XXII.

Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse, dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies qu'après les avoir perdues.

Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis, il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.

Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout. Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur, qu'un amour, qu'une femme.

Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.

Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha, et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:

—Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de Lansac.

—Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille circonstance ne peut être que fort inconvenante.

—Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il s'agit de la santé de ma petite-fille.

—Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.

—Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le moment...

—Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.

—Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle a des droits? est-ce qu'on en tient compte?

La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et insensés, il le connut en cet instant.

«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés, institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice, qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection, je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont porté!»

En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets, déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme, au viol.

«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»

Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma mère!»

Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.

Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle à son ennemi.

M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château. Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa main était ferme et son coup d'œil sûr.

Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac, il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour le crime héroïque que son amour lui dictait.

Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:

—Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?

—Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.

—Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef de mon appartement.

—Monsieur ne rentrera pas?

—Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à lui-même.

—C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...

—C'est fort clair; allez vous coucher.

Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa résolution lui revint.

—Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme Valentine!

Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.

Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.

Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui permirent son corps baleiné et ses soixante ans:

—Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.

Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.

Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?

Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter. Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage; il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.

Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.

«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.

Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était là! Il le sentit au battement de son cœur et à la faible respiration de Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il l'était pour elle de saisir et de reconnaître.

Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.

«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait le torturer, l'attendait-elle donc?»

Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son cou et de ses tempes.

Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de Lansac retentirent dans le corridor.

Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de la couche nuptiale.

Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut, jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien, elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva et courut vers la porte.

Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse; mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.

Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau, lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict, penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées contre le verrou qui la défendait.

«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.

—Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis seule.Monsieurest parti; il s'est rendu aux raisons de madame la marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère, ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en sommes vantées, au moins!

—Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour quelques heures. Après, que Dieu me protège!

—Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc? Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.

—Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison sera fermée.

—Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas rouler la grosse porte?

—Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!

La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la clef.

—Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me sonnerez?

—Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.

Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras pendants, l'œil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide statue; ses facultés semblaient épuisées, son cœur éteint.

Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance. Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du véritable amour.

Irrésolu, le cœur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.

—Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.

—Ah! votreportion? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.

—Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau de fleurs d'orange.

—Mais cela pourra vous faire mal?

—Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.

—Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille demander à madame la marquise?

—Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi la boîte; je sais la dose.

—Oh! vous en mettez deux fois trop.

—Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.

Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa nourrice et se mit au lit.

Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement. Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux. Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne l'enhardit point jusque-là. C'est dans son cœur que Valentine avait un culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble. Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine jusqu'à l'emblème de ses devoirs.

Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller, et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.

Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs que le cœur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du lit, effrayé de lui-même.

—Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict, c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre; dites-moi bien que c'est vous!...

—Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son cœur agité cette main qui cherchait la sienne.

Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les yeux et retomba en souriant sur son oreiller.

—C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?

Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les songes.

—Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!

Mais Valentine le repoussa.

—Laissez-moi! dit-elle.

Et ses paroles devinrent inintelligibles.

Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et passant ses bras autour de son cou:

—Mourons tous deux! lui dit-elle.

—Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.

Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:

—Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.

Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût exister un autre.

—Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut!

Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine, éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang, qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce qu'il disait:

—Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...

—Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme; qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens. N'étais-tu pas heureux?

—Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu? Sais-tu qui je suis?

—Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!

—Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa vie! Bénédict!

Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du sien fut telle qu'il s'y trompa.

—Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.

En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.

La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de s'en aller par là.

Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le danger de sa situation, il s'éloigna du lit avec effroi, et alla se jeter sur une chaise à l'autre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.

Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer Valentine, il ne l'avait plus. Ce n'était pas après avoir contemplé ses charmes modestes et touchants qu'il pouvait se sentir l'énergie de détruire cette belle œuvre de Dieu: c'était Lansac qu'il fallait tuer. Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre; et que deviendrait Valentine, sans amant, sans époux? Comment la mort de l'un lui profiterait-elle si l'autre ne lui restait? Et puis, qui sait si elle ne maudirait pas l'assassin de ce mari qu'elle n'aimait pas? Elle si pure, si pieuse, et d'une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la sublimité d'un dévouement si sauvage? Le souvenir de Bénédict ne lui resterait-il pas funeste et odieux dans le cœur, souillé de ce sang et de ce terrible nom d'assassin?

—Ah! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas du moins qu'elle haïsse ma mémoire! Je mourrai seul, et peut-être osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.

Il approcha sa chaise du bureau de Valentine; tout ce qu'il fallait pour écrire s'y trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira les verrous de la porte, afin de n'être pas surpris à l'improviste, et il écrivit à Valentine:

«Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul, dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari; car vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez appelé sur votre cœur dans le secret de vos rêves, vous m'avez presque rendu mes caresses; vous m'avez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des hommes; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir. Oh! Valentine! il faut que je vous aime bien.

«Mais, quelque douloureux et incomplet qu'ait été mon bonheur, il faut que je le paie de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune, à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi, Valentine; l'homme qui t'a mentalement possédée cette nuit ne verra pas le lever du soleil.

«Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé l'audace de pénétrer ici et d'avoir des pensées de bonheur? Comment aurais-je osé vous regarder et vous parler comme je l'ai fait, même pendant votre sommeil! Ce ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui m'a vendu de pareils instants.

«Il faut que vous sachiez tout, Valentine. J'étais venu pour assassiner votre mari. Quand j'ai vu qu'il m'échappait, j'ai résolu de vous tuer avec moi. N'ayez point peur; quand vous lirez ceci, mon cœur aura cessé de battre; mais cette nuit, Valentine, au moment où vous m'avez appelé dans vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.

«Et puis je n'ai pas eu le courage, je ne l'aurais pas. Si je pouvais vous tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait; mais il faudrait vous voir souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et ce spectacle ne durât-il qu'une seconde, cette seconde résumerait à elle seule plus de douleurs qu'il n'y en a eu dans toute ma vie.

«Vivez donc, et que votre mari vive aussi! la vie que je lui accorde est encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour; c'est que sa mort vous déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était peut-être lui avouer votre amour autant que le mien; car vous m'aimez, Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. Et hier soir, au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, n'était-ce pas aussi de l'amour? Ah! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette pensée dans le tombeau!

«Mon suicide ne vous compromettra pas; vous seule saurez pour qui je meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de mon cœur, mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour vous.

«Adieu, Valentine; adieu, le premier, le seul amour de ma vie! Bien d'autres vous aimeront; qui ne le ferait? mais une seule fois vous aurez été aimée comme vous devez l'être. L'âme que vous avez remplie devait retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.

«Après moi, Valentine, quelle sera votre vie? Hélas! je l'ignore. Sans doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir s'émoussera; vous tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourd'hui, il le faudra bien... Ô Valentine! si j'épargne votre mari, c'est pour que vous ne me maudissiez pas, c'est pour que Dieu ne m'exile pas du ciel, où votre place est marquée. Dieu, protégez-moi! Valentine, priez pour moi!

«Adieu... Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme. Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous!

«Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne habitera toujours près de vous.

«Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise soulève vos cheveux; et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir tout à coup une haleine embrasée; la nuit dans vos songes, si un baiser mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»

Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets, que Catherine avait presque touchés sans les voir; il les désarma, les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres; puis il s'élança vers la fenêtre, et, avec le courage d'un homme qui n'a rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un voleur; mais que lui importait! La seule crainte de compromettre Valentine l'engageait à prendre des précautions pour n'éveiller personne. Le désespoir lui donna des forces surnaturelles; car, pour ceux qui regarderaient aujourd'hui de sang-froid la distance des croisées du rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la nudité du mur et l'absence de tout point d'appui, une pareille entreprise semblerait fabuleuse.

Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne par-dessus les murs.

Les premières lueurs du matin blanchissaient l'horizon.

Valentine, plus fatiguée d'un semblable sommeil qu'elle ne l'eût été d'une insomnie, s'éveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel, des myriades d'insectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait point encore à recueillir ses idées; elle écoutait vaguement les mille bruits de l'air et des champs. Elle ne souffrait point parce qu'elle avait oublié bien des choses et qu'elle en ignorait plus encore.

Elle se souleva pour prendre un verre d'eau sur le guéridon, et trouva la lettre de Bénédict; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans avoir la conscience de ce qu'elle faisait. Enfin elle y jeta les yeux, et, en reconnaissant l'écriture, elle tressaillit et l'ouvrit d'une main convulsive. Le rideau venait de tomber: elle voyait à nu toute sa vie.

Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut; elle avait la figure renversée: Valentine comprit sur-le-champ la vérité.

—Parle! s'écria-t-elle, où est Bénédict? qu'est devenu Bénédict?

Et voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en joignant les mains:

—Ô mon Dieu! c'est donc bien vrai, tout est fini!

—Hélas! Mademoiselle, comment donc le savez-vous? dit Catherine en s'asseyant sur le lit; qui donc a pu entrer ici? j'avais la clef dans ma poche. Est-ce que vous avez entendu? Mais mademoiselle Beaujon me l'a dit si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette nouvelle vous ferait du mal.

—Ah! il s'agit bien de moi! s'écria Valentine avec impatience en se levant brusquement. Parlez donc! qu'est devenu Bénédict?

Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et n'osa répondre.

—Il est mort, je le sais! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et suffoquée; mais depuis quand?

—Hélas! dit la nourrice, on ne sait; le malheureux jeune homme a été trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en s'en allant chercher leurs bœufs au pâturage, l'ont ramassé, et tout de suite on l'a porté dans sa maison; il avait la tête fracassée d'un coup de pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice s'y est transportée sur-le-champ. Ah! mon Dieu! quel malheur! Qu'est-ce qui a pu causer tant de chagrin à ce jeune homme? On ne dira pas que c'est la misère; M. Lhéry l'aimait comme son fils; et madame Lhéry, que va-t-elle dire? Ce sera une désolation.

Valentine n'écoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide. En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses: il semblait qu'elle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais elle avait l'instinct du cœur qui avertit des dangers de la personne qu'on aime; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant d'appeler du secours.

Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde; mais tous les efforts furent vains pour la ranimer. Un médecin qu'on fit venir promptement lui trouva une congestion cérébrale très-grave, et parvint, à force de saignées, à rappeler la circulation; mais les convulsions succédèrent à cet état d'accablement, et pendant huit jours Valentine fut entre la vie et la mort.

La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion; elle n'en parla qu'au médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle fut conduite à comprendre qu'il y avait dans tous ces événements une liaison qu'il était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de l'événement, elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse en avait été informée. Cette lettre qu'elle avait trouvée dans sa main lui rappela le billet qu'on l'avait chargée de lui remettre la veille, avant le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante de Bénédict. Étant descendue un instant à l'office, elle entendit le domestique commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et Bénédict, au sujet de mademoiselle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front et était ressortie au-dessus de l'oreille; cette blessure-là, quoique grave, n'était peut-être point mortelle; mais on ignorait de combien de balles était chargé le pistolet. Il se pouvait qu'il y en eût une seconde logée dans l'intérieur du crâne, et, en ce cas, le répit qu'éprouvait en ce moment le moribond ne pouvait servir qu'à prolonger ses souffrances.

Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe et les chagrins qui l'avaient précédée avaient une influence directe sur l'état effrayant de Valentine. Cette bonne femme s'imagina qu'un rayon d'espérance, si faible qu'il fût, devait produire plus d'effet sur son mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de Bénédict, qui n'était qu'à une demi-lieue du château, et s'assura par elle-même qu'il y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie. Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, encombraient sa porte; mais le médecin avait ordonné qu'on laissât entrer peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne reçut Catherine qu'après beaucoup de difficultés. Madame Lhéry ignorait encore cette triste nouvelle; elle était allée fairele retour de nocesde sa fille à la ferme de Pierre Blutty.

Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli l'opinion de Lhéry, s'en retourna aussi peu fixée qu'auparavant sur les véritables suites de la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où l'on avait déposé les vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos regards s'arrêtent, en dépit de nous, sur un objet d'effroi ou de dégoût, ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle reconnut le foulard qu'elle avait mis elle-même autour du cou de Valentine en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et qu'elle avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de lumière irrécusable; elle choisit donc un moment où l'on ne faisait point attention à elle pour s'emparer de ce mouchoir, qui eût pu compromettre Valentine, et pour le cacher dans sa poche.

De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne songea plus à s'en occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict pouvait être sauvé; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient complètement épuisées chez Valentine; elle ne soulevait même plus ses paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. S'il lui restait une pensée, c'était la satisfaction de se voir mourir.

Huit jours s'étaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible; Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par d'abondantes larmes. Mais comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette douleur, on pensa qu'il y avait encore de l'égarement dans son cerveau. La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler; mais M. de Lansac, étant à la veille de partir, sefaisait un devoirde ne plus quitter l'appartement de sa femme. M. de Lansac venait de recevoir sa nomination à la place de premier secrétaire d'ambassade (jusque-là il n'avait été que le second), et en même temps l'ordre de rejoindre aussitôt son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.

Il n'était jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac d'emmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus fasciné Valentine, elle lui avait demandé s'il l'emmènerait enmission: et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce qu'il affectait d'être, il lui avait répondu que son vœu le plus ardent était de ne jamais se séparer d'elle. Mais il s'était bien promis d'user de son adresse, et, s'il le fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras domestiques. Cette coïncidence d'une maladie qui n'était plus sans espoir, mais qui menaçait d'être longue, avec la nécessité pour lui de partir immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de Lansac. Quoique madame de Raimbault fût une personne fort habile en matière d'intérêts pécuniaires, elle s'était laissé complètement circonvenir par l'habileté bien supérieure de son gendre. Le contrat, après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus délicates pour la forme, avait été tressé tout à l'avantage de M. de Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de l'élasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme, et il avait fait consentir lesparties contractantesà donner des espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault. Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le mariage; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse, s'emparer d'elle mieux qu'auparavant. Quant à Valentine, elle ignorait tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à s'en occuper, qu'elle souscrivit, sans y rien comprendre, à tout ce qui fut exigé d'elle.

M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans beaucoup regretter sa femme, et, se frôlant les mains, il se vanta intérieurement d'avoir mené à bien une délicate et excellente affaire. Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer du rôle difficile qu'il jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant peut-être qu'une inclination contrariée causait le chagrin et la maladie de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des sentiments qu'elle lui témoignait, il n'avait cependant aucun droit jusque-là d'en montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il n'osait point laisser percer l'ennui et l'impatience qui le dévoraient. Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu qu'en faisant une absence indéfinie, il se soustrayait en outre aux désagréments qui devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault; car le principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui se montaient à environ cinq cent mille francs; et bientôt cette belle propriété, que madame de Raimbault avait mis tant d'orgueil à compléter, devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives dimensions.

En même temps M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices d'une nouvelle épousée.

«En mon absence, se disait-il, elle pourra s'habituer à l'idée d'avoir aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré s'accommodera de cette vie tranquille et obscure où je la laisse; ou si quelque amour romanesque trouble son repos, eh bien! elle aura le temps de s'en guérir ou de s'en lasser avant mon retour.»

M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce mot puissant qui gouverne l'univers: l'argent.

Madame de Raimbault avait d'autres propriétés en diverses provinces, et des procès partout. Les procès étaient l'occupation majeure de sa vie; elle prétendait qu'ils la minaient de fatigues et d'agitations, mais sans eux elle fût morte d'ennui. C'était, depuis la perte de ses grandeurs, le seul aliment qu'eussent son activité et son amour de l'intrigue; elle y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en Sologne, contre les habitants d'un bourg qui lui disputaient une vaste étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait d'être là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le ver rongeur des âmes longtemps nourries d'ambition. Sans la maladie de Valentine, elle serait partie, comme elle se l'était promis, le lendemain du mariage, pour aller s'occuper de cette affaire; maintenant, voyant sa fille hors de danger, et n'ayant qu'une courte absence à faire, elle se décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.

Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand'mère et sa nourrice, au château de Raimbault.


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