VENGEANCES CORSES
«Prima lex est ulcisci— La première loi du Corse est de se venger », dit un vieux distique anonyme attribué à Sénèque probablement à tort, mais en tous cas fort ancien. Un Corse du moyen âge auquel on ne saurait reprocher de ne pas aimer sa patrie dont il fut plus l’apologiste que l’historien (Petrus Cyrnæus) écrivait :
« Les Corses aiment les factions et ont soif de victoires ; avides de vengeance, s’ils ne peuvent l’obtenir ouvertement, ils emploient des embûches, la ruse et tous les modes d’artifices pour atteindre leur but. »
« Qu’il soit vivant, qu’il soit mort, redoute le Corse qui n’a pas satisfait sa vengeance », dit un proverbe italien duXVIIesiècle.
Et Stendhal :
« Ils ne songent qu’à deux choses : se venger de leur ennemi et aimer leur maîtresse. »
Ces quatre jugements portés en des siècles bien différents sur la caractéristique essentielle des mœurs corses serviront d’épigraphes aux pages qui vont suivre.
La tendance de l’homme à se faire justice soi-même est instinctive. Par loi de nature il écarte ou détruit tout obstacle à sa conservation ou à son bien-être. Si un accident lui arrive, si un malheur le frappe, les causes de cet accident, de ce malheur lui seront toujours un souvenir pénible, même si ces causes sont d’ordre matériel. Mais quand la catastrophe dont il a été victime a pour auteur un être conscient qui, volontairement, a provoqué sa douleur ou son mécontentement, qui, ensuite, a tiré de son succès unesatisfactionoutrageante pour lui, l’homme veut à son tour lasatisfactionadéquate qui ne se peut obtenir que par une souffrance égale ou supérieure chez celui qui l’a offensé. Quand la société préside à cet acte de compensation, c’est la justice ; sinon c’est la vengeance.
Mais il est rare qu’un équilibre absolu soit établi entre le crime et la sanction exercée par la justice individuelle, c’est-à-dire par la vengeance. Celle-ci, d’ailleurs, eût-elle strictement observé la loi du talion « dent pour dent, œil pour œil », il est certain que celui qui est frappé par cette condamnation n’en appréciera pas l’équité. Si son adversaire a été juge et partie, lui s’est trouvé accusé et partie. A dater de l’exécution de la sentence mentalement prononcée, les rôles s’intervertissent et l’accusé, le condamné de la veille, devient juge à son tour. C’est lavendetta.
La justice individuelle des Corses ne connaît qu’une pénalité : la suppression, c’est-à-dire la mort. Il est rare qu’elle soit précédée de cruautés inutiles. La haine même ne préside toujours pas à ces sanglantes exécutions dont le préjugé a fait un devoir. « La haine, dit Balzac, est le vice des âmes étroites, elles l’alimentent de toutes leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. La vengeance est l’effet d’une loi à laquelle obéissent les grandes âmes. Dieu se venge et ne hait pas. » N’a-t-on pas vu un bandit offrir deux de ses cartouches à un homme que ses représentations et ses prières ne pouvaient empêcher de se déclarer son ennemi, en acceptant deux des siennes, et lui dire les larmes aux yeux :
— Puisque tu le veux, eh bien ! que la destinée s’accomplisse ! nous sommes en guerre : à partir de demain, garde-toi !
On conçoit par ce qui précède que la vendetta ne peut pas être restreinte dans ses effets à deux individus seulement. C’est une guerre de famille à famille ; après chaque exécution, un nouveau justicier se lève parmi les proches de la victime. Le sang appelle le sang. Ces duels qui mettent en présence des races entières duraient parfois pendant plusieurs générations.
En Corse tout acte est producteur d’autres actes d’une importance égale, ou supérieure : et cela provient de ce que nul ne conçoit de la part d’un autre un mouvement, un geste irréfléchi. Si le germe de ce mouvement, de ce geste échappe à son discernement, son inquiétude se manifeste par une défiance dont il ne se départira qu’avec peine.
Tous les peuples du Midi sont enclins à l’oisiveté. Le Corse ne fait point exception ; sa sobriété se contente des produits qu’une terre favorable fournit sans exiger trop d’efforts. Mais alors que les populations méridionales, baignées de soleil, respirent la gaieté et la joie, le Corse est méditatif et presque taciturne ; son isolement entre la mer et la montagne ont développé chez lui le penchant à la réflexion. Sans contact avec les civilisations extérieures, avec les sciences, les lettres, les arts, en un mot avec tout ce qui aurait pu mûrir le génie naturel de la race, son cerveau, par une activité contrastant avec l’oisiveté de ses membres, s’arma pour la lutte, acquit les qualités et les défauts exigés pour la défense de l’homme en société.
Suivant un écrivain continental[1], auquel nous devons l’ouvrage le plus judicieux qui ait été écrit sur notre île, le Corse est « naturellement porté vers la justice, mais lorsqu’elle frappe au dehors de sa famille ; fort de raison et de logique lorsqu’il est désintéressé dans ses jugements ; sophiste lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts ; d’une grande pénétration d’esprit ; curieux comme une femme des affaires des autres, extrêmement secret sur ce qui le concerne. Il abhorre le mensonge, et souvent n’aime pas dire toute la vérité : ce qui le rend parfois contraint et embarrassé en société. Il est taciturne par caractère, réservé par prudence, soupçonneux et méfiant en public, expansif au sein de l’amitié. »
[1]Robiquet.Recherches historiques et statistiques sur la Corse.
[1]Robiquet.Recherches historiques et statistiques sur la Corse.
Le Corse a une haute opinion de soi. En principe, il est rebelle à tout esprit de hiérarchie. Nous verrons plus loin ce qui a fait de la Corse le pays du monde où les inégalités sociales sont le moins sensibles. Contentons-nous pour l’instant de le constater. Le dernier paysan corse traite d’égal à égal avec ses compatriotes et les étrangers le plus haut placés. Un sous-préfet de la Restauration, qui séjourna en Corse assez longtemps pour connaître le pays et ses habitants, raconte que le berger insulaire aborde avec hardiesse des inconnus, s’enquiert de ce qui les concerne, et entame avec eux des discussions politiques. Enfin il le dépeint comme très curieux. Un autre écrivain prétend qu’il y a dans son cas moins de curiosité que d’orgueil. « Ce Corse, ajoute-t-il, dans cet entretien, ne veut prouver autre chose, sinon que, dans son humble position, il comprend les questions les plus élevées, et, tout en vous parlant, il a la conviction que si le Ciel l’eût fait naître riche ou favorisé par les circonstances, il serait devenu un homme supérieur. »
Les Corses ont bonne opinion d’eux-mêmes, non seulement comme individus, mais comme peuple. Quoique jaloux les uns des autres, ils ont de leurs concitoyens les idées les plus avantageuses. Ce sentiment a été justifié par la fortune rapide des Corses qui abandonnèrent leur patrie pour courir les aventures. Presque toutes les familles ont eu un ou plusieurs membres qui se sont élevés à un rang supérieur. Tous les villages ont leurs gloires locales, dont l’honneur rejaillit sur sa parenté qui est nombreuse, car on conserve le souvenir des alliances et des origines pendant bien des générations. Avec le temps, les exemples de fortune se sont multipliés. Cette fortune, tous les Corses l’espèrent et la visent ; la mauvaise fortune, tous les Corses la veulent dompter.
Souvent la confiance en soi, la présomption même servent à merveille l’ambition qui n’est pas complètement dénuée de mérite. C’est elle qui lui inculque l’art de tirer profit des événements. Le Corse ne doute pas de son jugement : pour lui, tout fait auquel il a prêté son attention est utile ou nuisible : s’il est nuisible, il doit en amoindrir la portée ou en empêcher le retour ; s’il est utile, il doit s’en servir.
Donc, toute pensée provoquée par des circonstances ambiantes est propre à engendrer un acte. Cette sensibilité quand elle est poussée à l’excès, cette perspicacité quand elle est faussée — et le cas est fréquent — deviennent de la susceptibilité. L’esprit de clan, la solidarité des membres d’une famille font le reste.
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Ainsi naissent lesvendette; pour des causes graves parfois, futiles le plus souvent. Vers 1825, le village de Levie (arrondissement de Sartène) fut troublé par une grave inimitié entre deux familles. En voici la raison :
Un coq s’était échappé de sa basse-cour. Sa propriétaire vint le réclamer à la voisine qui avait hospitalisé, peut-être sans le savoir, le volatile fugitif. Celle-ci refusa tout d’abord de se livrer à une enquête, cependant sur les instances d’un prêtre qui avait vu le coq passer d’un jardin dans l’autre elle consentit à visiter son poulailler. Furieuse de la forme de restitution, la propriétaire de la bête tordit le cou de l’animal et le jeta à la figure de l’autre femme, en lui disant : « Puisque ce coq est à toi, mange-le. » Les hommes accoururent, on déchargea les fusils, un enfant fut tué. Les représailles durèrent deux ans.
Vers 1880, un individu nommé Rocchini trouva son chien expirant sur la route devant la maison Taffani. Le lendemain, il assommait un chien des Taffani. Quelques jours se passent. Cette fois, ce n’est plus un chien, c’est un Rocchini que l’on trouve mort. Un Rocchini vaut un Taffani. La lutte commence, Rocchini par ci, Taffani par là, ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul — c’était un Rocchini, on le guillotina sur la place publique de Sartène.
Alors que dans tous les pays, les guerres privées ne survenaient qu’entre gens appartenant aux classes supérieures, chaque individu en Corse nourri d’un sentiment égalitaire, fort de son indépendance personnelle, encouragé par les ressources que la nature mettait à sa disposition, adopta l’habitude de se faire justice soi-même. Ce droit que la morale traditionnelle ne contestait pas fut bientôt un devoir.
Dans d’autres pays, la sociétéépousa la querelle, si l’on peut s’exprimer ainsi, de celui qui avait été lésé dans sa personne, dans son honneur ou dans ses biens. Ainsi naquit la justice. Bien ou mal rendue, elle inspira assez de terreur aux masses pour réduire considérablement le nombre des homicides et faire du meurtre un crimearistocratique. Sur le continent, il y eut des répressions capables de faire réfléchir ceux qui étaient à leur portée. Sur le continent, on put faire et appliquer des lois préventives, interdire le port des armes à la multitude, imposer la trêve de Dieu. Tout conspirait à interdire à la justice le sol de la Corse. La politique génoise entra dans la conjuration.
La maxime « Diviser pour régner » fut de tout temps la base de toutes les opérations politiques conçues par les Génois. C’est pourquoi non seulement ils ne firent aucun effort pour mettre fin aux guerres intestines, mais encore ils les encouragèrent.
Dès qu’un homme s’élevait assez pour devenir redoutable, la république lui opposait un de ses égaux de la veille ; elle mettait aux prises deux ambitions, deux susceptibilités qui se brisaient l’une l’autre ; le vaincu gagnait le maquis, devenait un bandit.
L’histoire de la Corse est celle du banditisme et de la vendetta ; tous ses héros ont vécu des jours ou des années dans la montagne, traqués comme des bêtes fauves. Giudice de Cinarca, considéré par ses contemporains comme le souverain de la Corse, vécut en bandit pour venger la mort de son père[2]. Son descendant Rinuccio delle Rocca, seigneur puissant, fut réduit, dit un contemporain, à fuir toujours comme la bête sauvage poursuivie par les chasseurs. Pour dépister ses ennemis, il ferrait son cheval tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers ; comme on empoisonnait les sources proches des cavernes où on le croyait réfugié, il supportait patiemment la soif pendant des jours entiers, attendant, pour se désaltérer, qu’il pût boire l’eau d’une fontaine dont il avait la clef. Peut-être aurait-il résisté longtemps encore si deux de ses cousins, par vendetta, ne l’avaient fait périr dans une embuscade.
[2]Sa biographie dans laVendetta dans l’Histoire.
[2]Sa biographie dans laVendetta dans l’Histoire.