En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un crochet.
Le travail manuel massomme! disait-elle à Fräulen Fridaqui gémissait sur cette lacune dans léducation de son élève.
Bah! sécriait alors le vieil oncle, quest-ce que cela fait? elle naura jamais besoin de raccommoder elle-même ses nippes.
Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tête de linotte posée sur des épaules mignonnes, mais déjà charmantes, il ajoutait in petto:
Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux masculins et fera le désespoir de ses pareilles; elle sera coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la blase pas trop vite sur la louange.
Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le feu, il sécriait:
Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutôt quelque chose, mais ris; tu as lair malade comme cela.
Cest que, sans quil sen doutât, ce petit cheval échappé pensait quelquefois, ou plutôt elle essayait de ressaisir un peu de la petite Gilberte dautrefois, celle quaimait sa mère; mais, hélas! cétait chose difficile à présent.
Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tête folle; elle revoyait toujours cette scène navrante: le vaisseau lOhio entrant au Havre son pavillon baissé et voilé en signe de deuil, pendant quelle se tordait de douleur entre les bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de premières, Maïa, la négresse fidèle, priait avec quelques passagers charitables, auprès du corps dune jeune femme que la mort avait frappée presque subitement.
Gilberte voyait toujours ce tableau.
Maïa la négresse, seul souvenir de ce passé, avait dû quitter lenfant et retourner aux Antilles.
Et la morte avait été enterrée au Havre, bien loin, là-bas, et loncle Simiès navait jamais offert à Gilberte de lemmener visiter cette tombe.
Une après-midi dhiver, Gilberte revenait de la promenade avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci sarrêta devant la boutique dun pâtissier:
Miss Gilberte, dit-elle, nous navons pas encore lunché, entrons ici.
Cest que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses plus séduisantes friandises.
Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put sempêcher de sécrier un garçonnet dune dizaine dannées en levant vers les promeneurs sa figure toute rouge de froid.
Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise ardente brillait dans ses yeux espiègles.
Gilberte se mit à rire.
Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demandalAllemande amusée, elle aussi.
Que oui. Et il y a longtemps que je nen connais plus legoût.
Quappelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.
Des mois et des mois.
Et pourquoi tes parents ne ten donnent-ils pas, puisque tuen es friand?
Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimancheset même les jeudis.
Et à présent pourquoi est-ce changé?
Le père est mort, répondit gravement lenfant, et la mère qui sescrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous donner du pain et de la soupe; cest que nous sommes six à la niche, il faut vivre.
Cependant un biscuit ou un sucre dorge ne coûtent pascher.
Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de painon se nourrit mieux quavec un biscuit.
Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit garçon, continua dune voix plus douce:
Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuseraitpas.
Oh! sécria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est petit, plus on est gourmand, nest-ce pas?
"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris lui revenant après une seconde de sérieux.
Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sablouse usée, mais propre.
Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier dont elle dévalisa littéralement la boutique.
Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de paquets blancs ficelés de rose.
Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le trottoir:
Chez nous?… fit-il, ouvrant de grands yeux.
Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour tous, et la petite Marie va être bien contente.
Ah!
Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa reconnaissance.
Ce nest pas seulement pour moi que je suis si content, dit-il enfin; mais ça va-ty faire une fête à la maison!… Y vont tous sauter de joie. Cest que vous ne savez pas, vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux enfants pauvres.
En lécoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore; elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au garçonnet.
Celui-ci recula.
Non, dit-il, pas dargent; la mère ne veut pas. Des bonbons, ça cest différent, on peut les accepter parce quon amuse souvent les enfants avec ça; mais de largent cest une aumône.
"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."
Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billetspour tacheter des jouets?
Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien. Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si bonne, ce serait de procurer de louvrage à ma mère.
Où demeure-t-elle?
Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle sappelle Mme Charlet.
Cest bien, jen prendrai note.
De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle quelle avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où il lui plairait.
Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents, malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.
Mais ils seffacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir bienfaisant.
Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature cette année-là.
Un matin, M. Simiès reçut lannonce de larrivée dun nouvel hôte; un de ses petits-neveux quil connaissait peu et qui venait parler avec lui daffaires importantes.
Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain des Marnes neut que le temps denvoyer une auto à la gare.
Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.
Simiès navait jamais professé de sympathie bien vive à légard des Daltier, ses parents éloignés; cependant Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient rares; cétait une nouveauté, une distraction.
Dès son entrée au château et après avoir remis un peu dordre à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée, le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui avaient motivé son voyage; la conversation dura jusquà ce que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les convives des Marnes.
Au second appel, Gilberte navait pas encore paru.
Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce petit despote de ne jamais se soucier de lexactitude, mais aujourdhui nous ne lattendrons pas, car Albéric arrive de voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.
Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la petite société à la salle à manger.
Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre ouverte pour laisser pénétrer à la fois lair pur et le soleil, une grande ombre sallongea sur le sol tandis quun rire frais se faisait entendre.
Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès, lui, sourit sans perdre un coup de dent.
Cétait tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de Mlle Gilberte Mauduit, montée par lespiègle fillette qui faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux dor en révolte, lenfant était ravissante.
Elle va se tuer! sécria quelquun voyant glisser sur le parquet ciré les quatre fers de lanimal.
Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a lhabitude de ces équipées-là. Je laccoutume à marcher partout et sur tout.
Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un sourire.
Albéric Daltier sétait levé pour saluer larrivante, et, jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la gentille amazone.
Mais, avant quil eût accompli ce mouvement, dun bond leste et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à terre.
Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait me prévenir que vous aviez un nouvel invité et jaurais fait une entrée plus correcte.
Bah! cela na pas dimportance, fit Simiès en buvant son madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois, il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même, nest-ce pas, Albéric?
Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une nuance de fine raillerie.
Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet dargent dont elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il emmena Bayadère qui commençait à donner des signes dimpatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la corbeille de pain.
Va vite thabiller ou bien il ne restera plus dhuîtres pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.
Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara avoir une faim de loup.
Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois nen revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à peine sortie de lenfance, jugeait tout, parlait de tout, donnait son avis sur tout.
On citait un chanteur célèbre.
Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une méthode adorable, mais il perd la voix.
Puis une autre:
Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour lAmérique et laRussie peut-être.
Simiès poussa le coude de son voisin:
Elle est étourdissante, nest-ce pas?
Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir cette petite fille tenir le dé de la conversation.
Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques mois, allait de château en château dans lespoir de cueillir une dot et une femme avec, parla des espérances quil avait dobtenir la main dune jeune fille très riche et très bien élevée, mais bossue.
Oh! fit lenfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest, je népouserais pas.
Pourquoi cela, Mademoiselle?
Parce que Uranie Cicelay a beaucoup desprit, beaucoup trop ; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse fortune quelle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.
Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent ! si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens de tuer le temps: les amis, le cercle…
Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pourvous autres hommes!
Elle a de lesprit jusquau bout des ongles, sécria Simièsen enveloppant sa pupille dun regard dadoration.
"Et du fiel jusquau bout de la langue, pensa le chasseur de dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si lon ne mangeait si bien chez son oncle, on fuirait cette maison."
Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur quil ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement les réflexions originales.
On apporta le courrier au dessert et Gilberte sen empara avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:
"Monsieur et Madame Querréal ont lhonneur de vous faire part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred Nancé, etc."
Eh bien! ça, cest stupide! sécria Gilberte en froissant le papier dans sa main.
Stupide? pourquoi?
Parce que cest unir misère et pauvreté; les Querréal nont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.
Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme une lame.
Gilberte sapprêtait à lancer une seconde épigramme lorsquelle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les yeux dacier de son cousin, pleins dun indicible dédain.
Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal que vous estimiez dans un mariage lor avant la vertu et laffection?
Mon oncle dit, répondit lenfant avec moins dassurance toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.
Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux qui ont lâme assez élevée pour sappuyer lun sur lautre dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le plaisir.
Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et lironie voilée de ces paroles.
Ta ta ta, cest très beau de parler damour et deau fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais la vie est longue, on sen lasse vite, dit Simiès qui pelait un fruit superbe au bout de sa fourchette.
"Oui, quand on ne sappuie pas sur Dieu", pensa Albéric.
La conversation prit un autre tour, sans que la verve de Gilberte sarrêtât une minute; il semblait quelle voulût braver ce cousin dont elle devinait le blâme.
Ladorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein, jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal quelle pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui attirait son esprit.
Et cétaient peut-être justement ceux qui la flattaient le plus quelle flagellait le plus rudement, inconsciente cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui avaient été en cela ses premiers maîtres.
Dune famille où lamour du prochain était en honneur presque à légal de lamour de Dieu, Albéric Daltier se sentait rempli dune compassion infinie pour cette mignonne cousine qui ignorait absolument la vertu de charité.
"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"
Certes lenfant demeurait la candeur même, bien quelle entendît des choses quelle naurait pas dû savoir; on devinait que le fond de son innocence nétait pas altéré.
Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature, trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard, bientôt, Simiès nallait pas ternir cette divine candeur?
"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de tels discours devant de jeunes oreilles, de même quon devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."
A la fin du repas que lépicurien Simiès aimait à faire traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de temps à autre un coup dil du côté de son grand cousin, se demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de compliments et navait pas conté de ces anecdotes qui font rire.
Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages cyniques qui lentouraient; on le sentait au-dessus, bien au-dessus de ces vieillards blasés.
Lorsquon passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de maison, eut versé le café dans les tasses, prise dun caprice subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des cigarettes et des cigares aux invités.
Une pour moi, mon oncle.
Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.
Non, mon oncle. Donnez.
Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques bouffées dun tabac turc assez fort.
Nest-elle pas adorable? glissa Simiès à loreille de sonneveu.
Albéric ne répondit pas et demeura grave.
Ce nétait pas ainsi quelles étaient élevées, les mignonnes jumelles, ses soeurs chéries, quil avait laissées dans la petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient conservées sous lil jaloux de la plus sage et de la plus tendre des mères.
Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en quelles mains était-elle tombée?
Lenfant, cependant, commençait à se trouver mal à laise de son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas et le peu de vin fin quelle avait bu, elle sentit la tête lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au moment où les messieurs entamaient une discussion politique dont nos ministres faisaient les frais.
Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la terrasse où linvitaient à la promenade le soleil encore chaud et la brise encore tiède.
Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de bambou, toute blanche et toute languissante.
Il senquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire dautre allusion à la gaminerie quelle avait commise, et lui demanda la permission de prendre place à côté delle, ce quelle daigna lui accorder.
Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il nétait pas dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, laplomb lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son grand cousin. Doù venait-il? Comment lui était-il parent? Comment ne lavait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des soeurs et des frères?
Et, sur sa réponse affirmative:
Ah! vous êtes heureux, vous! soupira lenfant avec un accent de regret qui toucha le jeune homme.
Il vit alors que ce petit cur égoïste avait une peine, et, adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie quelle menait chez son oncle.
Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée, ses plaisirs actuels et ceux qui lattendaient dans lavenir.
Il la laissa parler dans linterrompre, puis quand elle eut fini:
Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il ny a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de devoir?
Mon oncle éloigne de moi tout ce qui mennuie.
Parce quil vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que lavie peut vous réserver plus tard.
Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je feraiun beau mariage.
Quoi! vous y songez déjà?
Oh! non, seulement je sais que je nai rien à craindre de lavenir.
Quen savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter dune chose pareille? Lavenir ne nous appartient pas, il est à Dieu.
Gilberte eut un petit rire sardonique.
Vous croyez en Dieu, vous?
De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié?…
Oublié quoi?
Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:
Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué quil vous est, hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous pas encore savoir prier?
Mon oncle affirme que de nos jours on na plus besoin des principes austères dautrefois; il dit quà présent la religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.
La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier Dieu, mais cest nier la lumière.
La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite moue.
Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend labus du plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la connaissez pas, la vie.
Je ne la connais pas?
Vous ne lavez vue que de son côté rose et séduisant, mapauvre petite enfant.
Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquéeen redressant sa taille menue.
Vous navez jamais pleuré, poursuivit Albéric sanssémouvoir de cette protestation.
Si, jai pleuré.
Quand cela? Il y a longtemps sans doute?
Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que personne ne maimait.
Gilberte prononça ces mots dune voix sombre en jouant nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli son petit tablier.
Eh bien! il y a peu dannées de cela; avez-vous donc le cur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé tout le souvenir du passé?
Lenfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.
De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu farouche.
Parce que jai pitié de vous.
Pitié?…
Elle eut un petit rire orgueilleux.
Pitié, quand tout le monde me porte envie?
Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites illusion! Jestime que bien des malheureux, moins favorisés que vous sous le rapport des biens matériels, néchangeraient pas volontiers leur sort contre le vôtre.
Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté, paraissait heureux de sa destinée.
Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.
Ce sont ceux qui espèrent en lautre vie.
Il reprit après une pause:
Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous navez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à leau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.
Gilberte lécoutait toute pâle et frissonnante..
Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?
Hélas! oui, trop vrai.
Alors, fit-elle toute révoltée, sil y a un Dieu comme vous lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? Cest injuste.
Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans léternité à ceux qui auront souffert ici-bas. Cest cette pensée qui les soutient, dailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes joies; jy ai droit autant que toi."
"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne la pas, sil ne veut que léternité lui soit lourde."
Et moi alors? moi qui nai jamais pensé à cela? murmuraGilberte très troublée.
On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; dautres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à laffamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.
Oh! cest vrai, murmura lenfant que ces paroles atteignaient en plein cur; et ce nest pas seulement cela, mais au jour de lan on me donne des jouets, des boîtes de bonbons dun prix fou; je regarde à peine les uns et je naime plus les autres.
Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces serres que je vois dici et qui sont réputées magnifiques, vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons embaumés où sont semées à profusion les lumières et les plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un petit enfant quon a battu parce quil est rentré au logis les mains vides.
Mais alors, sécria Gilberte, pourquoi ny a-t-il pas une loi pour que tous soient égaux; pour que les uns naient pas tout largent et les autres rien?
Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous ne donnerait pas même vingt sous à chacun. Cest, je vous le répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance; à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser la vie en samusant uniquement sans jamais réfléchir ni songer aux autres.
Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur pensive qui la rendait si séduisante.
Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se rapprochaient deux en même temps que lodeur des cigares trahissait la présence dimportuns.
Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils vont du côté des serres; nous, allons à lopposé, vers le bois.
Il obéit et se leva.
Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t-il.
Oui, répondit lenfant rougissante, je suis tout à faitbien.
Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.
"Comme elle serait bonne et aimable si lon ne sempressait de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune homme en regardant la petite tête blonde queffleurait un rayon de soleil dautomne.
Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement les allées au feuillage rougeâtre.
Je métonne que vous mécoutiez si bien, dit tout à coup Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne; moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la vérité… un peu rude, un peu amère.
Cest vrai, répondit naïvement Gilberte.
Je ne fais jamais de compliments à ceux que jestime.
Alors vous mestimez donc? dit-elle, toute joyeuse.
Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer ni protester; cest donc que vous sentez le bien et que vous avez le cur et le sens droits.
Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je deviendrais meilleure.
Elle réfléchit une minute.
Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, cest très agréable davoir la bride sur le cou; cest très agréable que mon oncle soit, comme on dit, lesclave de mes caprices; seulement…
Seulement?…
Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne pas non plus le bon exemple et… et quelquefois même il me fait honte.
Comment cela, Gilberte?
Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les infirmes; si vous saviez ce quil leur a répondu en leur refusant une aumône!
Qua-t-il répondu, Gilberte?
Eh bien! il a dit: "Jai pour principe de ne jamais donner. Notre société est vraiment bien en retard; on devrait défendre laccès de la rue aux misérables qui blessent la vue en étalant leur misère."
Quont répliqué les dames quêteuses?
Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, cest justement pour cela quil faut leur ouvrir des asiles où ils ne blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."
Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après dans lescalier pour leur donner dix francs qui me restaient de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon mois.
Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite main de sa compagne.
Et puis, je naime pas non plus quand mon oncle semballe en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une nouvelle guerre; pas difficile, il a passé lâge où lon est enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il sest beaucoup amusé; il avait de largent et des protections… Moi je trouve que cest très mal davoir joui quand les autres souffraient.
Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put sempêcher de sécrier Albéric.
Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de grands mots de liberté, de fraternité et dégalité, mais ils pensent tous à eux dabord, à commencer par cet affreux M. Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer député, harangue sottement les populations et les flatte par devant pour sen moquer ensuite par derrière. Tenez, comme cela.
Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte monta sur un banc et contrefit lorateur, ce qui amena un sourire sur les lèvres dAlbéric.
Puis ils sassirent tous les deux; ils nétaient las ni lun ni lautre de leur sérieux entretien.
Comme vous seriez bonne si…, soupira Albéric encontemplant lexquise tête blonde qui se levait vers lui.
Si jétais élevée autrement, nest-ce pas? Comment être sage aussi, poursuivit lenfant avec une moue expressive, comment être sage quand on est si petite et quon ne dit jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y aura une chose que je pourrai faire: donner tout largent de ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert, nest-ce pas?
Le pourrez-vous seulement?
Puisque je fais mes quatre volontés.
Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui nen faisait pas usage quand il le fallait.
Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la petite fille, savez-vous que votre oncle ma chargé de vous annoncer quelque chose.
Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés.Pourquoi mon oncle ne me lapprend-il pas lui-même?
Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.
Quest-ce donc? fit Gilberte anxieuse.
Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant quelques mois.
Pourquoi cela?
Il faut quil parte pour un long voyage.
Où?
A New-York, où il a des placements importants; selon quil reste ou quil y aille, ses capitaux seront perdus ou triplés.
Alors, quil parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne memmène-t-il avec lui?
Cest un voyage trop fatigant pour une fillette de votre âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant quil serait tout aux affaires? Dailleurs ne craignez pas, il ne sera pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes intérêts, doit laccompagner.
Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen qui est nulle et qui na aucun empire sur les domestiques.
M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Maisvoilà, la pension vous effraie.
Pour ça oui; quon ne men parle pas. Je nen veux à aucunprix.
Alors, il ny a dautre moyen que de vous confier à desamis.
Lesquels? je ne vois pas…
Jai cru que vous en aviez beaucoup.
Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables amis… cest autre chose.
Votre oncle a parlé, je crois, dune famille Lémo.
Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.
Gilberte!
Est-ce que je fais quelque chose de mal? Jai lhabitude de dire ce que je pense. Je vous jure que cest vrai.
Elle prit une petite mine sérieuse.
Tenez, je suis sûre que vous mapprouveriez si je demandais à aller chez les de Carcanne.
Je ne les connais pas.
Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une piété peu ordinaire.
Ce serait le cas de vous retremper lâme dans un milieu plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir ces gens-là en haute estime.
Ca cest sûr; seulement il me laissera aller chez eux, dabord parce quils sont affables et me recevront avec plaisir, puis parce que jy rencontrerai des enfants de mon âge.
Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit sarranger dans le plus bref délai.
Labsence de mon oncle va durer combien de temps?
Un an au plus.
Cest affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!…
Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera salutaire.
Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos autres amis.
Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des histoires par son grand cousin! sécria Simiès en apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade. Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires, mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.
Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien favori qui arrivait en flairant sa trace.
Simiès se glissa vers son neveu:
Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la chose?
Un peu tristement, mais avec soumission.
Sans trop trépigner?
Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais ellelaccepte, puisquelle est nécessaire.
Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avalercette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.
Nullement.
Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?
Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois, au fond, très raisonnable.
Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car cest le diable en jupons, mais avouez quelle est étourdissante, adorable.
Charmante, en effet, quand elle le veut bien.
Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle, redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne pouvait souffrir.
Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une véritable surprise.
De son côté, Gilberte se disait:
"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric! Comme il dit simplement ce quil pense et comme cela lui donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui nest occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de lord Firm qui ne pense quà lengraissement de ses terres! Albéric Daltier, lui, est quelquun. On sent que cette bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, na jamais menti. Quest-ce quil doit penser de moi quil a vue moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques sur mon prochain? Jai honte quand ses yeux bleus, calmes et pensifs sarrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte Mauduit, qui, dit-on, na peur ni de Dieu ni du diable. Lui seul ne madmire point, ne me flatte point, et je lai écouté parce quil ma dit la vérité."
Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqualors, une inexprimable lassitude lui étreindre le cur.
Mais ce nétait encore quune fillette, et, retournant sur loreiller son joli visage ensommeillé, elle sendormit profondément pour rêver de lAmérique et des de Carcanne.
Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit costume dautomne, mais fort grave, et ce jour-là on ne lentendit ni chanter ni rire.
A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne mousseux.
Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité et toute religion.
Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.
Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait pas la discussion monter à létat de dispute, trop courtois et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain des Marnes, pour manifester son dédain.
Mais, en regardant Gilberte, lenvie lui prenait de lemporter dans ses bras pour lenlever à ce milieu funeste où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme innocente.
"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à labri. Jaugure bien de son séjour dans une famille chrétienne, et ensuite… eh bien! ensuite, que Dieu la garde!"
Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des deCarcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui àParis, et elle avait fait part de son succès à son cousin.
Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on nomma les de Carcanne.
Lathée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne lempêchait pas de déblatérer contre eux.
M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains rapports; sous dautres ils se montrent fort ridicules; figurez-vous quils se gardent depuis quinze ans une fidélité conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une femme ont assez lun de lautre au bout de trois mois; ceux- ci sont tels quau premier jour. Philémon et Baucis nétaient rien auprès deux.
Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez- vous deux au moment où vous allez leur demander un service quils ne vous refuseront pas, bien certainement?
Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le vieillard un peu vexé de lobservation de lenfant.
Aussi continua-t-il, comme par bravade:
M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites nonnes et des séminaristes en herbe.
Et Madame? demanda quelquun.
Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de tous, elle rend service à tous et lon sadresse à elle des quatre coins de lunivers; elle est confite en dévotion et na certainement jamais lancé un coup dil à son miroir ni dit un oui pour un non. Or, une femme nest plus une femme si elle nest coquette et rusée.
Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric dune voix très ferme, et je nestime une femme quautant quelle est modeste et sincère.
Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un idéaliste, vous; ici nous naimons pas lidéal; nous navons pas la même manière de voir, cest convenu. Ainsi vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi jadore le plaisir et jen use; que voulez-vous? cest ma façon, à moi, daller en paradis.
Mais jaime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric, seulement jai horreur de la débauche! La religion que vous me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les distractions; elle est indulgente.
"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la part que jai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t- elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh! malheur, malheur à qui enseigne à lenfant la science du mal ! que je plains mon oncle sil lentraîne quelque jour avec lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne puis que prier pour eux."
Huit jours après, Gilberte, le cur un peu gros en se séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de Carcanne.
Les excellentes gens navaient pas accueilli avec beaucoup dempressement la proposition de Simiès, mais leur compassion et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent affirmativement et reçurent à bras ouverts lorpheline, petite brebis égarée quils nespéraient pas beaucoup voir revenir à des sentiments chrétiens.
Mais ils ne se doutaient pas que lenfant était encore tout imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la fillette.
Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient comme leur propre fille.
Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs petits anges aimés.
Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux, aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.
"Sage? oui, à sa manière! ricanait lathée en lisant ces épîtres; doit-elle leur en faire voir à ces pauvres Carcanne qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opéra ou quon prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde de retrouver mon beau lutin qui sennuie fameusement là-bas, quoiquelle ne sen plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze ans, il faudra que je songe à la présenter dans le monde, parce que, ensuite, lâge viendra mempêcher de ly conduire; je ne suis plus un jeune homme, que diable!"
Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, cest que son beau lutin avait supplié ses amis de lui apprendre ses prières, ce quils avaient fait avec bonheur.
Et à mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son enfance apprises jadis sur les genoux de sa mère, ses souvenirs, trop longtemps étouffés, sortaient de leurs sépulcres rouverts.
Avec lardeur dune néophyte, elle voulut assister à tous les offices de léglise, donner aux pauvres tout lor de sa petite bourse bien garnie par les soins de Simiès; enfin, voyant Marie, la fille aînée de M. de Carcanne, se préparer à sa première communion, elle obtint daccomplir elle aussi cette grande action.
Cétait une belle occasion dont il fallait profiter; le curé de Saint-Augustin, consulté et instruit de la position de lenfant, ladmit aux catéchismes, et Gilberte y montra une assiduité et une intelligence telles quelle passa un examen brillant et fut invitée à suivre la retraite avec sa petite amie.
Sa piété était un peu exaltée comme celle des convertis, en général, mais elle était sincère, et, le grand jour arrivé, Gilberte sagenouilla à la sainte table, souffrant un peu de ny être suivie par aucun parent tandis que ses compagnes étaient escortées des leurs, et la vision du passé lui revint et la fit pleurer en songeant combien elle était seule sur la terre.
Le lendemain elle fut confirmée, et, six semaines plus tard, son oncle de retour en France lenlevait à ses amis en remerciant ceux-ci des soins dévoués quils avaient prodigués à lenfant.
Simiès ramena triomphalement sa nièce à lhôtel de la rue de Lisbonne, rouvert pour les recevoir; Gilberte ne quitta point les de Carcanne sans un véritable serrement de cur, mais elle était heureuse de retrouver son oncle et simaginait, pauvre illusionnée dans lenthousiasme de sa foi renouvelée, quelle allait convertir le vieil athée à ses idées chrétiennes.
Les de Carcanne eux-mêmes regrettèrent la jolie fillette qui était reconnaissante de leurs bontés et qui ne leur avait donné que de la satisfaction pendant plusieurs mois quelle leur avait été confiée. Ils ne devaient plus la revoir souvent, car, peu après, M. de Carcanne fut appelé en Périgord par un héritage inattendu qui lui apportait un beau domaine où il sinstalla presque définitivement avec toute sa famille.
Pendant quelque temps les jeunes filles entretinrent une correspondance assez assidue, puis, un beau jour, Simiès détourna les lettres des petites de Carcanne et Gilberte, voyant les siennes demeurer sans réponses, sen blessa et ne donna plus signe de vie à ses amies.
Simiès éprouva du désappointement en retrouvant Gilberte grave et posée.
Comme elle était la franchise même, elle ne voulut rien cacher à son tuteur et lui raconta qu'elle était revenue à la foi et qu'elle désirait continuer à accomplir ses devoirs religieux.
Vous êtes mécontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le pli de colère s'accuser sur le front du vieillard, et vous me reprochez ce changement: ne l'imputez pas à mes amis, c'est moi seule qui l'ai exigé, et ce que j'ai fait c'est moi qui l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je la veux bien, dit-elle câlinement pour apaiser Simiès quelle devinait furieux.
Mais Simiès était habile; il ne manifesta sa rage quen sécriant avec un haussement dépaule significatif:
Tu es une imbécile et les de Carcanne encore plus. Je tecroyais plus intelligente.
Peinée et blessée, Gilberte ne répliqua point.
En lui-même lathée se disait:
"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne men inquiète guère; lenfant devait inévitablement tomber dans la bigoterie de ces gens-là; mais jai mon plan et je parie que dici quelques mois jaurai retrouvé ma Gilberte dautrefois, mon gentil démon!"
Il avait son plan, en effet, le misérable, et son plan était infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne lempêcha point daller à la messe le dimanche ni de faire sa prière soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile, se contentant de railler.
Il lui donna pour institutrice une Américaine absolument dénuée de piété, qui avait pour unique qualité de parler fort bien langlais; il lui mit entre les mains des livres quil choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit à Paris, soit aux Marnes, soit à Nice, soit à Biarritz, bref dans tous les lieux où il la conduisit, il eut soin de la lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des plaisirs entraîna et grisa la jeune fille si bien que sa vie dissipée ne trouva plus de place pour la prière.
Un jour vint où Gilberte avait tout oublié: les souvenirs de sa première communion, les recommandations des de Carcanne, les conseils dAlbéric et lexistence de tous les Daltier du monde.
Simiès avait donc bien réussi, et, avec son rire de démon il se frottait les mains en murmurant:
Je savais bien que je ressusciterais lancienne Gilberte. Mort et damnation! Si elle était restée ce quelle était il y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je ne laurais pas gardée; mais à présent il ny a plus rien à craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.
Il y avait une chose cependant que Simiès navait pu enlever de lâme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers lesquels la portait sa générosité habituelle.
De même quelle ne pouvait voir un animal blessé sans le soulager à linstant, de même elle ne pouvait voir un malheureux souffrir sans y apporter du remède.
Elle, autrefois si hautaine, prenait à présent en pitié les vagabonds exposés aux rudes caresses du vent ou aux morsures du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front mouillé toujours courbé vers un sol ingrat pour lui arracher un morceau de pain noir, sans autres jouissances quun rayon chaud en hiver et un peu dombre en été, sans fêtes, sans plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans récompense.
Parfois, dans ses chevauchées aux Marnes, Gilberte, arrêtant sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et des espérances de lannée; il y avait souvent une éloquence étonnante sur les vieilles lèvres flétries des paysans et des paysannes, et une grande leçon dans leur résignation héroïque.
Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, cétait de voir son oncle, si imbu de principes égalitaires, refuser une pièce de monnaie à laffamé, lui qui mettait deux francs dans ses moins bons cigares.
Aussi se moquait-il de sa nièce quand il la voyait vider sa bourse dans les mains du premier vagabond venu.
Ma mère aimait à me voir donner aux malheureux, elle me lenseignait lorsque jétais petite, répondait Gilberte un peu attristée de ses sarcasmes.
Ta mère était une femme desprit et de grande beauté, je ne le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens pratique, répliquait Simiès de son ton railleur.
Mais Gilberte nen continuait pas moins à secourir les misérables, autant quelle pouvait en trouver le temps dans son existence affairée de mondaine.
Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se dépouiller pour autrui? ce quon donne, on ne la plus, donc autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer la couverture à soi, comme on dit. Il serait excessif daffirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses adonnées aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les autres sont plus amusantes!
En général pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexée pour son sexe, en général les femmes frivoles et égoïstes ne sont pas douées dintelligence transcendante.
Bah! jestime quune femme nest spirituelle et intelligente quautant quelle samuse et amuse les autres.
Cependant… regardez Mme Hermès.
Tu me cites là une exception. Que diras-tu de son mari,grands dieux, alors? Ce pauvre Hermès, un vrai poupard!
Il est très bon, rétorqua Gilberte; lhabit ne fait pas lemoine, ni lair la chanson.
Toi dabord, Gilberte, tu as lesprit de contradiction jusquau bout des ongles; allons, viens me chanter quelque chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries à ton vieux scélérat doncle qui tadore.
Là-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez les de Carcanne le goût des couplets dopérette lestes ou égrillards, elle entonnait une rêveuse ballade quelle disait avec beaucoup dexpression.
Trop dâme! oh! trop dâme! sécriait Simiès en simulant un frisson. Très joli peut-être, mais trop triste. Brrr! Tu me ferais pleurer pour la première fois de ma vie.
Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de laMascotte ou de Giroflé-Girofla.
Cest ainsi quelle recouvra lhabitude de chanter ce que ne chante pas une femme qui se respecte.
Cest ainsi que séteignirent peu à peu toutes les bonnes pensées, toutes les pieuses résolutions de Gilberte Mauduit.
Quétait-elle devenue, cette étincelle divine tombée du ciel dans lâme de cette enfant au jour de sa première communion?
Le souffle empoisonné de lathéisme allait-il flétrir tout à fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de là-haut allaient-ils len préserver?
A dix-huit ans, Gilberte Mauduit était une ravissante créature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux couleur vieil or et une regard de velours; à léclat magique, au sourire enchanteur, à la taille svelte et souple. Simiès en était plus fier que jamais.
A son retour dAmérique, il avait été frappé de son changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque une femme.
Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce visage rêveur ou mutin, selon limpression qui lanimait.
Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un tribut dadmiration à laquelle, habituée de trop bonne heure, elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le plus chaud de lété et où, au moment où la foule élégante se donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche dans leau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.
Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son front dune pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain dans lequel ségrenaient ses années de jeunesse.
Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un souvenir au cur: elle sétait attachée à une famille espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista, toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles entraînèrent Gilberte avec elles à léglise: on y célébrait un service funèbre pour un de leurs parents mort peu auparavant.
Gilberte navait jamais assisté à semblable cérémonie depuis quelle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si jeune et elle pleurait tant quelle nen avait gardé aucune mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour, comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu dans le vague:
Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que lon menterrechrétiennement et je veux quon chante le Dies irae à …
Est-ce que tu deviens folle? sécria Simiès en seretournant brusquement.
Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.
Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares, il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait:
Je ne veux pas, si je meurs, que lon menterre civilement, je veux que ce soit comme pour ma mère.
Mais le lendemain un plaisir nouveau venait soffrir à elle, et dans son esprit mobile la romance amoureuse dun opéra en vogue remplaçait le Pie Jesu.
On était aux Marnes, dans la riante propriété que possédait M. Simiès en Dauphiné; le château, de style tout à fait moderne, était une construction plus gracieuse quimposante, étagée au milieu dun parc fleuri; plus loin, sapercevaient les champs, et les vignes tristement rongées par le phylloxera.
Gilberte Mauduit navait pas la passion de la campagne, mais son oncle tenait à y passer une partie de lété, et, ma foi, le temps finissait toujours par sy écouler gaîment.
Les voisins des Marnes étaient nombreux et dagréable relation; on organisait des jeux de cricket et de lawn- tennis, des parties en auto, à cheval, en bateau; des comédies de salon fort bien conduites par la jeunesse qui ne soffusquait de rien et semparait plus volontiers des vaudevilles risqués que des pièces classiques de lOdéon.
A lépoque des chasses, cétait moins divertissant: il fallait subir les interminables et plantureux dîners de province, que Gilberte, en Parisienne quelle était, déclarait assommants.
Un samedi matin que M. Simiès, au milieu dune douzaine damis et amies invités aux Marnes pour plusieurs jours, dépouillait sa correspondance après le déjeuner, il eut une exclamation ironique en lisant une lettre sur le papier de laquelle sétalait une écriture masculine, franche et hardie.
Gilberte, lenfant gâtée, prit sans façon la missive des mains de son oncle. Quand elle leut parcourue:
Eh bien! quy a-t-il détonnant? un hôte nous arrive? Cenest pas chose rare ici.
Très bien, et je suis flatté de ce quil daigne sarrêter aux Marnes en traversant le pays, répondit le vieillard de son même ton sarcastique. Mesdames, poursuivit-il en se tournant vers la petite société intriguée par cette scène, je vous annonce larrivée dun neveu à moi, neveu assez éloigné, à la mode de Bretagne, il nest en réalité que mon cousin et se croit obligé, par respect, de mappeler: "mon oncle". Oh! un jeune homme exemplaire, un saint Louis de Gonzague, un demi-séminariste qui va à la messe, à confesse et vit dune vie presque monacale. Avis aux mères de famille qui cherchent des gendres angéliques.
Il y eut quelques petits ricanements. Seule, Gilberte fronçait son fin sourcil brun.
Pourquoi parler ainsi de mon cousin Albéric? dit-elle; vous allez lui donner lhospitalité, mon oncle, et vous le raillez davance.
M. Simiès ne tint aucun compte de lobservation de sa nièce et continua ses plaisanteries sceptiques.
Une des jeunes filles présentes, blondine au nez retroussé, aux yeux hardis sous ses cheveux ébouriffés et coupés "à la Ninon", demanda tout bas à Mlle Mauduit:
Est-ce que tu le connais, ton cousin Albéric?
Je ne lai jamais vu quune fois dans mon enfance, et je ne men souviens même pas.
Alors pourquoi le défends-tu?
Je naime pas quon déblatère contre les absents.
La blondine haussa les épaules.