XVIII.

Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son style et son écriture, rien de plus.

Valentine écrivait si simplement qu'elle passait aux yeux de M. de Lansac et de sa famille pour une personne fort médiocre. M. de Lansac s'en réjouissait assez. À la veille de disposer d'une fortune considérable, il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, quoi qu'il ne fût nullement épris d'elle, il s'appliquait à lui écrire des lettres qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits chefs-d'œuvre épistolaires. Il s'imaginait ainsi exprimer l'attachement le plus vif qui fût jamais entré dans le cœur d'un diplomate, et Valentine devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. Jusqu'à ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité de son fiancé une grande admiration, et lorsqu'elle comparait les expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle s'accusait de rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.

Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue de cette suscription, qui d'ordinaire lui était si agréable, éleva en elle comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si grande distraction qu'elle la lut des yeux jusqu'à la fin sans en avoir compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose qu'à Louise, à Bénédict, au bord de l'eau et à l'oseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du secrétaire d'ambassade. C'était celle qu'il avait faite avec le plus de soin; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola de cette impression involontaire en l'attribuant à la fatigue qu'elle éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu d'habitude qu'elle avait de prendre tant d'exercice, elle s'endormit profondément; mais elle s'éveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes qu'elle avait faits.

Elle prit sa lettre qu'elle avait laissée sur sa table de nuit, et la relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières lorsqu'elle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain; au lieu de l'admiration qu'elle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle n'eut que de l'étonnement et quelque chose qui ressemblait à de l'ennui; elle se leva effrayée d'elle-même et toute pâlie de la fatigue d'esprit qu'elle en ressentait.

Alors, comme en l'absence de sa mère elle faisait absolument tout ce qui lui plaisait, comme sa grand'mère ne songeait pas même à la questionner sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres qu'elle avait reçues de M. de Lansac depuis un an, et se flattant qu'à la lecture de ces lettres l'admiration de Louise raviverait la sienne.

Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce fût là l'unique motif de cette nouvelle visite à la ferme; mais si Valentine en eut un autre, ce fut certainement à l'insu d'elle-même. Quoi qu'il en soit, elle trouva Louise toute seule. Sur la demande d'Athénaïs, qui avait voulu s'éloigner pour quelques jours de son cousin, madame Lhéry était partie avec sa fille pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes, Bénédict était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.

Valentine fut effrayée de l'altération des traits de sa sœur. Celle-ci donna pour excuse l'indisposition d'Athénaïs, qui l'avait forcée de veiller. Elle sentit d'ailleurs sa peine s'adoucir aux tendres caresses de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs projets pour l'avenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de M. de Lansac.

Louise en parcourut quelques-unes, qu'elle trouva d'un froid mortel et d'un ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cœur de cet homme, et devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui l'accablait redoubla par cette découverte, et l'avenir de sa sœur lui parut aussi triste que le sien; mais elle n'osa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, elle se fût senti le courage de l'éclairer; mais, après les aveux de Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de l'encourager un peu, n'osa pas l'éloigner d'un mariage qui devait du moins la soustraire aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir toutes lues avec attention.

Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien; Louise y avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant l'air contraint de sa sœur, n'en avait pas obtenu le résultat qu'elle en attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatineDi placer mi balza il cor. Valentine tressaillit en reconnaissant sa voix; mais la présence de Louise lui causa un embarras qu'elle ne put s'expliquer, et ce fut avec d'hypocrites efforts qu'elle attendit d'un air d'indifférence l'arrivée de Bénédict.

Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage subit du grand soleil à l'obscurité de cette pièce l'empêcha de distinguer les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, et Valentine, silencieuse, le cœur ému, le sourire sur les lèvres, suivait tous ses mouvements, lorsqu'il l'aperçut, au moment où il passait tout près d'elle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table. L'instinct du cœur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.

De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et ses doutes, et ses remords; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux qui étouffe tout autre sentiment en présence de l'être que l'on aime. Elle et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.

L'absence de la comtesse de Raimbault s'étant prolongée de plusieurs jours au delà du terme qu'elle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la ferme. Madame Lhéry et sa fille étaient toujours absentes, et Bénédict, couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des heures de délices à l'attendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop d'empressement; mais dès qu'elle était entrée à la ferme, il s'élançait sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il il ne les quittait plus de la journée. Louise ne pouvait s'en plaindre; car Bénédict avait la délicatesse de comprendre le besoin qu'elles pouvaient avoir de s'entretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec son fusil, il les suivait à une distance respectueuse; mais il ne les perdait jamais de vue. Regarder Valentine, s'enivrer du charme indicible répandu autour d'elle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait d'effleurer, suivre dévotement la trace d'herbe couchée qu'elle laissait derrière elle, puis remarquer avec joie qu'elle tournait souvent la tête pour voir s'il était là; saisir, deviner parfois son regard à travers les détours d'un sentier; se sentir appelé par une attraction magique lorsqu'elle l'appelait effectivement dans son cœur; obéir à toutes ces impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent l'amour, c'était là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne trouverez point trop puériles si vous vous souvenez d'avoir eu vingt ans.

Louise ne pouvait lui adresser de reproches; car il lui avait juré de ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait religieusement sa parole. Il n'y avait donc à cette vie aucun danger apparent; mais chaque jour le trait s'enfonçait plus avant dans ces âmes sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de l'avenir. Ces rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, et Bénédict se disait qu'un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par un souffle.

Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu'elle avait cru jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d'aimer, qu'elle découvrait en lui, le lui rendait plus cher; elle mesurait l'étendue d'un sacrifice qu'elle n'avait pas compris en l'accomplissant, et pleurait en secret la perte d'un bonheur qu'elle eût pu goûter plus innocemment que Valentine. Cette pauvre Louise, dont l'âme était passionnée, mais qui avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle l'avait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu tout son charme; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains, dépouillée d'héroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à regretter le temps où elle n'avait aucun espoir de retrouver sa sœur. Et puis elle avait horreur d'elle-même, et priait Dieu de la soustraire à ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant celle d'une sainte qu'elle priait d'opérer sa réconciliation avec le ciel. Par instants elle formait l'enthousiaste et téméraire projet de l'éclairer franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de l'exhorter à rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et à se créer, au sein de l'obscurité, une vie d'amour, de courage et de liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement n'était peut-être pas au-dessus de ses forces, s'évanouissait bientôt à l'examen de la raison. Entraîner sa sœur dans l'abîme où elle s'était précipitée, lui ravir la considération qu'elle-même avait perdue, pour l'attirer dans les mêmes malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, c'était de quoi faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait dans le plan qui lui avait paru le plus sage: c'était de ne point éclairer Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les confidences de Bénédict. Mais quoique cette conduite fût la meilleure possible, à ce qu'elle pensait, elle n'était pas sans remords d'avoir attiré Valentine dans de semblables dangers, et de n'avoir pas la force de l'y soustraire tout à coup en quittant le pays.

Mais voilà ce qu'elle ne se sentait pas l'énergie d'accomplir. Bénédict lui avait fait jurer qu'elle resterait jusqu'à l'époque du mariage de Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce qu'il deviendrait; mais il voulait être heureux jusque-là; il le voulait avec cette force d'égoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis qu'il jurait de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou trois jours de vie. Il l'avait même menacée de sa haine et de sa colère; ses larmes, ses emportements, son obstination, avaient eu tant d'empire sur Louise, dont le caractère était d'ailleurs faible et irrésolu, qu'elle s'était soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi puisait-elle sa faiblesse dans l'amour qu'elle nourrissait en secret pour lui; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui toute espérance.

Le retour de madame de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette dangereuse intimité; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et Bénédict tomba du ciel en terre.

Comme il avait vanté à Louise le courage qu'il aurait dans l'occasion, il supporta d'abord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait point avouer combien il s'était abusé lui-même sur l'état de ses forces. Il se contenta pendant les premiers jours d'errer autour du château sous différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au fond de son jardin; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine s'étant hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à l'endroit où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict assis à cette même place où elle s'était assise; mais dès qu'il l'aperçut, il s'enfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la force de lui parler sans trahir ses agitations.

Une autre fois, comme elle errait dans le parc à l'entrée de la nuit, elle entendit à plusieurs reprises le feuillage s'agiter autour d'elle, et quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, elle vit de loin un homme qui traversait l'allée, et qui avait la taille et le costume de Bénédict.

Il détermina Louise à demander un nouveau rendez vous à sa sœur. Il l'accompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant qu'elles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il s'approcha dans un trouble inexprimable.

—Eh bien! mon cher Bénédict, lui dit Valentine qui avait rassemblé tout son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons d'ici à longtemps peut-être. Louise vient de m'annoncer son prochain départ et le vôtre.

—Le mien! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise? Qu'en savez-vous?

Il sentit tressaillir la main de Valentine, que dans l'obscurité il avait gardée entre les siennes.

—N'êtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, du moins pour cette année? Et votre intention n'est-elle pas de vous établir dès lors dans une situation indépendante!

—Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il d'un ton dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de personne; mais il n'est pas prouvé que mon intention soit de quitter le pays.

Louise ne répondit rien et dévora des larmes que l'on ne pouvait voir couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.

Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé; il devait arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, et la cérémonie était fixée au surlendemain; car M. de Lansac, le précieux diplomate, avait bien peu de temps à perdre à l'action futile d'épouser Valentine.

Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait retrouvé tout l'éclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et s'était placé dans le même banc, à côté d'Athénaïs. C'était une évidente manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et l'attitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et bien d'autres s'étaient mis sur les rangs; mais Pierre Blutty avait été le mieux accueilli.

Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la seconde et dernière publication s'affichait ce jour même aux portes de la mairie, il y eut sensation dans l'auditoire, et Athénaïs échangea avec son nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice; car l'amour ridicule de Bénédict pour mademoiselle de Raimbault n'était point un secret pour Pierre Blutty; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, s'était livrée au plaisir d'en médire avec lui, afin peut-être de s'encourager à la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir l'effet de cette publication sur son cousin, mais, de rouge et triomphante qu'elle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les traits bouleversés de Bénédict.

Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu à sa sœur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait en attendre.

Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de lui dire une parole, il la pressa contre son cœur en fondant en larmes. Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu le cœur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.

Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?

Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté d'aviser à quelque chose de mieux.

Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty que par dépit et vanité; au fond de son cœur elle chérissait encore Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.

Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui. À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!

Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse, il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber brusquement des nues.

Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi de vagues souvenirs d'une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.

«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la simplicité du cœur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître; car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse est aujourd'hui mon pis-aller.»

Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la détourner de ses devoirs.

Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière. Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.

Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.

Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait. Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour l'accuser de ses fautes.

Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.

Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine! Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un fossé, absorbé par un désespoir stupide.

Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même; mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.

Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de ne pas voir.

La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse, s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d'une mère. Il est certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault. Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.

Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un refus.

Il lui écrivit:

«MADEMOISELLE,

Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant, que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise; je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce soir au bout de la prairie.

«BÉNÉDICT.»

Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.

Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage, obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi nettement les objets que dans le jour.

Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut forcée de s'asseoir.

Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu, déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry, de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine, d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave, réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.

Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon; quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui, Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.

Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.

Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.

Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler? où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant droit à elle:

—Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son bras.

—Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh! Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort; vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.

Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'œil triste et inquiet sur le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.

Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le parc.

Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendreétrangèresl'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder deségardset des soins.

Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel, l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.

Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse. On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché. Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel. Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.

Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par une vieille espiègle du temps de la Dubarry.

En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en même temps:

—Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille! —Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour les demi-toilettes.

Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin; mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés péniblement:

«Valentine, il serait encore temps de dire non.»

Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard, refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.

Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des genssans conséquence. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.

Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement, Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.

Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se raviser, et, au retour de l'église, ellerégalason mari d'une scène de pleurs fortennuyante. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.

Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.

Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les rangs de la société, c'est là le plaisir.

Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château, où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent, à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sœur ou sa fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps occupée et qu'il n'occuperait plus.

La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la contrée. La comtesse, qui n'était rien moins que populaire, avait ordonné cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour de tous les trais d'amabilité qu'une autre eût faits dans le cours de sa vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que, pourvu qu'on la fît boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le ventre sans qu'elle se révoltât. Et ce qu'il y a de plus triste en ceci, c'est que madame de Raimbault n'avait pas tout à fait tort.

La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa popularité. Elle n'était pas fort sensible aux misères du pauvre, mais à cet égard on ne la trouvait pas plus insouciante qu'au malheur de ses amis; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité, on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si gratuitement, hélas! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée:

«Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale; celle-là ne nous régale pas, mais elle nous parle.»

Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement, c'était Valentine, parce qu'elle ne se contentait pas d'être amicale et de leur sourire, d'être libérale et de les secourir, elle était sensible à leurs maux, à leurs joies; ils sentaient qu'il n'y avait dans sa bonté aucun motif d'intérêt personnel, aucun calcul politique; ils l'avaient vue pleurer sur leurs malheurs; ils avaient trouvé dans son cœur des sympathies vraies. Ils la chérissaient plus qu'il n'est donné aux hommes grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup d'entre eux savaient fort bien l'histoire de ses relations à la ferme avec sa sœur; mais ils respectaient son secret si religieusement qu'à peine osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.

Valentine passa autour de leurs tables et s'efforça de sourire à leurs vœux; mais la gaieté s'évanouit après qu'elle eut passé, car on avait remarqué son air d'abattement et de maladie; il y eut même des regards de malveillance pour M. de Lansac.

Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima; Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec sa nourrice. Madame de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla se reposer; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours d'importantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.

La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, s'était assise pour prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud, son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient fait danser la mariée, étaient réunis autour d'elle et l'accablaient de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant d'éloges, son mari lui-même la regardait d'un œil noir si amoureux, qu'elle commençait à s'égayer et à se réconcilier avec la journée de ses noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir. Peu à peu le groupe qui l'environnait, animé par quelques bouteilles d'un léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée, par l'occasion et l'usage, se mit à débiter ces propos graveleux qui commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers. C'est la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.

Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait rien à tout le reste, sinon qu'on enviait et qu'on félicitait son mari, s'efforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui l'embellissait, et commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes œillades de Pierre Blutty, lorsqu'une personne silencieuse vint s'asseoir à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par l'imperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri d'effroi et devint pâle: c'était Bénédict.

C'était Bénédict, plus pâle qu'elle encore, mais grave, froid et ironique. Toute la journée il avait couru les bois comme un forcené; le soir, désespéré de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce de Valentine, d'écouter les gravelures des paysans, d'entendre signaler le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de colère, de pitié et de dégoût.

«Si mon amour survit à tout cela, s'était-il dit, c'est qu'il n'y a pas de remède.»

Et, à tout hasard il avait chargé des pistolets de poche qu'il avait mis sur lui.

Il ne s'était pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre mariée. Depuis quelques instants il observait Athénaïs; sa gaieté soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre des dégoûts qu'il venait braver en s'asseyant auprès d'elle.

Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la société, prétendait (c'était sans doute un de ses paradoxes) qu'il n'est point d'inconvenance plus monstrueuse, d'usage plus scandaleux que la publicité qu'on donne au mariage. Il n'avait jamais vu, sans la plaindre, passer au milieu de la cohue d'une noce cette pauvre jeune fille qui a presque toujours quelque amour timide dans le cœur, et qui traverse l'insolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les bras de son mari, déflorée déjà par l'audacieuse imagination de tous les hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait l'amour aux portes de la mairie, au banc de l'église, et que l'on forçait de livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche robe de sa fiancée. Il trouvait qu'en lui ôtant le voile du mystère, on profanait l'amour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respects qu'on n'eût jamais connu officiellement l'objet de son choix, et qu'on eût craint de l'offenser en le lui nommant.

«Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux mœurs pures, lorsque vous faites publiquement violence à leur pudeur? quand vous les amenez vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en prenant cette foule à témoin, «Vous appartenez à l'homme que voici, vous n'êtes plus vierge.» Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les poursuit de ses cris et de ses chants obscènes! les peuples barbares du Nouveau-Monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil on amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et, dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à insulter la femme, la pudeur et l'amour.»

En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité dont ils le croyaient vain. Les joyeux propos s'arrêtèrent un instant; mais le chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon accueil, et lui tendit la bouteille d'une main mal assurée. Bénédict avait un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris; elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit respectueusement et sans humeur.

Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec l'intention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci s'en aperçut aussitôt, et s'arma de cette tranquillité dédaigneuse dont l'expression semblait être naturelle à sa physionomie.

Jusqu'à son arrivée, le nom de Valentine n'avait pas été prononcé; ce fut l'arme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses compagnons, et on commença à mots couverts, un parallèle entre le bonheur de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre ce qu'il entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. D'ailleurs, se fût-il livré à sa colère, il n'avait aucun droit de défendre le nom de Valentine de ces souillures.

Mais Pierre Blutty ne s'en tint pas là. Il était résolu à l'insulter grièvement, et même à lui faire une scène, afin de l'expulser à jamais de la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le bonheur de M. de Lansac était amer au cœur d'un des convives. Tous les regards l'interrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent, avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci demeura longtemps impassible; il se contenta de jeter un coup d'œil de reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret. La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation; mais ce fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que sa présence contiendrait son mari jusqu'à un certain point.

—Il y en a d'aucuns, disait Georges en affectant de parler plus rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se cassent le nez par terre. Ça rappelle l'histoire de Jean Lory, qui n'aimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait, par être bien heureux d'épouser une rousse.

Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on voit. Blutty reprenant son ami Georges:

—Ce n'est pas comme ça, lui dit-il; voilà l'histoire de Jean Lory. Il disait qu'il ne pouvait aimer que les blondes; mais ni les brunes ni les blondes ne voulaient de lui: si bien que la rousse fut forcée d'en avoir pitié.

—Oh! dit un autre, c'est que les femmes ont des yeux.

—En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas plus loin que leur nez.

—Manes habunt, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.

Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.

—Ah! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry; nous ne savons pas le grec.

—M. Benoît qui n'a appris que ça, dit Blutty, pourrait nous le traduire.

—Cela signifie, répondit Bénédict d'un air calme, qu'il y a des hommes semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce que vous disiez tout à l'heure.

—Oh! pour les oreilles, pardieu! dit un gros petit cousin du marié qui n'avait pas encore parlé, nous n'en avons rien dit, et pour cause; on sait les égards qu'on se doit entre amis.

—Et puis, dit Blutty, il n'y a de pires sourds, comme dit le proverbe, que ceux qui ne veulent pas entendre.

—Il n'y a de pire sourd, interrompit Bénédict d'une voix forte, que l'homme à qui le mépris bouche les oreilles.

—Le mépris! s'écria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux étincelants; le mépris!

—J'ai dit le mépris, répondit Bénédict sans changer d'attitude et sans daigner lever les yeux sur lui.

Il n'eut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre plein de vin, le lui lança à la tête; mais sa main, tremblante de fureur, fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle robe de la mariée, et le verre l'eût infailliblement blessée, si Bénédict, avec autant de sang-froid que d'adresse, ne l'eût reçu dans sa main sans se faire aucun mal.

Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère. Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de tranquillité:

—Sans moi, c'en était fait de la beauté de votre femme.

Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il l'écrasa avec un broc de grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le réduire en autant de morceaux qu'il put; puis, les éparpillant sur la table:

—Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui venez de m'insulter, et vous, Pierre Blutty. que je méprise de tout mon cœur, à chacun de vous j'envoie une parcelle de ce verre. C'est autant de sommations que je vous fais de me rendre raison; c'est autant de portions de mon affront que je vous ordonne de réparer.

—Nous ne nous battons ni au sabre, ni à l'épée, ni au pistolet, s'écria Blutty d'une voix tonnante; nous ne sommes pas des freluquets, deshabits noirscomme toi. Nous n'avons pas pris des leçons de courage, nous en avons dans le cœur et au bout des poings. Pose ton habit, Monsieur, la querelle sera bientôt vidée.

Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusqu'au coude. Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère s'élança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants. Cette marque d'intérêt que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et s'élança sur Bénédict.

Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa son pied dans les jambes et le fit tomber.

Blutty n'était pas relevé qu'une nuée de ses camarades s'était jetée sur Bénédict. Celui-ci n'eut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa poche et de leur en présenter les doubles canons.

—Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un, vous êtes des lâches! Si vous faites un geste contre moi, quatre d'entre vous seront tués comme des chiens.

Cette vue calma un instant leur vaillance; alors le père Lhéry, qui connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à cette scène, se précipita au devant de lui, et, levant son bâton noueux sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans ses yeux.

—Pierre Blutty, s'écria-t-il, vous vous êtes conduit aujourd'hui d'une manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de l'empire dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage n'est pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi.

Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l'attira vers lui. Athénaïs, prévenant sa volonté, s'écria avec l'accent de la haine et de la terreur:

—Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux qui vous insulte, vous et votre famille! Non, je ne serai jamais sa femme! Je ne veux pas vous quitter!

Et elle s'attacha de toute sa force au cou de son père.

Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n'assurait encore l'héritage de son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le dépit que lui inspirait la conduite de sa femme:

—Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que j'ai eu trop de vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.

—Oui, Monsieur, reprit Lhéry, vous m'avez manqué dans la personne de ma fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité; vous m'avez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit dit.

Une foule immense s'était rassemblée autour d'eux et attendait avec curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty qu'il ne devait point fléchir; mais quoique Blutty ne manquât pas d'un certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très-amoureux de sa femme, et la menace d'être séparé d'elle l'effrayait plus encore que tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du bon sens, il dit, après un peu d'hésitation:

—Eh bien! je vous obéirai, beau-père; mais cela me coûte, je l'avoue, et j'espère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour vous obtenir.

—Vous ne m'obtiendrez jamais, quoi que vous fassiez! s'écria la jeune fermière, qui venait d'apercevoir les nombreuses taches dont elle était couverte.

—Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la dignité et l'autorité d'un père de famille, dans la situation où vous êtes, vous ne devez pas avoir d'autre volonté que celle de votre père. Je vous ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre cousin.

En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui pendant cette contestation avait désarmé et caché ses pistolets; mais, au lieu d'obéir à l'impulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que lui tendait à contre-cœur Pierre Blutty.

—Jamais, mon oncle! répondit-il; je suis fâché de ne pouvoir pas reconnaître par mon obéissance l'intérêt que vous venez de me témoigner, mais il n'est pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je puis faire, c'est de l'oublier.

Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec autorité un passage à travers les curieux ébahis.


Back to IndexNext