M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui puissent se présenter dans la vie d'un homme du monde. Il y a plusieurs sortes d'honneur en France: l'honneur d'un paysan n'est pas l'honneur d'un gentilhomme, celui d'un gentilhomme n'est pas celui d'un bourgeois. Il y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Lansac en avait à sa manière. Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien d'autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent nécessairement s'altérer un peu, et l'opinion flotter incertaine sur d'innombrables contestations de limites.
M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet égard, il avait fort raison; avec les doutes que certaines découvertes élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu'il n'était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir de sa responsabilité les suites d'une erreur présumée. Ce qu'il y avait de laid dans sa situation, c'est que de viles considérations d'argent entravaient l'exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais vers son but.
Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus d'une heure.
Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l'autre extrémité du bâtiment, mais sur la même façade que l'appartement du comte; il s'imagina entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce qu'il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d'obtenir des preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le frapper; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, marchant dans l'obscurité avec toute la précaution d'un homme habitué à la prudence, il sortit par la porte encore entr'ouverte du salon, et s'enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.
Bien qu'elle eût refermé sur elle la grille de l'enclos, il lui fut facile d'y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé par l'instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon; et, se cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale fenêtre, il put entendre tout ce qui s'y passait.
Valentine, oppressée par l'émotion que lui causait une telle démarche, s'était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout auprès d'elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques instants; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.
—J'étais fort inquiet, lui dit-il; je craignais que vous n'eussiez pas reçu mon billet.
—Ah! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d'un fou, et il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et coupable sommation. Oh! j'ai failli ne pas venir, mais je n'ai pas eu la force de résister; que Dieu me le pardonne!
—Sur mon âme, Madame! dit Bénédict avec un emportement dont il n'était pas maître, vous avez fort bien fait de ne l'avoir pas eue; car, au risque de votre vie et de la mienne, j'aurais été vous chercher, fût-ce...
—N'achevez pas, malheureux! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi! Vous m'avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre; laissez-moi vous quitter...
—Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n'y être pas au château?
—Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m'exposer à une criminelle révolte...
—Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.
—Oseriez-vous les combattre maintenant!
—Maintenant, Madame, je ne sais pas ce que je n'oserais pas. Ménagez-moi, je n'ai pas ma tête, vous le voyez bien.
—Oh! mon Dieu! dit Valentine avec amertume, que s'est-il donc passé en vous depuis si peu de temps? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures?
—Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, j'ai vécu toute une vie de tortures, j'ai combattu avec toutes les furies de l'enfer! Non, non, en vérité, je ne suis plus ce que j'étais il y a vingt-quatre heures, une jalousie diabolique, une haine inextinguible, se sont réveillées. Ah! Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures; mais à présent tout est changé.
—Mon ami, dit Valentine effrayée, vous n'êtes pas bien; séparons-nous, cet entretien ne sert qu'à irriter vos souffrances. Songez d'ailleurs... Mon Dieu! n'ai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre?
—Qu'importe? dit Bénédict en s'approchant tranquillement de la fenêtre; ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous savoir vivante aux bras d'un autre? Mais rassurez-vous; tout est calme, ce jardin est désert.
—Écoutez, Valentine, dit-il d'un ton calme mais abattu, je suis bien malheureux. Vous avez voulu que je vécusse; vous m'avez condamné à porter un lourd fardeau!
—Hélas! dit-elle, des reproches! Depuis quinze mois ne sommes-nous pas heureux, ingrat?
—Oui, Madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus!
—Pourquoi ces noirs présages? Quelle calamité pourrait nous menacer?
—Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est impossible qu'il ne le veuille pas.
—Mais jusqu'ici, au contraire, ses intentions paraissent très-pacifiques. S'il voulait m'attacher à sa fortune, ne l'eût-il pas fait plus tôt? Je soupçonne précisément qu'il lui tarde d'être débarrassé de je ne sais quelles affaires...
—Ces affaires, j'en devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, Madame, puisque l'occasion s'en présente: ne dédaignez pas le conseil d'un ami dévoué, qui s'occupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce monde, mais qui sort de son indifférence lorsqu'il s'agit de vous. M. de Lansac a des dettes, vous ne l'ignorez pas.
—Je ne l'ignore pas, Bénédict, mais je trouve fort peu convenable d'examiner sa conduite avec vous et en ce lieu...
—Rien n'est moinsconvenableque la passion que j'ai pour vous, Valentine; mais si vous l'avez tolérée jusqu'ici, par compassion pour moi, vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, c'est que cet homme est peu empressé, et par conséquent peu digne de vous posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...
—Je vous comprends, Bénédict: vous me proposez une séparation, une sorte de divorce; vous me conseillez un crime...
—Eh! non, Madame; dans les idées de soumission conjugale que vous nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de plus moral qu'une division sans éclat et sans scandale. À votre place je la solliciterais, et n'en voudrais pour garantie que l'honneur des deux personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence à venir contre les envahissements de ses créanciers; au lieu que je crains...
—J'aime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle; ces conseils me prouvent votre candeur; mais j'ai tant entendu parler d'affaires à ma mère, que j'en ai un peu plus que vous la connaissance. Je sais que nulle promesse n'engage un homme sans honneur à respecter les biens de sa femme, et si j'avais le malheur d'être mariée à une pareil homme, je n'aurais d'autre ressource que ma fermeté, d'autre guide que ma conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cœur probe et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et d'ailleurs, je sais qu'il ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...
—Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature; car je connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...
—Vous vous trompez, Bénédict; j'aurais du courage, s'il le fallait. Il est vrai que pour moi je me contenterais de ce pavillon et de quelques arpents de terre; réduite à douze cents francs de rente je me trouverais encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sœur, je veux au moins les transmettre à son fils après ma mort: Valentin sera mon héritier. Je veux qu'il soit un jour comte de Raimbault. C'est là le but de ma vie. Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict?
—Vous me demandez pourquoi? s'écria Bénédict sortant du calme où la tournure de cet entretien l'avait amené. Hélas! que vous connaissez peu la vie! que vous êtes tranquille et imprévoyante! Vous parlez de mourir sans postérité, comme si... Juste ciel! tout mon sang se soulève à cette pensée; mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, Madame...
Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation; de temps en temps il cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les tourments de son âme.
—Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourd'hui sans force et sans raison. Le sujet de notre entretien est d'une nature trop délicate; croyez-moi, brisons là; car je suis bien assez coupable d'être venue ici à une pareille heure sur la sommation d'un enfant sans prudence. Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer par mon silence, et vous devriez savoir l'interpréter sans exiger de moi des promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle d'une voix tremblante en voyant l'agitation de Bénédict augmenter à mesure qu'elle parlait, s'il faut absolument pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien! soyez content: je vous jure sur votre affection et sur la mienne (je n'oserais jurer par le ciel!) que je mourrai plutôt que d'appartenir à aucun homme.
—Enfin!... dit Bénédict d'une voix brève et en s'approchant d'elle, vous daignez me jeter une parole d'encouragement! J'ai cru que vous me laisseriez partir dévoré d'inquiétude et de jalousie; j'ai cru que vous ne me feriez jamais le sacrifice d'une seule de vos étroites idées. Vraiment! vous avez promis cela? Mais, Madame, cela est héroïque!
—Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais vu ainsi. Il faut donc que tous les chagrins m'arrivent à la fois!
—Ah! c'est que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui prenant le bras avec un transport farouche; c'est que je donnerais mon âme pour sauver vos jours; c'est que je vendrais ma part du ciel pour épargner à votre cœur le moindre des tourments que le mien dévore; c'est que je commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la plus légère faute pour me rendre heureux.
—Ah! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si longtemps je m'étais habituée à me fier à vous; il faudra donc encore craindre et lutter! il faudra vous fuir peut-être...
—Ne jouons pas sur les mots! s'écria Bénédict avec fureur et rejetant violemment son bras qu'il tenait encore. Vous parlez de me fuir! Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, Madame, que vous reviendriez sur ces menaces; vous espérez donc que ces quinze mois m'ont changé? Eh bien, vous avez raison; ils m'ont rendu plus amoureux de vous que je ne l'avais jamais été; ils m'ont donné l'énergie de vivre, au lieu que mon ancien amour ne m'avait donné que celle de mourir. À présent, Valentine, il n'est plus temps de s'en départir; je vous aime exclusivement; je n'ai que vous sur la terre; je n'aime Louise et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion, ma seule pensée; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez? Je n'ai point d'ambition, point d'amis, point d'état; je n'aurai jamais rien de tout ce qui compose la vie des autres. Vous m'avez dit souvent que dans un âge plus avancé je serais avide des mêmes intérêts que le reste des hommes; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je suis encore loin de l'âge où les nobles passions s'éteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de l'atteindre si vous m'abandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas, cela est impossible; ayez pitié de moi, je manque de courage!
Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour amener aux larmes et à la faiblesse de l'enfant l'homme irrité et passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces rapides élans d'une sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant dans le sein de celui qu'elle aimait, et l'ardeur dévorante du baiser qui unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien l'exaltation de la vertu est près de l'égarement. Mais ils eurent peu de temps pour s'en convaincre; car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes, qu'une petite toux sèche et un air d'opéra fredonné sous la fenêtre avec le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle s'arracha des bras de Bénédict, et, saisissant son bras d'une main froide et contractée, elle lui couvrit la bouche de son autre main.
—Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, c'est lui!
—Valentine! n'êtes-vous pas ici, ma chère? dit M. de Lansac en s'approchant du perron avec beaucoup d'aisance.
—Cachez-vous! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande glace portative qui occupait un angle de l'appartement; et elle s'élança au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.
—J'étais bien sûr de vous avoir vu prendre le chemin du pavillon il y a un quart d'heure, dit Lansac en entrant, et, ne voulant pas troubler votre promenade solitaire, j'avais dirigé la mienne d'un autre côté; mais l'instinct du cœur ou la force magique de votre présence me ramène malgré moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre ainsi vos rêveries, et daignerez-vous m'admettre dans le sanctuaire?
—J'étais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit, dit Valentine d'une voix forte et brève, toute différente de sa voix ordinaire.
—Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre de vie tout à fait singulier et qui m'alarme pour votre santé. Vous passez les nuits à vous promener et à lire; cela n'est ni raisonnable ni prudent.
—Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de l'emmener vers le perron. C'est par hasard que, ne pouvant dormir cette nuit, j'ai voulu respirer l'air frais du parc. Je me sens tout à fait calmée, je vais rentrer.
—Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne l'avez pas?
—Ah! c'est vrai, dit Valentine troublée.
Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux hasard, il ne s'en trouvait pas un seul dans l'appartement.
—Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité? dit M. de Lansac. Laissez-moi allumer une bougie.
—Oh! ce serait impossible! dit Valentine épouvantée. Non, non, n'allumez pas, je n'ai pas besoin de ce livre, je n'ai plus envie de lire.
—Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la lumière? J'ai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique très-élégant. Je gagerais mettre la main dessus.
En même temps il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en jetant une vive lumière dans l'appartement, puis, passant à un ton bleu et faible, sembla mourir en s'enflammant; ce rapide éclair avait suffi à M. de Lansac pour saisir le regard d'épouvante que sa femme avait jeté sur la glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de simplicité encore: il savait où était Bénédict.
—Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en s'asseyant sur le sofa, au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir d'une affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici nous sommes bien sûrs de n'être ni écoutés ni interrompus: voulez-vous avoir la bonté de m'accorder quelques minutes d'attention?
Valentine, plus pâle qu'un spectre, se laissa tomber sur une chaise.
—Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une petite table sur laquelle il plaça la bougie.
Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec l'aplomb d'un homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le même ton.
—Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous emmènerai-je pas?That is the question, comme dit Hamlet. Désirez-vous me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.
Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole. Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une horrible situation.
Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et ne répondit rien.
—Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas; aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la confiance que vous aviez en moi.
Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses gardes.
—Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez tout à fait pour vous répondre.
—Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai. Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...
—Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et cependant avec quelque amertume.
—J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton ironique, elle se fera sentir davantage.
Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:
—Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour importuner des témoignages de mon affection une personne qui la repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?
—Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.
—Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et enfoncer dans votre cœur les stylets de l'inquisition pour vous demander l'aveu de vos secrètes pensées?—Non, Valentine, non, reprit-il après une pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire saigner votre cœur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les traces peuvent attester la présence récente...
Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.
—Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux, j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?
—Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.
—Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons, Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle n'attirera plus vos yeux.
—N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?
—Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de tout.
—Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis très-fatiguée.
—Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.
Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une mortelle anxiété la fin de cette scène.
Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer; mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer soigneusement la porte du pavillon.
—C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique, d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable situation à l'égard de son mari.
Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents papiers.
—Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait machinalement la plume pour les signer.
Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et les lui rendant:
—Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans examiner si les apparences vous accusent.
—J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.
En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque franc:
—Un service en vaut un autre, Madame.
Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.
Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.
Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.
Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt à tout renverser.
Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute: elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.
Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore, et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.
Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en pouvoir deviner l'objet.
L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix, achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant qu'elle resta devant lui muette et anéantie.
Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.
—Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp est impitoyable.
—Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.
En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula de trois pas.
—Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?
—Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur, que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.
—Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis environ deux ans que nous sommes séparés?
Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage augmenter.
—Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la première fois.
—Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer par quelque autre chose.
—Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais, j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais, je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible punition que ce doute!
En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à témoin.
—Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous n'appartiendriez jamais à aucun homme?
À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:
—Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?
M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se retirer. Valentine s'attacha à lui.
—Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique, Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...
—Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.
Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais il se dégagea doucement en lui disant:
—Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule. Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions nous regarder l'un l'autre sans rire.
—Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.
—Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue, pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...
—Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera. Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en profiter.
Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.
Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.
—Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me comprendre, ma sœur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la rapidité m'emporte?
Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses croyances.
Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au pavillon à l'heure accoutumée.
Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère, sérieusement incommodée, demandait à la voir.
La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva sa situation fort dangereuse.
Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de sortir.
—Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.
—Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son lit, parlez, ordonnez.
—Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sœur.
Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.
—Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront la vie et la santé!
Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était restée au pavillon.
—Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.
Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes, Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.
Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait bercée.
La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus puissant sur le cœur humain qu'un type de beauté recueilli comme un héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets, toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions palpitantes dans un sourire d'enfant!
Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.
En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer, lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit s'affaisser et s'éteindre rapidement.
Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de l'appartement.
—Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.
Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son aïeule mourante.
—Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas, dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.
—Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un amant qui ne soit pas de ton rang.
Ici la marquise cessa de pouvoir parler.
Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:
—Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue, de la part de mademoiselle Chignon.
Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de madame de Raimbault comme son plus grand vice.
La perte de sa grand'mère, quoique sensible au cœur de Valentine, ne pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la disposition d'esprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans l'amertume de ses pensées, que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et, comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.
De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut d'écrire à sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir Bénédict jusqu'à ce qu'elle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez elle, s'y enferma, et, déclarant qu'elle était malade et ne voulait voir personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.
Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de verser sa douleur dans un cœur insensible, elle se confessa humblement devant cette femme orgueilleuse qui l'avait fait trembler toute sa vie. Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien; une crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, elle aurait marché sur la mer. D'ailleurs, au moment où tout lui manquait à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu qu'elle n'eût pas à combattre Bénédict; les malédictions du monde entier l'épouvantaient moins que l'idée d'affronter la douleur de son amant.
Elle avoua donc à sa mère qu'elle aimaitun autre homme que son mari. Ce furent là tous les renseignements qu'elle donna sur Bénédict; mais elle peignit avec chaleur l'état de son âme et le besoin qu'elle avait d'un appui. Elle la supplia de la rappeler auprès d'elle; car telle était la soumission absolue qu'exigeait la comtesse, que Valentine n'eût pas osé la rejoindre sans son aveu.
À défaut de tendresse, madame de Raimbault eût peut-être accueilli avec vanité la confidence de sa fille; elle eût peut-être fait droit à sa demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du château de Raimbault, qu'elle lut la première: c'était une dénonciation en règle de mademoiselle Beaujon.
Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée d'une nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand'mère, comme gage de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, n'ayant aucun droit pour s'en plaindre, elle résolut au moins de s'en venger; elle écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de l'informer de la mort de sa belle-mère, et elle profita de l'occasion pour révéler l'intimité de Louise et de Valentine. l'installation scandaleuse de Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par madame de Lansac, et tout ce qu'il lui plut d'appeler lesmystères du pavillon; car elle ne s'en tint pas à dévoiler l'amitié des deux sœurs, elle noircit les relations qu'elles avaient avec le neveu du fermier, lepaysan Benoît Lhéry; elle présenta Louise comme une intrigante qui favorisait odieusement l'union coupable de ce rustre avec sa sœur; elle ajouta qu'il était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes, car il était parti au bout de trois jours sans avoir aucune relation avec sa femme.
Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault, riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine avait eues pour elle.
Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable; elle eût ajouté moins de foi aux aveux de la duègne, si les aveux de sa fille, arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Madame de Raimbault ne vit plus en elle qu'une malheureuse dont l'honneur était entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait implorer l'appui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses oreilles. Le bonheur pur de deux amants n'a jamais pu s'abriter dans la paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur d'autrui est un spectacle qui dessèche et dévore le provincial; la seule chose qui lui fait supporter sa vie étroite et misérable, c'est le plaisir d'arracher tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.
Et puis madame de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de M. de Lansac à Paris, le vit, l'interrogea, ne put obtenir aucune réponse, mais put fort bien comprendre, à l'habileté de son silence et à la dignité de sa contenance évasive, que tout lien d'affection et de confiance était rompu entre sa femme et lui.
Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de chercher désormais son refuge dans la protection de cette sœur tarée comme elle, lui déclara qu'elle l'abandonnait à l'opprobre de son sort, et finit en lui donnant presque sa malédiction.
Il est vrai de dire que madame de Raimbault fut navrée de voir la vie de sa fille gâtée à tout jamais; mais il entra encore plus d'orgueil blessé que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, c'est que le courroux l'emporta sur la pitié, et qu'elle partit pour l'Angleterre, afin, prétendit-elle, de s'étourdir sur ses chagrins, mais, en effet, pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite en cette occasion.
Tel fut le résultat de la dernière tentative de l'infortunée Valentine. La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme qu'elle absorba toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et d'espoir qui soutient les âmes religieuses; elle sentit surtout ce besoin d'affection qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui restait encore un asile: c'était le cœur de Bénédict. Était-il donc si coupable, cet amour tant calomnié? Dans quel crime l'avait-il donc entraînée?
«Mon Dieu! s'écria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de mes désirs, toi qui seul connais l'innocence de ma conduite, ne me protégeras-tu pas? te retireras-tu aussi de moi? La justice que les hommes me refusent, n'est-ce pas en toi que je la trouverai? Cet amour est-il donc si coupable?»
Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet qu'elle y avait déposé comme l'ex-votod'une superstition amoureuse; c'était ce mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour elle fut comme une victorieuse protestation d'amour et de dévouement, en réponse aux affronts qu'elle recevait de toutes parts. Elle saisit le mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, ouvrant son cœur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui dévorait son être quelques jours auparavant.