Nous n’entrerons dans aucun détail des choses qu’ils se dirent alors: c’étaient des paroles mêlées de reproches et de larmes, mêlées de honte et de caresses. Les reproches, ce fut Gustave qui se les fit à haute voix, les larmes, ce fut Louise qui les répandit en silence. Le lecteur peut aisémentse figurer la scène. Quant à nous, nous avons hâte de quitter la prétendue maison du docteur, d’en faire sortir nos deux principaux personnages, qui ne l’habitèrent pas plus d’un mois encore.
Mais, avant de quitter le logement de la rue Montmartre, jetons un rapide coup d’œil sur ce qui s’y passa.
Du jour où l’entrevue dont nous venons de parler eut lieu, Louise et Gustave se séparèrent à peine: Louise pleine de confiance dans les promesses de Gustave, Gustave s’inquiétant peu de savoir s’il tiendrait ou ne tiendrait pas ses promesses; Louise n’écoutant plus que son cœur, Gustave n’écoutant que l’amour qui le poussait dans les bras de Louise, tous deux, ils ne tardèrent pas à oublier,l’une cette pudique vertu qui est la seule fortune des jeunes filles, l’autre ces lois d’honneur qui ne veulent pas qu’un homme abuse d’une vierge, parce que l’amour l’a laissée sans défense.
Il est vrai que Louise fut excusable en ce sens qu’elle voyait en Gustave son futur époux.
Nous ne savons s’il conviendrait de faire valoir en faveur de Gustave la même excuse.—Peut-être.
Un scrupule, fondé sur un motif assez louable, avait empêché Gustave d’apprendre à Louise que cet appartement où elle logeait avec madame Lefebvre n’appartenait pas au docteur: il ne voulait pas qu’elle pût accuser celui-ci de l’avoir trompée. Il persista donc à lui dire qu’ils habitaientchez son ami Thévenot, lequel, disait-il, tenait quelques logemens dans cette maison, à la disposition de ses malades.
C’est pourquoi Louise étant parfaitement rétablie, Gustave lui fit observer combien il devenait peu convenable de rester plus long-temps chez le docteur; aussi lui annonça-t-il bientôt et leur changement de domicile, et leur installation prochaine dans un appartement du faubourg Saint-Germain.
Le jour du déménagement venu, tous deux, après avoir remercié le docteur, après l’avoir fortement engagé à leur faire de fréquentes visites, se rendirent rue du Colombier, nº... madame Lefebvre les suivit.
En passant les ponts, Louise, lecœur serré de tristesse, ne put s’empêcher de faire cette réflexion, qu’elle s’en allait demeurer bien loin de la rue et de la maison où était morte sa mère.
Les parties de campagne, les spectacles, les riches toilettes, c’est avec quoi Gustave essayait de combattre la mélancolie profonde de sa maîtresse; mais en vain l’entourait-il de ce bonheur frivole où se complaisent la plupart des femmes; en vain rehaussait-il sa beauté par l’éclat de la parure; en vain l’entraînait-il au bal, àces fêtes bruyantes dont Paris est si prodigue, Louise ne paraissait prendre aucun plaisir à tout cela; le plus souvent même, elle refusait obstinément de quitter la chambre, sous prétexte qu’unedemoiselle(et elle appuyait sur ce mot, bien qu’il la fît rougir de honte) ne devait pas se montrer en public avec un jeune homme. A cette raison elle en ajoutait une autre, c’est que la mort récente de sa mère lui ordonnait de garder le deuil et la retraite.
Les jours où Louise faisait ces objections, Gustave, avec toutes les apparences de la mauvaise humeur, quittait la chambre pour n’y rentrer que le soir fort tard, et quelquefois même pour n’y rentrer que le lendemain au matin, circonstance qui se présentait rarement, il faut le dire,car, les nuits où Gustave ne revenait pas, Louise les passait à veiller sur une chaise.
Alors, au retour de Gustave, c’étaient de part et d’autre des reproches qui se terminaient toujours par une promesse mutuelle de se rendre heureux, promesse que tous deux cependant ne tardaient pas à oublier, Louise en pleurant aux bras de Gustave, Gustave en s’arrachant des bras de Louise.
Gustave, ainsi que la plupart des hommes, supportait impatiemment que sa maîtresse fût triste; il ne lui avait pas caché combien ses pleurs lui déplaisaient, l’irritaient même; et Louise, tout en se reconnaissant coupable de tristesse, ne pouvait avoir assez d’empire sur elle pour faireéclater une joie qui n’était pas dans son cœur.
La cause de sa mélancolie, il ne faudrait pas la chercher dans l’abandon où Gustave la laissait une ou deux nuits par semaine; elle était très-convaincue que les heures passées loin d’elle, Gustave les passait chez son père, où il avait un appartement. Ces absences, quelque longues qu’elles fussent, ne causaient donc pas son chagrin; ce qui l’excitait outre mesure, après la pensée de la mort de sa mère, c’était le silence de Gustave sur leur prochain mariage.
Elle n’attendait qu’un seul mot pour sourire de bonheur; elle l’attendait, et Gustave ne le disait pas.
Sa résolution était prise de ne point aborder cette question la première:s’il ne m’en parle jamais, se dit-elle, je ne lui en parlerai jamais non plus; mais je le quitterai.
Du jour où elle se dit cela, Louise accorda, par la pensée, un mois tout entier à Gustave pour expliquer enfin ses intentions. Jusque-là elle se promit de lui refuser ces marques intimes d’amour qu’elle lui avait si imprudemment données, pour la première fois, dans la maison de la rue Montmartre.
—Toutefois, se dit-elle, je serai gaie et je paraîtrai heureuse, afin qu’il m’aime davantage.
En effet, dès ce jour-là, Louise, forte de sa résolution, ne montra plus que par rares intervalles ce front triste qui déplaisait tant à Gustave; et lui, la voyant sourire, il lui prodiguamille caresses, mais des caresses pudiques: Louise n’en voulait plus souffrir d’autres.
Tout d’abord, Gustave traita de caprice l’obstacle qu’elle opposait à ses désirs; puis, cet obstacle se renouvelant sans cesse et plus violent à mesure qu’il s’efforçait de le rompre, il ne sut qu’en penser.
Un soir que Louise s’était sentie prête à céder, à demi vaincue par les baisers de son amant, elle s’effraya d’avoir été si proche de sa chute, et pour éviter tout péril à l’avenir, elle résolut de refuser encore à Gustave la caresse la plus innocente.
Cependant Gustave ne concevait rien à cette fantaisie; après d’inutiles tentatives pour obtenir de Louise, ne fût-ce qu’un baiser sur la joue,il l’accusa de coquetterie, car il voyait percer un sourire à travers l’obstination de ses refus.
—C’est un calcul de sa part, pensa-t-il, je ne suis pas dupe de son manége. Laissons-la faire; quand elle verra que je ne lui demande plus ses baisers, elle viendra me les offrir.
Alors Gustave montra autant d’indifférence qu’il avait montré d’amour.
Louise retomba dans sa première tristesse.
L’époque fixée par elle pour quitter Gustave, au cas où il ne lui aurait pas parlé de leur mariage, cette époque, disons-nous, s’avançait rapidement. Chaque minute, chaque heure qui rapprochait Louise du jour fatal, semblait lui ôter une année deson existence; elle pâlissait et faiblissait comme quelqu’un qui va mourir.
—Le quitter! murmurait-elle; mais, mon Dieu! où irai-je? que deviendrai-je? et pourtant dois-je rester avec lui, puisqu’il ne m’épouse pas?.. Est-ce que je veux, est-ce que je peux être sa maîtresse?...
Ce ne fut pas sans une lutte violente entre son amour et sa fierté que Louise put se décider à l’accomplissement de son dessein.
La pensée de se tuer lui vint; mais elle la repoussa avec effroi: elle ne sentait pas en elle assez de courage pour le suicide.
Pourtant, après avoir quitté Gustave, il fallait savoir que faire et que devenir. Une fois dans la rue, quiprendrait pitié d’elle? Travailler? mais quel métier a-t-elle appris? aucun. Elle est propre tout au plus à faire quelques ouvrages futiles de femme, sorte de talent à l’aide duquel on ne peut gagner sa vie.
Ces pensées la tourmentent, l’effraient, et cependant l’honneur lui fait une loi de ne pas demeurer plus long-temps avec Gustave. Parce qu’elle a été coupable un mois ou deux, est-ce une raison pour être coupable toujours?
—Demain, dit-elle en pleurant, demain je l’abandonne; il le faut. Mais que deviendrai-je demain?...
La veille au soir du jour fixé pour sa fuite, Louise s’habille de ses vêtemens les plus modestes; autant que possible, elle veut reprendre l’apparencede son ancienne fortune. Gustave est absent depuis le matin, personne ne s’oppose à ce qu’elle sorte; d’ailleurs elle sort si rarement qu’une fois par hasard il lui est bien permis de quitter la chambre: Gustave lui-même ne l’a-t-il pas souvent engagée à se distraire par quelques promenades au dehors?
Mais sa toilette est au moins extraordinaire; madame Lefebvre lui en fait la remarque.
—Est-ce que madame va se promener avec ce bonnet et cette petite robe de drap? demanda-t-elle.
—Oui, madame Lefebvre.
—Madame sort seule, à sept heures du soir?
—Toute seule.
—Comme il plaira à madame, réplique la Lefebvre; mais, quant à ce qui est de sa toilette je me permettrai de lui dire que, pour une dame comme elle, un bonnet ce n’est guère distingué.
Louise ne répondit rien. Prête à ouvrir la porte, des larmes roulèrent sur ses joues; elle se hâta de les essuyer. Madame Lefebvre aperçut ce mouvement. Il faut qu’il y ait quelque chose là-dessous, se dit-elle: madame qui ne sort jamais, qui aujourd’hui s’habille d’une si drôle de manière, madame qui pleure en s’en allant.... ce n’est pas naturel. Si elle allait ne pas revenir? monsieur ferait un beau train!... Et moi donc! quand elle serait partie, adieu les gages!.... Ma foi! on ne m’a pas défendu de lalaisser sortir, mais on ne m’a pas défendu non plus de la suivre... Voyons un peu: c’est que je ne me soucie pas de perdre ma place...
Tout en disant cela, elle écoutait les pas de Louise qui descendait l’escalier, et elle descendait elle-même à petit bruit.
—Elle ne s’apercevra pas que je la suis, pensa madame Lefebvre; voilà le soir qui vient. Et puis, si elle tourne la tête de mon côté, je me cacherai derrière les voitures ou dans l’enfoncement des portes cochères.
Tout d’abord, Louise aurait eu grand’peine à se rendre compte du motif qui la faisait sortir en ce moment, puisque le lendemain seulement devait être le jour de sa séparation d’avec Gustave. Elle n’a pas ledessein de le quitter aujourd’hui: pourquoi donc va-t-elle ainsi par les rues?
Tout laisse croire que c’est pour s’essayer à être seule; c’est un premier pas qui doit l’affermir dans sa fuite prochaine; elle veut s’accoutumer à la solitude, se familiariser d’avance avec l’abandon...
Chemin faisant, elle s’efforce d’oublier qu’elle rentrera chez Gustave ce soir même; elle veut se persuader, quoiqu’elle sache bien le contraire, qu’elle vient de le quitter pour toujours, qu’elle ne le reverra plus. Elle avance sa vie de vingt-quatre heures, se met dès à présent et par la pensée dans la position où elle sera demain; puis elle se demande: à quelle porte frapper?
Nous l’avons dit, c’est une séparation d’essai.
Arrivée rue de Bussi, elle regarde de tous côtés, indécise sur la route qu’elle doit suivre; elle ignore où elle est et vers quel but elle marche.
Elle cherche des yeux, et, apercevant un commissionnaire, elle va droit à lui, et s’arrête pour le questionner.... sur quoi? sur le chemin qu’il lui faut prendre. Mais en quel lieu se rend-elle?
Le commissionnaire, étonné du silence de cette femme qui s’est approchée pour lui parler sans doute, et qui cependant ne prononce pas un mot, lui dit:
—Mademoiselle a une commission à faire?
—Où suis-je, monsieur?
—Rue de Bussi, mademoiselle.
—Est-ce loin de la rue Saint-Denis? demande Louise qui naturellement pense à son ancien quartier, peut-être à son ancienne demeure.
Le commissionnaire, supposant que Louise se rend en effet au quartier Saint-Denis, lui enseigne son chemin par la rue Dauphine, le Pont-Neuf, rue de la Monnaie, etc.
Louise le remercie, et, tournant la rue Dauphine, elle suit la route qu’on vient de lui indiquer; bientôt il lui semble que c’est vraiment dans le quartier Saint-Denis qu’elle allait, tout proche de la rue Bourbon-Villeneuve.
—Où diantre court-elle comme ça?se dit madame Lefebvre: la voilà qui passe la Pointe-Saint-Eustache, qui monte la rue Mauconseil....... Est-ce qu’elle compte aller de ce train-là bien long-temps? je suis rompue.
Ce n’est pas que Louise marchât bien vite; mais le trajet parcouru par elle devait paraître un peu long aux quarante et quelques années de la grosse femme de chambre.
Par bonheur pour celle-ci, Louise, parvenue à la hauteur de la rue du Petit-Carreau, commence à ralentir sa marche; elle examine avec crainte les passans, elle entre timidement dans la rue Bourbon-Villeneuve.
Comme dans cette soirée où elle n’osait plus rentrer chez sa mère, elle regarde de loin leurs fenêtres; à ces fenêtres, elle n’aperçoit rien, nirideaux, ni figure humaine, ni lumière; seulement une des vitres est cassée.
—Il n’y a personne, murmure-t-elle.
Son cœur se serre à l’idée que leur petite chambre est vide. La vue d’un étranger à cette fenêtre lui eût fait moins de mal que l’état de délabrement où elle la retrouve. Depuis son départ, aucun être vivant n’a donc habité leur ancienne demeure; depuis sa faute, une affreuse solitude y règne....
Elle baissait la tête en fuyant, lorsque, heurtée par quelqu’un qui passait, elle s’entend appeler par son nom.
—Mamselle Louise!...
Elle s’arrête effrayée, et reconnaît mademoiselle Agathe.
—Ah! ma chère demoiselle, s’écrie la fille du portier, est-il possible que ce soit vous? Y a-t-il long-temps qu’on vous cherche? Est-ce que vous demeurez toujours dans le quartier? On vous a fait demander dans tous les journaux. Comment vous portez-vous? on vous croyait morte. Mais venez donc nous voir. Dieu! êtes-vous changée!
La présence inattendue de mademoiselle Agathe a frappé Louise de stupeur; à peine si elle répond à toutes ses paroles par quelques monosyllabes. Cependant mademoiselle Agathe l’entraîne vers la porte de leur maison; Louise n’a pas la force de résister.
—Venez donc, venez donc: mon père sera si content de vous voir, mademoiselle Louise!
Et du seuil de la porte, qu’elle referme précipitamment derrière elles, mademoiselle Agathe crie:—Papa, voici mamselle Louise!
Elles entrèrent dans la loge. Le vieux Lamarre, sa femme et sa fille accablaient de mille questions Louise, qui se sentait mal et qui n’osait se plaindre, quoique sa tête eût des vertiges et que le cœur lui manquât.
—Votre chère maman, dit le vieux Lamarre, avons-nous été surpris de sa mort, la pauvre dame! et vous, ma chère demoiselle, que l’on attendait toujours!.. Mais c’est égal, on a mis les scellés, et il paraît que le gouvernement a fini par trouver des personnesde votre famille... Vous sentez bien, quand il s’agit d’hériter, ce ne serait que d’une robe, on ne manque pas de parens... Est-ce que vous avez des parens à Bordeaux?...
—Oui, oui, un oncle, dit Louise d’une voix faible. Mais, excusez-moi, je ne sais ce que j’éprouve.... c’est la première fois de ma vie que je sens un pareil malaise...
—Oh! ce n’est rien, c’est le saisissement de vous retrouver ici.
—Agathe, offre donc un verre de quelque chose à mademoiselle; ça lui remettra le cœur.
—Merci, M. Lamarre, dit Louise; je me trouve beaucoup mieux, je vous remercie, je m’en vais....
Lamarre et toute sa famille, à forced’instances, obtinrent que Louise restât quelques minutes encore.
—C’est que nous avons bien des choses à nous dire, il y a si long-temps que nous ne nous sommes pas vus! reprit mademoiselle Agathe. Vous n’êtes pas revenue depuis la mort de votre maman...
—Une bien digne femme, ajouta Lamarre, et dont la mort nous a fait une peine à tous!... ç’a été comme un coup de foudre.
—Au moins, s’écria Louise en sanglotant, est-elle morte sans se douter que j’étais sortie?
—Comment? demandèrent à la fois les trois Lamarre.
—Je dis, continua Louise, qu’au moins maman n’a jamais su...
On frappa deux coups de suite à la porte d’entrée, Lamarre tira le cordon.
—Excusez! On vous a donc dit, mamselle, que votre chère maman, la brave et digne femme, n’a rien su de votre...
La porte de la loge s’ouvrit.
—N’est-il pas entré tout à l’heure ici une jeune dame en bonnet?...
Dans la personne qui adressait cette question au portier, Louise reconnut madame Lefebvre, qui fit semblant d’être étonnée et ravie de trouver Louise là.
—Mon Dieu! madame, dit-elle, comme je suis contente de vous avoir rencontrée! il y a une heure que je tiens tout Paris pour découvrir oùvous êtes. Monsieur est dans un désespoir affreux.... il cherche de son côté... Je vous en prie, venez vite; il n’y a pas un instant à perdre, monsieur se meurt d’inquiétude.
Louise, à qui la présence des Lamarre pesait de tout le poids de ses fautes passées, sentit un grand soulagement à voir madame Lefebvre; ce fut presque du bonheur, car elle allait cesser de rougir de honte devant toute cette famille de portiers.
—Il est donc bien inquiet de moi? demanda-t-elle avec un mouvement de joie et en se hâtant de sortir.
—Vous ne vous figurez pas, madame, combien monsieur est tourmenté, répliqua madame Lefebvre: il est comme un fou.
—Vous êtes mariée, mademoiselle? demanda le vieux Lamarre.
—Certainement que madame est mariée, dit madame Lefebvre.
Louise, pâle et chancelante tout à coup, fut obligée de s’appuyer contre le mur intérieur de la cour; elle fit signe qu’elle se trouvait mal; mademoiselle Agathe courut prendre une chaise dans la loge, tandis que madame Lefebvre s’en alla chercher un fiacre.
On aida Louise à monter en voiture.
—Vous viendrez nous voir quelquefois, n’est-ce pas, madame? dit le père Lamarre.
Louise, sans avoir l’intention de tenir sa promesse, l’assura qu’elle viendraitde temps en temps. Les Lamarre lui souhaitèrent une bonne santé, et le fiacre l’emporta vers la rue du Colombier.
Dans le trajet, Louise demanda à madame Lefebvre quel hasard l’avait conduite précisément rue Bourbon-Villeneuve.
La Lefebvre expliqua ce hasard comme elle put, en disant qu’elle avait eu un certain pressentiment de trouver madame plutôt dans la rue Bourbon-Villeneuve que dans toute autre rue; que d’ailleurs, elle Lefebvre, elle pensait que madame, ayant demeuré dans cette maison et n’y étant pas revenue depuis la mort de sa mère, madame devait naturellement y faire une visite le premier jour où elle sortait seule; que tellesétaient les raisons qui avaient dirigé ses recherches lorsqu’il s’était agi de retrouver madame.
Le vrai de tout cela, c’est que madame Lefebvre, reconnaissant la maison où Louise venait d’entrer pour être l’ancienne demeure de madame Drouart, craignit un instant que Louise n’eût le projet de s’y cacher aux yeux de Gustave: voilà pourquoi, tout inquiète, elle l’avait suivie jusque dans cette maison, avec l’espoir d’obtenir du portier des renseignemens plus exacts. Au reste, ce fut un grand bonheur pour Louise que madame Lefebvre entrât dans la loge avant que le portier pût dire à la fille de quelle façon était morte la mère, car Louise eût été frappée de mort elle-même par cette nouvelle.
Le fiacre s’arrêta vers cette partie de la rue du Colombier qui touche presque à la rue Saint-Benoît.
En sautant de voiture, Louise aperçut de la lumière aux fenêtres de son petit appartement. On l’attendait sans doute. Sans songer même à payer la course du fiacre, oubli que madame Lefebvre dut réparer, elle franchit rapidement la distance qui la séparait de Gustave. Elle le voyait chagrin, malade peut-être par suite de son absence inaccoutumée; elle se le représentait en proie au plus violent désespoir; car n’était-ce pas ainsi que madame Lefebvre lui avait montré Gustave lorsqu’elle la vint trouver dans la loge du portier Lamarre?
Combien alors le quitter était loin de la pensée de Louise! Si, pour uneabsence d’une heure ou deux, se disait-elle, il s’afflige et se désespère, quelle serait donc sa douleur si je l’abandonnais pour toujours! Oh! non, je ne le quitterai jamais.
Elle pleurait tout à la fois de tristesse et de bonheur, à cette pensée que son amant était triste à cause d’elle.
Comme elle entrait précipitamment et les yeux en larmes, un bruit de musique, un accord de voix et de piano la frappa de surprise. L’air était dansant, gai; c’était un air de valse.
Louise écoutait, suspendue entre la stupeur et la honte: elle traversa deux chambres, silencieuse, tremblante de je ne sais quelle émotion, mais enfin tremblante. Au fond de latroisième chambre, elle aperçut Gustave, debout devant un piano; il chantait.
Le hasard voulut qu’en ce moment Gustave se tournât du côté de Louise et qu’il la vît, tout effarée, le regardant avec une douloureuse stupéfaction. Il ne comprit pas ce que voulait dire ce regard; mais cessant de chanter, sans toutefois quitter sa place:
—Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir? lui dit-il en souriant. C’est fort heureux! Où avez-vous laissé madame Lefebvre? est-ce qu’elle ne vous accompagnait pas?
Louise s’assit sans prononcer une parole; cependant son œil interrogeait le visage de Gustave. Celui-ci continua:
—Vous ne me répondez pas?... Ilest vrai que c’est toujours la même chose ici: quand on n’y pleure pas, on n’y dit rien; c’est très-amusant.
Après une minute de silence:
—Vous avez bien fait de sortir, Louise, fort bien fait; je ne vous en blâme en aucune façon, tout au contraire; mais, vous ou madame Lefebvre, vous auriez pu, ce me semble, dire au portier à quelle heure vous comptiez rentrer; moi, j’arrive, et je ne trouve personne: ni domestique, ni madame Lefebvre, ni vous; et cela sans savoir si vous reviendrez ce soir ou demain. Il y a de ces petites attentions....
—N’aviez-vous pas le piano pour vous distraire? dit Louise avec un calme affecté.
—Le piano! c’est juste, je n’y pensaisplus: le piano m’amuse beaucoup, parole d’honneur! je ne connais rien de plus gai que cette maison-ci. En achevant ces mots, Gustave partit d’un long bâillement; Louise lui jeta un coup d’œil de dédain et de colère.
—Vous êtes sortie seule ou avec madame Lefebvre? demanda Gustave qui faisait courir machinalement ses doigts sur les touches du piano.
Louise ne fit aucune réponse. Gustave répéta sa question.
—Mais, dit Louise, adressez-vous à madame Lefebvre; elle vous dira que vous l’avez envoyée me chercher dans tout Paris.
—Moi! s’écria Gustave en s’adressant à madame Lefebvre, laquelle venait d’entrer et faisait des signesd’intelligence à son maître. Moi! je vous ai dit, madame Lefebvre, de courir après madame? Je ne vous ai vue ni l’une ni l’autre: j’arrive.
La Lefebvre babultia quelques excuses, et rejeta la nécessité de son mensonge sur la crainte où elle était que madame ne restât trop long-temps dehors.—Et puis, ajouta-t-elle, je ne croyais pas bien utile à la santé de madame qu’elle passât la soirée dans une maison......
—Quelle maison? demanda Gustave.
Madame Lefebvre hésitait à répondre.
—La maison où est morte ma mère, dit Louise en se levant avec agitation, la maison où j’aurais dû rester, où j’aurais dû mourir, et d’où onm’a arrachée pour me rendre la plus malheureuse des femmes!
—Malheureuse!... répondit Gustave, malheureuse!.. croyez-vous donc que je sois bien heureux aussi, moi? Madame Lefebvre, laissez-nous.
Madame Lefebvre sortit.
—Vous vous dites malheureuse? continua Gustave. Mais à qui la faute? vous pleurez toujours.
—Si je pleure, c’est que j’ai sujet d’être triste apparemment.
—La belle chose! quand les sujets de tristesse vous manquent, vous les cherchez.... Je ne comprends rien à un caractère comme le vôtre. Par exemple, vous avez été dans la maison de votre mère? à quoi bon?
—Vous n’avez ni sentiment ni pitié,s’écria Louise exaltée par la douleur. «A quoi bon?» vous demandez à quoi bon une fille va revoir la maison où elle a perdu sa mère?....
—Le diable l’emporte! murmura Gustave, la voilà qui pleure encore.. il n’y a pas moyen d’y tenir.. Voyons, reprit-il avec plus de douceur, voulez-vous être raisonnable, et convenir franchement que vous en aller rue Bourbon-Villeneuve, c’était pour le moins fort inutile. Vous ne pouvez trouver là que de l’ennui, des émotions fatigantes, de la peine....
—Pas autant que j’en ai dans cette maison, toujours!
—Ma foi! c’est que je ne sais pas trop où vous n’en trouveriez pas, de la peine! vous courez après. Si j’avais pu me douter que vous voulussiezaller rue Bourbon-Villeneuve, certainement je m’y serais opposé de toutes mes forces.
—Vous m’auriez empêchée d’aller voir ma mère?
—Votre mère, non.... si, par bonheur pour vous et pour moi, elle existait encore; mais comme elle est morte, malheureusement, je vous aurais défendu de mettre le pied dans cette maison.... et je puis vous assurer qu’à compter de ce soir vous n’y retournerez plus.
—Vous croyez cela? dit Louise, eh bien! c’est ce qui vous trompe. Car demain je m’en vais, demain je vous quitte.... Sans madame Lefebvre, je ne serais pas même rentrée ce soir, voyez-vous? quand je suis sortie,c’était avec l’intention de ne plus revenir.
—Laissez donc! vous perdez la tête.
—Vous verrez.... Je suis trop malheureuse.... Je ne veux pas être votre maîtresse, entendez-vous, monsieur? Vous m’avez trompée, trahie, déshonorée....
—Allons, allons, dit Gustave, voilà les grands mots!... Donnez-moi la paix: vous me feriez damner. Bonjour. Lorsque vous serez plus tranquille, vous me l’enverrez dire. Je n’ai pas envie de devenir fou.
Dans l’antichambre, Gustave trouva madame Lefebvre, et il lui dit:
—Retournez près d’elle, et tâchezlui faire entendre raison. Quant à moi, c’est fini; j’y renonce.
—Mais vous ne la quittez pas pour toujours, monsieur? demanda madame Lefebvre tremblante sur l’avenir de ses gages.
Gustave, sans répondre directement à cette question, laissa voir que sa patience était à bout.
—Je ne reviendrai plus, dit-il, à moins qu’elle ne m’envoie chercher.
Cette résolution causa une grande frayeur à madame Lefebvre. Elle connaissait assez Louise pour être certaine que rien au monde ne la déciderait à faire aucune démarche ayant pour but de ramener Gustave. D’autre part, elle était à peu près convaincue que celui-ci tiendrait parole, car depuis quelques semaines ilparaissait fort ennuyé de sa maîtresse. Aussi la Lefebvre était-elle singulièrement inquiète. Avec une autre femme que Louise, elle eût fait jouer les ressorts d’une éloquence qui, pour être commune, n’en opère pas moins un effet sûr. Elle eût montré à la maîtresse de Gustave, d’un côté, les riches cadeaux qui suivent une réconciliation, de l’autre, la misère qui accompagne une rupture. Mais Louise céderait-elle à l’espoir du bien? se laisserait-elle toucher par la crainte du mal? Madame Lefebvre ne le pensait pas. Le peu qu’elle savait du caractère de sadamelui disait suffisamment que des considérations de cette nature ne pouvaient être d’aucun poids à ses yeux. D’ailleurs la fille de madame Drouart n’avait-elle pas de fortes raisons pour prendre en méfianceles conseils de la femme qui tout à l’heure l’avait ramenée, par ruse, de la loge du vieux Lamarre dans la maison de la rue du Colombier?
Cependant il fallait que Louise et Gustave se réconciliassent: une rupture blessait trop vivement les intérêts de madame Lefebvre. Mais comment cette réconciliation se ferait-elle? Gustave était irrité au dernier point, et Louise avait résolu de le quitter pour toujours.
Aussitôt après le départ de Gustave, Louise s’était mise au lit sans avoir recours aux bons offices accoutumés de sa femme de chambre; de sorte que la surprise de madame Lefebvre fut grande à voir Louise couchée, et, en apparence, endormie déjà.
—C’est pour se déshabituer demoi, pensa madame Lefebvre, qu’elle s’est délacée toute seule ce soir; j’ai bien peur de ne pas rester long-temps ici.
En effet, et comme une réponse affirmative à ses doutes, elle entendit Louise murmurer tout bas, en s’agitant dans son lit:
—Oh! oui, oui, demain nous nous séparerons.
Madame Lefebvre s’approcha bien vite, et demanda d’un ton doucereux:
—Madame appelle? est-ce que madame n’a pas besoin de quelque chose?
—De rien, madame Lefebvre, je vous remercie; laissez-moi.
Madame Lefebvre ne quitta point la place.
—Est-ce que madame est indisposée? dit-elle. Si M. Gustave eût pensé que madame fût malade, certainement il ne serait pas sorti; mais monsieur rentrera sans doute sur les minuit ou une heure.
Louise garda le silence: elle n’espérait pas que Gustave revînt. Et quand même il reviendrait, lui donnerait-il, en ce peu de temps qui lui reste pour toucher au lendemain, des gages assurés de leur union prochaine? Demain finit le mois d’épreuves et d’attente. Demain venu, Gustave ne sera pas son époux; elle partira. La scène de tout à l’heure, cette scène qui l’a accueillie à son retour de la rue Bourbon-Villeneuve, n’a fait que lui imposer plus fortement la nécessité de rompre une liaison inutile autant que criminelle.
Madame Lefebvre, debout près de Louise et l’œil fixé sur le plafond, semblait attendre quelque inspiration d’en haut. Louise fit un haut-le-corps.
—Je souffre, dit-elle; madame Lefebvre, qu’est-ce que j’ai donc?
—Ah! madame, répondit la Lefebvre d’un ton lamentable, c’est le chagrin qui vous tourmente; vous être triste d’être fâchée avec M. Gustave: voilà tout. Les nerfs vous travaillent; on aurait des attaques à moins. Vous êtes bien faits tous deux pour vous chérir! Il n’y a rien de tel que l’amour, allez, madame! quand on est d’accord, ça fait passer bien des momens heureux.
—Vraiment, madame Lefebvre, soupira Louise, depuis la course quej’ai faite rue Bourbon-Villeneuve, je ne suis pas bien. Vous savez, le malaise m’a prise en sortant de la loge, dans la cour. C’est l’émotion... quand mademoiselle Agathe m’a entraînée, il m’est venu comme des vertiges; la vue de cette maison m’a tourné les sens.
—Oui, madame, sans doute, mais le chagrin de quitter M. Gustave a plus fait que tout le reste. Croyez-moi, je connais l’amour; telle que vous me voyez, j’ai aimé dans mon temps: il n’y a pas de peines et de plaisirs plus grands que cela sur la terre.
Louise pâlit.
—Madame Lefebvre, s’écria-t-elle, le cœur me manque....
La Lefebvre s’offrit avec empressement à aller chercher le docteurThévenot et Gustave. Louise s’y opposa de toutes ses forces.
—Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-elle, voilà que cela se passe. Je ne veux voir personne. Je vous défends d’aller chercher M. Gustave.
L’empressée femme de chambre eut l’air de se rendre aux désirs de sa maîtresse. Elle sortit cependant, mais sous prétexte de passer dans la chambre voisine, quoique en vérité son intention fût de courir après Gustave, de lui faire connaître la mauvaise santé de Louise, et de les réconcilier tous deux à la faveur de cette indisposition.
Tout en courant les rues, madame Lefebvre priait Dieu de tout son cœur que l’indisposition de Louise fût réelle et durable.
Gustave était chez son père lorsque madame Lefebvre y entra. La bonne dame lui fit un long récit de tout le mal que ressentait Louise, y compris le mal qu’elle ne ressentait pas. Elle la peignit dans un état à faire pitié, brisée par de successives attaques de nerfs, pâle, rouge, violette, mourante, à peu près morte: elle mit tout cela sur le compte de l’amour inquiet et malheureux. A sa grande surprise, Gustave ne montra nulle émotion pénible; au contraire, il regarda madame Lefebvre en riant.
—Ah ça! lui dit-il, me venez-vous faire sur elle les mêmes contes que vous lui avez faits sur moi? Vous manquez d’imagination, madame Lefebvre. Les mêmes moyens employés deux fois de suite pour ramenerLouise chez moi, moi chez Louise! mais vous n’avez pas l’esprit inventif. Que diable! il fallait imaginer autre chose qu’une maladie, j’aurais pu vous croire.
Madame Lefebvre, qui cette fois disait presque la vérité, mit tant d’onction et de chaleur à peindre les souffrances de Louise, que Gustave fut ébranlé dans ses doutes.
—Je ne vous dis pas qu’elle se porte bien, ajouta-t-il; mais, malade ou non, j’ai déclaré positivement que je ne la reverrais plus si elle ne m’envoie chercher. Est-ce elle qui me demande? Voyons, ne mentez pas.
Elle fut obligée de convenir que c’était à l’insu de Louise qu’elle était accourue. Mais, pour expliquer cettedémarche, elle se rejeta sur le danger même qui menaçait la vie de sa maîtresse.
—Bah! répondit Gustave, c’est un malaise qui se passera comme il est venu. Au reste, j’enverrai demain le docteur chez elle.
—Demain? monsieur, s’écria la Lefebvre; mais demain il ne sera plus temps.
—Que voulez-vous dire? demanda Gustave avec inquiétude, serait-elle vraiment si malade?...
—Ce n’est pas précisément l’affaire, monsieur, répliqua la femme de chambre; je veux dire que dans la supposition où demain madame pourrait quitter le lit, elle est décidée à faire son paquet.... Enfinc’est demain au matin qu’elle nous quitte.
Gustave sourit avec incrédulité.
—En tout cas, ajouta-t-il, je ne la laisserai pas partir sans lui faire mes adieux. Je serai levé avant elle; demain, sur les huit heures, Thévenot et moi nous serons rue du Colombier. Annoncez-lui cette nouvelle.
Quand elle revint, madame Lefebvre trouva Louise endormie. Elle veilla tout une grande heure au chevet de son lit, n’entendant autre chose que le bruit léger de sa respiration.
—Allons, dit-elle en gagnant elle-même sa chambre, c’est le démon qui s’en mêle, à moins qu’elle ne le fasse exprès, ce qui est bien possible. Mais est-on plus malheureux quemoi! Je me démène pour la faire rester, j’arrange tout à son contentement, et voilà maintenant qu’elle n’est plus malade!
Le lendemain, madame Lefebvre s’étirait encore dans son lit, que Louise était déjà levée. Au bruit des tiroirs qui s’ouvraient et se fermaient, la femme de chambre fut bientôt debout. Elle vit Louise occupée à rassembler ses hardes en un seul paquet dans un foulard étendu à terre. Louise était pâle, mais calme; la Lefebvre stupéfaite la regardait faire sans pouvoir dire une parole; enfin elle rompit le silence. Son premier mot fut pour savoir si Louise avait réellement l’intention de partir; à quoi Louise répondit que telle était son intention positive, inébranlable. Il n’y eut pas de raisons, bonnes oumauvaises, qui manquèrent à la Lefebvre pour détourner sa maîtresse de ce dessein; mais celle-ci tint bon.
—Attendez au moins une minute, dit la Lefebvre, M. Gustave doit venir ce matin de bonne heure. Vous ne pouvez pas vous en aller sans le voir.
Louise ne parut faire aucune attention à ce discours, et, son paquet en main, elle s’avança vers la porte. On se figurerait à peine le saisissement, la douleur même de la femme de chambre; elle arrêta Louise par sa robe, lui prit les mains, les baisa, pleura, cria de toutes ses forces, la suppliant de ne pas quitter M. Gustave.
—Vous ne savez pas, madame, combien ce brave monsieur vousaime! Si vous n’êtes pas d’accord, c’est par suite d’un malentendu, disait-elle. Madame, je vous assure qu’en vous en allant vous faites son malheur et le vôtre... et le mien aussi, madame, car je vous aime; tout le monde ici vous aime... Vous ne partirez pas! donnez-moi votre paquet.
Elle lui arracha des mains son paquet, que Louise ne tarda pas à redemander avec instance; mais, supposant tantôt que Louise oubliait d’emporter une robe ou toute autre chose, tantôt qu’elles avaient des comptes de dépenses à régler ensemble, madame Lefebvre parvint à la retenir assez long-temps pour permettre à Gustave d’arriver.
On sonna. La Lefebvre courut ouvrir.
—Ah! monsieur, s’écria-t-elle, entrez vite, madame s’en va.
Gustave et le docteur traversèrent rapidement la première pièce, et à la porte de la seconde ils trouvèrent Louise debout, et serrant contre elle ses hardes, empaquetées d’un foulard.
Gustave la prit doucement par le bras, et la conduisit dans la chambre du fond, en dépit de la légère résistance qu’elle opposait à sa volonté. Le docteur les suivait avec madame Lefebvre, qui se retira sur un geste de tête que lui fit Gustave.
La porte était fermée, le docteur venait de s’asseoir, Gustave avait fait signe à Louise d’imiter le docteur; Louise restait debout, immobile, et, de tous trois, pas un n’avait encore prononcé une parole.
Le docteur toussa, Gustave s’accouda sur le dos d’une chaise à demi renversée, Louise porta tout autour d’elle un regard triste, mais assuré.
—Vous n’espérez pas sans doute me retenir dans cette maison malgré moi? dit-elle.
En ce moment, l’émotion de sa voix démentait l’assurance de son regard. Gustave s’approcha d’elle et lui dit:
—Asseyez-vous d’abord. Ce que nous avons à dire demande de longues explications; parlons à notre aise.
Il se plaça dans un fauteuil. Mais Louise s’obstina à demeurer debout; seulement elle alla s’appuyer contre un des coins du marbre de la cheminée.
Le docteur, jugeant au silence deGustave et de sa maîtresse qu’ils hésitaient l’un et l’autre à renouer la conversation, crut convenable de demander à Louise quelle avait été sa maladie de la veille.
—Une légère indisposition, monsieur, répondit-elle; mais je vous remercie, ma santé est bonne à présent.
—Comment voulez-vous qu’elle ne soit pas malade? dit Gustave avec humeur: on dirait qu’elle va chercher les maladies pour son plaisir. Je n’ai jamais vu une femme comme elle.
—Monsieur, dit Louise d’un ton de voix empreint d’une sorte de dignité, je vous prie de m’épargner toute insulte. Si c’est là tout ce que vous avez à me dire, permettez que je sorte de chez vous; j’y suis déjà restée trop long-temps.
—Si j’étais sûr, répondit Gustave, que vous ne fussiez pas malheureuse ailleurs, croyez-le bien, je ne vous retiendrais pas une minute de plus en cette chambre.
—Il faudrait que je fusse bien malheureuse pour l’être autant que je le suis depuis trois mois, s’écria Louise fondant en larmes.
—Vous voyez, docteur, reprit Gustave en se levant tout effaré, la voilà encore! Mais c’est insoutenable cela! Y comprenez-vous quelque chose?... Une femme qui pleure toujours!... il faut que ce soit une maladie.
Puis s’avançant vers Louise:
—Qu’est-ce que je vous ai fait? Pourquoi pleurez-vous? Ai-je quelques torts à votre égard? Répondez.N’employé-je pas tous les moyens possibles pour vous rendre la vie tranquille, agréable? N’est-ce pas vous qui constamment me boudez, me repoussez?.. Tenez, docteur, je vais vous en faire juge: depuis un mois bientôt, madame me refuse toute espèce de preuves, je ne dirai pas d’amour, mais de simple amitié. Elle en est venue au point de ne plus souffrir même que je l’embrasse; et vous croyez que ce n’est pas insupportable?
—Avez-vous, madame, demanda le docteur, quelques reproches sérieux à faire à Gustave?... Expliquez-vous; on ne se fâche pas sans motif.
—Monsieur, répliqua Louise en essuyant ses larmes et en faisant un mouvement vers la porte, je n’airien à reprocher à monsieur Gustave, du moment où chacun croit ici que tous ses torts il les a réparés en honnête homme. Il est libre d’agir comme il l’entend; mais moi, ce me semble, je suis libre aussi de le quitter si je veux.
—Louise, êtes-vous bien résolue à vous séparer de moi? demanda Gustave froidement.
—J’y suis tellement résolue, répondit-elle, que si vous m’obligiez à demeurer plus long-temps avec vous, je me tuerais.
—Alors, c’est une décision invincible? fit observer le docteur.
—Invincible, dit Louise, sans doute... Je ne veux êtrela maîtressede personne.
Gustave et le docteur échangèrentun rapide coup d’œil d’intelligence.
—Ecoutez-moi bien, Louise, je vais vous parler franchement: puisque vous êtes décidée à une séparation, je peux vous le dire: nos caractères ne sympathisent pas. En demeurant ensemble, nous nous rendrions malheureux l’un par l’autre: nous en avons fait un rude apprentissage. D’abord, je suis gai, moi; vous, vous êtes d’une tristesse...
—Ah! dit Louise, j’étais gaie aussi, moi, quand j’étais heureuse!
—Gaie! reprit Gustave en hochant la tête, gaie!.. Je ne crois pas que la gaieté ait jamais été dans votre humeur; vous n’avez pas ri deux fois depuis que nous sommes ensemble.
—Tenez, monsieur Gustave, s’écria Louise avec une espèce d’emportement,je vous l’ai déjà dit, vous manquez d’ame. Il faudrait rire avec vous, quelque faute qu’on ait commise, quelque sujet de douleur qu’on ait. Vous avez raison, nos caractères ne sympathisent pas, et, pour notre bonheur à tous deux, il faut nous quitter.
—Encore un moment, Louise; on ne se sépare pas ainsi. Où comptez-vous aller?
—Que vous importe?
—Répondez-moi tranquillement, je vous conjure. Quoique vous m’accusiez de manquer d’ame, je ne suis pas tout-à-fait insensible, croyez-le bien. Dites-moi où vous allez, quelles sont vos ressources.... Je suis votre ami, Louise, regardez-moi comme un frère. Ce que je possède est à vous. Je ne vous laisserai jamais dans le besoin.
—Monsieur, dit-elle en relevant la tête, je ne vous demande pour toute grâce, pour tout bien, que la liberté de sortir à l’instant même.
Gustave, confondu de l’air dont ces paroles avaient été dites, n’osa revenir de sa proposition d’assurer quelque fortune à celle qui avait été sa maîtresse. Toutefois il pensa qu’il saurait toujours le lieu de sa retraite, et qu’il pourrait, plus tard, lui faire tenir, comme venant d’une main inconnue, les deux ou trois mille livres de rente nécessaires à son existence.
—Louise, dit-il en lui tendant la main, avant de nous quitter, voulez-vous me permettre de vous embrasser, à titre d’ami?
Comme elle hésitait à prendre la main de Gustave, il ajouta:
—Vous me haïssez donc?
—Non, je ne vous hais pas, répondit-elle tout émue. Je ne pourrai jamais vous haïr; mais je vous prie en grâce de ne pas me retenir une minute de plus dans cette chambre: tout cela me fait du mal.
—Au moins, s’écria Gustave, si après une longue épreuve de nos caractères nous avons reconnu l’impossibilité de vivre l’un à côté de l’autre, ne serait-il pas possible de nous revoir encore, quoique séparés?.... Qu’en pensez-vous?
Elle fit un geste de refus.
—C’est pour toujours que je vous quitte, monsieur Gustave; nous voirde loin ou de près n’est plus possible.
—Encore, si j’étais sûr que vous serez heureuse!
—N’en doutez pas, monsieur; l’idée seule de m’en aller me donne du bonheur.
Gustave se sentit blessé dans son amour-propre.
—En ce cas, demanda-t-il, vous m’abandonnez sans regret?
—Sans regret, monsieur.
—Vous en êtes même contente?
—Oh! bien contente.
—C’est tout ce que je voulais.
—Voudriez-vous encore, dit Louise à Gustave, qui se trouvait placé entre elle et la porte, voudriez-vous me faire le passage libre?
—Volontiers, mademoiselle.
Le dépit enflammait le visage de Gustave. Cependant le visage de Louise était parfaitement calme.
—Adieu, monsieur Thévenot, dit-elle au docteur; je vous remercie de tous vos bons soins.
—Et à moi, demanda Gustave, vous ne me dites pas même adieu?
—Adieu, monsieur, dit-elle froidement.
—Oh bien! mademoiselle; adieu, adieu, bonne santé! s’écria-t-il avec colère. J’étais bien fou de me tracasser la tête pour une femme de votre espèce!
Louise lui lança un regard où la fierté se mêlait au dédain. Gustave, pour se donner l’apparence d’un hommeindifférent, se mit à promener ses doigts sur le piano; il accompagnait la musique d’un léger sifflement des lèvres.
—Adieu, docteur, répéta Louise.
—Vous n’êtes pas encore partie? demanda nonchalamment Gustave.
—Je m’en vais, je m’en vais, monsieur, répondit Louise en souriant d’un air pénible. Puis elle ouvrit brusquement la porte.
Le docteur Thévenot la suivait en silence, s’inclinant déjà pour lui souhaiter d’être heureuse.
Tout à coup elle chancela, et d’une main s’appuya contre le mur. Le docteur la soutint.
—Qu’avez-vous? lui demanda-t-il avec empressement.
—Oh! ce n’est rien, répondit Louise en faisant des efforts d’estomac; ce sont des spasmes, le mal va se passer.
—Mais, dit le docteur qui l’examinait avec attention, ce mal vous a-t-il pris souvent?
—Hier pour la première fois, répondit-elle. Cette nuit, ce matin même... Mais c’est peu de chose; à présent je me sens mieux. Adieu, monsieur Thévenot.
—Qu’est-ce qu’elle a donc? cria impatiemment Gustave. Encore quelque sensiblerie calculée! Pour Dieu! docteur, laissez-la partir; je suis las de tout ce manége. Puisque madame veut s’en aller, qu’elle s’en aille une fois pour toutes, et qu’on n’en parle plus.
—Je m’en vais, monsieur, ditLouise, je m’en vais, trop heureuse de quitter un méchant et malhonnête homme comme vous.
—Vous ne vous en irez pas, madame, dit le docteur avec autorité. Et il referma la porte, qu’elle entr’ouvrait pour sortir.
—Que je ne m’en aille pas, monsieur! répondit Louise. Et de quel droit me retenez-vous ici?
—Docteur, dit Gustave, qui était accouru à la voix de Thévenot, que signifie cela?
Le docteur se pencha vers Gustave à qui il dit tout bas, mais assez haut cependant pour être entendu de Louise:
—Voyez ce que vous avez à faire, mon ami.
—C’est tout vu, docteur. Qu’elle parte!
—Monsieur Thévenot, dit Louise, n’insistez pas davantage, c’est inutile. Il voudrait m’épouser maintenant que je refuserais sa main.
—Vous épouser! reprit Gustave; la plaisanterie est bonne!...
Louise, exaspérée, heurtait du poing contre la porte fermée à double tour par le docteur qui en avait ôté la clef.—Ouvrez-moi, ouvrez-moi tout de suite, s’écriait-elle, ou j’appelle les voisins, j’appelle du secours.... Suis-je prisonnière dans cette affreuse maison?
—Attendez un instant, madame, répliqua le docteur, qui alors cessait de parler bas à Gustave. Celui-ci, cependant, comme anéanti par la confidence du médecin, demeura immobile, les yeux ardens et fixes;puis à la fin, il tressaillit de tous ses membres et frappant ses deux mains l’une contre l’autre:
—Ce que vous me dites est-il possible, Thévenot?... Enceinte! elle est enceinte!
—Moi!... enceinte! répéta Louise, avec une expression d’épouvante à laquelle succéda bientôt un air de triomphe et de bonheur.
—Oui, madame, enceinte, reprit le docteur; par hasard en seriez-vous fâchés l’un et l’autre?
—Louise.... dit Gustave, en la regardant avec amour....
—Gustave.... répondit Louise, en baissant les yeux....
—Mais, mon cher docteur, ne noustrompez-vous pas? êtes-vous bien sûr?...
—Tenez, regardez-la, mon ami: les premiers symptômes de grossesse se manifestent encore.
—Louise, ma Louise, veux-tu toujours me quitter? demanda Gustave en lui tendant les bras.
Elle s’y précipita tout en pleurs et criant:—Je suis enceinte, Gustave... prends pitié de ta femme!
De mois en mois Louise reconnaissait, à des indices plus certains, que le docteur ne l’avait point abusée sur son état de grossesse. Sa joie était grande d’être mère, car à présent elle était assurée d’être la femme de Gustave. Tout son bonheur était là. Gustave pourtant ne se hâtait pas de l’épouser, quoiqu’il lui dît sans cesseque ce mariage devenait obligatoire pour sa famille même, à cause de leur enfant. Louise attendait sans trop d’impatience; elle voyait bien que Gustave était de bonne foi dans ses promesses. Ma Louise, lui disait-il, je t’assure que tu seras ma femme. Mais il faut donner le temps à mon père de te connaître. Il est juste qu’il te voie, qu’il t’aime avant de se décider à te nommer sa fille. Eh bien! dans la position où te met ta grossesse avancée déjà, puis-je décemment te mener chez lui, ou l’amener chez toi? D’ailleurs, toi-même, j’en suis certain, tu ne voudrais pas maintenant te montrer dans une mairie, dans une église.... Après tes couches, à la bonne heure.
Louise se rendait à ces raisons, qu’elle trouvait justes, bien qu’aufond du cœur, elle s’attristât quelquefois à la pensée que son mariage était retardé de quatre à cinq mois encore. Mais les caresses de Gustave la dédommageaient de cette longue attente.
Il faut dire cependant que Gustave n’était pas d’une entière bonne foi dans tous les obstacles qu’il opposait aux désirs de Louise. Il avait trente ans, il était maître en grande partie de sa fortune, comme il était aussi maître de ses actions. Il importait peu à M. Charrière que son fils se mariât avec Louise ou avec tout autre, avec une de ses maîtresses ou avec une demoiselle innocente et pure encore. Sans doute M. Charrière, à propos de ce mariage, eût fait à Gustave les objections que tout père ferait en pareille circonstance. Mais enfin,Gustave eût épousé Louise sans opposition possible de la part de son père. Libre de sa main, qui l’empêchait donc de la donner à Louise?
Il semble que les empêchemens à ce mariage dussent naître, non de la volonté, mais du caractère même des deux jeunes gens. Nous avons vu déjà Gustave prêt à épouser Louise, et néanmoins ne l’épousant pas, tantôt par la faute de sa maîtresse, tantôt par la faute de son propre caractère à lui, Gustave. Les événemens, il est vrai, quelque petits qu’ils fussent, apportaient sans cesse à leurs desseins des modifications diverses, ainsi qu’ils font aux desseins de la plupart des hommes.
Cette fois encore Gustave voulait prendre Louise pour femme. La voirenceinte, l’idée d’être père redoublait son amour pour elle. Il n’était pas de bonheur dont il n’eût aimé à la combler. Le mariage, précisément parce que c’était un sacrifice fait à ses goûts, le mariage lui paraissait une chose nécessaire à accomplir. Mais la nécessité de faire immédiatement ce sacrifice, il ne la voyait pas.
Puisque je dois l’épouser, se disait-il, il est fort indifférent que ce soit cette année ou l’autre. Pour tout autre homme que Gustave, une semblable raison eût hâté le sacrifice; pour lui elle en reculait l’instant.
Il est bien naturel, se disait-il encore, que je prolonge le plus possible le peu de liberté qui me reste.
D’ailleurs, quelques-uns de ses amis n’ignoraient pas ses liaisons avecLouise; et lui, qui en leur présence s’était tant de fois moqué du mariage, il allait mentir à toute sa vie passée; et, pour comble d’inconséquence, il allait épouser sa maîtresse!
Quoiqu’il sût bien que tôt ou tard il finirait par se marier avec Louise, la crainte du ridicule le retenait dans l’inaction. Un jour, entre autres, il fit l’expérience des quolibets sans nombre qui ne manqueraient pas d’accueillir la nouvelle de son mariage. Ce jour-là il avait rencontré Alfred et Eugène, ses deux convives du café de Paris. En les apercevant, son maintien fut embarrassé. Ils ne lui en épargnèrent pas la remarque, et se répandirent en mille plaisanteries sur la peur qu’il avait de rencontrer ses amis depuis qu’un amour sérieux le faisait soupirer pour une grisette.
Gustave, qui du moins voulait payer de mine, essaya de prendre la chose en riant; mais il perdit toute contenance lorsque Eugène lui dit: On assure qu’elle est enceinte, et que tu songes à l’épouser.
—Mais, répondit Gustave en balbutiant, on assure là une chose.....
—Absurde: n’est-il pas vrai? Je ne te crois pas capable d’une vertu si bête, ou tu aurais terriblement changé en six mois de temps! Te rappelles-tu notre déjeuner au café de Paris?
—Pourquoi?
—Pourquoi?.... parce qu’alors tu avais certaines manières de voir sur les enfans... Tiens, veux-tu que je te dise franchement ce que je pense? tu médites un coup à la Rouvrard. Ah!ah! ah! farceur que tu es, je te connais bien! Avoue la vérité: tu attrapes cette fille; tu mets en pratique ton grand système des enfans sans mère... Allons, fais donc semblant de ne pas me comprendre!
—Je te comprends à merveille, au contraire, reprit Gustave; je me rappelle fort bien ce que je t’ai dit avant, pendant et même après notre déjeuner de garçon; alors, j’en conviens, j’avais sur les enfans, sur le mariage, des idées...
—Que tu n’as plus?
—Peut-être.
—Allons donc! tu plaisantes, et veux cacher ton jeu. Ce n’est pas avec tes amis qu’il faut feindre. Je vais te dire, moi, quel est ton projet.
—Voyons.
—Aussitôt ta maîtresse accouchée, tu escamotes l’enfant, et te voilà père sans femme. N’était-ce pas là ton grand rêve de civilisation et de bonheur?
Gustave devint sérieux. Il est possible, dit-il, que la pensée d’enlever un enfant à sa mère ait pu me venir en tête comme mille autres pensées extravagantes; mais de la conception à l’exécution il y a loin. A nos âges, quand on n’a ni femme, ni enfant, ni amour, on peut se figurer aisément qu’ôter à une mère son enfant est une chose toute simple, toute naturelle, toute facile... Aujourd’hui, quel qu’en soit le motif, je pense différemment.
—Bah!
—Je dis plus: c’est que tout hommeassez cruel pour commettre une action semblable est un lâche et un scélérat.
—Parles-tu sérieusement?
—A tel point que si quelqu’un osait me soupçonner d’une pareille infamie, il m’en rendrait raison à l’instant même.
Eugène s’excusa froidement de l’avoir mal jugé.
—La faute en est à vous seul, Gustave, lui dit-il: une autre fois je ne vous croirai plus sur parole. Je vois bien qu’il ne faut jamais plaisanter avec les gens lorsqu’ils sont amoureux. Parlez-moi de l’amour pour dénaturer les meilleurs caractères! je m’en souviendrai. Adieu.
Ils se quittèrent assez mécontens l’un de l’autre.
Comme on le pense bien, cette rencontre n’ébranla pas Gustave dans ses projets de mariage: tout au contraire, elle dut l’affermir dans ce louable dessein, mais sans lui faire voir cependant la nécessité d’en hâter l’exécution.
A la suite de cet entretien, il se dirigea vers la rue du Colombier, heureux de revoir Louise. Quand il entra, elle était assise près d’une fenêtre, le corps penché sur sa chaise, les jambes étendues. De la main elle fit signe à Gustave de marcher doucement et de faire silence. A l’expression attentive de son visage, au bonheur qui entr’ouvrait ses lèvres, on devinait que Louise attendait avec joie quelque chose qu’elle écoutait venir.
Gustave s’avança sur la pointe du pied, cherchant de toutes parts, interrogeant l’œil de Louise, et n’apercevant encore ni en elle, ni autour d’elle, l’objet qui attirait si fort son attention.
Mais Louise gardait la même posture, la main toujours levée, comme pour dire à Gustave: Silence!
Il était à ses côtés. Tout à coup elle tressaillit, et, se saisissant de la main de Gustave, elle la pressa sur son flanc.
—Sens-tu? sens-tu? lui dit-elle avec un accent passionné de bonheur: sens-tu comme il remue?... Pauvre petit!
Elle pleurait en répétant: Pauvre petit!
Quoique ce ne fussent pas les premierssignes d’existence qu’eût donnés son enfant, Gustave, cette fois, éprouva une émotion plus forte que d’habitude: les coups étaient si rudement portés dans le flanc de la mère, qu’il en fut effrayé pour elle.
—Ma Louise, lui dit-il tout agité, mais cet enfant doit te faire mal?
—Oh! mon Gustave, répondit-elle, que ce mal-là fait de bien! Pauvre enfant! il me frappe, comme s’il voulait me dire: Ma mère, je suis là... j’existe!
Gustave lui passa les bras autour du cou, et tous deux, liés d’une étreinte mutuelle, ils pleuraient en se couvrant de baisers.
—Tu l’aimeras bien, notre fils, mon Gustave?
Gustave sourit.
—Notre fils? Tu veux que ce soit un garçon?
—Oui, un garçon, à cause de toi, Gustave...
—Moi, j’aimerais mieux une fille.
—Eh bien! comme tu voudras... une fille, je le veux bien. Comment l’appellerons-nous, notre fille?
—Louise.
—Non, pas Louise... Il n’y a donc pas de féminin au nom de Gustave?
—Je n’en connais pas; mais je m’appelle encore Marius... Marius-Gustave.
—Ah! s’écria Louise avec joie, Marius! quel bonheur! nous la nommerons Marie, c’est le nom de la Vierge.
Soit que le nom de la Vierge eûtréveillé en son cœur le souvenir de ses devoirs religieux si long-temps méconnus, soit que ce nom lui eût rappelé sa mère qui elle aussi se nommait Marie, Louise tomba dans une profonde tristesse.
—Mon ami, dit-elle à Gustave, je suis bien coupable: depuis la mort de ma mère, je n’ai pas été une seule fois à l’église, je n’ai pas fait dire une seule messe pour elle...
Le front de Gustave se rembrunit.
—Laisse donc là ta messe, répondit-il avec impatience.
Il n’avait pas osé dire: Laisse donc là ta mère; mais tel était vraiment le fond de sa pensée. Il ne pouvait souffrir que Louise, en parlant de sa mère, lui rappelât un événement qui l’importunait et lui faisait mal.