The Project Gutenberg eBook ofVathekThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: VathekAuthor: William BeckfordRelease date: September 2, 2018 [eBook #57832]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel (This book was produced fromscanned images of public domain material from the GoogleBooks project.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VATHEK ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: VathekAuthor: William BeckfordRelease date: September 2, 2018 [eBook #57832]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel (This book was produced fromscanned images of public domain material from the GoogleBooks project.)
Title: Vathek
Author: William Beckford
Author: William Beckford
Release date: September 2, 2018 [eBook #57832]
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel (This book was produced fromscanned images of public domain material from the GoogleBooks project.)
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NOUVELLE ÉDITION.
LONDRES:RICHARD BENTLEY, NEW BURLINGTON STREET.
1834.
F. Pickering, pinxt. J. W. Cook, sculpt.VATHEK.
LONDRES:SCHULTZE ET CO. POLAND STREET.
Les éditions de Paris et de Lausanne, étant devenues extrêmement rares, j'ai consenti enfin à ce que l'on republiât à Londres ce petit ouvrage tel que je l'ai composé.
La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort aisé de croire que ce n'était pas mon intention; des circonstances, peu intéressantes pour le public, en ont été la cause.
J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à lapage 200, comme faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour.
W.Beckford.
Vathek, neuvième Calife1de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois même expirait à l'instant2. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en colère que très-rarement.
Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz3, qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.
Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, et qui commandait toute la ville de Samarah4ne lui parut pas assez vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens.
Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais. Ce palais s'appelaitle Festin éterneloul'Insatiable.
On nommait le second palaisle Temple de la Mélodieoule Nectar de l'Ame. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux d'alentour de leurs chants.
Le palais nomméles Délices des yeux, oule Support de la mémoire, était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani5, et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient.
Le palais desParfums, qu'on appelait aussil'Aiguillon de la Volupté, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air suave et restaurant.
Dans le cinquième palais, nomméle Réduit de la Joieoule Dangereux, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie.
Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait.
Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.
Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne devinera jamais le sort qui l'attend.
Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont frappés.
Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.
Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il voulait qu'on les amenât tous dans son palais.
Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la possibilité.
Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup d'eux-mêmes au moindre geste.
Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.
Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne fût causé par le respect que lui inspirait sa présence. Il le fit avancer avec bonté, et lui demanda d'un air affable qui il était, d'où il venait, et où il avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutôt le monstre, au lieu de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que l'ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d'ambre rayées de vert.
Le Calife, un peu ému, répéta sa demande; mais il ne reçut pas d'autre réponse. Alors, ce prince commença à s'impatienter, et s'écria: Sais-tu bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant à ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils répondirent qu'il avait parlé, mais que ce qu'il avait dit n'était pas grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'où il vient, et d'où il a apporté les étranges curiosités qu'il m'a offertes? Je jure par l'âne de Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas seulement contenance; l'œil terrible et meurtrier ne fit aucun effet sur lui.
On ne saurait exprimer l'étonnement des courtisans, quand ils s'aperçurent que l'incivil marchand soutenait une telle épreuve. Ils s'étaient tous jetés la face contre terre, et y seraient restés, si le Calife ne leur eût dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et saisissez ce misérable! qu'il soit traîné en prison et gardé à vue par mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba sur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, et on le conduisit dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, garnis de pointes aussi longues et aussi acérées que des broches, l'environnaient de tous côtés.
Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation; à peine voulut-il se mettre à table, et ne mangea que de trente-deux plats sur les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir. Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le tourmentait! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils s'écrièrent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est devenu fou!
Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle accourut toute alarmée pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassemens réussirent à le calmer; et cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son palais.
Carathis n'eut garde d'abandonner son fils à lui-même. Après qu'elle l'eut fait mettre au lit, elle s'assit auprès de lui, et tâcha par ses discours de le consoler et de le tranquilliser. Personne ne pouvait mieux y parvenir. Vathek l'aimait et la respectait, non-seulement comme une mère, mais encore comme une femme douée d'un génie supérieur. Elle était Grecque, et lui avait fait adopter tous les systèmes et les sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans.
L'astrologie judiciaire était une de ces sciences, et Carathis la possédait parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir son fils de ce que les étoiles lui avaient promis, et elle proposa de les consulter encore. Hélas! lui dit le Calife, dès qu'il put parler, je suis un insensé, non d'avoir donné quarante mille coups de pied à mes gardes, qui se sont sottement laissé mourir; mais parce que je n'ai pas réfléchi que cet homme extraordinaire était celui que les planètes m'avaient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j'aurais dû essayer de le gagner par la douceur et les caresses. Le passé ne peut se rappeler, répondit Carathis; il faut songer à l'avenir. Peut-être verrez-vous encore celui que vous regrettez; peut-être ces écritures qui sont sur les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et dormez, mon cher fils; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire.
Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il se leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitôt apporter les sabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les regarda au travers d'un verre coloré, et s'efforça d'en déchiffrer les caractères; mais ce fut en vain: il eut beau se frapper le front, il ne connut pas une seule lettre. Ce contretemps l'aurait fait retomber dans ses premières fureurs, si Carathis n'était entrée à propos.
Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous possédez assurément toutes les sciences. Connaître les langues est une bagatelle du ressort des pédants. Promettez des récompenses dignes de vous à ceux qui expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, et qu'il est au-dessous de vous d'entendre; bientôt vous serez satisfait. Cela peut être, dit le Calife; mais en attendant je serai excédé par une foule de demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de bavarder, que pour obtenir la récompense. Après un moment de réflexion il ajouta: Je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux qui ne me satisferont pas; car, graces au Ciel, j'ai assez de jugement pour voir si l'on traduit, ou si l'on invente.
Oh! pour cela, je n'en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir les ignorans est une punition un peu sévère, et qui peut avoir de dangereuses conséquences. Contentez-vous de leur faire brûler la barbe; les barbes ne sont pas aussi nécessaires dans un état que les hommes. Le Calife se rendit encore aux raisons de sa mère, et fit appeler son premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur public dans Samarah, et dans toutes les villes de mon empire, que celui qui déchiffrera des caractères qui paraissent indéchiffrables, aura des preuves de cette libéralité connue de tout le monde; mais qu'au défaut de succès, on lui brûlera la barbe jusqu'au moindre poil. Qu'on publie aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, et cinquante caisses d'abricots de l'isle de Kirmith, à qui m'apprendra des nouvelles de cet homme étrange que je veux revoir.
Les sujets du Calife, à l'exemple de leur maître, aimaient beaucoup les femmes et les caisses d'abricots de l'île de Kirmith. Ces promesses leur firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en tâtèrent pas; car personne ne savait ce qu'était devenu l'étranger. Il n'en fut pas de même de la première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux qui n'étaient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient être tout, vinrent courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques ne faisaient autre chose que de brûler des barbes; ce qui leur donnait une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si incommodées qu'il fallut donner cet emploi à d'autres.
Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassait d'une coudée et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du palais, en l'introduisant, se disaient l'un à l'autre; quel dommage! quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de même; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les caractères, et les expliqua mot-à-mot de la manière suivante: «Nous avons été faits là où l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des merveilles d'une région où tout est merveilleux et digne du plus grand prince de la terre.»
Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek; je connais celui que ces caractères veulent désigner. Qu'on donne à ce vieillard autant de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononcé de mots: il a nettoyé mon cœur d'une partie du surmé qui l'envelopait. Après ces paroles, Vathek l'invita à dîner, et même à passer quelques jours dans son palais.
Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent me promettre le bien après lequel je soupire. Aussitôt le vieillard mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu'il s'aperçut que les caractères de la veille avaient fait place à d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques d'étonnement?—Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont plus les mêmes.—Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu peux, explique-m'en la signification.—La voici, Seigneur, dit le vieillard: «malheur au téméraire qui veut savoir ce qu'il devrait ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir.» Malheur à toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence! On ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien; quant à mes présents, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le vieillard, assez sage pour penser qu'il était quitte à bon marché de la sottise qu'il avait faite en disant à son Maître une vérité désagréable, se retira aussitôt, et ne reparut plus.
Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient tous les jours; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se soutenir; dans cet état, il ne laissait pas de se faire porter à la tour, espérant lire quelque chose d'agréable dans les astres; mais son espoir fut trompé. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête le servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais; augure qui lui semblait des plus funestes.
Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entièrement courage. Une soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq sens, cessa de paraître en public, d'y étaler sa magnificence, de rendre justice à ses peuples, et se retira dans l'intérieur du sérail. Il avait toujours été bon mari; ses femmes se désolèrent de son état, ne se lassèrent point de faire des vœux pour sa santé, et de lui donner à boire.
Cependant la princesse Carathis était dans la plus vive douleur. Elle se renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu'il y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de magie, et faisaient chercher partout l'horrible étranger qu'ils accusaient d'être l'auteur du charme.
A quelques milles de Samarah, était une haute montagne couverte de thym et de serpolet; une plaine délicieuse en couronnait le sommet; on l'aurait prise pour le paradis destiné aux fidèles. Cent bosquets d'arbustes odoriférans, où l'oranger le cédrat et le citronnier s'entrelaçaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi satisfaire également le goût et l'odorat. La terre y était jonchée de violettes; des touffes de giroflées embaumaient l'air de leurs doux parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu désaltérer dix armées, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux imiter le jardin d'Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa bien-aimée, et se plaignait du peu de durée de ses charmes; la tourterelle déplorait la perte de plaisirs plus réels, tandis que l'alouette saluait par ses chants la lumière qui ranime la nature. Là, plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait leurs diverses passions; les fruits délicieux qu'ils béquetaient à plaisir, semblaient leur donner une double énergie.
On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de cristal de roche, et les lui présentait à l'envi; mais leur zèle ne répondait pas à son avidité; souvent il se couchait par terre, pour lapper l'eau.
Un jour que le déplorable prince était resté long-temps dans une posture aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha ainsi: «Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien, ô Calife si fier de ta dignité et de ta puissance?» A ces mots, Vathek lève la tête, et voit l'étranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la colère enflamme son cœur; il s'écrie: Et toi, maudit Giaour!6que viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et dispos, semblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour avoir trop bu, que du besoin de boire?
Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un flacon rempli d'une liqueur rougeâtre; et sache pour tarir la soif de ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d'une région de l'Inde qui n'est connue de personne.
Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C'était l'accomplissement d'une partie de ses désirs; et se flattant qu'ils allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans hésiter. A l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il saute au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche béante et baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail de ses plus belles femmes.
Ces transports n'auraient pas fini, si l'éloquence de Carathis n'eût ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, et il s'y fit précéder par un héraut qui criait de toutes ses forces: Le merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a parlé!
Aussitôt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et l'Indien. Ils ne se lassaient point de répéter: Il a guéri notre Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, et ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le soir même en signe de réjouissance; les poètes en firent le refrain de toutes les chansons qu'ils composèrent sur ce beau sujet.
Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il était plus pressé de visiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y servît un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger, trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table aussitôt qu'ils étaient servis. Tout le monde le regardait avec étonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait des rasades à la santé de chacun, chantait à tue-tête, contait des histoires dont il riait lui-même à gorge déployée, et faisait des impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire à proportion.
Malgré qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenait insupportable, et il pouvait à peine cacher son humeur en son inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de ses eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va, redouble de vigilance, et surtout prends garde à mes Circassiennes.
L'oiseau du matin avait trois fois renouvelé son chant, lorsque l'heure du Divan sonna. Vathek avait promis d'y présider en personne. Il se lève de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus étourdi du tapage de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince pouvait à peine se soutenir.
Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangèrent autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence; tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait été à jeûn, se plaça sans façon sur une des marches du trône, et riait sous cape de l'indignation que sa hardiesse causait à tous les spectateurs.
Cependant le Calife, dont la tête était embarrassée, rendait justice à tort et à travers. Son premier visir s'en aperçut, et s'avisa tout-à-coup d'un expédient pour interrompre l'audience et sauver l'honneur de son maître. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse Carathis a passé la nuit à consulter les planètes; elle vous fait dire que vous êtes menacé d'un danger pressant. Prenez garde que cet étranger dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'est peut-être qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupçon; demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l'a prise, et faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés.
Excédé des insolences de l'Indien, Vathek répondit à son visir par un signe de tête, et s'adressant à ce monstre: Lève-toi, lui dit-il, et déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu m'as fait prendre; débrouille surtout l'énigme des sabres que tu m'as vendus: et reconnais ainsi les bontés dont je t'ai comblé.
Le Calife se tut après ces paroles qu'il prononça d'un ton aussi modéré qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans répondre ni quitter sa place, renouvella ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade, le suit, et le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donné un coup qu'on ne se sente forcé de redoubler.
L'Indien prêtait beau jeu. Comme il était court et gros, il s'était ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En vain pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang; elles s'échappèrent de leurs mains: et ces fidèles gardiens, presque morts de frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule fatale.
Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les jardins et les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et lui lançait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zèle fut cause qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.
Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse avait jusqu'alors résisté à l'attraction générale, voulant empêcher le Calife de se donner en spectacle, se jetèrent à ses genoux pour l'arrêter; mais il sauta par dessus leurs têtes, et continua sa course. Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeler le peuple à la prière, tant pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par ses vœux une telle calamité; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des mourants, et des enfants à la mamelle dont les nourrices s'étaient débarrassées pour courir plus vîte: Carathis elle-même, Morakanabad et les autres, s'étaient enfin mis de la partie. Les cris des femmes échappées de leurs sérails; ceux des eunuques s'efforçant de ne pas les perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se menaçaient les uns les autres; les coups de pied donnés et rendus; les culbutes à chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable à une ville prise d'assaut et livrée au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila une vallée au pied de la montagne des quatre sources.
L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline; de l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chûte des eaux. Le Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât s'y jeter et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair.
Vathek se serait sans doute précipité après le perfide Giaour, s'il n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné; et malgré le ridicule de cette scène, personne ne rit. Chacun, les yeux baissés, l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans sa maison, sans penser qu'une force irrésistible pouvait seule porter à l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent aussi les sottises qu'ils n'ont pu éviter.
Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y dressât ses tentes; et, malgré les représentations de Carathis et de Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui représenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'ébouler, et que d'ailleurs, il était trop près du magicien; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il s'imaginait y démêler les accents de l'Indien; mais ce n'était que le mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient à gros bouillons des montagnes.
Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas et regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de l'avoir trompé.
Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel s'entremêla de longues raies de sang; cet horrible phénomène semblait toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces l'abandonnèrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de sa robe.
Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de rester où l'Indien avait disparu.
Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et les étoiles s'éclipsèrent subitement; d'épaisses ténèbres succédèrent à la lumière, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre: «Veux-tu te donner à moi, adorer les influences terrestres, et renoncer à Mahomet? A ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. Là, sous des voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t'ont promis; c'est de là que j'ai tiré mes sabres; c'est là où Suleïman, fils de Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde.»
Le Calife étonné répondit en frémissant, mais pourtant du ton d'un homme qui se faisait aux aventures surnaturelles: Où es-tu? parais à mes yeux! dissipe ces ténèbres dont je suis las! Après avoir brûlé tant de flambeaux pour te découvrir, c'est bien le moins que tu me montres ton effroyable visage.—Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras.
Le malheureux Calife promit tout. Aussitôt le Ciel s'éclaircit, et à la lueur des planètes qui semblaient enflammées, Vathek vit la terre entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'ébène. L'Indien étendu devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait résonner contre la serrure.
Ah! s'écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu'à toi? Viens me prendre, et ouvre ta porte au plus vîte.—Tout beau, répondit l'Indien: sache que j'ai grand'soif et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfants: prends-les parmi ceux de tes visirs, et des grands de ta cour. Autrement, ni ma soif ni ta curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah; apporte-moi ce que je désire; jette-les toi-même dans ce gouffre; et puis tu verras.
Après ces paroles, l'Indien tourna le dos; et le Calife, inspiré par les démons, se résolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d'avoir repris sa tranquillité, et s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un peuple qui l'aimait encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire de son ame, que Carathis et Morakanabad y furent trompés comme les autres. On ne parla plus que de fêtes et de réjouissances. On mit même sur le tapis l'histoire de la boule, dont personne n'avait encore osé ouvrir la bouche: partout on en riait; cependant tout le monde n'avait pas sujet d'en rire. Plusieurs étaient encore entre les mains des chirurgiens à la suite des blessures reçues dans cette mémorable aventure.
Vathek était très-aise qu'on le prît sur ce ton, parce qu'il voyait que cela le conduirait à ses abominables fins. Il avait un air affable avec tout le monde, surtout avec ses visirs et les grands de sa cour. Le lendemain, il les invita à un repas somptueux. Peu-à-peu il fit tomber la conversation sur leurs enfants, et demanda d'un air de bienveillance qui d'entr'eux avait les plus jolis garçons? Aussitôt, chaque père s'empresse à mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute s'échauffa; on en serait venu aux mains sans la présence du Calife qui feignit de vouloir en juger par lui-même.
Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfants. La tendresse maternelle les avait ornés de tout ce qui pouvait rehausser leur beauté. Mais tandis que cette brillante jeunesse attirait tous les yeux et les cœurs, Vathek l'examina avec une perfide avidité, et en choisit cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie il proposa de donner à ses petits favoris une fête dans la plaine. Ils devaient, disait-il, se réjouir encore plus que tous les autres du retour de sa santé. La bonté du Calife enchante. Elle est bientôt connue de tout Samarah. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux; femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son goût. Le cortège se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la ville et des faubourgs; le peuple suit à pied en foule; tout le monde est dans la joie, et pas un ne se ressouvient de ce qu'il en a coûté à plusieurs, la dernière fois qu'on avait pris ce chemin.
La soirée était belle, l'air frais, le ciel serein; les fleurs exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se réjouir aux rayons du soleil couchant. Leur douce lumière dorait la cîme de la montagne aux quatre sources; elle en embellissait la descente et colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des fontaines, le son des chalumeaux, et la voix des bergers qui s'appelaient sur les collines.
Les pauvres enfants qui allaient être immolés rendaient la scène encore plus intéressante. Pleins de sécurité, ils s'avançaient vers la plaine en ne cessant de folâtrer; l'un courait après des papillons, l'autre cueillait des fleurs ou ramassait de petites pierres luisantes; plusieurs s'éloignaient d'un pas léger pour avoir le plaisir de se rejoindre et de se donner mille baisers.
Déjà on découvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel était le portail d'ébène. Comme une raie noire, il coupait la plaine par le milieu. Morakanabad et ses confrères le prirent pour un de ces bizarres ouvrages que le Calife se plaisait à faire; les malheureux! ils ne savaient pas à quoi il était destiné. Vathek, qui ne voulait point qu'on examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche et fait tracer un grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice destinée aux courses de pied, et pour préparer les anneaux que doivent enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la hâte; on admire la souplesse et les agréables contours de leurs membres délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui se répète dans ceux de leurs parents. Chacun fait des vœux pour celui des petits combattants qui l'intéresse le plus: tout le monde est attentif aux jeux de ces êtres aimables et innocents.
Le Calife saisit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance sur le bord du gouffre, et entend, non sans frémir, l'Indien qui disait en grinçant des dents: Où sont-ils?—Impitoyable Giaour! répondit Vathek tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que tu exiges? Ah! si tu voyais la beauté de ces enfants, leurs graces, leur naïveté, tu en serais attendri.—La peste de ton attendrissement, bavard que tu es! s'écria l'Indien; donne, donne-les vîte, ou ma porte te sera fermée à jamais.—Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en rougissant.—Oh! Pour cela, j'y consens, reprit le Giaour, avec un sourire d'ogre; tu ne manques pas de présence d'esprit: j'aurai patience encore un moment.
Pendant cet affreux dialogue, les jeux étaient dans toute leur vivacité. Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le Calife se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses forces: Que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils viennent selon l'ordre du succès qu'ils ont eu dans leurs jeux! Au premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second mon collier d'émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, et à chacun des autres quelque pièce de mon habillement, jusqu'à mes pantoufles.
A ces paroles, les acclamations redoublèrent; on portait aux nues la bonté d'un Prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et encourager la jeunesse. Cependant le Calife se déshabillant peu-à-peu, et élevant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des prix; mais tandis que d'une main il le donnait à l'enfant qui se hâtait de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, où le Giaour toujours grommelant, répétait sans cesse: Encore! Encore!
Cet horrible manège était si rapide, que l'enfant qui accourait ne pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient précédé; et quant aux spectateurs, l'obscurité et la distance les empêchaient de voir. Enfin, Vathek ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le Giaour viendrait le prendre et lui présenter la clef d'or. Déjà il s'imaginait être aussi grand que Suleïman, et n'avoir aucun compte à rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, et qu'il sentit sous ses pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage et son désespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'Indien; il l'appelait des noms les plus infâmes, et frappait du pied comme pour en être entendu. Il se démena ainsi jusqu'à ce qu'étant épuisé, il tomba par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands de la cour plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il s'était assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants; mais une sorte d'inquiétude les ayant saisis, ils s'avancèrent et virent le Calife tout seul, qui leur dit d'un air égaré: Que voulez-vous?—Nos enfants! nos enfants! s'écrièrent-ils.—Vous êtes bien plaisants de vouloir me rendre responsable des accidents de la vie, leur répondit-il. Vos enfants sont tombés en jouant dans le précipice qui était ici, et j'y serais tombé moi-même, si je n'avais fait un saut en arrière.
A ces mots, les pères des cinquante enfants poussent des cris perçants, que les mères répétèrent d'un octave plus haut; tandis que tous les autres, sans savoir pourquoi l'on criait, enchérissaient sur eux par des hurlements. Bientôt on se dit de tous côtés: C'est un tour que le Calife nous a joué pour plaire à son maudit Giaour; punissons-le de sa perfidie, vengeons-nous! vengeons le sang innocent! jetons ce cruel Prince dans la cataracte, et que sa mémoire même soit anéantie.
Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir, lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez être le plus désolé des pères; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître. Oui, Madame, répondit le visir; je vais essayer au péril de ma vie de le tirer du danger où il est; ensuite, je l'abandonnerai à son funeste destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos eunuques; écartons la foule; ramenons, s'il se peut, ce malheureux Prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons se félicitèrent, pour la première fois et tout bas, de ce qu'on les avait privés des honneurs et des soucis de la paternité. Ils obéirent au visir, et celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise.
Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais. Mais voyant que l'émeute augmentait, et que de tous côtés on vomissait des imprécations, elle dit à son fils: Que vous ayez tort ou raison, n'importe; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos appartements; de là, nous passerons dans le souterrain qui n'est connu que de vous et de moi, et gagnerons la tour, où, avec le secours des muets qui n'en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk nous croira encore dans le palais, et en défendra l'entrée pour son propre intérêt; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux à faire.
Vathek ne répondit pas un seul mot à tout ce que sa mère lui disait, et se laissa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il répétait: Où es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqué ces enfants? Où sont tes sabres, ta clef d'or, tes talismans? Ces paroles firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand son fils se fut un peu tranquillisé dans la tour, elle n'eut pas de peine à la tirer toute entière. Bien loin d'avoir des scrupules, elle était aussi méchante qu'une femme peut l'être, et ce n'est pas peu dire; car ce sexe se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supériorité. Le récit du Calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur; elle fut seulement frappée des promesses du Giaour, et dit à son fils: Il faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire; cependant les puissances terrestres doivent être encore plus terribles; mais les promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire quelques petits efforts; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l'Indien; il me semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met à ses services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux génies souterrains, et c'est à quoi il nous faudra penser lorsque l'émeute sera appaisée; je vais rétablir le calme, et je ne craindrai pas d'épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d'autres. Cette princesse qui possédait merveilleusement l'art de persuader, repassa par le souterrain, et s'étant rendue au palais, se montra au peuple par la fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or à pleines mains. Ces deux moyens réussirent; l'émeute fut appaisée: chacun retourna chez soi, et Carathis reprit le chemin de la tour.
On annonçait la prière du point du jour, lorsque Carathis et Vathek montèrent les innombrables degrés qui conduisent au sommet, et quoique la matinée fût triste et pluvieuse, ils y restèrent quelque temps. Cette sombre lueur plaisait à leurs cœurs méchants. Quand ils virent que le soleil allait percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se mettre à l'abri de ses rayons. Le Calife, harassé de fatigue, ne songea d'abord qu'à se reposer, et dans l'espérance d'avoir des visions significatives, il se livra au sommeil. De son côté l'active Carathis, avec une partie de ses muets, descendit pour préparer le sacrifice qui devait se faire la nuit suivante.
Par de petits degrés pratiqués dans l'épaisseur du mur, et qui n'étaient connus que d'elle et de son fils, elle descendit d'abord dans des puits mystérieux qui recélaient les momies des anciens Pharaons, arrachées de leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit à une galerie où, sous la garde de cinquante négresses muettes et borgnes de l'œil droit, on conservait l'huile des serpents les plus venimeux, des cornes de rhinocéros, et des bois d'une odeur suffocante, coupés par des magiciens dans l'intérieur des Indes; sans parler de mille autres raretés horribles. Carathis elle-même avait fait cette collection, dans l'espérance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnément, et dont elle connaissait le goût. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle méditait, elle resta quelque temps avec ses négresses qui louchaient d'une manière séduisante du seul œil qu'elles avaient, et lorgnaient, avec délices, les têtes de mort et les squelettes. A mesure qu'on les armoires, les négresses faisaient des contorsions épouvantables; et, tout en admirant la princesse, elles glapissaient à l'étourdir. Enfin, étouffée par la mauvaise odeur, Carathis fut forcée de quitter la galerie, après l'avoir dépouillée d'une partie de ses monstrueux trésors.
Cependant le Calife n'avait pas eu les visions qu'il attendait; mais il avait gagné dans ces régions exhaussées un appétit dévorant. Il avait demandé à manger aux muets, et ayant totalement oublié qu'ils étaient sourds, il les battait, les mordait et les pinçait de ce qu'ils ne bougeaient pas. Heureusement pour ces misérables créatures, Carathis vint mettre le holà à une scène si indécente. Qu'est-ce donc, mon fils? dit-elle, toute essoufflée; j'ai cru entendre les cris de mille chauve-souris qu'on déniche d'un antre, et ce ne sont que ceux de ces pauvres muets que vous maltraitez: en vérité, vous ne méritez pas l'excellente provision que je vous apporte. Donnez, donnez! s'écria le Calife; je meurs de faim.—Ma foi, vous auriez un bon estomac, dit-elle, si vous pouviez digérer tout ce que j'ai ici.—Dépêchez-vous, repartit le Calife. Mais, ô ciel! quelles horreurs! que voulez-vous faire? je suis prêt à vomir.—Allons, allons, répliqua Carathis, ne soyez pas si délicat, aidez-moi à mettre tout ceci en ordre; vous verrez que les mêmes objets que vous rebutez vous rendront heureux. Préparons le bûcher pour le sacrifice de cette nuit, et ne songez point à manger qu'il ne soit dressé. Ne savez-vous pas que tous les rites solemnels doivent être précédés d'un jeûne rigoureux?
Le Calife, n'osant rien répliquer, s'abandonna à la douleur et aux vents qui commençaient à désoler ses entrailles, tandis que sa mère allait toujours son train. On eut bientôt arrangé sur les balustrades de la tour les phioles d'huile de serpents, les momies et les ossements. Le bûcher s'élevait, et en trois heures il eut vingt coudées de haut. Enfin, les ténèbres arrivèrent, et Carathis toute joyeuse, se dépouilla de ses vêtements: elle battait des mains et brandissait un flambeau de graisse humaine; les muets l'imitaient; mais Vathek exténué de faim, ne put y tenir plus long-temps, et tomba évanoui.
Déjà les gouttes brûlantes des flambeaux allumaient le bois magique, l'huile empoisonnée jetait mille feux bleuâtres, les momies se consumaient et lançaient des tourbillons d'une fumée noire et opaque; enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocéros, il se répandit une odeur si infecte que le Calife revint à lui en sursaut, et parcourut d'un œil égaré la scène flamboyante. L'huile enflammée découlait à grands flots, et les négresses, qui ne cessaient d'en apporter, joignaient leurs hurlements aux cris de Carathis. Les flammes devinrent si violentes, et le poli de l'acier les réfléchissait avec tant de vivacité, que le Calife ne pouvant plus en supporter l'ardeur ni l'éclat, se réfugia sous l'étendard impérial.
Frappés de la lumière qui éclairait toute la ville, les habitans de Samarah se levèrent à la hâte, montèrent sur leurs toits, virent la tour en feu, et descendirent à moitié nus sur la place. Leur amour pour leur souverain se réveilla encore dans ce moment, et croyant qu'il allait être brûlé dans sa tour, ils ne songèrent plus qu'à le sauver. Morakanabad sortit de sa retraite en essuyant ses larmes; il criait au feu, comme les autres. Bababalouk, dont le nez était plus accoutumé aux odeurs magiques, se doutait que Carathis travaillait à ses opérations, et conseillait à tous de rester tranquilles. On le traita de vieux poltron et de traître insigne; on fit avancer les chameaux et les dromadaires chargés d'eau; mais comment entrer dans la tour?
Pendant qu'on s'obstinait à en forcer les portes, un vent furieux s'éleva du nord-est, et répandit au loin la flamme. D'abord, le peuple recula, ensuite il redoubla de zèle. Les odeurs infernales des cornes et des momies se répandant de tous côtés, empestèrent l'air, et plusieurs personnes presque suffoquées, tombèrent à la renverse. Ceux qui étaient restés debout, disaient à leurs voisins; éloignez-vous, vous empoisonnez. Morakanabad, plus malade que les autres, faisait pitié; partout on se bouchait le nez: mais rien n'arrêta ceux qui enfonçaient les portes. Cent quarante des plus robustes et des plus déterminés en vinrent à bout. Ils gagnèrent l'escalier, et firent bien du chemin dans un quart-d'heure.
Carathis, que les signes de ses muets et de ses négresses alarmaient, s'avance sur l'escalier, en descend quelques marches, et entend plusieurs voix qui crient: Voici de l'eau! Comme elle n'était pas mal leste pour son âge, elle regagna vîte la plateforme, et dit à son fils: Un moment; suspendez le sacrifice; nous allons avoir de quoi le rendre encore plus beau. Certaines bêtes s'imaginant, sans doute, que le feu était à la tour, ont eu la témérité d'en briser les portes, jusqu'à présent inviolables, et viennent avec de l'eau. Il faut avouer qu'ils sont bien bons d'avoir oublié tous vos torts; mais n'importe. Laissons-les monter, nous les sacrifierons au Giaour; nos muets ne manquent ni de force ni d'expérience: ils auront bientôt dépêché des gens fatigués. Soit, répondit le Calife, pourvu qu'on finisse et que je dîne.
Ces malheureux ne tardèrent pas à paraître. Essoufflés d'avoir monté si vîte les quinze cents degrés, au désespoir que leurs seaux étaient presque vides, ils ne furent pas plutôt arrivés que l'éclat des flammes et l'odeur des momies offusquèrent tous leurs sens à la fois: c'était dommage, car ils ne voyaient pas le sourire agréable avec lequel les muets et les négresses leur passaient la corde au col; mais tout n'était pas perdu, car ces aimables personnes ne se réjouissaient pas moins d'une telle scène. Jamais on n'étrangla avec plus de facilité; chacun tombait sans résistance et expirait sans pousser un cri; de sorte que Vathek se trouva bientôt environné des corps de ses plus fidèles sujets, qu'on jeta sur le bûcher. Carathis qui pensait à tout, crut en avoir assez; elle fit tendre les chaînes et fermer les portes d'acier qui se trouvaient sur le passage.
On avait à peine exécuté ces ordres que la tour trembla; les cadavres disparurent, et les flammes de sombre cramoisi qu'elles étaient, devinrent d'un beau couleur de rose. Une vapeur suave se fit délicieusement sentir; les colonnes de marbre jetèrent des sons harmonieux, et les cornes liquéfiées exhalèrent un parfum ravissant. Carathis, en extase, jouissait d'avance du succès de ses conjurations; tandis que les muets et les négresses, à qui les bonnes odeurs donnaient la colique, se retirèrent dans leurs tanières en grommelant.
Dès qu'ils furent partis la scène changea. Le bûcher, les cornes et les momies firent place à une table magnifiquement servie. On y voyait au milieu d'une foule de mets exquis des flacons de vin, et des vases de Fagfouri7où un sorbet excellent reposait sur la neige. Le Calife fondit sur tout cela comme un vautour, et dévorait un agneau aux pistaches; mais Carathis, occupée de tout autres soins, tirait d'une urne de filigramme un parchemin roulé dont on ne voyait pas la fin, et que son fils n'avait pas même aperçu. Finissez donc, glouton, lui dit-elle d'un ton imposant, et écoutez les promesses magnifiques qui vous sont faites; alors elle lut tout haut ce qui suit: «Vathek, mon bien-aimé, tu as surpassé mes espérances; mes narines ont savouré le fumet de tes momies, de tes excellentes cornes, et surtout de ce sang Musulman que tu as répandu sur le bûcher. Lorsque la lune sera dans son plein, sors de ton palais, environné de toutes les marques de ta puissance; que les chœurs de tes musiciens te précèdent au son des clairons et au bruit des timbales. Fais-toi suivre de l'élite de tes esclaves, de tes femmes les plus chéries, de mille chameaux somptueusement chargés, et prends la route d'Istakhar8. C'est là que je t'attends; là, ceint du diadème de Gian Ben Gian9, et nageant dans toutes sortes de délices, les talismans des Suleïman, les trésors des Sultans préadamites10te seront livrés; mais malheur à toi si dans ta route tu acceptes quelque asile.»
Le Calife, nonobstant son luxe ordinaire, n'avait jamais si bien dîné. Il se laissa aller à la joie que lui inspiraient de si bonnes nouvelles, et but de nouveau. Carathis ne haïssait pas le vin, et faisait raison à toutes les rasades qu'il portait par ironie à la santé de Mahomet. Cette perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Ils blasphémaient; l'âne de Balaam, le chien des sept Dormans, et les autres animaux qui sont dans le paradis du saint Prophète, devinrent le sujet de leurs scandaleuses plaisanteries. En ce bel état, ils descendirent gaîment les quinze cents degrés, se moquant des mines inquiètes qu'ils voyaient sur la place, à travers les lucarnes de la tour, gagnèrent le souterrain, et arrivèrent dans les appartements royaux. Bababalouk s'y promenait d'un air tranquille en donnant ses ordres aux eunuques qui mouchaient les bougies et peignaient les beaux yeux des Circassiennes. Il n'eut pas plutôt aperçu le Calife qu'il dit: Ah! je vois bien que vous n'êtes pas brûlés; je m'en doutais. Que nous importe ce que tu penses, s'écria Carathis! Va, cours dire à Morakanabad que nous voulons lui parler, et surtout ne t'arrête pas pour faire tes insipides réflexions.
Le grand visir arriva sans délai: Vathek et sa mère le reçurent avec beaucoup de gravité, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du sommet de la tour était éteint; mais que par malheur il en avait coûté la vie aux braves gens qui étaient venus à leur secours.
Encore des malheurs! s'écria Morakanabad en gémissant; ah! Commandeur des Fidèles; notre saint Prophète est sans doute irrité contre nous; c'est à vous à l'appaiser. Nous l'appaiserons de reste, répondit le Calife, avec un sourire qui n'annonçait rien de bon. Vous aurez assez de loisir pour vaquer à vos prières; ce pays m'abîme la santé, je veux changer d'air; la montagne aux quatre sources m'ennuie, il faut que je boive du ruisseau de Rocnabad11, et me rafraîchisse dans les beaux vallons qu'il arrose. En mon absence vous gouvernerez mes états d'après les conseils de ma mère, et aurez soin de lui fournir tout ce qu'elle désirera pour ses expériences; car vous savez bien que notre tour est remplie de choses précieuses pour les sciences.
La tour n'était guères du goût de Morakanabad; sa construction avait épuisé des trésors prodigieux, et il n'y avait vu porter que des négresses, des muets et de vilaines drogues. Il ne savait non plus que penser de Carathis, qui prenait toutes les couleurs comme le caméléon. Sa maudite éloquence avait souvent mis le pauvre Musulman aux abois; mais si elle ne valait pas grand'chose, son fils était encore pire, et il se réjouissait d'en être délivré. Il alla donc calmer le peuple, et préparer tout pour le voyage de son maître.
Vathek, dans l'espoir de plaire davantage aux esprits du palais souterrain, voulait que son voyage fût d'une magnificence inouie. Pour cet effet il confisqua à droite et à gauche les biens de ses sujets, pendant que sa digne mère visitait les harems, et les dépouillait de leurs pierreries. Toutes les couturières, toutes les brodeuses de Samarah et des autres grandes villes à cinquante lieues à la ronde, travaillaient sans relâche aux palanquins, et aux litières qui devaient embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de Masulipatan, et on employa tant de mousseline pour enjoliver Bababalouk et les autres eunuques noirs, qu'il n'en restait pas une aune dans tout l'Iraque Babylonien.
Pendant que ces préparatifs se faisaient, Carathis donnait de petits soupers pour se rendre agréable aux puissances ténébreuses. Les dames les plus fameuses par leur beauté y étaient invitées. Elle recherchait surtout les plus blanches et les plus délicates. Rien n'était aussi élégant que ces soupers; mais lorsque la gaîté devenait générale, ses eunuques faisaient couler sous la table des vipères, et y vidaient des pots remplis de scorpions12. On pense bien que tout cela mordait à merveille. Carathis faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, et personne n'osait bouger. Lorsqu'elle voyait que les convives allaient expirer, elle s'amusait à panser quelques plaies avec une excellente thériaque de sa composition; car cette bonne Princesse avait en horreur l'oisiveté.
Vathek n'était pas aussi laborieux que sa mère. Il passait son temps à tirer parti des sens dans les palais qui leur étaient dédiés. On ne le voyait plus ni au Divan, ni à la Mosquée; et pendant qu'une moitié de Samarah suivait son exemple, l'autre gémissait des progrès de la corruption.
Sur ces entrefaites revint l'ambassade qu'on avait envoyée à la Mecque, dans des temps plus pieux. Elle était composée des plus révérends Moullahs13. Leur mission était parfaitement remplie, et ils apportaient un de ces précieux balais qui avaient nettoyé le sacré Cahaba: c'était un présent vraiment digne du plus grand prince de la terre.
Le Calife se trouvait dans ce moment retenu en un lieu peu convenable pour recevoir des ambassadeurs. Il entendit la voix de Bababalouk qui criait derrière les portières; Voici l'excellent Edris Al Shafei et le séraphique Mouhateddin, qui apportent le balai de la Mecque, et qui avec des larmes de joie désirent ardemment de le présenter à votre Majesté.—Qu'on apporte ici ce balai, dit Vathek; il peut y être de quelque utilité.—Comment? répondit Bababalouk, hors de lui14.—Obéis! reprit le Calife, car c'est ma volonté suprême; c'est ici, et nulle autre part, que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en extase.
L'eunuque s'en alla en murmurant, et dit au vénérable cortège de le suivre. Une sainte joie se répandit parmi ces respectables vieillards, et quoique fatigués de leur long voyage, ils suivirent Bababalouk avec une agilité qui tenait du miracle. Ils enfilèrent les augustes portiques, et trouvaient bien flatteur que le Calife ne les reçût pas, comme des gens ordinaires, dans la salle d'audience. Bientôt ils parvinrent dans l'intérieur du sérail, où à travers de riches portières de soie, ils crurent apercevoir de beaux yeux bleus et noirs qui allaient et venaient comme des éclairs. Pénétrés de respect et d'étonnement, et pleins de leur mission céleste, ils s'avançaient en procession vers de petits corridors qui semblaient n'aboutir à rien, et les conduisaient à cette petite cellule, où le Calife les attendait.
Le Commandeur des Fidèles serait-il malade, disait tout bas Edris Al Shafei à son compagnon? Il est, sans doute, à son oratoire, répondit Al Mouhateddin. Vathek, qui entendait ce dialogue, leur cria: Que vous importe où je suis? avancez toujours. Alors il sortit la main à travers la portière, et demanda le sacré balai. Chacun se prosterna avec respect, aussi bien que le corridor le permit, et même dans un assez beau demi-cercle. Le respectable Edris Al Shafei tira le balai des linges brochés et parfumés qui en défendaient la vue aux yeux du vulgaire, se détacha de ses confrères, et s'avança pompeusement vers le prétendu oratoire. De quelle surprise, de quelle horreur ne fut-il pas saisi! Vathek, avec un rire moqueur, lui ôta le balai qu'il tenait d'une main tremblante, et fixant quelques toiles d'araignée suspendues au plancher azuré, il les balaya et n'en laissa pas une seule.
Les vieillards pétrifiés n'osaient lever leur barbe de dessus la terre. Ils voyaient tout; car Vathek avait négligemment tiré le rideau qui les séparait de lui. Leurs larmes mouillaient le marbre. Al Mouhateddin s'évanouit de dépit et de fatigue, pendant que le Calife, se laissant aller à la renverse, riait et battait des mains sans miséricorde. Mon cher noiraut, dit-il enfin à Bababalouk, va régaler ces bonnes gens de mon vin de Shiraz15Puisqu'ils peuvent se vanter de mieux connaître mon palais que personne, on ne saurait leur faire trop d'honneur. En disant ces mots, il leur jeta le balai au nez, et s'en alla rire avec Carathis. Bababalouk fit son possible pour consoler les vieillards, mais deux des plus faibles en moururent sur-le-champ; les autres, ne voulant plus voir la lumière, se firent porter dans leurs lits, d'où ils ne sortirent jamais.
La nuit suivante, Vathek et sa mère montèrent au haut de la tour pour consulter les astres sur le voyage. Les constellations étant dans un aspect des plus favorables, le Calife voulut jouir d'un spectacle aussi flatteur. Il soupa gaîment sur la plateforme, encore noircie de l'affreux sacrifice. Pendant le repas on entendit de grands éclats de rire qui retentissaient dans l'atmosphère, et il en tira le plus favorable augure.
Tout était en mouvement dans le palais. Les lumières ne s'éteignaient pas de toute la nuit; le bruit des enclumes et des marteaux, la voix des femmes et de leurs gardiens qui chantaient en brodant; tout cela interrompait le silence de la nature et plaisait infiniment à Vathek, qui croyait déjà monter en triomphe sur le trône de Suleïman.
Le peuple n'était pas moins content que lui. Chacun mettait la main à l'œuvre, pour hâter le moment qui devait le délivrer de la tyrannie d'un maître si bizarre.
Le jour qui précéda le départ de ce prince insensé, Carathis crut devoir lui renouveller ses conseils. Elle ne cessait de répéter les décrets du parchemin mystérieux qu'elle avait appris par cœur, et recommandait surtout de n'entrer chez qui que ce fût pendant le voyage. Je sais bien, lui disait-elle, que tu es friand de bons plats et de minois agréables; mais contente-toi de tes anciens cuisiniers, qui sont les meilleurs du monde, et souviens-toi que dans ton sérail ambulant, il y a pour le moins trois douzaines de jolis visages auxquels Bababalouk n'a pas encore levé le voile. Si ma présence n'était pas nécessaire ici, je veillerais moi-même à ta conduite. J'aurais grande envie de voir ce palais souterrain, rempli d'objets intéressants pour les gens de notre espèce; il n'est rien que j'aime autant que les cavernes; mon goût pour les cadavres et les momies est décidé, et je gage que tu trouveras la quintessence de ce genre. Ne m'oublie donc pas, et dès le moment que tu seras en possession des talismans qui doivent te donner le royaume des métaux parfaits, et t'ouvrir le centre de la terre, ne manque pas d'envoyer ici quelque génie de confiance pour me prendre avec mon cabinet. L'huile de ces serpents que j'ai pincés jusqu'à la mort, sera un fort joli présent pour notre Giaour, qui doit aimer ces sortes de friandises.
Lorsque Carathis eut fini ce beau discours, le soleil se coucha derrière la montagne aux quatre sources, et fit place à la lune. Cet astre, alors dans son plein, paraissait d'une beauté et d'une circonférence extraordinaires aux yeux des femmes, des eunuques et des pages qui brûlaient de voyager. La ville retentissait de cris de joie et de fanfares. On ne voyait que plumes flottantes sur tous les pavillons, et qu'aigrettes brillant à la douce clarté de la lune. La grande place ne ressemblait pas mal à un parterre émaillé des plus belles tulipes de l'Orient.
Le Calife en habits de cérémonie, s'appuyant sur son visir et sur Bababalouk, descendit la grande rampe de la tour. La multitude entière était prosternée, et les chameaux magnifiquement chargés s'agenouillaient devant lui. Ce spectacle était superbe, et le Calife lui-même s'arrêta pour l'admirer. Tout était dans un silence respectueux: il fut pourtant un peu troublé par les cris des eunuques de l'arrière-garde. Ces vigilants serviteurs avaient remarqué que quelques cages à dame penchaient trop d'un côté: certains gaillards s'y étaient adroitement glissés; mais on les en dénicha bien vite, avec de bonnes recommandations aux chirurgiens du sérail.
D'aussi petits événements n'interrompirent pas la majesté de cette auguste scène. Vathek salua la lune d'un air d'intelligence; et les docteurs de la loi furent scandalisés de cette idolâtrie, ainsi que les visirs et les grands rassemblés pour jouir des derniers regards de leur Souverain. Enfin, les clairons et les trompettes donnèrent, du sommet de la tour, le signal du départ. Quoique parfaitement d'accord, on crut pourtant y remarquer quelque dissonance; c'était Carathis qui chantait des hymnes au Giaour, et dont les négresses et les muets faisaient la basse-continue. Les bons Musulmans croyant entendre le bourdonnement de ces insectes nocturnes qui sont de mauvais présage, supplièrent Vathek d'avoir soin de sa personne sacrée.
On arbore le grand étendard du Califat; vingt mille lances brillent à la suite; et le Calife, foulant majestueusement aux pieds les tissus d'or étendus sur son passage, monte en litière aux acclamations de ses sujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, et avec un si grand silence, qu'on entendait chanter les cigales dans les buissons de la plaine de Catoul. On fit six bonnes lieues avant l'aurore, et l'étoile du matin étincelait encore dans le firmament quand ce nombreux cortége arriva au bord du Tigre, où l'on dressa les tentes pour se reposer le reste de la journée.
Trois jours s'écoulèrent de la même manière. Au quatrième, le ciel en courroux éclata de mille feux: la foudre faisait un fracas épouvantable, et les Circassiennes tremblantes embrassaient leurs vilains gardiens. Le Calife commençait à regretter les palais des sens; il avait grande envie de se réfugier dans le gros bourg de Ghulchissar, dont le Gouverneur était venu lui offrir des rafraîchissements. Mais ayant regardé ses tablettes, il se laissa intrépidement mouiller jusqu'aux os malgré les instances de ses favorites. Son entreprise lui tenait trop à cœur, et ses grandes espérances soutenaient son courage. Bientôt le cortège s'égara; on fit venir les géographes pour savoir où l'on était; mais leurs cartes trempées étaient dans un état aussi piteux que leurs personnes; d'ailleurs, on n'avait point fait de long voyage depuis Haroun Al-Rachid: on ne savait donc plus de quel côté se diriger. Vathek, qui avait de grandes connaissances de la situation des corps célestes, ne savait où il en était sur la terre. Il grondait plus fort encore que le tonnerre, et lâchait quelquefois le mot de potence, qui ne flattait pas bien agréablement les oreilles littéraires. Enfin, ne voulant plus suivre que ses idées, il ordonna de traverser des rochers escarpés, et de prendre un chemin qu'il croyait devoir le conduire en quatre jours à Rocnabad: on eut beau faire des remontrances, son parti était pris.
Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, frémissaient à l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordaient le sentier rapide où l'on était. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le sommet du plus haut rocher. Alors un vent impétueux mit en pièces les rideaux des palanquins et des cages, et laissa les pauvres dames exposées à toutes les fureurs de l'orage. L'obscurité du ciel augmentait la terreur de cette nuit désastreuse; aussi n'était-ce que miaulement des pages et pleurs des demoiselles.
Pour surcroît de malheur, on entendit des rugissements effroyables, et bientôt on aperçut dans l'épaisseur des forêts des yeux flamboyants, qui ne pouvaient être que ceux de diables ou de tigres. Les pionniers qui préparaient le chemin du mieux qu'ils pouvaient, et une partie de l'avant-garde, furent dévorés avant que de pouvoir se reconnaître. La confusion était extrême; les loups, les tigres et les autres animaux carnassiers, invités par leurs compagnons, accouraient de toutes parts. On entendait partout croquer des os, et dans l'air, un épouvantable battement d'ailes; car les vautours commençaient à se mettre de la partie.
L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le Monarque et son sérail, et qui était à deux lieues de distance. Vathek, choyé par ses eunuques, ne s'était encore aperçu de rien; il était mollement couché sur des coussins de soie dans son ample litière; et pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguistan, lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait briller les trésors de Suleïman dans ses rêves. Les clameurs de ses femmes le réveillèrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef d'or, il vit Bababalouk tout transi et consterné. Sire, s'écria ce fidèle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est à son comble; les bêtes féroces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un âne mort, sont tombées sur vos chameaux. Trente des plus richement chargés ont été dévorés avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers, et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont éprouvé le même sort, et si notre saint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son maître avait tout-à-fait perdu la tête, se boucha les oreilles pour s'éviter au moins le tintamarre du sérail. Et comme les ténèbres augmentaient, et que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti héroïque. Allons, mesdames et mes confrères, cria-t-il de toutes ses forces, mettons la main à l'œuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pâture à des animaux infidèles.