Je le conçois, je le conçois… cest-à-dire… que veux- tu, fillette, cest la loi. Je sais bien que cette idée est peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles; cest ainsi pourtant, et le plus sage est de ny point penser jusqu'à lheure où il faudra retourner au néant. Tant pis pour ceux qui sen vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis: jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car lexistence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose; cest à lhomme à se montrer bien comédien. Tu me dis que les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela se comprend, ils navaient que cette fille. Bah! ils sont riches, on les plaindra moins; largent nest-il pas le baume qui guérit toutes les blessures?
Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique, et un flot de tristesse lui noya le cur. Décidément elle nétait pas lélève accomplie du voltairien Simiès. Il avait bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il navait pu encore le façonner à son image.
A la fin la mélancolie et le mutisme de sa nièce limpatientèrent.
Est-ce que ça te prend souvent? dit-il, gouailleur, en quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur santé, car je naime pas à voir une figure patibulaire à mes côtés lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.
Gilberte tressaillit, mais ne répondit pas; il avait des instants où les défauts grossiers de cet homme ne se déguisaient plus, et elle se demandait avec une secrète épouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose ressemblant à un cur.
En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de fièvre et se sentait envahie dun froid mortel.
Toute la nuit elle rêva de la pauvre morte dont le râle dagonie la poursuivait jusque dans son sommeil.
Le lendemain, elle pria M. Simiès de laccompagner chez lesVallabrègue.
Moi, bon Dieu! sécria le vieillard en reculant, si je mets les pieds dans cette maison je serai obligé dentrer dans la chambre mortuaire; or, je nai pu, de ma vie, supporter la vue dun mort.
Gilberte ouvrit de grands yeux:
Quoi! vous, mon oncle?
Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme cest un spectacle malsain pour la jeunesse, outre quil est peu récréatif, je te défends expressément de retourner là-bas.
Mais, mon oncle, moi…
Cest entendu, nen parlons plus. Au reste, voilà deux jours que tu mentretiens de ces agréables choses; je désire quil nen soit plus question. Ton amie nest plus, jen suis fâché pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres ôte la gaîté et lappétit, je ne veux pas que tu tombes malade.
Gilberte obéit à regret. Elle ne comprenait plus son oncle, cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui qui traitait si légèrement de la dissolution de la machine.
Puis, comme à cet âge et sur les natures peu éprouvées, le chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit bientôt ses plaisirs, et les succès quelle remporta dans le monde, de même que lexistence frivole et dorée quelle menait, effacèrent de son cur le souvenir de la journée où elle avait vu mourir son amie.
Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite tasse dargent niellé, quand son oncle, qui la regardait en dessous, dit soudain:
Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?
Soixante-quatre, mon oncle.
Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu, mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?
Mais, mon oncle, je croyais que cétait à loccasion de mon vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous ne cesserez donc jamais de me gâter?
Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.
Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.
Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre soirée de samedi est uniquement donnée en lhonneur de tes vingt printemps?
Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller sur la table.
Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.
Mes fiançailles?
Gilberte ouvrit de grands yeux.
Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis quinze jours lAustralien Mahoni te fait une cour assidue.
Il nest pas le seul. Quest-ce que cela prouve?
Cela prouve, Mademoiselle lingénue, que, pas plus tard que cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me demander ta main, et nous la lui accorderons demblée.
Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait presque.
Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance? Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze millions, tu entends: onze millions.
Mon oncle, ce nest pas sérieux?
On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que cétait huit seulement, mais jétais dans lerreur.
Quimporte cela? Je ne veux pas de ce mariage.
Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette fortune ne te suffit pas?
Gilberte fit un geste dimpatience.
Ce nest pas de cela quil sagit, mon oncle.
Voyons donc?
Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce… cet homme?
Parfaitement. Oh! je sais quil nest pas de première jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et sil nest pas beau, du moins il est bon enfant et cest un point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras. Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs, ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se consoler.
Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; cest hideux, cela.
Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement, un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras passer cette mauvaise habitude.
Non, mon oncle, je vous le répète, je népouserai pas cet homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis laimer.
Et qui te parle daimer, petite sotte?
Mais, alors…
Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pourun freluquet quelconque, ma nièce?
Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je naidinclination pour personne.
A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez; cest dailleurs chose absolument démodée de nos jours. Quimporte que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme de Paris.
Je ny tiens pas.
Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la beauté et de la richesse, car enfin lune fait ressortir magnifiquement lautre. Tu éclipseras toutes tes amies.
Mon oncle, vous me prêchez toujours légalité.
Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos mains.
Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir. Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon vous semblera.
Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir. Dailleurs, il est inutile de vous faire prier; jai encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même pas de ne pas le voir arriver avec lécrin de fiançailles en poche. Or, tu sais, petite, les diamants quil toffrira ne seront pas du strass. Il ma insinué gentiment que la corbeille fera lébahissement de Paris. Eh bien! tu ne manges pas? ton chocolat refroidit.
Je nai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tassedargent.
Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table débène.
Mon bon oncle, reprit-elle enfin dune voix douce, je vous affirme que non seulement je néprouve aucune sympathie pour votre ami dAustralie, mais il minspire… de laversion, positivement.
Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne sais où vous prenez ces airs tragiques; vous navez pas été élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. Jexige, vos entendez, jexige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre bonheur en dépit de vous-même. Jentends être obéi. Jusqu'à présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourdhui je veux être écouté.
Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier mon existence à celle dun homme que je nestime pas. Vous vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là? Point du tout, et puisque vous ne demandez quà me voir heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.
Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son étonnement et même son effroi quand elle vit la face du vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et contractée, et son poing retomber violemment sur la table dont les porcelaines sentrechoquèrent avec bruit.
Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il, dune voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un oui décisif dici quelques heures, sinon vous resterez enfermée chez vous jusquà ce que vous obéissiez; si vous persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de ma maison.
Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes. Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute la journée.
A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous prétexte quelle se sentait souffrante.
"Bouderie denfant gâtée, pensa le voltairien qui nen perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas si bête que de résister aux séductions de onze millions quand on est femme. Elle me remerciera un jour."
Laprès-midi lAustralien se fit annoncer: cétait un homme déjà âgé, de tournure épaisse et dune grande vulgarité de langage.
Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants dun prix fou en boutons de chemise, mais il nen paraissait que plus laid.
M. Simiès fit appeler Gilberte.
Mlle Mauduit fit répondre quelle ne pouvait se rendre au salon. Cétait un refus formel.
M. Simiès devint jaune et son compagnon sétonna.
Mon cher, lui dit le premier, les jeunes filles sont parfois fantasques. Nous avons eu ce matin une petite altercation, ma nièce et moi, elle me garde rancune.
Etait-ce à mon sujet? demanda Mahoni déjà effrayé.
Pas tout à fait, dit M. Simiès avec son aimable sourire. Je suis désolé de vous avoir dérangé inutilement. Revenez donc dans deux jours et je vous promets que votre jolie fiancée ne se fera pas prier pour vous voir. Excusez-la, aujourdhui elle est un peu nerveuse.
LAustralien se retira légèrement dépité, mais confiant encore aux belles promesses de son ami.
Le reste de la journée Gilberte eut de formidables battements de cur: elle sattendait à chaque instant à voir paraître son oncle furieux, comme elle lavait vu le matin.
Il nen fut rien; M. Simiès ne parut pas. Il lui envoya simplement un billet par lequel il la priait de demeurer dans sa chambre jusqu'à ce quelle devînt raisonnable, la prévenant que M. Mahoni se présenterait derechef à la maison le jeudi suivant.
Elle avait donc le temps de réfléchir.
Gilberte tint bon, et, malgré la peine que lui causait moins sa réclusion que la colère de son oncle, elle ne fit point parvenir à celui-ci le oui attendu.
Le jeudi, à deux heures, on entendit le ronflement dune superbe automobile admirée de tout Paris, qui sarrêtait devant la maison de M. Simiès.
Avant que le visiteur fût introduit au salon, le tuteur deGilberte entrait chez sa nièce.
Elle lattendait. En le voyant elle se leva, très pâle, mais très résolue. Il ne parla point, mais il braqua sur elle son petit il gris interrogateur.
Mon oncle, dit-elle nettement, je suis fâchée de vous faire de la peine; je nai pas besoin de vous affirmer encore toute mon obéissance et ma tendresse, mais ce que vous me demandez je ne le puis.
M. Simiès la regarda froidement:
Trêve de grands mots, répliqua-t-il, vous ne voulez pas devenir Mme Mahoni?
Non.
Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux yeux, ni par cette pâleur, ni par ces fraîches lèvres roses qui se tendaient à lui comme pour implorer un baiser de réconciliation. Il ne songea quà sa propre défaite, à lhumiliation quil allait subir dans le salon où lattendait le malheureux prétendant.
Sa colère fut terrible, mais froide.
Je nai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais maintenant que vous navez pas lombre de cur et cela me suffit. Oh! pas de scène, je vous en prie, jai les phrases en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourdhui même pour ny plus revenir.
Mon oncle! supplia Gilberte.
Je vous chasse.
Où voulez-vous que jaille?
Où vous voudrez. Vous êtes assez bien douée pour vous tirer daffaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous préférez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie que vous aimez.
Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous lun sans lautre? Je vous soignerai bien, vous savez comme je vous aime.
Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez veiller sur votre héritage. Croyez-moi, ny comptez pas, je vais refaire mon testament ce soir même, et vous serez déshéritée.
Gilberte avait pâli sous linsulte. Elle se redressa, et, sans colère, mais avec une grande dignité:
Assez, mon oncle, je nai jamais songé à hériter de vous; il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je vous le souhaite. Je nai jamais une minute pensé à ce que votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de votre toit, cest bien, je ny resterai pas. Jemporte néanmoins le souvenir de vos bontés passées que nefface point votre dureté actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux et ne pensez plus à moi puisque vous me traitez dingrate.
Cest ainsi que se séparèrent sans se toucher la main, sans un mot de regret, ces deux êtres qui avaient vécu plus de dix ans dans la plus grande intimité.
Une fois la porte refermée sur M. Simiès, Gilberte saffaissa sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.
Chassée! murmura-t-elle, et je ne sais où aller.
Comme elle nétait pas fille à séterniser sur des regrets superflus, elle se fit apporter sa malle et commença à y empiler son trousseau et quelques menus objets.
Elle endossa un costume de voyage simple et élégant, mit dans sa bourse ses économies de jeune fille qui se montaient environ à quinze cents francs plus un peu de menue monnaie, et suspendit à sa ceinture une légère sacoche contenant ses bijoux, assez nombreux dailleurs, puisquelle possédait ceux de sa mère.
Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit; elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se sentait comme sous linfluence dun rêve pénible.
Où aller? où aller? se répétait-elle le long du chemin.
Certes, elle ne manquait pas damies. Malheureusement, elle se voyait obligée de naller frapper à la porte daucune delles. Son histoire eût vite fait le tour de Paris. Et que dire? Quelle était chassée de chez son oncle? Elle eût avoué son étrange position, et de grand cur, si elle eût connu une seule personne capable de la bien conseiller.
Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si aimables en visites, elle navait pas une confidente, pas une véritable amie, ainsi quelle lavait confié à Albéric Daltier.
Non, personne, Gilberte était bien absolument seule et abandonnée dans ce grand Paris, dans lunivers entier, même.
Elle fuyait dinstinct les rues fréquentées; il lui eût été pénible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou quelque ami de M. Simiès, qui se fussent étonnés de voir pour la première fois Mlle Mauduit parcourir seule à pied les rues de Paris.
Après une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse, bien lasse.
Où se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de la foule.
Elle descendait la rue Blanche et vit à sa droite léglise de la Trinité.
"Si jentrais là?" se dit-elle.
Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied à léglise, il lui semblait malséant de venir sy asseoir ainsi que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur, lhiver, sous les voûtes sacrées.
Eh! mon Dieu! nétait-elle pas vagabonde, elle aussi, la pauvre Gilberte? Savait-elle seulement où, ce même soir, elle reposerait sa tête?
Faisant taire sa délicatesse ombrageuse, elle franchit le porche, et, sans prendre deau bénite, sans sagenouiller pour faire au moins un acte dadoration, elle sassit à lombre dune nef déserte, gardant là comme ailleurs sa tenue correcte, avec une nuance de respect instinctif.
Elle ne savait pas offrir sa peine à Dieu, la pauvre enfant, elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre et je ne sais à quoi me résoudre." Seulement Celui qui lappelait secrètement du fond du tabernacle veillait sur cette âme dévoyée par une fausse éducation et qui renfermait cependant de hautes aspirations.
Il lui envoya une pensée soudaine.
Les Daltier! je ny songeais pas! pourquoi nirai-je point à eux? Je suis sûre quils ne me repousseront pas.
Cette inspiration lui était soufflée par son bon ange ou par sa mère, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute; pour son malheur aussi peut-être.
Il était tard, nul office navait lieu et léglise demeurait plongée dans la solitude et lombre mélancoliques qui portent à la prière.
Mais Gilberte ne savait plus prier depuis quelle avait oublié lannée bénie de sa première communion et passé de nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simiès.
Elle rêva seulement; quand elle fut reposée et que sa résolution fut bien arrêtée, elle quitta léglise comme elle était entrée, se jeta dans une voiture qui passait à vide et se fit conduire rue de Lisbonne.
On hissa sa malle à côté du chauffeur et Gilberte jeta un dernier regard à cette demeure où elle avait vécu insouciante et heureuse et qui lui montrait encore sa fenêtre riant sous le store rose.
A la gare de Lyon, en attendant lheure du train, elle se fit servir un léger repas au buffet; puis, quand le moment du départ fut venu, elle sinstalla dans le coin dun compartiment de dames.
Elle avait encore lair dune enfant, cette jeune fille jolie et distinguée; un peu triste aussi, et voyageurs et employés regardaient avec quelque étonnement cette Parisienne de vingt ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un parent pour lescorter et lui souhaiter bon voyage.
Malgré son aplomb habituel, Gilberte se sentait gênée; cétait la première fois quelle se mettait seule en route, et le trajet devait être assez long.
Alors, les pieds sur la bouillotte, la tête appuyée aux coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant de dormir; en réalité, elle pensait et sa pensée nétait pas riante.
Elle narriva à Marseille que le lendemain matin.
Après lalgarade très vive quil avait fait subir à sa nièce, Simiès, rouge encore de sa colère, se rendit au cercle où il joua, perdit et gagna, ce qui le mit en meilleure humeur. Il écouta la conversation que tenaient quelques habitués assez près de lui; on parlait de laustralien Mahoni et ce que lon disait nétait pas à son avantage.
Simiès dîna au cercle et ne rentra que le soir, un peu penaud des propos quil venait de recueillir sur celui quil désirait tant pour neveu.
"La petite aurait-elle eu plus de flair que moi? se dit-il, ou bien me suis-je laissé berner comme un imbécile? Bah!… nous lui trouverons un autre mari, et elle fera la paix avec son vieux grognon doncle. Je parie quelle na pas pris mes menaces au sérieux et quelle dort maintenant sur ses deux oreilles dans son nid capitonné."
Il essayait de se le persuader, le pauvre Simiès; mais, avant dentrer chez lui, il alla frapper à la porte de Gilberte.
"Elle dort, se dit-il, nentendant point de réponse; demain elle aura tout oublié."
Mais, en dépit de lui-même, il était inquiet et, tandis que Lazare le déshabillait en silence, il nosa linterroger, appréhendant ce quon pourrait lui apprendre.
Le lendemain il sonna son valet de chambre le plus tard possible; néanmoins il séveilla de bonne humeur; quand on est M. Simiès et quon a gagné la veille au poker une somme assez ronde, cela fait oublier bien des soucis.
Cependant, il observa sur la figure de Lazare une gravité inusitée et, dès quil fut habillé, il courut à la salle à manger dans lespoir dy trouver une Gilberte un peu pâle, un peu boudeuse, mais enfin Gilberte.
Il nen fut rien et sur le grande table ovale une seule tasse attendait devant le chocolat fumant.
Alors le vieillard devenu tout tremblant sen alla à lappartement de sa nièce; il le trouva vide; le lit navait pas été défait et le foyer restait froid.
Il frissonna en refermant la porte; cette chambre lui fit leffet dun tombeau.
"Bon! se dit-il, essayant de se tromper lui-même, elle veut me faire peur, la rusée, en se montrant dramatique comme une jeune première des Français, mais je parie quen ce moment elle déjeune de fort bon appétit chez les Arcane ou les Millagri, ses amis qui rient avec elle du tour quelle me joue. Mais moi aussi je vais lui en jouer un et je rirai aussi."
Il eut un petit rire aigu, en effet, et déplia sa serviette pour prendre son chocolat; mais ce matin-là, par hasard, il navait pas faim et cette place vide en face de lui lexaspérait.
Depuis un mois environ la dernière institutrice de Gilberte avait été remerciée; Simiès navait pas le don de retenir chez lui les demoiselles de compagnie et les gouvernantes; et comptant bientôt marier sa nièce, il navait pas voulu introduire de nouveau une étrangère dans sa maison pour si peu de temps.
Aussi ny avait-il pour le renseigner que Mme Dutel, la femme de charge, qui accourut toute mielleuse et hypocritement désolée à lappel de son maître.
Simiès, dun air quil tentait vainement de rendre négligent, senquit de lheure où Mademoiselle Mauduit avait quitté sa demeure.
Je ne sais pas au juste, Monsieur, mais il faisait nuit et Mademoiselle a fait charger sa malle sur une voiture pour se faire conduire à la gare.
Sa malle? A la gare? Quelle gare?
Je ne sais pas, Monsieur, cest la concierge qui a assisté au départ, et Monsieur sait que la brave femme na pas la mémoire longue.
Cest bien, allez-vous-en.
Mme Dutel séloigna en feignant dessuyer une larme; mais, une fois la porte refermée, elle murmura:
Tu ne la retrouveras pas de si tôt, vieux fou, et moi jemen réjouis, car je vais être maîtresse au logis à présent.
Sans faire atteler sa voiture, Simiès shabilla et, arrêtant une voiture au passage, il se fit conduire successivement à la gare Saint-Lazare, à la gare du Nord, de lEst, de Lyon où enfin on le renseigna: en effet, la veille au soir, une jeune et jolie demoiselle avait pris un billet pour Marseille et était partie toute seule par lexpress du soir.
"A Marseille? si disait Simiès en remontant en voiture; que diable irait-elle faire là-bas? Cest une erreur de cet animal demployé."
Mais tout à coup il se frappa le front:
Tonnerre! sécria-t-il, et les Daltier que joubliais!…Parbleu! cest chez eux quelle est!
Son mauvais sourire railleur reparut sur ses lèvres flétries:
Ah! pour le coup, cest là quelle va samuser! Autant entrer au couvent. Je parie ma tête quelle me revient avant trois jours.
Heureusement quil ne pariait quavec lui-même, le pauvreSimiès, car il risquait fort de perdre.
En chemin, ses réflexions sassombrirent encore cependant: les jolies amazones quil rencontrait, allant au bois ou en revenant, lui rappelaient la fugitive.
Lingrate! murmurait-il, oubliant que cétait lui qui lavait chassée de sa maison, lingrate!
Lazare, qui, à midi, lui servit son déjeuner, reçut plus dune rebuffade. Simiès trouvait mauvais et interminable ce repas que nassaisonnaient pas les joyeuses saillies de Gilberte; elle était si amusante, cette petite; elle ne restait jamais à court pour répondre; elle savait si bien contrefaire les gens ridicules ou poseurs!
Son café pris, Simiès alla fumer son londrès au salon selon son habitude, mais le salon aussi lui parut vide et glacial et il eut envie de briser le clavier encore ouvert où labsente avait si souvent promené ses mains savantes.
Ce dont il ne se souvenait plus, cest que ce jour était son jour de réception, et à lheure du five oclock survinrent des visiteuses auxquelles le malheureux ne put fermer sa porte, quelque désir quil en eût.
Il songea un instant à prétexter une indisposition, une migraine de sa nièce pour cacher cette absence intempestive, mais il pensa que tôt ou tard on saurait tout et il raconta quune petite altercation ayant eu lieu entre sa pupille et lui, elle en avait profité pour aller voir des parents quelle avait en Provence.
Votre nièce est un caractère, Monsieur Simiès, dit quelquun.
Bah! quappelez-vous un caractère? Ma nièce Gilberte a toujours aimé linaccessible, lextraordinaire; ces jeunes filles, voyez-vous, ça a des idées, des idées!…
On pensa que Mlle Mauduit avait eu en tête quelque fantaisie pour un freluquet quelconque et que son oncle navait pas voulu permettre ce mariage.
On en profita pour déblatérer par derrière contre le tuteur et sa pupille.
Ce fut avec un soupir de soulagement que le vieillard vit ses visiteurs séloigner.
Demeuré seul, il regarda le feu et pensa à lenfant, à lingrate, à la révoltée.
Il se souvint quun jour, aux Marnes (il y avait six ou sept ans de cela), il lavait grondée, injustement, cest vrai, car on lavait induit en erreur, et Gilberte était partie du château, le même soir, sen allant à travers la nuit dans la grande avenue, son petit paquet sous le bras, bien décidée à quitter son oncle plutôt que de subir ses reproches immérités.
Alors il avait couru à sa poursuite, lui avait presque adressé des excuses et ne lavait ramenée à la maison quà force de caresses.
"Je naurais pas dû lui parler dhéritage, pensait-il, la petite est si fière! Cette parole échappée à ma colère la cinglée comme un coup de fouet, elle ne me pardonnera pas cela. Et puis jai été un peu sot de vouloir la forcer à épouser Mahoni; après tout, ce nest pas un beau type… Gilberte vaut mieux que cela… Aurait-elle par hasard un faible pour quelque autre?… Non, parbleu! elle me laurait dit ou bien je laurais deviné. Aimera-t-elle seulement jamais? Ma pupille est une énigme, tantôt feu, tantôt neige. Je crois quelle a des aspirations indéfinies dont je nai pu la guérir; ça ne métonnerait pas si elle reniait tout ce que je lui ai enseigné. Ah! ce nest pas moi qui changerai!… Si jamais on me voit croire à quelque chose, cest que jaurais bu du haschich ou que je serai tombé dans lenfance!"
Simiès essaya doccuper sa soirée comme il put, il alla au théâtre; on jouait une pièce quil connaissait de longue date et quil trouva insipide.
Il prit sa lorgnette et examina les groupes occupant les loges et les fauteuils; il se retira dégoûté de son examen.
Quy avait-il là, en effet, à part quelques personnes de distinction: des couples interlopes, des créatures stupides à la tournure de bouchères endimanchées, étalant leurs diamants et leurs costumes éclatants; des banqueroutiers, des voleurs, des Juifs, des imbéciles; des petits jeunes gens fats, vulgaires et avachis, incapables de prononcer une phrase en français, occupés à lorgner impertinemment toute la salle.
Qua donc le vieux Simiès? se demandait-on au foyer; il a lair tout chose, on dirait quen une journée il a pris vingt ans de plus.
Simiès, en rentrant, trouva un télégramme lui annonçant que sa nièce était saine et sauve à Marseille. Un juron lui échappa; en sétendant dans son lit, ce soir-là, il constata quil avait trouvé le temps long.
"Bah! se dit-il, laissons les ingrats de côté et jouissons encore; au fond, il fait meilleur être sur la terre que dessous."
Mais ce vieillard devait avoir le châtiment de sa vie inutile : après avoir goûté à toutes les ivresses, lennui allait le surprendre; il avait gâché sa jeunesse, il devait mourir seul, sans un parent, sans un mai sincère pour lui rendre la mort douce.
Ce soir-là, le salon des Daltier présentait un gracieux tableau dintérieur; on y voyait encore suffisamment pour se passer de lumière, malgré les rideaux de dentelle épaisse abaissés devant les fenêtres pour garantir du mistral qui soufflait avec rage.
Sur un divan, Albéric, le fils aîné, causait avec abandon avec sa mère; un autre jeune homme dune quinzaine dannées, Henri, racontait une histoire à deux petites filles, ses nièces, car la fille aînée de Mme Daltier était mariée et avait, ce jour-là, laissé ses enfants rue Montgrand. Au piano, deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans jouaient à quatre mains, tandis que, derrière elles, Gustave, le jumeau dHenri, battait la mesure à tour de bras, comme sil se fût agi de diriger un orchestre complet.
La porte souvrit; on crut que cétait un domestique qui apportait les lampes; cétait Joseph, en effet, mais il introduisait simplement une visiteuse, annonçant: "Mademoiselle Mauduit." A ce nom, Albéric se leva brusquement, fort étonné. Les pianistes cessèrent leur jeu et Mme Daltier, qui ne connaissait pas larrivante, savança au devant delle avec un sourire de bienvenue.
Gilberte? murmurait Albéric qui ne pouvait en croire ses yeux.
La jeune fille fit quelques pas vers Mme Daltier:
Ma tante, nest-ce pas? dit-elle timidement tandis que toute cette jeunesse parsemée dans le petit salon lobservait curieusement.
Votre tante, oui, ma chère enfant, votre tante qui est charmée de faire votre connaissance; et voici vos cousins et vos cousines, ajouta-t-elle en désignant ses enfants. Dailleurs, Albéric, plus heureux que nous, a déjà eu le plaisir de vous rencontrer. Asseyez-vous, Gilberte, et dites- nous par quel hasard vous êtes à Marseille, vous que nous croyions à Paris.
Mais Gilberte nusa point de linvitation; elle resta debout et, dun geste rapide, releva la gaze soyeuse qui lui voilait le visage, ce joli visage quAlbéric avait eu seul le loisir de considérer déjà. Il remarqua seulement que le teint en était beaucoup plus pâle et lexpression profondément triste.
Gilberte reprit en levant ses beaux yeux sur lui:
Mon cousin ma dit, un soir, pendant son rapide passage aux Marnes: "Le jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin daide, venez nous trouver à Marseille, vous y serez bien reçue." Or, aujourdhui, je me trouve toute seule dans la vie, toute seule au monde, et je viens.
En disant cela, il y avait comme un sanglot dans sa douce voix.
Mais… votre oncle… M. Simiès, est-ce que vous lavez perdu? demanda Mme Daltier en jetant un regard surpris sur les vêtements de Gilberte qui, quoique de moire sombre, ne parlaient pas de deuil.
Il est mort pour moi, répondit Gilberte, puisquil ma chassée de sa maison.
Chassée?…
Mme Daltier plongea ses yeux scrutateurs dans les yeux de Gilberte: elle se demandait, troublée, de quelle faute avait pu se rendre coupable cette jeune fille pour encourir une telle disgrâce, et si elle, la prudente mère de famille, avait raison douvrir ses bras à cette fugitive.
Mais ce rapide examen la rassura: il ny avait que du chagrin sur ce jeune visage et pas de confusion; les prunelles gardaient leur limpidité avec quelque chose de mélancolique, dun peu révolté même, ce front de vingt ans ne se courbait pas sous la honte.
Soyez la bienvenue chez moi, dit Mme Daltier, en prenant la main de Gilberte quelle fit asseoir à côté delle, et croyez que nous ferons notre possible pour vous remplacer ce que vous perdez.
Elle ajouta avec un soupir:
Comme vous ressemblez à votre mère!
Gilberte releva ses yeux soudain adoucis:
Vous avez connu ma mère?
Elle poursuivit avec une point damertume:
Si elle vivait encore, je ne viendrais pas vous importuner de ma présence, au moins.
Ne parlez pas dêtre importune, ma chère enfant, nous aurons grand plaisir à vous posséder tout le temps que vous voudrez. Préférez-vous causer avec moi ou vous reposer? Vous avez fait un long voyage, vous êtes pâle et fatiguée…
Je nai pas besoin de me reposer, dit vivement Gilberte; je me suis arrêtée quelques heures au Terminus pour ne point me présenter avec la poussière du chemin. Jaime mieux vous raconter tout de suite ce qui a motivé mon bannissement immédiat de la maison de mon oncle.
Gilberte avait loreille délicate; elle démêlait dans laccent et même dans laffabilité de Mme Daltier comme un effort, une contrainte; elle tenait à la rassurer.
Lexcellente femme nignorait pas la bizarre éducation que lathée Simiès avait donnée à sa nièce; il était donc tout simple quelle salarmât secrètement et hésitât à admettre dans lintimité de ses enfants une jeune fille élevée si différemment deux-mêmes.
Mes chéries, dit-elle aux musiciennes, allez vous occuper de votre cousine: quon prépare la chambre bleue; veillez à ce que rien ny manque; emmenez les petites avec vous et vos frères aussi; ils peuvent vous aider.
Douée dun tact parfait, Mme Daltier jugeait inutile que toutes ces jeunes oreilles prissent part aux confidences de la voyageuse. Les enfants obéirent, saluant dun sourire au passage leur nouvelle parente.
Albéric se levait de son côté pour laisser sa mère etGilberte en tête à tête, mais cette dernière le retint:
Vous pouvez entendre ce que je vais dire, mon cousin; vous connaissez mon oncle Simiès, et cest grâce à vous que jai pensé à la seule famille à laquelle je pouvais demander asile.
Il se rassit et elle poursuivit, tandis quune émotion contenue faisait trembler sa voix:
Il y a huit jours, jétais encore bien heureuse et insouciante dans la vie. En peu dheures cela a changé par le subit caprice de mon tuteur.
Quy a-t-il donc eu entre vous? peut-être le mal nest-il pas sans remède? Vous avez été sans doute trop prompts tous les deux? Peut-être votre oncle regrette-t-il à lheure quil est une sévérité…
Gilberte secoua la tête:
Non, ma tante, ne croyez pas cela. Il ne me pardonnera jamais davoir désobéi à ses ordres, de lui avoir résisté formellement et de préférer être à jamais bannie de chez lui que daccéder à son désir.
Et quexigeait-il donc que vous ne pussiez satisfaire?
Une faible rougeur monta aux joues de Gilberte.
Il voulait me faire épouser un homme que jestime pas.
Il y eut un instant de silence: Mme Daltier semblait soulagée dun grand poids. Albéric examinait attentivement sa cousine.
Et qua donc fait cet homme pour mériter une si forte antipathie de votre part?
Ma tante, je ne sais; il me déplaît souverainement; il est vulgaire et jai horreur de la vulgarité; je ne parle pas dune absolue stérilité desprit qui le rend encore plus insupportable. Bref, puisque je ne laime pas, je ne peux pas lépouser.
Mme Daltier attira Gilberte à elle et mit un baiser sur ce joli visage irrité.
Cette enfant avait au moins gardé, dans le milieu dévoyé où elle avait vécu, une grande fraîcheur de sentiments.
Quant à Albéric, si Mlle Mauduit leût regardé cet instant, elle eût vu un sourire sesquisser sous sa moustache brune.
Et pourquoi votre oncle y tenait-il tant, à ce mariage?
M. Mahoni possède onze millions, alors!…
Mme Daltier sourit à son tour.
Et cela ne vous a point tentée, Gilberte?
Gilberte se mit à rire dun joli rire cristallin et frais.
Aucunement, ma tante.
Puis elle rougit, hésita un peu et reprit:
Mon oncle, qui… qui est légèrement… enfin qui a des idées très arrêtées et très bizarres quelquefois, se figure que largent peut seul faire le bonheur en ce monde et quune jeune fille arrive à la félicité la plus parfaite en contractant une union qui lui apporte une grosse fortune, beaucoup de diamants et une corbeille magnifique.
Et vous ne pensez pas comme lui?
Oh! non, la tante, fit Gilberte en levant ses grands yeux francs sur Mme Daltier. Aussi ai-je résisté à mon oncle, doucement, poliment, mais avec fermeté. Je lai supplié, jai tenté de ladoucir: il ma répondu par une insulte.
Les yeux dAlbéric et de sa mère linterrogeaient:
Il ma dit, sécria Gilberte indignée, il ma dit que je navais au cur que de lingratitude et que je ne désirais rester chez lui que pour…
Pour?…
Pour soigner mon héritage. Or, reprit-elle avec feu, je nen veux point de son argent, je nai jamais songé quil pourrait me léguer sa fortune, et, à présent, jaimerais mieux mendier mon pain que de lui demander la moindre chose. Alors je suis partie de chez lui le jour même quil men a chassée. Je ne savais où aller. Jai beaucoup damies, mais, sans que je puisse définir pourquoi, il me répugnait de me réfugier chez elles. Certainement elles sont fort gentilles, cependant nous ne saurions sympathiser ensemble de près comme de loin. Cest alors que je me suis souvenue des bonnes paroles de mon cousin et vous voyez que jen ai profité puisque je suis venue tout droit à vous.
Et vous ne pouviez mieux faire, ma chère enfant, dit Mme Daltier en attirant Gilberte contre elle. Marie et Edmée seront charmées de vous avoir pour compagne; elles vous aiment déjà, jen suis sûre, et moi jaurai une fille de plus.
Ces mots fondirent lâme encore un peu fermée de Gilberte. Jusqu'à présent elle navait pu pleurer; cette fois elle appuya sa tête sur lépaule de sa tante et pleura amèrement.
Toute son énergie était soudain tombée et elle était prise dun tremblement nerveux quelle ne pouvait réprimer.
Mme Daltier pria son fils daller chercher un verre deau pour Gilberte; celle-ci profita de labsence du jeune homme pour murmurer à loreille de sa tante:
Vous êtes bonne, oh! vous êtes bonne et je vous aimerai tant! Mais je ne vous imposerai pas longtemps ma présence, allez! A présent que je suis pauvre, je veux travailler, je ne souffrirai de me voir à la charge de personne. Je travaillerai.
Et à quoi, grand Dieu! pauvre enfant?
Ne craignez pas, laissez-moi faire. Quand jaurai recouvré ma tranquillité desprit, dans quelques jours, jaurai mûri mon plan et je chercherai de loccupation. On peut faire beaucoup de choses à mon âge et, par bonheur, mon instruction est bien complète.
"Non, pas complète, pensa Mme Daltier, soignée peut-être, complète non. Il y a un point capital qui a été négligé."
Sais-tu ce que me dit ta cousine? ajouta-t-elle en voyant rentrer Albéric. Eh bien! elle parle déjà de partir, à peine arrivée. Elle ne veut pas nous rester longtemps, elle veut gagner sa vie au dehors.
Elle sattendait à une protestation de la part de son fils, mais il ne répondit pas.
Mme Daltier rappela les enfants; Marie et Edmée accaparèrent leur cousine et lentourèrent de soins et dattentions.
Elles la conduisirent à la chambre qui lui avait été préparée, simple, mais confortable.
Cest trop bon pour moi, dit Gilberte à Mme Daltier qui les avait suivies. Le coin le plus modeste de votre maison meût suffi.
Nous ne laurions pas souffert, mignonne; dailleurs vous ne trouverez pas ici le luxe auquel vous étiez habituée à Paris.
Eh! que mimporte? Croyez-vous que jy tienne tant que cela? Je serai si bien ici!
Gilberte demeura seule quelques instants pour échanger son costume de voyage contre un autre plus frais, puis ses cousines vinrent laider à vider sa malle et à ranger ses effets, tout en la distrayant par leur gai babil.
Pendant ce temps, Mme Daltier racontait à son mari, qui rentrait avec son gendre et sa fille aînée, comment Mlle Mauduit allait désormais partager leur vie de famille.
M. Daltier approuvait toujours les décisions de sa femme; ce soir-là, il eut un léger froncement de sourcils.
Croyez-vous, dit-il, que cette jeune fille, élevée si différemment de nos enfants, ne puisse être pour eux un exemple pernicieux, un sujet… détonnement, sinon de scandale? car, enfin, elle doit professer les théories de son oncle, et…
Mon ami, voyez-la et vous jugerez. Gilberte ma paru simple et bonne, douée de trop de tact et dintelligence pour exposer sa profession de foi devant nos enfants. Si cela arrivait cependant, contre mes prévisions, il serait toujours temps de lui faire entendre que nous ne pouvons le subir.
Lorsque Mlle Mauduit vint tendre la main à son oncle, celui- ci fut conquis tout de suite par sa grâce dénuée dartifice et son air triste, et il dissimula ladmiration que lui inspirait ce beau visage.
Certes, les demoiselles Daltier étaient bien jolies avec leurs yeux rieurs de méridionales, leur teint chaud et leurs tailles rondes, mais elles natteignaient pas à lexquise beauté de leur cousine et ne songeaient pas à lenvier.
Gilberte fut présentée à M. et Mme Martelli dont elle avait déjà caressé les gentils babies, et lon se mit à table.
Gilberte parla peu et mangea moins encore, non quelle se sentît gênée dans ce milieu cordial, mais elle avait encore le cur un peu gros.
Cette réunion de famille, égayée par les saillies des jeunes gens, était rendue intéressante par la causerie intelligente des grandes personnes; là pas un mot nétait prononcé qui pût faire rougir les jeunes oreilles; un accord amical régnait entre tous, et les petits garçons, suivant lexemple de leurs aînés, témoignaient une sorte de courtoisie gracieuse aux dames. Pas une phrase ne sonnait faux, nétait déplacée dans la conversation, et Gilberte se sentit surprise dy trouver un charme extrême.
Sans le souvenir de sa récente humiliation, elle eût été presque heureuse.
Le dîner terminé, M. Martelli lui offrit le bras; on prit le café au salon et lon envoya les petits jouer à la salle détude.
On pria Gilberte de se mettre au piano, car on la savait bonne musicienne.
Un instant Albéric se demanda avec effroi si elle nallait point gratifier ses auditeurs dune de ces lestes chansons quil lavait entendue chanter aux Marnes. Mais Gilberte déclina linvitation, prétextant sa fatigue, et comme elle était fort pâle et semblait, en effet, à bout de forces, Marie et Edmée, sur le conseil de leur mère, la conduisirent à sa chambre pour quelle se couchât.
Gilberte avait grand besoin de repos après deux journées agitées et une nuit passée en wagon; elle sendormit rapidement, mais son sommeil fut pénible et hanté de cauchemars. Le lendemain, elle séveilla avec la fièvre et ne put parvenir à se tenir debout.
Ce malaise dura plusieurs jours, ce qui fit que, le dimanche suivant, comme elle était encore faible et incapable de sortir, nul ne sétonna de ne point la voir escorter la famille Daltier aux offices.
Pendant cette réclusion forcée, Gilberte fut à même dapprécier, dabord lexquise bonté de sa tante qui la soigna avec une sollicitude touchante, puis le dévoûment de ses gentilles cousines qui se privèrent de promenades et de plaisirs pour lui tenir compagnie.
Albéric seul demeurait un peu froid; il serrait la main de Gilberte soir et matin, senquérait avec soin de sa santé, mais ne semblait pas, comme les autres, prendre à tâche de consoler la pauvre exilée.
La santé revint vite à celle-ci; elle retrouva ses fraîches couleurs et sa gaîté, mais non plus cette gaîté mordante et sceptique quelle avait chez M. Simiès.
Il y a plus de six mois que Mlle Mauduit fait pour ainsi dire partie de la famille Daltier. Ce nest plus la jeune fille athée, railleuse et frivole qua élevée M. Simiès.
Gilberte est croyante, Gilberte est presque fervente; le miracle sest opéré doucement, lentement, dans ce milieu adorablement bon et pur.
Le deuxième dimanche après son arrivée à Marseille, Gilberte vit entrer chez elle ses cousines prêtes à partir pour la messe.
Tu nes pas habillée? Nous tavions bien dit que loffice est à dix heures. Dépêche-toi.
Je sais bien, mais…
Et devant le regard candidement étonné des fillettes, Gilberte, rouge et confuse, a pris son chapeau, ne voulant pas être pour elles un sujet de scandale.
Elle nosait pas non plus, le soir, à lheure de la prière faite en commun, séclipser sans bruit comme une païenne quelle était. Elle sagenouillait aussi, et, si elle ne priait pas, du moins elle nétonnait personne.
Puis, un jour, il lui tomba sous la main le premier volume de ce bel ouvrage de Bougaud: "Le Christianisme et les temps présents". Un sourire incrédule aux lèvres, elle louvrit machinalement au chapitre: "De la vraie nature de Dieu" et elle lut. Et ces vérités si nettement expliquées, et cette logique impossible à nier, et ce style noble et élevé, tout cela lentraîna si loin quelle passa plusieurs heures à dévorer ces pages, et quand Mme Daltier, inquiète de son absence prolongée, vint la trouver:
Cest beau, lui dit Gilberte sans relever la tête, cest beau.
Nosant interrompre cette lecture quelle attribuait à une grâce soudaine den haut, Mme Daltier sassit à côté delle sans parler.
Quand Gilberte ferma le livre avec un soupir, elle dit à sa tante:
Prêtez-le-moi, je vous en prie, je serai heureuse de leterminer.
Bien volontiers, ma chère enfant, mais ceci est une lecturenouvelle pour vous et peut-être peu intéressante.
Au contraire, ma tante.
Et, songeuse, elle ajouta:
Pourquoi ne ma-t-on jamais mis de ces choses-là entre les mains? Je ne serais pas ce que je suis. On ma fait lire du Renan, du Voltaire, du Darwin, du dAlembert, du Henri Heine, mais jamais de controverse. Laissez-moi achever ce livre-là, car je sens que la vérité est ici.
Après les cinq volumes de Bougaud, ce furent ceux plus abstraits, mais non moins beaux, de Nicolas. Et un jour vint où, émue et suppliante, elle dit à sa tante:
Instruisez-moi; je vois que je suis une ignorante.
Ce fut avec joie que Mme Daltier entreprit léducation religieuse de sa nièce; mais il arriva quelle fut prise à ce moment dune extinction de voix qui dura plusieurs semaines.
Elle ne voulut pas se faire remplacer par ses filles: il fallait une voix plus persuasive, un jugement plus mûr pour achever luvre commencée par les livres.
Albéric sera votre professeur de théologie si cela ne vous ennuie pas, dit-elle à la jeune fille, et il sacquittera mieux que moi de cette tâche, car il est doué dune éloquence peu ordinaire.
Et, à dater de ce jour, après les heures consacrées à ses travaux dingénieur, Albéric Daltier apprenait à Gilberte cette sublime doctrine enfermée en un tout petit et modeste livre que tant dhommes ont oublié de notre temps, et quelle-même ne connaissait pas.
Après linstruction religieuse, ils philosophaient souvent, car Gilberte était une intelligence avide et chercheuse, pouvant plonger à de grandes profondeurs.
A la fin, Albéric était devenu pour elle plus quun maître, un ami, un guide auquel elle ne craignait jamais de sadresser pour avoir un conseil, auquel elle disait tout.
Elle navait rien à cacher, et elle lui raconta toute sa vie passée.
Il frémit en songeant combien eût pu être dévoyée cette riche nature, cette âme quil comparait en lui-même à un diamant brut quun peu de travail rendrait splendide.
Il reconnut avec une satisfaction délicieuse que cette enfant, aussi fraîche que lor, navait point perdu lheureuse ignorance de la jeunesse, que le mal avait glissé sur elle sans la ternir.
On lui avait appris à tout nier, tout flétrir, tout railler: elle en avait souffert sans sen rendre compte. A présent, il lui apprenait au contraire à croire, à bénir et à respecter les choses bonnes et saintes.
Et elle lécoutait chaque jour avec ravissement, sa tête pensive appuyée sur sa main, ses yeux sur les siens, et elle sentait quil lui disait la vérité et quil voyait plus loin et plus haut que tous.
Mentalement elle le comparait à cette foule vicieuse et dorée au milieu de laquelle elle avait vécu adulée par devant, peut-être dénigrée par derrière, et dans laquelle elle navait jamais rencontré un être comme celui-ci, profond causeur et penseur, respectueux dans sa politesse caressante et fière, modeste dans son mérite; elle sentait que son âme vibrait à lunisson de la sienne tandis quelle écoutait sa voix aux cordes graves, parlant avec chaleur et conviction.
Elle était devenue douce et soumise avec cet homme, elle qui traitait jadis tous les autres, tantôt avec une désinvolture un peu cavalière, tantôt comme elle aurait traité des serviteurs.
Cette fois elle obéissait, car il avait le secret de la faire plier toujours, et elle sentait sous sa douceur une fermeté inébranlable.
Et lui désirait et appelait tous les jours lheure aimée où il devait sentretenir avec elle. Non, certes, ce nétait pas une fille superficielle et vide avec laquelle on est bientôt las de causer.
Il aimait à linstruire, à se faire interroger, à plonger dans cette âme dont une vie évaporée et une éducation bizarre navaient pu faner la fleur dinnocence; il aimait à surprendre lémotion grave et douce qui colorait ce fin visage et le rayon denthousiasme qui animait ces yeux caressants.
Ils parlaient de tout ensemble: de la fausseté du monde, de la bonté de Dieu, de la beauté de lâme, même de lamour.
Lamour était pourtant chose inconnue à Gilberte; elle lavait lu et lavait chanté, elle en parlait, mais sans le comprendre encore.
Elle nommait à son cousin ceux qui lui avaient fait la cour jadis chez son oncle, ou qui lui avaient juré une tendresse immuable.
Je ny ai pas cru, disait-elle, tandis quun sourire découvrait ses dents de nacre, et je les tenais à distance.
Vraiment, vous najoutiez pas foi à leurs sentiments?
Oh! non, car je me fais une autre idée de lamour, du véritable amour, et je sens que ce nest pas cela.
En disant ces mots, elle le regardait bien en face. Non certes, elle navait rien dans le cur qui pût linquiéter, la chère mignonne, et, pour le moment, elle ne songeait quà devenir bonne et pieuse comme Marie et Edmée.
Hélas! et cependant, sans sen apercevoir, elle y buvait à cette source fatale, la pauvre enfant; elle sattachait au jeune ingénieur chaque jour davantage, et dautant plus profondément que ce sentiment nétait pas éclos dun seul jet, comme un coup de foudre; il avait pris de profondes racines en elle; elle aimait celui qui lavait régénérée et qui la regardait au fond de lâme en lui expliquant ce que doit être la tendresse humaine qui fait passer Dieu avant tout.
Un jour vint où elle vit clair en elle-même. Ce jour-là déjà sa position avait changé: son oncle Simiès était mort, frappé subitement dapoplexie. Il navait pas eu le temps de la déshériter et, par son testament, léguait tous ses biens à Mlle Mauduit.
Gilberte souffrit de cette perte; après tout, Simiès lavait aimée et soignée pendant une partie de son enfance et de son adolescence, et elle avait espéré le ramener quelque jour à des sentiments plus chrétiens.
Dieu nen avait pas décidé ainsi; il avait puni brusquement lathée qui avait cru pouvoir se passer de lui toute sa vie et qui avait failli perdre lâme dune enfant en y jetant de funestes semences.
Lorsque Gilberte entra en possession de sa nouvelle fortune,M. Daltier lui dit avec un sourire:
A présent, mignonne, vous pourrez vous marier magnifiquement à qui vous conviendra, car vous voilà devenue ce quon appelle de nos jours: un beau parti.
A cette plaisanterie, Gilberte fronça le sourcil et répondit, évitant les yeux dAlbéric qui cherchaient les siens:
Je ne veux pas me marier encore.
Le même soir, assise au piano, elle chantait, dune voix lente, cette naïve, mais expressive romance tirée de lopérette dOffenbach: "Robinson Crusoé":
Sil fallait quaujourdhuiQuelquun mourût pour lui,A cet instant suprêmeJe vous embrasseraisEt puis aussi jiraisJirais moffrir moi-même,Si cest aimer, je laime.
Je sens que sil partaitMon cur éprouveraitUne douleur extrême;Et je sens quavec luiSenvolerait aussiLa moitié de moi-même.Si cest aimer, je laime.
Quand elle abandonna le piano, elle rougit en voyant fixés sur elle les yeux étincelants de son cousin.
Elle avait dit cela, Edmée, en lair, sans y attacher dimportance!
Elle avait confié à Gilberte que son frère Albéric pouvait bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie Egyptienne rencontrée à Nice et qui lui faisait les yeux doux. Et, certes, Albéric avait toutes les chances pour être accepté; il était beau, riche et si aimé! Dans son enthousiasme fraternel, Edmée ne pouvait douter que ce frère chéri et admiré ne fût le point de mire de toutes les jeunes filles et de toutes les mamans en quête dun gendre.
Pauvre Gilberte! Elle navait pas songé à cela! Certainement Albéric avait trouvé gentille cette petite étrangère aux yeux de charbon, et il désirait en faire sa femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que croyait-elle donc?
Mon Dieu, tout croulait autour delle! Mais alors, et elle? elle, Gilberte?… A présent quelle était riche, quelle nétait plus une fille sans dot; à présent que tout son cur était plein dAlbéric, lhomme chevaleresque aux aspirations grandes et nobles, elle découvrait soudain quelle nétait rien pour lui.
Mais quel rêve avait-elle donc forgé dans sa petite cervelle enflammée?
Elle avait espéré, en échange de sa tendresse douce et délicate, lui donner la sienne immense, éternelle.
Cet Albéric quelle avait cru attirer lentement à elle, qui lavait transformée en la rendant bonne et croyante, il séloignait soudain, lui retirait sa main et portait à une autre, une étrangère, son affection et les dons exquis que lui avait départis le ciel.
Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa richesse, dépossédée non seulement de son divin songe, mais de ses chères croyances.
Car cétait au moment où son âme souvrait à Dieu, à la confiance, à lamour, cest à ce moment que Dieu la frappait rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.
Ainsi elle sétait trompée, follement trompée? Ce quelle avait cru lire dans les yeux bleus dAlbéric, ce nétait pas de la tendresse.
Ce quil y avait au fond des attentions quil lui prodiguait, ce nétait quune politesse naturelle; ce quelle avait cru démêler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce nétait pas une caresse…
Quétait-ce alors?
Il ne lavait jamais aimée. Il voulait simplement la convertir, et néprouvait pour elle quun intérêt motivé simplement par le désir de guérir son âme païenne.
Ah! cétait comme cela?
Mais la religion nétait donc quun mensonge puisquelle causait de telles déceptions?
Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte navait pas la force de supporter cela.
Aussi elle allait relever la tête orgueilleusement, follement révoltée.
Certes, elle demeurait croyante: à présent quelle avait étudié, elle avait reconnu toutes les preuves de lexistence dun être supérieur à tout, un Dieu. Cela, il lui était impossible de le nier; mais ce Dieu nétait pas bon comme on laffirmait; Il était dur, injuste, implacable, et se jouait de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.
Ah! cétait comme cela? Eh bien! puisquelle ne pouvait plus être athée, elle croirait, la logique étant là, mais elle serait en rébellion ouverte contre ce ciel quelle avait espéré voir souvrir pour elle.
Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non plus de Lui.
Gilberte se disait tout cela, après que sa cousine Edmée leut quittée; elle se disait tout cela, immobile au milieu du salon, blanche comme un suaire, les dents serrées, une inexprimable révolte aux lèvres et aux yeux.
Albéric entra, elle ne le vit pas.
Il sapprocha delle et lui toucha légèrement le bras: elle tressaillit comme si une vipère leût piquée.
Quavez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?
Elle ne répondit pas et le regarda durement.
Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous êtes pâle!Asseyez-vous, je vais appeler ma mère.
Nen faites rien, je vous en prie, je ne suis passouffrante.
Alors, quavez-vous?
Elle lenveloppa dun regard étrange où se confondaient la colère, la douleur, presque la haine.
Quavez-vous? répéta le jeune homme. Si cest du chagrin, dites-le moi; vous savez que jai plusieurs fois éclairci vos heures noires.
Vous? sécria-t-elle dune voix âpre.
Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier à moi, et nous prierons ensuite ensemble…
Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le genou. Je hais tout ce qui est là-haut, ajouta-t-elle en montrant le ciel dun bleu intense. Vous mavez appris à connaître un Dieu qui nest pas bon et je ne veux pas le servir, je ne puis pas laimer.
Frappé de stupeur, Albéric la considérait douloureusement.
Il ne lavait jamais vue en tel état.
"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me lavoue-t- elle pas?"
Elle était terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais sa beauté était celle de lange soulevé contre le Maître.
Elle faisait mal à voir, et cependant on ne pouvait sempêcher de ladmirer.
A la fin il séloigna lentement, disant avec une tranquillité apparente:
Je savais bien que vous étiez malade; mais si vous ne voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer. Jespère, tout à lheure, vous retrouver plus calme.
Gilberte le regarda séloigner sans un geste pour le retenir.
Et cependant, si, à ce moment, faisant taire son orgueil, elle lui eût murmuré tout bas, calme et confiante comme jadis: Je suis très malheureuse!" il laurait si bien consolée, il eût été si affectueux, si bon! Qui sait même si son secret ne se fût point échappé de ses lèvres sévères pour réjouir délicieusement le cur de la pauvre enfant?
Mais non; elle monta à sa chambre et là, senfermant, elle regarda en face presque avec défi le crucifix suspendu au- dessus de son lit, dernier présent de Mme Daltier:
Voilà donc ce que tu mas envoyé parce que je me suis soumise, parce que jai cru en toi et que je tai aimé, aimé plus ardemment encore que celui qui ma gagnée à toi? Je me suis livrée à ta miséricorde, je tai tout offert, jai pleuré mes fautes et mes erreurs, jai cherché à les expier, et voilà ma récompense, Dieu incapable! Je ne te demandais ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la santé, je ne te demandais que le cur dAlbéric, et tu me le voles pour le donner à une autre!