CHAPITRE VIII.

—Je t’en prie, Gustave, reprit-elle, ne me contrarie pas là-dessus; je te laisse libre dans ta religion...

—Ma religion? le diable m’emporte si je crois à toutes ces bêtises!

—J’y crois: cela fait ma consolation. Ne veux-tu donc m’en laisser aucune?... Et puis, ajouta-t-elle, j’ai quelque chose à demander à Dieu.

—Qui t’empêche de le lui demander ici, dans ta chambre?

—Non, Gustave, dans une église... il m’exaucera mieux.

—Allons, eh bien! va donc dans une église! Oh! mon Dieu, ce que c’est que les femmes avec leurs préjugés! Mais voyons un peu; je suis curieux de savoir cela, moi: qu’est-ceque tu as à lui demander, au Père éternel?

—Gustave, ne parle pas ainsi: je ne t’aimerais plus. Tu me fais frissonner.

Voyant qu’il l’affligeait, Gustave quitta le ton de la plaisanterie pour s’informer doucement de la demande qu’elle voulait faire à Dieu.

—Que te manque-t-il, Louise? N’es-tu pas heureuse avec moi?

Elle soupira. Gustave reprit:

—As-tu peur que je ne te quitte? Non, jamais, Louise; je te le jure. Crains-tu que je ne manque à mes promesses? As-tu encore des doutes sur moi? Crois-tu que je te trompe, que je ne veuille pas faire de toi ma femme, ma compagne pour la vie?

Louise répondit qu’elle n’était point inquiète au sujet de son mariage, étant convaincue, au contraire, que bientôt elle serait sa femme.

—Alors, qu’est-ce qui peut donc te tourmenter? Que veux-tu demander à Dieu?

Louise, la tête baissée, pleurait en silence.

—Ne pleure pas, Louise, je t’en conjure. Tu ne peux rien faire qui me cause plus de mal. Explique-toi. Ce que tu as l’intention de demander au ciel, s’il est en mon pouvoir de te le donner, aucun sacrifice ne me coûtera.

—Oh! ce n’est pas en ton pouvoir, Gustave!

—Mais enfin qu’est-ce que cela peut être? Parle.

Louise, sans lever la tête, éclata en sanglots et dit:

—Je veux demander à Dieu que mon enfant ne m’abandonne pas, comme j’ai abandonné ma mère...

En achevant ces mots, elle poussa des cris de désespoir et s’enfuit dans la chambre voisine, où Gustave l’entendit qui disait:

—Mon Dieu, mon Dieu! ayez pitié de moi, ne me punissez pas dans ma fille!...

Resté seul, Gustave s’épouvanta de nouveau d’avoir pu regarder comme une plaisanterie fort sensée le projet horrible de priver deux mères de leurs enfans; car, au sortir de la tableoù Alfred avait conté l’histoire de Rouvrard, Gustave ne s’était-il pas complu dans cette pensée, qu’il commencerait par enlever à quelque pauvre mère sa fille, pour ensuite s’approprier l’enfant de cette même fille devenue mère? C’étaient deux générations, trois peut-être, dont il sacrifiait le bonheur à une fantaisie de garçon!

A présent, il ne peut se persuader qu’un semblable dessein il l’ait caressé dans sa tête, ne fût-ce qu’une minute. C’est que voir une mère, être père soi-même, fait comprendre des devoirs, éveille des sentimens dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusque-là.

Surtout, depuis qu’il a entendu Louise demander à Dieu de ne paspermettre que son enfant la quitte jamais, surtout depuis ces cris d’un affreux désespoir, Gustave voudrait effacer de sa vie le jour infâme où il se dit: J’aurai un enfant, et tous deux, lui et moi, nous abandonnerons la mère.

Suivant la résolution qu’elle en avait prise la veille, Louise se rendit seule, à pied, dans l’église de Saint-Thomas-d’Aquin. Des pauvres, rangés sur deux files, se tenaient assis à chaque côté de la porte. Elle leur distribua de l’argent et elle leur dit:

—Priez Dieu pour moi.

A l’entrée de l’église, elle vit une femme dont le métier était de vendre et de faire brûler un cierge à l’intention des morts. Elle donna de l’argent à cette femme, et elle lui dit: Faites brûler un cierge pour le repos de l’ame de ma mère.

Puis elle s’en alla s’agenouiller dans un des coins les plus obscurs du temple. Là elle demeura plusieurs heures en prières, s’asseyant par intervalles, lorsque ses genoux ne pouvaient plus la porter.

Un prêtre qui sortait d’une petite chapelle voisine la rencontra au moment où elle se levait; il la vit si pâle et si faible, qu’il s’arrêta devant elle. Louise lui demanda quels prêtres dans cette église disaient les messes pour les morts. Il répondit qu’ils en disaienttous.—Ah! monsieur, murmura-t-elle, pourriez-vous en dire une tout de suite? je resterai ici à l’entendre. C’est pour ma mère.

Le prêtre, qui déjà se disposait à monter à l’autel, lui répondit:

—Recueillez-vous, madame: la messe va commencer.

En effet, les enfans de chœur étaient à leur poste. Le prêtre quitta Louise, qui s’agenouilla de nouveau.

La messe dite, Louise priait encore. Cependant elle aperçut le prêtre qui se dirigeait vers un des bas-côtés de l’église. Elle se leva pour le rejoindre et le remercier. C’était au confessionnal que se rendait le prêtre. La voyant venir à lui, il cessa de marcher et il lui dit:

—Avez-vous une confession à me faire?

A cette demande, Louise troublée, effrayée, ne répondit pas même par un soupir.

Il l’encouragea par quelques bienveillantes paroles, et, entrant dans son confessionnal, il lui fit signe d’approcher, qu’il était prêt à l’entendre. Elle n’osa s’enfuir.

Bientôt elle s’avança lentement et en tremblant vers le lieu sombre où l’attendait le confesseur.

La confession fut longue.

Il y avait plus de trois heures que Louise était absente, lorsqu’elle reparut dans son appartement de la rue du Colombier. Gustave l’attendait. Il jeta un cri de surprise etd’inquiétude: Louise était horriblement pâle.

—D’où viens-tu?

—De l’église.

—Que diable as-tu été faire là?

—Prier Dieu pour ma mère.

Gustave se promenait avec agitation dans la chambre.

—Toujours, toujours ta mère! murmura-t-il. Je n’aime pas que tu m’en parles; tu le sais pourtant!

Il reprit:—C’était bien nécessaire d’aller là! te voilà pâle et changée comme si tu relevais de maladie. Tu as encore pleuré, n’est-ce pas?

—Ah! soupira Louise, c’est que le prêtre m’en a tant dit....

—Quel prêtre? est-ce que tu te serais confessée par hasard?

Puis voyant que Louise gardait le silence:—Tu t’es confessée? ah bien! il ne manquait plus que cela! Mais tu ne sais donc qu’inventer pour te faire mal et me rendre malheureux?.... Et à quel propos t’es-tu confessée?

—Je n’en sais rien.... c’est arrivé presque malgré moi. Car je me doutais bien de tout ce qu’il allait me dire!..

—Pardieu! il t’a dit de me quitter d’abord; cela va tout seul.

—Oui; mais quand je lui ai fait observer que je n’ai plus ni mère, ni personne au monde, et que tu dois m’épouser...

—Après?

—Il s’est radouci.

—C’est fort heureux, ma foi! Il s’est radouci, le saint homme! Voyez-vous cela? la belle grâce!...

—Gustave! laisse-moi, je t’en prie... ne te moque pas de la religion.... Dieu nous en punirait tous deux.

—Tu es folle.

—Non, je t’assure que c’est horrible de tourner tout en dérision comme tu fais. Je suis déjà bien assez coupable par mes actions sans le devenir davantage en écoutant tes paroles... Il semble que Dieu, à cause de toi, n’ait pas voulu ce matin recevoir ma prière.

—En voilà assez. Laisse-moi tranquille: tu déraisonnes.

—Je lui ai demandé...

—Garde-le pour toi, ce que tu lui as demandé; moi, je ne te le demande pas. Fais-moi l’amitié de te taire, et surtout de ne pas remettre les pieds dans une église: nous nous fâcherions. Je n’ai pas envie de te voir malade et dévote: ce serait trop d’ennuis la fois.

Le caractère de Louise était devenu très-irritable, par suite de ses querelles avec Gustave, et aussi par suite des obstacles qui avaient précédemment retardé la conclusion de son mariage. En toute autre circonstance elle se fût emportée contre son amant, mais le prêtre lui avait recommandé la douceur, la résignation,la patience; les paroles du confesseur murmuraient encore à son oreille, et elle se contint pour ne pas éclater en reproches.

Une pénitence de tous les jours lui avait été imposée au confessionnal. Cette pénitence, qui consistait à répéter une foule de psaumes, elle ne put si bien se cacher pour la faire, que Gustave n’en surprît souvent le secret. De là, des discussions sans cesse renaissantes. Voulait-il l’embrasser, elle priait; voulait-elle prier, il se moquait d’elle, ou bien il entrait en colère. D’autres fois, le vendredi, par exemple, la querelle venait à propos du régime maigre que Louise s’obstinait à suivre, sous prétexte de santé, tandis que Gustave lui représentait que sa santé même et celle deson enfant lui imposaient l’obligation d’une nourriture forte et succulente.

Bien plus, Louise, chaque dimanche, de grand matin, s’en allait entendre une messe basse.

Gustave s’exaspérait à la voir pratiquer tous ces exercices de dévotion, depuis surtout qu’elle n’en faisait plus mystère. Car, emportée par la religion non moins que par les dispositions âpres et volontaires où la mettaient les fatigues de sa grossesse, Louise ne put long-temps ni modérer ses désirs, ni plier sa volonté devant la volonté de personne.

Quinze jours ne s’écoulèrent point sans qu’elle déclarât ouvertement sa résolution inébranlable de prier Dieu quand, comment et où bon lui semblerait.

Peu à peu Gustave montra pour elle une indifférence qui menaçait de se changer en aversion.

Le temps ne rapprocha point deux caractères qui, du reste, n’étaient pas faits pour s’entendre.

A peine trois mois restaient à Louise pour atteindre le terme de sa grossesse, et plus l’instant de ses couches approchait, plus elle s’irritait aisément, plus elle pleurait sans cause apparente, plus elle parlait souvent de sa mère, plus enfin elle donnait à Gustave d’insupportables sujets d’ennui.

Elle revenait aussi plus fréquemment et plus violemment que jamais sur la honte qui résultait pour elle d’être enceinte et bientôt mère sans être épouse.

C’est pourquoi Gustave, reculant avec plus de force qu’il ne l’avait fait encore l’heure fatale du mariage, engageait Louise à prendre patience par les mêmes raisons dont il l’avait apaisée déjà; mais Louise, à son tour, se rendait moins facilement à l’évidence de ces raisons, et même elle s’attachait ardemment à les combattre.

—Qu’importe à votre père, disait-elle, que vous m’épousiez avant ou après mes couches? je n’en aurai pas moins été votre maîtresse, et je n’en deviendrai pas moins votre femme. Qu’attend-il donc, votre père? que je sois accouchée? Mais ma grossesse ne devrait-elle pas être une raison suffisante pour hâter notre union? N’êtes-vous pas le père de mon enfant; et, puisque nous devons être époux, convient-il que notre enfant naisse hors mariage? Ce sera donc un enfant illégitime? Mais c’est affreux à penser cela, monsieur! Votre père veut mon malheur, et il me méprise, j’en suis sûre... Vous m’assurez que non, mais prouvez-moi le contraire en m’apportant un consentement écrit de sa main, quelque chose, une parole de lui qui me rende le calme, si vous ne voulez pas que je meure d’inquiétude et de honte.

Gustave, obsédé par ces cris qui se renouvelaient chaque jour, imagina de se faire écrire une lettre par un oncle supposé, lequel oncle lui disait:

«J’ai vu ton père, je lui ai parlé de toi, de ta Louise et de ton enfant. Il est tout disposé à donner son consentement,pourvu qu’on lui fournisse la preuve irrécusable de ta paternité; c’est-à-dire qu’il veut voir ton enfant. A l’aspect de son petit-fils ou de sa petite-fille, le bonhomme s’attendrira, pleurera, et tout sera fini: vous vous épouserez, toi et ta Louise.»

Cette lettre parut faire quelque impression sur le cœur de Louise; elle se résigna de nouveau. Gustave pensa que c’étaient encore quelques mois de gagnés; il s’applaudit de son stratagème.

Cependant la tristesse et la mauvaise humeur de Louise croissaient à mesure que l’heure de sa délivrance approchait. Il y avait certaines époques du mois, certains momens de la journée où elle tombait soit dans le plus profond abattement, soit dans uneexaltation d’idées telle qu’on aurait pu croire son cerveau malade.

Alors Gustave lui-même s’abandonnait au désespoir.—Que je suis malheureux! docteur, disait-il quelquefois à Thévenot: une patience de saint n’y résisterait pas. Le croiriez-vous? tantôt elle a l’affreux courage de m’accuser de la mort de sa mère, tantôt elle m’accuse de vouloir la faire mourir de chagrin elle-même, pour me débarrasser tout ensemble et d’elle et de son enfant, qui m’importunent, à ce qu’elle dit. Cette femme a un caractère affreux. Si elle n’était pas enceinte, il y a long-temps que je l’aurais quittée, je vous jure! Tous les jours, ce sont de nouvelles scènes plus fatigantes les unes que les autres. Elle veut, elle ne veut plus; elle me demande pardon, et elle m’insulte;elle dédaigne ce qu’elle désirait tout à l’heure, elle désire ce qu’elle repoussait une minute auparavant... Ma vie est un enfer. Vous le comprendrez mieux quand je vous aurai dit que je ne veux pas la quitter, et que pourtant je la déteste.

Thévenot cherchait à calmer Gustave en excusant Louise. Il attribuait, avec une apparence de raison, l’âpreté, l’irrégularité du caractère de Louise à une cause tout accidentelle: sa grossesse. Le docteur assurait que chez certaines femmes la gestation amène l’irritabilité d’humeur dont Louise donnait de si fréquentes et de si déplorables preuves. Mais Gustave paraissait peu touché de cette excuse toute médicale. Malheureux par l’effet, que lui importait la cause? Il estrare que l’excès de la souffrance ne nous rende pas injustes envers les personnes par qui nous souffrons. Quoi que pût dire le docteur, Gustave resta convaincu que Louise le tourmentait par déraison, par calcul, ou par méchanceté.

Un matin où il trouva Louise qui pleurait abondamment, il demanda quelle raison elle avait pour pleurer encore. Elle le laissa l’interroger long-temps avant de répondre: enfin elle dit que, le docteur lui ayant recommandé la promenade comme un exercice salutaire à sa grossesse, il était bien cruel que Gustave ne l’emmenât jamais au dehors.

—Mais c’est vous qui ne voulez pas sortir avec moi, répondit Gustave. Jevous en ai fait la proposition une fois, et..

—Oui, une fois, répliqua Louise, et vous ne me l’avez plus faite depuis. Vous seriez honteux que vos amis vous rencontrassent avec une femme...

Il était vrai que Gustave ne se souciait pas trop de promener à travers les rues de Paris une femme enceinte; mais, malgré cette répugnance, et pour en cacher le motif, il s’offrit immédiatement à conduire Louise en quelque lieu qu’elle eût dessein d’aller, se promettant tout bas de lui faire prendre une voiture au bout de vingt-cinq pas de chemin. Louise s’habilla, comme pour éprouver si Gustave était de bonne foi dans sa résolution; puis, quand elle fut prête, et qu’elle le vit lui-même disposé à sortir, elle refusala promenade, sous prétexte qu’elle ne pouvait se montrer enceinte dans la rue, au bras d’un homme qui n’était pas son mari.

Ces caprices, ou d’autres semblables, qui se succédaient en changeant de forme et de but à toute heure de la journée, excitaient au dernier point, comme on le pense, les passions violentes de Gustave. Dans un moment d’exaspération, il s’oublia jusqu’à porter la main sur Louise. Ce fut une scène horrible. Louise cria de toutes ses forces, disant que Gustave la frappait pour tuer son enfant. Tel fut son délire, qu’elle ouvrit la fenêtre pour appeler au secours.

Gustave s’enfuit ainsi qu’un criminel. Une semaine tout entière, il se tint éloigné de Louise, qui cependantse désespérait de son absence. Elle lui envoya plusieurs lettres par madame Lefebvre, le menaçant, s’il ne revenait pas, d’aller implorer la protection même de M. Charrière. Dans ces lettres, Louise laissait éclater autant de colère que d’amour. Toutefois elle offrait de pardonner, non comme femme, mais comme mère. «Venez, lui écrivait-elle: j’oublie mon outrage pour ne me rappeler que mes devoirs. Je hais, je méprise l’homme qui m’a frappée, mais j’aime et je veux voir le père de mon enfant.»

Gustave revint. Il est inutile de dire que Louise, qui l’aimait avec passion, s’efforça néanmoins de lui montrer de la froideur. Lui, qui avait cessé de l’aimer, l’accueillit plus froidement encore. Jusque-là il s’étaitfait violence pour passer une heure ou deux de la journée, et parfois même la nuit entière avec Louise: dès lors il ne vint plus que de loin en loin, une ou deux fois par semaine, et ses nuits, Louise les passa toute seule.

Aux ennuis de la solitude, aux chagrins de l’abandon, se joignirent bientôt les tourmens affreux de la jalousie. Louise ne douta point qu’elle n’eût une rivale. Sa pauvre tête faillit à s’égarer. Connaître cette femme, l’aller trouver, lui dire qu’elle est mère, se venger d’elle, devint l’objetde toutes ses pensées et de toutes ses actions.

Lorsque Gustave venait la voir, elle ne lui montrait aucune défiance; mais lorsqu’il la quittait, elle sortait presque en même temps que lui, le guettant de l’œil dans la rue, le suivant d’un pas rapide, malgré la pesanteur de sa grossesse, parlant aux portiers des maisons où il entrait, le poursuivant en voiture lorsque lui-même en prenait une, ne vivant plus enfin que dans l’espoir de savoir le nom et la demeure de la femme pour qui Gustave la négligeait.

Dans toutes ses courses, elle avait fini par découvrir la demeure de M. Charrière. C’était là que Gustave se rendait le plus souvent. Alors son humeur jalouse s’apaisait, mais ellese disait aussi: J’irai trouver son père, si jamais il m’abandonne.

Elle ne sentait pas encore la nécessité de faire cette démarche, car, en dépit de ses craintes, elle était loin de croire que Gustave eût renoncé à la prendre pour femme.

Madame Lefebvre, qui ne cessait pas de veiller sur Louise, avait mis Gustave au fait des fréquentes absences de sa maîtresse, toujours prête à sortir, disait-elle, lorsque monsieur lui-même quittait la maison. Gustave ne fit d’abord nulle attention à cette confidence de madame Lefebvre; il se souciait peu que Louise allât et vînt suivant sa fantaisie. Mais à la fin, convaincu que Louise épiait sa conduite, il voulut la surprendre en faute. Le cas ne tarda pas à se présenter.

Après lui avoir fait un soir une très-courte visite, il s’éloigna par la rue Jacob, marchant très-vite, sans regarder en arrière. Au détour de la rue des Saints-Pères, il marcha lentement, puis il s’arrêta. Au bout de cinq ou six minutes, Louise l’avait rejoint. Elle était pâle, haletante. En apercevant Gustave qui la regardait froidement en face, elle fut saisie de frayeur. Soit fatigue, soit émotion, elle chancela, elle allait tomber. Il la soutint, fit avancer une voiture, et l’aidant à monter dedans, il lui dit:

—Vous êtes une insensée. Accusez-moi donc, à présent, de vouloir votre mort et celle de votre enfant, vous qui voulez tuer à plaisir votre enfant et vous! Je vous déclare que vous ne quitterez plus votre chambre.

A cette menace faite d’une voix sévère, Louise commençait en sanglotant le récit de ses griefs, lorsque Gustave l’interrompit:

—Vous me direz tout cela chez vous.

En effet, revenus rue du Colombier, Gustave la laissa librement s’emporter en reproches de jalousie. Quand il l’eut entendue, il ne lui fit que cette réponse:

—Louise, soyez sûre que je n’ai pas d’autre femme que vous sur les bras; vous m’avez dégoûté des maîtresses pour le reste de ma vie.

Cette réponse n’était pas de nature à satisfaire le cœur de Louise. Elle reprit:

—Pourquoi m’abandonnez-vous? je vous ennuie, je vous tourmente, àce que vous dites?.. Mais ne me quittez pas, restez près de moi, et je vous rendrai heureux. C’est la solitude où vous me laissez qui m’aigrit le caractère. Si vous ne me fuyiez pas, serais-je jalouse? Gustave, je ne vous demande pas de l’amour pour moi, mais de l’humanité pour mon enfant. Mon enfant souffre de tout le mal que vous me faites. Ne m’aimez pas si vous voulez, mais aimez-le, lui! car enfin, Gustave, c’est votre enfant, et je suis votre femme... Gustave, ajouta-t-elle en se jetant à son cou, Gustave! tu ne peux m’abandonner ainsi, j’ai un enfant de toi, la nature m’a faite ta femme; tu ne peux pas me quitter, je ne peux pas te quitter non plus, moi!.. Cet enfant, pauvre petite créature, va bientôt t’appeler son père... Mon Gustave, je t’en prie, aime-moiun peu pour l’amour de lui... Il est possible que j’aie des torts envers toi, eh bien! je te promets de te les faire oublier... Mais, je t’en conjure, reste près de moi, ne me quitte plus. Que veux-tu?... je suis malheureuse, je suis jalouse...

Des larmes étaient venues aux yeux de Gustave. Il embrassa Louise, qui lui fit mille protestations de tendresse et de bonheur.

—Sois tranquille, lui dit-elle, je ne te tourmenterai plus.

Certain qu’elle disait vrai, Gustave résolut de la laisser seule moins souvent.

Mais l’amour, qui s’était éloigné de lui, ne pouvait revenir. C’était une sorte de pitié qu’il éprouvait maintenant pour Louise, rien deplus. Il voulait bien, pour la rendre heureuse, lui sacrifier cinq ou six heures par jour, mais, pour son bonheur à lui, il aurait bien voulu ne s’être pas condamné à ce sacrifice. Aussi, toutes les fois qu’un prétexte d’affaires, raisonnable en apparence, s’offrait à son esprit, il le saisissait avidemment pour se rendre à la liberté. Louise n’était pas guérie de ses soupçons jaloux, tant s’en faut. Le peu de temps qu’elle restait sans voir Gustave, son imagination la jetait à travers une nouvelle intrigue amoureuse; elle se représentait constamment Gustave infidèle. Sortait-il, elle pleurait afin qu’il restât, sorte de supplication qui le faisait s’éloigner plus vite; rentrait-il, elle ne lui épargnait ni reproches ni larmes sur sa longue absence.

La patience de Gustave était à bout.

Ce fut une tout autre chose encore quand Louise vint à se mettre en tête qu’elle devait mourir en couches. On ne sait à quel propos cette idée la frappa: peut-être avait-elle entendu dire récemment, ou plutôt avait-elle lu quelque part qu’en certaine province de France, jadis une croyance superstitieuse était répandue, à savoir, que toute fille enceinte et non mariée mourait en devenant mère. Quoi qu’il en soit, cette pensée l’occupa à tel point, qu’elle parlait sans cesse de sa mort prochaine.

Vainement le docteur essayait-il de lui mettre l’esprit en repos là-dessus; elle repoussait toute consolation, persuadée qu’elle était de mourir. Ses frayeurs croissaient de jour en jour;car le moment venait où Louise serait bientôt mère: à cette époque, elle était enceinte de huit mois.

Gustave, depuis une ou deux semaines, se tenait absolument éloigné de Louise; il la fuyait de nouveau et avec autant de soin qu’il l’avait cherchée dans des temps plus heureux. Il ne paraissait pas que rien pût le décider à revenir rue du Colombier: il attendait les couches. Cependant, un jour le docteur vint le trouver de la part de Louise. Elle veut vous voir et vous parler tout de suite, dit-il: dans la position où elle est, ne lui refusez pas cette petite satisfaction. Ce n’est ni pour vous faire des reproches, ni pour pleurer qu’elle vous demande; elle a quelque chose d’important et de pressé à vous dire. Je vous répète ses expressions mêmes.

Après quelques hésitations, Gustave céda, encouragé par le docteur, qui lui donnait l’assurance que cette entrevue devait être calme.

Louise travaillait près d’une fenêtre.

Dans une corbeille à ses côtés était une layette d’enfant. La layette n’était pas achevée. Sans paraître émue de la présence de Gustave, Louise prit dans la corbeille un petit bonnet auquel pendait une broderie, qu’elle attacha tranquillement à l’aide de son aiguille.

Elle cousait donc sans lever la tête; et Gustave s’approchait en silence.

—Vous m’avez fait demander? lui dit-il enfin.

—Oui, répondit Louise; veuillezprendre une chaise et vous asseoir. Je désire vous parler.

Gustave prit un siége. Louise continuait à coudre.—Vous me voyez, lui dit-elle, occupée à faire la layette devotre enfant(elle appuya légèrement sur ces deux mots). J’ai pensé qu’il convenait, avant de mourir.....

—Mais, dit Gustave, quelle folie!..

—Je vous prie de ne pas m’interrompre. J’ai la mort dans le cœur, dans la tête, partout; je mourrai en couches. Laissez-moi finir. Je vous disais donc que je mourrai; mais je suis mère, et je veux assurer le sort du pauvre petit être....

Elle fit une longue pause.

—Expliquez-vous... murmura Gustave.

—M’y voici. L’avenir de mon enfant est aujourd’hui la seule chose qui m’inquiète... Moi, je ne demande rien..... Vous sentez qu’à présent il ni importe fort peu que vous ne soyez pas mon mari.... Il n’en est pas de même pour l’enfant que je vais mettre au monde: mon enfant a besoin d’un père; qui lui en servira?

—Je vous pardonne vos doutes, Louise...

—Je pense bien que vous ne l’abandonnerez jamais, monsieur; mais cette certitude même ne peut me suffire; ce qu’il faut à mon enfant, ce n’est pas un père adoptif, mais bien un père légitime. Tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines, je défendrai les droits du pauvre orphelin à qui je vais donner la naissance.Il est à moi comme il est à vous, Gustave, et si vous l’oubliez, moi je m’en souviens: il faut quenotreenfant soit légitimé avant ma mort.

Ces dernières paroles, Louise les avait prononcées d’une voix tremblante d’émotion. Elle venait de quitter son travail, et elle jetait sur Gustave des yeux pleins de trouble.

—Je ne vous comprends pas, dit Gustave...

Louise se leva avec tous les signes de la douleur.

—Vous ne me comprenez pas! criait-elle à travers ses sanglots; vous ne comprenez pas une mère qui ne veut pas que son enfant mendie, reçoive de la pitié ce qu’il peut exiger comme un droit! Le père de mon enfantne comprend pas que je m’occupe de son avenir!... Ce que j’implore de vous, Gustave, ajouta-t-elle d’un ton moins exalté mais plus triste, qu’est-ce que cela me fait..... et qu’est-ce que cela vous fait à vous, puisque je mourrai en couches?..

—Modérez-vous, Louise, je vous proteste que cet enfant m’est aussi précieux qu’à vous-même.

—Prouvez-le-moi donc en le reconnaissant comme le vôtre.

—Aussitôt sa naissance, vous verrez...

—Que verrai-je? je n’y serai plus. Non, c’est maintenant...

—Mais comment reconnaître un enfant qui n’est pas né?

—... En épousant sa mère.

Elle ajouta:

—Vous ne répondez rien?

Gustave se tenait dans un profond silence. Il cherchait sans doute quelque expédient pour se tirer d’embarras, lorsque Louise reprit avec tranquillité:

—Je m’étais fait un devoir de ne plus vous parler de mon mariage... j’attendais. Docile aux raisons que vous m’aviez données, je dévorais ma honte en secret, espérant que tout ceci aurait une fin prochaine. A présent, la mort que j’entrevois a changé mes résolutions. Votre maîtresse, votre indigne maîtresse, je patientais; mère, et morte bientôt, ma faiblesse deviendrait un crime.

Puis en s’exaltant peu à peu:

—Mon enfant, c’est ma chair, c’est ma vie; je suis responsable de son sort devant Dieu! Si vous refusez ce que je vous demande dans l’intérêt seul devotreenfant, j’invoquerai la protection des lois, j’irai trouver votre père... car je sais où il demeure votre père; je vous ai suivi vingt fois dans sa maison, jusque dans l’escalier... j’irai le trouver, je me jetterai à ses genoux; je lui dirai que l’enfant que je porte est le vôtre, que je vais mourir...

—Vous irez trouvez mon père?

—Oui.

—Pensez-vous qu’il vous écoute?.. Mes sottises ne le regardent pas.

—Quoi! votre père, à la vue d’une femme enceinte, ne serait pasplus sensible que vous ne l’êtes vous-même?

—Non.

—Mais c’est donc un monstre que votre père?... Eh bien! je vous le répète, j’implorerai le secours des lois, je vous démasquerai, je dirai que vous m’avez séduite, que vous m’avez fait accroire que je serais votre femme, que vous voulez abandonner votre enfant...

Louise était au comble de l’agitation. Gustave était impassible; il se leva.

—Madame, lui dit-il froidement, accordez-moi un jour de réflexion. Après quoi, si je ne vous ai pas donné une réponse qui vous satisfasse, vous serez libre d’appeler sur moi la sévérité même de la justice, je merangerai à sa sentence; mais je me flatte que nos griefs mutuels n’éclateront pas devant les tribunaux. Au revoir, jusqu’à demain.

Gustave sortit. Louise, d’abord stupéfaite de l’air calme dont Gustave lui avait répondu, demeurait immobile, cherchant à comprendre pourquoi il s’exprimait ainsi, quel sens heureux ou malheureux il fallait attacher à sa réponse. Mais sitôt qu’elle le vit ouvrir la porte, elle n’eut plus qu’une pensée: le retenir pour lui parler encore.

Il n’était plus temps; Gustave était parti. Elle regarde précipitamment par la fenêtre: Gustave est dans la rue.

Mon Dieu! pensa-t-elle en se laissant tomber sur un siége, mon Dieu,ramenez-le-moi demain! Tout ce que je lui ai dit, et tout ce que j’en fais, mon Dieu, vous le savez, c’est parce que je suis malade, et que je ne veux pas, si je meurs, quesonenfant n’ait pas de père!...

Gustave ne tarda pas à perdre le sang-froid dont il s’était armé devant Louise, en face du danger imprévu dont elle le menaçait. La surprise jointe à la colère, lorsque l’une et l’autre est extrême, donne souvent au visage d’un homme l’immobile apparence du calme: apparence de courte durée, que suit une explosionfurieuse ou l’abattement de toutes les forces.

Si Gustave fût resté quelques minutes de plus auprès de Louise, elle eût été désabusée bien vite sur ce calme menteur qui vint éclater en tempête dans l’appartement du docteur Thévenot.

Gustave entra pâle, les traits en désordre. Aux paroles que lui adressa le docteur, il ne répondit long-temps que par des mots sans suite, entrecoupés de nombreuses imprécations. Il se frappait la tête du poing, il s’asseyait, il se levait, il criait, il pleurait même, tant sa colère était grande.

—C’est une malheureuse! docteur, une femme abominable, capable de tout! Si elle n’est pas folle, c’est la plus infâme des créatures. Vous savez commentje me conduis envers elle; il est impossible d’y mettre plus de procédés, de délicatesse... Eh bien! la misérable qu’elle est ne sait qu’imaginer pour me brûler le sang, pour me faire tourner la tête. Au moyen de cette idée fixe, qu’elle doit mourir en couches, elle veut me contraindre à l’épouser tout de suite. Comment donc! mais elle en est venue jusqu’aux menaces!.. Tout cela est une comédie atroce qu’elle joue pour me forcer au mariage. Croyez-moi, c’est une rusée coquine, qui n’a pas plus envie de mourir que vous et moi, et qui veut me convaincre de sa mort prochaine afin de m’arracher un consentement que je ne donnerai jamais. Je le vois maintenent, j’ai été la dupe d’une intrigante: elle veut se faire épouser, voilà tout. Vous figurez-vous bienqu’elle m’a menacé des tribunaux! L’insensée! est-il un tribunal au monde qui puisse me faire épouser une femme de son espèce!... J’aimerais mieux épouser une servante. Les tribunaux! Mais c’est incroyable, cela! Oser me menacer des tribunaux!..

—Elle dira que vous l’avez séduite...

—Comment! elle est femme à dire que c’est moi qui ai tué sa mère.

—Elle dira que vous l’avez séduite, reprit le docteur; mais il ne suffit pas de dire, il faut prouver.

—Je vis avec elle depuis un an, et, de plus, elle est enceinte.

—Qu’est-ce que cela fait? N’est-elle pas d’un âge à savoir se conduire?.. Je doute même qu’il y ait lieu à vous fairepayer une amende... Si vous m’en croyez, vous lui laisserez quelques petites rentes pour vivre, et vous la planterez là, puisqu’il est impossible que vous restiez ensemble... Vous partirez pour la Suisse, pour l’Italie, n’importe: vous ferez un voyage: elle ne courra pas après vous.

—Mais, docteur, songez donc... elle est enceinte, près d’accoucher, la malheureuse! Sans cela, mon ami, mais, mon Dieu! je serais déjà à mille lieues d’elle!... C’est son enfant qui me retient.

—Ah! ah!

—Sans doute. Que deviendra cet enfant?

—Elle l’élèvera.

—Elle, mon ami! Une folle!...

—Oh! que non.

—Folle à lier, je vous dis. Entre ses mains, quel sera le sort de mon enfant? car enfin, docteur, il est à moi comme à elle, et je dois en prendre soin.

—Des rentes, mon ami, des rentes; ils s’arrangeront tous deux avec cela. Parce qu’une femme est devenue enceinte, vous ne pouvez pas vous croire lié à elle pour la vie.

—Moi, non; mais elle, c’est différent. Vous ne lui ôteriez pas de la tête que cet enfant nous lie ensemble d’une chaîne que rien ne peut rompre... Tenez, docteur, je connais mieux que vous le caractère de cette femme. Mère par mon fait, elle me poursuivra de son enfant tout le temps que je vivrai. En quelque lieu que je sois, elle viendra m’apporter cet enfant, elle me lejettera sur les bras; elle me criera aux oreilles: Voilà ton fils, et je suis ta femme; reconnais-le et épouse-moi! C’est un cerveau malade, une imagination romanesque qui ne me laissera pas une minute de repos. Pour la fuir, il ne faudrait rien moins que quitter Paris, la France, m’expatrier en un mot!

—Vous vous exagérez...

—Rien du tout, docteur; elle remuera ciel et terre pour me trouver. Je ne sais que trop ce dont elle est capable. Si ce n’était pas cet enfant, oh! tout cela changerait de face. Mais c’est cet enfant, je vous le répète, qui la fera s’attacher à moi comme une furieuse, qui l’excitera à me chercher dans tous les coins de Paris, à me harceler, à me tourmenter sans relâche;car ce malheureux enfant, à ce qu’elle s’imagine, lui donne sur moi les droits d’une épouse... Concevez-vous l’horrible de ma position?

—Je conçois bien; mais comment faire?... Dans trois semaines, un mois au plus, ses couches...

Gustave l’interrompit d’un geste violent.

—Docteur, dit-il avec une voix altérée, mais qu’il essayait de rendre ferme, docteur, êtes-vous mon ami, et voulez-vous m’aider dans l’exécution d’un projet, le seul qui puisse m’arracher des mains de cette femme?...

—J’y consens, car je suis convaincu d’avance que vous ne me proposeriez rien de contraire à l’honneur.

Gustave balbutia quelques mots,puis l’assurance lui revint, et il ajouta:

—Ce projet n’est pas nouveau dans ma tête. Une folie, un caprice me le fit concevoir; je l’abandonnai comme je l’avais conçu, sans trop de raison: depuis je l’oubliai tout-à-fait, et lorsque par hasard il se représentait à mon esprit, je le rejetais comme un crime. En telle circonstance donnée, l’exécution d’un projet comme le mien est une scélératesse, une infâme lâcheté...

—Et c’est ce même projet?... interrompit le docteur.

—Le même. Il ne me serait pas venu il y a un an, que très-certainement ma position me l’inspirerait aujourd’hui, comme unique moyen de salut. Au reste, les circonstances ayant changé, ce qui eût été unemauvaise action autrefois peut devenir maintenant une chose juste et bonne. Mon bonheur, celui de trois personnes, dont une est mon enfant, me font un devoir, une nécessité de l’enlèvement que je médite. Vous serez deux dans le secret: vous et madame Lefebvre.

—Et qu’est-ce que cela peut être? demanda le docteur avec inquiétude...

Madame Lefebvre parut en ce moment. Louise l’avait envoyée à la recherche de Gustave; elle lui écrivait pour le prier de revenir près d’elle, de ne pas l’abandonner, de l’excuser... Elle finissait sa lettre par ces mots: «Gustave, pardonnez à une pauvre femme que le chagrin rend folle.»

—Vous voyez, docteur, dit Gustave;et j’abandonnerais mon enfant à cette insensée! Si elle a des droits sur lui, j’en ai aussi, moi, ce me semble. C’est au plus raisonnable des deux à se charger de son avenir.

S’adressant à madame Lefebvre:

—Vous lui direz que je la verrai demain.

La Lefebvre supplia Gustave de ne pas y manquer, parce que madame était accablée de désespoir.

—C’est bien, c’est bien, j’irai, madame Lefebvre, répondit-il; je me fie à vous pour la consoler.

—Monsieur peut se fier à moi sur tout ce qui concerne...

—Je le sais, madame Lefebvre, aussi ne tarderai-je pas à vous donnerdes preuves d’une confiance sans bornes. Sortez; je vous parlerai demain.

La Lefebvre sortit. Une longue et chaleureuse discussion s’établit entre le docteur et Gustave, lequel ne quitta son ami qu’après lui avoir entendu dire:

—Votre projet est difficile à mener à bien, Gustave; mais, puisque votre bonheur, le bonheur de Louise même et de son enfant en dépendent, je me prête volontiers à vous servir tous trois de ma discrétion et de mon zèle. Cependant je vous proteste que, malgré l’embarras où je vous vois, je ne me mêlerais en aucune façon de cette affaire, si je ne croyais pas vous rendre, à vous particulièrement, un immense service.

Gustave lui serra la main affectueusement.

—Bon docteur, lui dit-il, ce service est plus grand que vous ne croyez: vous me sauvez la vie. Ma position n’était pas tenable; pour en sortir, j’étais homme à me faire sauter la cervelle.

Dans la même journée, Gustave reçut encore deux lettres de Louise. La pauvre femme le conjurait d’oublier ses emportemens et de lui pardonner ses torts.

Suivant la résolution qu’il avait prise, Gustave ne la revit que le lendemain.

Louise, blessée dans son amour autant que dans son amour-propre, mécontente d’elle-même et non moins mécontente de Gustave, à qui elle avait écrit trois lettres pour le supplier de se rendre tout de suite auprès d’elle; Louise, ne voyant arriver que le lendemain celui qu’elle attendait la veille, lui montra un visagepresque sévère. Gustave ne fût pas venu ce jour-là même, que sans doute elle lui eût envoyé une quatrième lettre mouillée de ses larmes. Il vint; elle l’accueillit avec froideur. Gustave n’employa ni paroles caressantes ni baisers pour ranimer un amour capricieux dont il ne voulait plus. Il ne dit pas un mot sur leur entretien de la veille; il parla des choses les plus indifférentes du monde, en apparence. Il jeta en passant quelques réflexions sur le bonheur de certaines gens qui vivent ensemble sans se quereller. Il dit que ce bonheur n’était pas rare, carl’impossibilitéd’une séparation devait amener des concessions mutuelles de part et d’autre. Il ajouta, d’un ton moitié léger, moitié grave, que pour lui il était décidé à vivre désormais tranquille, même au milieudes plus vifs tourmens. Il se plaignit de n’avoir pu vaincre jusqu’à cette heure les transports de son esprit. Il assura que dans ce monde chacun est l’artisan de sa bonne ou mauvaise fortune. Il laissa entrevoir que, pour l’homme qui sait maîtriser ses passions, qui les plie aux nécessités d’une vie paisible et commune, il est encore quelques chances d’être heureux. Il finit par une boutade contre le mariage, mal inévitable, auquel les femmes nous excitent par les promesses d’une félicité menteuse d’abord, mais véritable ensuite, si l’homme cherche cette félicité là où elle peut être: dans la paternité seule.

Louise écoutait, tantôt inquiète, tantôt rassurée; mais le calme de son cœur fut complet lorsqu’elle entendit cette dernière phrase. Gustavecomprenait donc qu’entre elle et lui, tout malheureux qu’ils étaient ensemble,un enfantdevait être un lien d’amour et de bonheur indissoluble.

Gustave, qui la vit le regarder avec tendresse, se hâta d’arrêter les avant-coureurs d’une réconciliation tout à la fois inutile et impossible; inutile, car sa volonté de quitter Louise était inébranlable; impossible, car tout rapprochement entre eux amenait à sa suite des larmes, des reproches, une dispute nouvelle.

Il parla, comme sans dessein, par inadvertance, d’une soirée où il avait été la veille, soirée charmante que des femmes...

Louise ne le laissa pas achever. Sa jalousie, accrue par le temps et par la solitude, éclata dans son geste ainsique dans le son brusque de sa voix. Gustave, sans avoir l’air de remarquer cette subite émotion, prétexta les fatigues du bal, et passa dans la chambre à coucher pour s’y vêtir d’une robe-de-chambre, où il serait plus à l’aise, disait-il.

Son changement de toilette fait, il rentra près de Louise, se jeta nonchalamment sur un canapé, les yeux à demi fermés, quoiqu’il eût un livre à la main. Bientôt il s’endormit ou feignit de dormir.

Chaque fois que Louise était possédée de jalousie, elle cherchait des preuves de son malheur dans les hardes de Gustave. Elle espérait y trouver une lettre, des cheveux, un indice quelconque de l’infidélité de son amant. Pas un pli de vêtement ne luiéchappait: elle décousait les doublures. Gustave, par sa fausse confidence et par sa feinte lassitude, lui avait ménagé, en changeant d’habits, l’occasion de lire un billet plus important pour elle et pour lui que n’eût pu l’être une lettre d’amour.

Ce billet était de la même main qui avait précédemment écrit la première et prétendue lettre de l’oncle supposé de Gustave. Voici ce que Louise lut:


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