Dis donc, reprit-elle, nous allons rire, sil ose, devant tous, dire son bénédicité et ses grâces. On nous faisait faire cela à la pension, mais jai laissé de côté toutes ces simagrées.
Gilberte ne répondit point et se leva pour donner quelques ordres relativement à larrivée du jeune Daltier.
Le soir de ce jour, le temps était un peu à lorage; toute la société se promenait devant la maison quand la voiture amenant le voyageur sarrêta au bas du perron.
Un homme jeune, grand, dune prestance superbe en descendit.
Eh bien! mon neveu, dit M. Simiès en lui secouant le bras, et de son accent caustique, vous vous décidez donc à venir voir votre vieil athée doncle?
Il y a longtemps que je laurais fait, mon oncle, mais vous nignorez pas que je suis le plus laborieux des ingénieurs.
Tu es en vacances?
Pour peu de jours; je me suis donné congé afin de moccuper à Grenoble de lhéritage dune vieille amie de ma mère; elle ne peut voyager et nentend rien aux affaires.
Tu es donc toujours lange du dévouement, mon pauvreAlbéric? dit M. Simiès plus gouailleur encore.
Albéric releva les yeux et dit tranquillement:
Il ny a pas dabnégation là, mon oncle, jévite une corvée à mon père, voilà tout, dautant plus quil est sous limpression dun petit accès rhumatismal. Au reste, ce court voyage ne mest pas désagréable; jaime à changer de place.
Cela dit, il aperçut Gilberte qui lécoutait, secrètement remuée par le son de cette voix chaude et harmonieuse.
Embrasse donc ta cousine Gilberte Mauduit, cria le vieillard en riant; cest comme cela quon refait le mieux connaissance.
Gilberte neut pas la peine de se reculer en fronçant ses jolis sourcils: Albéric navança point vers sa joue ses belles moustaches brunes, il se contenta de tendre sa main gantée à Mlle Mauduit en sinclinant correctement.
Gilberte y posa la sienne une seconde et se sentit intérieurement reconnaissante de ce que le jeune homme nusât point de lautorisation.
Il est bien élevé au moins, celui-là, pensa-t-elle.
M. Simiès présenta son neveu à ses hôtes, puis le fit conduire à lappartement qui lui était destiné.
Le dîner fut gai; personne neut à railler in petto ou en commun le nouveau venu; il ne jugea pas à propos dafficher ses habitudes pieuses devant cette société antireligieuse qui se faisait gloire de son impiété.
Après le repas, on se promena dans le parc; lorage sétait dissipé sans éclater sur les Marnes.
Mêlé au groupe où se trouvait Mlle Mauduit, Albéric Daltier causait tranquillement; on lécoutait, tout étonné de ce que la parole dun homme "qui nétait pas de son siècle" eût tant de charmes, de profondeur et même desprit. Albéric Daltier pouvait toucher à tous les sujets et se montrer captivant sur chacun deux.
Quand la nuit devint trop sombre, lair trop frais, on rentra au salon; une jeune femme fut priée de chanter, ce quelle fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette à la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.
Deux fillettes exécutèrent ensuite un brillant caprice à quatre mains, puis Gilberte, à la demande de tous, se leva à son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de laccompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une partition au hasard. Cétait le Petit Duc et elle y choisit un passage quelle chanta avec une rare perfection. Assurément, cétait moins libre que la chansonnette dite précédemment, néanmoins ces paroles étaient déplacées dans cette jeune bouche.
Quand elle eut dit les couplets deux fois bissés, elle coula un regard malicieux sur son cousin Albéric; celui-ci navait ni applaudi ni bissé; il feuilletait un album de photographies où les portraits de famille se mêlaient sans vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit le siège vacant auprès de lui.
Est-ce que vous naimez pas la musique, mon cousin? dit- elle.
Au contraire, beaucoup.
Et vous ne me félicitez pas? fit-elle un peu railleuse.
Vous avez une jolie voix, répondit-il brièvement.
Elle demanda, hardie et provocante:
Est-ce que ma romance vous aurait choqué par hasard?
Cette fois, il leva sur elle ses yeux bleus profonds et sévères:
Oui, dit-il dun ton net.
Gilberte fit une petite moue et rejoignit ses amis qui tenaient plus loin une conversation frivole.
Un peu avant onze heures, M. Simiès dit à son nouvel hôte:
Mon cher Albéric, nous allons regagner tous nos chambres à coucher; ne tétonne pas sil ny a point de veillée ce soir : nous devons demain nous lever à cinq heures du matin; apprécie le courage de ces dames; il est entendu que tu en feras autant. Nous avons projeté une partie sous bois. Nous déjeunerons dans une de mes fermes où les domestiques transporteront tout ce quil faut, et nous ne reviendrons que pour le dîner de sept heures. Le sexe laid est dispensé du smoking. Tu es bon cavalier?
Assez bon.
La jument baie sera à ta disposition, les vieux iront en voiture ainsi que les dames qui ne goûtent pas léquitation, les jeunes seront à cheval. Hein! une jolie caravane! Donc, à cinq heures sois sur pied.
Demain, mon oncle? mais cest dimanche.
Oui, parbleu! puisque nous sommes aujourdhui samedi.
Albéric se tourna vers Mlle Mauduit, et, très froidement:
A quelle heure la première messe?
La première messe?
Oui.
Gilberte ouvrit de grands yeux, et lon entendit du côté des jeunes femmes un bruit de rires étouffés.
Je ne sais pas, répondit Mlle Mauduit, mais on peut seninformer.
Elle sonna. Un domestique parut et fut interrogé.
Je crois quil y a un office à huit heures, dit-il, et un plus long à dix heures.
Cest bien, reprit Albéric Daltier, je décline donc votre invitation pour demain, mon oncle; il mest impossible de manquer la messe, mais ne vous inquiétez pas de moi, je saurai fort bien employer mon temps.
Satané jésuite! grommela loncle entre ses dents.
Mais, dit Gilberte qui était une maîtresse de maison accomplie, il y a un moyen de tout arranger. Mon cousin nous rejoindra bien tout seul: au sortir de léglise il trouvera Baptiste avec un cheval. Ce ne sera pas difficile de nous retrouver, il ny a quà suivre la route de Vizille jusquau premier chemin de gauche; là, mon cousin, on vous apprendra où est la ferme des Blaies, dailleurs Baptiste vous renseignera.
Cest convenu. Ma nièce a de lesprit comme un ange, conclut M. Simiès.
Et lon se sépara.
"Quel imbécile que ce garçon! pensait le châtelain en remontant chez lui. Il a été élevé dans les stupides principes de lancien régime par sa bigote de mère. Ah! si on lavait mis quelques jours sous mon égide, je vous laurais dégourdi! Cest grand dommage, car ce blanc-bec ferait sa trouée dans la vie, il est intelligent. Mais aussi, je vous demande un peu, un ingénieur qui va à la messe! non, cest désopilant."
"Quel malheur que ce jeune homme ne soit pas dans nos eaux! se disaient in petto les mères de famille; que cela ferait un gendre agréable! tandis que les mauvais sujets qui nous restent sur les bras sont à regarder à deux fois. Un beau- fils léger et dissipateur est inquiétant, mais un beau-fils sermonneur est ennuyeux."
Une blonde fillette, très lancée malgré ses dix-sept ans, aidait Gilberte à détacher ses beaux cheveux soyeux, tout en lui disant:
Tu sais, ma chère, ton cousin Daltier a beau être un clérical enragé, il a au moins le courage de son opinion, vertu qui ne court pas les rues à lheure quil est. Et puis, il est très séduisant, vraiment.
Tu le trouves?
Ma chère, tu ne las pas regardé. Bloc de marbre, va! Je te prie de croire que ces dames et ces demoiselles ne se sont pas gênées pour le dévisager. Tu comprends, M. lingénieur est un beau parti; il aurait tous les dons pour lui, sil était seulement un brin moins dévot. Il a lair dun prince, dun roi, bref, dun homme qui sent ou qui voit de grandes choses que nous ne sentons ni ne voyons, nous. Il est beau dune beauté mâle et forte et non de cette beauté efféminée et bête de ces petits messieurs de la haute gomme qui nous entourent, des débauchés, des boulevardiers… Ouf! dire quil nous faudra choisir un mari là-dedans! Tu sais, ce nest pas un flatteur que ton cousin ténébreux.
Au moins il nest pas fade, répliqua sèchement Gilberte.
Oh! non, il nest pas fade, tu as raison. Et puis, tu sais, ma chère, il a été évidemment frappé de ta beauté, mais il ne la pas laissé voir.
Cest toi, maintenant, qui es une petite flatteuse, dit Gilberte en donnant un léger coup déventail sur la joue satinée de la fillette.
Et son indifférence sereine ne te blesse pas horriblement? reprit celle-ci.
Gilberte redressa sa tête orgueilleuse.
Nullement. Pourquoi en serait-il ainsi?
Moi, cela me ferait grand mal. Je voudrais avoir son estime, mais voilà, cest impossible, je suis toute pétrie de vanité et de caprices.
Gilberte ne lécoutait plus, elle songeait:
"Cependant… sa froideur est ma condamnation, et… autrefois… autrefois… je ne lai pas connu ainsi."
Vois-tu, poursuivit la blondine en relevant son joli visage (un véritable Greuze quand lanimation le colorait plus vivement), vois-tu, moi je mastreindrais bien volontiers à aller tous les dimanches à la messe pourvu que ce fût au bras de ce beau cavalier; et jen connais bien dautres qui feraient mieux encore.
Mauvaise langue! répéta Gilberte en riant, va donc te coucher; si tu tardes encore, demain matin, nulle puissance humaine ne pourra te tirer du lit.
Les jeunes filles se séparèrent. Gilberte se déshabilla lentement avec le secours de sa femme de chambre et se livra à de profondes méditations tandis que celle-ci peignait et nattait pour la nuit sa longue chevelure dorée, si épaisse que les dents du peigne ny mordaient quavec peine.
Puis elle se coucha sans quun mot de prières vînt à ses lèvres, comme elle le faisait tous les soirs, et elle sendormit sans que les yeux bleus du séminariste vinssent la visiter en songe.
Au même étage, dans une chambre spacieuse et riche, un vieillard à la bouche railleuse dormait aussi, et il faut croire que le sommeil du juste nest pas le seul excellent, car celui de Simiès le voltairien était plein de béatitude.
On se trouvait en pleins champs à lombre des ormeaux lorsquon vit venir Albéric Daltier.
Il avait vraiment fière mine, ce cavalier arrivant au trop de son cheval jusquà lendroit où lon avait dételé. Il mit pied à terre, vint saluer les dames et prit part à la conversation générale.
A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une longue table rustique qui perdit bientôt son aspect plébéien sous le linge damassé, largenterie et les cristaux éblouissants; on joncha la nappe de fleurs champêtres, on samusa beaucoup et lon mangea de fort bon appétit le déjeuner exquis apporté froid du château.
Le champagne pétillait au sortir des seaux de glace et le soleil piquait çà et là un rayon aigu à travers la voûte de feuillage, arrachant une étincelle aux verres taillés à facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient les oreilles et les mains blanches des dames.
Albéric Daltier, quon écoutait volontiers parler, prouva par son esprit très fin et sa gaieté de bon ton quun jeune homme qui va à la messe peut être un agréable causeur.
Gilberte, elle, demeurait sérieuse; elle avait pris la migraine dans sa chevauchée matinale et se trouva si fatiguée dans laprès-midi quelle témoigna le désir de rentrer au château pendant que les autres achèveraient lexcursion.
M. Simiès était fort embarrassé: aucune de ces dames ne se fût sacrifiée de bon cur pour accompagner Gilberte; les serviteurs sétaient éloignés à leur gré après avoir déjeuné à leur tour et réparé le désordre causé par ce repas en plein air.
Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgré ses idées larges, M. Simiès ne pouvait confier sa nièce à un homme sur le sérieux duquel on ne pouvait compter.
Tout à coup, tandis quil cherchait vainement du regard un cavalier respectable, il aperçut Albéric.
Du diable si je pensais à cet oiseau-là, fit-il, cest mon affaire; le séminariste nest certes pas compromettant. Albéric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu reconduire à la maison ta cousine qui est souffrante?
Albéric accepta flegmatiquement la proposition et il aidaGilberte à se mettre en selle.
Ils firent le trajet en silence, obligés darrêter leurs cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi nétait-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les soins de son cousin sans même avoir la force de le remercier.
Arrivé au château, Albéric sauta de sa selle et dut enlever de la sienne la pauvre Gilberte hors détat de marcher. Il la porta ainsi jusque chez elle où une femme de chambre vint lui offrir son aide.
Demeuré libre, Albéric se mit en devoir de visiter le parc en compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement autour de lui.
Aux environs de six heures, las de promener sa rêverie silencieuse dans les allées qui commençaient à jaunir, il rentra. Lorsque ses yeux furent habitués à la demi-obscurité du petit salon, il saperçut quil ny était pas seul: à moitié couchée sur une causeuse, la tête renversée sur le dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.
Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage fût encore très pâle, et ses yeux creusés sous les longs cils qui ombraient sa joue satinée.
Elle avait remplacé son amazone par une robe de batiste écrue simplement serrée à la taille par un ruban caroubier.
Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure encore un peu enfantine, et ces traits délicats dont lexpression navait rien de banal.
Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mâle poitrine: ce front de jeune fille était pur comme le front dun baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites flottait un demi-sourire candide et juvénile; et dans tout cet ensemble charmant il y avait quelque chose dimmaculé et de virginal qui faisait du bien à regarder. Cette enfant, si bizarrement élevée par un oncle voltairien, nayant sous les yeux que de vilains exemples, nentendant que des conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des romans à la mode et des journaux dopinion avancée, enfin fréquentant une société presque dissolue, cette jeune fille sétait conservée pure dans cette atmosphère malsaine.
Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albéric dans sa muette étude, et se souleva sur son siège.
Ah! dit-elle un peu troublée sous le regard magnétique deces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.
Vous mattendiez? cest bien aimable à vous. Vous voilàsur pied? Alors cest que vous allez mieux.
Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ontchassé la migraine.
Cela vous arrive souvent?
Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourdhui et je vous remercie de votre dévouement, mon cousin, poursuivit- elle en lui tendant sa main encore fiévreuse, vous mavez ramenée et je suis cause que vous naurez pas du tout joui de notre petite fête.
Il leva imperceptiblement les épaules.
Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; jai passé mon temps dune manière fort agréable à visiter le parc et les serres qui sont vraiment très belles et ont beaucoup gagné depuis quelques années.
Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de loccasion qui me procure linsigne bonheur dabord descorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec elle quelques instants en tête à tête, etc., etc."
Albéric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. Sil se fût montré obséquieux et flatteur, Gilberte leût pris immédiatement en aversion et lui eût témoigné la froideur glaciale quelle témoignait aux autres.
Ils se mirent à causer tous les deux, gravement, comme deux bons amis; du côté de lune, aucune coquetterie de manières ni de langage; du côté de lautre, aucune parole qui, de près ou de loin, ressemblât à la cour quun écervelé neût pas manqué de faire en se trouvant seul avec une jeune fille jolie et spirituelle.
Ils parlèrent de banalités dabord, puis sérieusement.
Dailleurs, avec Albéric, la conversation ne pouvait être longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un intérêt captivant.
Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla de sa mère, de ses frères et soeurs avec tant damour, il dépeignit si bien leur douce vie, la paix qui régnait sur cet intérieur distingué, beaucoup plus calme et plus simple que celui de M. Simiès, que Gilberte se surprit à lécouter presque passionnément. Elle tenait ses beaux yeux foncés fixés sur son cousin avec avidité, et nosant linterrompre de peur de briser le charme.
A la fin il sarrêta et dit avec un sourire:
Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressent peu, ma cousine.
Vous vous trompez, répliqua-t-elle vivement, vous parlez dune manière admirable, vous parlez comme quelquun qui a du cur et…, ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas habituée à cela.
Elle poursuivit, comme avec confusion:
Jadis, un jour, jai écouté comme cela votre parole…, mais…
Mais jai prêché dans le désert, nest-ce pas? cest ce que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses yeux bleus.
Non, oh! non, encore une fois vous êtes dans lerreur; jai profité un an de vos conseils, et puis… jai tout oublié; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que je suis, cest à vous que je le dois.
A moi, non, puisque je nai plus eu place dans votresouvenir pendant sept ou huit années.
Ils gardèrent quelques minutes le silence; il fixait sur elle son clair regard tandis quelle se disait:
"Certainement que létourderie de mon âge est une excuse suffisante, mais comment ai-je pu oublier un être tel que lui ? Et cest lui qui revient à moi après mon impardonnable négligence, pour rallumer en moi ce qui était éteint. Hélas! pourquoi vient-il si tard?"
Elle rompit le silence et lui dit soudain:
Je vois que vous aimez infiniment les vôtres.
Comment en pourrait-il être autrement puisque jen suisaimé et quils sont bons?
Vous êtes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupirdenvie.
Il se mit à rire:
Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de navoir ni soeurs ni frères. Mais, à présent, nen êtes-vous pas bien consolée? La vie ne pèse guère sur vos jeunes épaules, je crois.
Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.
Allons donc! Vous êtes orpheline, cest vrai, mais quels sont les enfants privés de leur père et de leur mère qui aient été plus favorisés que vous sous bien des rapports? Vous avez trouvé dans votre grand-oncle, qui vous gâte follement, un second père.
Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, jai peu connu mon père, mais je men fais une autre idée que de mon oncle; il ne ressemblait pas à celui-ci.
Les yeux bleus dAlbéric linterrogeaient, elle reprit tandis quun léger incarnat colorait son blanc visage:
Jaime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne lerespecte pas comme je respecterais un père.
Vraiment?
Je le respecte même très peu. Je ne sais comment exprimer cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments à son égard. Cest un vieillard, mais il nattire ni la vénération ni lestime, malgré toute la reconnaissance que je puis ressentir pour lui.
"Tant mieux, pensa Albéric, si elle ne laisse pas cette influence pernicieuse lenvelopper, Dieu soit béni!"
Ce nest pas seulement de cela que je me plains, reprit Gilberte, ce ne serait là quune peine légère. On me fait lexistence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on me fait marcher sur un tapis de mousse, on ma évité tout chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon entrée chez mon oncle, je nai jamais pleuré; on cède à toutes mes volontés et pourtant…
Eh bien?
Je nappelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur dêtre trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la félicité présente…
Parce que vous vivez dune vie trop factice.
Peut-être, dit-elle lentement.
Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme, tranquille et… sage. Les fruits de la Mer Morte ne satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à lil, ils noffrent au dedans quune cendre amère et décevante.
Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion, jaime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que goûter une demi-satisfaction qui dure.
Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de ladolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.
Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout ce quil disait nétait-il pas parfaitement juste?
Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du respect pour un homme et il lui sembla quelle nétait pas digne de rencontrer son regard loyal et profond.
Lombre gris-rosé du crépuscule les enveloppait peu à peu; ils sentretenaient là depuis longtemps sans sapercevoir que lheure sécoulait et quils ne se lassaient point de leur causerie.
Certes, il était des moments où ce jeune homme au ton et aux manières princières, sans se départir de la courtoisie dont il usait envers toute femme, fût-elle duchesse ou servante, employait des mots presque durs pour la convaincre, elle, cette enfant gâtée du sort, dont loreille délicate était accoutumée à la flatterie du monde.
Dautres eussent envié la chance qui échéait à Albéric de se trouver en tête à tête avec Mlle Mauduit pendant un laps de temps assez long pour lui permettre dentreprendre une cour en règle. Loin de là, celui-ci prenait avec elle le ton du maître, et elle acceptait cela, buvant cette parole étrange, comme une bouche brûlée par une liqueur trop forte aspire à leau fraîche et pure.
Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle après une seconde de rêverie, le monde, vu de trop près, est bien décevant.
A qui le dites-vous?
On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne laisse rien après elle. Ce qui men a le plus dégoûtée, cest son hypocrisie: le monde est tellement prosterné devant le veau dor que jy ai vu des exemples qui mont remplie dun indicible dégoût: jy ai vu des jeunes femmes sy conduire mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce quelles étaient millionnaires; jy ai vu des hommes indignes y être considérés parce quils possédaient à la fois une belle fortune et une haute position.
Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y demeurez-vous?
Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.
Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?
Cest vrai, murmura Albéric avec une sorte de pitié attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez lathéisme à chaque minute de votre vie?
Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie moue aux lèvres, la religion nest pas le seul remède à ce mal.
Si, elle est lunique remède à une vie dévoyée, dit-il simplement; il ny a pas de femme qui, sans Dieu, puisse demeurer honnête, bonne et… heureuse dans ce monde où vous vivez.
Elle sentit son cur se serrer à ces paroles et baissa la tête sans répondre tandis quil la considérait avec une indicible compassion.
Il comprenait ce quelle ne savait exprimer et ce quun être vulgaire neût compris ni deviné; il comprenait que ses meilleures aspirations avaient été refoulées, comprimées dans le milieu fatal où elle avait dû sélever et dont elle ne pouvait se plaindre.
La vie nest jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte, quand on loccupe en faisant du bien aux autres.
Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par saccades; je ne mappartiens pour ainsi dire pas. Cest pourquoi jai si souvent le dégoût de moi-même et des autres.
"Tenez, mon cousin, jaimerais à lutter, je voudrais connaître un peu la bataille, sinon la souffrance."
La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez-vous contre elle? quelle force?
Elle releva fièrement la tête:
Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez. Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que je nai pas de religion. Je ne suis ni dévote, ni croyante, cest vrai, mais je puis vous affirmer que jaurais autant de courage quune autre.
Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.
Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence, il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre douce vie?
Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est… nulle et vide.
Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez épouse, peut-être mère.
Elle haussa légèrement les épaules.
Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.
Je croyais que, entourée, adulée comme vous lêtes, vous naviez quà choisir…
Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère. On demande souvent ma main à mon oncle parce quon sait que, grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas pressés de nous séparer. Jai refusé toute demande jusqu'à présent. Tous me déplaisent.
Quoi! tous?
Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés auprès de moi nen veulent quà ma dot. Ils ne valent pas plus les uns que les autres; il ny a pas un atome de raison sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de ces êtres-là, il faudrait senfermer dans une île déserte pour leur échapper.
Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?
Gilberte fit une mine dédaigneuse.
Mes amies? Dabord ce nom ne convient pas aux petites poupées fades qui mentourent. "Qui a trouvé un ami a trouvé un trésor", dit quelque sainte écriture. Vous voyez quon se souvient un peu des grandes maximes, si lon a oublié son catéchisme. Eh bien! je nai jamais pu mettre la main sur le trésor en question. Je ne connais quune troupe de petites écervelées qui ne rêvent que chiffons, bals, se jalousent entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne songent, comme elles lont vu faire à leurs mères, quà séclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs confidences, mais ne reçoivent pas les miennes.
Elle ajouta avec une nuance de mélancolie:
Javais une amie, une vraie alors, elle était bonne, simple et généreuse, elle avait des sentiments élevés, elle métait bien supérieure; celle-là, elle est perdue pour moi et lon nen fait plus comme elle.
Vous me paraissez bien prématurément misanthrope.
Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas assez de beaux. Ne me prenez pas pour une dédaigneuse: je ne me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis quil faut prendre les humains tels quils sont puisquil faut vivre avec eux.
Eh bien! moi, je ne les vois pas tout à fait au même point de vue que vous et je suis plus indulgent quil ne semble.
Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous grandissez votre prochain à votre taille. Daprès la peinture que vous men avez faite, je vois que votre intérieur, votre entourage est lélite des intérieurs de famille.
Je connais beaucoup de gens dans le même cas que moi.
Gilberte reprit, timidement, après une pause:
Jaimerais à connaître votre mère et vos soeurs. Je crois quelles mattireraient infiniment.
Albéric Daltier sourit avec finesse:
Notre vie très simple vous ennuierait bien vite. Nous préférons nos modestes plaisirs à ceux auxquels vous êtes habituée. Nous sommes gens paisibles que le monde némeut guère, que son tourbillon nemporte pas.
Quimporte! il y a dans lexistence dautres jouissances que le théâtre, le bal et les fêtes de ce Paris si fou.
Ils continuèrent à causer ainsi. Gilberte se laissait aller à se confesser, avec sa vie de mondaine, ses pensées, à cur ouvert, à cet homme quelle ne connaissait que dhier et que probablement elle ne reverrait pas souvent.
Mais aussi il était si différent des autres! Certes elle neût, pour un empire, dit la centième partie de ce quelle murmurait là dans lombre du petit salon, aux gandins quhébergeait le toit hospitalier de M. Simiès.
M. Simiès! ah! quil aurait ri sil les eût écoutés tous les deux, et quil eût été surpris des théories que mademoiselle sa nièce cachait au fond de son petit cur bizarre et indiscipliné!
Le crépuscule les enveloppait de son ombre rosée; ils conversaient encore, elle allongée dans son fauteuil dont ses fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands; lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle il se trouve.
Une douce tiédeur tout embaumée régnait dans la pièce un peu obscure. Gilberte pensa quelle jouissait ainsi beaucoup plus que si elle eût terminé sa journée en bruyante compagnie, à chevaucher dans la poussière des routes.
Animés quils étaient dans leur causerie, ils nentendirent pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits talons frappant les dalles, de voix aiguës, de rires, de chansons ébauchées sur les lèvres roses.
Quand les yeux se furent habitués à lobscurité, on fut fort surpris de trouver en tête à tête la malade et le séminariste.
Albéric se leva précipitamment et regarda, un peu confus, les dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considéraient dun air railleur.
Les messieurs, bottés, la cravache à la main, lui jetaient des regards jaloux.
Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simiès, vous allez bien! Je vous confie ma nièce comme au plus raisonnable des jeunes gens, et voilà que je vous trouve en train de lui conter fleurette.
"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le caustique vieillard, ta migraine a passé comme par enchantement."
Albéric riposta fort spirituellement à cette sortie plus ou moins adroite. Quant à Mlle Mauduit, elle fronça ses fins sourcils et répliqua sèchement:
Jai, en effet, soigné ma migraine, puis je me suis levée, il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui sest promené tout laprès-midi dans le parc, ma trouvée là; il ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que jaime cent fois mieux que dentendre des fadeurs.
Ceci à ladresse des jolis cavaliers qui, de dépit, mordirent leur moustache, et qui, ayant absorbé pas mal de champagne, eussent peu été en état de philosopher, quelque désir quils eussent de plaire à Mlle Mauduit.
On oublia lincident pour faire à celle-ci le récit de la partie dont elle avait été privée.
Puis, les amazones coururent changer de costume, les messieurs revêtirent dautres habits et lon soupa.
La soirée sa passa à faire de la musique, tout le monde étant trop las pour sortir.
Chaque possesseur dune voix agréable ou dun certain talent sur le piano ou sur le violon fut mis à contribution.
Gilberte ne quitta pas sa place, elle était encore fatiguée et se contentait découter.
On demanda à Albéric sil se sentait de force à déchiffrer la partie basse dun duo passablement égrillard dont chantait fort gentiment la partie haute une dame des moins collets montés.
Le jeune homme déchiffrait très bien, mais il déclina loffre.
Quelques personnes eurent un sourire malin.
Peut-être, mon neveu, dit alors M. Simiès, pourriez-vous nous faire entendre un chant sacré, cantique, hymne déglise, je ne sais comment vous appelez cela?
Quelques ricanements sétouffèrent sous les éventails.
Mais très volontiers, mon oncle, répondit le jeune ingénieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.
Il se leva avec son aisance de grand seigneur, déployant sa riche taille, et sassit au clavier; il préluda par quelques accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux :
Minuit, Chrétiens, cest lheure solennelle.
On sapprêtait à rire, on bâillait davance, le plus poliment quon pouvait… et voilà que tous firent silence, pris soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton, mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une expression délicieuse.
La surprise fut générale et de sincères applaudissements éclatèrent quand le chanteur termina lhymne chrétienne. Il reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa bouche fière.
Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui dit avec une pointe de raillerie:
Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?
Elle lui répondit par ces mêmes paroles quil avait dites la veille:
Vous avez une belle voix.
Seulement elle ajouta, car elle était sincère:
Et votre Noël est splendide.
Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avecGilberte, respirer lair frais sous la galerie.
Sournoise, dit lune delles à Mlle Mauduit, sais-tu que tucaches bien ton jeu?
Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.
Allons! avoue que la migraine nétait quun prétexte pour te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton cousin Daltier.
Par exemple! que vous êtes sottes!
Ma chère, ne ten défends pas, tu nas pas si mauvais goût et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui, sans compter ces dames. Cest dommage seulement quil soit si jésuite. En voilà un ridicule quil se donne, et de notre temps!
Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez dabord que je nai pas joué la comédie que vous mattribuez si aimablement. Si javais voulu discourir avec le neveu de mon oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté, étant chez moi. Quon se le tienne pour dit: je naime pas à voir contrôler mes actes.
Ma chère, ne te fâche pas, il ny avait là rien que de très naturel et ton cousin vaut la peine…
Quon me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne mintéresse pas plus quun autre. Je juge seulement quil est parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce quil veut.
Elles sen allèrent loreille basse, sauf Odette Vallabrègue, la blondine coiffée à la "Ninon".
Ah! M. Daltier test indifférent? dit-elle en jouant avec son collier dargent; et bien! pas à moi. Il me semble que jaimerais un mari comme lui, seulement…
Il y a donc un seulement?
Oui, tiens, à toi je puis lavouer, Gilberte, il serait trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent lâme.
Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?
Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs de Joannès nont pas la puissance de faire baisser les miens comme le regard dacier de messire Albéric. Il me semble quavec ce dernier je ne serais plus la même.
Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en embrassant lespiègle; tu es la plus amusante de notre société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.
Tout le reste de la soirée, tandis quon riait et causait bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés sur le jeune ingénieur:
"Je crois quils ont raison, tous: Albéric Daltier nest point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais voilà, quy a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle maffirme toujours quil faut se méfier des eaux dormantes et des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"
Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:
"Celui-là mérite dêtre aimé vraiment. Car sans cela que serait donc lamour, cette chose chantée à travers tous les siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le riche comme pour le pauvre?"
Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes, Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa liberté pour respirer lair pur un peu frais, que lui refusait la chaude Provence.
Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni lhabitation de Simiès.
Un spectacle intéressant attira lattention du promeneur: à lextrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc, une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même porter à sa bouche la cuiller détain. Il était venu demander un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui porter aide.
Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour était entrée, descendue de son cheval quelle avait attaché par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort embarrassé et pourtant affamé.
Cette jeune femme tournait le dos à lingénieur; il ne voyait delle quune taille svelte un peu frêle, de beaux cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné dune gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main gantée dune longue peau souple allait et venait de lécuelle rustique à la bouche de laveugle avec une adresse parfaite; lautre, quelle avait libre, tenait le pommeau dune cravache mignonne.
Tous près de là, le cheval piaffait doucement.
Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa lécuelle à terre pour que le caniche de laveugle y pût donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une pièce de cinq francs, et, entrouvrant sans dégoût la vareuse usée et souillée du malheureux, elle y glissa largent.
Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant sa monture:
Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous y serez servi, et si je ne my trouve pas dans ce moment, je donnerai des ordres pour quon soccupe de vous.
Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en même temps; justement lamazone, en se détournant, laissa voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate blancheur.
Cétait Mlle Mauduit.
Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter cétait une autre affaire; elle allait appeler un garçon de ferme qui sortait dune étable, quand Albéric savança et offrit son aide.
Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement de sourcils: il ne lui plaisait pas dêtre vue dans lexercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et leffleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le bonjour au jeune homme.
Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui sélança sur la route.
Albéric sapprocha du mendiant et joignit son aumône à celle de sa cousine.
Cette jeune fille est bien bonne, nest-ce pas? demanda-t-il à linfirme.
Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiquelle soit la nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans quelle madresse une parole encourageante et garnisse mon gousset. Je naime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès nest pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le pauvre monde.
Alors, M. Simiès nest pas aimé dans le pays?
Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis mempêcher de faire une différence entre les deux.
Elle est bien charitable?
Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un pauvre vieux qui nest pas propre tous les jours. Que voulez- vous? quand on na plus ni yeux ni bras, ça nest pas commode de faire sa toilette.
"Que oui, quelle est charitable, la demoiselle! seulement…"
Seulement quoi?
Laveugle prit un air embarrassé.
Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce quéque chose quont les personnes pieuses. Elle ne sait pas consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas riches, mais qui vous relèvent le cur par de bonnes paroles; après leur visite, on na souvent pas beaucoup plus de quoi, mais on supporte mieux la misère.
Vous avez raison, mon brave. Ce nest pas la faute de Mlle Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela leur fera grand bien.
Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.
En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans le vestibule. Elle sapprocha de lui comme pour lui souhaiter un bon voyage et lui tendit la main.
Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que vous mavez dit deux tous ma donné lenvie de les connaître.
Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin dun lieu calme et propice à rasséréner votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes parents vous sera toujours ouverte et lon saura vous y consoler.
Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement;mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!
Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent foismeilleure quon ne le croit.
Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.
Autour de la table somptueusement servie sur laquelle étincelaient largenterie et les cristaux et que décorait au centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine dhommes devisaient et discutaient, pour la plupart grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les plus exquis. Latmosphère était chaude, les mets savamment élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à lâge mûr.
Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique; ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à voir.
De quoi sentretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là dune raillerie, dun mot couvert, très cru sous sa périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés danecdotes bouffonnes.
Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques, assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et sereine.
Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu dune horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit pouvait avoir la beauté dun ange, elle nen avait point lâme; ses traits étaient loin den porter lexpression séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle; elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre quils lui servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle ny comprenait absolument rien.
Un observateur plus profond que ceux qui lentouraient eût pu remarquer, cependant, que la fusée joyeuse séteignait sur ses lèvres aussi vite quelle y montait, et que ses yeux foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque sombre.
Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à ladresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.
Mais quimportait à ceux-ci lopinion dune enfant de vingt ans? eux, qui ne savaient même pas sarrêter quand une parole âpre et mauvaise létonnait, ni voiler discrètement le récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux limpides.
Il faut que la jeunesse sinstruise, répétait lamphytrion avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où lon ne se nourrit plus didéal, de mysticisme; on vit terre à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots préjugés, il faut que jeunesse sinstruise.
Par exemple, si quelquun savisait de lancer une bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait net la parole au narrateur inconvenant.
Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache, les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut invités.
Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura- t-elle, mais je le méprise tous!"
Elle sagenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme ardente. Puis elle se releva, alla à lune des vastes fenêtres bien closes sous les rideaux de soie quelle écarta brusquement et colla son front à la vitre froide.
Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué détoiles luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. Cétait un temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.
Mais tous ceux qui samusaient ce soir-là, soit dehors, encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans les mansardes sans feu?
A vrai dire, Gilberte ny songeait pas non plus.
Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le piano et sapprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un bruit de voix arrivant du vestibule len empêcha; on distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons grossiers.
Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans lantichambre.
Quy a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce tapage?
Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons, hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.
Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!" pleuvaient-ils sur linfortuné domestique. Et, tout en rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.
M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela maintenant sur son passage, etc.
Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait détaler tout à lheure à table de si belles maximes humanitaires, les idées les plus philanthropiques, les principes les plus égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des fortunes était une injustice criante, une grande lacune à combler dans léconomie politique; et voilà quil menaçait de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait jugé bon dintroduire une malheureuse femme au vestibule?
Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix tranquille et douce:
Désormais, Lazare, cest toujours moi que vous appellerez pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en sadressant à linconnue qui baissait humblement la tête. Excusez la vivacité de M. Simiès, il naime pas quon le dérange quand il a du monde. A lavenir adressez-vous à moi. Quel est votre nom?
Maria Pontoux.
Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre enfant est malade? Cest bien, jirai vous voir demain et je verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci pour subvenir au plus pressé.
Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme qui séloigna en la bénissant.
Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.
Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:
De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai; vos chansonnettes de lautre jour, par exemple.
Gilberte sexécuta dassez mauvaise grâce et chanta un fragment dopérette qui, si elle en avait compris le sens, neût point passé par ses lèvres.
Elle amusait son oncle et ses invités, cétait ce quil fallait, elle ny voyait pas plus loin.
Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent; Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous les soirs; mais, lattirant à lui, le vieillard lui dit:
Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont amoureux de toi.
Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.
Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, jaime cela; au moins tu nes pas de ces petites niaises ingénues qui nosent se regarder au miroir.
Il ny en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.
Si, mignonne, dans les couvents.
Après tout, fit la jeune fille, samusant à effeuiller les pétales parfumés dun bouquet quelle portait au corsage, ce nest pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends, mais fières, cest sot et ridicule.
Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare éteint.
Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-ilenfin.
Moi, un bon parti, mon oncle?… Dites plutôt que je puisfaire un beau mariage, cela, oui.
Quant à ça, cest sûr, tu épouseras un nabab.
Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de largent ? une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; lor peut faire le bonheur dune sotte, pas le mien.
Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Maistu seras riche toi-même.
Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens dema mère ne constitue pas une dot brillante.
Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant doncle? Tu as des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis doubler, tripler même ta dot insuffisante.
Mon oncle, vous êtes bien bon, mais…
Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle tête blonde:
Je ne veux pas être prise pour mon argent.
M. Simiès se mit à rire bruyamment.
Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant! Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des cours damour, Dieu merci! cétait aussi celui de la tyrannie. Il ny a plus au monde que les mariages de raison ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations, enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne ten déplaise, mignonne, on nadore plus que le veau dor, son règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends comme les autres à faire la courbette devant lui.
Et cela rend heureux?
Si lon sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours, senrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que lexistence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera fini dès que la machine sera détruite.
Cest-à-dire à la mort, mon oncle?
Oui. Un mauvais moment à passer, je lavoue, mais bast! pourvu quon ait profité de ce qui vient avant et quon ait bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!
Et aussi pourvu quon ait rendu heureux les autres, mon oncle?
M. Simiès ricana sèchement:
Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond, quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée commence par soi-même."
Mais, mon oncle, cest la devise des égoïstes.
Eh! parbleu! ma nièce, il ny a dheureux en ce monde que ceux qui nont pas de cur. Ceux qui soccupent du bonheur dautrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout plusieurs fois millionnaire.
Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se dirigea vers son appartement dun air soucieux.
Cet appartement était un joli nid rose quelle avait fait arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté de blonde.
Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.
Gilberte saccouda sur le marbre et examina, dans la glace qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans ses propres prunelles jusqu'à son âme.
Mon oncle est dans lerreur, murmura-t-elle toute rêveuse, largent ne fait pas uniquement le bonheur, cela cest dans tous les livres; avant lui il y a lamour, un sentiment que je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne manque de rien, je mène une vie luxueuse et… il y a en moi quelque chose qui nest jamais satisfait, qui demande avidement à être comblé.
"Mon oncle est aussi dans lerreur en affirmant que les égoïstes seuls sont heureux: jaurais honte de ne penser quà moi et je ny trouverais pas de jouissance. Saimer avant tout napporte quune félicité relative; le cur humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis pas."
Elle se détourna lentement et soupira:
Où trouver ce qui me manque?
Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.
Gilberte ne savait pas prier.
Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait couru; cétait celle de ses amies quelle préférait, quoique ce ne fût encore quune enfant. Et voilà que cette jolie Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait dune phtisie galopante.
Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette la reconnaissait à peine et criait, désespérée, quelle ne voulait pas mourir. Cétait navrant à voir et à entendre.
Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de lagonie; ce fut atroce; la moribonde nétait plus reconnaissable; sa figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient lair, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle qui narrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le corps raidi simmobilisa, semblable à une statue de pierre.
Le désespoir des parents fut dautant plus violent quils navaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni la pensée du revoir dans un monde meilleur.
Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serrées lune contre lautre. Très impressionnée, elle rentra chez elle toute frémissante, se débarrassa de ses vêtements de sortie et demeura le reste de la journée à songer mélancoliquement au coin de son feu.
Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu par la douleur, cette tête nimbée de cheveux dor, ces yeux fixes, grands ouverts, quoique sans vie.
Elle se voyait elle-même tombant un jour dans le grand silence de léternité comme cet être jeune et charmant quon appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convié dans lexistence à une fête éternelle.
Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprès de la trépassée; nul ne sétait agenouillé, nul navait su dire un mot encourageant à la pauvre mère; et, au souvenir de leffroyable indifférence de ces gens qui se disaient des amis, son cur se sentait triste à mourir.
Elle aussi navait su murmurer aucune parole de consolation aux infortunés parents, elle navait rien trouvé dans son esprit ordinairement fécond.
Et maintenant elle avait le cur lourd comme du plomb, pauvre âme! La mort lui semblait horrible chose, à elle aussi, qui ne voyait au delà que le néant.
Elle eut envie de faire prier son oncle de dîner seul, mais elle crut de son devoir de ne point labandonner et de secouer sa mélancolie, et elle se rendit à la salle à manger quand le repas fut annoncé.
Mais à table elle était aussi pâle que la morte à laquelle elle songeait, et elle touchait à peine aux mets quon lui présentait.
Quas-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simiès.
Non, mon oncle, mais vous savez que jai vu mourir aujourdhui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.
Bah! ma chère, sil fallait se préoccuper de tous ceux qui nous quittent, on ny tiendrait pas. Malheureusement nous ny pouvons rien et le mieux est doublier.
Puisque nous ny pouvons rien, murmura Gilberte songeuse, cest donc quil y a une puissance supérieure à laquelle nous devons nous soumettre bon gré mal gré.
Mon enfant, cest la nature. La machine humaine se dissout de même quelle sest formée, encore plus vite même, et dans ce monde tout a une fin.
Quest-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.
Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout quon appelle un corps, machine dont tous les rouages…
Gilberte fit un geste dimpatience.
Je le sais bien, mais comment concevez-vous quun être qui a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes quune chose inerte, même repoussante?