Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs joies.
Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se donner raison:
J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et la colère..... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice133.
J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et la colère.
.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice133.
Note 133:(retour)A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres n'est datée.
Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre amant lui demandait pardon.—Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être heureux!...—Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce possible que tout soit fini!—Ecoutons ce touchant désespoir.
.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement:J'attendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement:J'attendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «—J'ai une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand il n'y aurait personne».
George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «—Je peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»—Mme Lardin de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.
Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, et l'engage à venir causer.—Vraisemblablement, Tattet invoqua des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.
Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.
Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:
Monsieur,Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la suite qui me conviendra.Je vous salue.Vicomte ALFRED DE MUSSET.Quai Malaquais, n° 19.
Monsieur,
Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.
Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la suite qui me conviendra.
Je vous salue.
Vicomte ALFRED DE MUSSET.
Quai Malaquais, n° 19.
Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés.
Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur leur impuissance à conserver la paix:
De Lui à Elle: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.
Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner!
Ce soir! ce soir!
6 heures.
D'Elle à Lui: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est plus fort que l'amour...
...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.
...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.
De Lui: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.
De Lui: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!
Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
D'Elle:Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois pour toutes. Il faut s'en donner le courage.—Une fatalité pesait sur cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.
Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel...
Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette passion épuisante, il résolut de partir.—Le l0 novembre, il l'annonce à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.
Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.—Si par hasard on vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part134...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses parents.
Note 134:(retour)Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.
De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi135.»
Note 135:(retour)Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.
Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se reprend à l'aimer,—comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.
Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.
Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle.Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chezlui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que cela à faire136!...
Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle.
Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chezlui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.
Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que cela à faire136!...
Note 136:(retour)Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 438.
Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait pour laRevue137. Mais le soir, elle est seule et triste. «—Seule, quelle horreur!»
Note 137:(retour)Nous savons par leJournaldu grand peintre comme les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...
Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et claire éloquence qui est tout son génie138.
Note 138:(retour)G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dansLui et Elle,chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, pp. 83-87.
Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,—en bousingot;—croyant se distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent insensible.—Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais pas le fier,je ne suis pas né romain. Je m'abandonne à mon désespoir; il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à son tour, et il me quitte.»
Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de se coucher en travers de sa porte....
... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot:dernière fois!Je souffrirai tant que tu voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait:Tu fais bien!A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment de l'aimer ou jamais.»
... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot:dernière fois!Je souffrirai tant que tu voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait:Tu fais bien!A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment de l'aimer ou jamais.»
Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. «Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un contrepoison qui m'a achevée....»
Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences de trois de ses amis célèbres sur l'amour:
Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit qu'il fallaitruseravec les hommes et faire semblant de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille trouver soeur Marthe139.
Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit qu'il fallaitruseravec les hommes et faire semblant de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille trouver soeur Marthe139.
Note 139:(retour)La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après son mariage.—Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans:On ne badine pas avec l'amour?
Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal désormais la consolera tous les soirs.
Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une comédie,—et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»
Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, douloureusement140.... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: Confesse et meurs!—«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un crime qui la tue dans une trop longue agonie.
Note 140:(retour)Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.
Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi cecrescendode déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton effusion! Maisjamais! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi cecrescendode déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton effusion! Maisjamais! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. Et revenons à Sainte-Beuve.—Il est allé voir George Sand. Il a consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:
Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement de la recevoir à la maison...
Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement de la recevoir à la maison...
Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: «Vous feriez de moi uncruelsi vous me laissiez croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma maîtresse141.»
Note 141:(retour)Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.
George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre142:
Note 142:(retour)Id., p. 439.
Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur avec!Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le porter.
Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur avec!
Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le porter.
Un passage de la cinquième de sesLettres d'un voyageur, le récit des amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise de son âme143. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous la préciser davantage.
Note 143:(retour)Remarque de M. de Lovenjoul (article cité deCosmopolis, p. 440).—Cette cinquième Lettre a paru dans laRevue des Deux Mondesdu 15 janvier 1835 sous le titre deLettres d'un oncle.
Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!»
Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.—«Ah! mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter àsesyeux, elle s'entourera d'hommes purs et distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.
... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!—Oh! ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal.
Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»
Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément tant de place dans son être amoureux.
Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!
Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.
Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!
... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!
Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme était cet écrivain de génie.
Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.—Elle se demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce châtiment, «cet amour de lionne».—«Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue à me ronger!»—Et pourquoi ne se tuerait-elle pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision détourne d'elle la tentation maudite. «—Oh! mon fils! Je veux que tu lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.»
Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.
Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour moi.»—D'ailleurs, il désire qu'elle parte.—«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir et sois bien vengé.»—Elle partira.
—Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant entrer l'orgueil à son tour.
Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.—A peine installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»—«Je ne désire plus le revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir144.
Note 144:(retour)Revue de Parisdu 15 nov. 1896, p. 291.
Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,—son ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,—elle lui écrit le 14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dînerchez eux145.
Note 145:(retour)Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.
Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite146.»
Note 146:(retour)Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.
Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante de ses fictions:On ne badine pas avec l'amour,il avait été prophète de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican:
«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper l'autre147?...»
Note 147:(retour)On ne badine pas avec l'amour,acte III, sc. VIII.
La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835:
«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»
Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant:
«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»
Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la force de partir...
Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu comme la réalisation tragique deLélia.Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses douleurs à elle, et à son agonie.
Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie romantique deLélia.
...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi.»Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pourquoi elles meurent.
...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi.»
Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pourquoi elles meurent.
Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier billet en témoigne:
Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani.(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes enfants!»
Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison. Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante.
Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir148. Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt comme pour courir chez sa mère,—mais prendra le courrier de Nohant149.
Note 148:(retour)Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.—A bientôt.»
Note 149:(retour)Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 443.
Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les volontés» de sa maîtresse150. Il se tint parole et tout fut fini.
Note 150:(retour)Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. 737.