Chapter 2

Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieuses et de revêches parmi ces belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'œil, on vit paraître des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux furent allumés sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le Calife lui-même en fait autant. Des étoupes trempées dans l'huile et allumées au bout de longues perches, jetaient tant d'éclat que les rochers paraissaient éclairés comme en plein jour. L'air était rempli de tourbillons d'étincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit à la fougère et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au désespoir et qui abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient sans quartier.

Une des forêts de cèdre qu'on côtoyait alors s'embrasa, et les branches qui pendaient sur le chemin communiquèrent les flammes aux fines mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et elles furent obligées d'en sortir, au hasard de se rompre le col. Vathek, vomissant mille blasphèmes, fut forcé tout comme les autres, de mettre ses pieds sacrés à terre.

Jamais rien de pareil n'était arrivé: les dames qui ne savaient pas se tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dépit, de honte et de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait l'autre; moi salir mes robes! s'écriait une troisième: exécrable Bababalouk! disaient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu besoin de flambeaux? Plutôt que les tigres nous eussent dévorées, que d'être vues dans l'état où nous sommes! Nous voilà perdues pour jamais. Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée, ni de décrotteur de chameaux qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetèrent la face dans les ornières. Celles qui avaient un peu plus de courage en voulurent à Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui était fin, s'enfuit à toutes jambes avec ses confrères, en secouant leurs torches et battant des timbales.

L'incendie répandit une lumière aussi vive que le soleil au plus beau jour de la canicule, et il faisait chaud à proportion. Oh comble d'horreur! On voyait le Calife embourbé comme un simple mortel! Ses sens commencèrent à s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande variété) eut pitié de lui, le prit à brasse-corps, le chargea sur ses épaules, et voyant que le feu gagnait de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes se mirent à galoper après, et les palefreniers faisaient courir les chameaux en se culbutant les uns sur les autres.

On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avaient commencé le carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'être pas retirées au bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soupé à merveille. Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui s'étaient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit à les écorcher proprement; et comme on était déjà assez éloigné de l'embrasement pour que la chaleur n'en fût que médiocre et agréable, on se détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on était. On ramassa les lambeaux des toiles peintes; on enterra les débris du repas des loups et des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en avaient leur saoul; et après avoir fait le dénombrement des chameaux qui préparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal les dames, et on dressa la tente impériale sur le terrain le moins raboteux.

Vathek s'étendit sur ses matelas de duvet, et commençait à se refaire des secousses de l'Ethiopienne; c'était une rude monture! Le repos ramena son appétit accoutumé; il demanda à manger; mais hélas! ces pains délicats qu'on cuisait dans des fours d'argent16pour sa bouche royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait à offrir qu'un gros loup rôti, des vautours à la daube, des herbes amères, des champignons vénéneux, des chardons et des racines de mandragore qui ulcéraient la gorge et mettaient la langue en pièces. Pour toutes liqueurs, il ne possédait que quelques phioles de méchante eau-de-vie, que les marmitons avaient cachées dans leurs pabouches. On conçoit qu'un repas aussi détestable dut mettre Vathek au désespoir; il se bouchait le nez et mâchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digérer.

Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le soleil était ardent, et ses rayons, réfléchis par les rochers, rôtissaient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim de moucherons fétides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang. N'en pouvant plus, il se réveille en sursaut, et hors de lui; il ne savait que devenir, et se débattait de toutes ses forces, tandis que Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jeté leurs éventails par terre. Ils étaient à moitié morts, et employaient leurs voix expirantes à faire des reproches amers au Calife, qui, pour la première fois de sa vie, entendit la vérité.

Alors, il renouvella ses imprécations contre le Giaour, et commença même à dire quelques douceurs à Mahomet. Où suis-je? s'écriait-il: quels sont ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres! sommes-nous arrivés à l'épouvantable Caf! la Simorgue17va-t-elle venir me crever les yeux pour venger mon expédition impie! En parlant ainsi, il mit la tête à une ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets se présentèrent à sa vue! D'un côté, une plaine de sable noir dont on ne voyait point l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il crut pourtant découvrir parmi les ronces et les épines, quelques fleurs gigantesques; il se trompait: ce n'était que des morceaux de toiles peintes, et des lambeaux de son magnifique cortège. Comme il y avait plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'espoir d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de l'eau. Il y en avait même qui criaient auprès de lui: Pourquoi avons-nous été conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à bâtir? Ou est-ce que les Afrites18impitoyables que Carathis aime tant, font ici leur demeure?

A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes qu'elle lui avait données, en lui conseillant d'y avoir recours dans les cas désespérés. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine les paroles suivantes: «Nous habitons sur la cîme de ces rochers, une cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre séjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et jamais un jour ne se passe sans que nous récitions les prières prescrites par notre saint Prophète. Nous vous chérissons, ô Commandeur des Fidèles! Notre maître, le bon Emir Fakreddin vous chérit aussi; il révère en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a de la confiance en nous; il sait que nos cœurs sont aussi bons que nos corps paraissent méprisables; et il nous a placés ici pour secourir ceux qui s'égarent dans ces tristes montagnes. Nous étions, la nuit dernière, occupés dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque les vents impétueux ont éteint tout-à-coup nos lumières, et fait trembler notre habitation. Deux heures se sont écoulées dans les plus profondes ténèbres; alors, nous entendîmes au loin des sons que nous avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs. Bientôt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frappé nos oreilles. Glacés d'effroi, nous avons pensé que le Deggial avec ses anges exterminateurs, venait répandre ses fléaux sur la terre. Au milieu de ces réflexions, des flammes couleur de sang se sont élevées sur l'horison, et quelques moments après, nous fûmes tout couverts d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce spectacle effrayant, nous nous sommes agenouillés, nous avons ouvert le livre dicté par les bienheureuses intelligences, et à la clarté des feux qui nous entouraient, nous avons lu le verset qui dit:On ne doit mettre sa confiance qu'en la miséricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans le saint Prophète; la montagne de Caf elle-même peut trembler, la puissance d'Allah est seule inébranlable.Après avoir prononcé ces paroles, un calme céleste s'est emparé de nos ames; il s'est fait un profond silence, et nos oreilles ont distinctement ouï dans l'air une voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos sandales, et descendez dans l'heureuse vallée qu'habite Fakreddin; dites-lui qu'une occasion illustre se présente pour satisfaire la soif de son cœur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui erre lui-même dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous avons obéi à l'angélique mission; et notre maître plein d'un zèle pieux, a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il nous suit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacrée, et vous supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchâssée dans ces déserts arides comme une émeraude dans le plomb.» Les nains, après avoir ainsi parlé restèrent debout les mains croisées sur l'estomac, et dans un profond silence.

Pendant cette belle harangue, Vathek s'était saisi de la corbeille, et long-temps avant qu'elle fût finie, les fruits s'étaient fondus dans sa bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, récitait ses prières, et demandait en même temps le Koran et du sucre.

Il était dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait posées à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit, mais il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractères rouges, tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étaient d'un à-propos à faire trembler:«Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits messagers qui n'ont qu'une coudée; méfie-toi de leurs supercheries pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes à la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton ventre.»

Que signifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que j'expire de soif dans ces déserts de sable, pendant que je puis me rafraîchir dans l'heureuse vallée des melons et des concombres? Que maudit soit le Giaour avec son portail d'ébène! Il m'a fait assez morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce soliloque, y applaudissait de tout son cœur, et toutes les dames furent de son avis; ce qui jusqu'alors n'était pas arrivé.

On fêta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de petits carreaux de satin, on admira la symmétrie de leurs petits corps; on voulait tout voir; on leur présenta des breloques et du bonbon; mais ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Ils grimpèrent sur l'estrade du Calife, et se plaçant sur ses épaules, ils lui bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek touchait à sa fin, quand les acclamations des troupes annoncèrent l'arrivée de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant de dromadaires. On se mit vîte aux ablutions et à réciter le Bismillah19. Vathek se débarrassa de ses importuns moniteurs, et en fit de même; car il avait les mains brûlantes.

Le bon Emir, qui était religieux à toute outrance, et grand complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois moins intéressante, que celle de ses petits précurseurs. Le Calife n'y pouvant plus tenir, s'écria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon cher Fakreddin, et allons dans votre verte vallée, manger les beaux fruits dont le ciel vous a fait présent. Sur ce mot d'allons, on se mit en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek, sous-main, avait ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires. Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs cavaliers octogénaires, étaient si plaisants, qu'on n'entendait qu'éclats de rire dans toutes les cages.

On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et déjà on commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d'arbustes fleuris, qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était couronné de neuf dômes, et orné d'autant de portails de bronze, sur lesquels les mots suivants étaient gravés en émail:C'est ici l'asile des pélerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous les pays du monde.

Neuf pages, beaux comme le jour, et décemment vêtus de longues robes de lin d'Egypte, se tenaient à chaque porte. Ils reçurent la procession d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placèrent le Calife sur un techtravan20magnifique; quatre autres un peu moins gracieux se chargèrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant l'heureux gîte qu'il devait avoir: le reste du train fut soigné par les autres pages.

Quand tout ce qui était mâle eut disparu, la porte d'une grande enceinte qu'on voyait à droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit une jeune personne d'une taille légère, et dont la chevelure d'un blond cendré flottait au gré des zéphirs du crépuscule. Une troupe de jeunes filles, semblables aux Pléiades, la suivait sur la pointe des pieds. Elles accoururent toutes aux pavillons où étaient les sultanes, et la jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses, on vous attend; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos appartements de jasmin: nul insecte n'écartera le sommeil de vos paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc, aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d'ivoire dans des bains d'eau de rose; et, à la douce lueur des lampes parfumées, vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptèrent avec grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au Calife.

Ce prince avait été conduit sous un grand dôme, éclairé de mille lampes de crystal de roche. Autant de vases de la même matière, remplis d'un sorbet délicieux, étincelaient sur une grande table où se trouvait une profusion de mets délicats. Il y avait entr'autres du riz au lait d'amandes, des potages au safran, et de l'agneau à la crême que le Calife aimait beaucoup. Il en mangea avec excès, témoigna bien de l'amitié à l'Emir dans la gaîté de son cœur, et fit danser les nains malgré eux; car ces petits dévots n'osaient désobéir au Commandeur des Fidèles. Enfin, il s'étendit sur le sopha, et dormit plus tranquillement qu'il n'avait fait de sa vie.

Il régnait sous ce dôme un silence paisible que rien n'interrompait que le bruit des mâchoires de Bababalouk, qui se refaisait du triste jeûne auquel il avait été forcé dans les montagnes. Comme il était de trop bonne humeur pour dormir, et qu'il n'aimait pas à être désœuvré, il voulut aller tout de suite au harem pour soigner ses dames, voir si elles s'étaient frottées à propos de baume de la Mecque, si leurs sourcils et leurs chevelures étaient en ordre; en un mot, pour leur rendre tous les menus services dont elles avaient besoin.

Il chercha long-temps, mais sans succès, la porte qui conduisait au harem. De peur d'éveiller le Calife, il n'osait crier, et personne ne bougeait dans le palais. Il commençait à désespérer de venir à bout de son dessein, lorsqu'il entendit un petit chuchotement; c'étaient les nains qui étaient retournés à leur ancienne occupation, et qui, pour la neuf cent quatre vingt neuvième fois de leur vie, relisaient le Koran. Ils invitèrent très-poliment Bababalouk à les entendre; mais il avait bien d'autres choses à faire. Les nains, quoiqu'un peu scandalisés, lui indiquèrent le chemin des appartements qu'il cherchait. Il fallait, pour y arriver, passer par cent corridors fort obscurs. Il les enfila en tâtonnant, et à la fin au bout d'une longue allée, il commença à entendre l'agréable caquet des femmes, et son cœur en fut tout réjoui. «Ah! ah! vous n'êtes pas encore endormies, s'écria-t-il, en faisant de grandes enjambées; ne croyez pas que j'aie abdiqué ma charge.» Deux eunuques noirs, entendant parler si haut, se détachèrent des autres à la hâte, le sabre à la main; mais bientôt on répéta de tous côtés: Ce n'est que Bababalouk, ce n'est que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien s'avança vers une portière de soie incarnat, à travers laquelle luisait une clarté agréable, qui lui fit distinguer un grand bain de porphyre foncé, et d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis, entouraient ce bain; ils étaient à demi-ouverts, et laissaient entrevoir des groupes de jeunes esclaves, parmi lesquelles Bababalouk reconnut ses anciennes pupilles étendant mollement les bras, comme pour embrasser l'eau parfumée, et se refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux, les mots à l'oreille, les sourires enchanteurs qui accompagnaient les petites confidences, la douce odeur des roses, tout inspirait une volupté contre laquelle Bababalouk lui-même avait de la peine à se défendre.

Il garda pourtant un grand sérieux, et commanda d'un ton magistral de faire sortir ces belles de l'eau, et de les peigner d'importance. Tandis qu'il donnait ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille comme une gazelle, et pleine d'espiéglerie, fit signe à une de ses esclaves de descendre tout doucement la grande escarpolette qui était attachée au plancher avec des cordons de soie. Pendant qu'on faisait cette manœuvre, elle parla des doigts aux femmes qui étaient dans le bain, et qui bien fâchées d'être obligées de sortir de ce séjour de mollesse, emmêlèrent leurs cheveux pour donner de l'occupation à Bababalouk, et lui faisaient mille autres niches.

Quand Nouronihar le vit prêt à perdre patience, elle s'approcha de lui avec un respect affecté, et lui dit: «Seigneur, il n'est pas décent que le chef des eunuques du Calife, notre Souverain, se tienne ainsi debout; daignez reposer votre gentille personne sur ce sopha, qui se rompra de dépit s'il n'a pas l'honneur de vous recevoir.» Charmé de ces accents flatteurs, Bababalouk répondit galamment: «Délices de mes prunelles, j'accepte la proposition qui découle de vos lèvres sucrées; et à dire vrai, mes sens sont affaiblis par l'admiration que m'a causée la splendeur rayonnante de vos charmes.» Reposez-vous donc, reprit la belle, en le plaçant sur le prétendu sopha. Tout-à-coup, la machine partit comme un éclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il s'agissait, sortirent nues du bain, et se mirent follement à donner le branle à l'escarpolette. Dans peu elle parcourut tout l'espace d'un dôme fort élevé, et faisait perdre la respiration à l'infortuné Bababalouk. Quelquefois il rasait l'eau, et quelquefois il allait donner du nez contre les vitres; en vain, il remplissait l'air de ses cris avec une voix qui ressemblait au son d'un pot cassé, les éclats de rire ne permettaient pas de les entendre.

Nouronihar, ivre de jeunesse et de gaieté, était bien accoutumée aux eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avait jamais vu d'aussi dégoûtant ni d'aussi royal: aussi se divertissait-elle plus que toutes les autres. Enfin, elle se mit à parodier des vers Persans, et chanta: «Douce et blanche colombe, qui voles dans les airs, donne quelque œillade à ta fidèle compagne. Gazouillant rossignol, je suis ta rose; chante-moi donc quelques couplets agréables.»

Les sultanes et les esclaves, animées par ces plaisanteries, firent tant jouer l'escarpolette que la corde cassa, et que le pauvre Bababalouk tomba comme une tortue au milieu du bain. Il se fit un cri général; douze petites portes qu'on n'apercevait pas s'ouvrirent, et l'on s'échappa bien vîte après lui avoir jeté tous les linges sur la tête, et avoir éteint les lumières.

Le déplorable animal dans l'eau jusqu'au col et dans l'obscurité, ne pouvait se débarrasser du fatras qu'on lui avait jeté, et entendait, à sa grande douleur, des éclats de rire de tous côtés. C'était en vain qu'il se débattait pour sortir du bain; le bord tout imbibé de l'huile qui avait coulé des lampes cassées, le faisait glisser et retomber avec un bruit sourd qui résonnait dans le dôme. A chaque chûte, les maudits éclats de rire redoublaient. Croyant ce lieu habité par des démons plutôt que par des femmes, il prit le parti de ne plus tâtonner, et de rester tristement dans le bain. Son humeur s'exhala en soliloques remplis d'imprécations, dont ses malicieuses voisines, nonchalamment couchées ensemble, ne perdaient pas un mot. Le matin le surprit dans ce bel état; on le tira enfin de dessous le monceau de linge à demi étouffé, et trempé jusqu'aux os. Le Calife l'avait fait chercher partout, et il se présenta devant son maître en boitant et en claquant des dents. Vathek s'écria en le voyant dans cet état: Qu'as-tu donc? Qui est-ce qui t'a mis à la marinade?—Et vous-même, qui vous a fait entrer dans ce maudit gîte, demanda Bababalouk à son tour? Est-ce qu'un Monarque, tel que vous, doit venir se fourrer avec son harem, chez un barbon d'Emir qui ne sait pas vivre? Les gracieuses demoiselles qu'il tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont trempé comme une croûte de pain, et m'ont fait danser toute la nuit sur leur maudite escarpolette comme un saltimbanque. Voilà un bel exemple pour vos sultanes, à qui j'avais inspiré tant de bienséance!

Vathek, ne comprenant rien à ce discours, se fit expliquer toute l'histoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hère, il se mit de toute sa force, de la figure qu'il devait faire sur l'escarpolette. Bababalouk en fut outré, et peu s'en fallût qu'il ne perdît tout respect. Riez, riez, Seigneur, disait-il; je voudrais que cette Nouronihar vous jouât aussi quelque tour; elle est assez méchante pour ne pas vous épargner vous-même. Ces mots ne firent pas d'abord une grande impression sur le Calife; mais il s'en ressouvint dans la suite.

Au milieu de cette conversation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek à des prières solennelles, et aux ablutions qui se faisaient dans une vaste prairie, arrosée par une infinité de ruisseaux. Le Calife trouva l'eau fraîche, mais les prières ennuyeuses à la mort. Il se divertissait pourtant de la multitude de calenders, de santons et de derviches, qui allaient et venaient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs et autres cagots venus des grandes Indes, et qui en voyageant s'étaient arrêtés chez l'Emir, l'amusaient surtout beaucoup. Ils avaient tous quelque momerie favorite: les uns traînaient une grande chaîne; les autres un ourang-outang; d'autres étaient armés de disciplines; tous réussissaient à merveille dans leurs différents exercices. On en voyait qui grimpaient sur les arbres, tenaient un pied en l'air, se balançaient sur un petit feu, et se donnaient des nazardes sans pitié. Il y en avait aussi qui chérissaient la vermine, et celle-ci ne répondait pas mal à leurs caresses. Ces cagots ambulants soulevaient le cœur des derviches, des calenders et des santons. On les avait rassemblés, dans l'espoir que la présence du Calife les guérirait de leur folie, et les convertirait à la foi musulmane: mais hélas! on se trompa beaucoup. Au lieu de les prêcher, Vathek les traita comme des bouffons, leur dit de faire ses compliments à Visnou et à Ixhora, et se prit de fantaisie pour un gros vieillard de l'île de Serendib, qui était le plus ridicule de tous. Ah çà, lui dit-il, pour l'amour de tes Dieux, fais quelque gambade qui m'amuse. Le vieillard offensé se mit à pleurer; et comme il était un vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui suivait le Calife avec un parasol, lui dit alors: Que votre Majesté prenne garde à cette canaille. Quelle diable d'idée de la rassembler ici! Faut-il qu'un grand Monarque soit régalé d'un tel spectacle, avec des intermèdes de talapoins plus galeux que des chiens? Si j'étais vous, j'ordonnerais un grand feu, et je purgerais la terre de l'Emir, de son harem et de toute sa ménagerie.—Tais-toi, répondit Vathek. Tout ceci m'amuse infiniment, et je ne quitterai pas la prairie que je n'aie visité tous les animaux qui l'habitent.

A mesure que le Calife allait en avant, on lui présentait toutes sortes d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charité de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait à la ronde les cataplasmes et les emplâtres. A midi, il se fit une superbe entrée d'estropiés, et bientôt on vit dans la plaine les plus jolies sociétés d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, allaient avec les aveugles; les boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les sourds; ceux de Pégu avaient les oreilles les plus belles et les plus larges, et jouissaient de l'agrément d'entendre encore moins que les autres. Ce lieu était aussi le rendez-vous des superfluités en tout genre, comme des goîtres, des bosses, et même des cornes, dont plusieurs avaient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fête solennelle, et faire tous les honneurs possibles à son illustre convive; en conséquence, il fit étendre sur le gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans. Vathek, qui était honteusement tolérant, avait eu le soin d'ordonner des petits plats d'abomination21qui scandalisaient les fidèles. Bientôt, toute la sainte assemblée se mit à manger de son mieux. Le Calife eut envie d'en faire autant; et malgré toutes les remontrances du chef des eunuques, il voulut dîner sur le lieu même. Aussitôt l'Emir fit dresser une table à l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson tiré d'une rivière qui coulait sur un sable doré au pied d'une colline fort haute. On rôtissait ce poisson à mesure qu'on le prenait, et on l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez l'Emir tout était aussi pieux qu'excellent.

On était aux entremets du festin, quand tout-à-coup un son mélodieux de luths que répétaient les échos, se fit entendre sur la colline. Le Calife, saisi d'étonnement et de plaisir, leva la tête, et il lui tomba sur le visage un bouquet de jasmin. Mille éclats de rire succédèrent à cette petite niche, et à travers les buissons on aperçut les formes élégantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jusqu'à Vathek; il suspendit son repas, et comme enchanté il dit à Bababalouk: Les Périses22sont-elles descendues de leurs sphères? Vois-tu celle dont la taille est si déliée, qui court avec tant d'intrépidité sur les bords des précipices, et qui en tournant la tête, semble ne faire attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a jeté les jasmins?—Oh! c'est bien elle, répondit Bababalouk, et elle serait fille à vous jeter vous-même du rocher en bas; je la reconnais: c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prêté son escarpolette. Allons, mon cher seigneur et maître, continua-t-il, en rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour vous avoir manqué de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf ce que je dois à sa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activité aux pensées.

Paix, blasphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui entraîne mon cœur sur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux se fixent sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle grace et quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres! En disant ces mots, Vathek étendit ses bras vers la colline, et levant les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait à ne pas perdre de vue celle qui l'avait déjà captivé. Mais sa course était aussi difficile à suivre que le vol d'un de ces beaux papillons azurés de cachemire, si rares et si semillants.

Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et prêtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il entendit qu'elle disait à une de ses compagnes, en chuchotant derrière le petit buisson d'où elle avait jeté le bouquet; Il faut avouer qu'un Calife est une belle chose à voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent malicieusement le doigt que la plus belle bague du trésor impérial. Où l'as-tu laissé, Sutlemémé? Pourquoi n'est-il pas ici?

Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle s'éloigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la constellation qui le dirige. Un rideau de ténèbres semblait s'être abaissé devant lui; tout lui paraissait décoloré, tout avait pour lui changé de face. Le bruit du ruisseau portait la mélancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brûlant. Il ramassa même quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit où il avait senti les premiers élans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait été inconnue. Mille fois il avait tâché de s'en éloigner, mais c'était en vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau, il ne cessait de tourner ses regards vers la cîme bleuâtre de la montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'écriait-il: qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel! peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux Gulchenrouz!

Cependant le serein commençait à tomber. L'Emir, inquiet pour la santé du Calife, fit avancer la litière impériale; Vathek s'y laissa porter sans s'en apercevoir, et fut ramené dans le superbe salon où il avait été reçu la veille.

Mais laissons le Calife livré à sa nouvelle passion, et suivons sur les rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz. Ce Gulchenrouz était le seul enfant d'Ali Hassan, frère de l'Emir, et la créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans son père était parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait confié aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait écrire en différents caractères avec une précision merveilleuse, et peignait sur le vélin les plus jolis arabesques du monde. Sa voix était douce, et il l'accordait avec le luth de la manière la plus attendrissante. Quand il chantait les amours de Meignoun et de Leilah23, ou de quelqu'autres amants infortunés de ces siècles antiques, les larmes baignaient les yeux de ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il était poète) inspiraient une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes l'aimaient à la folie; et quoiqu'il eût treize ans, on n'avait pas encore pu l'arracher du harem. Sa danse était légère comme ce duvet que font voltiger dans l'air les zéphirs du printemps. Mais ses bras qui s'entrelaçaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il dansait, ne pouvaient pas lancer les dards à la chasse, ni dompter les chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pâturages. Il tirait pourtant de l'arc d'une main sûre, et il aurait devancé tous les jeunes gens à la course, si on avait osé rompre les liens de soie qui l'attachaient à Nouronihar.

Les deux frères avaient mutuellement engagé leurs enfants l'un à l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres yeux, tout beaux qu'ils étaient. Ils avaient tous deux les mêmes goûts et les mêmes occupations, les mêmes regards longs et languissants, la même chevelure, la même blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des robes de sa cousine, il semblait être plus femme qu'elle. Si par hasard il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'était avec la timidité du faon qui s'est séparé de la biche. Avec tout cela il avait assez d'espiéglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le tançaient-ils quelquefois sans pitié. Alors, il se plongeait avec transport dans l'intérieur du harem, tirait toutes les portières sur lui et se réfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait ses fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus.

Nouronihar, après avoir laissé le Calife dans la prairie, courut avec Gulchenrouz sur les montagnes tapissées de gazon, qui protégeaient la vallée où Fakreddin faisait sa résidence. Le soleil quittait l'horison; et ces jeunes gens, dont l'imagination était vive et exaltée, crurent voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian et d'Ambreabad24où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'était assise sur le penchant de la colline, et tenait la tête parfumée de Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrivée imprévue du Calife, et l'éclat qui l'environnait avaient déjà troublé son ame ardente. Entraînée par sa vanité, elle n'avait pu s'empêcher de se faire remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins qu'elle lui avait jetés, et son amour-propre en était flatté. Aussi, fut-elle toute troublée, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce qu'était devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute réponse, elle le baisa au front, et s'étant levée à la hâte, elle se promena à grands pas dans une agitation et une inquiétude qu'on ne saurait décrire.

Cependant la nuit avançait: l'or pur du soleil couchant avait fait place à un rouge sanguin; des couleurs comme celles d'une fournaise ardente, donnaient sur les joues enflammées de Nouronihar. Le pauvre petit Gulchenrouz s'en aperçut. Il tressaillait jusqu'au fond de son ame de ce que son amiable cousine était si agitée. Retirons-nous, lui dit-il d'une voix timide, il y a quelque chose de funeste dans les cieux. Ces tamarins tremblent plus qu'à l'ordinaire, et ce vent me glace le cœur. Allons, retirons-nous; cette soirée est bien lugubre. En disant ces mots, il avait pris Nouronihar par la main, et l'entraînait de toutes ses forces. Celle-ci le suivait sans savoir ce qu'elle faisait. Mille idées étranges roulaient dans son esprit. Elle passa un grand rond de chèvre-feuille qu'elle aimait beaucoup, sans y faire aucune attention; Gulchenrouz seul, quoiqu'il courût comme si une bête sauvage eût été à ses trousses, ne put s'empêcher d'en arracher quelques tiges.

Les jeunes filles les voyant venir si vîte crurent que, selon leur coutume, ils voulaient danser. Aussitôt elles s'assemblèrent en cercle et se prirent par la main; mais Gulchenrouz, hors d'haleine, se laissa aller sur la mousse. Alors, la consternation se répandit parmi cette troupe folâtre. Nouronihar, presque hors d'elle-même, et aussi fatiguée du tumulte de ses pensées, que de la course qu'elle venait de faire, se jeta sur lui. Elle prit ses petites mains glacées, les réchauffa dans son sein, et frotta ses tempes d'une pommade odoriférante. Enfin, il revint à lui, et s'enveloppant la tête dans la robe de Nouronihar, la supplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignait d'être grondé par Shaban, son gouverneur, vieil eunuque ridé et qui n'était pas des plus doux. Ce gardien rébarbatif aurait trouvé mauvais qu'il eût dérangé la promenade accoutumée de Nouronihar. Toute la bande s'assit donc en rond sur la pelouse, et on commença mille jeux enfantins. Les eunuques se placèrent à quelque distance, et s'entretinrent ensemble. Tout le monde était joyeux, Nouronihar resta pensive et abattue. Sa nourrice s'en aperçut, et se mit à faire des contes plaisants, auxquels Gulchenrouz, qui avait déjà oublié toutes ses inquiétudes, prenait grand plaisir. Il riait, il battait des mains, et faisait cent petites niches à toute la compagnie, même aux eunuques, qu'il voulait absolument faire courir après lui, en dépit de leur âge et de leur décrépitude.

Sur ces entrefaites, la lune se leva; la soirée était délicieuse, et on se trouva si bien, qu'on résolut de souper au grand air. Un des eunuques courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes fraîches en secouant les arbres qui ombrageaient l'aimable bande. Sutlemémé, qui excellait à faire des salades, remplit des grandes jattes de porcelaine d'herbes les plus délicates, d'œufs de petits oiseaux, de lait caillé, de jus de citron et de tranches de concombres, et en servit à la ronde, avec une grande cuiller de Cocknos. Mais Gulchenrouz, niché, à son ordinaire, dans le sein de Nouronihar, fermait ses petites lèvres vermeilles lorsque Sutlemémé lui présentait quelque chose. Il ne voulait rien recevoir que de la main de sa cousine, et s'attachait à sa bouche comme une abeille qui s'enivre du suc des fleurs.

Pendant l'allégresse, qui était générale, on vit une lumière sur la cîme de la plus haute montagne. Cette lumière répandait une clarté douce, et on l'aurait prise pour le lever de la lune en son plein, si cet astre n'eût pas été sur l'horison. Ce spectacle causa une émotion générale; on s'épuisait en conjectures. Ce ne pouvait pas être l'effet d'un embrasement, car la lumière était claire et bleuâtre. Jamais on n'avait vu de météore d'une teinte pareille, ni de cette grandeur. Un moment, cette étrange clarté devenait pâle; un instant après, elle se ranimait. D'abord, on la crut fixée sur le pic du rocher; tout-à-coup, elle le quitta et étincela dans un bois touffu de palmiers; de là, se portant le long des torrents, elle s'arrêta enfin à l'entrée d'un vallon étroit et ténébreux. Gulchenrouz, dont le cœur frissonnait à tout ce qui était imprévu et extraordinaire, tremblait de peur. Il tirait Nouronihar par sa robe, et la suppliait de retourner au harem. Les femmes en firent de même; mais la curiosité de la fille de l'Emir était trop forte, elle l'emporta. A tout hasard, elle voulut courir après le phénomène.

Pendant qu'on disputait ainsi, il partit de la lumière un trait de feu si éblouissant, que tout le monde se sauva en jetant de grands cris. Nouronihar fit aussi quelques pas en arrière; bientôt elle s'arrêta, et s'avança du côté du phénomène. Le globe s'était fixé dans le vallon, et y brûlait dans un majestueux silence. Nouronihar croisant alors les mains sur sa poitrine, hésita quelques moments. La peur de Gulchenrouz, la solitude profonde où elle se trouvait pour la première fois de sa vie, le calme imposant de la nuit; tout concourait à l'épouvanter. Plus de mille fois elle fut sur le point de s'en retourner, mais le globe lumineux se retrouvait toujours devant elle. Poussée par une impulsion irrésistible, elle s'en approcha au travers des ronces et des épines, et malgré tous les obstacles qui devaient naturellement arrêter ses pas.

Lorsqu'elle fut à l'entrée du vallon, d'épaisses ténèbres l'environnèrent tout-à-coup, et elle n'aperçut plus qu'une faible étincelle, qui était fort éloignée. Le bruit des chûtes d'eau, le froissement des branches de palmier, et les cris funèbres et interrompus des oiseaux qui habitaient les troncs d'arbres; tout portait la terreur dans son ame. A chaque instant, elle croyait fouler aux pieds quelque reptile venimeux. Les histoires qu'on lui avait contées des Dives malins et des sombres Goules25, lui revinrent dans l'esprit. Elle s'arrêta pour la seconde fois; mais sa curiosité l'emporta encore, et elle prit courageusement un sentier tortueux qui conduisait vers l'étincelle. Jusqu'alors elle avait su où elle était; elle ne se fut pas plutôt engagée dans le sentier qu'elle se perdit. Hélas! disait-elle, que ne suis-je encore dans ces appartements sûrs, et si bien illuminés, où mes soirées s'écoulaient avec Gulchenrouz! Cher enfant; comme tu palpiterais si tu errais comme moi dans ces profondes solitudes! En parlant ainsi, elle avança toujours. Soudain, des degrés pratiqués dans le roc, se présentèrent à ses yeux; la lumière augmentait et paraissait sur sa tête au plus haut de la montagne. Elle monta audacieusement les degrés. Lorsqu'elle fut parvenue à une certaine hauteur, la lumière lui parut sortir d'une espèce d'antre; des sons plaintifs et mélodieux s'y faisaient entendre: c'était comme des voix qui formaient une sorte de chant, semblable aux hymnes qu'on chante sur les tombeaux. Un bruit, comme celui qu'on fait en remplissant des bains, frappa en même temps ses oreilles. Elle découvrit de grands cierges flamboyants, plantés çà et là, dans les crevasses du rocher. Cet appareil la glaça d'épouvante: cependant elle continua de monter; l'odeur subtile et violente qu'exhalaient ces cierges la ranima, et elle arriva à l'entrée de la grotte.

Dans cette espèce d'extase, elle jeta les yeux dans l'intérieur, et vit une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la suave vapeur distillait sur son visage une pluie d'essence de roses. Une douce symphonie résonnait dans la caverne; sur les bords de la cuve, se trouvaient des habillements royaux, des diadèmes et des plumes de héron, toutes étincelantes d'escarboucles26. Pendant qu'elle admirait cette magnificence, la musique cessa, et une voix se fit entendre, disant: Pour quel Monarque a-t-on allumé ces cierges, préparé ce bain et ces habillements qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-seulement de la terre, mais même des puissances talismaniques?—C'est pour la charmante fille de l'Emir Fakreddin, répondit une seconde voix.—Quoi! repartit la première, pour cette folâtre qui consume son temps avec un enfant volage, noyé dans la mollesse, et qui ne sera jamais qu'un mari pitoyable!—Que me dis-tu! reprit l'autre voix; pourrait-elle s'amuser à de telles niaiseries, quand le Calife brûle d'amour pour elle, le Souverain du monde, celui qui doit jouir des trésors des Sultans préadamites, un Prince qui a six pieds de haut, et dont l'œil pénètre jusqu'à la moelle des jeunes filles? Non, elle ne saurait rejeter une passion qui la comble de gloire, et elle méprisera son joujou enfantin: alors, toutes les richesses qui sont en ce lieu, ainsi que l'escarboucle de Giamchid27, lui appartiendront.—Je crois que tu as raison, dit la première voix, et je vais à Istakhar, préparer le palais du feu souterrain pour recevoir les deux époux.

Les voix cessèrent, les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus épaisse succéda à la rayonnante clarté, et Nouronihar se trouva étendue sur un sopha, dans le harem de son père. Elle frappa des mains, et aussitôt accoururent Gulchenrouz et ses femmes, qui se désespéraient de l'avoir perdue, et avaient envoyé les eunuques pour la chercher partout. Shaban parut aussi, et la gronda d'importance. Petite impertinente, disait-il, ou vous avez de fausses clefs, ou vous êtes aimée de quelque Ginn, qui vous donne des passes-partout. Je vais voir quelle est votre puissance; entrez vîte dans la chambre aux deux lucarnes, et ne comptez pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez, Madame, je vais vous y enfermer à double tour. A ces menaces, Nouronihar leva sa tête altière, et ouvrit sur Shaban ses yeux noirs, beaucoup agrandis depuis le dialogue de la grotte merveilleuse; Va, lui dit-elle, parle ainsi à des esclaves; mais respecte celle qui est née pour donner des lois, et soumettre tout à son empire.

Elle allait continuer sur le même ton, quand on entendit crier: Voici le Calife! voici le Calife! Aussitôt toutes les portières furent tirées, les esclaves se prosternèrent en doubles rangs, et le pauvre petit Gulchenrouz se cacha sous une estrade. D'abord, on vit paraître une file d'eunuques noirs, traînant après eux de longues robes de mousseline brochée d'or; ils tenaient dans leurs mains des cassolettes, qui répandaient un doux parfum de bois d'aloës. Ensuite marchait gravement Bababalouk, qui n'était pas trop content de la visite, et branlait la tête. Vathek, habillé magnifiquement, le suivait de près. Sa démarche était noble et aisée; on aurait admiré sa bonne mine, quand même il n'eût pas été le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, et lorsqu'il eut fixé ses yeux rayonnants, qu'il avait seulement entrevus, il fut tout hors de lui. Nouronihar, s'en aperçut, et elle les baissa aussitôt; mais son trouble augmentait sa beauté, et enflammait davantage le cœur de Vathek.

Bababalouk, connaisseur en pareilles affaires, vit qu'à mauvais jeu il fallait faire bonne mine, et fit signe à tout le monde de se retirer. Il parcourut tous les coins de la salle pour voir si personne ne s'y était caché, et il vit des pieds qui sortaient du bas de l'estrade. Bababalouk les tira à lui sans cérémonie, et voyant que c'étaient ceux de Gulchenrouz, il le mit sur ses épaules, et l'emporta en lui faisant mille odieuses caresses. Le petit criait et se débattait, ses joues devinrent rouges comme la fleur de grenade, et ses yeux humides étincelaient de dépit. Dans son désespoir, il jeta un regard si significatif à Nouronihar, que le Calife s'en aperçut, et dit: Serait-ce là votre Gulchenrouz? Souverain du monde, répondit-elle, épargnez mon cousin, dont l'innocence et la douceur ne méritent pas votre colère. Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant; il est en bonnes mains; Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans dragées ni confitures. La fille de Fakreddin, toute confondue, laissa emporter Gulchenrouz, sans dire une parole. Cependant le mouvement du sein de Nouronihar découvrait l'agitation de son cœur. Vathek en était transporté, et se livrait à tout le délire de la plus vive passion; on ne lui opposait plus qu'une faible résistance, lorsque l'Emir entrant subitement, se jeta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans, lui dit-il, ne vous abaissez pas jusqu'à votre esclave. Non, Emir, repartit Vathek, je l'élève plutôt jusqu'à moi. Je la déclare mon épouse, et la gloire de votre famille s'étendra de génération en génération. Hélas! Seigneur, répondit Fakreddin en s'arrachant quelques poils de la barbe, abrégez les jours de votre fidèle serviteur, avant qu'il manque à sa parole. Nouronihar est solennellement promise à Gulchenrouz, le fils de mon frère Ali Hassan; leurs cœurs sont unis; la foi est réciproquement donnée: on ne saurait violer des engagements aussi sacrés. Quoi! repliqua brusquement le Calife, tu veux livrer cette beauté divine à un mari encore plus femme qu'elle! Tu crois que je laisserai flétrir ses charmes sous des mains si lâches et si faibles! non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie; tel est mon plaisir! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au culte de ses attraits. L'Emir outré tira alors son sabre, le présenta à Vathek, et tendant son col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez votre hôte infortuné; il a trop vécu puisqu'il a le malheur de voir que le Vicaire du Prophète viole les saintes lois de l'hospitalité. Nouronihar, qui était restée interdite pendant toute cette scène, ne put soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient son ame. Elle tomba en défaillance, et Vathek, aussi effrayé pour sa vie, que furieux de trouver de la résistance, dit à Fakreddin: Secourez votre fille! et il se retira en lui lançant son terrible regard.—Le malheureux Emir tomba sur-le-champ à la renverse, baigné d'une sueur mortelle.

Gulchenrouz, de son côté, s'était échappé des mains de Bababalouk, et revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille étendus par terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchait de ranimer Nouronihar par ses caresses. Pâle et haletant, il ne cessait de baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lèvres la fit revenir, et bientôt elle reprit tous ses sens.

Lorsque Fakreddin fut remis de l'œillade du Calife, il se mit sur son séant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince était sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemémé, et, les tirant à part, il leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violents. Le Calife porte l'horreur et la désolation dans ma famille; je ne saurais résister à sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau. Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de l'Arracan; j'en ferai prendre à ces deux enfants une dose dont l'effet dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à l'entrée du grand désert de sable, près de la cabane de mes nains; et quand tout le monde sera retiré, vous, Shaban, avec quatre eunuques choisis, vous les transporterez près du lac où vous aurez fait porter des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les pleurs, une quinzaine pour les réflexions, et le reste pour se préparer à se remettre en marche; voilà, selon mon calcul, tout le temps que Vathek prendra, et j'en serai quitte.

L'idée est bonne, dit Sutlemémé; il en faut tirer tout le parti possible. Nouronihar me paraît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgré tout son attachement pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces montagnes. Persuadons-lui qu'elle est réellement morte, ainsi que Gulchenrouz, et que tous deux ont été transportés dans ces rochers, pour y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur dirons que nous nous sommes tués de désespoir, et vos petits nains, qu'ils n'ont jamais vus, leur paraîtront des personnages extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde. J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'œuvre.

Aussitôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalèrent le mélange. Une heure après, ils sentirent des angoisses et des palpitations de cœur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levèrent, et montant l'estrade avec peine, ils s'étendirent sur le sopha. Réchauffe-moi, ma chère Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant étroitement embrassée; mets ta main sur mon cœur: il est de glace. Ah! tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tué tous les deux avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix éteinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lèvres. Le tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombèrent et ils n'en dirent pas davantage; tous les deux restèrent comme morts.

Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemémé jouèrent les désespérés avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fâché d'en venir à ces extrémités, faisait pour la première fois l'épreuve de la poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'affligé. On avait éteint les lumières, à l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanées dans le printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'étaient rassemblés de toutes parts, restèrent immobiles au spectacle qui s'offrait à leurs yeux. On apporta les vêtements funèbres; on lava leurs corps avec de l'eau rose; on les revêtit de simarres plus blanches que l'albâtre: et leurs belles tresses, nouées ensemble, furent parfumées des odeurs les plus exquises.

On allait poser sur leurs têtes deux couronnes de jasmin, leur fleur favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet événement tragique, arriva. Il était aussi pâle et hagard, que les Goules qui errent la nuit dans les sépulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia lui-même et le monde entier; il se précipita au milieu des esclaves, se prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprécations contre lui-même. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut levé le voile qui couvrait le visage blême de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prévu que Nouronihar lui jouerait quelque mauvais tour.

Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commanda les cercueils, et fit défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres; on brisa tous les instruments de musique, et les Imans commencèrent à réciter des prières. Les pleurs et les lamentations redoublèrent dans la soirée qui suivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémissait en silence. On avait été obligé d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur, en lui donnant des remèdes calmants.

A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre à la montagne. Les tristes cris de Leillah-Illeilah28parvinrent jusqu'au Calife. Il voulut à toute force se cicatriser et suivre la pompe funèbre; jamais on n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut obligé de le mettre au lit, où il resta plusieurs jours dans un état d'insensibilité qui faisait pitié, même à l'Emir.

Quand la procession fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban et Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques affidés restèrent avec eux; et après s'être reposés quelques moments auprès des cercueils, auxquels on avait laissé de l'air, ils les firent porter sur les bords d'un petit lac bordé d'une mousse grisâtre. Ce lieu était le rendez-vous des hérons et des cigognes qui y pêchaient continuellement des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardèrent pas à s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils réussissaient à merveille. Ils élevèrent aussi un magasin pour les provisions, un petit oratoire pour eux-mêmes, et une pyramide de bois. Elle était faite de bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude et servait à l'entretien du feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes.

Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent posés doucement dans la même cabane, sur un lit de feuilles sèches. Les deux nains se mirent à réciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemémé se tenaient debout, à quelque distance, et attendaient avec beaucoup d'inquiétude que la poudre eût fait son effet. Enfin, Nouronihar et Gulchenrouz étendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entourait. Ils essayèrent même de se lever; mais les forces leur manquant, ils retombèrent sur leur lit de feuilles. Aussitôt, Sutlemémé leur fit avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie.

Alors, Gulchenrouz se réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, et se leva avec un élan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de la cabane, il huma l'air avec une extrême avidité, et s'écria: Je respire, j'entends des sons, je vois un firmament semé d'étoiles! j'existe encore. A ces accents chéris, Nouronihar se débarrassa des feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues simarres dont ils étaient revêtus, leurs couronnes de fleurs et leurs pieds nus, furent les premières choses qui frappèrent ses regards. Elle cacha son visage dans ses mains pour réfléchir. La vision du bain enchanté, le désespoir de son père, et surtout la figure majestueuse de Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir été malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images étaient confuses dans sa tête. Ce lac singulier, ces flammes réfléchies dans les eaux paisibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes bizarres; ces joncs qui se balançaient tristement d'eux-mêmes, ces cigognes, dont le cri lugubre se mêlait aux voix des nains; tout la convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque nouvelle existence.

Gulchenrouz, de son côté, dans des transes mortelles, s'était collé contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantômes, et s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, où sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente? Seraient-ce Monkir et Nekir29qui vont nous y jeter? Le fatal pont30traverserait-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un abîme d'eau, où nous ne cesserons de tomber pendant des siècles?

Non, mes enfants, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux, rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames après les vôtres, nous a assuré que le châtiment de votre vie molle et voluptueuse sera borné à passer une longue suite d'années dans ce lieu mélancolique, où le soleil se montre à peine, où la terre ne produit ni fruits ni fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils pourvoiront à nos besoins: car des ames aussi profanes que les nôtres tiennent encore un peu à leur grossière existence. Pour tous mets vous ne mangerez que du ris; et votre pain sera trempé dans les brouillards qui couvrent sans cesse ce lac.

A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils se prosternèrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien long, sur le chameau sacré qui devait, dans quelques milliers d'années, les porter au paradis des fidèles.

Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophète, on soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sèches. Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les morts couchaient dans la même cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'était passé, et cela toujours en s'embrassant de peur des esprits.

Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montèrent sur de longues perches plantées en guise de minarets, et appelèrent à la prière. Toute la congrégation s'assembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pêche, et les deux enfants. Ceux-ci s'étaient traînés languissamment hors de leur cabane, et comme leurs esprits étaient montés sur un ton mélancolique et tendre, ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda à Sutlemémé et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si à propos pour eux. Nous nous sommes tués de désespoir après votre mort, répondit Sutlemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui s'était passé, n'avait pas oublié sa vision, s'écria: Et le Calife! Serait-il mort de douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et répondirent gravement: Vathek est damné sans retour. Je le crois bien, s'écria Gulchenrouz, et j'en suis charmé; car je pense que c'est son horrible œillade qui nous a envoyés ici manger du riz, et entendre des sermons.

Une semaine s'écoula à-peu-près de la même manière sur les bords du lac. Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait perdre; et Gulchenrouz faisait des prières et des paniers de joncs avec les nains, qui lui plaisaient infiniment.

Pendant que cette scène d'innocence se passait au sein des montagnes, le Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il s'écria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tué ma chère Nouronihar; je renonce à toi et demande pardon à Mahomet; il me l'aurait conservée si j'avais été plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie avec lui et que nous fassions la prière. Après cela, nous irons ensemble visiter le sépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien, repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai appétit: ce qui ne m'arrivera, je crois, de long-temps.

L'arrivée de Fakreddin interrompit cette conversation. Dès que Vathek le vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se félicitait tout bas de l'admirable conversion qu'il venait d'opérer. On comprend qu'il n'osait pas s'opposer au pélerinage de la montagne; ils se mirent donc chacun dans leur litière et partirent.

Malgré l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put empêcher qu'il ne se fît quelques égratignures sur le lieu où l'on disait que Nouronihar était enterrée. L'on eut grand'peine à l'en arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours, ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il se flattait que le Calife ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac était si caché dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette sécurité de l'Emir était augmentée par la conduite de Vathek. Il tenait bien exactement sa résolution, et revenait de la montagne si dévot et si contrit, que tous les barbons en étaient en extase.

Nouronihar, de son côté, n'était pas tout-à-fait aussi contente. Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, et qu'on la laissât libre avec lui afin d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui n'empêchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne fût très-désirable. Elle avait même quelquefois des doutes sur son état, et ne pouvait pas comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des vivants. Un matin, pour s'en éclaircir, elle se leva doucement d'auprès de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et après lui avoir donné un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dégorgeait sous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inaccessible. Aussitôt elle y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel à découvert, elle se mit à courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautât avec la légèreté de l'antelope, elle fut pourtant obligée de s'asseoir sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites réflexions, et croyait reconnaître les lieux, quand tout-à-coup, Vathek se présenta à sa vue. Ce prince inquiet et agité avait devancé l'aurore. Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de cette figure tremblante et pâle; mais pourtant encore charmante à voir. Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content et moitié affligé, leva ses beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz avec moi, et entendre des sermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous parlez! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse de toute sa force, en répétant sans cesse; mais voici de la chair, elle est animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?

Nouronihar répondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la nuit même où vous m'honorâtes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut d'une de vos œillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fûmes tous les deux transportés dans un pays bien triste, et où l'on fait très-maigre chère; si vous êtes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous plains, car vous serez étourdi par les nains et les cigognes. D'ailleurs, il est fâcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les trésors du palais souterrain qui nous étaient promis.

A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui avaient déjà été assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie, et l'histoire de sa prétendue mort; elle lui dépeignit le lieu d'expiation d'où elle s'était échappée, d'une manière qui l'aurait fait rire, s'il n'avait pas été très-sérieusement occupé. Elle n'eut pas plutôt cessé de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit: Allons, lumière de mes yeux, tout est dévoilé. Nous sommes tous deux pleins de vie: votre père est un fripon qui nous a trompés pour nous séparer; et le Giaour, qui, à ce que je comprends, veut nous faire voyager ensemble, ne vaut guères mieux. Ce ne sera pas du moins de long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de valeur à votre belle personne, qu'à tous les trésors des sultans préadamites; et je veux la posséder à mon aise, et en plein air pendant bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit sot de Gulchenrouz, et…—Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal, interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de ne rien craindre pour lui; il est trop pétri de lait et de sucre pour que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par parenthèse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui convient mieux que la vôtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre père; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux oreilles que je viole les lois de l'hospitalité, comme si ce n'était pas un plus grand honneur pour vous d'épouser le Souverain du monde, qu'une petite fille habillée en garçon.

Nouronihar n'eut garde de désapprouver un discours aussi éloquent. Elle aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission la plus engageante.

Quand le Calife le jugea à propos, il appela Bababalouk qui dormait dans la caverne de Meimouné, et rêvait que le fantôme de Nouronihar l'avait remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantôt il planait au-dessus des montagnes, et tantôt touchait aux abîmes. A la voix de son maître, il s'éveilla en sursaut, courut tout essoufflé, et pensa tomber à la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il venait de rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, et mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous déterrez les morts? Faites-vous aussi le métier de Goule? Mais n'espérez pas de manger cette Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez méchante pour vous manger vous-même.

Cesse de faire l'imbécile, dit Vathek; tu seras bientôt convaincu que celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien fraîche et très vivante. Va faire dresser mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il faut pour mener une vie voluptueuse jusqu'à nouvel ordre.

Les nouvelles d'un incident aussi fâcheux parvinrent bientôt aux oreilles de l'Emir. Au désespoir de ce que son stratagème n'avait pas réussi, il s'abandonna à la douleur, et se barbouilla duement le visage avec de la cendre; ses fidèles barbons en firent autant, et son palais tomba dans un affreux désordre. Tout était négligé; on ne recevait plus les voyageurs, on ne faisait plus d'emplâtres; et à la place de l'activité charitable qui régnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient n'y montraient plus que des visages d'une coudée de long; ce n'était que gémissements et barbouillages.

Cependant Gulchenrouz était resté pétrifié, en ne trouvant plus sa cousine. Les nains n'étaient pas moins surpris que lui. Sutlemémé seule, plus fine qu'eux tous, soupçonna d'abord ce qui était arrivé. On amusa Gulchenrouz avec la belle espérance qu'il retrouverait Nouronihar dans quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange et de jasmin, offrirait des lits plus agréables que ceux des cabanes, où l'on chanterait au son des luths, et où l'on irait à la chasse des papillons.

Sutlemémé était dans le fort de ses descriptions quand un des quatre eunuques la tira à part, lui éclaircit l'histoire de la fuite de Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitôt elle tint conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout; mais lorsqu'on arriva à l'endroit où le lac se perdait sous la voûte du rocher, que la barque y fut entrée, et que Gulchenrouz se vit dans une parfaite obscurité, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris perçants; car il croyait qu'on allait le damner entièrement, pour avoir trop fait le vivant avec sa cousine.

Pendant ce temps, le Calife, et celle qui régnait sur son cœur, filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques, doublés de toile des Indes, et gardés par des esclaves Ethiopiens, le sabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans une fraîcheur perpétuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon impérial, était sans cesse agité par le mouvement des éventails; un jour tendre qui passait au travers des mousselines éclairait ce lieu de volupté, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar. Enivré de délices, il écoutait avec transport sa belle voix, et les accords de son luth. De son côté, elle était ravie d'entendre les descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de merveilles. Elle se plaisait surtout à lui faire répéter l'aventure de la boule, et celle de la crevasse où le Giaour se tenait auprès du portail d'ébène.

Le jour s'écoulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette belle était rentrée en grace, prenait soin que leurs repas fussent servis avec la plus grande délicatesse; c'était toujours quelques mets nouveaux; et il fit chercher à Schiraz un vin pétillant et délicieux, encavé avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrissait de ses mains délicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gré de Vathek, qu'il en oubliait tous les ragoûts que ses autres femmes lui avaient faits; aussi ces pauvres délaissées se mouraient-elles de chagrin chez l'Emir.

La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait été la favorite, prenait cette négligence à cœur avec une énergie qui était dans son caractère. Dans le cours de sa faveur, elle avait été imbue des idées extravagantes de Vathek, et brûlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des quarante colonnes; élevée d'ailleurs parmi les mages, elle se réjouissait de voir le Calife prêt à s'adonner au culte du feu: ainsi la vie voluptueuse et fainéante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait doublement. La piété passagère de Vathek, lui avait donné de vives alarmes; ceci était pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait manqué net aux conditions du parchemin, qu'on avait mangé, couché et fait vacarme chez un vieil Emir, dont la sainteté était fort redoutable, et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on eût jamais les trésors des sultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui coupaient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, et qui connaissant les routes les plus courtes, arrivèrent en dix jours à Samarah.

La princesse Carathis jouait aux échecs avec Morakanabad, quand les messagers arrivèrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonné les hautes régions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait beau répéter ses fumigations, et s'étendre sur les toits, dans l'espérance d'avoir des visions mystiques; elle ne rêvait que pièces de brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jetée dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne pouvaient la tirer, et sa dernière ressource était Morakanabad, bon homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se trouvait pas sur des roses.

Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires ridicules se répandaient sur son compte. On conçoit donc avec quelle vivacité Carathis décacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle apprit la lâche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou il pénétrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et que Vathek règne sur le trône de Suleïman! En parlant ainsi, elle fit la pirouette d'une manière si magique et si effroyable que Morakanabad en recula de terreur; elle commanda de préparer son grand chameau Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerkès et l'impitoyable Cafour: Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires pressantes, ainsi trève de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le bien dans mon absence; car nous dépensons beaucoup, et on ne sait pas ce qui arrivera.


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