A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau. Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant cette cruelle opération.
Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom deBandes-Noires.
Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement ; les lâches étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du général.
Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On racontait de lui des choses surprenantes : il avait abattu un taureau furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange, au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre.
[7]Carboni,Compendio della storia ligure.
[7]Carboni,Compendio della storia ligure.
Un duel qu’il eut avec un de ses collègues, quand il servait sous les ordres de Jean de Médicis, achèvera le portrait de ce soldat dont ses contemporains admirèrent la bravoure et l’énergie constante au milieu des circonstances les plus pénibles d’une vie bizarrement accidentée.
Sampiero Corso et Giovanni da Torino étaient donc en désaccord. Jean de Médicis, connaissant leur humeur et sachant que ce désaccord était appelé à un dénouement tragique s’il n’y mettait ordre, employa tous les moyens qu’il avait en son pouvoir pour les réconcilier. N’y pouvant parvenir, de dépit, il déchira sa cape en deux, leur en donna chacun la moitié et deux bonnes épées. Puis il les enferma dans une salle, en leur disant qu’ils en sortiraient quand ils se seraient mis d’accord.
Sans préambules inutiles,ils furent tout de suite d’accordpour en venir aux mains. Giovanni da Torino « donna, dit Brantôme, une estocade au front de Sampiero, petite pourtant, mais d’importance, d’autant que le sang lui commença aussitôt à lui couler sur les yeux et le long du visage, si bien qu’à tous les coups, il lui fallait porter la main pour essuyer ses yeux. »
Alors Giovanni da Torino abaissant son épée, lui dit :
— Sampiero Corso, arrête-toi et bande un peu ta plaie.
L’autre le prit au mot, sortit son mouchoir et banda sa blessure le mieux qu’il put. Puis le combat recommença, mais avec une telle âpreté que Sampiero fit sauter au loin l’épée de Giovanni. Ce fut au tour de Sampiero à suspendre le combat en disant à son adversaire :
— Giovanni da Torino, ramasse ton épée, car je ne veux pas profiter d’un avantage pour te blesser.
On pourrait supposer qu’après cet échange de courtoisies, les deux champions étaient bien près de se tendre la main et de faire la paix. Ils n’y pensaient même pas, et les gens qui suivaient les péripéties du combat à travers les fentes des portes, les virent se porter des coups tels que d’un commun accord, ils vinrent supplier Giovanni de Médicis d’intervenir.
Quand celui-ci entra dans la salle, il les trouva « tous deux, l’un deçà et l’autre delà, tombés et couchés par terre, n’en pouvant plus, pour les grandes blessures qu’ils s’étaient entredonnées et du grand sang répandu. »
** *
En 1545, Sampiero se rendait en Corse où il épousait Vannina, fille de Francesco, seigneur d’Ornano, mais Sampiero n’était pas un homme que l’amour arrache à ses ambitions. Il était marié depuis peu, lorsqu’il apprit que Pier Lugi Farnese (fils du pape Paul III), généralissime des troupes de l’Eglise, venait d’être tué. Laissant sa femme à Santa-Maria d’Ornano, chez son père, il s’embarqua pour Civita Vecchia, et courut à Rome solliciter un poste auquel sa bravoure et sa réputation le semblaient désigner. Mais ses espérances ne s’étant pas réalisées, il revint presque aussitôt.
Au cours de son voyage, Sampiero avait eu, disait-on, une conférence intime avec Cesare Fregoso, génois considérable, mais exilé et alors au service du roi de France. Il avait été décidé dans cette entrevue, au dire de rapports d’espions, que Sampiero irait en Corse, et tenterait de s’emparer par surprise de la forteresse de Bonifacio, afin de pouvoir entraîner plus facilement les populations de l’île à la révolte.
Vraies ou supposées, ces menées inquiétèrent la Banque de San-Giorgio, qui était alors souveraine de la Corse et le gouverneur Giovan-Maria Spinola fut avisé d’avoir à procéder à l’arrestation de Sampiero. Celui-ci appelé à Bastia, s’y rendit avec Francesco d’Ornano, ce dont il se repentit sur le champ car le gouverneur le retint dans la citadelle. Francesco passa aussitôt sur le continent, et informa le roi de cette arrestation non justifiée. Henri II envoya des députés à Gênes et Sampiero fut remis en liberté.
Il était temps : le gouverneur avait bien reconnu l’inconsistance de l’accusation, mais, ayant pu apprécier le caractère énergique et vindicatif de Sampiero, sachant son influence sur les populations, il était convaincu d’éviter à sa patrie de terribles dangers en le faisant mettre à mort.
Libre, Sampiero ne se fit point d’illusion sur l’importance du péril auquel il venait d’échapper. Et l’on peut déclarer hardiment que dès l’instant où il fut hors de sa prison, Sampiero déclara lavendettaà la république.
Il employa dès lors son activité à lui susciter des ennemis. Lié avec le cardinal du Bellay, il fit rappeler par celui-ci au roi Henri II les projets de son père sur la Corse ; l’île était possession génoise et Gênes l’alliée de Charles-Quint : la conquête en serait facile. En 1553, l’expédition fut décidée.
La campagne des Français en Corse, la soumission de l’île sont du ressort de l’histoire générale. Sampiero se montra à la hauteur des circonstances et justifia l’espoir que le roi avait mis en lui. Malheureusement, le traité de Cateau-Cambresis qui enlevait plus à la France en un jour « qu’on ne lui aurait ôté en trente ans de revers » rendit la Corse aux Génois.
** *
Mais Sampiero n’oubliait pas. Pendant quatre ans, il ne cessa de parcourir l’Europe, sollicitant de tous aide et secours. Reçu par les cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égards, il n’en obtint cependant que des promesses. Il résolut alors de s’adresser aux princes musulmans. Khaïr-Eddin Barberousse, le célèbre corsaire, l’accueillit en Alger avec de grands honneurs. Il s’apprêtait à se rendre à Constantinople, quand il reçut l’accablante nouvelle que sa femme entretenait des intelligences avec les Génois, qu’elle avait tenté de s’enfuir et que sans l’intervention d’Antonio da San-Firenzo, son ami dévoué, qui l’avait retenue, elle emportait son fils à Gênes où elle avait décidé de se retirer.
Ce fut un coup de foudre pour Sampiero qui s’empressa de rentrer à Marseille. Là, un de ses compatriotes, riche négociant, Tomaso Lencio, le mit au courant des moindres détails de l’affaire à laquelle certains écrivains ont voulu mêler une amoureuse intrigue. Il ne résulte pas des documents qu’ils aient été bien informés. Voici, d’après Filippini, contemporain de Sampiero, ce qui s’était passé :
Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux ; ils savaient que ce ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât résider à Gênes ; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, « la femme étant, comme on dit, mobile par tempérament. »
Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux ; puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils ; le prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait.
Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes.
Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi, et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois, le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois.
Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit « qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses indiscrétions. » L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence. Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main.
Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio, Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la maison ; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra et la trouva au lit, surprise de son arrivée.
On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats. Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant, Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille.
En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée, Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour. Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité, résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière chance de salut !… Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique détail ? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle avait brodée de ses propres mains.
Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort.
Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le caractère violent et tyrannique de Sampiero.
Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part ? N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino, second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de l’époque, du pays, de la race.
Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions : « Ces jeunes gens braves etdistingués, dit Ceccaldi, qui fut leur contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’ Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à son tour. »
Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des Génois ; les vivres venant à manquer, on commença à manger « les rats, les souris et les lézards », mais la famine décimant les soldats, plus encore que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas « s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme, prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir, par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par l’exaspération. »
Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de quelques jours.
Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia pour y être exposée au bout d’une pique.
Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit : « Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber vivant entre les mains de mes ennemis. » Irrité de ce langage, Francesco Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’ Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte. Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage.
Restait un frère : Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois. Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. « Outre la peine de la corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison pendant trois ans. »
Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant, revenons à Sampiero.
** *
Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république, commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois.
Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en pâture à ses chiens ; les Génois torturaient les Corses tombés entre leurs mains avant de les pendre ; les femmes, elles-mêmes, se livraient sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les insulaires, pas de neutralité possible ; les habitants de Pozzo di Borgo, sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche d’un de leurs chefs : « Dans un cas comme dans l’autre, nous serons brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de nos compatriotes.
Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero, celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens.
A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano, que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à l’occasion.
Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons, las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566, Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et résolut de le quitter.
Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour, Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico « parce qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme ». Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier.
Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de temps ; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone. Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait de rien moins que de le poignarder de sa propre main.
L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons : Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo, riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’ Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux, partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait, dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir passer à l’ennemi.
Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans ; il fit d’abord embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir.
Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès d’eux, ils les assaillirent à l’improviste.
Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano seuls s’échappèrent ; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari, récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux autres en prison.
Sur-le-champ, on instruisit leur procès. Ercole d’Istria, courtoisement invité à dire ce qu’il savait, donna libre cours à son ressentiment et fit une déposition copieuse. Aux deux autres, on appliqua la torture.
Torture cruelle s’il en fut et qui me dura pas moins de huit jours. A la quatrième séance, le malheureux Piovanello était fou. Sans répondre aux questions qu’on lui adressait au cours des pires supplices, il chantait leGloria in excelsiset leMiserere.
Le cinquième jour, il dit au chancelier, chargé d’écrire sa déposition : « Toutes mes chairs seront brûlées, mais tout cela retombera sur ta tête. »
On lui étendit les pieds sur des charbons ardents ; il se tourna alors vers le commissaire : « Seigneur Autome, dit-il, vous êtes le bienvenu et je suis votre serviteur. » Puis il perdit connaissance : « Il s’endormit, raconte le procès-verbal et quoiqu’on lui appliqua, pendant environ une heure, la question du feu, il ne répondit pas, persévérant dans un profond sommeil. »
Un matin, le geôlier le trouva mort dans sa prison. Depuis plusieurs jours, déclara cet homme, jour et nuit, il criait et chantaità la façon des Corses quand ils se lamentent. Il appelait le diable à haute voix et disait qu’il voulait se laisser mourir de faim et de froid. Il se couchait tout nu sur des boulets de canon qui étaient dans sa prison. (Ceci se passait dans la première semaine de janvier 1567).
S’il faut en croire Filippini, ces boulets auraient fourni au Piovanello le moyen d’échapper au bourreau. Ayant mis l’un de ces boulets dans une embrasure assez élevée au-dessus du sol, et plaçant l’autre à terre, juste au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête sur le boulet d’en bas comme s’il voulait dormir, puis, faisant tomber l’autre en se servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête.
Le 11 janvier 1567, le commissaire rendit le jugement suivant, dont l’horreur macabre dépasse l’imagination. Cette sentence fut prononcée, ironie navrante,après invocation du nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, suivant la formule consacrée.
« 1oLe cadavre de Gio Francesco Cernucolo, appelé le Piovanello de Calvi, sera extrait de la prison, attaché sur un mulet et transporté au lieu affecté aux exécutions pour y être suspendu à la potence par un pied, la tête tournée vers la terre.
« 2oParis de San-Firenzo est condamné à la mort naturelle. Le susdit Paris ne pouvant marcher, ses pieds ayant été brûlés, sera extrait de sa prison et conduit à un prêtre pour qu’il lui confesse ses péchés. Puis, il sera placé à cheval sur un mulet qui marchera côte à côte avec l’autre. Il sera conduit ainsi au-delà de la porte de cette ville, à l’endroit où est une batterie d’artillerie et là, il sera pendu par un pied, la tête en bas et, ainsi, sera arquebusé par les soldats. Ensuite, son cadavre sera transporté sur le mulet au lieu de justice pour y être attaché par un pied à la potence, la tête tournée vers la terre. »
** *
De la mort de ces deux hommes, Sampiero conçut une vive douleur. Les représailles ne se firent pas attendre. Le lendemain ou le surlendemain, un officier génois, Ettore Ravaschiere, tomba entre les mains des Corses. Ceux-ci le lièrent et lâchèrent sur lui quelques chiens des plus féroces qui commencèrent à le déchirer. Alors, le Génois se tournant vers Antonio de San-Firenzo qui commandait, lui dit qu’un soldat et un homme d’honneur ne devait pas souffrir sous ses yeux une pareille monstruosité. Sensible à ces reproches, Antonio fit éloigner les chiens et dit à Ettore qu’il n’avait pas à s’étonner d’être traité ainsi quand les Génois déployaient contre les Corses tant de rigueurs et de cruautés en recourant au meurtre, aux galères, à l’incendie et à d’autres traitements barbares ; il lui reprocha la mort de Paris de San-Firenzo sur qui les génois avaient déchargé leurs arquebuses comme sur une cible ; enfin, après tous ces reproches et beaucoup d’autres encore, il le tua d’un coup d’arquebuse. Lorsque le commissaire d’Ajaccio apprit cet événement, il infligea à un Corse, détenu dans la prison, le supplice qu’avait subi Paris de San-Firenzo.
La crainte qu’éprouvait Ercole d’Istria de tomber aux mains de Sampiero le fit hâter sa vengeance. Il y employa un religieux Corse, Fra Ambrogio da Bastelica et un autre individu du même village qui servait d’écuyer à Sampiero et qui en était très particulièrement aimé ; on l’appelait la capitaine Vittolo. Raffaello Giustiniano était en relations quotidiennes avec ces différents personnages. Fra Ambrogio, à cause de son habit religieux, pouvait aller aisément à Ajaccio, sans que l’on s’étonnât de ses démarches. Vittolo lui-même, dit-on, s’y rendit parfois secrètement.
L’affaire, d’ailleurs, ne traîna pas. Le 13 janvier, Sampiero, qui résidait toujours à Vico, fut avisé que les habitants de la seigneurie della Rocca se disposaient à se révolter contre lui. « Quelques personnes, dignes de foi, écrit Filippini, prétendent que cet avis avait été envoyé à Sampiero par Fra Ambrogio, Ercole, Raffaello et Vittolo, qui avaient résolu de le faire périr, ce qui ne tarda pas à arriver, en effet. »
Pour se rendre dans la seigneurie della Rocca, Sampiero devait rejoindre la route d’Ajaccio à Sartène, au village de Cauro. Comme il se détournait légèrement de cet itinéraire, Vittolo, qui campait dans cet endroit avec une vingtaine d’hommes, fit en sorte que Sampiero le crût en danger et se portât à son secours. Les Génois avaient groupé non loin de là, dans la plaine de Campoloro, toute leur cavalerie et une infanterie « aussi nombreuse que possible ». Raffaello Giustiniano commandait la cavalerie ; avec lui se trouvaient Ercole d’Istria et les cousins de Vannina, Michel’ Angelo, Gio-Antonio et Gio-Francesco d’Ornano, fils de Paolo (troisième fils d’Alfonso).
Michel’ Angelo était le lieutenant de Giustiniano : il partit en avant avec ses frères, quelques cavaliers et une compagnie de fantassins. Les deux troupes ennemies engagées dans un défilé se rencontrèrent plus tôt qu’elles ne s’y attendaient. Sampiero, constatant l’inégalité de la lutte, ordonna à son fils de s’enfuir et à sa troupe de battre en retraite. Suivant son habitude, il restait à l’arrière-garde et protégeait la retraite.
Giovan’ Antonio d’Ornano le joignit le premier. Sampiero fondit sur lui et lui tira à bout portant un coup d’arquebuse qui ne le blessa que légèrement à la gorge. Sampiero prit une autre arquebuse et voulut en finir avec Giovan’ Antonio, mais le coup ne partit pas. On raconta que Vittolo avait mélangé de la terre à la poudre qui chargeait les armes de Sampiero. Giovan’ Antonio se rapprocha alors de son ennemi et tenta de le saisir par le milieu du corps ; mais celui-ci se servant alors de son arquebuse comme d’une massue, en porta un coup si vigoureux sur la tête de Giovan’ Antonio que ce dernier en fut étourdi et faillit tomber de cheval. Néanmoins, il eut encore la force d’enlacer son adversaire ; tous deux luttaient, faisant des efforts pour se désarçonner, quand Michel’ Angelo d’Ornano accourut au secours de son frère. Il porta, dit-on, à Sampiero, un coup d’épée qui le blessa au front. Sampiero, aveuglé par le sang, fut jeté à bas de son cheval par les frères Ornano et criblé de coups d’épée. Selon une autre version, il aurait été frappé par derrière d’un coup d’arquebuse qui l’aurait traversé de part en part.
Cette version était fort contestée par Michel’ Angelo et ses frères qui entendaient partager entre eux trois, à l’exclusion de tout autre, la somme promise à qui ferait périr Sampiero — « parce que, disaient-ils, eux trois seulement, sans reculer devant la grandeur du péril, avaient mis fin à la guerre de Corse en tuant l’irréconciliable ennemi de la république, car, c’étaient eux trois, et nul autre, qui l’avaient frappé. »
« Mais les soldats génois alléguaient que pendant que les cavaliers étaient aux prises, c’étaient eux-mêmes qui, en tirant des coups d’arquebuse d’un endroit fort avantageux, avaient frappé Sampiero dans le flanc et l’avaient tué. » On fit une enquête. Le collet et la chemisette de drap portés par Sampiero étaient percés de tant de trous que des experts ne purent se prononcer.
Michel’ Angelo trancha la tête de Sampiero et la rapporta en triomphe à Ajaccio (17 janvier 1567). On ne saurait croire aux transports des Génois à la nouvelle de sa mort, si nous n’en trouvions la preuve authentique dans la correspondance des officiers : « Dieu soit loué ! commence le commissaire général Fornari, dans sa lettre au Sénat. Ce matin, j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la ville et une jambe sur le bastion ; je n’ai pu réunir le reste du corps, parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en avoir chacun un morceau pour piquer à leurs lances en guise de trophées. »