Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que toutprévenuqui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se trouve par là même hors la loi. C’est lebandit.
La Corse est le seul pays où le motbanditsoit encore employé dans son acception primitive : banni. Il désigne, non pas celui qui fait partie d’unebande, mais l’individu au ban de la société, qui justement vit presque toujours isolé.
Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses, pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent qu’« il est dans le malheur ». Cette locution, d’un fatalisme douloureux, est souvent justifiée.
Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier ; les condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire, les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas, et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en sortir.
Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques : s’ils se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes devendette; mais leur ambition, leur influence sur les masses et l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour latranquillité de l’Etat. Quand ils voulaient venir à composition et se mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5].
[5]Lire dans laVendetta dans l’histoire, les biographies de Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.
[5]Lire dans laVendetta dans l’histoire, les biographies de Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.
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En 1768, la Corse étant passée sous la domination française, le nouveau régime se montra trop sévère, car il oublia souvent qu’il avait affaire non à des criminels de droit commun, mais à des hommes qui ne voulaient pas plus reconnaître au roi de France le droit de les acheter qu’à la république celui de les vendre.
Le premier édit concernant la vendetta est du mois de juin de 1769. Il est ainsi conçu : « L’assassinat prémédité avec guet-apens sera puni du supplice de la roue. Voulons que, en cas qu’il ait été commis par vengeance ou querelle de famille, en haine transmise, la maison du coupable soit rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir jamais aucune fonction publique. »
Les ordonnances de mars et de juin 1770 s’expriment ainsi :
« Ceux de nos sujets corses qui seront arrêtés porteurs d’armes à feu, ou dans les maisons desquels il en sera trouvé, seront punis de mort. La peine de mort sera prononcée contre les malfaiteurs connus dans l’île sous le nom de bandits.
« Considérant que les bandits n’ont pour but que le vol et l’assassinat, en vertu des pouvoirs à nous donnés par Sa Majesté, déclarons par ces présentes que dans la marche que nous allons faire contre les bandits, ceux qui seront pris seront pendus, à l’heure même, au premier arbre et sans autre forme de procès. »
La justice ne se contenta pas d’exécuter les édits à la lettre ; elle inventa des supplices nouveaux contre les gens qui portaient des armes sans permission. Quand on en trouvait, on pliait deux grosses branches d’arbres de façon à les rapprocher, à l’une on attachait les jambes, à l’autre les bras du coupable, puis on rendait à l’arbre sa liberté. Les branches en reprenant leur position naturelle brisaient le corps du supplicié.
Il est vrai qu’auXVIIIesiècle il exista des bandits qui eussent été plus justement qualifiés brigands. Jaussin, pharmacien en chef de l’armée française en 1739, raconte le fait suivant qui est particulièrement typique :
Il avait logé trois semaines chez un prétendu bourgeois qui avait de bonnes manières et une maison de belle apparence. Il lui laissa donc avec confiance sa cassette contenant pour 4.000 livres d’argenterie, de bijoux et d’argent qui, à son retour, lui fut remise intacte.
Ce fidèle dépositaire n’était, toutefois, ainsi que ses deux frères, son oncle et son cousin, qu’unladro publico(voleur public), la bande assassina vers ce temps plusieurs soldats, vivandiers et autres passants.
Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devantl’apothicaire-major, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé, ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut pour réponse : « Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les lois de l’hospitalité. »
Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à son premier métier.
Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié.
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Napoléon disait à Sainte-Hélène : « Je voulais consacrer trente mille hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité, mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent, j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein ; le temps m’a manqué. » La Corse, sous l’Empire, progressa peu ; elle n’eut pas à se louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en 1810.
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Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison, que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci, dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de 500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes : « Je sais que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous comptez gagner quelque chose ; mais vos mesures sont mal prises ; l’autorité n’ignore rien ; elle saura prévenir vos desseins et punir les coupables.
— Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien instruit, que tardez-vous à agir ? Vous n’avez point de temps à perdre, car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et, avant deux heures, il y aura probablement de lachair fraîchedans la ville. »
Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture. Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple.
Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise par les conjurés.
Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive, réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques crimes ordinaires à des ramifications politiques ; on abusa de la guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes innocentes.
Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice, indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement redoutables.
En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant Poli. — Ce dernier les avait mis en dépôt ; il ne refusa pas de les remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au lasso par un habile montagnard.
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Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de celle du préfet ; où l’administration et la justice rencontrèrent contre elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut tout le monde contre lui.
Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le premier était occupé par le propriétaire et par sa famille ; il avait loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne, ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à lascopaavec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation. Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile.
Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818, possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en disant : « Voici le Père », puis plaçant un pistolet sur l’autel : « Voici le Fils », et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta « Voici le Saint-Esprit ».
Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes.
Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il s’avançait le chapeau à la main : « Qui désirez-vous, disait-il en souriant : est-ce le juge de paix ou le maire ? car, si c’était le bandit ?… » Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle complétait la phrase.
On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du conseil général.
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Le plus célèbre chef de bande était alors Théodore Poli[6], surnommé le Roi de la Montagne : tous les bandits sollicitaient l’honneur de servir sous ses ordres. Avec ses compagnons Gallocchio et Gambini, il s’empara un jour du bourreau de Bastia et le fit fusiller à trois cents mètres du tribunal, à l’endroit même où un de ses hommes avait été exécuté quelques jours auparavant.
[6]Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le commandant Poli.
[6]Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le commandant Poli.
La bande subvenait à ses besoins par des contributions levées sur les fonctionnaires et les curés.
« Messieurs, disait Théodore à ces derniers, vous n’avez ni femme ni enfants, vous pouvez contribuer à notre entretien. Pour vous éviter tout dérangement, un collecteur se présentera chez vous tous les mois, recevra l’impôt et vous donnera quittance. »
Les ecclésiastiques se soumirent, seul le curé de Guillaza envoya brutalement promener le percepteur. Théodore jugea que cette résistance était d’un mauvais exemple et pouvait devenir contagieuse. Le lendemain, il se rendit en personne au presbytère. Le curé était un homme déterminé, qui avait calculé la portée de ses actes, et s’était décidé à ne plus sortir qu’avec son fusil. Il disait sa messe lorsque Théodore, accompagné de deux de ses lieutenants, entre dans l’église et s’agenouille pieusement. La cérémonie terminée, le Roi de la Montagne s’approche du curé et lui dit :
— Vous êtes encore à jeun, envoyez cet enfant dire à votre servante de vous apporter à manger. Seulement, il est inutile qu’elle vous apporte du vin, attendu que celui de ma gourde vaut probablement mieux que le vôtre.
Seul contre trois, le curé est forcé d’obéir ; la servante arrive, il mange de bon appétit, et fait même honneur au vin de Théodore, pour lui montrer que sa présence ne l’impressionne pas. Celui-ci, de son côté, a la discrétion de ne faire aucune allusion à l’objet de sa visite, mais dès que le repas est terminé :
— Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous disposé à réparer l’injure qu’hier vous m’avez faite et à payer l’impôt ?
— Moins que jamais.
— Et pourquoi ?
— Parce que vous n’avez aucun droit de lever des contributions.
— Il me serait pénible d’user à votre égard de mon autorité ; veuillez, s’il vous plaît, nous épargner à tous deux ce désagrément.
— Je ne payerai pas.
— C’est votre dernier mot ?
— Oui.
— Saisissez monsieur le curé, et couchez-le par terre.
En un instant, l’ecclésiastique saisi par quatre mains de fer est étendu sur le dos.
— Persistez-vous toujours ? reprend le bandit.
— Toujours.
— Brusco, allume !
Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on éteigne et offre de payer.
— Voici mes dix francs.
— Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende ; total cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si peu de frais. Seulement, pas de récidive.
Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût besoin de s’en mêler davantage.
Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure. Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les magasins ; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de leur créer une multitude d’ennemis ; le second de nuire à leur réputation de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne.
— De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement.
Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes.
Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave pour compromettre ladignitédu banditisme, le délinquant était passé par les armes.
Les bandits généralement respectueux de la vie de leurs compatriotes et des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la magistrature judiciaire : en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait commencé une information criminelle ; en 1832, M. de Susini, procureur du roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt de Vizzavona.
Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis ; on put voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral : il en avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de son département, dont le prestige se trouva, de ce chef, considérablement amoindri.
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A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables, c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus notoires : « Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises, devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le tête-à-tête du cabinet.
« —L’avete veduto, si o no ?(L’avez-vous vu, oui ou non ?) demande le président.
« —Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua.(Oui monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeuxsont faits d’eau) répond le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et qu’une erreur est possible.
La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude de sanglantesvendetteet ont frayé la carrière de plus d’un bandit. Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient contribué pour une grande part à sa condamnation : « Que j’aie les yeux crevés comme Sainte-Lucie, si je mens ! » avait dit le magistrat devant le tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus que Sainte-Lucie.
D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet suivant :
« De la montagne,« Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous surprendre sans vous avoir correctement prévenu.«SAINTE-LUCIEetGIACOMONI. »
« De la montagne,
« Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous surprendre sans vous avoir correctement prévenu.
«SAINTE-LUCIEetGIACOMONI. »
Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien.
Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de Notre-Dame, quand il se vit interpeller.
— Un mot, docteur !
Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son pistolet dans la poitrine.
On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni. Détrompez-vous : voici ce qui arriva.
Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna. Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent.
Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les cris de la foule le coucha en joue : « Arrête, s’écria l’assassin, je me rends. » Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé.
On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour disparaître dans la montagne.
Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui consacra toute une série de chroniques dansla Liberté.
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Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un bandit appelé leRosso(le Roux) fut accusé de ce crime, et il se trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent ; il passait pour très honnête et très scrupuleux ; sa mauvaise étoile et les préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis personnels, il fut condamné à mort — par défaut naturellement.
Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nomméPasqualini. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots sur la tête en criant : « Sauvez-moi, sauvez-moi ». Elles jettent bas leurs fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous leurs yeux en disant : « Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi je l’exécute avec justice. »
Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups. Quand il eutlavé son honneurdans le sang de ses ennemis, il gagna la plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans l’île d’Asinara.
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L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un bataillon devoltigeurs corses, composé uniquement de volontaires. Ces soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia le bataillon en 1850 ; malgré le progrès obtenu, les préfets purent s’apercevoir que cette mesure était prématurée.
En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une carrière : témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en 1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter descontribuablesrécalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans l’arrondissement d’Ajaccio.