Cette lutte, cette bataille, ce sang versé, sont sans doute déplorables, mais c'était une conséquence forcéede la situation. En effet, du moment où ces beaux pays étaient découverts, il devenait de toute impossibilité que le bon accord entre les Européens et les naturels durât toujours, et que les habitants restassent éternellement plongés dans la paresse et dans l'idolâtrie; il était également impossible que les richesses territoriales en demeurassent à jamais inexploitées; il ne se pouvait pas, enfin, que les habitants continuassent à y être exposés aux incursions, au brigandage, à l'anthropophagie des Caraïbes qui les tenaient dans des alarmes continuelles. Nous ne nous dissimulons pas tous les maux qui leur ont été apportés par la domination européenne, mais nous avons beau y réfléchir, nous n'imaginons pas comment les choses auraient pu se passer autrement.
Toute oppression, cependant, amène nécessairement une réaction quelconque: aussi vit-on les Haïtiens, désabusés de l'idée de résister par la force, avoir recours à la ruse; et, sachant que la nourriture des Espagnols dépendait presque totalement de leurs cultures, ils détruisirent leurs champs de maïs, dépouillèrent les arbres de leurs fruits, fouillèrent leurs plantations de manioque pour les arracher, et allèrent se cacher dans leurs montagnes.
À leur tour, les Espagnols presque affamés, les poursuivirent dans leurs retraites, les pourchassèrent comme des bêtes fauves, et firent expier à un grand nombre le préjudice, pourtant bien naturel, qu'ils éprouvaient. Ces malheureux n'eurent donc plus de ressources que de se rendre, de se soumettre au joug et de travailler. Telle fut enfin la terreur inspirée parles Espagnols, qu'un seul d'entre eux, avec son fusil sur l'épaule, aurait pu marcher, circuler dans toute l'île, et trouver des naturels prêts à le transporter sur leurs épaules quand il le jugeait convenable, ou qu'il était fatigué. Tristes et pénibles conséquences d'un commencement d'occupation, et qui si, comme nous le croyons, elles sont inévitables, suffiraient peut-être pour détourner d'en jamais entreprendre!
Quant à Guacanagari, il devint en exécration à ses compatriotes: quelque respectables que puissent être les sentiments d'amitié qui l'attachaient à Colomb, si toutefois, ce qu'il croyait être son intérêt personnel ne l'excitait pas, on ne saurait disconvenir que cette exécration était méritée. Pendant une absence du vice-roi, ses voisins le soumirent, lui-même, à un tribut qui lui était fort onéreux. Alors, ne pouvant supporter les murmures de ses sujets, les hostilités des autres caciques, les extorsions de ses ennemis, et la vue des malheurs auxquels il sentait bien qu'il avait contribué, il se retira dans les montagnes, s'y cacha avec obscurité et y mourut dans la misère. Sa vie est restée une énigme; son admiration pour Colomb l'avait fasciné; il ne paraît pourtant pas exempt de reproches dans le massacre de la garnison de La Navidad, et son malheur paraît avoir consisté à n'avoir jamais su prendre un parti bien net, et à n'avoir pas pu adopter une ligne de conduite franche et invariable.
Si nous tournons nos yeux vers l'Espagne, nous y verrons que ce que Colomb avait prévu s'était réalisé de tous points, et qu'on y avait prêté l'oreille aux odieuses calomnies des infâmes déserteurs Pedro Margueriteet du moine bénédictin Boyle, qui, s'ils avaient été traités comme ils le méritaient, auraient dû être arrêtés dès leur arrivée et passer en conseil de guerre. Ils taxèrent le vice-roi d'exagérations coupables dans les descriptions qu'il avait données des contrées qu'il avait découvertes, de tyrannie et d'oppressions à l'égard des colons; ils le représentèrent comme ayant contraint les Espagnols à un travail excessif malgré l'état de faiblesse et de maladie où ils se trouvaient, comme ayant infligé des peines sévères pour les moindres offenses, et comme ayant traité avec indignité les gentilshommes du rang le plus élevé; mais ils eurent grand soin de taire les causes pour lesquelles un travail inusité avait été exigé, la paresse et l'indiscipline ou la sensualité des colons, les cabales enfin et l'insolence, ou au moins les singulières prétentions de ces gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation imposait. Ces calomnies des deux déserteurs étaient d'ailleurs appuyées par des fainéants revenus du Nouveau Monde avec le mécontentement de ne pas y avoir amassé, en ne prenant aucune peine, des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicité de compter, sans même, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, avoir voulu être éclairés sur ce point. De proche en proche, ces singulières et puériles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du royaume; elles altérèrent la popularité de Christophe Colomb, et même l'ancienne faveur dont il jouissait auprès de Leurs Majestés.
La première mesure qui annonça le déclin de cettefaveur fut une proclamation par laquelle tout Espagnol fut autorisé à se rendre à Hispaniola, à commercer avec le Nouveau Monde, et à y faire, à son compte, des découvertes. Une partie des bénéfices devait en revenir à la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitième de ces mêmes bénéfices en sa qualité de grand-amiral; mais il fut très-mécontent de n'avoir pas été consulté, et il comprit facilement qu'une pareille faculté accordée à tout le monde, dans un moment où rien n'était encore assis ni établi dans ces pays, apporterait une grande perturbation dans le cours régulier des découvertes, par la licence et par les entreprises déprédatrices d'obscurs et d'avides aventuriers.
L'arrivée des bâtiments commandés par Antonio de Torres contre-balança un peu le mauvais effet qui venait d'être produit; mais on n'en pensa pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire à Isabella, pour s'y enquérir de l'état des choses en général, et de la conduite de Colomb en particulier: ce fut un nommé Jean Aguado qui fut chargé de cette mission. Il avait déjà été dans la colonie et il en était revenu avec des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si l'on commettait un acte désagréable à Colomb par l'envoi d'un commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui être dévouée, tempérerait l'âpreté de cet acte.
L'affaire des cinq cents Indiens prisonniers ramenés par Torres pour être vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi causé quelque émotion: avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit à une conférencede pieux théologiens qui débattirent longtemps la question, mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formèrent aucune majorité tranchée. La clémente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimité de son cœur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent ramenés dans leur patrie, et qu'ils y fussent mis en liberté aussitôt que la tranquillité de la colonie le permettrait.
Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'août 1495, avec quatre caravelles chargées de secours et d'approvisionnements: Don Diego revint aussi par la même occasion. Ce commissaire était un esprit faible à qui cette mission avait donné le vertige; il n'eut rien de plus pressé que d'oublier les obligations qu'il avait à Colomb, et d'excéder les limites de son mandat. Le vice-roi était en tournée quand ces caravelles arrivèrent; alors, sans aucun égard pour Barthélemy, frère du vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le commandement suprême, il fit publier ses prétendus pouvoirs à son de trompe, il fit arrêter plusieurs officiers publics, exigea de quelques autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui pouvaient avoir quelques plaintes à formuler contre Colomb à se présenter à lui pour les faire connaître; il poussa même l'audace jusqu'à insinuer que Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait à faire sur sa conduite, et jusqu'à manifester l'intention de se mettre à la tête de quelques cavaliers pour aller à sa poursuite et pour l'arrêter. C'était en vérité d'une rare insolence de la part d'un simple commissaire qui ne venait, enquelque sorte, que pour dresser un procès-verbal de l'état des choses, et qui, au lieu d'y procéder avec justice, sens et ménagement, bouleversait tout, affichait des prétentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible confusion.
Le vice-roi, informé de l'arrivée de cet étrange personnage et de ses inconcevables procédés, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni imputations quelconques, et il se hâta de retourner à Isabella. Il aborda cet Aguado avec un maintien grave et cérémonieux, prit connaissance de ses instructions; puis, voyant qu'il y avait beaucoup de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interpréter comme il convenait les ordres de Leurs Majestés pour lesquels son respect ne pouvait être égalé que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa responsabilité, toute latitude d'en agir comme il l'entendait; qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jugé convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se justifier d'accusations qui n'en étaient réellement pas, et pour expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.
Lorsque l'ingrat et infatué Aguado eut achevé de remplir le pitoyable rôle qu'il s'était donné, de provocateur à la délation et à la calomnie, on songea au départ; mais pendant qu'on en faisait les préparatifs, il éclata sur l'île un de ces coups de vent dévastateurs que les Indiens appelaienturicans, nom que nous avons conservé en France sous celui d'ouragans. Trois des bâtiments qui étaient à l'ancre furent brisés et coulés avec leurs équipages; d'autres furent jetés les uns sur les autres et poussés à la côte où ils s'échouèrentcomme des navires naufragés. Le bâtiment-amiral laSanta-Clara, celui auquel Colomb, par un souvenir de prédilection, avait donné le surnom de laNiña, fut le moins maltraité; mais il avait besoin de grandes réparations. On s'occupa donc de ces réparations; enfin le vice-roi eut l'idée de faire construire un nouveau navire avec les débris qu'il put sauver des autres.
On se livrait à ces travaux, lorsqu'on apprit la découverte de mines d'or très-riches dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais nommé Michel Diaz, au service de l'Adelantado, ayant blessé un de ses compatriotes dans une querelle, avait fui d'Isabella avec cinq ou six camarades. Après avoir longtemps erré dans l'île, ils arrivèrent à un village indien placé sur les bords de la rivière Ozema, là même où la ville de San-Domingo est en ce moment située; les habitants les y accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur résidence. Ce village était gouverné par une femme qui en était la cacique; elle conçut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes s'ensuivirent entre eux.
L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de quelques mois, il devint inquiet, mélancolique, et il était préoccupé du désir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laissés; toutefois, craignant la sévérité de l'Adelantado, il ne savait comment accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des tristesses de Diaz, elle craignit d'en être prochainement abandonnée; et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour les Européens, elle imagina de révéler àson hôte qu'il y en avait de grandes quantités dans le voisinage, afin qu'il le fît connaître aux colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de l'Ozéma, où elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement reçus.
Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hâter d'aller transmettre à ses compatriotes, se flattant que, porteur d'aussi bonnes nouvelles, il obtiendrait son pardon de l'Adelantado. Son espoir ne fut pas déçu, le vice-roi, lui-même, lui en sut le meilleur gré, car il pensa aussitôt quel excellent argument ce serait à opposer aux insinuations fâcheuses que ses ennemis répandaient dans la métropole sur son compte.
L'Adelantado, dont l'activité était incomparable, partit immédiatement avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords d'une rivière appelée Hayna, où ils trouvèrent beaucoup plus d'or et en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de Cibao; ils aperçurent aussi plusieurs excavations qui leur firent conjecturer que ces terrains étaient exploités depuis de longues années. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces détails ainsi que plusieurs magnifiques échantillons au vice-roi, qui en témoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une forteresse fût aussitôt élevée dans le voisinage des mines. Alors, il prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-là des forfanteries d'Aguado, et il pressa le départ.
Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique de ces contrées avait fait sur lecœur de son amant une impression aussi profonde que passionnée, nous constaterons qu'il la fit baptiser sous le même nom de Catalina que les Espagnols avaient donné à l'intrépide Caraïbe délivrée par Guacanagari; que l'Aragonais se maria légitimement avec elle; qu'il resta constamment fidèle à ses engagements, et que l'Haïtienne lui donna, par la suite, deux enfants qui furent élevés dans la religion catholique.
Le navire nouvellement construit était une caravelle nommée laSainte-Croix; Aguado y prit passage, et le grand-amiral, après avoir laissé le commandement de la colonie à son frère l'Adelantado, s'embarqua sur laNiña. Ces bâtiments portaient deux cent vingt-cinq hommes, soit malades ou débauchés et fainéants dont on débarrassait l'île d'Haïti, et qui formaient le plus triste aperçu qu'on puisse imaginer de cette colonie où ils étaient allés comme à une terre de promission; il y avait aussi trente Indiens à bord, parmi lesquels se trouvaient Caonabo, le chef naguère si redouté, un de ses frères et un de ses neveux. Colomb leur avait promis à tous de les ramener libres dans leur pays, espérant qu'après avoir été présentés à ses souverains, et qu'étant touchés des bons traitements qui leur seraient faits, ils garderaient le souvenir de la puissance, de la grandeur de l'Espagne, renonceraient à toute hostilité, et deviendraient de très-utiles auxiliaires pour amener une prompte soumission de l'île et le goût du travail parmi les indigènes.
Le grand-amiral, dans sa navigation, au lieu d'aller au Nord du tropique, chercher des vents variables, suivit la même route que lors de son premier retour,c'est-à-dire qu'il lutta avec persévérance contre les vents alizés et contre les courants que la continuité de ces vents détermine. Nous avons expliqué, en parlant du voyage précédent, par quels motifs Christophe Colomb avait pu se décider à prendre cette direction; mais, quoique laNiñaactuelle eût beaucoup souffert de l'ouragan, et que laSainte-Croixn'eût pas pu être construite avec le même soin qu'on l'aurait fait en Europe, cependant ces bâtiments étaient beaucoup plus navigables que l'ancienneNiñaqui n'était même pas pontée, de sorte qu'ils auraient fort bien pu soutenir, surtout dans la belle saison où l'on se trouvait, les mers de la zone tempérée, bien qu'elles soient plus rudes que celles de la zone torride. Nous ne nous expliquons donc pas cet itinéraire, à moins qu'il n'ait été adopté par la crainte d'être obligé de passer dans le voisinage des orageuses Açores, et de s'y retrouver assailli par quelqu'une de ces vigoureuses tempêtes comme l'ancienneNiñaen avait vu deux fondre sur elle et qui lui firent courir des dangers auxquels il ne fallait pas exposer deux navires meilleurs, il est vrai, mais loin d'offrir toutes les garanties de solidité désirables.
Les contrariétés que le grand-amiral éprouva furent si nombreuses, qu'étant parti d'Hispaniola le 10 mars, il ne se trouvait, le 10 avril, que dans le voisinage des îles Caraïbes, et qu'il crut devoir relâcher à la Guadeloupe pour y renouveler son eau douce, son bois de chauffage, et prendre quelques provisions en vivres frais. Il n'y fut reçu qu'avec hostilité: hommes et femmes se présentèrent bravement pour s'opposer au débarquement, et montrèrent autant de courageque de force et d'agilité. La résistance fut opiniâtre, mais il fallut céder: une des guerrières se fit remarquer par son intrépidité; obligée pourtant de fuir, elle se serait échappée tant sa course était prompte, si elle n'avait été poursuivie par un matelot espagnol des îles Canaries renommé pour sa légèreté et qui la serra de très-près. Cependant elle tourna la tête, vit que ce matelot était assez en avant de sa troupe; alors elle fit volte-face, s'élança sur lui, le saisit à la gorge, et l'aurait étranglé dans la lutte qui s'engagea entre eux, sans l'arrivée d'autres matelots qui la firent prisonnière; plusieurs de ses compatriotes furent également faits prisonniers.
Avant de quitter la Guadeloupe, le grand-amiral, non-seulement rendit la liberté aux Indiens qu'il avait pris, mais encore il leur fit à tous des présents. Toutefois, la guerrière dont nous venons de parler ne voulut pas retourner à terre; elle demanda avec instance qu'on la laissât à bord pour adoucir, par sa présence, la captivité du cacique Caonabo qu'elle avait appris être aussi un Caraïbe, et dont elle avait entendu raconter les exploits et le malheur. Hélas! son dévouement ne put sauver Caonabo de la mort qui l'attendait prochainement, et qui eut lieu pendant le cours du trajet qui restait à faire pour retourner en Europe; ce n'en fut pas moins un acte très-honorable pour la jeune Guadeloupienne; et quoiqu'on puisse l'attribuer à une passion tendre qui prit naissance en son cœur à la vue de l'infortune du cacique, cependant ce n'était pas une âme vulgaire qui pouvait avoir conçu l'idée d'un si grand sacrifice.
Si Colomb avait compté, en prenant la route qu'il suivit, sur un voyage exempt de mauvais temps, ses prévisions furent parfaitement justifiées; mais il lui fallut une période assez longue pour l'exécuter, et des inconvénients d'une nature très-grave en furent la conséquence. Il avait appareillé de la Guadeloupe le 20 avril; le 20 mai, c'est-à-dire un mois plus tard, il n'était encore que peu avancé dans l'Est; il fallut alors songer à réduire les rations à six onces de biscuit et à une bouteille et demie d'eau par homme et par jour. Au commencement de juin, il y avait à bord une sorte de famine; cependant on s'était rapproché un peu plus, proportionnellement, qu'auparavant; mais les esprits étaient exaspérés, et comme on ne voyait pas de terme à cette traversée, et que la disette pervertissait tous les sentiments d humanité, on en vint, au bout de quelques jours, à proposer de tuer quelques prisonniers indiens pour les manger, ou tout au moins de les jeter à la mer afin de diminuer, par là, les consommations. Il fallut toute l'autorité de Colomb, toute son énergie, tout l'ascendant qu'il avait sur les hommes de l'équipage, pour les forcer à se désister de ces projets homicides; afin, d'ailleurs, de les ramener à leur devoir par un argument qu'il crut être d'un très-grand poids, il les assura qu'il comptait, très-prochainement, avoir connaissance du cap Saint-Vincent.
Cette promesse fut considérée à bord comme n'ayant d'autre but que de calmer les mécontentements; mais bientôt, à la joie universelle, la prédiction s'accomplit; on vit effectivement le cap Saint-Vincent et, dans la soirée de ce même jour, 11 juin 1496, laNiñaet laSainte-Croixjetèrent l'ancre dans la rade de Cadix, après un voyage long, à la vérité, mais qui, en résumé, n'avait pas excédé cinquante-deux jours depuis le départ de la Guadeloupe.
La ville de Cadix montra le plus grand empressement à voir ces arrivants du Nouveau Monde; mais, cette fois, la vue fut peu réjouie à l'aspect de tant de malheureux, partis malades, pour la plupart, d'Isabella, et exténués par les privations de leur traversée; eux qui, avant de quitter l'Espagne, ne croyaient, dans les illusions qu'ils se faisaient, y revenir que le cœur satisfait, l'esprit joyeux, et surtout les mains remplies d'or!
Christophe Colomb même, qu'on n'avait vu qu'avec un maintien noble et digne, s'imagina, sans qu'on ait jamais pu en savoir la vraie cause qu'on a supposée être un vœu religieux qu'il accomplissait, s'imagina, disons-nous, de débarquer, lui vice-roi et grand-amiral, vêtu d'une robe de moine franciscain, serrée à la taille par une corde, et ayant laissé pousser toute sa barbe comme les ecclésiastiques de cet ordre. C'est ainsi qu'il fit sa route de Cadix à Burgos où était alors la cour; cependant, pour parler aux yeux d'une autre manière, il fit une grande exhibition de couronnes, de colliers, de bracelets et autres bijoux en or, dont il para les Indiens qu'il avait emmenés d'Hispaniola, et par qui il se faisait accompagner. Un frère de Caonabo, qui était l'un des caciques de l'île, portait sur sa personne un collier et une chaîne en or massif, du poids de six centscastillanosqui sont représentés par environ dix-sept mille francs de notre monnaie.
En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle, en se rappelant les inqualifiables procédés d'Aguado, Colomb s'attendait à être accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle; mais il n'en fut pas ainsi: les souverains espagnols, en le revoyant, revinrent des préventions qu'on avait cherché à leur inspirer, et ils le reçurent avec la faveur la plus marquée; ils eurent trop de pénétration pour ne pas apprécier les difficultés extraordinaires de sa situation; ils connaissaient trop son mérite pour ne pas lui rendre justice, ils ne firent même aucune allusion soit aux calomnies, soit aux procédés que nous venons de mentionner.
Encouragé par ces nouvelles marques de bonté, Colomb entretint longtemps Leurs Majestés des difficultés ainsi que des espérances de la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles: il développa les plans qu'il avait conçus; il parla des découvertes infinies qui restaient à faire dans cette partie du globe; il revint sur la probabilité d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la demande de huit bâtiments dont deux porteraient des approvisionnements à Hispaniola, et dont les six autres seraient placés sous son commandement pour de nouvelles découvertes.
Les souverains, charmés de tant de belles perspectives, promirent d'accorder des bâtiments, et ils étaient sincères dans leurs promesses, mais l'époque n'en fut pas précisée; dans les circonstances politiques où l'on se trouvait, elle ne pouvait même pas l'être, de sorte qu'il y eut un retard considérable causé par l'état des finances de l'Espagne.
À cette époque, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources à des entreprises guerrières; il se tenait artificieusement dans un état de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant obstinément à se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'où résulta l'alliance de famille qui, par la suite, plaça et consolida un des plus immenses empires qui aient jamais existé, entre les mains de son petit-fils et successeur, le célèbre Charles-Quint. Hélas! que sont les projets des hommes, et qu'est devenue cette puissance colossale?
Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir avec sa sympathie naturelle, à s'occuper des affaires du Nouveau Monde, et elle le fit avec un zèle qui montrait une volonté bien arrêtée de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait parfaitement que le roi n'était plus préoccupé que de ses projets ambitieux dans le midi de l'Europe; elle ne pouvait pas ignorer que le jaloux et haineux Fonseca, chargé de diriger les opérations d'outre-mer, ne négligeait aucune occasion d'attaquer la réputation, les actes de l'illustre navigateur; et elle commença par faire définir clairement et d'une manière stable, quels seraient ses pouvoirs, et comment il serait récompensé des services éminents qu'il avait rendus; car il n'était pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que Fonseca ne mît en usage pour que Colomb fût dépossédé et de ces pouvoirs et de ces récompenses.
Il est aisé de se rendre compte comment les dépenses des expéditions entreprises jusque-là, avaient considérablementexcédé la valeur des retours; aussi, conformément aux conventions conclues entre la couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que l'éminent marin était le débiteur du trésor public pour des sommes qu'il n'était pas difficile à un administrateur de grossir démesurément. La généreuse Isabelle commença par couper court à cette absurde prétention, en se déclarant financièrement satisfaite, et en ordonnant que ce sujet fût à jamais écarté. Elle prescrivit en outre que, pendant les trois années subséquentes, le dixième de tous les profits nets fût alloué à Colomb.
La question de la permission accordée à tous les Espagnols de naviguer librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se livrer à des voyages de découvertes sans aucun contrôle, avait, comme nous l'avons fait connaître, vivement affligé Colomb par la crainte du tort que causeraient à ces pays ou à ces établissements à peine formés, des aventuriers, qui n'étant retenus par aucun frein, y commettraient toutes sortes d'excès. Cette question fut mise sur le tapis: Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui était habituelle quand il s'agissait de Colomb; mais l'acte fut révoqué en tout ce qui pouvait être préjudiciable à ses intérêts. C'était un moyen adroit d'annuler ce même acte sans paraître se contredire, et sans détruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilége d'être revêtue des signatures royales.
La reine permit ensuite à Christophe Colomb d'établir ou de former un majorat dans sa famille, réversible, dans sa descendance, de mâle en mâle, et par rangde primogéniture, mais sous la condition expresse que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient été conférés s'éteindraient avec lui, et que les possesseurs du majorat n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'Amiral. Christophe Colomb, le cœur rempli de reconnaissance pour l'appui que la reine Isabelle lui avait donné avec tant de bienveillance sur les points précédents, n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta cette condition.
Une affaire très-délicate restait à traiter: c'était celle du titre d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur, dont le vice-roi avait investi son frère Barthélemy contre qui Fonseca était parvenu à vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui représentant que toute autorité émanait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au souverain seul de donner, à qui que ce fût, le droit de commander les sujets de la couronne.
Certainement, et en droit absolu, ce raisonnement est incontestable; mais lorsqu'à une distance extrême de la métropole, un vice-roi malade et presque sur le bord de la tombe, se trouve revenu dans une colonie où il n'y avait plus que désordre et confusion, il y a bien nécessité à ce qu'il attribue, à la personne qui lui inspire le plus de confiance, un rang et un pouvoir qui mettent cette personne à même de se faire obéir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que les mémoires du temps affirment avoir formé une armée de cent mille combattants réunis dans laVega Real. Nous admettrons qu'il n'y avait que moitié de ce nombre; mais n'était-ce donc rien que ces cinquante mille hommes armés de massues, d'arcs et de flèches,et animés par les excitations de leurs caciques? Une telle multitude aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup plus considérable que celui du vice-roi qui s'élevait à peine à deux cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montré la moindre indécision, c'en était fait de lui, de ses soldats, et tous auraient subi le sort de leurs compatriotes égorgés à La Navidad. Mais il jugea parfaitement la situation: il eut foi dans son habileté, dans l'intrépidité de celui qu'il avait nommé Adelantado, dans le courage indomptable du vaillant Ojeda; et, à eux trois, ils eurent indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de laVega Real, laquelle eut le résultat immédiat de livrer toute l'île si étendue d'Hispaniola à la domination de l'Espagne.
Colomb fit valoir ces arguments avec son éloquence naturelle, et il obtint que le titre d'Adelantado serait conservé à Barthélemy qui fut anobli d'ailleurs comme ses deux autres frères, et qui acquit ainsi le droit d'être appelé Don Barthélemy, comme ceux-ci étaient devenus Don Cristoval et Don Diego.
Après que la reine Isabelle eut donné à Colomb ces sujets de satisfaction, en faisant régler ces différends, elle s'occupa des intérêts matériels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes qui dut être envoyé à Hispaniola, fut fixé; des règlements furent établis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres qui leur seraient alloués; on fît la répartition des terres qui devaient être ouvertes à la culture; l'intelligente Isabella insista personnellement sur le système de bienveillance qu'il convenait d'adopterenvers les naturels, et sur la nature ou l'étendue des tributs qu'il convenait de faire peser sur eux; enfin, cette souveraine si éclairée et dont la bonté du cœur était inépuisable, recommanda expressément que, dans l'exercice du gouvernement de la colonie, les mesures de rigueur ne fussent employées que dans les cas d'absolue nécessité, et que l'on cherchât toujours à éclairer l'esprit des insulaires par les principes de la religion, tout en les attirant par l'indulgence et la douceur.
Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces actes; ce sera un honneur qui rejaillira éternellement sur Isabelle et sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens bien des souillures, et à ces beaux pays de longues scènes de désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se ressentiront toujours.
Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au moins pour l'époque dont nous parlons, si les intentions de la reine avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une, entre autres, à l'exécution de laquelle des obstacles matériels s'opposèrent si complètement qu'il fut impossible de la réaliser: nous voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta, en effet, aucun: le découragement avait remplacé le charme qui avait saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb; et, au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui désirât s'expatrier,et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il fallait peu compter pour le moment présent.
Pour obvier à cet inconvénient, on eut la funeste idée de transporter dans la colonie, pour un temps déterminé, des condamnés à l'exil ou aux galères, excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus surpris, quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.
Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette île, qu'au commencement de 1498, époque où enfin ils partirent sous le commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca qui, tout en étant devenu évêque de Badajoz, avait conservé la direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui paralysaient tout.
Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux dans de meilleurs sentiments; mais il comprenaitaussitôt que cette satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, en se montrant en quelque sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît; et comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un pouvoir civil quelconque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet, très-bien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou de répondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et chercher par là à se soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un peu modifié; mais, en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime théocratique.
L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant jusqu'au moment du départ du grand-amiral, à tel point qu'un jeune homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron dont, au surplus, il n'était que l'écho, en barrant le passage au grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.
L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en lui disant: «Téméraire, tu me pousses à bout; voilà ton châtiment!» Il terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons qualifié, dans les pages d'un auteur très-grave, d'avoir été le mignon de l'évêque Fonseca.
Les ennemis de Colomb, Fonseca à leur tête, exploitèrent habilement ce mouvement pourtant si naturel de colère: Fonseca en écrivit au roi; il représenta cette action (très-blâmable quoique si excusable) comme une preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain que ces imputations artificieusement présentées firent, comme on put s'en apercevoir, une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté. Quel prêtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de Salamanque, devenu ensuite archevêque de Séville, et avec l'excellent Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida, dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent plus l'occasion de parler!
Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laisséaller à ce mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir, et qui d'ailleurs, aux désavantages «d'être étranger et fort jalousé, allait encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre personnellement.»
Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six bâtiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisième voyage de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire, chose qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants. Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère, pour y prendre de l'eau et du bois; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il montait, était entièrement ponté, il fit route pour les îles du cap Vert, et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà ressenties, mais qui n'avaient jusque-là sévi que fortlégèrement. Il n'avait cependant pas cessé de diriger la route de son bâtiment et d'en ordonner toutes les manœuvres avec sa vigilance, son exactitude et son habileté accoutumées.
Le 5 juillet, après avoir complété de nouveau son eau, ses provisions et son bois, Colomb partit des îles du cap Vert et fit route au Sud-Ouest jusqu'à ce qu'il eût atteint le cinquième degré de latitude. Il y éprouva, comme on le voit fréquemment dans les parages qui avoisinent la ligne équinoxiale, des calmes profonds et une chaleur étouffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire, qui attaqua ses viandes salées alors fort mal préparées, et qui fit éclater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment alcoolisés de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, mais la chaleur en fut à peine diminuée; elles rendirent l'atmosphère beaucoup plus lourde, et elles couvrirent tout, à bord, d'une sorte de moisissure. Les marins perdirent presque toute leur énergie; ils se rappelèrent alors les anciennes fables sur les régions torrides, sur les barrières infranchissables de feu, et sur l'impossibilité de pouvoir vivre dans ces parages.
Le grand-amiral jugea bientôt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour se rapprocher des îles Caraïbes; après avoir suivi cet air-de-vent pendant quelques jours, et après avoir éprouvé des alternatives fréquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives chaleurs, le ciel devint tout à coup clair et serein, le soleil se montra dans toute sa gloire, la brise fraîchit un peu; enfin, quoique la température fût encore assez élevée, cependant elle était devenue très-supportable.
Le 31 juillet, c'est à peine s'il se trouvait un tonneau d'eau à bord lorsqu'un matelot en vigie, nommé Alonzo Perez, cria «Terre!» et aperçut trois montagnes qui se détachaient au-dessus de l'horizon. Peu après, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base; aussi, le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la Trinité qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de l'extrémité orientale de l'île de laquelle elles s'élevaient; il trouva qu'elle avait la configuration d'une galère à la voile, et il appela ce cap Pointe-de-la-Galère. Côtoyant cette même île dans le Sud, il vit au large une étendue de terres de plus de 20 lieues; c'était la côte plate sur laquelle se déversent les branches de l'embouchure de l'Orénoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du continent, qui est aujourd'hui désignée sous le nom d'Amérique méridionale, était une île, et il l'appela l'Île-Sainte. Se trouvant alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait à bord, naviguer dans un archipel auquel on espérait trouver une issue, en continuant à faire route en avant. Comme il ne marchait guère que le jour, il fut une fois arraché de son mouillage par un fort raz de marée, et il alla jeter l'ancre un peu plus loin; là, il débarqua sur le long promontoire de Paria qui fait partie du continent américain: il fut donc le premier Européen qui mit le pied sur ce même continent; mais l'opinion générale à bord était qu'on se trouvait sur une île. Il y eut diverses entrevues avec les naturels, auprès desquels il se procura une grande quantité de perles dont quelques-unes étaient d'une grosseur et d'une beauté remarquables.
Cependant Colomb ne put s'empêcher de remarquer la quantité abondante d'eau à peine saumâtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu'à un grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues, et qui, par conséquent, avait sa source dans quelques montagnes éloignées et traversait un grand nombre de pays. Il en était très-agité, et la nuit, après y avoir mûrement réfléchi, il se confirma avec sa sagacité transcendante dans l'idée que les terres qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-même de Paria faisaient partie d'un continent. Son génie frappa donc juste encore une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination toujours échauffée des hautes pensées qui l'avaient si fortement préoccupé, il assembla son équipage autour de lui, et donnant un libre cours à ses paroles éloquentes, il leur dit:
«Dieu nous a récompensés de nos peines, de nos travaux, de nos souffrances; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons découvertes, ne sont pas des îles, mais un continent qui doit être immense, et que nous léguerons à nos successeurs pour l'explorer, le cultiver, le civiliser et l'élever à la connaissance de notre sainte religion. Le ciel soit loué de m'avoir permis de voir et de deviner, le premier, des pays d'une fertilité, d'une richesse inouïes, et qui, s'ils sont gouvernés avec intelligence et humanité, seront une source éternelle de prospérité pour l'Espagne! Mon premier voyage m'avait mis sur la voie, le second a confirmé toutes mes hypothèses, celui-ci sera non moins glorieux, et ce sera un honneur éternel pournous, d'avoir abordé dans ces belles contrées!»
D'abord on se refusa à le croire, mais il entra dans les détails avec tant de conviction, il parla avec un enthousiasme si éclairé, qu'enfin son opinion prévalut; il fut encore salué par de vives acclamations comme le plus grand génie de l'humanité; et ses marins qui, quelques minutes auparavant, se croyaient dans un archipel, demeurèrent persuadés de la réalité du continent que le grand-amiral venait de leur annoncer.
Ce qui charma surtout Colomb ce fut la température de ces pays où, effectivement, le thermomètre se tient ordinairement dans les limites de 18 à 26 degrés Réaumur (environ 23 et 32 degrés centigrades). Nous savons actuellement que cette circonstance est due à la quantité des pluies qui y tombent pendant huit mois, et à la fraîcheur qui y est entretenue par la végétation le plus active qu'il soit possible d'imaginer. Colomb qui n'avait pas à cet égard notre expérience, se laissa aller à une foule de suppositions et de systèmes fort ingénieux qui attestaient sa brillante imagination, mais qu'il serait superflu de rapporter ici.
La passion des découvertes était tellement innée chez Christophe Colomb, qu'il allait oublier la pénurie de ses subsistances pour retourner vers le Sud, et visiter les côtes de ce continent dont la découverte flattait tant son esprit: on lui en fit faire la remarque au moment où il allait donner l'ordre de gouverner dans cette direction; revenant alors à la rectitude exquise de son jugement, il se détermina à se diriger vers Hispaniola où il promit de donner quelque repos à ses équipages,et d'où il se proposait d'expédier son frère, l'intrépide Adelantado pour compléter l'importante découverte qu'il venait de faire. Quel homme était-ce donc que ce Christophe Colomb, et de quelle trempe était la vigueur intellectuelle de son esprit, de penser à poursuivre, lui-même, de semblables projets, lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la santé de l'homme, sévissait sur lui avec plus d'intensité que jamais? La fièvre cependant l'avait abandonné; mais ses veilles continuelles jointes à la chaleur ainsi qu'à l'humidité de ces climats, attaquèrent ses yeux d'une inflammation ardente; et c'est à peine s'il pouvait jouir du sens de la vue.
Le 14 août, il se trouva dans un détroit fort resserré, situé entre le promontoire de Paria et l'île de la Trinité. Toutes les eaux provenant des rivières des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et autres fleuves de la Guyane, ainsi que celles de l'Orénoque non moins majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce détroit dont le voisinage ou les abords sont parsemés de petites îles, de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccadé, qui rendent la navigation de ce détroit fort dangereuse. Le grand-amiral s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficultés; il parvint, enfin, à franchir ce défilé qu'il trouva assez redoutable pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon. À ceux qui pouvaient encore douter, il fit considérer ces masses énormes d'eau à peine saumâtre, et il leur demanda quelles seraientles îles qui pourraient les produire; en effet, le doute n'était plus permis.
Après avoir reconnu la côte dans l'Ouest jusqu'aux îles Cubaga et Marguerite, et lui avoir trouvé les caractères d'une portion de continent, il fut satisfait de ce surcroît de preuves; il mit donc le cap sur la rivière Ozema de l'île d'Haïti où il savait qu'il devait trouver son frère dans le nouvel établissement qu'il lui avait enjoint de faire près des mines; il eut péniblement à lutter contre les courants qui l'entraînaient vers l'Occident; mais, à la fin, il atteignit sa petite rivière d'Ozema; et, s'il y arriva excédé de fatigues, presque perclus de goutte, et les yeux dans un état pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y être reçu par son cher frère, Don Barthélemy, son second lui-même, l'Adelantado.
Don Barthélemy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son activité infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie; il est donc facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent étroitement embrassés.
Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement. D'abord, Don Barthélemycommença par se réjouir de la découverte nouvelle du continent que son frère venait de faire, et il attacha à cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y étaient survenus depuis leur séparation.
Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé, dès le départ de son frère, à bâtir une forteresse dans le voisinage des mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de Saint-Christophe; il en éleva, ensuite, une autre sur le bord oriental de la rivière Ozema, près du village habité par la cacique qui y avait attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola.
Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus favorisés, sous le rapport physique, de toute l'île d'Haïti dont cette contrée était considérée comme une sorte d'élysée.
Avec Behechio, résidait sa sœur Anacoana, veuve du redoutable Caonabo; c'était, non-seulement, unedes plus belles femmes de l'île, mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa grâce et son air de dignité. Son nom, suivant l'usage du pays, avait une signification particulière, et voulait dire «Fleur d'or.» Fidèle à la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant, jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait comme des êtres d'une origine surhumaine; elle avait même cherché à adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le même esprit et avec plus de force encore, qu'elle s'efforçait de persuader son frère, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.
L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio, tambour battant, bannières déployées, et avec cette attitude résolue qui lui était particulière; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu: l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille, mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélemy à aller voir sa résidence principale, située dans une grande ville haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de Léogane.
Anacoana, charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps, prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes filles des plus belles allèrent au-devant de lui, agitant, dans les airs, desbranches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillèrent en s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une intention manifeste de coquetterie féminine; une guirlande de fleurs moitié blanches, moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée, et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de sa litière, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus grand soin pour le recevoir.
L'Adelantado s'était fait une loi pour lui, comme aussi pour donner l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions, de tant de prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes, excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de Cléopatre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par un maintien très-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie àla belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre à la résidence du cacique, avec le cortége des trente jeunes et gracieuses filles qui reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent leurs danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce cortége enthousiasmé.
La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les cœurs, comme l'on colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette manière d'agir!
Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes en cas d'attaque, et il les cantonna en diverspoints de l'intérieur où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait face de chaque côté.
Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des punitions très-sévères infligées par eux dans laVega Real, et des exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.
L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des instigateurs du complot,de la peine de mort, pardonna au reste, et termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le cœur de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment, le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à son domicile. La tranquillité de laVegafut, par là, rétablie pour quelque temps.
Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.
Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant lesflots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs, perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.
L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:
«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère, là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le communiquer à Votre Excellence!»
«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le savoir!»
«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut quevous sachiez qu'il croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte, et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois aucunement alarmée!»
«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»
«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur Adelantado!»
«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut expressément, je la donne.»
«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.
L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de cap de Bonne-Espérance. Il manœuvra avec un grand aplomb, au milieu d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner, revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti, comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne fallaitque parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.
On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux, mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua, en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son artillerie, et il disparut.
Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités,nous avons aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes, retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable sœur, était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les répéter!
Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado, Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et les richesses qu'ilsextorquaient des caciques. Lorsque ces idées eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don Barthélemy.
Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant, d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins de peines et de temps.
Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.
Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire punir ce misérable, imagina de l'éloigneren lui offrant un commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans laVega. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de laVega, il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs tributs.
Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie. Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes, des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement, commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester, refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego de Escobar, alcade du fort de la Madeleine;les choses en étaient là, quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement; quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour très-fâcheux.
Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions, livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la Conception, ne pouvait songer à le quitter.
Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à San-Domingo, des deux bâtiments commandéspar Pedro-Fernandez Coronal. Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.
À peine l'Adelantado en fut-il informé que, sans plus craindre aucun de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul homme osât seulement l'approcher.
En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui et les siens, mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan, qui lui dit: «Halte-là, traître! si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien!» Coronal fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais il ne reconnaîtrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne quelconque.
Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents, traîtres, et c'est ce qu'il fit. À cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner; il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays enchanteurde Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs compatriotes qui y étaient allés avec l'Adelantado, en avaient rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants, sur l'extrême beauté des femmes; il leur promit de les laisser se livrer à tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingué d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.
Mais à peine eurent-ils quitté laVega Realque les Indiens ne voyant qu'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan lui-même, lors de son départ; il eut l'imprudence de suivre ce conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélemy accourut aussitôt au secours de la forteresse; son nom seul et la nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit la fuite au plus vite et ne s'arrêta, avec sa famille et quelques-uns de ses serviteurs les plus fidèles, qu'aux montagnes de Ciguay, les mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient eu une escarmouche avec les marins de laNiña, lors du premier voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique de cette localité.
L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dévoués, et se mit à la poursuite de Guarionex, le traquant à travers les montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain.Il arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il lui fit intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amitié, paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses dominations aux flammes et au pillage.