Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine où se trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter, traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage, et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.
Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser;ils reconnurent tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail volcanique, le métal et le roc, confondus ensemble et lancés à la surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables, parmi lesquels Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.
Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella, portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune Espagnol, nommé Garvolan, que le vice-roi avait envoyé avec quelques hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi, satisfait de ces preuves, expédia dès lors, sans plus tarder, douze de ses bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la colonie. Aux échantillons de l'or trouvé, il ajouta des fruits, des plantes, des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe, donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient spontanément dans l'île, fit remarquer le développement que la canne à sucre acquérait en ce pays, et il envoya, en même temps, ses prisonniers caraïbes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afinqu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de civilisation. On sait quel est le parti que, récemment, les Anglais ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires. Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des approvisionnements, alléguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé des hommes sous ses ordres, d'être obligés de se nourrir entièrement avec les productions de l'île.
Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en réalité, ne fût considérée comme une charge trop pesante, eut la malheureuse pensée de proposer, pour indemniser la métropole des dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire, que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis déclarés de la paix des autres îles, pussent être capturés et vendus comme esclaves ou donnés à des négociants, en échange de provisions pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il y aurait, pour ces cannibales païens, de pouvoir gagner ainsi le ciel par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et larectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put se laisser aller à la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit, la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoyés à Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.
Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne, quoiqu'il n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les entreprises renommées des Phéniciens.
Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les murmures et la sédition se faisaient jourparmi les colons d'Isabella. Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant Colomb de déceptions et de palpables exagérations.
On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernementdu vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que, étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans l'intérieur d'Hispaniola.
Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens. Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement, comme aussi pour rendre un juste hommageau zèle de ces jeunes cavaliers, la route fut nomméePuerto de los Hidalgos, c'est-à-dire Passage des Gentilshommes.
Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'œil admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le nom deVega-Real(Plaine-Royale).
Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux, leurs bannières déployées, et que les échos répétèrentles sons mâles de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté. Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir strictement les devoirs de l'hospitalité.
En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté, et que celle de tous les Européens avait la même propriété.
Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de montagnestrès-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.
«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?
«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement: Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le fort Saint-Thomas.»
Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont le pays abondait.
Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas,où ils apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des têtes d'enfant.
Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.
Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro, et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position, entre autres du moine bénédictinBoyle, qui se montra fort irrité que lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le vice-roi s'était cependant imposée.
Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang. Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans son honneur.
On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse, accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel, ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'œil et examiné à travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.
Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur désespoir, ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur patrie. L'effet de ces morts affreuses et précocessur l'esprit public fut tel, que, longtemps après que l'établissement d'Isabella eut été abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes seigneurs, se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait. Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres et de dire que ces infortunés, qui cependant s'étaient pressés en foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient été perfidement séduits par ses promesses décevantes, et sacrifiés par lui pour satisfaire ses intérêts personnels.
Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna le commandement à don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans lui faire supporter des fatigues excessivesou sans exciter contre lui la jalousie de ses égaux.
Le vice-roi, dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya à don Pedro, lui prescrivait de faire une tournée militaire, d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa sécurité.
Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse, apprit que les Indiens avaient, au gué d'une rivière, volé les effets de trois Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit était essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitôt couper les oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes, au vice-roi qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.
Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour gouverner la colonie: son frère Diego en fut le président; les autres membres furent le père Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq bâtiments, dont les noms étaient laSanta-ClaraleSan-Juanet laCordera. Nousferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur laNiña, avait donné ce même nom à laSanta-Claraoù flottait son pavillon de grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.
Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.
Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'île qu'il prolongeait par sa côte méridionale; il y prit de l'eau et des vivres frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau, sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction. Dès le 3 mai, les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue; mais il ne put l'atteindre que deux jours après. Il la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie occidentale qu'il appela le golfeBuentempio, où il mouilla.Les naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la proue; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.
Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires; mais, après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui pouvait exister dans l'île ne se trouvait, pour la plus grande partie, que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer son exploration de Cuba. Au moment de son départ, un jeune Indien se rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux. Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de renoncer à ce projet. Pendant quelque temps, il fut indécis entre son désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosité,jointe au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs larmes ou de leurs instances, il se précipita dans la cale du bâtiment où il se blottit dans l'endroit le plus caché. Le vice-roi, touché de cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées, l'effet qu'auraient produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle existence.
LaNiñaatterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut donné le nom decap de la Croixqu'il porte encore; continuant sa route à l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites îles et de caves qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores; quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque inaccessible aux navires des fameux flibustiers, à ceux des pirateset d'une infinité de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la conduite de Christophe Colomb, faisaient la conquête des Antilles, et qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient compléter celle des deux Amériques. À ces îles et à ces cayes ornées d'une si fraîche verdure, Colomb donna le nom d'Archipel des Jardins de la Reine. De nos jours, les cayes sont, en général, le repaire des contrebandiers.
Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva, pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui s'appelaitOrnofay. La vue des navires européens y excita la joie des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et des présents. Le soir, quand la brise de terre s'élevait, et après les ondées de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait à bord la fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments qui leur servaient à célébrer, par des danses et par des chants nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.
Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique Colomb tint pour probable qu'il étaitprès de la terre ferme de l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient habillés, et qu'ils appelaientMangon, nom qu'il pensa pouvoir être celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à bord qui ne partageât ses idées à cet égard.
Un jour qu'une corvée de marins était allée à terre pour remplir plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup, on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche, suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur; tous avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir, il envoya deux détachements arméspour s'assurer de la vérité de ce rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les Indiens habillés, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer, n'était autre chose que la sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit était prévenu, pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang, ils ont le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance, pour surveiller ce qui se passe auprès, afin d'avertir en cas de l'approche de quelque ennemi.
Toutes ces circonstances, surtout la présence des îlots et des cayes dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces circonstances étaient, il est vrai, déterminantes; mais nous savons aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche pour arriver à l'extrémité de l'île et pour la doubler dans l'occident; or, il est fâcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait pas cru convenable, dans cetteposition, de poursuivre la route à l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.
Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté; mais qui nous paraît tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir l'admettre; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité; si nous parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite et appréciée par un homme de la même profession que lui.
On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la bande méridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrêté le dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique, d'en faire le tour par le cap de Bonne-Espérance, et d'aller serrer ses voiles à Cadix, près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie, étaient lenec plus ultrades anciens. On ajoute queses officiers partageaient, comme lui, l'opinion que l'île de Cuba était un promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colomb céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction que Cuba appartenait au continent asiatique, et en était le point le plus avancé.
La première partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre permanente, comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports ottomans de la Méditerranée, et y trouver les moyens de se faire transporter, à une époque où la navigation de cette mer était si peu répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?
Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du continent américain, et qu'ils aient cru être arrivés aux confins orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou1,800 lieues marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents échouages, des équipages fatigués, sans aucun port de ravitaillement connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce voyage de 6 à 7,000 lieues! Colomb était très-téméraire, dira-t-on; oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être téméraire à l'occasion; mais aussi, à l'occasion, il était prudent; et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour, selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb était marin suivant l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il parvint à les effectuer.
D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus légère et de la plus inqualifiable désertion?
Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers et de ses matelots dont, en ces tempsd'ignorance, l'avis ne pouvait certainement être compté comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu d'importance. C'est, en général, un très-mauvais moyen qu'un homme qui a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer: plus que qui que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouvé en plusieurs circonstances très-remarquables.
Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient entrevoir la possibilité; mais c'eût été chose insensée à lui, de vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit d'adresser à notre éminent marin.
En reprenant la route à l'Est qui, à longueur égale, exige toujours plus de temps en ces parages, à cause des vents et des courants, que celle que l'on fait à l'Ouest, la petite division navale du grand-amiral eut beaucoup à souffrir de la fatigue, de la pénurie de vivres de campagne et de la chaleur, car on était alors au mois de juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la température y est en effet suffocante etpresque mortelle aux Européens qui en affrontent les ardeurs. Aujourd'hui même, soit à cause des maladies qui y règnent, soit pour se dérober aux ouragans qui peuvent s'y déclarer, la navigation y est alors presque entièrement interrompue; les bâtiments, quand ils sont forcés de séjourner dans ces pays, s'amarrent à quatre amarres dans le fond le plus reculé de quelque port bien à l'abri; et en général, sur tous les navires qui fréquentent les Antilles, les tentes sont faites dès le matin pour amortir un peu la chaleur sur le pont du bâtiment, et tout travail de force, à moins de circonstances très-pressées, est interdit sur rade, depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
Ces précautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les ressources en hôpitaux, médecins, remèdes, pharmacies et magasins remplis de nos denrées que trouvent nos marins dans ces colonies, manquaient totalement à Colomb ainsi que l'expérience des localités; l'on peut apprécier par là quelle navigation pénible ses bâtiments avaient à faire et combien ils devaient souffrir.
Le 7 juillet, ils mouillèrent, pour prendre quelque repos, à l'embouchure d'une belle rivière. Suivant son habitude, le vice-roi, en signe de prise de possession, y planta une croix; c'était un dimanche matin: un cacique accompagné de plusieurs indigènes voulut être témoin de la cérémonie et Colomb y mit une certaine pompe. La messe fut célébrée avec beaucoup de piété sous un massif de verdure odorante; mais quel ne fut pas l'étonnement de Colomb, lorsque après cette célébration, un vieillard, ami du cacique,s'avança vers lui, avec un maintien fort digne, et lui dit: «J'ai appris que tu étais venu dans ces contrées avec beaucoup de forces, que tu avais soumis plusieurs îles, et que tu as répandu une grande terreur dans divers pays; mais n'en tire pas trop de vanité: les âmes des défunts ont un voyage à accomplir, soit dans un lieu d'horreur et de ténèbres préparé pour ceux qui ont été injustes ou cruels, soit dans un séjour rempli de délices destiné à ceux qui ont fait régner la paix sur la terre et parmi ses habitants.Si donc tu es mortel, aie bien soin de ne faire de mal à qui que ce soit, surtout à ceux qui ne t'en ont pas fait.»
Christophe Colomb, réjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de l'immortalité de l'âme régnait dans les croyances de ces insulaires, fut extrêmement touché de l'allocution que ce vieillard avait prononcée avec une éloquence si naturelle; il le fit assurer, par son interprète, qu'il n'avait été envoyé parses souverainsque dans des vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre, que pour les protéger contre la dévastation ou l'anthropophagie, et que pour soumettre les Caraïbes ou les initier à ces mêmes doctrines. Le vénérable Indien fut très-surpris de comprendre par cette réponse qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb fût sujet et non pas roi; et quand on lui eut parlé de la beauté de l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de l'Europe, il fut saisi d'un désir si violent de s'embarquer avec le grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inouïs de sa femme, de ses enfants et du cacique lui-même pour l'en dissuader. En commémorationde ce touchant épisode, cette rivière fut nomméeRio-de-la-Misa(rivière de la Messe).
Colomb alla reconnaître le cap de la Croix, et de là il fit route pour la Jamaïque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux connaître cette île. Dans ses fréquentations avec les naturels, il reçut une visite qui lui rappela, sur une plus grande échelle, le désir du vieillard deRio-de-la-Misa: ce fut celle d'un cacique et de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles fort belles, deux fils et cinq de ses frères; tous peints ou tatoués et ornés de plumes, de manteaux, de bijoux, escortés par des porte-étendards et par des Indiens qui faisaient résonner l'air de leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne; mais le vice-roi, songeant aux déceptions qu'ils éprouveraient ainsi qu'au malaise auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa à cette offre par un sentiment de compassion; il leur fit des présents et il leur dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez éloigné, il était obligé de les prier d'attendre dans leur île, et que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.
Le 19 du mois d'août, la flottille quitta la Jamaïque; bientôt, elle se trouva près de la longue presqu'île d'Hispaniola connue sous le nom de cap Tiburon, et à laquelle le vice-roi avait donné celui de Saint-Michel. Il côtoya le Midi de l'île; pendant une violente tempête, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona; mais il n'en fut pas de même des deuxbâtiments qui naviguaient avec lui et qui reçurent le mauvais temps en mer: aussi Colomb eut-il beaucoup d'inquiétude sur leur compte.
Étant enfin rejoint par ces bâtiments, il se dirigea vers l'Est pour compléter la reconnaissance des îles Caraïbes. Cependant, cinq mois d'une navigation aussi pénible où tout roulait sur lui, où rien ne se faisait sans qu'il eût bien vu et ordonné, où la surveillance de tous les moments qu'il avait à exercer lui laissait à peine la faculté de prendre quelques heures de repos, toutes ces causes, disons-nous, réagirent de nouveau sur sa constitution; et, succombant, pour ainsi dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excès de la chaleur, la maladie, qui fit de rapides progrès, le plongea bientôt dans une profonde léthargie presque semblable à la mort. À bord, on crut impossible qu'il revînt à la santé; dans cette supposition, dont on regardait le fatal dénoûment comme très-prochain, on se hâta de se rendre à Isabella où Colomb était encore dans un état complet d'insensibilité, quand laNiñay arriva. Son frère Barthélemy s'y trouvait rendu et l'y attendait; mais dans quelle fâcheuse situation il le revoyait!
Il faut savoir avec quelle tendresse Colomb aimait ce frère pour comprendre l'émotion et le bonheur qu'il éprouva lorsque les soins qu'il reçut, l'ayant rendu à la vie, il vit Barthélemy veillant auprès de son chevet. Il n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles; c'était pourtant bien lui; c'était le compagnon le plus aimé de son enfance; c'était l'émissaire zélé qu'il avait envoyé aux cours de France et d'Angleterre pour faire approuver ses projets; c'était enfinun second lui-même, car, quoiqu'il fût excessivement attaché à son plus jeune frère Diego qui était également présent, cependant il y avait toujours eu des rapprochements plus intimes entre lui et Barthélemy.
C'est à Paris que Barthélemy avait appris la nouvelle de la découverte du Nouveau Monde par son frère, celle de son retour en Espagne, du triomphe qu'on lui avait décerné et des préparatifs d'une seconde expédition qu'il devait commander. Colomb lui avait écrit immédiatement pour l'engager à venir le joindre le plus tôt possible, et c'était bien aussi son intention. Le roi de France Charles VIII, dès qu'il connut ces détails, s'empressa, avec sa libéralité accoutumée, de mettre Barthélemy en état d'accomplir promptement ce voyage, et il lui fit compter l'argent qui pouvait lui être nécessaire pour cet objet. Barthélemy fit alors toute diligence; mais, à cette époque, les moyens de transport étaient fort lents; aussi, quelque hâte qu'il y mît, il ne put atteindre que Séville, le jour même où son frère venait d'appareiller de Cadix.
La reine Isabelle, toujours magnanime, ne se contenta pas de lui en faire témoigner ses regrets, elle fit équiper trois bâtiments dont elle lui donna le commandement pour aller, au plus vite, retrouver son frère bien-aimé; on mit sur ces bâtiments des approvisionnements en tous genres, on pressa leur armement, et Barthélemy mit sous voiles; mais hélas! en arrivant à Isabella, il apprit que le vice-roi venait d'en partir: craignant alors de ne pas le rencontrer en mer faute de données positives, il prit la résolution de rester dans la nouvelle colonie, jusqu'au retour de l'expédition.
Ce jour arriva; quel navrant spectacle pour Barthélemy que la vue de ce corps presque inanimé dans lequel il avait peine à reconnaître celui dont il attendait l'arrivée avec tant d'anxiété! Ce furent alors lui et Diego qui prirent la haute main dans la direction de la santé d'un malade si cher, qui ne le quittèrent pas une seule minute et qui eurent enfin le bonheur de voir ses yeux se rouvrir à la lumière, et ses sens revenir progressivement.
Si la présence de Barthélemy fit l'effet d'un baume salutaire sur la santé du vice-roi, elle apporta aussi de grands soulagements à son esprit, car il apprit bientôt que la colonie avait besoin d'une main plus ferme que celle de Diego qui était un excellent homme, mais dont le caractère le portait plus exclusivement aux occupations de la science qu'au gouvernement d'un pays. Barthélemy était également fort instruit, mais il était actif, résolu; et son physique vigoureux, sa taille élevée, son air d'autorité secondaient merveilleusement ces qualités. Généreux, affable même et bienveillant à l'occasion, il tempérait par là une sorte de rudesse qui pouvait lui faire beaucoup d'ennemis; enfin, il entendait parfaitement ce que l'on nomme les affaires; mais il n'avait pas ce liant, cette fleur exquise d'urbanité, cette bonté inépuisable, ce maintien grave et digne que la nature avait ajoutés à tous les dons qu'elle avait prodigués à Christophe Colomb, qui, simple fils d'un ouvrier et ayant passé vingt des premières années de sa vie parmi les hommes qui se piquaient le moins de science ou de politesse, était aussi bien placé dans les salons des grands ou des rois et dans les assembléesdes savants que sur le pont d'un bâtiment.
Mais racontons ce qui s'était passé à Isabella depuis le départ du vice-roi. Pedro-Marguerite, à qui Colomb avait donné l'ordre de faire une tournée militaire dans l'île, était effectivement parti avec la plus grande partie des troupes, et il avait laissé Ojeda dans sa forteresse de Saint-Thomas. Mais, au lieu de chercher à reconnaître les points essentiels du pays, il se répandit dans la plaine, s'y établit dans les villages les plus hospitaliers ou les plus peuplés, et se livra, lui et les siens, à une conduite licencieuse et oppressive qui excita bientôt la haine et l'indignation des naturels. Diego en fut informé, il rassembla la junte, et, au nom du conseil qui la composait, il écrivit à Pedro-Marguerite, lui fit des reproches et lui ordonna de poursuivre sa tournée ainsi que l'avait ordonné le vice-roi.
Pedro répondit d'un ton arrogant, qu'il était indépendant à l'égard de son commandement, et qu'il n'avait aucun compte à rendre ni à la junte ni à don Diego. Il fut même soutenu dans son insubordination par une sorte de parti aristocratique qui s'était formé des gentilshommes les plus entichés de leur noblesse, et qui, dans leur orgueil alors poussé très-loin à cet égard en Espagne, affectaient de faire fort peu de cas de l'élévation rapide et récente de Diego, et de considérer le vice-roi et ses frères comme des étrangers parvenus. Le moine Boyle, qui commençait à être très-fatigué de vivre dans ce qu'il appelait un sauvage désert, n'avait pas craint de paraître approuver ces procédés si blâmables, et même de faire éclater de l'hostilité contre la personne de Christophe Colomb.
Il poussa l'insolence jusqu'à monter une cabale avec Pedro, et ils eurent l'audace, sans consulter ni Diego ni les autres membres de la junte, de s'emparer d'un des navires mouillés dans le port et de partir pour l'Espagne, où ils pensèrent qu'étant tous les deux personnellement connus du roi et protégés par lui, il leur serait facile de se justifier de cette infraction si grave à leurs devoirs militaires ou religieux, en mettant sous ses yeux l'état fâcheux de la colonie et en accusant Colomb et son frère Diego de tyrannie et d'oppression.
Le départ de Marguerite laissant ses soldats sans chef, ceux-ci se dispersèrent par bandes et se livrèrent à toutes sortes d'excès. Les indigènes, quand ils virent l'hospitalité qu'ils avaient d'abord accordée avec tant de prévenance, si mal récompensée, se refusèrent à porter dorénavant des vivres aux Européens qui furent dans la nécessité d'en obtenir par la ruse ou par la violence. Les naturels devinrent alors leurs ennemis déclarés, et toutes les fois qu'ils pouvaient s'emparer d'un Espagnol, ils le tuaient; il y eut même un chef nommé Guatiguana, qui en fit périr dix dans son village, incendia une maison qui en contenait quarante de malades, et fit le siége d'une petite forteresse récemment bâtie, appelée Sainte-Madeleine, dont le commandant n'eut d'autre parti à prendre que de s'y renfermer pour s'y défendre et pour attendre des renforts.
Mais le plus redoutable ennemi des Espagnols était Caonabo, ce cacique caraïbe dont il a déjà été question dans les tristes événements de La Navidad, et dont nous avons parlé plus récemment à propos de l'érection du fort Saint-Thomas, lequel, bâti presque dansses dominations, lui avait inspiré de vives inquiétudes. Il savait qu'Ojeda, qui commandait le fort, n'avait que cinquante hommes sous ses ordres; et, voyant le corps d'armée de Marguerite détruit, il crut le moment favorable pour recommencer la scène cruelle de La Navidad; mais, quoiqu'il eût l'appui de trois de ses frères, tous aussi entreprenants, aussi vindicatifs que lui, et de dix mille guerriers indiens, il allait avoir à lutter contre un commandant qui ne se laissait pas facilement intimider.
Ojeda était en effet un homme opiniâtre et décidé, de la trempe de ceux qui firent, plus tard, la conquête du Mexique et du Pérou, et qui avait vu de très-près plusieurs des phases les plus sanglantes de la guerre contre les Maures; toujours il s'y était distingué, et, dans toutes ces batailles, dans tous les duels que son caractère enflammé lui suscitait, jamais il n'avait été blessé. Selon l'esprit religieux de l'époque, il portait sur lui une image de la vierge Marie sous la protection spéciale de qui il s'était placé, et il avait la persuasion intime que cette précieuse image le rendait invulnérable; on le voyait, dans ses marches, s'arrêter quelquefois, mettre au jour son talisman, le fixer contre un arbre et dévotement faire ses prières en le contemplant. Il ne jurait que par la Vierge; il l'invoquait en toute occasion; sous son égide, il n'y avait aucun danger qu'il ne fût disposé à braver.
Caonabo, ni ses trois frères, ni ses dix mille guerriers ne purent rien contre un tel homme; ce fut en vain qu'ils firent le siége de la forteresse pendant trente jours, ce fut en vain qu'Ojeda et sa garnison furent réduitsà la plus grande détresse, rien n'affaiblissait leur courage; presque tous les soirs, ils faisaient des sorties où ils tuaient les plus braves guerriers du cacique; aussi, fatigué de l'inutilité de ses efforts, Caonabo se retira, emportant la plus haute idée de la vaillance d'Ojeda.
Toutefois, l'astucieux cacique ne renonça pas à ses projets de vengeance ou d'ambition; à peine rentré dans le lieu de sa résidence habituelle, il chercha à ourdir quelque trame contre les Européens; il s'appliqua à former une ligue avec quatre autres caciques des districts les plus voisins: c'étaient Guarionex, qui gouvernait la plus grande partie de la plaine dite Royale; Guacanagari, celui-là même qui avait enlevé la belle Catalina, et qui régnait sur le district appelé Marion dans lequel avait été construite la forteresse de La Navidad; Behechio, qui dominait à Xaragua, et Cotabanama, qui avait sous sa dépendance le domaine de Higuey occupant presque toute la partie orientale de l'île jusque-là peu visitée par les Espagnols. Trois de ces caciques, pleins de ressentiments contre les étrangers, entrèrent d'abord dans les projets de Caonabo; mais Guacanagari, qui était celui sur lequel il comptait le plus, fut parmi les deux opposants. Non-seulement il se refusa aux instances qui lui furent faites pour l'y engager, mais il informa les Espagnols de ces projets et il se chargea d'entretenir cent d'entre eux sur son territoire, et de subvenir à leur alimentation avec son ancienne générosité. Behechio, courroucé, tua une de ses femmes qu'on supposa être cette belle Catalina qui, après s'être jetée à la nage à La Navidad, s'était passionnément jetée dans ses bras; Caonabo luien enleva une autre qu'il retint en captivité; mais rien ne put ébranler sa fidélité, et, comme c'étaient ses domaines qui étaient contigus à la colonie d'Isabella, les projets hostiles des autres caciques ne purent avoir un effet immédiat.
Tel était l'état critique de l'établissement européen lors du retour du vice-roi; Guacanagari se rendit auprès de lui dès qu'il eut été informé de son arrivée, car son cœur était reconnaissant de l'indulgence que Colomb lui avait témoignée lors de sa visite à bord de laSanta-Claraoù il s'était fort bien aperçu que tout le monde était exaspéré contre lui, et qu'on avait engagé le grand-amiral à se saisir de sa personne. Dans sa nouvelle entrevue avec Colomb, il chercha à dissiper tous les anciens nuages; et, soit que sa conduite ait été précédemment coupable ou non, soit qu'il crût dans ses intérêts de ne pas se liguer avec Caonabo, il révéla les confidences intimes qu'il avait reçues de lui, et il s'offrit à conduire ses sujets dans les rangs des Espagnols et à combattre avec eux. Le vice-roi parut convaincu de sa bonne foi; ce n'était pas le moment de réveiller d'anciens griefs et il accepta ses offres, mais avec la pensée de s'assurer de leur sincérité.
Colomb, dont la santé se rétablissait peu à peu, considérait alors la confédération des caciques comme ayant peu de consistance à cause de leur inexpérience des choses de la guerre ou de la politique; il était d'ailleurs trop faible pour entrer résolument en campagne lui-même; Diego étant peu militaire de sa personne, il ne pouvait penser à lui donner le commandement des troupes; quant à Barthélemy, il étaittrop récemment arrivé, trop peu connu et trop jalousé, pour qu'il lui confiât un poste aussi important. Cependant, il le nommaAdelantado, c'est-à-dire lieutenant-gouverneur, afin d'avoir une occasion de le mettre parfois en évidence.
Ne pouvant donc attaquer les Indiens de front et avec une vigueur spontanée, il s'attacha à les prendre en détail. Il commença par envoyer des secours au fort Sainte-Madeleine; il fit poursuivre Guatiguana qui avait incendié la maison contenant quarante Espagnols malades, et il ordonna que son pays fût ravagé. Plusieurs des guerriers de ce petit chef furent tués, mais il se déroba à la vengeance des Européens par une prompte fuite. Comme il était tributaire de Guarionex, souverain de cette portion de la Plaine Royale, on expliqua à celui-ci que ce n'était pas à sa puissance ni à lui qu'on en voulait, mais qu'il s'agissait seulement de venger un horrible attentat. Guarionex était un homme paisible qui ne demandait pas mieux que d'avoir un prétexte honnête de rester neutre; le vice-roi, pour le maintenir dans cette disposition favorable, négocia, avec l'habileté qui lui était particulière, le mariage d'une des filles de ce même cacique avec l'insulaire de San-Salvador qui avait été baptisé en Espagne sous le nom de Diego, et qui, dévoué au grand-amiral, avait renoncé à retourner dans son île pour rester avec les Espagnols. Par suite de ce mariage, Colomb obtint de Guarionex son assentiment pour bâtir, au milieu de ses domaines, une forteresse qui reçut le nom de la Conception.
Ce succès partiel et quelques autres prouvèrentcombien la présence d'un homme peut contribuer à l'amélioration d'affaires chancelantes, et avec quelle énergie mêlée de prudence, le vice-roi réparait les fautes commises pendant son voyage; mais le but essentiel n'était pas atteint, car tant que Caonabo aurait le pouvoir de nuire à la colonie, il n'y avait à espérer aucune sécurité. Colomb était fort préoccupé de cette idée, lorsque s'en entretenant avec Ojeda qu'il avait mandé auprès de lui, ce jeune et vaillant guerrier aborda le cœur même de la question, et, allant droit au but, lui dit qu'il ne demandait que dix hommes déterminés, choisis de sa main, et qu'il s'engageait, sous serment fait à sa patronne, la vierge Marie, d'amener le cacique, soit de gré, soit captif, à la ville d'Isabella, mais qu'il demandait carte blanche en tout et pour tout.
«Je vous donne toute latitude, lui répondit Colomb ravi de cette proposition inattendue, parce que je sais que vous êtes un homme d'honneur, et que si vous connaissez les lois et les ruses de la guerre, vous savez aussi qu'il ne faut pas compromettre la réputation de votre chef, et que vous ne devez, même envers un ennemi aussi perfide que Caonabo, prendre, soit en mon nom, soit au vôtre, aucun engagement que ni vous ni moi ne puissions tenir.»
Et puis, sur un geste d'assentiment d'Ojeda, il ajouta, comme en se parlant à lui-même: «Heureux les hommes qui se sentent en eux assez de résolution, de confiance et d'habileté, pour faire réussir d'aussi périlleuses entreprises; et plus heureux encore les chefs lorsqu'ils ont de tels hommes pour les seconder!»
Ojeda fut on ne peut plus sensible à un compliment aussi flatteur, et il dit en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance:
«Seigneur vice-roi, nul, plus que Votre Altesse, n'a le droit de parler de résolution, de noble confiance en soi et d'habileté; aussi, quoi que je puisse faire, je resterai toujours fort au-dessous des nobles exemples que vous en avez donnés à l'univers, et dont tous les jours nous sommes les témoins!»
Ojeda partit avec dix cavaliers bien montés; après un trajet de 60 lieues, il se montra, sans crainte, au milieu d'un gros village où résidait le cacique, et il l'aborda en lui disant qu'il venait traiter avec lui d'une affaire fort importante. L'agilité, l'air ouvert, la force musculaire d'Ojeda, son adresse dans tous les exercices charmèrent Caonabo qui se sentit disposé à l'écouter favorablement. Notre jeune guerrier désirait l'emmener à Isabella; il employa toute son éloquence pour y parvenir, lui disant que s'il y allait de bonne grâce, il trouverait le vice-roi très-disposé à faire avec lui un traité qui lui serait fort avantageux. Ces moyens oratoires ne réussissant pas, Ojeda lui parla de la cloche de la chapelle espagnole qui faisait l'admiration de tous les insulaires. Quand elle sonnait pour la messe ou pour les vêpres, les Haïtiens avaient remarqué que les Européens accouraient vers la chapelle, ou si c'était pour l'Angélus, qu'ils s'arrêtaient sur le champ, interrompaient leurs travaux, ôtaient leurs chapeaux, et priaient. Ils s'imaginaient que cette cloche avait un pouvoir mystérieux, ils ne se lassaient pas de l'écouter, ils admiraient comme le bruit de ses battements traversaitl'espace et résonnait majestueusement dans les forêts voisines; ils croyaient enfin qu'elle venait duTureyou du ciel, qu'elle avait le don de parler aux hommes, de s'en faire obéir; et lorsque Ojeda eut dit à Caonabo qu'elle serait le prix du traité, celui-ci qui en avait fort entendu vanter les merveilles, ne put résister à la tentation de la posséder, et il se montra décidé à partir.
Le jour fut fixé; mais Ojeda fut très-surpris de voir une armée d'Indiens se présenter pour accompagner Caonabo; aussi fit-il l'observation que c'était beaucoup d'appareil pour une visite purement amicale. Le cacique répondit qu'un prince comme lui ne pouvait pas faire moins pour sa dignité et pour les convenances. Ojeda craignit quelque sinistre projet; pour déjouer les intentions présumées de Caonabo contre lui ou contre la colonie d'Isabella, il eut recours à un stratagème qui paraît ressembler à une fable, mais qui est rapporté par tous les historiens contemporains, et qui, d'ailleurs, rentre dans le caractère aventureux du chef de l'entreprise, et dans les idées des ruses de guerre habituelles aux Indiens quand ils ont des différends ou des démêlés, et qu'ils sont en état d'hostilité.
Comme l'armée s'était arrêtée vers la fin du voyage près d'une petite rivière appelée Yegua, Ojeda montra avec une sorte d'affectation une paire de menottes en acier si parfaitement poli qu'elles étaient plus brillantes que de l'argent, et il dit à Caonabo que c'était un ornement porté par les monarques castillans dans les grandes cérémonies. Le guerrier indien les regarda avec convoitise, et Ojeda se montra disposé à les luioffrir en présent; mais il ajouta qu'il fallait, pour s'en parer, une sorte de purification qui consistait en un bain pris dans la rivière, après quoi, il le ferait monter en croupe sur son cheval; que là, il le décorerait de ce bijou précieux qu'il lui attacherait aux poignets, et qu'ensuite il le ferait passer devant ses sujets qui seraient rangés en ligne pour le voir et l'admirer.
Le cacique, ébloui de l'éclat de ces menottes, et charmé de se montrer à ses guerriers dans l'appareil d'un souverain espagnol et monté sur un de ces beaux animaux tant admirés par ses compatriotes, consentit à tout; mais à peine fut-il sur le cheval, et eut-il une menotte passée à chaque poignet que, le saisissant vigoureusement par les mains, Ojeda réunit les deux menottes, les ferma, et, suivi de sa troupe, prit un temps de galop forcé, emmenant Caonabo captif derrière lui. Arrivés à bonne distance dans une forêt, le cacique fut lié avec des cordes; et ce fut avec Caonabo attaché derrière lui qu'Ojeda fit son entrée à Isabella.
Le fier Indien se présenta devant Colomb avec un maintien orgueilleux; il n'essaya même pas de se justifier de la part qu'il avait prise au massacre de La Navidad; il alla jusqu'à se vanter d'être venu secrètement à Isabella pour reconnaître la place et dresser un plan de destruction; mais quant à Ojeda, il ne lui montra aucune rancune de la ruse qu'il avait employée pour se rendre maître de lui, convenant qu'elle était dans les lois de la guerre, et la regardant comme un des stratagèmes les plus habiles et les mieux imaginés, à tel point que lorsque le vice-roi entrait dans sa prison, et que tout le monde se levait et le saluait, luirestait immobile et dédaigneux; mais quand il voyait Ojeda, il disait que c'était là l'homme qui avait osé se rendre dans le cœur de ses États pour mettre la main sur sa personne, et il n'y avait pas de marques de respect qu'il ne lui témoignât.
Plus Colomb était frappé de cet héroïsme naturel, plus aussi il trouvait prudent de maintenir cet ennemi si dangereux en captivité: il le tint donc renfermé, mais en le traitant avec tous les égards, avec toute la douceur possibles, jusqu'à ce qu'il pût l'envoyer en Espagne. Cependant, un des frères de Caonabo rassembla des Indiens pour essayer de s'emparer du fort Saint-Thomas par un coup de main, espérant ainsi faire des prisonniers et obtenir, par échange, la liberté du cacique; mais l'infatigable Ojeda, averti à temps, prévint cette attaque, se lança avec quelques cavaliers au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, dispersa ces guerriers et fit beaucoup de prisonniers, au nombre desquels se trouvait celui des frères de Caonabo qui était le chef de cette entreprise.
À l'arrestation du cacique se joignit un autre événement qui répandit une grande joie dans la colonie: ce fut l'arrivée de quatre bâtiments venant d'Espagne, sous le commandement de ce même Antonio de Torres à qui le vice-roi avait confié les navires qui lui étaient devenus inutiles à Isabella pour les ramener en Europe, après qu'il en eut débarqué les hommes et la cargaison destinés pour la colonie. Il y avait à bord un médecin, un pharmacien, des ouvriers de diverses professions, et, en particulier, des meuniers, des laboureurs; enfin, il s'y trouvait beaucoup d'approvisionnements de toutessortes. Antonio de Torres remit, en outre, à Colomb une lettre des souverains espagnols, où l'approbation la plus complète était donnée à tous ses actes, et par laquelle il était informé que quelques différends qui s'étaient élevés entre les cours d'Espagne et de Portugal, au sujet de la délimitation finale de leurs prétentions réciproques en fait de découvertes, étaient sur le point d'être aplanis. Enfin, il était invité à retourner en Europe pour assister à la conférence qui devait être tenue pour cet objet, ou au moins à envoyer quelqu'un qui pût dignement l'y représenter.
Le vice-roi résolut de faire repartir ces bâtiments; il y fit porter tout l'or qu'il avait pu recueillir, beaucoup de plantes, d'arbustes, de végétaux précieux, et il ordonna que ses prisonniers, au nombre de cinq cents, y fussent embarqués pour être vendus à Séville comme esclaves. Il est facile, aujourd'hui, de condamner une telle mesure et de prendre fait et cause contre cet outrage fait à l'humanité: on se laisse même entraîner si loin à cet égard que, parmi les écrivains qui ont blâmé cet acte, il s'en trouve un d'un très-grand mérite assurément, mais qui appartient à une nation se disant très-libre, fort éclairée, justifiant, d'ailleurs, cette bonne opinion d'elle-même sous beaucoup de rapports, mais chez laquelle l'esclavage de la race africaine existe encore aujourd'hui et est maintenu avec une extrême opiniâtreté. Il faut, cependant, pour bien juger cette mesure, se reporter à l'époque où elle fut prise, et penser qu'alors rien n'était si commun, ni considéré comme plus naturel que de voir les Maures captifs, vendus en Espagne comme des esclaves, et leschrétiens être tous mis en servitude chez les puissances barbaresques lorsque le sort des armes les livrait entre leurs mains, ou que, seulement, ils devenaient la proie des pirates, des corsaires, des bandits qui infestaient la Méditerranée, et qui poussaient l'audace jusqu'à venir débarquer sur les côtes européennes pour y faire des prisonniers.
Colomb comprenait fort bien, pourtant, la portée de l'accusation lancée contre ses découvertes, lorsqu'on disait qu'elles coûtaient beaucoup et qu'elles ne rapportaient rien. On ignorait, alors, qu'il ne peut qu'en être ainsi de tous les établissements coloniaux; que pour les faire progresser, pour leur faire acquérir une grande valeur, il faut beaucoup d'argent, beaucoup de soins, beaucoup de patience; que ce n'est qu'à ce prix que l'on peut fonder des colonies prospères, et qu'enfin ce n'est que longtemps après, qu'elles peuvent rendre, et au centuple, les frais qu'elles ont occasionnés. Le vice-roi voulait donc, par la vente de ces prisonniers quelque répréhensible qu'elle puisse être aujourd'hui, faire rentrer au trésor une partie des sommes que coûtaient les armements exécutés pour ses expéditions, et, par là, atténuer les critiques que l'on faisait de ses projets que, faute de l'expérience de ces choses, ses amis eux-mêmes n'étaient pas en mesure de repousser.
Cependant, sa santé était revenue; l'arrestation de Caonabo, l'arrivée d'Antonio de Torres, tout concourait à mettre la joie dans le cœur des Espagnols, à rétablir complétement Colomb, et il hâtait les préparatifs du départ des quatre bâtiments, lorsque Guacanagarivint l'informer qu'un autre frère de Caonabo, nommé Manicaotex, ayant joint ses forces à celles des deux caciques qui avaient voulu faire cause commune entre eux, marchait vers Isabella pour y livrer un grand assaut. Colomb préférant aller au-devant d'eux que de les attendre, partit lui-même avec toutes ses troupes; mais auparavant, il expédia ses navires, et ce fut Diego, son frère, qu'il envoya pour le représenter dans la conférence projetée entre les Espagnols et les Portugais.
Qu'il nous soit permis ici de faire une réflexion: Colomb allait atteindre sa soixantième année; il avait beaucoup d'ennemis; il était étranger; la noblesse lui avait été conférée ainsi qu'à son frère Diego; or, ces titres de Don Cristoval (Don Christophe) et de Don Diego dont ils avaient été récemment gratifiés, les dignités de vice-roi et de grand-amiral dont il jouissait, la haute faveur que lui manifestaient les souverains espagnols, toutes ces causes lui suscitaient un grand nombre d'envieux: d'ailleurs, il avait certainement assez fait pour sa gloire; eh bien! lorsqu'il recevait une invitation de retourner en Espagne pour régler un grand différend international, il eût été sage et prudent qu'il saisît cette excellente occasion de quitter le théâtre où son génie devait jeter encore de vives lueurs, mais aussi avoir quelques éclipses, et qu'il se reposât, après tant de travaux, dans l'existence la plus honorable qu'il soit donné à un homme de posséder. L'illustration qu'il avait acquise par ses découvertes, pouvait difficilement être augmentée par quelques services subséquents quelque signalés qu'on puisse les supposer, etil se fût épargné bien des peines, bien des soucis, bien des malheurs! Mais, ainsi sont faits les hommes; il est rare qu'ils sachent s'arrêter ou se modérer, et ils finissent, presque toujours, par être entraînés plus loin qu'ils ne devraient aller!
Nous n'entendons pourtant pas blâmer Colomb d'avoir livré bataille à Manicaotex; son devoir était tracé: il devait, comme il le fit si noblement, prendre le commandement en personne; mais il aurait pu retenir ses bâtiments jusqu'après l'issue du combat, et, ensuite, se rendre aux vœux de ses souverains; rien, selon nous, n'était plus dans les intérêts de sa gloire et de son bonheur, que de faire alors ses adieux au Nouveau Monde, d'aller mener en Espagne la vie d'un philosophe, et de s'y faire admirer comme le savant le plus éclairé, l'homme le plus illustre de la chrétienté.
N'omettons pas de mentionner que la recommandation la plus importante que fit Colomb à Don Diego, fut de s'attacher minutieusement à bien exposer, en Espagne, l'odieuse conduite des infâmes Boyle et Pedro Marguerite, et à réfuter les calomnies qu'ils devaient avoir déversées sur la colonie et sur lui.
Le vice-roi entra en campagne avec deux cents fantassins et vingt cavaliers à la tête desquels se trouvait Ojeda. Il y avait aussi vingt chiens d'une force prodigieuse, très-redoutés des Indiens contre qui ces féroces animaux avaient une sorte d'aversion naturelle. Pour prouver sa fidélité, Guacanagari se joignit aux Espagnols avec les guerriers de son domaine.
Ce fut le 27 mars 1494 que Colomb, secondé parson frère Barthélemy agissant dans ses fonctions d'Adelantado, partit d'Isabella et s'avança rapidement vers ses ennemis qui étaient rassemblés dans la Plaine Royale près du lieu où, depuis lors, la ville de Santiago a été bâtie, et qui, quoiqu'au nombre, peut-être exagéré, qu'on a évalué être de cent mille hommes, furent ébranlés dans la confiance qu'ils avaient montrée jusque-là, en voyant l'intrépidité avec laquelle Colomb s'avançait vers eux. Sans perdre de temps, le vice-roi fit commencer l'attaque. L'Adelantado, avec son impétuosité caractéristique, entraîna à sa suite l'infanterie massée par petits détachements qui firent feu presque à bout portant de la manière la plus efficace: le bruit des tambours, les fanfares des trompettes retentirent avec fracas, et les Indiens commencèrent à plier. Le bouillant Ojeda arriva alors avec ses cavaliers, le sabre au poing, et fit un carnage effroyable; les chiens furent aussi lancés, ils terrassaient les ennemis en leur sautant à la gorge, et puis ils leur déchiraient les entrailles; en un mot, la déroute fut totale et la victoire fut complète.
Le vice-roi poursuivit son triomphe en faisant une tournée militaire dans les contrées voisines, qu'il soumit à sa domination et où il imposa divers tributs ou diverses redevances qui devaient être acquittés en or ou en coton. Plusieurs forteresses furent élevées dans les endroits les plus convenables, et la bataille, recevant le nom du lieu où elle avait été livrée, fut appelée bataille de laVega Realou de la Plaine Royale.