La nuit était très noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent mal sain, qui aurait rebuté le voyageur le plus intrépide; mais Carathis se plaisait beaucoup à tout ce qui était funeste: Nerkès en pensait de même; et Cafour avait un goût particulier pour les pestilences. Au matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta sur les bords d'un grand marais d'où s'exhalait une vapeur mortelle, qui aurait tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplièrent les dames de ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'écria Carathis; la belle idée! Je ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant à mes suivantes, elles ont trop d'occupations pour fermer le seul œil qui leur reste. Les pauvres gens qui commençaient à ne pas trop se plaire dans cette compagnie, restèrent la gueule béante.
Carathis mit pied à terre, aussi bien que les négresses qu'elle avait en croupe; et toutes s'étant mises en chemise et en caleçons, elles coururent à l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vénéneuses, dont il y avait à foison le long du marécage. Cette provision était destinée pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le moindre empêchement au voyage d'Istakhar. Les bûcherons mouraient de peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, et ne goûtaient pas trop la société d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur ordonna de se mettre en route, quoiqu'il fût midi et qu'il fît une chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il fallut obéir.
Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait la moindre habitation, et Carathis le gâtant à sa manière, se détournait tout de suite. Il arriva de là que les paysans ne purent pas prendre la moindre nourriture sur la route. Les chèvres et les brebis, que la Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les rafraîchir un peu, s'enfuyaient à la vue de l'hideux animal et de son étrange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments communs ayant inventé depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et dont elle faisait part à ses chères muettes.
A la nuit tombante, Alboufaki s'arrête tout court, et frappa du pied. Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait être dans le voisinage d'un cimetière. En effet, la lune jetait une pâle lueur qui lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, et une porte à demi-ouverte et si élevée, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les misérables guides, qui touchaient à l'extrémité de leurs jours, prièrent alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la commodité, et rendirent l'ame. Nerkès et Cafour plaisantèrent à leur manière sur la sottise de ces gens, trouvèrent l'aspect du cimetière fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissans; il y en avait au moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupée de ses grandes vues pour s'arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu'il fût à ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se disait-elle, un si beau cimetière est hanté par les Goules; cette espèce ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laissé mourir mes bêtes de guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. Après ce sage monologue, elle parla des doigts à Nerkès et à Cafour, leur disant d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage.
Les négresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air de conquête, et se mirent à faire toc, toc, contre les sépulcres. A mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre, les sables se remuaient, et les Goules attirés par la fraîcheur des nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous se rendirent devant un cercueil de marbre où Carathis était assise entre les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reçut son monde avec une politesse distinguée, et après avoir soupé, on parla d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle desirait savoir, et sans perdre de temps voulut se remettre en marche: les négresses qui avaient commencé des liaisons de cœur avec les Goules, la supplièrent de tous leurs doigts d'attendre au moins jusqu'à l'aurore; mais Carathis, qui était la vertu même et ennemie jurée des amours et de la mollesse, rejeta leur prière, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer au plus vîte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son voyage sans s'arrêter. Le cinquième, elle traversa des montagnes et des forêts à demi-brûlées, et arriva le sixième devant les beaux paravents, qui dérobaient à tous les yeux les voluptueux égarements de son fils.
C'était la pointe du jour: les gardes ronflaient à leurs postes en pleine sécurité; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en sursaut; ils crurent voir des spectres sortis du noir abîme, et s'enfuirent sans autre cérémonie. Vathek était au bain avec Nouronihar: il écoutait des contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarmé par les cris de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vîte lorsqu'il vit paraître Carathis: elle avançait avec ses négresses et toujours montée sur Alboufaki, et mettait en pièces les mousselines et les fines portières du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar, qui n'était pas toujours sans remords, crut que le moment de la vengeance céleste était arrivé, et se colla amoureusement contre le Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et écumante de rage au spectacle qui s'offrait à sa chaste vue, éclata sans ménagement. Monstre à deux têtes et à quatre jambes, s'écria-t-elle, que signifie tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au lieu des sceptres des sultans préadamites? C'est donc pour cette gueuse que tu as follement manqué aux conditions du Giaour? C'est avec elle que tu consumes des moments précieux? Est-ce là le fruit que tu retires des belles connaissances que je t'ai données? Est-ce ici le but de ton voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-là dans l'eau, et suis-moi.
Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'éventrer Alboufaki, et de le farcir des négresses, et même de Carathis; mais les idées du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans, frappèrent son esprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à sa mère d'un ton civil, quoique résolu: Redoutable dame, vous serez obéie; mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prétends qu'elle couche sur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir sans elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en descendant d'Alboufaki, qu'elle remit entre les mains des négresses.
Nouronihar, qui n'avait pas lâché prise, se rassura un peu, et dit tendrement au Calife; Cher souverain de mon cœur, je vous suivrai, s'il le faut, jusqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, après Madame, est l'être le plus respectable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait assurément; mais malgré toute sa fermeté, elle ne pouvait s'empêcher de penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journées de tendresse qu'elle avait passées avec lui; quelques larmes mouillèrent ses yeux et n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut et par inadvertance: Hélas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots, Vathek fronça le sourcil, et Carathis s'écria: Que signifient ces grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit: Elle donne mal-à-propos un soupir à un petit garçon aux yeux langoureux et aux douces tresses qui l'aimait.—Où est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il n'y aura rien de plus appétissant pour lui que le cœur d'un enfant délicat, qui s'abandonne aux premières impulsions de l'amour.
Vathek, en sortant du bain, donna ordre à Bababalouk de rassembler ses troupes, ses femmes, et les autres meubles de son sérail, et de tout préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle se retira seule dans une tente, où le Giaour l'amusa avec des visions encourageantes. A son réveil, elle vit à ses pieds Narkès et Cafour, qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant mené Alboufaki aux bords d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vénéneuse, elles avaient vu des poissons bleuâtres, comme ceux du réservoir au haut de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux à l'instant même; au moyen d'une petite opération, je pourrai rendre ces poissons oraculaires; ils m'éclairciront beaucoup de choses, et m'apprendront où est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler. Aussitôt elle partit avec son noir cortège.
Comme on va vîte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses négresses ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues magiques dont elles étaient toujours munies, et s'étant déshabillées toutes nues, elles entrèrent dans l'eau jusqu'au col. Narkès et Cafour secouèrent des torches enflammées, tandis que Carathis prononçait des mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tête hors de l'eau, qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent tous à la fois: Nous vous sommes dévoués depuis la tête jusqu'à la queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure par vos brillantes écailles de me dire où est le petit Gulchenrouz?—De l'autre côté de ce rocher, Madame, répondirent tous les poissons en chœur: êtes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien que vous n'êtes pas accoutumés à de longs discours, je vous laisserai en repos, quoique j'aurais bien d'autres questions à vous faire. Sur cela, l'eau devint calme, et les poissons disparurent.
Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le rocher, et vit sous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormait, tandis que les deux nains veillaient auprès de lui, et marmotaient leurs oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis qui, s'arrêtant tout court, se disait à elle-même: Comme il penche mollement sa petite tête! comme il est langoureux et blême! c'est précisément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles réflexions en se jetant sur elle, et en l'égratignant de toutes leurs forces. Narkès et Cafour prirent aussitôt la défense de leur maîtresse, et pincèrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette méchante femme, et sur toute sa famille.
Au bruit que cet étrange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la cîme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérissait les enfans, et s'occupait entièrement à les protéger. Ce Génie, faisant sa ronde dans les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son horrible fente, et lui avait enlevé les cinquante petits garçons que Vathek avait eu l'impiété de lui sacrifier. Il éduquait ces intéressantes créatures dans des nids élevés au-dessus des nuages, et habitait lui-même un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont il avait chassé les rocs qui l'avaient construit.
Ces sûrs asiles étaient défendus contre les Dives et les Afrites par des banderolles flottantes, sur lesquelles étaient écrits en caractères d'or, brillants comme l'éclair, les noms d'Allah et du Prophète. Alors Gulchenrouz, qui n'était pas encore désabusé sur sa prétendue mort, se crut dans les demeures d'une paix éternelle. Il s'abandonnait sans crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans le nid du vénérable Génie, et à l'envi l'un de l'autre, baisaient le front uni, et les belles paupières de leur nouveau camarade. C'est là qu'éloigné des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems, de la brutalité des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva sa véritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les mois, les années s'écoulèrent dans cette société paisible; car le Génie, au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de périssables richesses les gratifiait du don d'une perpétuelle enfance.
Carathis, peu accoutumée à voir échapper sa proie, se mit dans une colère épouvantable contre les négresses, qu'elle accusait de n'avoir pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'être amusées à pincer jusqu'à la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la vallée en murmurant; et, trouvant que son fils n'était pas encore levé d'auprès de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'idée de partir le lendemain pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis31même, au moyen des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonné autrement.
Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle avait fait venir et qui était fort de son goût, Bababalouk vint lui dire que le ciel paraissait fort embrasé du côté de Samarah, et semblait annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des planètes, fit ses calculs, et vit, à son grand déplaisir, qu'il y avait là une révolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait son frère, avait soulevé le peuple, s'était emparé du palais, et faisait le siége de la grande tour, où Morakanabad s'était retiré avec un petit nombre de ceux qui restaient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je perdrais ma tour, mes muets, mes négresses, mes momies, et surtout mon cabinet d'expériences qui m'a coûté tant de veilles, et cela sans savoir si mon étourdi de fils viendra à bout de son aventure! Non, je n'en serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de torpèdes, qui sont sous les grandes voûtes de la tour et que la faim a rendus enragés, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut à son fils, qui banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne serais bientôt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont renié la foi qu'ils t'avaient jurée; Motavekel, ton frère, règne dans ce moment sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites ressources dans notre tour, il ne lâcherait prise de sitôt. Mais afin de ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes, pars ce soir même, et ne t'arrête nulle part à baliverner. Quoique tu aies manqué aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques espérances; car, il faut avouer que tu as fort joliment violé les lois de l'hospitalité, en séduisant la fille de l'Emir, après avoir mangé de son sel et de son pain. Ces sortes de manières ne peuvent que plaire au Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleïman. Adieu! Alboufaki et mes négresses m'attendent à la porte.
Le Calife n'eut pas le mot à répondre; il souhaita un bon voyage à sa mère, et finit son souper. A minuit, on décampa au bruit des fanfares et des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui à force de pleurer, étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar, à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut plus à portée de l'ouir. Elle était avec le Calife dans la litière impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences dont ils devaient être bientôt entourés. Les autres femmes se tenaient bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant qu'elle allait célébrer les rites du feu sur les augustes terrasses d'Istakhar.
En quatre jours, on se trouva dans la riante vallée de Rocnabad. Le printemps y était dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des amandiers en fleurs, se découpaient sur l'azur d'un ciel étincelant. La terre jonchée d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur; des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur demeure. On voyait alternativement rangés sur les bords du ruisseau, des ruches et des oratoires, dont la propreté et la blancheur étaient relevées par le verd brun des hauts cyprès. Ces pieux solitaires s'amusaient à cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout de melons musqués les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait épars dans la prairie, s'amusant à nourrir des paons plus blancs que la neige, et des tourterelles azurées. Ils étaient ainsi occupés, quand les avant-coureurs du cortège impérial crièrent à haute voix: Habitants de Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici le Commandeur des Croyans qui approche.
Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se hâtèrent d'allumer des cierges dans tous les oratoires, déployèrent leurs Korans sur des lutrins d'ébène, et allèrent au-devant du Calife, avec de petits paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils s'avançaient en procession et à pas comptés, les chevaux, les chameaux et les gardes, faisaient un horrible dégât parmi les tulipes, et les autres fleurs de la vallée. Les Santons ne pouvaient s'empêcher de jeter un œil de pitié sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchantée de ces beaux lieux qui lui rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de s'arrêter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna à ses pionniers de les abattre. Les Santons restèrent pétrifiés pendant qu'on exécutait cet ordre barbare; ils pleuraient à chaudes larmes, et Vathek les fit chasser à coups de pieds par des eunuques. Alors, il descendit de sa litière avec Nouronihar, et ils se promenèrent dans la prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises; mais les abeilles, qui étaient bonnes musulmanes, se crurent obligées de venger la querelle de leurs chers maîtres les Santons, et s'acharnèrent tellement à les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se trouvassent prêtes pour les recevoir.
Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait pas échappé, en fit mettre tout de suite quelques douzaines à la broche, et autant en fricassées. On mangeait, on riait, on trinquait, on blasphémait à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment rencontré les Santons, arrivèrent avec des ânes parés de guirlandes, de rubans et de sonnettes d'argent, et chargés de tout ce qu'il y avait de meilleur dans le pays. Ils présentèrent leurs offrandes au Calife, en le suppliant d'honorer leur ville et leurs mosquées de sa présence. Oh! pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos présents, et vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas à résister à la tentation: mais comme il n'est pas décent que des gens aussi respectables que vous s'en retournent à pied, et que vous avez la mine d'être d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la précaution de vous lier sur vos ânes, et prendront surtout bien garde que vous ne me tourniez pas le dos; car ils savent l'étiquette. Il y avait parmi eux de vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek était fou, en disaient tout haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter à doubles cordes; et piquant tous les ânes avec des épines, ils partirent au grand galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manière la plus plaisante du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient à l'envi l'un de l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands éclats de rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres brèche-dents, ou pis encore.
On passa deux jours fort délicieusement à Rocnabad, sans y être troublé par de nouvelles ambassades. Le troisième, on se remit en marche; on laissa Schiraz à la droite, et on gagna une grande plaine d'où l'on découvrait, à l'extrémité de l'horison, les noirs sommets des montagnes d'Istakhar.
A cette vue, le Calife et Nouronihar ne pouvant contenir les transports de leur ame, sautèrent de la litière en bas, et firent des exclamations qui étonnèrent tous ceux qui étaient à portée de les entendre. Allons-nous dans des palais rayonnants de lumière, se demandaient-ils l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus délicieux que ceux de Sheddad?—Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se répandaient en conjectures! l'abîme des secrets du Tout-Puissant leur était caché.
Cependant les bons Génies qui veillaient encore un peu sur la conduite de Vathek, se rendirent dans le septième ciel auprès de Mahomet, et lui dirent: Miséricordieux Prophète, tendez vos bras propices à votre Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piéges que les Dives nos ennemis lui ont dressées; le Giaour l'attend dans l'abominable palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour. Mahomet répondit avec indignation: Il n'a que trop mérité d'être laissé à lui-même; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour le détourner de son entreprise.
Soudain un bon Génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa piété, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaça sur la pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et commença à jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante mélodie pénétrait l'ame, réveillait les remords, et chassait toute pensée frivole. A des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal, devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux cortège du Calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la colline; tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés; chacun se reprochait le mal qu'il avait fait: le cœur battait à Dilara; et le chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction.
Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et se regardant d'un œil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la désolation de sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans cette fatale musique, les cris de son père expirant, et Vathek, les sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au Giaour. Dans ces angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie avait quelque chose de si imposant, que pour la première fois de sa vie, Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage avec les mains. La musique cessa; et le Génie adressant la parole au Calife, lui dit: Prince insensé, à qui la Providence a confié le soin des peuples! est-ce ainsi que tu réponds à ta mission? Tu as mis le comble à tes crimes; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment? Tu sais qu'au-delà de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent leur funeste empire, et séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donné: abandonne ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes sujets, respecte les Ministres du Prophète, répare tes impiétés par une vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres! Vois-tu ces nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparaîtra, si ton cœur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour toi.
Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature supérieure à l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux me tromper, ou tu te trompes toi-même: si ce que j'ai fait est aussi criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de grace: j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule à la vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière, que m'importe où elle finira! En disant ces mots, qui firent frémir le Génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route.
On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre; l'attraction n'existait plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la musique du Génie était cependant restée dans le cœur de la plupart des gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara, et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion des Mages.
Le Calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire. Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le pressait de hâter sa marche, et pour l'étourdir, lui prodiguait mille tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis32, et s'imaginait voir les Génies prosternés devant l'estrade de son trône. Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue de deux rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar. Presqu'au sommet de la montagne, on découvrait la façade de plusieurs sépulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On passa par deux bourgades presque entièrement désertes. Il n'y restait plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et les litières, se mirent à genoux, en s'écriant: Ciel! est-ce encore de ces fantômes qui nous tourmentent depuis six mois? Hélas! nos gens effrayés de ces étranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les montagnes, nous ont abandonnés à la merci des esprits malfaisants! Ces plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de la grande terrasse de marbre noir. Là, il descendit de sa litière avec Nouronihar. Le cœur palpitant et portant des regards égarés sur tous les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire, l'arrivée du Giaour; mais rien ne l'annonçait encore. Un silence funèbre régnait dans les airs et sur la montagne. La lune réfléchissait sur la grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre pouvait à peine se compter, n'étaient couverts d'aucun toît; et leurs chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre, servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarmés à l'approche de tant de monde, s'enfuirent en croassant.
Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on allumât du feu, et qu'on prît quelque nourriture. Non, non, répondit le Calife, il n'est plus temps de penser à ces sortes de choses; reste où tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il présenta la main à Nouronihar, et montant les degrés d'une vaste rampe, parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. A la droite, étaient les phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont les murs étaient couverts de diverses figures; en face, on voyait les statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du léopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait à la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du Giaour; ils avaient la même vertu de changer à chaque instant; enfin, ils se fixèrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as manqué aux conditions de mon parchemin; tu mériterais d'être renvoyé; mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour l'acquérir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le feu souterrain te compte parmi ses adorateurs.
A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. Sur chaque degré étaient posés deux grands cierges, semblables à ceux que Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphrée s'élevait en tourbillon sous la voûte.
Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre congé de la lune et du firmament, et sans hésiter, quitta l'air pur de l'atmosphère, pour se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies était fière et décidée. En descendant à la vive lumière de ces flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences célestes. La seule chose qui leur donnait de l'inquiétude, c'était que les degrés ne finissaient point. Comme ils se hâtaient avec une ardente impatience, leurs pas s'accélérèrent à un point, qu'ils semblaient tomber rapidement dans un précipice, plutôt que marcher; à la fin, ils furent arrêtés par un grand portail d'ébène que le Calife n'eut pas de peine à reconnaître; c'était là que le Giaour l'attendait avec une clef d'or à la main. Soyez les bien-venus en dépit de Mahomet et de toute sa séquelle, leur dit-il avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, où vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa clef la serrure émaillée, et aussitôt les deux battants s'ouvrirent avec un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermèrent avec le même bruit dès le moment qu'ils furent entrés.
Le Calife et Nouronihar se regardèrent avec étonnement, en se voyant dans un lieu qui, quoique voûté, était si spacieux et si élevé qu'ils le prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin à la grandeur des objets, ils découvrirent des rangs de colonnes et des arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le pavé, semé de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile, qu'ils en furent comme étourdis. Ils avancèrent cependant, et remarquèrent une infinité de cassolettes où brûlaient de l'ambre gris et du bois d'aloës. Entre les colonnes, étaient des tables couvertes d'une variété innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui pétillaient dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique, qui résonnait sous leurs pas.
Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le cœur, ne faisaient attention à nul objet, et gardaient un profond silence. Ils étaient tous pâles comme des cadavres, et leurs yeux enfoncés dans leurs têtes, ressemblaient à ces phosphores qu'on aperçoit la nuit dans les cimetières. Les uns étaient plongés dans une profonde rêverie; les autres écumaient de rage, et couraient de tous côtés comme des tigres blessés d'un trait empoisonné; tous s'évitaient; et quoiqu'au milieu d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il eût été seul.
A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent glacés d'effroi. Ils demandèrent avec importunité au Giaour, ce que tout cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'ôtaient jamais leur main droite de dessus leur cœur? Ne vous embarrassez pas de tant de choses à l'heure qu'il est, leur répondit-il brusquement, vous saurez tout dans peu; hâtons-nous de nous présenter devant Eblis. Ils continuèrent donc à marcher à travers tout ce monde; mais malgré leur première assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient à droite et à gauche: elles étaient toutes éclairées par des torches ardentes, et par des brasiers dont la flamme s'élevait en pyramide, jusqu'au centre de la voûte. Ils arrivèrent enfin en un lieu, où de longs rideaux de brocard cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante. Là, on n'entendait plus les chœurs de musique ni les danses; la lumière qui y pénétrait, semblait venir de loin.
Vathek et Nouronihar se firent jour à travers ces draperies, et entrèrent dans un vaste tabernacle tapissé de peaux de léopards. Un nombre infini de vieillards à longue barbe, d'Afrites en complète armure, étaient prosternés devant les degrés d'une estrade, au haut de laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa figure était celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles et réguliers, semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes. Le désespoir et l'orgueil étaient peints dans ses grands yeux, et sa chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumière. Dans sa main délicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad33, les Afrites, et toutes les puissances de l'abîme.
A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face contre terre. Nouronihar, quoiqu'éperdue, ne pouvait s'empêcher d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'était attendu à voir quelque géant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'ame, leur dit: Créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire; vous êtes du nombre de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue, des trésors des Sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants, et des talismans qui forceront les Dives à vous ouvrir les souterrains de la montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de pénétrer dans la forteresse d'Aherman34, et dans les salles d'Argenk35où sont peintes toutes les créatures raisonnables, et les animaux qui ont habité la terre, avant la création de cet être méprisable que vous appelez le père des hommes.
Vathek et Nouronihar se sentirent consolés et rassurés par cette harangue. Ils dirent avec vivacité au Giaour; Conduisez-nous bien vîte au lieu où sont ces talismans précieux. Venez, répondit ce méchant Dive, avec sa grimace perfide, venez, vous posséderez tout ce que notre maître vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue allée, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier à grands pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivèrent à une salle spacieuse, couverte d'un dôme fort élevé, et autour de laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermées avec des cadenats d'acier. Il régnait en ce lieu une obscurité funèbre, et sur des lits d'un cèdre incorruptible, étaient étendus les corps décharnés des fameux Rois préadamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient encore assez de vie pour connaître leur déplorable état; leurs yeux conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur cœur. A leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraçaient les événements de leur règne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad, Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, après avoir enchaîné les Dives dans les ténébreuses cavernes de Caf, devinrent si présomptueux, qu'ils doutèrent de la puissance suprême, tenaient là un rang distingué; mais non pas comparable à celui du prophète Suleïman Ben Daoud.
Ce Roi si renommé par sa sagesse, était sur la plus haute estrade, et immédiatement sous le dôme. Il paraissait avoir plus de vie que les autres; et quoiqu'il poussât de temps en temps de profonds soupirs, et tînt la main droite sur le cœur comme ses compagnons, son visage était plus serein; et il semblait être attentif au bruit d'une cataracte d'eau noire, qu'on entrevoyait à travers l'une des portes qui était grillée. Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une rangée de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces dépôts cabalistiques, dit le Giaour à Vathek; prends les talismans qui briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le maître des trésors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde.
Le Calife, que cet appareil sinistre avait entièrement déconcerté, s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand il entendit les gémissements de Suleïman, que dans son trouble il avait pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du prophète, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trône magnifique. A ma droite étaient douze mille sièges d'or, où les patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche, les sages et les docteurs, sur autant de trônes d'argent, assistaient à mes jugements. Tandis que je rendais ainsi justice à des multitudes innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tête me servaient de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais s'élevaient jusqu'aux nues: je bâtis un temple au Très-Haut, qui fut la merveille de l'univers; mais je me laissai lâchement entraîner par l'amour des femmes, et par une curiosité qui ne se bornait pas aux choses sublunaires. J'écoutai les conseils d'Aherman, et de la fille de Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacrée, je commandai aux Génies de construire les superbes palais d'Istakhar et la terrasse des phares, dont chacun était dédié à une étoile. Là, pendant un temps, je jouis en plein de la splendeur du trône et des voluptés: non-seulement les hommes, mais encore les Génies m'étaient soumis. Je commençais à croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui m'entourent, que la vengeance céleste était assoupie, lorsque la foudre brisa mes édifices et me précipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant pas, comme tous ceux qui l'habitent, entièrement dépourvu d'espérance. Un ange de lumière m'a fait savoir, qu'en considération de la piété de mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je compte les gouttes) cessera de couler: mais hélas! quand arrivera ce temps si désiré? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dévore mon cœur.
En disant ces mots, Suleïman éleva ses deux mains vers le ciel en signe de supplication, et le Calife vit que son sein était d'un crystal transparent, au travers duquel on découvrait son cœur brûlant dans les flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme pétrifiée dans les bras de Vathek: O Giaour! s'écria ce malheureux prince, dans quel lieu nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de miséricorde pour nous? Non, il n'y en a plus, répondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le séjour du désespoir et de la vengeance; ton cœur sera embrasé comme celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donnés avant ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses souterrains à ton gré, aucune porte ne te sera fermée; quant à moi j'ai rempli ma mission, et je te laisse à toi-même. En disant ces mots, il disparut.
Le Calife et Nouronihar restèrent dans un accablement mortel; leurs larmes ne pouvaient couler; à peine pouvaient-ils se soutenir; enfin, ils se prirent tristement par la main, et sortirent en chancelant de cette salle funeste, sans savoir où ils allaient. Toutes les portes s'ouvraient à leur approche, les Dives se prosternaient devant leurs pas, des magasins de richesses se déployaient à leurs yeux; mais ils n'avaient plus ni curiosité, ni orgueil, ni avarice. Avec la même indifférence, ils entendaient les chœurs des Ginns, et voyaient les superbes repas qui étaient étalés de toutes parts. Ils allaient errant de chambre en chambre, de salle en salle, d'allée en allée, tous autant de lieux sans bornes et sans limites, tous éclairés par une sombre lueur, tous parés avec la même triste magnificence, tous parcourus par des gens qui cherchaient le repos et le soulagement; mais qui le cherchaient en vain, puisqu'ils portaient partout un cœur tourmenté dans les flammes. Evités de tous ces malheureux qui, par leurs regards, semblaient se dire les uns aux autres, c'est toi qui m'as séduit, c'est toi qui m'as corrompu, ils se tenaient à l'écart, et attendaient dans une angoisse effroyable le moment qui devait les rendre semblables à ces objets de terreur.
Quoi! disait Nouronihar, le temps viendra-t-il que je retirerai ma main de la tienne? Ah! disait Vathek, mes yeux cesseront-ils jamais de puiser à longs traits la volupté dans les tiens? Les doux moments que nous avons passés ensemble me seront-ils en horreur? Non, ce n'est pas toi qui m'as mené dans ce lieu détestable, ce sont les principes impies par lesquels Carathis a perverti ma jeunesse, qui ont causé ma perte et la tienne: ah! que du moins elle souffre avec nous! En disant ces douloureuses paroles, il appela un Afrite qui attisait un brasier, et lui ordonna d'enlever la princesse Carathis du palais de Samarah, et de la lui amener.
Après avoir donné cet ordre, le Calife et Nouronihar continuèrent de marcher dans la foule silencieuse, jusqu'au moment où ils entendirent parler au bout d'une galerie. Présumant que c'étaient des malheureux qui, comme eux, n'avaient pas encore reçu leur arrêt final, ils se dirigèrent d'après le son des voix, et trouvèrent qu'elles partaient d'une petite chambre quarrée, où sur des sofas étaient assis quatre jeunes hommes de bonne mine et une belle femme, qui s'entretenaient tristement à la lueur d'une lampe. Ils avaient tous l'air morne et abattu, et deux d'entr'eux s'embrassaient avec beaucoup d'attendrissement. En voyant entrer le Calife et la fille de Fakreddin, ils se levèrent civilement, les saluèrent et leur firent place. Ensuite, celui qui paraissait le plus distingué de la compagnie, s'adressant au Calife, lui dit: Etranger, qui sans doute êtes dans la même horrible attente que nous, puisque vous ne portez pas encore la main droite sur votre cœur; si vous venez passer avec nous les affreux moments qui doivent s'écouler jusqu'à notre commun châtiment, daignez nous raconter les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal, et nous vous apprendrons les nôtres, qui ne méritent que trop d'être entendues. Se retracer ses crimes, quoiqu'il ne soit plus temps de s'en repentir, est la seule occupation qui convienne à des malheureux tels que nous.
Le Calife et Nouronihar consentirent à cette proposition, et Vathek prenant la parole, leur fit, non sans gémir, un sincère récit de tout ce qui lui était arrivé. Lorsqu'il eut fini sa pénible narration, le jeune homme qui lui avait parlé, commença la sienne de la manière suivante.
Histoire des deux Princes amis, Alasi et Firouz, enfermés dans le palais du feu souterrain.
Histoire du Prince Barkiarokh enfermé dans le palais du feu souterrain.
Histoire du Prince Kalilah et de la Princesse Zulkais enfermés dans le palais du feu souterrain.
Le troisième Prince en était au milieu de son récit, quand il fut interrompu par un bruit qui fit trembler et entr'ouvrir la voûte. Bientôt après, une vapeur se dissipant peu-à-peu, laissa voir Carathis sur le dos de l'Afrite, qui se plaignait horriblement de son fardeau. Elle sauta à terre, et s'approchant de son fils, lui dit: Que fais-tu ici dans cette petite chambre? Voyant que les Dives t'obéissent, j'ai cru que tu étais placé sur le trône des Rois préadamites.
Femme exécrable, répondit le Calife, que maudit soit le jour où tu m'as mis au monde! Va, suis cet Afrite, qu'il te mène dans la salle du prophète Suleïman; là, tu apprendras à quoi est destiné ce palais qui t'a paru si désirable, et combien je dois abhorrer les connaissances impies que tu m'as données!—La puissance où tu es parvenu, t'a-t-elle troublé la tête, répliqua Carathis? Je ne demande pas mieux que de rendre mes hommages à Suleïman le prophète. Il faut pourtant que tu saches que l'Afrite m'ayant dit que ni toi ni moi ne retournerions à Samarah, je l'ai prié de me laisser mettre ordre à mes affaires, et qu'il a eu la politesse d'y consentir. Je n'ai pas manqué de mettre à profit ces instants; j'ai mis le feu à notre tour, où j'ai brûlé tout vif les muets, les négresses, les torpèdes et les serpents, qui pourtant m'avaient rendu beaucoup de services, et j'en aurais fait autant au grand visir, s'il ne m'avait pas abandonnée pour Motavekel. Quant à Bababalouk, qui avait eu la sottise de retourner à Samarah, et tout bonnement d'y trouver des maris pour tes femmes, je l'aurais mis à la torture, si j'en avais eu le temps; mais comme j'étais pressée, je l'ai seulement fait prendre, après lui avoir tendu un piége pour l'attirer auprès de moi, aussi bien que les femmes; je les ai fait enterrer toutes vivantes par mes négresses, qui ont ainsi employé leurs derniers moments à leur grande satisfaction. Pour Dilara, qui m'a toujours plu, elle a montré son esprit en se mettant ici-près au service d'un Mage, et je pense qu'elle sera bientôt des nôtres. Vathek était trop consterné pour exprimer l'indignation que lui causait un tel discours; il ordonna à l'Afrite d'éloigner Carathis de sa présence, et resta dans une morne rêverie que ses compagnons n'osèrent troubler.
Cependant Carathis pénétra brusquement jusqu'au dôme de Suleïman, et sans faire la moindre attention aux soupirs du Prophète, elle ôta audacieusement les couvercles des vases, et s'empara des talismans. Alors, élevant une voix telle qu'on n'en avait jamais entendue dans ce funeste Empire, elle força les Dives à lui montrer les trésors les plus cachés, les antres les plus mystérieux, que l'Afrite lui-même n'avait jamais vus. Elle passa par des descentes rapides qui n'étaient connues que d'Eblis et des plus puissants de ses favoris, et pénétra au moyen de ces talismans jusqu'aux entrailles de la terre d'où souffle le Sansar, vent glacé de la mort: rien n'effrayait son cœur indomptable. Elle trouvait cependant chez tout ce monde qui portait la main droite sur le cœur une petite singularité qui ne lui plaisait pas.
Comme elle sortait d'un des abîmes, Eblis se présenta à ses regards. Mais malgré tout l'imposant de sa majesté, elle ne perdit pas contenance, et lui fit même son compliment avec beaucoup de présence d'esprit: ce superbe Monarque lui répondit: Princesse, dont les connaissances et les crimes méritent un siége élevé dans mon empire, vous faites bien d'employer le loisir qui vous reste; car les flammes et les tourments qui s'empareront bientôt de votre cœur, vous donneront assez d'occupation. En disant ces mots, il disparut dans les draperies de son tabernacle.
Carathis resta un peu interdite; mais résolue d'aller jusqu'au bout, et de suivre le conseil d'Eblis, elle assembla tous les chœurs des Ginns, et tous les Dives pour en recevoir les hommages. Elle marchait ainsi en triomphe, à travers une vapeur de parfums, et aux acclamations de tous les Esprits malins dont la plupart étaient de sa connaissance. Elle allait même détrôner un des Solimans pour prendre sa place, quand une voix sortant de l'abîme de la mort, cria: Tout est accompli! Aussitôt le front orgueilleux, de l'intrépide Princesse se couvrit des rides de l'agonie; elle jeta un cri douloureux, et son cœur devint un brasier ardent: elle y porta la main pour ne l'en retirer jamais.
Dans cet état de délire, oubliant ses vues ambitieuses et sa soif des sciences qui doivent être cachées aux mortels, elle renversa les offrandes que les Ginns avaient déposées à ses pieds; et maudissant l'heure de sa naissance et le sein qui l'avait portée, elle se mit à courir pour ne plus s'arrêter, ni goûter un moment de repos.
A peu près dans ce même temps, la même voix avait annoncé au Calife, à Nouronihar, aux quatre Princes et à la Princesse, le décret irrévocable. Leurs cœurs venaient de s'embraser; et ce fut alors qu'ils perdirent le plus précieux des dons du ciel, l'espérance! Ces malheureux s'étaient séparés en se jetant des regards furieux. Vathek ne voyait plus dans ceux de Nouronihar que rage et que vengeance; elle ne voyait plus dans les siens qu'aversion et désespoir. Les deux Princes amis, qui jusqu'à ce moment s'étaient tenus tendrement embrassés, s'éloignèrent l'un de l'autre en frémissant. Kalilah et sa sœur se firent mutuellement un geste d'imprécation. Tous, par des contorsions effroyables et des cris étouffés, témoignèrent l'horreur qu'ils avaient d'eux-mêmes: tous se plongèrent dans la foule maudite pour y errer dans une éternité de peines.
Tel fut, et tel doit être le châtiment des passions effrénées, et des actions atroces; telle sera la punition de la curiosité aveugle, qui veut pénétrer au-delà des bornes que le Créateur a mises aux connaissances humaines; de l'ambition, qui, voulant acquérir des sciences réservées à de plus pures intelligences, n'acquiert qu'un orgueil insensé, et ne voit pas que l'état de l'homme est d'être humble et ignorant.
Ainsi le Calife Vathek, qui, pour parvenir à une pompe vaine, et à une puissance défendue, s'était noirci de mille crimes, se vit en proie à des remords, et à une douleur sans fin et sans borne; ainsi l'humble, le méprisé Gulchenrouz, passa des siècles dans la douce tranquillité et le bonheur de l'enfance.
FIN.
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