sous prétexte d’acheter une feuille de papier timbré. J’y viendrai tous les jours à midi, jusqu’à ce que vous m’ayez dit: Je vous aime! ou que vous m’ayez fait chasser honteusement par votre portier.

Louise, lorsque je viendrai demain, à midi, chercher une réponse, est-ce vous qui m’ouvrirez ou sera-ce votre mère?

A propos de votre mère, je vous dirai demain ou après quels sont mes motifs pour lui cacher mon amour, un ou deux mois encore. Ces motifs, vous les approuverez, car ils n’ont rien qui ne puisse s’avouer, rien qui ne soit honorable.

Adieu, Louise. Si vous n’êtes pasla plus cruelle des femmes, si vous n’êtes pas sans pitié pour qui vous aime, vous me tiendrez prêt un petit mot de bonheur pour demain à midi.

Madame Drouart rentra sur les quatre heures, très-fatiguée. Elle dit à Louise que M. Darvin était à la campagne depuis la veille et qu’il ne serait de retour à Paris que le 6 du mois.

Louise parut surprise de cette nouvelle; elle ignorait que sa mère fût allée chez le général Darvin. Madame Drouart, qui ne se souvenait plus d’avoir fait à sa fille un mystère de cette visite, s’aperçut de son imprudence;elle en accepta les conséquences sans hésiter.

—Que vouliez-vous dire au général Darvin? demanda Louise inquiète.

—Il me semble, reprit madame Drouart, que, ne l’ayant pas trouvé chez lui lorsque nous nous y présentâmes à votre sortie de la maison royale, nous lui devons assez de reconnaissance, pour que moi, votre mère, je lui fasse une visite de jour de l’an... Mais il sera de retour à son hôtel le 6, ma fille, et je lui parlerai de vous, ajouta madame Drouart avec un ton de menace; je lui ferai savoir comment vous avez mis à profit l’éducation qu’on vous a donnée.

Louise confuse ne jugea pas utilede prolonger la conversation sur cette matière.

La vérité est qu’à propos du jour de l’an madame Drouart était allée demander aux personnes qui lui portaient quelque intérêt, des renseignemens sur la famille Charrière, et des conseils sur les moyens à prendre pour sauver sa fille et elle de tout malheur.

Après avoir épuisé toutes les ressources de l’amour maternel et de la prudence, elle n’avait plus d’espoir que dans les conseils de ses amis, ou, pour mieux dire, de ses protecteurs; mais les uns l’accueillirent d’un air si froid qu’elle n’osa leur parler intimement de Louise; les autres, qui neconnaissaient ni Gustave ni sa famille, lui ouvrirent des avis si impossibles à suivre, qu’elle en demeura plus embarrassée qu’auparavant. Le général Darvin, sur l’amitié, sur la sagesse de qui elle fondait le plus d’espérance, le général Darvin n’était pas à Paris. Ce contre-temps l’affligea beaucoup; cependant elle pensa qu’en s’établissant jusqu’au 6 la gardienne sévère de sa fille, rien de fâcheux ne pourrait survenir.

D’ailleurs elle avait été absente quatre heures durant, et Louise pendant ces quatre heures n’avait pas quitté la chambre. Le portier et mademoiselle Agathe, interrogés avec adresse, rassurèrent complétement madame Drouart là-dessus.Elle prit donc le parti d’attendre jusqu’au 6.

Le 2, à onze heures et trois quarts, Louise entra dans le cabinet de sa mère.

—Mon Dieu, comme il fait froid! dit-elle.

Madame Drouart se tenait les pieds sur une chaufferette.

—Mais ce cabinet est glacial, maman; je ne sais pas comment tu peux y rester?

—L’habitude, ma fille....

—Oui, l’habitude d’être malade, n’est-ce pas? Mais tu as les mains toutes glacées! et puis les joues aussi....

Louise embrassa sa mère.

—Viens donc te chauffer, reprit-elle; je t’ai allumé un grand feu de l’autre côté.

Madame Drouart résista d’abord, puis, vaincue par les baisers de sa fille, elle passa dans la chambre.

—Il faut bien faire tout ce que tu veux, dit l’heureuse mère en souriant.

Un moment après, on sonna légèrement à la porte d’entrée.

—Ne te dérange pas, ma bonne maman; tu es si bien près du feu!

Louise courut au cabinet; puis, quand elle revint:

—Qui était-ce, ma fille? demanda madame Drouart sans défiance.

—Quelqu’un qui se trompait, maman.


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