Chapter 3

Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien:

«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance, sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous, mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes projets!»

Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue, ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.

Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière qui fut mêlée dechants religieux: les caravelles avaient, pour ce moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de laSanta-Maria, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là. L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de nouvelles appréhensions.

Il avait même le soin d'altérer tous les jours un peu en moins la longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.

Mais la vue de ces herbes impressionna différemmentles équipages des trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir, s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.

On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord, non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir entre deux points du globe et au même instant, une différence de direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés et même au delà.

La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soità son lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.

Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un véritable désespoir.

Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire, comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur,d'autant qu'ils avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de leur chef.

Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette explication, et il en entretint Christophe Colomb.

«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve, ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»

L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans un desvoyages des Portugais le long du littoral africain et que les courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le voyage serait entravé.

Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de la boussole.

Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et plus encore étaient variables les sentiments des matelots de l'expédition, qui passaientsuccessivement de la crainte à l'espérance et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.

Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence, se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.

Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.

Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que, jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait, cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait aussi calme que confiant.

Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut découvert vivant et saisi par un matelot de laSanta-Maria. Le grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'enavait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.

Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.

Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a, sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»

Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois,des nuages épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur la terre, le cœur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de fausses indications.

Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là, vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées, et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son impuissance, ou que la destruction de tous les corps.

Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il continua à faire route vers l'Ouest.

Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec terreur la distance quiles séparait de l'Espagne augmenter à chaque instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir; mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés que de quelque point d'une terre peu éloignée.

Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience des matelots prit un commencement de caractère de révolte.

Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux, d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer. Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance, puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible!Qui pourrait les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger, n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec ses instruments nautiques.

Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelquesparoles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.

Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scènedure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est toujours fort court.

Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage, s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «Terre! terre!» s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui la verra le premier!»

Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais sonore, il entonna leGloria in excelsis, que tous les équipages chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.

«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins dont les cœurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons, répétaient-ils en chœur, nous vous bénissons, nous vous adorons, grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»

Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines, dans cethymne sublime qui, pour la première fois retentissait au milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges du Créateur.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont; Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému! et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.

Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut changé en certitude, les cœurs furent glacés d'effroi: on comprit qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda, parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient de faire éclater.

Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un oiseau de l'espèce de ceux que nousappelons frégates, et que les marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait entendu le chant du rossignol.

Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.

Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes précurseurs de la terre devenait nombreux!

Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés qui, quelquefois, ressemblent àune sorte de poussière couleur de paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher, laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur désagréable.

Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer; Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et, quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance qu'on avait momentanément perdue.

Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser. Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était pur, l'air doux, et c'étaientdes motifs qui empêchaient de s'abandonner au désespoir.

Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise, fléchit et ce sillage ne se soutint pas.

À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre, qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait, d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de leurs instincts.

Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de laSanta-Mariapour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà refusée dans une circonstanceprécédente: il est prudent et politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route, puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus promptement possible au terme de nos travaux.»

Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque d'aucune importance pendant un si petitlaps de temps, pourrait devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»

Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague, comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche, et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices favorables augmentèrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand les matelots de laSanta-Mariaeurent vu le soleil s'abaisser au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas, de se porter aux dernières extrémités.

Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit bondir leur cœur et réprima leur audace.

«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez près de nous!»

«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous conduirez-vous alors en Espagne?»

«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace; n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de m'irriter!»

Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins, cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer, quoique beaucoup plus sourdement.

«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneurqui rentra avec lui, qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»

«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral; mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or, quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»

Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro, il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer avec tant de noblesse et d'énergie.

On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les mémoires deGarcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé dans une rade ou dans un port de la métropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus nombreux se présentèrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de laSanta-Maria, en vigie dans la mâture, qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir végété que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi les roches.

LaPintaet laNiñasemblaient avoir des ailes; elles se rapprochaient à chaque instant du grand-amiralpour lui communiquer leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.

«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au commandant de laNiña, que vous me ralliez si vite avec tant d'émotion?»

«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits fruits.»

«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous arriverons bientôt!»

Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les embarcations des navires, et portés sur le pont de laSanta-Maria.

«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulementnous allons voir la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents; allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»

Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes leSalve regina, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit, après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus beau qu'un marin pût désirer.

Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les poitrines; les cœurs étaient émus et même attendris; et la moindre saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant, tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul ne croyait plus à ses mystères.

La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes souvent incertains;mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral; aussi tous se mirent-ils à contempler d'un œil vigilant la ligne resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes étincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence, Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car la terre n'est certainement pas loin!»

Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos, ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré dans l'Orient, et admiré sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de nouveau leSalve regina!Ce fut unechose solennelle que d'entendre les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.

À dix heures du soir, pendant que chacun, l'œil fixé vers l'horizon scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup, par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance, dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière. Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière, mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»

Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 nœuds ou milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de laSanta-Maria; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et toujours le cap à l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans les cordages, comme s'ils eussententendu les voix sinistres d'un pays inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de laSanta-Maria, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation formidable se fit entendre.

«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; laPintame signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au point du jour nous y débarquerons!

LaPinta, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en avant de laSanta-Maria, avait en effet vu la terre; c'était un matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures; mais il fut généreusement indemnisé.

La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors visiblement, des troiscaravelles, une bande assez étendue où l'azur du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et il n'était plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à bord les exhalaisons parfumées de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se révèlent rarement par des paroles, mais son cœur, toujours animé par la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant, ce qu'il devait bientôtvoir avec détail était encore sous le voile des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.

Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir, rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère, avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher au désespoir?

Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains sortir des bois de l'île et regarder, avecstupéfaction les maisons flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils croyaient être descendues du ciel.

Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les commandants de laPintaet de laNiña, et il se fit escorter par les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un certain nombre de matelots armés.

Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix, symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés, pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulationsqu'il n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles, en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire respecter!» À cetteépoque où les lois de la gravitation n'avaient pas encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage touchant!

Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident, limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb, d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers, comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal, malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage, n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manœuvres exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieude l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.

Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.

Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords de leur île.

Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt, qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de la populationde ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île était nomméeGuanahanipar les naturels; mais, dans sa prise de possession, il avait cru devoir lui donner le nom deSan-Salvador, qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers la Divinité. Cette île deSan-Salvadorest une de celles qui forment le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers, cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils la nommentCat-Islandou l'Île du Chat: si c'est par un effet de leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière jusque sur leurs épaules. Quoique peints, ondiscernait que leurs traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous appartenir à un peuple simple, sans artifice, de mœurs douces, et manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer, ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en orner, et charmés de les avoir en leur possession.

Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en 1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs pirogues oucanots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux, apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion. Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes occidentales et d'Indes orientales.

Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador; ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient vu.

Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs pirogues qu'ils nommaientcanots, et setransportèrent à bord des navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en esclavage.

Colomb apprit, en outre, qu'une petite île très-voisine, près de laquelle il avait passé, était habitée: c'était celle qui est connue actuellement sous le nom de Watling; cette particularité le confirma dans l'idée qu'il avait eue au commencement de la nuit de la découverte, que la lumière qu'il avait aperçue pouvait provenir d'une terre dérobée à ses regards par l'obscurité, tout aussi bien que d'une barque de pêcheurs.

Le grand-amiral renouvela à San-Salvador son approvisionnement d'eau douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des témoignages de sa reconnaissance; il emmenad'ailleurs avec lui sept des insulaires, espérant qu'ils s'initieraient bientôt au langage espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprètes; et il partit pour se mettre à la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait dit qu'il trouverait dans le Sud.

Les caravelles furent bientôt en vue d'un nombre considérable d'îles qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des Lucayes et des Antilles; toutes étaient belles, d'une verdure éblouissante, et paraissaient de la plus grande fertilité. Le grand-amiral en visita trois, dont il prit également possession en sa qualité de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la première Sainte-Marie-de-la-Conception; c'était un pieux témoignage de reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vénèrent comme leur patronne; la seconde reçut le nom de Fernandina, en l'honneur du roi Ferdinand; et la troisième fut appelée Isabella, comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.

Les habitants de ces îles, comme ceux de San-Salvador, parurent tout à fait étonnés et émerveillés à la vue des Européens; ils les regardaient comme des êtres surnaturels, et ils ne les approchaient, pour se les rendre propices, qu'en leur présentant des offrandes de ce que leur pauvreté ou la simplicité de leurs mœurs pouvaient leur faire croire être le plus digne d'être accepté. Si les Espagnols témoignaient le désir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les plus abondantes, les plus fraîches; ils remplissaienteux-mêmes les barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un mot, ils n'avaient qu'un désir, c'était d'épargner de la fatigue à leurs hôtes et de se montrer agréables à leurs yeux.

Colomb était comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scènes émouvantes qui se déroulaient devant lui.

«Je ne sais, écrivait-il sur son journal, comment choisir entre tant de sites délicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les perroquets de l'espèce la plus admirable volent en troupes qui dérobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus variés sont chargés de fruits succulents; je rencontre à chaque pas des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les teintures, l'épicerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant vivement de ne pas être botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage, leur utilité, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les ressources qu'y trouveront les bâtiments du commerce pour leur chargement.»

On voit que ce grand homme pensait à tout, et que ses sensations individuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper des vrais intérêts de sa nouvelle patrie.

Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expédition, participait aussi du caractère de nouveauté qui, partout, frappait les regards; les écailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des pierres les plus précieuses; on les voyait se presserautour des caravelles, comme pour faire resplendir l'éclat de leurs couleurs, et pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de contempler.

Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les naturels indiquaient toujours la direction du Sud où était une grande île qu'ils appelaient Cuba, et où l'on trouverait en abondance de l'or, des perles, des épiées, et tous les éléments d'un commerce étendu. Le grand-amiral, quoique guidé d'une manière assez vague par les indigènes, et après avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de cette île si considérable, si belle et si désirée. Il fut véritablement surpris à l'aspect de cette terre si noblement dotée, de l'étendue de ses côtes qui dépassaient de beaucoup les bornes de l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de forêts vierges aussi anciennes que le commencement de la création, des riches vallées qui se déployaient en nappes magnifiques devant lui, et des belles rivières qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des plus profondes de ces mêmes rivières, située à l'occident du lieu actuellement nommé Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'île de la manière la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, héritier présomptif de la couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant à la rivière, elle reçut de lui celui de San-Salvador, ce qui était de sa part un nouvel acte de piété et d'actions de grâces envers le Tout-Puissant.

Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les côtesétagées de l'île s'adossant à des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages, et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivières, ses forêts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui avoisine sa patrie de si près. La nature semblait avoir pris soin, dans l'une comme dans l'autre de ces contrées, à prodiguer, à leurs peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité, sans exiger d'elles presque aucune espèce de travail; c'était pour lui l'image de l'Éden des poèmes et des livres sacrés.

Notre navigateur côtoya l'île pendant plusieurs jours, afin d'en explorer les ports et les rivières. Son journal ne tarit pas en remarques sur la beauté des pays qu'il parcourait, sur les émotions qu'il éprouvait, et l'on voit évidemment, dans les lignes qu'il a tracées à ce sujet, les élans d'un cœur et d'un esprit particulièrement sensibles aux grâces et aux beautés de la nature. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, car il devait tout voir à travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction; il avait, en effet, réalisé les rêves enchantés de la plus grande partie de sa vie; il avait devant lui la récompense acquise, après tant de peines et de contrariétés, de ses travaux, des soucis qu'il avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne pourrons jamais nous faire une idée suffisante de l'extase qu'il devait éprouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conquête par sa persévérance, par son génie et parle courage qu'il avait déployé. Aussi, écrivait-il dans son journal:

«C'est la plus belle terre que jamais l'œil de l'homme puisse admirer; on voudrait y vivre à tout jamais; on n'y conçoit ni la douleur ni la mort!»

Pendant que le grand-amiral côtoyait l'île, il débarquait souvent, et visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort effrayés de l'arrivée de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages étaient construites en branches de palmiers disposées de manière à former quelque chose comme les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles étaient abritées par des arbres très-touffus; elles représentaient ainsi l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y régnait plus de propreté et plus de solidité que dans celles qu'on avait vues dans les îles précédemment visitées. Il y avait même quelques dessins grossiers et des masques en bois sculptés avec une certaine habileté. Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingénieux pour la pêche, ce qui donna à penser que les habitants s'occupaient à prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires de l'intérieur.

Après avoir exploré presque toute la bande septentrionale de l'île dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il apprit là que, derrière la baie, était une rivière d'où il n'y avait que quatre journées de marche pour se rendre àCubanacan, nom par lequel les indigènes désignaientlemilieu de Cuba. Pour cette fois, et à cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait duCublay-Kan, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la relation de ses voyages, et il s'imagina être arrivé au continent d'Asie, but primitif qu'il s'était proposé. Le prince que, d'après cette relation, il pouvait supposer régner dans cette contrée, était un monarque très-puissant. Le grand-amiral prit, en conséquence, la résolution d'envoyer à ce souverain des présents et une des lettres de recommandation dont, à tout événement, il avait été chargé par la cour d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes de l'expédition dont l'un était un juif converti, sachant le chaldéen et un peu d'hébreu, langages qu'il pensait devoir être connus par le prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de guides, et on leur donna pour récompense des grains de verroterie et autres menus objets d'Europe dont ils se montrèrent fort satisfaits. Colomb leur prescrivit à tous de s'informer soigneusement de la situation des provinces, des ports, des rivières et des productions du pays, surtout en ce qui concernait les épices.

Ce cortége pénétra douze lieues dans l'intérieur, où ce qu'on trouva de plus considérable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et d'un millier d'habitants. Les envoyés y furent reçus avec beaucoup d'égards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de toutes sortes furent placées devant eux et mises à leur disposition; après quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en posture d'écouter ce qui allait leur être communiqué.

Un des insulaires qui servait d'interprète porta la parole; il fit un discours très-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il vanta très-haut la puissance, la richesse, la générosité de la race blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Dès qu'il eut fini sa harangue, les indigènes s'approchèrent en foule des Espagnols, touchèrent, examinèrent leur peau ainsi que leurs vêtements, et ils furent tellement émerveillés, qu'ils se pressaient pour baiser leurs mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration à leur égard. Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur montra quelques échantillons d'épices, ils répondirent qu'il n'en existait pas dans leur contrée, mais que fort loin, en désignant le Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.


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